LOUIS CHADOURNE
TERRE DE CHANAAN
ROMAN
Nous n’allons pas : on nous emporte.
MONTAIGNE.
ALBIN MICHEL, EDITEUR
PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS
DU MÊME AUTEUR :
POÉSIE
- Commémoration d’Un Mort de Printemps (épuisé).
- L’Amour et le Sablier (La Belle Edition).
PROSE
- Le Maître du Navire, roman (L’Edition française illustrée).
- L’Inquiète Adolescence, roman (Albin Michel).
- Le Pot-au-Noir, scènes et figures des Tropiques (sous presse).
EN PRÉPARATION
- Le Conquérant du Dernier Jour, nouvelles.
Il a été tiré de cet ouvrage :
15 exemplaires sur papier du Japon
numérotés à la presse de 1 à 15
35 exemplaires sur papier de Hollande
numérotés à la presse de 1 à 35
100 exemplaires sur papier vergé pur fil des Papeteries Lafuma
numérotés à la presse de 1 à 100
Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays.
Copyright by Albin Michel 1921.
TERRE DE CHANAAN
PREMIÈRE PARTIE
LE MIRAGE
I
LES FORAINS DE L’OCÉAN
Des philosophes ont résolu de supprimer le Hasard. Un mathématicien célèbre, ayant fait sa lecture quotidienne de la Gazette de Monte-Carlo et pointé pendant des années les statistiques de la roulette, a fort bien démontré que ce dieu fantasque n’était qu’un faux dieu et que certains esprits d’élite étaient enfin sur une voie propre à démasquer l’imposteur. Il n’y a pas de place en ce monde où tout obéit au plus rigoureux déterminisme pour les caprices d’un fantôme surgi de l’imagination vulgaire, médiocre supercherie de l’ignorance ; non, de place nulle part, sur la vaste étendue des continents et des mers, sous la calotte céleste, pour ce prestidigitateur qui vient à tout bout de champ culbuter nos châteaux de cartes et tirer de nos chapeaux, de nos poches et de nos vies quotidiennes une effarante kyrielle de contingences hétéroclites.
Toutefois, malgré de si louables efforts et des raisonnements si persuasifs, je continuerai dans le secret de mon cœur à sacrifier à ce Dieu masqué, tragique ou rieur, que je nomme très humblement, et à voix basse « le Seigneur Hasard ». J’attendrai, sans doute, pour renoncer à ma superstition qu’une science plus exacte des probabilités ait fait de la roulette et du trente-et-quarante une opération de père de famille. Il sera temps alors de rendre honneur aux mathématiciens et aux philosophes et de tourner au mur notre divinité moquée, ainsi que font à leurs saints quelques bonnes gens de nos campagnes, selon qu’il vente ou qu’il pleut contre leur gré.
Pour moi, Jean Loubeyrac, replié sur ma cinquantaine grisonnante, dans ce coin du Périgord, berceau de mes modestes ancêtres, où la vie coule avec la même lenteur limpide et monotone que la Dordogne entre ses falaises rousses et ses rives plantées de noyers, c’est en vain que je cherche à démêler les fils embrouillés des vicissitudes dont fut tissée mon existence. De nature paisible, ironique et un peu rêveuse, il faut l’avouer, je n’eus jamais d’autre ambition que ce clos ombragé de châtaigniers d’où je peux aujourd’hui, parvenu au terme d’une aventureuse carrière, réfléchir tout à mon aise sur la fortune et l’« inconstance de son branle divers », comme dit Montaigne, l’inséparable compagnon de mes loisirs. Un grand feu flambant de bois sec, ma pipe, des marrons cuits sous la cendre, un verre de vin doux, voilà pour moi, par un soir d’automne, tel que celui-ci, bise sifflante dans mes arbres et brouillard mouillé sur les chemins, la seule volupté et la seule richesse qui vaillent la peine d’être conquises.
Mais, rien ne peut faire prévoir les brusques fantaisies du Destin. Ce soir même, pour assurée que paraisse mon existence, en entendant gémir les premières voix de l’automne, je me retourne sur mon fauteuil et guigne vers la porte bien close. Qu’un coup de vent fasse sauter le loquet, et cela suffit pour que ce rôdeur sans gêne entre et vous frappe sur l’épaule : « En route, mon bonhomme ! » Dame ! j’en ai tant vu ! Je sais aujourd’hui qu’il faut faire à son foyer la place de l’Inconnu, comme jadis, aux repas, on faisait la place du Passant.
Ah ! monsieur le Mathématicien, vous ne croyez pas au hasard. En dépit des tables statistiques, vous y auriez cru comme moi, si vous l’aviez vu, de vos yeux vu, maigre, dégingandé, étendu de toute sa longue carcasse flâneuse sous le grand soleil du tropique, la tête reposant sur un rouleau de cordage, à l’arrière de la Mariquita, ce matin de juin, il y a quelque vingt-cinq ans, au sortir des Bouches du Serpent. Oui, c’était bien le hasard lui-même, la fantaisie, l’arbitraire, le démon tragi-comique de ma destinée, incarnés à cette place sous les espèces humaines de Jérôme Carvès, prospecteur.
A évoquer cette matinée, sur ces eaux lointaines où le soleil rebondissait en disques d’or, et le vaisseau, toutes voiles dehors, par une bonne brise de noroît ; à l’évoquer, elle surtout, cette étrange figure de mon ami, mon sang coule plus chaud et plus vif dans mes veines. Le vieil homme désabusé se sent tout ragaillardi.
Nette, ma fille, ajoute quelques sarments dans l’âtre. Et encore un coup de ce vin trouble des dernières vendanges pour raviver les ombres !
La Mariquita était un brick, jaugeant deux cents tonneaux, et filant joliment par bonne brise ses quatorze nœuds sur la mer des Antilles. Son capitaine et propriétaire, un mulâtre de la Pointe-à-Pitre, courtaud, musclé, le front bas et la mâchoire carrée, répondait au nom de Cupidon. Le capitaine Cupidon marchait en roulant sur ses fortes cuisses, à l’ordinaire des marins, chiquait, et parlait créole avec une voix grêle aux sonorités puériles, déconcertantes. Il portait aux oreilles d’assez larges anneaux d’or, un pantalon de coutil rayé haut relevé sur la cheville nue et une veste de cotonnade bleue enrichie d’une ancre roussie par le vent de mer et l’humidité. A bord, son chef était orné d’une casquette, mais pour descendre à terre, le mulâtre remplaçait volontiers cette coiffure par un large panama à la mode mexicaine. Un louable souci de l’élégance européenne contraignait aux escales le capitaine Cupidon à chausser ses larges pieds de chaussures de cuir jaune qui lui donnaient beaucoup de mal, tant pour les enfiler que pour les supporter ensuite. Il n’était pas rare que le loup de mer, chassant toute préoccupation de dandysme, se débarrassât de ces encombrants accessoires, et c’est ainsi que Jérôme Carvès et moi fîmes la connaissance de l’honorable Cupidon qui, la face épanouie de bien-être, après une longue torture, ses larges prunelles blanc-bleutées roulant sous l’ombre du chapeau de paille, cheminait sur les quais de Trinidad, ses bottines à la main.
Ce n’est pas sans satisfaction que nous aperçûmes sa silhouette entre les balles de cacao et les barils de rhum. Depuis trois semaines, nous attendions le passage d’un bateau faisant route vers la côte sud-américaine. Le moindre rafiau eût fait notre affaire et nous n’étions pas difficiles quant au confort et au couvert. Cependant, par une fatalité bien connue des voyageurs, la dernière goélette en partance pour Puerto-Leon, notre commune destination, avait largué, la veille de notre arrivée. Nous nous logeâmes non loin de Marine Place, à l’Hôtel de France, tenu par un compatriote qui nous versa toutes sortes de bonnes paroles et autant de whisky-sodas qu’il était nécessaire pour nous faire prendre patience.
Trinidad, perle du Tropique, nous offrit sa Savane claire, où, sous les manguiers et les palmiers, paissent des vaches helvétiques, ses boutiques parfumées de gin et de cannelle, ses vérandas fleuries d’hibiscus et de flamboyants. Mais les délices de Port of Spain sont coûteuses et nos ressources — d’ailleurs médiocres — avaient une fâcheuse tendance à s’épuiser. Nous parcourûmes sous le soleil de plomb — on était au début de la saison chaude — ces interminables quais gris, poussiéreux et charbonneux où s’accumulent les richesses des Iles. Sous les arcades se pressait une foule sordide et bigarrée, des Hindous enturbannés, des Chinois en pantalons de soie noire, des Malais, des métis, des nègres. Une lumière cruelle suintait d’un ciel cotonneux. Les magasins, les entrepôts, les banques, les agences de navigation s’alignaient, laissant entrevoir dans l’ombre des salles étouffantes des silhouettes blanches penchées sur des chiffres, un Chinois derrière son comptoir. Parfois s’échappaient d’une porte des bouffées d’épices, ou l’odeur un peu écœurante du bois de rose.
Nous interrogions les matelots, les portefaix, les débardeurs et ces flâneurs qui, débarqués on ne sait d’où, attendent d’invraisemblables embauchages, humant, les yeux mi-clos, en connaisseurs, appuyés sur un baril ou sur un rouleau de corde, les senteurs mêlées du goudron, du charbon et de la saumure. Dans la vaste rade bordée de cocotiers et que dominent les montagnes volcaniques souvent encapuchonnées de fumées, des steamers étaient à l’amarre, de gros cargos aux flancs rouillés, des charbonniers noirs et rouges, et aussi de fins voiliers, bricks, goélettes, lougres, sloops, et cotres, leur toile repliée et balancée mollement par les houles de l’Atlantique. Des vapeurs étaient sous pression pour la Nouvelle-Orléans ou les Grandes Indes ; des goélettes feraient voile bientôt pour Sainte-Lucie, la Dominique ou Surinam, mais aucune ne nous conduirait jusqu’à ce Puerto-Leon dédaigné des plus infimes trafiquants : Puerto-Leon où nul n’espérait prendre un chargement de cacao, de café ou de gomme balata, mais vers quoi convergeaient les ambitions de Jérôme Carvès ainsi que nos communes destinées.
Ayant successivement parcouru le North Quay, le South Quay, les ruelles avoisinantes, les « saloons » et les académies de billard, lassés de voir s’allonger chaque jour la note de notre dépense, nous errions assez lamentablement sous les ombrages du « Cipriani boulevard », à l’heure où les équipages, les nurses, les babies et les demoiselles sapotilles vont goûter la fraîcheur sur les pelouses de la Savane.
Un orchestre criard déchirait le lourd et silencieux après-midi. Sur le sombre tapis de verdure de la promenade s’arrondissait, éblouissant, pavoisé aux couleurs anglaises, un cirque, un vrai cirque, comme il en passait parfois jadis dans mon village. Un peu de brise gonflait les parois de toile, agitait le pavillon. Une parade annonçait la représentation du soir : un paillasse chevelu maillochait la grosse caisse, un athlète en maillot rose choquait les cymbales, les cascades du piano mécanique ruisselaient dans l’or crépusculaire. Sous les rayons du soleil prêt à disparaître derrière le front de la sourcilleuse soufrière, les cuivres flambaient d’un éclat triomphal ; les loques bariolées d’azur, de violet, d’écarlate avaient des stridences de trompettes et les palmiers de la Savane inclinaient majestueusement leurs éventails, en hommage à l’Ecuyère, corsetée de velours cramoisi, présentant une lourde haquenée grise caparaçonnée comme elle.
Des forains ? Surgis miraculeusement dans cette île ! O rumeurs des lointaines vacances — manèges, orgues de Barbarie, féeries de l’enfance ! — Des forains de l’Océan !
