LOUIS DE ROBERT

LE ROMAN
DU MALADE

NEUVIÈME MILLE

PARIS
BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1912

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Eugène Fasquelle, 1911.

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR :

La Première Femme (Petite Collection Guillaume)

1 vol.

Ninette (Ollendorff, éditeur)

1 vol.

L’Envers d’une Courtisane (Id.)

1 vol.

Fragiles (illustré)

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DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume.

Un Tendre

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Papa

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L’Anneau

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La Reprise

1 vol.

Le Partage du Cœur

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Le Mauvais Amant

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Le Roman du Malade

1 vol.

IL A ÉTÉ TIRÉ DU PRÉSENT OUVRAGE :
Dix exemplaires numérotés sur papier de Hollande
et cinq exemplaires numérotés sur papier du Japon.

Paris. — L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette. — 10867.

A PIERRE LOTI

Mon cher Loti,

A cause de la grande admiration que j’ai toujours eue pour votre génie poétique, pour votre belle âme si émouvante, si tendre, si lumineuse et en même temps si sombre et si désespérée, et parce qu’on ne peut vous connaître sans vous aimer, depuis longtemps, à chacun de mes livres, j’étais tenté d’écrire votre nom sur cette page et, chaque fois, mécontent de moi je me suis dit : « Attendons le prochain ». Car l’œuvre qu’on n’a pas encore réalisée est toujours rayonnante, pure, intacte, sans défauts ; elle ne nous désenchante qu’à mesure qu’elle s’édifie. Alors, nous apercevons bien ce que vous avons réussi à exprimer, mais nous apercevons également tout ce que nous rêvions de dire et que nous n’avons pas dit…

Ainsi j’ai retardé quinze ans la joie fière et délicate de satisfaire le vœu de la piété la plus fervente et de la plus douce amitié.

Mais tout arrive et voici enfin ce Roman du Malade que je vous ai consacré dès sa première ligne, avec la pensée que vous en sentiriez mieux que personne la sincérité, vous l’incomparable peintre des crépuscules et des grandes ombres de la mort.

Ce n’est pas que ce livre échappe à la commune loi. Non. Je suis loin d’y retrouver toutes les choses profondes et belles que j’ai cru entrevoir lorsque le destin me l’a imposé. Ai-je, comme de coutume, manqué de modestie en le concevant ou bien suis-je trop sévère aujourd’hui ? Chez un homme de lettres, les impressions, ce qui l’a saisi, intéressé ou ému, les idées qu’il sent se former secrètement en lui, tour cela veut se préciser, jaillir au dehors. De même que ces plantes enfermées dans une pièce, par un effort patient et admirable, dirigent toutes leurs feuilles vers la lumière de la fenêtre ; de même nos sensations, nos pensées encore obscures en nous, se tournent vers la vie, et il n’est pas besoin que nous les ayons fixées sur le papier pour qu’elles soient écloses et cessent de nous tourmenter ; il suffit que nous leur ayons donné mentalement la forme qui leur convient. Dès qu’elles se sentent achevées elles nous quittent. Et souvent pour y avoir un peu trop réfléchi nous délivrons ces captives que seule l’imprécision détenait dans notre mémoire. Ainsi j’ai éparpillé au vent bien des choses que j’aurais dû noter quotidiennement et qui auraient donné à ce livre un sens plus définitif. Néanmoins tel qu’il se présente aujourd’hui, avec ce qu’il contient et tout ce qui lui manque je ne le crois pas indigne de vous émouvoir.

Quelques-uns, qui n’en connaissaient que le titre, m’ont dit :

— Le Roman du Malade, cela paraît triste, cela ne plaira pas au public.

Évidemment ceux qui cherchent dans la lecture une distraction légère n’iront pas à moi. Mais ceux qui ont l’âme grave, ceux qui goûtent l’automne, le silence, la méditation, la solitude et qui songent quelquefois à la mort, ceux-là, s’il advient que mon livre tombe entre leurs mains, le liront, comme vous, mon cher grand ami, sans hâte, avec le sentiment qu’il mérite. Ils l’aimeront. Ils m’aimeront.

LOUIS DE ROBERT.

LE ROMAN DU MALADE

I
LA CHAMBRE DU MALADE

Êtres valides, quand un malade lève les yeux sur vous, c’est dans son ardent regard qu’il vous faut saisir tout le prix de votre santé.

Hier, j’étais un homme comme les autres. J’appréciais peu mes courtes joies et donnais de l’importance à mes plus négligeables soucis ; je méconnaissais la vie, je me plaignais qu’elle ne servît pas assez docilement mes intérêts, mon ambition ou mes plaisirs ; je me croyais malheureux parce que le moindre de mes souhaits tardait à se réaliser et je ne soupçonnais pas que je portais en moi, sous la peau, le plus précieux de tous les biens, le premier, celui sans lequel on n’en peut goûter aucun autre. Aujourd’hui, je suis étendu sur un lit, consumé par la fièvre, sous l’œil d’une garde-malade silencieuse, sentant derrière la porte l’inquiétude de ma mère qui rôde. Et je pense simplement ceci : « J’ai trente ans et je vais mourir. »

Le médecin, en m’auscultant, a laissé tomber ce simple mot :

— Diable !

Puis après s’être composé un visage :

— Cette bronchite n’est pas récente. Il y a longtemps que vous deviez porter ça sans vous en douter… Enfin, espérons que ce ne sera rien.

Il a dit : bronchite ; mais l’ombre qui ne parvient pas à quitter son visage, les ordres qu’il donne, cette garde qui vient dans la journée prendre son service à mon chevet, cette porte et cette fenêtre condamnées, et des nuances qui sont dans un regard, dans un son de voix, dans un geste qui ne se croit pas observé, tout cela, plus que mon pouls précipité, la difficulté presque insurmontable que j’éprouve à respirer et les quarante degrés qu’accuse le thermomètre, a fait peu à peu la lumière dans mon esprit.