Sur le placard on lisait en capitales blanches : « Première représentation du Cirque Wang — Great attraction. » Le spectacle commencerait à huit heures ; le prix des places était de deux shillings : suivait un copieux programme où figuraient les noms illustres de Miss Carolina, écuyère ; de Miss Letchy, acrobate ; du Dr Van Sleep, dresseur d’animaux savants et de Peter Boom, excentrique. L’affiche indiquait que le Cirque Wang, en tournée à travers les Antilles, et sur les côtes du littoral américain, ne demeurerait à Port of Spain que huit jours.
Nous fûmes exacts au spectacle. M. Peter Boom était fort réussi avec son masque enfariné. Mlle Letchy évoluait vertigineusement au trapèze. Les loges peuplées d’Anglais du Service, visages de brique sur la blancheur des plastrons ; les stalles inférieures, où s’entassait une population hybride de noirs, de sangs-mêlés, d’Hindous et de coolies, applaudirent frénétiquement. Les nègres hurlaient leur enthousiasme pour Miss Carolina et son large cheval pommelé, en ce jargon mêlé d’anglais et de créole qui fait une si curieuse rumeur de volière. Mais Jérôme Carvès et moi avions une idée, la même.
Au premier entr’acte, nous sollicitâmes du policier noir, en vêtement bleu et casque à pointe, qui gardait l’accès des écuries, l’autorisation de voir M. Wang, le directeur.
M. Wang n’estropiait pas l’anglais comme le font bon nombre de ses compatriotes du Céleste Empire. Il était vêtu à l’européenne d’un complet gris et d’un chandail, portait les cheveux courts, mais ne renonçait pas aux lunettes d’or dont les cercles luisaient dans ses orbites jaunes. Il s’inclina fort poliment, sur la présentation de nos cartes, et nous considéra, sans mot dire, de ses yeux aux coins bridés.
Après quelques compliments et une vague promesse de signaler les mérites du cirque Wang dans une gazette européenne, qui n’altérèrent pas l’impassibilité de M. Wang, Jérôme Carvès attaqua la grande question.
— Il est permis de supposer, monsieur, que vous avez un bateau pour transporter votre personnel et votre matériel ?
Le Chinois s’inclina.
— Peut-on vous demander quelle est votre prochaine destination ?
Ces mots incroyables tombèrent de la bouche de M. Wang :
— Puerto-Leon, — articula-t-il.
— En ce cas, monsieur, — dit Carvès, sans rien perdre de son sang-froid, — sauvez-nous la vie. Prenez-nous à votre bord !
Le Céleste resta quelques instants silencieux. Puis il émit quelques observations sur la difficulté de prendre des passagers, personnes honorables, il n’en doutait pas, mais qui pouvaient n’avoir pas des relations des plus cordiales avec la police des ports sud-américains, si délicate en ce qui touche le transit. Carvès l’assura qu’il avait les poches bourrées de lettres d’introduction pour les plus hautes personnages de cette localité inhospitalière, et brandit un portefeuille, en témoignage de ses assertions.
— D’ailleurs, — conclut M. Wang, — c’est au capitaine Cupidon, commandant la Mariquita affrétée pour mon entreprise, qu’il faut demander son consentement.
De jaunâtres photophores éclairaient fumeusement le box aux relents de crottin et de sueur où M. Wang nous avait accueillis, la main posée sur l’encolure du cheval pommelé, dont la croupe, pareille à un vaste canapé gris, supportait le séant, les pieds satinés et la voltige de Miss Carolina, une de ces larges bêtes qui semblent nourries de sciure de bois, et dont la morne destinée est de tourner sur une piste poudreuse, dans le claquement des chambrières et l’infernal déchaînement des cuivres.
Pas un souffle n’ébranlait les roides parois de toile derrière lesquelles grondait la rumeur d’une foule. Le fracas de l’orchestre annonça que le spectacle reprenait. M. Peter Boom, la face ruisselante de fards que la chaleur avait fondus, passa près de nous, indifférent et digne, dans ses larges braies jaunes et rouges. M. Wang nous conseilla de nous promener sur le South Quay un de ces matins : nous rencontrerions certainement le capitaine de la Mariquita et nous étions libres de nous entendre avec lui pour un passage. Puis il s’inclina, les mains jointes sur sa poitrine, et s’évanouit comme une ombre. Les Chinois ont cette remarquable propriété d’apparaître et de disparaître, sans que leurs déplacements intermédiaires soient sensibles. M. Wang, un instant matérialisé devant nous, s’était résorbé, nous laissant en tête-à-tête avec la grosse haquenée caparaçonnée de velours cramoisi.
Nous ne revîmes le personnage que sur le pont de la Mariquita. Le capitaine Cupidon, rendu fort obséquieux par quelques billets de dix dollars, ne fit pas de difficultés pour nous accepter à son bord. Il n’y mit qu’une condition : nous apporterions nos vivres. Il fallait prévoir, par bonne brise, cinq à six jours de traversée, et peut-être davantage, par temps calme. Nous nous lestâmes en conséquence de biscuits et de conserves.
Nous nous embarquâmes par une de ces belles nuits veloutées dont seuls ceux qui ont passé la Ligne peuvent imaginer la splendeur. Trinidad reposait sous les palmes. La sombre silhouette des volcans s’infléchissait sur un ciel pailleté d’astres. Un remous phosphorescent caressait la pointe extrême du wharf. Les feux des navires à l’ancre agrafaient d’or ou de rubis le bleu noir de la rade. Un fanal vert indiquait la passe. Un feu bleu et un feu rouge se balançaient à quelques centaines de brasses.
— La Mariquita, — indiqua notre hôtelier qui avait tenu à surveiller lui-même l’embarquement de nos bagages, — un joli bateau, ma foi ! vous avez de la chance ! Son capitaine est un bon marin. L’air bonasse, mais ne vous y fiez pas trop. Tous ces moricauds sont les mêmes. Tout le monde connaît papa Cupidon de la Pointe à Santiago de Cuba, mais personne n’a jamais su de quoi il remplissait sa cale. Enfin, ça n’est pas notre affaire et, personnellement, je n’ai eu qu’à me louer de lui. On dit que les Hollandais de Surinam l’ont à l’œil. Mais il ne faut pas croire tout ce que disent les mauvaises langues. S’il a fait affaire avec le Chinois et tous ses saltimbanques, c’est qu’il a son petit profit, vous pouvez m’en croire. Bon voyage donc, messieurs ! Vous êtes en bonne compagnie et vous ne vous ennuierez pas en route.
Le capitaine Cupidon, en bras de chemise, accoudé au bastingage surveillait le chargement. Des nègres à demi nus agitaient des torches crépitantes. Des corps sombres se mouvaient dans la rouge lueur ; des bras se tendaient, des nuques se roidissaient sous les fardeaux. C’était un spectacle farouche. Les hauts bordages goudronnés du navire pesaient sur notre canot comme des falaises. Et tout là-haut, par-dessus la fine ramure des vergues de perroquet, le feu du grand mât oscillait parmi les astres immobiles.
Cupidon nous pressa sur son cœur et nous frappa dans le dos de sa large et courte patte. Nous étions déjà de vieux amis. Nos hamacs furent placés à l’arrière, un coin du pont ayant été réservé pour nous et nos bagages. Les deux seules cabines du bord avaient été cédées aux femmes. D’ailleurs c’étaient des réduits inhabitables, à température d’étuve et saturés d’odeurs nauséabondes. Il fallait cette nuit-là renoncer à dormir. Le premier chalutier s’éloigna ouvrant un chemin de phosphore. Deux autres vinrent le remplacer et nous vîmes tour à tour s’élever, sanglés de cordages, dans le rougeoiement des torches, les silhouettes apocalyptiques du cheval gris de Miss Carolina, et des kangourous calculateurs de M. Van Sleep.
Le pont étant mal éclairé, nous ne pûmes distinguer les visages des autres passagers qui arrivèrent à la nuit avancée. L’impondérable M. Wang avait naturellement surgi, le premier de tous. Une dizaine de personnages, plus semblables à des fantômes qu’à des créatures de chair et d’os, se découpèrent en ombres chinoises sur l’écran étoilé de la nuit. Quelques lits de sangle avaient été dressés, des hamacs ; un campement s’installa à l’arrière du navire auquel le jusant imprimait déjà sur ses amarres, un obscur balancement.
Le chargement s’achevait. Pièce par pièce, le cirque emplissait le bateau : gradins, portants, accessoires de toute sorte, caisses de costumes, instruments de musique, tout disparaissait dans les flancs obscurs du navire. Le feu rouge du dernier chalutier glissait vers Trinidad. Un canot se détacha du bordage. L’un des passagers, mince figure vêtue de sombre, agita le bras en signe d’adieu. Du canot une voix grave s’éleva. Je distinguai des mots espagnols : « Vaya usted con Dios ! » Un bruit de rames. Le silence.
La Mariquita demeurait seule, chassant sur ses amarres, car le flux était plus fort. Vers l’Est, la mer irradiait une vague lueur, et sur cette bande de clarté, les cocotiers du rivage se dessinaient en noir.
Un commandement retentit. Les hommes d’équipages à leur poste ! « Han, hisse », les drisses grincèrent. La voile de misaine se gonfla sous la brise matinale. Le navire, craquant dans sa charpente, eut une profonde contraction musculaire.
La Mariquita filait vers les fanaux verts de la passe. Le vent nous favorisait. Le capitaine Cupidon nous engagea hardiment dans la Boca Chita, la plus étroite et la plus dangereuse de ces Bouches du Serpent qui donnent accès à la baie de Port of Spain. Nous gagnions ainsi quelques milles. Nous effleurâmes le récif de « Madame Téterond », dont la masse brise l’assaut clapotant des courants, aussi rapides que les eaux bouillonnantes et noires de la Pointe du Raz. La Mariquita avait mis toute sa toile et, sous la pression de la brise s’inclinait légèrement vers babord, ouvrant de l’étrave la mer rosée par les premières lueurs de l’aube. L’eau se déchirait avec le sifflement d’une soierie où mord le ciseau. C’était mon premier voyage à bord d’un voilier. Mon être s’identifiait avec le souple organisme du navire, grisé par cette course vers le large, sur cette immensité embrasée de vapeurs rouges et orangées qui soudain se déploya devant mes yeux.
Le pont baignait dans une irradiation sanglante, une barre de cuivre luisait comme rougie au feu ; les corps des passagers roulés dans leurs manteaux, quelques-uns étendus sur des matelas, d’autres dans les hamacs, se revêtaient d’une gloire tragique. Je songeais aux corsaires qui, jadis, sillonnaient les mêmes flots et cinglaient aussi de la Boca Chita, en quête de bonnes prises d’épices, de poudre d’or ou d’esclaves. Trébuchant à travers l’encombrement des caisses, des bagages, des filins enroulés, je me dirigeai vers l’avant. L’homme de barre, les deux mains à la roue, m’apparut dans cette grave et fière attitude du gouvernail, tout empourpré d’aube, lui aussi. C’était un beau gaillard, à la peau sombre, le torse nu, une ceinture rouge retenant le pantalon de toile ; un foulard s’enroulait autour de son front, accusant la courbe du nez, la coupe allongée du visage, les méplats osseux. Il avait cette physionomie sévère et d’une cruauté hautaine qu’ont encore les rares descendants des tribus indiennes. A son oreille gauche pendait un anneau d’or. A mon approche, il ne détourna pas la tête. Je le contemplai quelques instants, me demandant si mon rêve ne se vérifiait pas mystérieusement et si je n’avais pas devant moi, en chair et en os, un de ces boucaniers qui écumaient jadis la mer des Caraïbes. Ce n’était, je le sus quelques heures plus tard, qu’un matelot indien, Pablo, le plus débrouillard de l’équipage.
J’offrais mon visage aux embruns qu’éparpillait autour de moi la vive allure du bateau. Une clarté, qui semblait jaillir des profondeurs sous-marines, s’étalait maintenant sur la mer et sur un grand espace d’horizon. C’était un frémissement argenté et pâle comme si l’eau eût reflété un second ciel intérieur. Puis cette clarté convergea au foyer d’une lentille. Un trait de lumière fusa, cri de l’océan ; un geyser de platine incandescent jaillit de cette masse miroitante et lourde. Un golfe, aux rives déchiquetées, élargissait à l’horizon un mirage de palais enflammés, de portiques de rubis, d’alpes opalines, de lacs d’un vert si translucide qu’on pouvait à travers leur diaphanéité découvrir des perspectives étonnamment lointaines et l’autre côté du monde. Et sur cet embrasement, la ligne noire de la mer se tendait comme une corde. Derrière moi, levant la tête, je vis le feu jaune du grand mât vaciller sur un vaste disque pipermint.
Ce déploiement de magnificence aurorale n’était sans doute qu’une des fantasmagories du dieu malin, auteur du rêve étrange que j’étais en train de vivre. Etait-ce bien moi, Jean Loubeyrac, Périgourdin, accoudé au bastingage de ce singulier navire, en compagnie d’un cirque ambulant et d’un équipage de boucaniers, en pleine mer des Caraïbes, à deux mille lieues et plus de ma bonne terre de la Pimousserie, sur laquelle le soleil ne se levait pas aujourd’hui en même temps que sur ma tête ? Il me semblait que j’avais été soudain projeté par un boulet de canon hors de mon espace et de ma durée, et qu’après un étourdissement léthargique, je me retrouvais, tâtant mon crâne et mes membres, doutant de ma propre réalité, ayant perdu le sens du temps et celui des distances, incertain encore que le vrai Loubeyrac ne fût pas resté là-bas, sur les bords de la Dordogne ou dans le paisible appartement de la rue du Cardinal-Lemoine, en des zones tempérées et civilisées, tandis qu’un « double » capricieux et incohérent hantait les planches de la Mariquita et voisinait avec les collaborateurs du subtil M. Wang et du jovial Cupidon.
II
JÉROME CARVÈS, PROSPECTEUR
Pour retrouver l’équilibre de ma chancelante personnalité, je cherchai à renouer la chaîne de ces états successifs dont la somme formait une poignée d’images et une pincée de cendres : mon passé.
Autour de moi s’élevaient maintenant les vivantes rumeurs d’un navire au réveil. Tandis que résonnaient les coups de sifflet, les ordres, les appels, tandis que l’eau, versée à pleins seaux par des matelots basanés, aux jambes nues, ruisselait en cataractes le long des planches, ma pensée s’égarait par des dédales pleins de mélancolie, vers les jours de mon enfance.
Merveilles de la mémoire ! La solitude azurée de la mer tropicale devient une prairie verdoyante, plantée de noyers au feuillage rond, au bout de laquelle coule la Dordogne transparente et large comme un fleuve. Le matin, une nappe de brume s’étale sur la prairie et sur la rivière, et la cime des peupliers, écharpée de brouillard, pointe seule vers le ciel, pépiante d’oiseaux. Sur l’autre rive se dressent des falaises roses, creusées de grottes où s’égare parfois notre barque. Un cirque de causses blancs ferme cette vallée où s’élève la Pimousserie, ma maison, vieille gentilhommière plus ferme que château, avec son colombier pointu et son toit recouvert de tuiles devenues brunes, parsemées de plaques de mousse, et la fumée de ses cheminées que l’on aperçoit l’hiver entre les branches dénudées des châtaigneraies : c’est là que je suis né. Je n’ai pas connu ma mère.
Mon père s’était retiré après des déboires politiques dans cette propriété qu’il tenait de sa mère. C’était un homme chimérique, qui avait rêvé d’introduire de la charité et du bon sens dans le pot-pourri des combinaisons parlementaires. Il fut député la durée d’une législature et sortit de la politique, peu de temps après y être entré, en secouant la boue de ses chaussures. L’expérience des hommes lui avait laissé de l’amertume. Il devint pessimiste comme les rêveurs insuffisamment obstinés à garder leurs illusions, mais qui demeurent toujours endoloris du choc de leurs songes et de la réalité. Dans la compagnie de mon père, dont la clairvoyance découragée répugnait à de nouveaux contacts et à de nouvelles excursions dans la vie, je pris le goût de la solitude, des livres et de la nature, ainsi qu’une certaine paresse à sortir du cercle étroit de mes préférences. Je n’allais pas à l’école. Mon père, bon latiniste, m’apprit le rudiment. Je revois encore sa haute figure arpentant, un livre à la main, le cabinet de travail tapissé de chêne noir, dans le rougeoiement d’un feu de bûches qui teignait d’écarlate les plis de sa robe de chambre.
Je n’eus à cette époque qu’un ami, un peu plus âgé que moi : Jérôme Carvès. Jérôme était le fils d’un petit cultivateur dont la maisonnette s’accrochait sur les pentes calcaires du Causse, glacées en hiver, brûlantes en été. La mère Carvès venait parfois à la Pimousserie faire des ravaudages. Jérôme l’accompagnait. Mon père qui l’interrogeait de temps en temps, s’aperçut vite de l’intelligence du petit. Jérôme et moi étions du même âge. Il proposa à la mère de donner quelques leçons à son fils et Jérôme prit place avec moi devant la table de bois luisant où s’étalaient nos cahiers, nos livres et nos cartes de géographie. Ces cartes jouaient un grand rôle dans notre vie d’enfants. Carvès manifestait déjà une humeur très vagabonde et n’avait pas de joie plus grande que de feuilleter un atlas. Il m’apprit à faire de beaux voyages sur ces espaces lisses, aux sinueux contours, aux couleurs si délicatement roses, bleuâtres, violettes ou jaunes, et qui figurent les continents, les mers, les îles, de telle sorte qu’on peut parcourir du bout de son index la complexe immensité du globe. Je revois encore le maigre visage bronzé de mon camarade penché sur un planisphère et me guidant à travers les océans, comme un capitaine à la barre d’un navire imaginaire.
L’enfance de Jérôme avait été plus dure que la mienne. Les Carvès étaient des paysans avares et sobres, vivant d’une croûte de pain frottée d’ail, de fromage de chèvre et ne mangeant de la viande que deux fois l’an, à Noël et à Pâques, solennités à l’occasion desquelles on tuait un agneau. Jérôme avait un corps rompu au froid, au chaud et au jeûne. Vers l’âge de quatorze ans, il subit une crise de croissance et poussa démesurément, au point de devenir aussi long qu’une perche et plus sec qu’un clou. Son teint était brun ; ses yeux, enfoncés, très noirs et très vifs ; son front bombé ; ses cheveux, en broussaille. L’ensemble de la physionomie était à la fois ironique, sauvage et un peu fou. Et tout en l’aimant comme un frère, je redoutais en lui je ne sais quoi d’étrange et d’indompté.
Mon père — c’est lui qui m’a laissé cette belle édition des Essais de 1721 — avait pour principe d’élever les enfants sans contrainte. Aussi nous accordait-il de longues journées de congé, surtout pendant la belle saison, et nous étions libres du matin au soir de vagabonder à notre aise. Un quignon de pain dans nos poches, nous partions dans l’aube acide, longeant les champs de maïs, et les plants de tabac aux feuilles larges et vernissées, encore emperlées de rosée, et sur qui traînaient de fins brouillards gris. La brume s’effilochait aux premiers rayons de soleil et les roses falaises de Gluges se découpaient, dans la déchirure des vapeurs. Des pies, toutes gonflées et hérissées de rosée, s’envolaient avec un bruit effarouché d’ailes. Carvès les pourchassait à coups de pierres et il était fort adroit à ce jeu. Plus d’un de ces pauvres oiseaux criards, l’aile brisée, se sauvait en boitillant le long des sillons rouges. Souvent nous décrochions une vieille barque à fond plat, et Carvès debout à l’avant, pêchait à la ligne volante. D’autres fois, par les plus brûlantes journées de notre août périgourdin, il m’entraînait par les Causses pierreux, déserts et éblouissants. Le soleil tapait dur sur les vastes plateaux calcaires, abandonnés même par les troupeaux. Le sol brûlait nos pieds. Des touffes d’herbe rare se recroquevillaient entre les cailloux, comme au voisinage d’un brasier. Mais Carvès semblait gagné par une sorte d’ivresse sèche. Il se livrait à des danses bizarres, soulevant un remous de poussière blanchâtre, ou bien me prenant violemment par la main, m’entraînait dans des courses folles, à la suite desquelles nous demeurions accroupis dans la lumière silencieuse et blanche, haletants, la gorge râpeuse.
Cette croûte brûlée des Causses recouvre des rivières souterraines et des cryptes profondes à des centaines de pieds sous le sol. En certains endroits, la surface du plateau est craquelée ; ces failles perfides ont causé bien des fois la perte d’inattentives brebis dont leurs bergers ne trouvaient plus la trace et dont les corps roulaient sans doute dans les eaux ténébreuses du « gour ». Carvès avait inventé un jeu dangereux qui s’intitulait : la chasse au trésor. Il consistait à nous armer de cordes, et à glisser, les pieds agriffés à la paroi du roc, par une de ces ouvertures. Je crois que nous avons été ainsi les premiers à explorer certaines grottes aujourd’hui célèbres et éclairées à la lumière électrique. La première fois que Carvès me proposa cette sorte d’expédition, je poussai les hauts cris.
— C’est bon pour se tuer ! — gémissais-je.
— Bien, — dit Carvès, — j’irai seul.
Je l’accompagnai jusqu’à l’orifice. Nous grimpâmes par des sentiers de chèvres jusqu’à la crête calcaire. C’était une journée d’août, bleue et torride. Je marchais derrière Jérôme, comme un condamné suit le bourreau.
Dans la craie aveuglante, entourée de quelques buissons épineux et couverts de petites baies noires, s’ouvrait une bouche large environ de quatre mètres. Nous l’avions déjà repérée à plusieurs reprises. Carvès se mit à genoux sur le bord.
— On ne voit pas grand’chose, — dit-il.
Je n’osai plonger mon regard dans ce gouffre qui descendait jusqu’à l’enfer.
Carvès écoutait.
— Ça gronde, — dit-il, flegmatique. — Il doit y avoir de l’eau.
Il prit une pierre et la laissa tomber. On entendit le caillou rebondir et rouler pendant deux minutes au moins. Jérôme ne semblait pas ému le moins du monde, mais ses yeux brillaient.
Nous avions une longue corde volée dans la remise ; il la noua autour de sa ceinture, m’en mit une extrémité à la main et me recommanda de l’enrouler autour d’une racine, et de la laisser filer au fur et à mesure qu’il descendrait dans le trou, en s’aidant des pieds et des mains à la paroi. Une sueur glacée mouillait mon front, malgré la canicule. Carvès, très calme, retroussa sa blouse d’écolier. Il avait les pieds nus, mais calleux à souhait.
— Si tu sens la corde se tendre, — me dit-il, — tu tireras de toutes tes forces. Si tu ne peux me remonter, tu l’attacheras solidement et tu iras chercher du secours. N’aie pas peur, dit-il, je ne risque rien.
Il aurait pu flétrir ma couardise. Il ne le fit pas et ma honte en fut accrue.
A plat ventre, s’agriffant aux broussailles, sans crainte des épines, Carvès se laissa descendre doucement le long de la déclivité ; tout en surveillant la corde, je me penchai à mon tour. Une bouffée humide et froide me glissa sur le visage. J’eus un frisson d’horreur. Déjà Jérôme n’était plus visible. La corde se déroulait, entraînant un peu de gravier.
Une heure, je demeurai ainsi, penché sur le gouffre, insensible aux rayons qui frappaient ma nuque, le cœur étreint d’angoisse. La corde, parvenue à l’extrémité de son déroulement, était tendue par un poids lourd. Mes tempes battaient, un cri allait-il jaillir de ce puits d’ombre ?