Ainsi j’ai pensé, j’ai agi, j’ai senti, j’ai aimé, j’ai cru vivre enfin jusqu’à cette époque précise, déterminée où, dans ce compartiment de chemin de fer, dans ce courant d’air, ce tapis secoué au-dessus de ma tête, la toux de cet inconnu, j’ai trouvé mon destin qui m’attendait patiemment depuis que je suis né. A l’heure même où j’ouvris les yeux, il reçut cette mission d’être là à cet instant, fixé d’avance, de ma trentième année. Et, sans que je l’aie vu venir, le voici exact au rendez-vous.

Car, je n’ai rien deviné. Le pressentiment, cette ombre par quoi s’annonce le malheur qui nous a choisi, ne m’a même pas effleuré. Je toussais un peu. J’avais de courts frissons le soir, vers cinq heures. Je sortais. A peine dehors, les jambes lasses, j’avais envie de rentrer. Et je ne me doutais de rien. Et je pensais à des choses subalternes, à des vêtements que je devais essayer, à des courses à faire, à toutes les petites nécessités médiocres du moment.

Je revenais de passer l’hiver à Saint-Jean-de-Luz, avec mon ami Paul qui, comme la plupart de ceux avec lesquels on doit se lier fortement, avait commencé par me déplaire la première fois que je le vis. Les caractères faciles nous plaisent tout de suite et nous désenchantent bientôt. Les tempéraments originaux nous heurtent, au contraire, par toutes les aspérités qui les différencient des autres. Il faut le temps de s’adapter à eux. Ensuite on ne se déprend plus.

Ensemble, nous avions goûté une fois de plus les beautés de ce pays dont j’aime tant, à partir de l’automne, le soleil nostalgique, les routes solitaires, les cimetières, les vieux murs, le paysage accidenté et rude et cet air brûlé et sauvage des montagnes qui le séparent de l’Espagne ; pays de lumière, de silence et de mort, beau pays dont le charme est trop fermé, trop inexplicable pour se livrer au premier regard et qui vous prend, vous pénètre, exerce sur votre sensibilité un pouvoir mystérieux, comparable seulement à l’action incompréhensible et triste de la musique ; pays que je ne reverrai plus, sans doute, et qui projette, dans cette chambre de malade, des reflets si doux que j’en ai l’âme remplie d’un grand délire mélancolique.

J’avais fait des projets… Hélas ! je ne croyais pas avoir encore atteint le milieu de ma vie et j’en touche le terme. Et c’est dans mon lit, au creux de mon lit, un glissement insensible vers le gouffre. Il semble que je sois étendu dans une barque qui, sans secousse, sur une eau muette et sombre, m’entraîne, m’entraîne au néant…

Autour de moi, la chambre, avec ses issues closes, enferme un moelleux silence, à peine rayé par le grincement que fait sur le papier la plume de la garde-malade qui écrit. Elle se lève pour me faire boire. J’entends le bruit clair de la tasse qu’elle repose sur le marbre de la table de nuit, le heurt léger de la cuiller qui oscille un instant dans la soucoupe et, d’une façon intermittente, le crépitement des bûches dans le foyer, ces délicates, ces différentes sonorités que révèlent lorsqu’elles éclatent les parcelles de bois détruites par la flamme. J’aperçois, sans tourner la tête, une partie de ce paysage féerique que compose le feu. Flammes qui courent comme de l’eau, l’air qui passe les allonge, les transforme, les éteint, les rallume de tous les côtés de cet intense petit bûcher qui, tout à l’heure, en s’écroulant, évoquera la beauté émouvante des ruines. Cela me crée une atmosphère de recueillement à laquelle concourt encore le tic tac de la pendule, ce petit pas discret de l’heure qui jamais ne se précipite ni ne se ralentit et, de chaque seconde, fait à chaque être un peu plus de passé, un peu moins d’avenir.

Je ne souffre pas. Je ne sens pas mon corps. Toute ma vie menacée s’est réfugiée dans mon cerveau, comme la lumière monte aux cimes avant de disparaître. A mesure que le temps s’écoule, mon être se spiritualise en quelque sorte. On dirait que les cloisons qui nous cachent la connaissance se font plus minces d’heure en heure et presque transparentes. Faut-il croire qu’à l’instant de notre fin le mystère s’éclaire et s’ouvrent tous les secrets ? Un peu plus de clarté encore, et je vais entrevoir, il me semble, ce qui se meut au delà des apparences.

Le temps passe. J’ai de moins en moins peur de la nuit qui commence au terme de la vie. A mesure que le mal empire et que faiblissent mes forces, une sorte de sérénité m’envahit. J’ai redouté souvent ma mort ; je la redoutais encore ce matin, à cause des puissances animales qui, en moi, refusaient de s’anéantir. A présent, tout ce qui me troublait finit par m’apparaître très simple. Il y a dans l’homme un sens supérieur à l’intelligence par quoi il saisit certaines lois éternelles et se soumet à la fatalité. C’est à ce sens-là que je dois cette adaptation complète à mon sort. Je m’en remets à ce sort qui me conduit doucement au tombeau.

« Voilà, c’est ainsi. Il faut que cela soit. » Ces paroles simples ont retenti en moi. « Voilà, c’est ainsi » et ma raison s’est inclinée. Mais je ne saurais rendre sensible à autrui ce que j’ai éprouvé, et je sens très bien qu’à vouloir le faire tenir dans des mots cela glisse et s’échappe et qu’on ne me comprendra pas.

Il n’importe. L’essentiel est que je ne retrouve plus l’homme faible et inférieur que j’ai déploré d’être durant certaines minutes décisives de mon existence. L’instant suprême, celui où j’ai le sentiment de m’être élevé au sommet de moi-même, c’est sans nul doute celui-ci. Je m’élève, c’est exact. Je me sens moins lourd déjà de tout le poids de mon corps que je vais quitter.