Tout autour de moi, le Causse désert vibrait de chaleur.
Quelques secousses saccadées roidirent la corde. J’attendis. Une autre secousse. Alors, de toutes mes forces, je tirai, je tirai, les veines des tempes gonflées à éclater.
Et, souillé de terre, saignant d’égratignures, triomphant, Jérôme Carvès surgit de l’abîme.
— Epatant ! — me dit-il, dès qu’il put respirer.
Il penchait sur moi son visage labouré de traces saignantes.
— C’est pas difficile, — me dit Jérôme. — Tu verras. Ça ne descend pas trop. Faut s’habituer à l’obscurité. On suit une espèce de couloir, puis on arrive à une salle pleine d’eau, avec des colonnes et des choses qui ont l’air d’énormes bêtes accroupies, et d’autres qui ressemblent à des géants morts. On voit mal, tu sais. Le pire, c’est les bêtes qui volent et qu’on ne voit pas. On entend des ailes très haut, sous les voûtes. Il y avait aussi des bêtes dans l’eau, de gros crapauds, je pense. J’ai vu luire quelque chose de blanc à terre. C’était une carcasse, des os de mouton. La corde m’a bien servi pour remonter. Je n’aurais pas pu sans ça. Je ne regrette pas la course. Mais faudra revenir !
Et, confidentiel, la voix basse et le regard grave :
— S’il y avait un trésor caché là dedans ? Dis, on serait riche tous deux !
Cette nuit-là, mon sommeil fut hanté de visions, de grottes peuplées de monstres et de gnomes : une pieuvre enlaçait Carvès ; il avait la figure bleue du noyé que j’avais vu, un soir, en me baignant dans la Dordogne, dérivant au fil de l’eau, ballonné comme une outre.
Et Carvès parvint à ses fins. Il me conduisit dans le « gour ». L’accès n’en était pas très difficile, mais d’énormes chauves-souris, au vol obscur et mou, me faisaient rendre l’âme. Carvès et moi étions écrasés de cette magnificence ténébreuse. Mais Jérôme revenait toujours à son idée : le trésor. Il s’aventurait dans des anfractuosités pleines de grouillements obscurs, plongeait ses bras dans des cavités humides. Tout le temps que dura cette folie, il fut inquiet, irritable, violent même.
Je devais plus tard me rappeler l’histoire du « gour » au trésor !
Carvès me terrorisait par son audace à plonger dans les endroits de la rivière réputés dangereux pour leurs tourbillons, à dénicher les nids sur les plus hautes et les plus minces branches des peupliers, et surtout par son courage à affronter la puissante mère des terreurs : la nuit. Mon père, connaissant le frugal ordinaire de la famille Carvès, gardait souvent Jérôme à dîner avec nous. Par les plus sombres nuits d’hiver, comme par les clairs de lune hallucinants qui déforment les objets et cristallisent la nature, mon camarade partait bravement pour affronter le tunnel du Crouzouli, un sentier rocailleux, entre deux haies, qui conduisait à sa maison. Le cœur battant de pitié et d’admiration, je demeurais longtemps sur le seuil, écoutant les sabots dont le claquement résonnait au loin sur la terre gelée. Pour rien au monde, je ne me serais aventuré dans notre jardin.
Ce qui m’étonnait le plus chez Jérôme, c’était sa furieuse activité, ce continuel besoin de mouvement qui agitait son corps maigre, d’ailleurs coupé de prostrations animales, que l’on était impuissant à secouer. En dépit de ce que j’appelais sa « sauvagerie », Carvès étudiait plus que les enfants de notre âge, et mon père avait prédit à la mère Carvès — une femme du Lot, sèche et dure comme son garçon — un brillant avenir pour Jérôme. A dire la vérité, mon camarade me dominait au point de faire passer sa volonté en moi, sans paraître se soucier le moins du monde de m’imposer ses décisions. Il me semblait parfois que Carvès, ébouriffé et noiraud, était l’incarnation d’un démon qui se substituait à mon véritable personnage, d’un naturel doux et plutôt indolent, et pouvait lui faire accomplir des actes qui m’étonnaient ensuite par leur étrangeté et dans lesquels je ne me reconnaissais plus.
Jours de nos enfances dont les tourments eux-mêmes nous paraissent félicité et dont le tenace parfum embaume notre tardive saison !
A quatorze ans, je perdis mon père. Une vieille servante lui ferma les yeux, dans le lit familial. Il avait succombé, sans souffrance, à une affection cardiaque qui le minait depuis longtemps. Je revois son visage calme et ses mains jaunies par la clarté des cierges.
J’étais seul au monde. Je sanglotais au chevet du défunt, Carvès était agenouillé auprès de moi, il me dit :
— C’est mon vrai père qui s’en va. C’est à lui que je dois d’être un homme.
J’éprouvai une gratitude infinie de ses paroles.
— Tu seras mon frère, — lui dis-je.
Mon père s’était occupé de lui faire obtenir une bourse au lycée de Périgueux, et Carvès regagna son poste. Pour moi, j’avais un tuteur, un oncle que mon père ne pouvait souffrir, Nestor Loubeyrac, vieux garçon avare et hypocrite, confit en dévotion et en morale et qui, cependant, passait pour coucher avec ses servantes. Il vivait à Bordeaux dans une villa assez proprette où je ne mis les pieds que deux fois dans ma vie. L’oncle Nestor vint pour l’enterrement de mon père qui se déroula tristement par la route bordée de noyers effeuillés — on était en novembre — et que suivaient quelques âmes pieuses du voisinage et bon nombre de paysans, car mon père était aimé.
L’oncle Nestor, qui n’en tenait pas pour l’Université, me fit faire mes études dans un établissement religieux de la région. Je passais mes vacances à la Pimousserie, en compagnie de ma vieille servante Fasie — autrement dit Euphrasie. Là, je retrouvais Carvès. Jérôme était devenu un grand gaillard, toujours efflanqué, mais gardant ses beaux yeux vifs et ses traits énergiques. Il réussissait fort bien dans ses classes, et prépara l’Ecole centrale avec succès. Il avait des dispositions spéciales pour la minéralogie. Nous refîmes, jeunes hommes, l’expédition du « gour ». Il y tenait. Il m’expliqua avec un pédantisme juvénile la formation de ces cryptes souterraines. Puis, sa fantaisie reprenant le dessus, il me dit mi-sérieux, mi-ironique :
— Et le trésor, vieux. Qu’en penses-tu ? Le trouverons-nous un jour ?
Et comme je haussais les épaules :
— Qui sait ? — ajouta-t-il. — Moi, j’ai la foi. Si jamais je le trouve, nous partageons. Je te dois bien ça.
— Tu ne me dois rien… que ton amitié, — protestai-je en lui serrant la main.
Mon oncle m’envoya à Paris pour faire mes études de droit. La pension qu’il me servait était chiche et peu en rapport avec la fortune que m’avait laissée mon père. Je m’en plaignis à plusieurs reprises, mais ce vieil égoïste avait toutes sortes de bonnes raisons et d’excellents principes à alléguer pour me mettre à la portion congrue. Ma vie d’étudiant fut assez misérable. J’avais perdu de vue Carvès. Ses deux années d’école terminées, il était parti en voyages d’études dans des pays lointains. Je reçus deux lettres, l’une de Djibouti, l’autre, un an plus tard, de Macassar. L’infatigable Jérôme avait commencé les grandes étapes.
Ma majorité atteinte, je sollicitai mes comptes de tutelle. Le règlement en fut pénible, si pénible que je dus recourir aux tribunaux. L’oncle Nestor n’était ni plus ni moins qu’un malhonnête homme. Mais c’était un homme retors et qui connaissait les ficelles de la procédure. L’affaire traîna en longueur, d’expertise en appel, sans cesse ajournée. Je m’exaspérai. Je commis des imprudences. Je menaçai Nestor, à qui je fis une scène violente, à Bordeaux. Je le traitai de « vieille canaille », et il me mit à la porte. Tout cela n’arrangea pas les choses. Le testament de mon père ne contenait pas un inventaire complet des valeurs. Il me fut impossible de fournir des preuves de la malhonnêteté de mon oncle. Bref, je n’obtins qu’une faible partie de ce que je croyais être ma fortune. Avec les frais du procès, j’étais à peu près ruiné. Il m’en est resté un profond dégoût des gens de justice et de ces lois qui sont si souvent la providence des fripons et le désespoir des honnêtes gens.
La clémence des juges me laissait la possession incontestée de notre vieille maison. Je songeai sérieusement à aller vivre là-bas, dans cette campagne où bourdonnaient tous mes souvenirs, à cultiver mon jardin, à fuir la société des hommes. J’étais blessé à vif par les premières expériences et ma sensibilité l’emportait de beaucoup sur ma volonté. D’ailleurs, j’avais hérité de mon père un scepticisme qui posait l’« à-quoi-bon ! » devant toute velléité d’action. Aucune profession ne m’attirant, mon éducation ne m’avait préparé qu’à cette carrière du barreau qui est la foire aux vanités et au charlatanisme. J’étais un incapable et un timide, un de ceux qui laissent poliment les gens pressés monter avant eux dans l’omnibus. La solitude de mes prés et de mes bois serait mon refuge, avec la bibliothèque bien garnie que m’avait léguée mon père.
Je fis mes préparatifs de départ. Je donnai congé de l’appartement que j’occupais depuis ma majorité dans la rue du Cardinal-Lemoine. Mes meubles furent expédiés à la Pimousserie. Ayant encore quelques affaires à régler, je m’installai avec mes malles dans un petit hôtel de la rue Cujas.
Le jour fixé pour mon départ arriva. Je devais prendre un train de nuit. Vers cinq heures du soir, je sortis de ma sombre ruelle. On était en mai. Le Luxembourg avait déjà sa parure d’été et le jet d’eau s’irisait, éparpillant ses diamants sur la sombre perspective des feuillages de l’Observatoire. La douceur de l’heure et de la saison fortifiait encore ma résolution. Je songeai à l’odeur des foins que l’on était en train de faner, sur les bords de la Dordogne, aux crissements des premiers grillons qui, tout à l’heure, empliront la nuit printanière.
Et Carvès ? où était Carvès ? Sans doute en quelque pays lointain. Cherchait-il encore le trésor enseveli ? Folie que tout cela ! La sagesse était là-bas, dans l’asile où les noyers laissaient pleuvoir leur ombre fraîche. Je partirai.
Mes réflexions me conduisirent jusqu’aux quais. Le ciel et le fleuve étaient empourprés de crépuscule. Des chalands glissaient sur l’eau moirée. Une sirène brutale, rauque évocatrice de voyages, secoua ma torpeur. Je décidai de passer l’eau et traversai les Tuileries, que baignait déjà, exhalée des parterres et des massifs, une brume d’un bleu léger, où de-ci, de-là, palpitaient une flamme et le rayon d’une vitre incendiée.
Sur les boulevards, les allées et venues d’une foule émaillée de taches claires se croisaient comme les courants d’une eau tumultueuse. Les terrasses des cafés étaient encombrées de consommateurs. A grand’peine je parvins à trouver une petite table devant le Café Napolitain. Avant de regagner ma solitude champêtre, je voulus m’offrir une fine volupté de bouche. Et c’est ici qu’intervient une glace au chocolat dont le souvenir est lié à une autre intervention, celle de Seigneur Hasard en personne…
Elle était fort savoureuse, cette glace à la terrasse du Café Napolitain, par un soir de mai poussiéreux, mais déjà tiède, où se mêlaient les senteurs de l’absinthe et des muscs variés dont s’imprégnaient les toilettes printanières de jolies filles trop peintes, symphonie que mes narines de vingt-deux ans trouvaient voluptueuse (celles du quasi-quinquagénaire que je suis préfèrent des combinaisons plus naturelles). Les arbres du boulevard avaient encore des feuilles — et même vertes. Il flottait dans l’air cette curieuse vaporisation de fièvre, de spleen et de mélancolie qui est l’essence particulière du printemps de Paris. Il y a plusieurs façons de manger une glace et je ne me souviens plus de celle que j’avais choisie. Ce devait être celle d’une marquise italienne qui, à en croire Stendhal, soupirait en suçant un sorbet : « Quel dommage que ce ne soit pas un péché ! » Mais je n’oserais l’affirmer.