Et, pour la première, fois je songe sans émotion à cette parole déchirante d’un enfant de quatorze ans qui mourut l’automne dernier dans cette même maison, à l’étage au-dessous, et qui, tendant vers sa mère des bras désespérés, suppliait :

— Maman, je ne veux pas mourir !… Maman, empêche-moi de mourir !…

J’y songe sans émotion, d’un cœur paisible, avec cette sorte d’insensibilité qui me vient de mon étrange, de mon inexprimable consentement à disparaître…

II
SOUVENIRS

Ma mère est entrée. Après un court conciliabule avec la garde-malade, sans bruit, elle s’est approchée de mon lit, m’a pris doucement la main.

— Ne parle pas. Le docteur a permis que je reste un moment auprès de toi… Je parlerai si cela ne te fatigue pas. Mais toi, ne réponds pas.

Elle s’est assise et me regarde.

— Comme tu ressembles à ton père ! C’est son front, ses yeux, la même façon d’être silencieux… Te souviens-tu, la dernière fois que nous sommes sortis ensemble… Un instant tu as marché devant moi pour traverser l’avenue d’Antin. Tu étais un peu courbé et tenais la tête légèrement penchée de côté. Alors, tout à coup, je me suis rappelé la dernière promenade que je fis avec ton père. Nous passions dans cette même avenue d’Antin qu’il avait traversée pour aller mettre une lettre à la poste, et à voir son dos voûté, quelque chose de souffrant et de si triste dans sa tête un peu penchée, j’ai eu au cœur une angoisse. Je pensais : « Comme il a changé ! » Quelques jours plus tard, il s’alitait. Eh bien, avec toi, après vingt ans, dans ce même lieu, à cette même place, j’ai eu la vision de ton père. C’était lui, sa figure, son air souffrant et si triste, sa démarche, son port de tête, tout… Et, frappée de cette effrayante ressemblance, je me suis demandé : « Mon Dieu ! est-ce qu’André n’est pas malade ? » Ah ! que cette chose m’a troublée et que de fois j’y ai repensé depuis !…

Elle se tait. Une expression tendre et douloureuse anime son fin visage. On sent qu’elle se raidit pour ne pas pleurer. Ma main qui brûle de fièvre serre la sienne qui tremble. Je veux lui parler ; elle m’impose silence. Et je songe à mon père qui, atteint en pleine maturité, par une affection du pylore, mourut avec une si complète soumission à son destin. J’avais douze ans et je me rappelle que, par un phénomène émouvant, mes traits, en se formant, ne commencèrent qu’après son départ à refléter ses traits, comme s’il eût attendu le moment de disparaître pour projeter sa ressemblance sur moi ou comme si la mort n’avait détaché le masque doux de son visage que pour le poser, rajeuni, sur le mien.

Je me revois dans mon uniforme de collégien sous la haute nef de Saint-Philippe du Roule, pendant que la voix profonde de l’orgue exaltait mon âme d’enfant et ma douleur. Et plus tard, dans le même uniforme, ma casquette à la main, devant la neuve pierre tombale, je suis là. Il y a, dans deux vases, des fleurs que les soins pieux de ma mère renouvellent constamment. Elle me dit : « Prie », et je reste sans pensées. A quinze ans, je m’y retrouve. L’entourage de fer déjà se rouille ; il faut le repeindre. Quelqu’un, paisiblement, sur une tombe voisine, taille une croix de buis, avec une patience de jardinier… A dix-huit ans, à vingt ans, ce jeune homme aux épaules délicates, dont la nuque plie un peu, c’est moi encore… Mes visites se font plus rares. La personnalité de mon père s’efface peu à peu de ma mémoire. C’est machinalement que je lis sur la pierre :

JEAN-FRANÇOIS GILBERT
1841-1891

La mort, ce sombre mot, ne verse pas tout son terrible contenu dans une oreille de vingt ans. Devant moi, il y avait trop de soleil, de rêves, d’avenir. Dix ans à peine ont passé. Et déjà me voici en route vers ce rectangle de pierre qui a vu, échelon par échelon, monter ma taille. En fermant les yeux, je lis, au-dessous du nom de mon père :

FRANÇOIS-ANDRÉ GILBERT
1879-1909

Dix ans, le peu que c’est ! Qu’ai-je fait de la vie qui s’ouvrait devant moi comme un beau golfe tout gorgé d’azur et d’espace ? Quels desseins ai-je accomplis ? De quels devoirs, de quels loisirs, de quelles attentes ai-je rempli ce temps ? Je n’avais que dix ans, soit ! dix ans à être un homme. Mais si courte que semble cette durée quand elle est derrière soi, que d’heures elle m’offrait pour travailler, apprendre ou bâtir ! Un jour, puis un autre, un autre encore par milliers se sont successivement réduits en cendre sous mes yeux. Et moi que faisais-je ? Qu’ai-je fait de ces heures ? Les ai-je assez goûtées ? En ai-je recueilli tout ce qu’elles me tendaient ? Me suis-je tout entier abandonné à leur douceur, endormi avec assez de confiance dans leurs bras, ou bien jeté avec assez d’élan vers une tâche qui m’élevât ? Qu’ai-je fait ? Avec quoi me consoler qui soit sorti de mes mains ?

Que de fois l’ennui ou l’impatience d’une chose désirée m’ont fait soupirer : « Je voudrais être à demain ! » Que de fois, si j’avais eu, comme ce héros d’un conte, le pouvoir de tirer l’avenir par un fil magique, j’aurais voulu, en une seconde, me voir plus vieux de quelques années ! Avec quelle ardeur j’ai souhaité avoir trente ans ! Trente ans ! Il me semblait qu’à cet âge seulement on atteignait les joies sérieuses, profondes et certaines, que, jusque-là, tout n’était qu’attente, essais, ébauches. Ainsi j’ai négligé ce moment : le plus beau moment et pour moi l’unique moment de la vie.

François-André Gilbert, 1879-1909 ! Tant que ma mère durera, il y aura des fleurs sur cette dalle. Ensuite, quand elle nous aura rejoints, la pierre sera nue. Je vois cette pierre verdir, se ronger, et s’effacer les noms qu’elle porte. Ainsi sera-t-elle selon mon gré. Car, parmi les tombes, j’ai toujours préféré les plus humbles, et les plus délaissées.

— Encore ta tête qui travaille ! me dit ma mère, en appuyant la main sur mon front.

Je souris pour la rassurer et je m’efforce, un instant, de reposer mon esprit en fixant un petit duvet accroché au drap, et qui, suivant le jeu de ma respiration, s’enroule et se déroule d’une façon curieuse et nulle qui me distrait. Mais insensiblement d’autres pensées se reforment, qui se lèvent du passé. Quand la fièvre et l’extrême faiblesse vous tiennent immobile et muet au creux d’un lit, quand les heures s’écoulent à attendre qu’on renaisse ou qu’on achève de se détruire, on n’a que des souvenirs. Les miens accourent, se pressent, se recouvrent l’un l’autre, le plus insignifiant m’ôtant la vue du plus important. Ma mémoire est comme une chambre bouleversée par l’imminence d’un départ.

Pourquoi revois-je, par exemple, avec une étrange netteté, dans cette petite ville de Rodez où naquit ma mère, ce matin d’été où j’attendais le facteur, arrêté devant un atelier de charron ? Deux hommes faisaient rougir sur un brasier le cercle de fer dans lequel ils allaient insérer une roue. Je distingue avec précision le brasier, les hommes et jusqu’à l’air chaud qui tremble autour de la combustion. C’est ce matin-là que ma mère me montra non loin de ce charron, sur le tour de ville, à la grille de l’ancienne école des Frères, un barreau tordu qui laissait entre lui et le barreau voisin un intervalle juste assez grand pour que pût s’y glisser un corps de fillette. Lorsqu’elle avait sept ans, il lui arrivait, pour jouer, d’entrer par là furtivement, d’aller jusqu’à la cuisine, narguer le frère cuisinier, lui tirer la langue et lui chanter :

Frère, frère padénou,

Tire la queue du pourcellou.

Cela fait elle s’enfuyait, le cœur lui sautant dans la poitrine, et elle avait toutes les peines du monde à retrouver l’intervalle qui était sa porte de sortie. Et voici qu’en considérant près de moi ce visage tendre et fatigué, cette chère tête grave et grise, cela m’émeut infiniment de songer que ma mère a été une petite fille en tablier noir, aux poignets délicats, à la natte dans le dos, avec des yeux de souris, des joues chaudes d’avoir couru, un petit cœur qui défaillait de rire et de peur pendant qu’elle perdait la tête à chercher le barreau tordu et que le frère padénou, j’imagine, ne se pressait pas trop de la poursuivre.

Ainsi les souvenirs se succèdent. Certains me sont portés par une odeur, d’autres par un son. Il en est qui font dans mon cœur comme le soulèvement d’une aile. Mais tous sont bientôt dispersés par le bruit du timbre de l’antichambre.

— Voici le docteur, dit la garde, qui a reconnu sa façon de sonner.

C’est lui, en effet. Grand, naturellement aimable, avec sa barbe fine, ses yeux très clairs au regard jeune et affectueux, le docteur Colline plaît sans effort. Un coup d’œil à la cheminée où s’inscrit, sur une feuille, la courbe de ma température l’a informé, dès son entrée, que la fièvre a un peu baissé. Il se frotte les mains, s’approche de moi et dit avec bonne humeur :

— Voyons un peu cette petite santé.

Et pendant qu’il m’ausculte, il y a tout près de nous un cher et vieux visage qu’hypnotisent ses moindres mouvements. Ah ! cette foi ardente qu’ont les mères pour le médecin penché sur leur enfant ! Colline, indépendamment de son savoir, exerce une séduction physique qui augmente son action sur le malade et par là, dans certains cas, son pouvoir sur la maladie. Il est de ceux qui, dès qu’ils paraissent, inspirent confiance et qui, par le seul fait de dire en souriant : « Voyons cette difficulté », semblent dénouer ce qui était embrouillé et rendre transparent ce qui était opaque.

Mais sa tranquille aisance, son ton léger n’effacent pas en moi l’impression produite par l’ombre de son visage, certains matins, par la façon soucieuse qu’il a d’appeler la garde, de lui faire ses recommandations derrière la porte. Je discerne dans sa bonne humeur l’attitude professionnelle. Je n’ignore pas que la moitié de sa tâche est de mentir.

Et pendant qu’il murmure : « Bien… très bien… », pendant qu’assis devant le guéridon, il rédige son ordonnance, je sens que l’essentiel de ce qui se passe ici n’est pas dans les prescriptions de cette ordonnance, dans la question de savoir si je prendrai tel ou tel remède, mais dans une sorte de conciliabule muet que tiennent dans la chambre, en dehors de nous, les puissances de vie et de mort. C’est là que se balancent mes chances, d’une manière aveugle que symbolise si bien cette vieille gravure accrochée au mur, là, sous mon regard, et où l’on voit de durs soldats occupés à jouer aux dés, sans phrases, le sort d’un prisonnier.

III
SENSATIONS

Je suis frappé de ceci :

Mon effroi de la mort qui avait cessé à mesure que mes forces m’abandonnaient me revient avec ces forces. La vie, en redescendant en moi, me rend une âme médiocre. Ah ! mon calme des premiers jours ! D’abord c’était un état nouveau. J’y apportais ces sentiments de curiosité attentive qu’on a lorsqu’on met le pied dans une contrée inconnue. Les cellules de mon cerveau, étonnées de mon immobilité subite, s’activaient comme on s’active autour d’un accident. C’était en moi comme un attroupement, comme la rumeur d’une foule où les derniers venus se haussent au-dessus des autres pour voir ce qui se passe. Ensuite, je crois bien qu’on éprouve un petit sentiment de fierté à ce que ce soit très grave, à se voir le centre d’un événement important, à être une sorte de divinité enclose dans une atmosphère de ferveur, une flamme qui vacille et que chacun, doucement, sans remuer l’air, s’efforce de ranimer. Enfin, il semble que trop près de la mort, engagé dans sa nuit, on cesse de la voir. Il faut la sentir proche, mais non sur nous encore, pour que nos yeux en prennent toute l’épouvante.