C’est généralement lorsque vos plans sont tirés, vos résolutions prises, votre existence réglée comme papier à musique, à la veille d’occuper une situation importante ou une sinécure, d’entreprendre un voyage ou un déménagement, au moment de vous marier ou de vous pendre, que le Seigneur Hasard, souriant ou morose, vient vous faire sa révérence. Et il faut bien le recevoir, ce fâcheux !
La cuiller, chargée de la crème onctueuse et glacée, que j’élevais lentement vers ma bouche — je suis d’une race gourmande — retomba d’elle-même sur la soucoupe. Un grand gaillard, vêtu de carreaux à l’anglaise, coiffé d’un feutre mou, assez cavalier, riait en me regardant, les deux mains derrière son dos.
— Carvès !
— Lui-même.
Je tombai dans ses bras, renversant la glace et bousculant un vieux monsieur décoré, très ancien « boulevard », qui marmonna de ses lèvres molles des paroles de désapprobation.
— D’où viens-tu ? — demandai-je après l’accolade.
— Je débarque à l’instant. Un grand tour par Sumatra, Java, l’archipel malais. Je rapporte de curieux échantillons de minerais, tu verras.
Carvès avait encore bruni. Ses cheveux capricieux retombaient toujours en mèches sur ses yeux d’un éclat plus ardent que jamais. Rasé, le visage osseux, les pommettes légèrement saillantes, le nez busqué, le front bombé et large, la bouche mince. Debout, penché vers moi, son corps maigre flottait dans des vêtements trop amples mais confortables. L’image d’un oiseau de proie passa devant mes yeux.
— Nous resterons ce soir ensemble !
— Bien entendu, mon vieux !
Nous hélâmes un taxi et filâmes vers un petit restaurant du quai où nous pourrions dîner et surtout parler, les coudes sur la table, les yeux dans les yeux.
— Et puis, — dis-je, — je serai près de la gare, pour mon train.
— Tu pars ? — fit-il surpris.
— Oui, je quitte Paris. Paris ne veut plus de moi. Je suis « à la plage », mon vieux, comme vous dites, vous autres coloniaux !
— Conte-moi ça.
La nuit était venue. La salle du restaurant était à peu près déserte. Un coin du rideau laissait apercevoir les réverbères du quai. Nous avions dîné hâtivement, impatients de pouvoir, sans souci des nourritures, vider l’un devant l’autre la besace des expériences, des désillusions et des projets, comme deux qui ont fait du chemin, mais sur des routes différentes. Nos pipes allumées, je parlai le premier. Je dis à Carvès l’amertume de ma vie d’étudiant, la perte de mon procès, ma pauvreté, mon dégoût du monde, ma résolution de vivre à la campagne, demi-bourgeois, demi-manant.
— Le renoncement, alors ? — dit-il.
— Le renoncement total.
— Pauvre ami ! Es-tu bien sûr de ne pas regretter ?
Je haussai les épaules. Jérôme me raconta ses voyages. Il avait parcouru de nombreux pays dont les noms évoquaient pour moi les rêves géographiques de notre enfance : Java, Sumatra, Bornéo. Il me semblait que, penché sur une invisible carte, l’ami me guidait comme autrefois, à travers le monde. De ces noms s’exhalait une griserie, légère et troublante, comme une vapeur de santal, une odeur à la fois exotique et marine, essence où le voyage, le danger, l’aventure se mêlaient en un philtre à l’arome perfide et voluptueux. Carvès avait le don du récit. La mer, le fleuve et la forêt déroulaient leur infini à travers ses paroles. L’Ensorceleur parlait d’une voix un peu sourde, coupant ses phrases par de petites bouffées d’une courte pipe, les paupières baissées comme pour dissimuler des arrière-plans que le discours ne devait pas trahir. Pour moi, je l’écoutais sans l’interrompre, et les paquebots illuminés, les ports pleins de rumeurs, les rades cerclées de palmiers, les « praos » et les jonques défilaient comme les rêves d’un fumeur dans les spirales de l’opium.
Puis Carvès assourdissait encore sa voix. Son visage se rapprochait du mien.
— Tu te trompes ! la vie n’est pas faite d’un loisir indolent et médiocre. La solitude prématurée t’aigrira ou t’abêtira. Qu’est-ce que les livres devant la splendeur de l’univers ! Ce monde, tu l’ignores, ce n’est ni à la Faculté, ni dans les brasseries du Quartier latin, que tu as pu le découvrir. La mesquinerie des hommes, leur dureté t’effraient et tu te recroquevilles comme l’escargot dès le premier choc. Le dégoût est une étape qu’il faut franchir ; il est stérile. Le mépris n’est pas une solution, ni la retraite. Tu n’es pas mûr pour la solitude, car la solitude, on la porte en soi, on ne la crée pas autour de soi. Et je te sens encore si vibrant de sensibilité et de susceptibilités féminines ! Tu avais besoin de flatteries, de caresses, d’affection. La société ne paie pas avec cette monnaie les pauvres diables qui ont besoin d’elle. Il faut la forcer, la dominer. Le monde est à qui sait le conquérir, comme la fille est à l’homme qui sait la prendre. Il ne s’agit pas de fuir les hommes ; il s’agit d’être plus fort qu’eux. La seule belle solitude est celle du puissant ; celle du faible n’est que lâcheté. Aujourd’hui la retraite ne t’apportera que de la honte et de l’ennui. Il faut avoir accompli de grandes choses pour avoir le droit — vis-à-vis de soi-même — de se retirer sur la montagne.
Il suivit des yeux un rond de fumée grise qui se balançait sous la lampe, et reprit :
— Jean, il faut être riche. Il n’y a plus qu’une puissance, l’Argent, ou plutôt toutes les puissances sont contenues en elle, toutes les grandeurs, toutes les réalisations. Il nous faut ce levier, à toi et à moi ; avec lui, nous soulèverons le monde. Où le prendre ? Pas ici, pas en Europe ! Je ne suis pas plus que toi pour le mercantilisme de notre époque, pour les sales trafics, les combinaisons. L’or que je veux, j’irai le prendre, là où il est, vierge.
Je le regardai, inquiet, doutant.
— Tu te demandes si je suis fou ? Non, mon cher. Depuis plusieurs années, je suis en quête du trésor et cette fois-ci, je suis sur la piste. Je pars dans trois semaines. Je vais prospecter un territoire situé sur les limites du Venezuela et de l’Etat de Puerto-Leon[1], une région où l’imagination des conquistadores avait placé Manoa del Dorado, la cité des trésors. Il y a toujours une vérité dans les légendes. Mais ce n’est pas sur cette seule donnée que je m’appuie, crois-le bien. J’ai pour moi l’autorité de grands voyageurs tels que le docteur Grünenhaus de l’Université de Bonn, dont le rapport signale la présence de mines abandonnées depuis la conquête espagnole — et peut-être de temples, sur le haut plateau de Cundinamarca. J’ai des fonds. L’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T., l’Agence Minière Tropicale, fait les frais de la prospection. Elle m’autorise à prendre un aide.
[1] L’Etat de Puerto-Leon n’est pas indiqué sur les cartes actuelles de l’Amérique du Sud. A la suite des troubles qui l’ensanglantèrent, et qui sont rapportés dans cette histoire, Puerto-Leon fut rattaché par une convention fédérale aux Etats-Unis du Venezuela.
Et caressant, félin :
— Je t’emmène.
— Mais…
— Pas de mais. C’est le salut ! Tu ne connais rien à la prospection. Ça ne fait rien. Ça s’apprend vite. Je t’aiderai. Tu n’as pas d’argent ? Je t’en donne. Dans huit jours ta place sera réservée à bord du Porto-Rico qui nous mettra à Trinidad. Occupe-toi d’acheter le nécessaire ; je te ferai une liste. Commence dès demain. Tu avais ton billet, pour partir ce soir ?
— Oui.
— Donne-le-moi… Tiens !
Et il le mit en pièces.
— Pour plus de sûreté, je ne te lâche pas. Je t’installe à mon hôtel. Je pourrai mieux surveiller tes préparatifs. Puis je te quitterai trois jours, le temps d’aller embrasser ma mère.
Un tourbillon emportait mes pensées, je n’avais ni la force de résister, ni même la force de répondre. Je sentais peser sur moi cette volonté dominatrice de Carvès que j’avais déjà éprouvée, jadis, et qui maintenant semblait décuplée, irrésistible. Il me prit le bras. Nous sortîmes, longeant la Seine qui roulait des astres.
— Bientôt — me dit-il, — nous verrons la Croix du Sud.
Le Porto-Rico quitta Bordeaux le 25 mai. Carvès et moi saluâmes la terre de nos enfances.
Et voilà pourquoi, ce matin de juin, il y a vingt-cinq ans, à bord de la Mariquita, je considérais la longue silhouette de Jérôme Carvès encore endormi sous la dure lumière du ciel tropical, et je récitais au fond de moi-même un acte de foi très humble en ce maître tout-puissant de nos destinées, le Hasard.
III
UN CONQUISTADOR
La Mariquita avait pris le large. L’Océan était d’un bleu sombre, lamé de grandes houles régulières et balancées. Le sillage du navire soulevait des embruns vaporeux dont le soleil, haut sur l’horizon, jouait en mille arcs-en-ciel.
Le pont était encombré d’accessoires forains : une grosse caisse rutilante, des portants de toile peinte, des cerceaux de papier et le piano mécanique, en vrac, parmi les rouleaux de filin et les amarres. M. Wang, qui avait sans doute procédé à des ablutions invisibles, s’entretenait avec M. Peter Boom, l’excentrique ; celui-ci dépouillé de ses braies jaunes et rouges, de son fard blanc et des constellations de papier doré qui ornaient son échine les soirs de spectacle, paraissait un petit homme replet, sans aucune excentricité. Son visage était fortement coloré et passé à la brosse de chiendent, les joues et le menton violacés. Des yeux minuscules sous de gros sourcils broussailleux, une large bouche déformée par les grimaces quotidiennes, et dont les coins retombaient, ce qui donnait à cette face poupine et bouffie une expression de Pierrot nauséeux ou de Gugusse mélancolique. M. Peter Boom était vêtu de kaki et soulevait sans cesse son casque pour éponger son front. Il devait souffrir de la chaleur qui, dès le matin, s’abattait sur nous en chape de plomb.
Des matelots survinrent. Ils portaient une bâche munie d’anneaux et de cordes qu’ils étalèrent à tribord pour garantir les passagers d’un soleil bientôt meurtrier. Le capitaine Cupidon, les pieds épanouis sur le plancher encore humide, les jambes écartées, surveillait l’opération. Nous le félicitâmes pour le passage de « Boca-Chita ». Il parut sensible à nos compliments.
— Moi bien connaît’ fonds, pa’ ici. Moi pas besoin ca’tes. Moi vieux mahin, vieux loup de mé.
— Vous avez roulé votre bosse un peu partout, capitaine ? — dit Carvès.
Cette phrase parut au mulâtre d’un comique délicieux, car il riait d’un rire aigu, métallique.
— Ah ! ah ! ah ! Moi, oulé bosse, oulé bosse. Ah ! ah ! ah ! oui, oui.
Il prit affectueusement Carvès par les épaules et lui tapait dans le dos.
— Toi, mahin, aussi. Toi, oulé bosse. Li ca pas navigué. Li mousse. Toi cap’taine.