Courageux et poltrons, nous le sommes tour à tour indépendamment de notre volonté. Quoi que je fasse, le soin que je pourrais prendre de tromper les autres ne saurait me tromper moi-même, et toute mon énergie tendue n’empêcherait pas que la mort, ce matin, ne suscite en mon âme tant de tumulte, au lieu de ce singulier silence, de cette étrange sérénité qu’un instant son ombre, en s’allongeant sur moi, y avait fait naître…

Le neuvième jour, quand le mal est entré dans sa période de décroissance, le docteur m’a dit :

— Vous venez d’avoir une pneumonie qui m’a beaucoup inquiété. Vous voilà heureusement hors de danger. Dans trois semaines, vous serez sur pied.

Trois semaines ont passé. Je suis toujours alité. Parfois, la fièvre s’éteint comme si le mal se fatiguait en moi. Colline, trop prompt à espérer, me croit sauvé. Mais, le lendemain, la fièvre se rallume, le mal a repris toute son intensité. Pas une seconde, en réalité, il n’a interrompu son œuvre, et quand le médecin, l’oreille collée à ma poitrine, n’entendant pas l’ennemi croyait le vaincre, j’imagine que celui-ci, par une de ses innombrables ruses, imitait ces insectes qui semblent frappés de mort dès qu’on les touche et reprennent vie dès qu’on s’éloigne.

Et je songe :

« Singulière condition des êtres !… Combien m’est étranger ce poumon qui est à moi, qui m’a fait vivre et qui échappe à mon action ! Combien me sont étrangers ces organes qui me servent et que j’ignore au point de ne pouvoir les secourir dès que le plus petit obstacle entrave leur fonction ! Que peut ma volonté sur les éléments qui me composent et qui me sont inconnus ? J’ai vécu trente ans de leur accord, de leur équilibre, de leur harmonie dont le secret m’est impénétrable. Et je ne puis rien aujourd’hui pour les remettre en ordre. Et ce bon Colline lui-même, malgré tout son savoir, se fie au repos pour que tout s’arrange mystérieusement. Je ne suis pas un, je suis une collectivité, la réunion de toutes les énergies qui remuent en moi. Je sais la géographie de mes états ; mais ce sourd travail qui se poursuit, sous leur surface, seconde par seconde, est-ce que je m’en rends compte ? Est-ce que je démêle la personnalité du plus important ou du moindre de mes organes ? Non, ces éléments dont je suis le total m’échappent à ce point qu’ils continueront d’évoluer après ma mort, quand ma pensée sera figée et que mes yeux seront clos, dans le tombeau où les cheveux continuent de pousser et les ongles de croître… »

Jamais ces réflexions ne s’étaient imposées à mon esprit, ou plutôt j’avais pu les faire distraitement. Elles n’étaient animées que de cette vie secondaire que nous accordons aux vérités théoriques dont nous n’avons pas encore fait l’expérience. Cela n’existe réellement pour moi, ne m’intéresse et ne m’émeut qu’aujourd’hui, qu’à cette heure où je me débats contre la mort.

Ainsi je songe. Et le soir, mon cerveau échauffé refuse de s’endormir. Je passe une partie de mes nuits à m’agiter dans mon lit, en attendant le jour. Ma pendule m’apprendrait qu’il est cinq heures, si les premiers cris d’oiseaux ne m’en avaient averti déjà. Alors, c’est le retour invariable des bruits quotidiens. Les voitures de laitier et de boucher passent sonores et vives sous ma fenêtre. A six heures quelqu’un descend l’escalier. Et jusqu’au grand matin je reste là, dans l’attente. Puis la journée commence et, au delà des quatre murs qui m’emprisonnent, ma pensée surexcitée par l’insomnie poursuit son essor.

A présent, il m’est permis de lire, d’écrire quelques lettres, de recevoir des visites. Souvent vient Geneviève, la sœur de mon camarade Sudre. Elle a trente ans et se désespère, parce que mon ami Pellerin, qu’elle aime, tarde à prononcer le mot décisif qui doit les unir. Elle vient un peu pour moi, beaucoup pour lui. Chaque fois qu’elle sonne, l’espoir de le rencontrer ici altère sa voix quand elle demande si je suis seul ; et le hasard ne les a pas encore réunis dans cette chambre. Geneviève a un excellent cœur dont le seul tort est d’être absorbé par mon ami et d’oublier les ménagements qu’on doit à mon état. Son bruit, sa vitalité, sa voix sonore m’accablent un peu.

— Geneviève, je n’ai pas dormi trois heures cette nuit. Si vous voulez rester, ne criez pas.

— Je ne crie pas, je ne dis rien. Là, reposez-vous. Vous n’avez pas dormi. Ah ! mon pauvre ami, je sais ce que c’est, allez !… C’est tuant… Tenez, voyez ma mine… Vous ne trouvez pas que j’ai une mine de chien ?… Tout le monde trouve que j’ai une mine de chien… Ce n’est pas étonnant avec la vie que je mène… C’est un martyre… Et mon frère qui ne fait rien pour m’aider… Je n’ai que vous…

Elle s’examine à la glace, se touche la taille, m’affirme que l’été prochain je serai debout, vigoureux, content de vivre, tandis qu’elle sera dans la tombe, et déclare qu’elle échangerait volontiers son sort contre le mien. Que ne puis-je le lui offrir !

Paul m’écrit. Il se félicite presque de cet « accident » parce qu’il va me permettre de connaître Arcachon où il ne doute pas que je vais aller achever ma convalescence. Déjà il me décrit le paysage et me propose des excursions. « Car j’espère bien que tu n’as pas la naïveté d’écouter les médecins. Veux-tu parier que, si je me faisais ausculter, ils me découvriraient une lésion au rein, au foie, à la rate, je ne sais où ?… Tiens, l’an dernier, mon père… »

J’ai un parent, fonctionnaire en province, qui sollicite de l’avancement. Avant d’être malade, je m’occupais de lui. Certes, mon parent est sensible à mon état. Il me plaint bien. Il m’exhorte à la patience. Cela passera. Ce n’est qu’une question de jours. Il est bien tranquille sur mon compte. En attendant, si je pouvais faire le petit effort d’écrire encore en sa faveur…

Alors, en répondant à ces incrédules, il m’a paru que ma main avait tort d’être sans défaillance, les hommes ne jugeant que sur les signes extérieurs, et je crois bien, oui, je crois bien que je me suis appliqué un instant à altérer mon écriture. Ainsi, par de petits moyens coupables, on peut encore parfois servir la vérité.

Mais je ne me flatte pas qu’ils comprennent ce qu’a de cruel et d’inconvenant leur égoïsme ou leur inclairvoyance. Comme tous les êtres, ce qu’ils aperçoivent avant toutes choses dans le monde, c’est eux-mêmes. Que je serve leurs intérêts ou leurs plaisirs, que je marie Geneviève, que je case mon parent, que je sois de Paul le compagnon de loisir, n’est-ce pas pour eux l’essentiel ? Ma vie vacille dans celte chambre, et chacun ne songe qu’à tirer quelque chose de moi.

Allons ! ne te plains pas. Tu fus comme eux, sans doute. Vois ce beau soleil. Hélas ! lui aussi me blesse !

C’est le matin. Nous sommes au commencement de mai. Je songe qu’au Bois, par les promenades, le printemps fait éclore, sous les arbres reverdis, des femmes belles et parées. Et ce mot de printemps m’inonde de rêverie.

Printemps dont jouissent les autres hommes ! Douceur de l’air qui exalte leur ardeur à vivre ! Étourdissement délicieux ! Et ces femmes belles et parées que je ne vois pas et qui s’en vont, l’allure pressée, le regard oblique, la gorge un peu serrée parce que, dans quelque logis caché où il y a un peu d’ombre, tout à l’heure vont se détacher d’elles leurs vêtements et leurs baisers… Il me semble entendre au delà de la ville, dans les petites localités suburbaines, les sonnettes s’éveiller aux grilles des demeures. Les odeurs et les bruits sortent de leurs cachettes. Déjà l’été est comme un orchestre en marche dont l’air apporte à mon oreille les premiers sons lointains ! Printemps ! Comme ce mot d’allégresse assombrit cette chambre ! Partout, dans les petits villages de la plaine ou de la vallée, au pied de la colline, au bord du cours d’eau, la lumière met en fête les balcons. Villages au midi, petites rues d’ennui et de mélancolie où le silence est tel qu’on entend battre les horloges dans les maisons !…

Partout l’azur a reconquis l’espace ; l’air chaud caresse les épaules des promeneurs et circule, subtil et doux, autour de leur visage ; leur âme s’éclaire et l’ombre qu’ils ne faisaient plus depuis longtemps sur le sol, l’ombre qui semblait avoir remonté le long de leur corps pour les couvrir tout l’hiver retombe aujourd’hui à leurs pieds comme une écorce noire, comme un vêtement inutile que leur ôte le soleil.

C’est le mois de mai, le mois des cloches, le mois de Marie. Dans le soir tiède, des jeunes filles reviennent de l’église en se tenant par la taille. Des jeunes hommes, dont l’abondance de sève ignore la fatigue, dépensent à quelque jeu leurs forces avec l’insouciance des enfants. Comme mon cœur se serre de sentir à la fois tous ces cœurs dilatés et mon exil !…

IV
LA CONSULTATION

Le professeur Poujade, appelé en consultation, quitte ma chambre avec Colline.

Dans la pièce voisine, qui est mon cabinet, ils confèrent longuement. Une porte seulement nous sépare. Je perçois un murmure indistinct, puis un long silence et l’un d’eux semble dicter à l’autre les termes de la consultation. Voici maintenant qu’ils font appeler ma mère. Elle les rejoint. Toutes mes puissances d’attention sont éveillées ; mais c’est en vain que j’écoute. Que disent-ils ? Ai-je besoin de l’entendre pour le savoir ? Ne puis-je l’imaginer ?

Poujade est debout contre la cheminée. Il dit à peu près ceci :

— Madame, votre fils est très mal. Le poumon gauche est gravement atteint. Si vous restez ici, nous risquons que le mal fasse de rapides progrès et qu’on ne puisse l’enrayer. Il faut aller le plus tôt possible en Auvergne, en Suisse, où vous voudrez.

— Alors mon pauvre enfant va mourir ?

— Je n’en sais rien. Il peut durer six mois comme il peut durer quelques années. Un changement complet d’existence, le repos, le grand air font quelquefois des miracles.

— Oh ! je ne me fais pas d’illusion. Si mon fils est si mal que ça, il ne s’en relèvera pas. Il a toujours été si délicat, et puis, que peut-on contre cette terrible maladie ?

— On peut beaucoup avec de la volonté et du courage.

Il ajoute des paroles que ma mère n’écoute pas. Il fait de la statistique. Puis, les voix se rapprochent ; ils viennent ici.

L’un après l’autre, ils m’apparaissent avec des visages composés. C’est Poujade qui parle :

— Voilà ! Il va sans dire que j’approuve entièrement tout ce qu’a fait mon confrère. Nous allons vous suralimenter. Vous trouverez sur cette ordonnance toutes les indications utiles et, lorsque les forces vous seront un peu revenues, vous irez faire un petit tour en Suisse, à Davos, par exemple. L’air des hauts plateaux vous est indispensable.

En Suisse ! ce que j’avais prévu se réalise. Il se tourne vers Colline :

— Jusque-là, vous êtes en de bonnes mains.