Et il me montrait en riant. J’étais humilié d’être jugé aussi novice. Mais Cupidon me donna cependant une bonne part d’accolade et de tapes sur l’échine.
— Li vieux malin, li vieille ficelle, — dit en riant Carvès, quand le capitaine se fut éloigné. — Li, contrebande plein sa cale.
A l’arrière, autour de nous, les passagers du cirque Wang avaient roulé leurs hamacs et aménageaient, à l’ombre de la bâche, des sièges variés faits de malles et de caisses. M. van Sleep, un Hollandais barbu comme un Christ, blond et rose, à la peau tendre et à l’œil azuré, corpulent, satisfait, vainqueur, faisait faire un tour de promenade à ses deux kangourous, deux bêtes sautillantes, aux larges prunelles humides, qui savaient l’addition, la multiplication et la règle de trois. M. van Sleep coulait de temps en temps une œillade dans la direction de miss Carolina et paraissait nourrir une inclination marquée pour le beau sexe.
Une jeune femme vêtue de kaki et coiffée d’un casque de liège, dont le voile flottait sur sa nuque, grimpa lestement l’échelle qui conduisait aux cabines ; elle traversa le pont arrière, nous dévisageant, Carvès et moi.
— N’est-ce point miss Letchy, l’acrobate ? — me dit Jérôme. — Il me semble la reconnaître.
Nous avions vu mademoiselle Letchy dans la brutale clarté des phares à acétylène, se balançant à vingt pieds au-dessus d’une piste jonchée de crottin et de sciure de bois, sur la barre d’un trapèze que deux longues et minces cordes fixaient au sommet de la tente. Nous l’avions vue exécutant le Grand Soleil et le Saut de la Mort, suspendue par les talons, la nuque renversée, l’échine tendue comme un arc, envoyant de ses mains ouvertes des baisers à la foule, dans le nuage des cigares et des pipes ; le ruban qui liait ses cheveux s’était dénoué et une cascade d’or se répandit d’un flot brusque, arrêtant soudain sa volute et pareille à la flamme d’une torche renversée.
— C’est bien elle, en effet, fis-je.
Letchy avait allumé une cigarette. Elle s’appuyait au bastingage, les coudes en arrière, la poitrine bombée, suivant des yeux les nuages qui glissaient à travers le ciel, ce ciel des tropiques, si délicatement azuré et dont le bleu se dégrade par des gammes de nuances jusqu’au rose translucide de l’horizon. De temps à autre, elle jetait sur nous un rapide coup d’œil. Notre présence l’intéressait : nous prenait-elle pour de nouvelles recrues de M. Wang ?
C’était une jeune femme de silhouette souple, de maintien réservé. Je revois aujourd’hui encore la ligne cambrée de ce corps revêtu d’un costume presque masculin et, dans l’ombre du casque, le visage altier et pâle.
— Une Pallas blonde ! — me dit Carvès.
Le front et le nez étaient d’une pureté classique et la blessure de la bouche avivait la pâleur des joues. Les yeux, enfoncés et cernés d’ombre, luisaient d’un éclat vert. Ils évoquaient en moi le souvenir du « gour » et des eaux souterraines : la rivière obscure que Carvès avait découverte avait aussi pour nos yeux habitués aux profondeurs cette même phosphorescence, ces mêmes lueurs fugitives que les prunelles de Letchy. Je signalai cette particularité à Carvès.
— Vrai, — dit-il en riant — c’est la gardienne du trésor !
L’énergie et l’intelligence marquaient le visage de Letchy. Le menton, volontaire, le front pur et plus vaste qu’il n’est généralement chez les femmes. Et la bouche, charnue, sanglante, mettait dans cette froideur un éclair de passion. Tout le sang était là, dans la pulpe des lèvres. Il semblait que l’animalité de l’être, bridée, maîtrisée par une volonté supérieure, avait trouvé ce refuge, et s’y épanouissait. Cette pourpre contrastait avec la beauté du front, la pâleur sérieuse du visage. Elle disait la force et la joie de l’instinct, le cheminement sourd du désir, la loi secrète de la chair.
— Comment cette fille-là, dit Carvès, a-t-elle pu prendre un pareil métier ? Elle semble peu faite pour le cirque Wang.
Il haussa les épaules.
— Et surtout gardons-nous des femmes ! — ajouta-t-il avec une solennité mi-grave, mi-plaisante.
Puis, le front soudain plissé, se penchant vers moi :
— Et maintenant, mon vieux, pas un mot de notre affaire. Que jamais le vocable « prospection » ne sorte de ta bouche. Nous voyageons pour acheter du cacao et de la gomme balata. Le reste, motus ! Dans le pays où nous allons, la bouche doit toujours exprimer le contraire de ce que conçoit l’esprit. Des lèvres engluées de miel, des nerfs d’acier et le moins de cœur possible. C’est un organe inutile et même dangereux. Figure-toi que tu as laissé le tien, rue du Cardinal-Lemoine, tu le reprendras au retour.
A plusieurs reprises, dans la première partie de la traversée, Carvès m’avait parlé de Puerto-Leon.
— Un sale pays ! — me dit-il. — Prends bien ta quinine. Pas trop de cocktails. D’ailleurs je te surveillerai, n’aie pas peur. La fièvre, ça s’évite et ça se dompte. Il y a des choses plus dangereuses. Tout d’abord, mets-toi bien dans la tête que ton prochain est ton ennemi. Les gens que nous allons rencontrer, tu peux croire qu’ils ne sont pas là-bas pour leur plaisir : je parle des blancs. Il n’y a pas un être assez stupide ou assez pervers pour aller vivre à Puerto-Leon pour son agrément personnel. Chacun de ces hommes que tu rencontreras, quel que soit son accueil, qu’il ait la main tendue ou le poing fermé sur le manche de son « machete », dis-toi que tu es l’ombre devant son soleil, la pierre sur son chemin. Tu crois peut-être qu’il y a de la place pour tout le monde, que la terre est assez riche pour assouvir toutes les convoitises. Ce n’est pas vrai ! Tu verras en arrivant. Puerto-Leon est un petit port, sur le seuil de la grande jungle où sommeillent les richesses, les arbres à essence, les puits de pétrole, les gisements de houille, l’étain, le plomb… et l’or. Il y a de tout, de quoi gaver d’innombrables curées, mais il n’y en a encore pas assez pour étouffer l’envie dans le cœur de l’homme. Dans la jungle, les fauves chassent et ne se volent pas leur proie, mais l’homme est un fauve plus compliqué.
Je ne connais pas encore Puerto-Leon. Mais mon expérience des autres colonies me permet un jugement inductif. Il doit y avoir, à Puerto-Leon, comme partout, trois catégories d’hommes : les esclaves, les ratés, les puissants. Les esclaves, n’en parlons pas, c’est un troupeau ; il obéit à la trique, à la courbache, à l’alcool, aux beaux discours et à des bons dieux de toute espèce. Les puissants ne supportent pas la moindre atteinte à leur grandeur ; celui qui veut s’élever doit s’élever à leur ombre, moins haut qu’eux — ou bien la hache. Quant aux ratés, c’est l’espèce la plus dangereuse. Ils en veulent moins aux puissants établis — et qu’ils craignent — qu’à tout nouveau venu susceptible de se tailler sa place au soleil. Le succès est pour eux la plus mortelle offense. Leurs yeux ne peuvent supporter le spectacle d’une force qui monte. Aigris par la déception, trop lâches pour persévérer, coûte que coûte, ils emploieront désespérément ce qui leur reste d’astuce et d’énergie pour enliser le nouveau venu dans la vase où ils agonisent.
Carvès parlait avec animation. Je remarquai que Letchy, toujours à la même place, feignait d’être absorbée par la contemplation de la manœuvre, mais qu’elle ne perdait pas un mot de notre conversation. Je jetai sur elle un coup d’œil que surprit Carvès. Il ricana.
— Tu crois qu’elle écoute ! Bien, tu es méfiant, on fera quelque chose de toi.
Les paroles de Jérôme me troublaient. Le spectacle du matin, le brick, toutes voiles dehors dans le soleil levant, la mer aux plis glauques que trouait l’éclair d’un poisson volant, radieuse d’arc-en-ciel, les étranges figures de l’équipage et des passagers, toute cette lumière, toute cette nouveauté m’avaient enchanté quelques instants. Mais le charme se dissipait. L’enchanteur cruel défaisait brin par brin la trame magique que lui-même avait tissée un soir, dans le petit restaurant du quai, les coudes sur la table, et ses yeux plongeant dans les miens. Maintenant, je sentais la chaleur, le roulis, la dureté des planches. Tout autour de moi me paraissait étranger, accablant, hostile.
Comme s’il avait lu mes pensées, Carvès mit sa main sur mon épaule.
— Tu trouves mes paroles amères ! Ne t’en plains pas. Si je te parle ainsi, c’est qu’aujourd’hui, toi et moi, nous sommes comme le bras et la main. L’un ne va pas sans l’autre. Nous avons engagé une partie dans laquelle nos sorts sont liés, irrévocablement. Et crois-moi, la partie est belle ! Mais je te l’ai dit, le soir de notre rencontre, l’heure est à la cruauté, non à la douceur. Préfères-tu que je te représente le but de notre voyage comme réunissant les délices de Capoue, de Biarritz ou de Baden-Baden ? Non, n’est-ce pas ? Mon cher, ce qui est beau, c’est de voir la réalité telle qu’elle est, à hauteur d’homme, sans lunettes roses ou noires. Et d’ailleurs, même si cela n’était pas beau, notre succès, notre vie elle-même dépendent de notre clairvoyance.
Il roula une cigarette, avec une élégance indolente de « torero ».
— Rue du Cardinal-Lemoine ou dans notre bon Périgord, Jean Loubeyrac est un monsieur, un jeune monsieur, proprement vêtu, suffisamment respecté de sa concierge ou de son fermier, entouré de considération et de sécurité. On a fait pour lui et ses pareils un code, des banques, des tribunaux, toute une société et toute une civilisation ; on a même fait des gendarmes pour protéger ses biens et sa précieuse existence. M. Jean Loubeyrac n’a guère de chance de rencontrer des bandits au coin de sa rue ou à l’orée de ses bois. Il peut fumer son cigare en paix en rentrant chez lui. Il ne sera vraisemblablement ni volé ni assassiné. Il est bien défendu. Il paie pour cela chez le percepteur. M. Jean Loubeyrac peut nourrir des pensées délicates, conduire des songes subtils : il n’a pas à penser à sa peau. Or, mon cher garçon, ce qui différencie du tout au tout ton existence passée et la présente, c’est que maintenant, tu as à penser à ta peau !
Il martela ces derniers mots avec une férocité ironique.
— Rien de pareil pour changer notre point de vue sur la vie, les hommes, la justice, la propriété, et tous les problèmes dont nos enrobés de philosophie suent à trouver la solution. Jusqu’ici, tu as eu l’opinion des savants, de la bonne société, des livres. Maintenant, tu vas connaître le sentiment de l’homme qui marche à travers une jungle bondée de dangers et de risques, ne comptant que sur ses yeux, ses poings et sa bonne lame ; de l’homme qui regarde à droite, à gauche, devant et derrière soi, prêt à bondir de côté, à la parade, ou à l’attaque, prêt à toutes les minutes à défendre, à sauver, cette chère et précieuse guenille : notre peau !
Et, persifleur :
— Cette existence te paraît atroce, pas vrai ?
— Dame, — répliquai-je, — je n’en vois pas le charme. Retourner à l’état sauvage !