C’est tout. Le professeur Poujade s’incline. Colline, lui, a ce sourire qui signifie : « Nous arrangerons cela. » Ils sont dans l’antichambre. Ils passent leur pardessus. Je distingue la voix de Poujade qui répond je ne sais quoi à une interrogation de ma mère. La porte claque. Ma mère revient.

Ah ! ce silence entre nous et ces façons qui s’efforcent d’être naturelles !

— Qu’a dit Poujade en partant ?

— Tu sais comme il est. Il a seulement dit, en hochant la tête : « Je n’aime pas beaucoup ces pneumonies qui durent si longtemps. » Ce sont ses paroles textuelles.

Alors nettement je demande :

— Je suis perdu, n’est-ce pas ?

— Que dis-tu là ? Quelle idée vas-tu te faire ? Perdu ! quand on a la jeunesse ! Tu es malade encore, gravement, mais les médecins espèrent bien que Davos…

— Allons, ma vieille maman, dis-moi la vérité, non pas pour me l’apprendre, je la connais, mais pour te soulager… Tu n’aurais pas dû les faire conférer dans mon cabinet. Il n’y avait qu’une simple porte entre nous. Les malades ont l’oreille fine. J’ai tout entendu.

— Et qu’as-tu entendu ?

La ruse est facile. Mais comment ne s’y laisserait-elle pas prendre ? Sa douleur, son désespoir, de moins en moins contenus, lui ôtent tout sens critique.

— Que je suis perdu, voilà ce que j’ai entendu. Ils ont dit que j’étais perdu.

— Non, tu n’es pas perdu encore. Davos peut te sauver… Non, non ! Nous ferons l’impossible. Tu es jeune. Il y a encore des forces en toi… Dieu ne peut pas m’éprouver ainsi. Ah ! mon enfant, il nous faut du courage…

Voilà, j’ai reçu le coup. Elle ne m’a pas démenti ; je suis perdu ! On a beau s’y attendre, cela vous assomme. Je suis perdu ! Je le savais… je le savais… Mais on m’a tellement répété que j’étais sauvé, et Colline, tout à l’heure, avait un si confiant sourire que je ne serais pas un faible être humain si, à mon insu, un peu d’espérance ne s’était au fond de moi insinué. On sait, on voit clair, on a vu cent fois devant soi tromper les malades et l’on est aussi crédule qu’un enfant… Je suis perdu et je ferme les yeux sur l’affreuse certitude.

Je pense à tous ceux qui souffrent, qui désirent ardemment ce qu’ils n’ont pas, qui sont torturés, méconnus, trahis. Les plus malheureux, les plus désespérés d’entre eux, en jetant un regard d’imploration ou de haine sur la foule qui passe, se disent peut-être : « Il y a dans cette foule quelqu’un que je ne connais pas, de qui peut dépendre demain, tout à l’heure, à l’instant même, mon bonheur ou ma fortune. Il y a, là dedans, dix ou cent personnes capables d’un seul mot de combler tous mes désirs. » Le plus déshérité des humains doit se dire cela. Mais moi, dans cette vaste ville qui m’entoure, dans cette multitude, dans le monde entier, il n’est personne, personne, personne qui puisse rien pour moi.

Ah ! que ne suis-je mort les premiers jours, au temps de mon étrange insensibilité ! Maintenant, me voir mourir à chaque heure, être roulé, porté, soutenu… Combien de temps va durer cette affreuse agonie ? Et il faut que je cache à ma mère cette épouvante. Les yeux demeurés clos, je revois sur la pierre tombale l’épitaphe fraîche :

FRANÇOIS-ANDRÉ GILBERT
1879-1909

D’ailleurs, si je conservais la moindre illusion sur mon état et sur l’idée que s’en font ceux qui m’approchent, le petit fait suivant suffirait à m’éclairer. Comme nous nous taisons, on vient dire à ma mère que ma cousine Amélie est là.

— Je vais la recevoir, je ne la ferai pas entrer ici. Tu as tant besoin de repos, en ce moment.

Elles sont restées une heure ensemble et, quand ma cousine s’en va, je les entends qui pleurent. Une semaine plus tard, Jeanine, la fille d’Amélie, qui a neuf ans, vient avec sa bonne prendre de mes nouvelles. Je la reçois, un instant, et de son bavardage je retiens ceci :

— Maman se fait faire sa nouvelle robe ; mais cette année, elle ne sera pas jolie… elle est toute noire…

Elle a dit cela innocemment, avec une petite moue de déplaisir, et ce mot d’enfant fait en moi le bruit d’une pierre tombant dans un gouffre. Amélie, très économe, se fait faire deux robes par an, une au printemps, l’autre à l’automne. Ce printemps, elle n’a pas voulu se commander une toilette claire qu’un événement imminent peut l’empêcher de mettre. Déjà, elle se prépare à porter mon deuil.

Après le départ de Jeanine, j’ai repris machinalement un journal que je lisais avant son arrivée. « On nous écrit de Vienne… » Je ne sais pas ce que je lis. J’évoque Davos, ce haut plateau suisse où nous devons partir à la fin de ce mois. Je me représente l’air vif, frais et salubre répandu comme une eau vive entre les balcons découpés des chalets et les branches sombres des sapins. Pourquoi une impatience agite-t-elle mon cœur à me représenter cet endroit de salut ! Ah ! quitter coûte que coûte cette chambre où tout m’annonce la mort ! Aller n’importe où, là où je ne saurai pas que mes parents se commandent déjà leurs vêtements de deuil ! Je me vois à Davos, étendu sur une chaise longue, dans le parc d’une hôtellerie allemande. Je murmure à demi-voix : « Ce sera très bien… ce sera très bien… » A ce moment, la vue d’une chevalière que je portais avant d’être malade détourne mon attention. Au moindre mouvement que je fais, cette bague glisse. Comme ma main a maigri ! En même temps l’écho des paroles précédentes retentit encore dans mon esprit : « Ce sera très bien, ce sera très bien. » Quoi ? Qu’est-ce qui sera très bien ? A quoi pensais-je ?… La robe noire d’Amélie… Et puis ?… Je répète sur tous les tons : « Ce sera très bien », en cherchant à me rappeler le sens de cette phrase. Je vais y renoncer, quand mes yeux rencontrent de nouveau : On nous écrit de Vienne… et je tressaille en retrouvant soudain ma pensée, comme si elle avait été accrochée là par le regard que tout à l’heure j’avais jeté sur ces lettres.