— C’est justement ce qui fait le charme de cette vie. Dans la vie civilisée toutes nos sensations sont affadies. Boire, manger, dormir, faire l’amour, les actes élémentaires ont perdu leur valeur voluptueuse, à force d’accoutumance. Le système nerveux de l’homme des villes demande des excitants de plus en plus violents et de plus en plus raffinés. La jouissance recule devant lui. L’homme de la jungle connaît les ivresses du premier homme. Le danger et le besoin sont de merveilleuses épices à la sauce fade de la vie. Manger quand on a eu très faim, boire quand on a crevé de soif, mon petit, je t’assure que c’est toucher le fond de la volupté. Et puis, rien ne nous renouvelle, rien ne nous lave de la crasse séculaire des habitudes comme le risque. Le risque, il nous fait goûter la saveur de l’air, les parfums de la nuit, la clarté du soleil. Il aiguise nos sens, jusqu’alors grossiers, ignorants du langage mystérieux des choses, des signes de la nature. Quand tu te promenais dans les bois de la Dordogne, tu ne percevais pas le craquement d’une branche, le froissement des feuilles, le sifflement du vent, comme tu les percevras, toutes ces rumeurs, parfois révélatrices d’une menace, en suivant ta piste dans la jungle. Tu apprendras à distinguer le cheminement silencieux d’un serpent du cheminement non moins silencieux d’un ennemi qui te guette. Mais je t’assure que le sommeil léger de l’homme qui dort dans la brousse, son fusil sous la main, les nerfs bien dressés, prêts à accueillir le moindre avertissement, ce sommeil est meilleur que celui de l’homme des villes, dans ses draps.
Carvès s’était animé de nouveau et j’eus une fois de plus, devant ce visage tanné, émacié, sous ses yeux fixes, la vision d’un oiseau de proie. Mais il reprit avec une gravité plus douce :
— Vois-tu ! C’est peut-être une folie, mais l’effort, la lutte sont pour moi des choses sacrées, ma seule religion. J’ai toujours eu horreur du facile, des besognes commodes. J’ai besoin de « mériter » vis-à-vis de moi-même. Est beau pour moi ce qui est dur, la cime dangereuse à gravir, le fleuve à traverser, une haine à vaincre. Je suis de ceux qui partent à la conquête de la Toison d’or, même si la Toison d’or n’existe pas.
Je surpris le regard de Letchy attaché sur Carvès, tandis qu’il prononçait ces derniers mots.
— Mais elle existe, — continua-t-il, — j’en suis sûr.
Un autre personnage nous observait, assis sur un siège pliant, jouant avec une grosse canne de rotin. Il portait un « sombrero » de feutre clair et un vêtement de teinte sombre, comme il sied aux élégants du tropique. Une mèche argentée s’échappait du feutre. Le capitaine Cupidon était debout à son côté, dans une attitude respectueuse. L’inconnu tournait souvent la tête vers nous, d’un mouvement brusque et autoritaire. Il avait demandé sans doute des explications à Cupidon et celui-ci, à la manière créole, se prodiguait en interminables discours pour ne rien dire.
A l’heure du repas, le capitaine Cupidon ayant généreusement fait apporter quelques bouteilles et la table étant sommairement dressée sur des caisses, au milieu du pont arrière, Carvès proposa de mettre les vivres en commun.
Le repas terminé, l’inconnu, affectant un parfait mépris du reste de la société, s’approcha de nous, la main tendue.
C’était un petit homme à cheveux blancs, très sec, très maigre, avec des mains remarquablement nerveuses et fines. Son teint olivâtre paraissait plus sombre sous l’argent de la chevelure. Le visage avait la coupe triangulaire et allongée des portraits de Greco. Pas de moustaches, mais une barbe grisonnante, taillée en pointe et courte. Les sourcils très noirs se rejoignaient au-dessus du nez. Les yeux étroits et allongés, aux prunelles mordorées, étaient tour à tour fixes et mobiles ; ils pâlissaient et fonçaient suivant l’humeur du personnage. Le caractère principal de cette physionomie était une instabilité dont on n’aurait su dire si elle était le résultat d’une agitation maladive ou bien si elle n’était que le masque changeant d’une personnalité cachée.
— Je me présente, — dit l’inconnu, d’une voix coupante. — Je suis don Juan Manera. Vous allez à Puerto-Leon, j’y demeure. J’y possède quelques plantations. Je ne sais si j’aurai besoin de vous. Mais vous aurez besoin de moi. Le plus sûr est de faire amitié.
Nous nous inclinâmes et prîmes la main qu’il tendait.
— Etes-vous déjà venus à Puerto-Leon, — interrogea-t-il. — Non. Ah ! ah ! Et qu’y venez-vous faire ? Cacao, balata, essences ! ah ! ah ! Vous voyagez pour votre compte !
— Non, — dit Carvès, — pour Piot et Cie, de Bordeaux.
— Ah ! ah ! je connais. Une bonne maison, ah ! ah !
Il hachait chaque phrase d’un ricanement bizarre, énervant à la longue.
— Et vous connaissez Sampietri, Antonio Sampietri.
— Pas personnellement, — répondit Carvès, mais j’ai entendu parler de lui.
— Ah ! ah ! pas très favorablement, sans doute. Si ! ah ! ah ! Un fameux gaillard que Sampietri. Débarqué en sabots, vous savez, ou même pieds nus, je ne sais plus, ah ! ah ! et il avait caché sa femme dans une malle pour qu’elle n’eût pas à payer son passage. Lui, lavait la vaisselle à bord du paquebot. Quel couple ! ah ! ah ! mais il a fait son chemin, le père Sampietri !
— C’est, je crois, une des puissances de Puerto-Leon ? — interrogea Carvès.
— Une puissance ! comme vous dites cela ! hum !
Et le petit vieillard haussait les épaules.
— Une puissance ! C’est vite dit. Il a fait quelques bonnes affaires, ah ! ah ! des bonnes et des mauvaises ! Mais c’est un gaillard, je vous dis, un gaillard avec qui il faut compter, ah ! ah ! et pas tendre pour les nouveaux venus.
Il clignait de l’œil malicieusement en me regardant et ricanait, ricanait ! A gifler, quoi !
Carvès gardait un sang-froid souriant.
— J’ai des lettres pour lui, d’Arrighi, son cousin de Fort-de-France !
— Ah ! ah ! tous ces Corses sont cousins, cousins de par le diable, n’est-il pas vrai ? Mais entre nous, ils se tordraient le cou, vous savez. Ah ! Papa Sampietri, il va faire une drôle de tête en vous voyant arriver. Puerto-Leon, entre nous, ça n’est pas une villégiature à conseiller — ah ! ah ! — à des gens distingués comme vous.
— Vous y êtes bien vous-même, répartit Carvès.
— Oh ! moi, c’est différent. Moi, je suis habitué. Je suis du pays. Ah ! ah ! Et surtout attention à la politique !
— La politique ?
— Oui. Puerto-Leon est, vous le savez, je pense, un Etat indépendant. Indépendant, c’est-à-dire qu’il est périodiquement asservi à des généraux dont les règnes se succèdent et se ressemblent. Des généraux de toutes les couleurs. Quant à la population, de rares Européens, les Sampietri, des forçats évadés, quelques pauvres bougres qui croient encore aux placers et sont venus chercher l’Eldorado à Puerto-Leon, ah ! ah !
Carvès ne broncha pas.
— Le reste, des esclaves, les petits-fils des coupeurs de canne ; des siècles de courbache derrière eux ; peureux et féroces, menteurs, serviles, ivrognes, pillards, l’écume de toutes les races. La peau de boudin, comme vous dites, vous autres Français ! Toute cette racaille que nous avions dressée, nous autres, Espagnols, à coups de trique ; cette racaille nourrie pour obéir, pour trimer, pour engraisser le sol de nos plantations. Et vous imaginez que ces macaques se sont déclarés indépendants, ah ! ah ! Quelle bouffonnerie ! ah ! ah ! Et ils élisent des présidents, un congrès ! C’est à crever de rire !
Un rire saccadé, frénétique secouait le petit homme, qui gesticulait, le poing fermé.
Il devint tout à coup grave.
— C’est une honte pour nous, Espagnols, une honte, vous m’entendez, d’avoir laissé cette terre fertile, cette terre riche en minerais, cette terre où dorment des fortunes…
Don Juan s’arrêta net ; son rire sec égratigna nos oreilles.
— Eh ! j’exagère, oui, j’exagère, ah ! ah ! La colère m’emporte. Mais c’est tout de même une honte d’avoir abandonné ce sol à des sangs-mêlés, à des nègres, quoi ! Et à qui la faute ! A quelques transfuges de notre race, à des Espagnols traîtres à leur sang, des hommes épris de chimères, de balivernes : l’égalité des races, les droits des gens de couleur, ah ! ah ! je crèverai de rire ! C’est moi qui vous le dis, moi, don Juan Manera de Aguirre y Castellar y Meneses, petit-fils de Juan Manera, le compagnon de Cortès, et qui compte parmi ses ancêtres ce Juan Aguirre « el tirano de Aguirre » de sinistre mémoire, qui mit à feu et à sang la terre des Caraïbes et qui écrivait à Charles-Quint : « Sire, vous m’avez méconnu ; vos gouverneurs ont maltraité mes soldats ; je vous trahirai jusqu’à la mort ! »
Le vieillard s’exaltait.
— Des hommes ! C’étaient des hommes que ceux-là ! Quand ils servaient, c’était jusqu’à la mort. Et quand ils trahissaient, c’était aussi jusqu’à la mort. Et par qui les avons-nous remplacés ? Par des scribaillons, des gens de plume, des philosophes, quoi !
Il prononça ce mot, comme s’il en crachait les syllabes avec dégoût.
— Je vois, — dit Carvès, — que vous ne tenez pas la philosophie en haute estime.
— La philosophie, — répliqua don Juan, — pour moi elle tient en deux mots : l’honneur, mon honneur à moi que personne ne peut souiller impunément, pas même le roi — et la force.
D’un geste brusque, il cassa net sur son genou, le rotin massif, dont il jeta les tronçons par-dessus le bastingage.
Puis, il alluma un cigare, salua et nous tourna le dos.
Le bref crépuscule saignait sur la mer couleur d’encre. D’épaisses nuées s’élevaient de l’Océan, pareil à une cotte de maille moirée de larges traînées rouges ; à l’horizon bâillait une blessure aux lèvres déchiquetées de flammes. Carvès et moi nous nous tenions à l’avant. Un pas léger nous fit détourner la tête. C’était Letchy. Elle s’accouda au bastingage. La chaleur avait été accablante. D’un geste las, elle dénoua sa chevelure. Ce fut comme l’adieu du soleil, une source lumineuse dans l’ombre.
Carvès étendit la main :
— La Toison d’or ! — dit-il.
IV
PUERTO-LEON
Le cinquième jour de navigation, à l’aube, la vigie cria « Terre », et nous découvrîmes à l’horizon une étroite pellicule grise qui, peu à peu, se transforma en une côte montagneuse. Plusieurs plans de montagnes se superposaient et les cimes étaient estompées de nuages blancs. On eût dit des nappes neigeuses retombant sur des versants rocailleux ou tapissés d’une sombre verdure. Nous distinguions dans la brume un chaos farouche de ravins et de rochers, et, tout au bord de la mer, des points blancs et roses minuscules étincelants sous les rayons de l’aurore. Une voile orange flamba sur l’eau bleue où s’ébrouaient des pélicans, pareils à des oiseaux antédiluviens : Puerto-Leon.
Voici que nous touchions enfin à cette Terre Promise vers laquelle nous voguions depuis des semaines, vers laquelle depuis de longs jours convergeaient les rêves ambitieux de mon guide et mes pensées plus craintives. Les navigateurs qui virent, pour la première fois, se profiler dans la transparence de l’air marin le visage de cette île qu’ils nommèrent la Désirade, parce que depuis des mois de solitude sur les eaux amères, sous des cieux inconnus, ils désiraient une terre quelle qu’elle fût, ces navigateurs ne furent pas plus étonnés que moi-même, lorsque devant nos yeux surgit de l’Océan le rivage rocheux de Puerto-Leon.
Nous étions tous réunis à l’avant de la Mariquita. Le capitaine Cupidon, qui s’était montré pendant la traversée le meilleur homme du monde, préparait une entrée triomphale dans le port, toutes voiles déployées, et les pavillons flottants. Glissant, légèrement incliné comme une mouette en plein vol, le brick pénétra dans la baie de Puerto-Leon que flanquent des pentes rocheuses couleur d’ocre et de sang. Puis les voiles tombèrent et l’on prit un mouillage à quelques centaines de brasses de la terre, en attendant la visite de la Santé.
L’ensemble de ce paysage était à la fois grandiose et hostile. Le visage de Carvès rayonnait. Mon compagnon contemplait avidement le sol sur lequel il avait décidé de tenter la fortune. Mais moi, je ne pouvais réprimer une secrète angoisse. Pendant la traversée, le spectacle de la mer, la vie monotone, mais non sans charme du bord, avaient engourdi mes appréhensions, ma crainte de l’inconnu. Hier encore, je souhaitais que ce voyage ne s’achevât pas.
Un canot portant le fanion jaune de la Santé accosta la Mariquita. Quelques mulâtres à mines patibulaires inspectèrent les documents de bord.
Don Juan avait pris Carvès par le bras.
— Vos passeports sont bien en règle ? Méfiez-vous, ah ! ah ! Ici la police n’est pas commode. Tout est matière à une bonne amende, qui passe naturellement dans la poche de Diego Diaz, ah ! ah ! Diego Diaz ! vous ferez sa connaissance, allez ! c’est un potentat ! ou payer ou aller en prison ! Et quelle prison ! Les oubliettes de l’Escurial étaient un boudoir parfumé à côté de celles de Puerto-Leon, ah ! ah ! Trente livres de ferraille aux pieds et la compagnie des rats, des serpents et des cloportes ! Voilà comment nous gouvernons, nous autres, à Puerto-Leon ! Dame, il faut se dépêcher de faire fortune, car la présidence est éphémère, ah ! ah ! Tout passe, ah ! ah ! même un Diego Diaz ! Mais ne riez pas trop fort, quand vous verrez ce mulâtre sortir du « Palacio » avec sa garde de bouviers et d’écumeurs des « llanos ». Il vous en cuirait ! ah ! ah ! Et vous savez, ici, les consuls, les ministres, les Grandes Puissances, nous nous en soucions comme de ça, ah ! ah !
Et il fit claquer l’ongle de son pouce contre ses dents.
Tandis que s’opéraient les formalités du débarquement, Letchy et moi nous nous accoudions au bastingage. Les brumes s’étaient dissipées et l’on distinguait maintenant avec netteté le relief titanesque des montagnes, au pied desquelles s’arrondissait, tachetée de voiles blanches et rouges, la rade de Puerto-Leon. Sur le sable, des palmiers et des cocotiers dessinaient une frange menue et sombre autour de laquelle les vagues nouaient et dénouaient leur ceinture.
— Vous ne m’en voudrez pas, — me disait Letchy, — mais le premier jour de la traversée, j’ai surpris votre conversation. Pardonnez ma curiosité, vous m’intéressez tous deux ; vous avec votre air doux, si bien élevé, si déplacé sur ce bateau, en compagnie de gens de cirque…
Je protestai.
— Non, ne protestez pas. Et lui, avec son visage d’oiseau de proie, son regard sauvage et un peu fou. Ne trouvez-vous pas ? Oui, oui, j’ai bien compris. La Toison d’or… même si elle n’existait pas… les mots me sont allés au cœur. C’est un peu mon genre, vous savez… Mais non, vous ne savez pas ! Et puis là n’est pas la question. Enfantillages que tout cela ! Chimère ou non, vous voilà débarqués. Je vous avoue, vous voir arriver à Puerto-Leon, cela me fait peur. Je connais l’endroit, depuis deux ans que je roule avec le cirque Wang.
C’est un enfer, — continua-t-elle. — Mais on accepte tout quand on est possédé par une idée ou par une passion. On vivrait dans le feu, aussi ne suis-je pas inquiète pour votre ami. C’est un vainqueur, lui !
— Croyez-vous donc que moi ?…
— Je doute que vous soyez heureux ici. Vous allez avoir à affronter des hommes durs, des hommes qui ont peiné, trimé, qui ont les mains et le cœur calleux, l’esprit plein de ruse… Enfin vous avez l’amitié pour vous, c’est beaucoup. Celui qui est seul à poursuivre la tâche de sa vie est plus à plaindre que celui qui a un compagnon.
« Méfiez-vous de tout et de tous. Surtout, méfiez-vous du jeu ! — reprit-elle. — Ici, tout le monde est joueur enragé. Le poker, mon petit, voilà ce qui a coupé le jarret à pas mal de gaillards en mal de faire fortune. A propos, est-il joueur, votre ami ?
— Un peu, — répondis-je, songeant aux interminables parties de Trinidad qui avaient pas mal entamé notre provision de bank-notes.
— Aïe ! Tâchez de le modérer. Don Juan aussi a la passion du jeu !
Elle se tut brusquement. Puis :
— Je vous dis cela parce que vous m’intéressez, pauvres chercheurs de Toison d’or ; parce qu’au fond je vous admire et que je souhaite votre succès. J’ai un furieux intérêt pour tout ce qui, dans cette vie médiocre, reflète une passion, une idée souveraine. Les paroles de votre ami m’ont émue.
Un canot, monté par des rameurs vêtus de toile blanche et coiffés de chapeaux de paille à la mexicaine, vint accoster. Don Juan qui s’entretenait sur le pont avec Carvès et le capitaine, descendit par l’échelle de la coupée. Il prit place entre deux robustes gaillards aux visages tannés, qui portaient à leur ceinture, dans la gaine de cuir rouge, la « machete » à deux tranchants. L’Espagnol agita son feutre.
— A bientôt, Caballeros !
Quelques minutes plus tard, le brick venait mouiller le long d’un grossier appontement de bois. Sur deux poteaux était fixée une large pancarte portant en capitales noires ces mots : SAMPIETRI ET FILS. Des hommes de couleur, quelques-uns agaçant des perroquets, attendaient le débarquement.
Le premier désir qui assaille le voyageur infortuné débarqué à Puerto-Leon, c’est celui de s’en retourner immédiatement. Telle fut du moins mon impression. Je souhaitai de ne pas poser mon pied sur ce sol, de ne pas prendre terre une minute, tant je sentais que je ne retrouverais là rien de ce qui faisait pour moi non seulement le charme, mais la substance même de ma vie. La trame quotidienne de nos jours est tissée de sensations, air, lumière, couleur, d’une certaine qualité et d’une certaine intensité. Si ces sensations viennent à manquer ou à être substituées à d’autres absolument différentes, il nous paraît que notre être perd pied et se débat dans un élément inconnu, comme un poisson échoué sur le sable. A Puerto-Leon mes poumons ne semblaient pas faits pour l’air qu’il me fallait respirer, pour ce souffle d’étuve, humide et chaud, qui montait de l’argile rougeâtre, baignait les raquettes hargneuses, les cactus hérissés, cette végétation tropicale, grasse, épineuse et lisse, qui tient plus de l’animal que du végétal, intermédiaire entre la plante et le serpent, et qui donne au paysage un aspect angoissant de férocité et de solitude.
La nouvelle de l’arrivée du cirque Wang avait attiré une grande foule où dominaient les vêtements blancs et les chapeaux de paille des hommes de couleur. Lorsque le cheval de miss Carolina, suspendu aux palans d’une grue, vint lentement et lourdement se poser sur ses quatre pieds, un hurlement de joie ébranla l’espace vibrant de chaleur. Les kangourous de M. van Sleep n’eurent pas moins de succès.
Carvès m’entraîna, à la suite d’une tribu de porteurs chargés de nos caisses.
L’hôtel Victoria offrait aux malheureux — et si rares — étrangers arrivant à Puerto-Leon un asile d’une magnificence toute extérieure. Sa façade, sur le quai, était décorée d’ornements de stuc et repeinte à neuf par les soins du propriétaire, un Bavarois nommé Breitkopf, gros homme courtaud et brun, à moustaches en brosse, aux yeux clignotants cerclés de lunettes, qui nous accueillit avec force saluts et une « pienfenue » des plus cordiales.
A l’intérieur, l’hôtel se composait d’un patio obscur autour duquel courait une galerie supérieure. Sur cette galerie étaient disposées les tables du déjeuner, revêtues de nappes douteuses. Sur chaque table reposaient des alcarazas de terre rouge à dessins noirs et quelques fleurs fanées dans un vase de verrerie grossière. Le patio était un puits sombre au milieu duquel stagnait dans un bassin un peu d’eau saumâtre. Des moustiques dansaient le long d’un rayon filtrant d’une persienne mal close. On nous montra nos chambres. M. Breitkopf « s’excusa beaucoup » de ne pouvoir mieux nous loger : l’hôtel était occupé par un général haïtien et sa suite, un haut personnage. C’étaient deux pièces ouvrant sur le puits à moustiques par des portes à claire-voie et sans serrure. Les fenêtres donnaient sur le quai, mais elles étaient munies de solides barreaux. Ce local ressemblait à une prison, et nous donna un avant-goût des geôles de Diego Diaz, dont le conquistador nous avait esquissé le séduisant tableau. Sous des moustiquaires en lambeaux, deux lits étalaient des matelas tendus de draps que les mouches et les insectes avaient constellés d’alphabets Morse. Les murs blanchis à la chaux portaient les traces de bestioles écrasées par des mains furieuses et réduites, depuis qui sait combien d’années, à l’état de pains à cacheter.
Tandis que M. Breitkopf se confondait en lamentations et en regrets.
— Fous gombrenez, mesiés, un chénéral et za maison milidaire… mais bour gelgues chours zeulement, gelgues chours à beine ! Et ch’osse tire gue la dable est barvaide. A fos ortres, mesiés ! Ah ! Il n’y a pas de zonettes. Fous n’aurez gu’à daber au blavond !
Je m’assis, je m’effondrai plutôt sur ma malle de cabine, tandis que Carvès, debout, les deux mains dans ses poches, s’esclaffait.
— Patience ! mon vieux. Ça n’est pas si mal. J’ai été plus mal logé, parfois !
Mais ma détresse s’accroissait, tandis que je parcourais du regard le sombre et sordide réduit qui me servirait de demeure.
— Le cafard ! — dit Jérôme.
Et il s’assit près de moi, passant son bras autour de mon cou, comme autrefois, comme aux jours heureux de la Pimousserie.
— Enfant ! Qu’est-ce que cela ! une mauvaise chambre, un mauvais lit ! Cela suffit à te désespérer. Serais-tu lâche ?
Il fixait sur moi son regard dur.
Je me cabrai.
— Lâche ! moi !
Carvès sourit.
— C’est bien. Allons déjeuner ! Puis nous ferons un tour de ville. La douane à régler ! Nous en profiterons pour visiter Sampietri. Prise de contact. Je suis pour les situations nettes. Il me tarde de savoir ce que ce vieux forban a dans le ventre et si ce sera la paix ou la guerre entre nous. Je ne le crois pas commode, mais il ne faut pas se fier aux racontars de l’hidalgo.
Nous absorbâmes un exécrable repas, assaisonné de piments rouges plus ardents que le feu de l’enfer et n’ayant pour nous désaltérer qu’une eau tiède et qu’un vin frelaté, pompeusement intitulé « Bordeaux » ; nos palais de Périgourdins en furent déchirés.
— Eh pien ! gomment trouvez-vous mon gef ? — interrogea M. Breitkopf, une serviette sous le bras, la face épanouie, et qui se penchait vers nous.
— Bon à pendre ! — répondit Carvès, — ou à être mangé à sa propre sauce !