V
PREMIERS TEMPS A DAVOS

Dans une galerie ouverte au midi, je suis étendu parmi d’autres malades qui me ressemblent. Il fait une de ces journées de juin où voyagent dans l’azur des nuées lourdes d’orage. Mes yeux se reposent sur le plancher lumineux que l’ombre des balustres traverse obliquement, et, selon que le soleil se cache ou reparaît, c’est toute ma distraction de regarder mourir et renaître cette ombre insaisissable.

Ma mère est auprès de moi. J’ai pour voisins un ingénieur italien et un étudiant portugais. Puis ce sont d’autres Portugais, un professeur russe, une jeune Suédoise, deux Allemands, un lieutenant d’artillerie français, d’autres encore. Chacun d’eux a sur son visage cet air de penseur que donne la maladie.

L’exaltation du départ, l’absurde croyance qu’ailleurs on sera mieux se sont éteintes au premier contact de Davos. Ah ! partir ! La chambre où l’on désespère se désassemble comme un décor ; le prévu, le possible s’effacent. Où est votre détresse ? Les choses se sont déplacées, transformées, éclairées d’une autre façon ; et, d’un cœur encore anxieux et palpitant, on regarde, devant soi, s’ouvrir à l’espoir une dernière avenue.

Triste avenue et si vite close ! A Bâle, au changement de train, comme je me dirigeais essoufflé vers la salle d’attente, la vue d’un pauvre diable que j’avais aperçu la veille, à la gare de l’Est, plus pâle, plus marqué, plus mourant que moi, me serra le cœur. Il quittait un compartiment de troisième classe et portait une grosse valise. Je voyais la saillie de ses os à travers son pardessus. Il chancelait, épuisé, sans que personne eût la pensée de lui venir en aide. Pauvre diable ! Comme j’aurais voulu lui dire : « Laissez cela, mon ami, je vais vous le porter. »

Puis, c’est la chaise que le chef de gare m’interdit de placer hors de la salle d’attente irrespirable pour moi, l’arrivée à Landquart, où se forme le train de Davos ; la force nerveuse qui me soutient encore et qui, tout à l’heure, va s’affaisser, le voile douloureux qui m’enserre le cerveau, la montée à Davos, Davos lui-même, froid, sévère, une longue rue bordée d’hôtels, avec des balcons qui n’ont connu que des malades, la mort partout suspendue : comme tous ces détails ensemble me glacent encore l’âme !

Ici, la nature ne s’accorde pas le moindre loisir. Elle fait sa tâche, comme elle le doit, sans se laisser distraire, avec quelque chose d’exact, de ponctuel et de discipliné. J’ai devant moi, fermant l’horizon, le troupeau géant des sommets de l’Engadine, convulsion pétrifiée, colère morte, sur quoi règne le bleu silence du ciel. Par ces sommets, ma pensée rejoint ce ciel, en qui se perdit, avant moi, le vain soupir de tant de poitrines oppressées, sur qui se fixèrent, de cette même place, tant de regards ardents qui ne virent rien descendre…

Il fait tiède dans cette galerie. On entend le lieutenant français échanger quelques mots avec son voisin allemand, dont il apprend la langue. Par instants éclate une petite toux, vite réprimée. Mes autres compagnons lisent ou se recueillent et n’ont pas l’air de songer à leur maladie. Comme l’officier semble intéressé par son étude de l’allemand ! Comme la jeune Suédoise paraît savourer le roman qu’elle vient de commencer, et le professeur russe, ne dirait-on pas que cette après-midi ensoleillée absorbe toute sa rêverie ? Et pourtant, derrière ces apparences diverses, tous, ils cachent la même préoccupation : A cinq heures, quand ils prendront leur température, sera-t-elle moindre ou plus élevée qu’hier ?

L’ingénieur italien, mon voisin, construisait une ligne de chemin de fer en Turquie. Malade, il crut pouvoir durer un an encore. Il demandait trop à ses forces. Maintenant, il est trop tard ; il n’a plus aucune chance de guérir ; il le sait. Sandos, un Portugais, si prévenant pour ma mère, faisait fortune au Brésil dans le commerce des diamants. Pour ne s’être pas arrêté dès la première atteinte du mal, qui sait s’il s’en relèvera ? A quoi leur ont servi tant d’efforts pour s’enrichir ? Aujourd’hui ils disent :

— Moi, je donnerais cent mille francs à qui me rendrait la santé.

— Moi, tout ce que j’ai. Je travaillerais, j’ai du courage, la vie ne m’effraye pas.

La vie, ce mot qui crie, ce mot aigu, qui s’élance ; la mort, ce mot noir, ce mot inerte qui retombe, il faut les entendre sur ces lèvres pour en comprendre tout le sens. Maintenant, ceux qui parlaient se sont tus, ils songent aux actions peut-être belles qui étaient en eux et qu’ils n’accompliront pas ; ils songent à leur jeunesse, aux jours lointains où, riches de forces, ils croyaient ne devoir jamais mourir, et peut-être aussi aux soirs d’été trop lourds où leur petite sœur sautait à la corde dans le jardin et où, réfugiés dans leur chambre qui projetait sur le gazon un carré de lumière, ils rêvaient à celle qu’on ne connaît pas et qu’on attend, parce qu’elle tient dans ses mains toutes les chances de notre vie, à celle qui n’est pas venue, qui était là pourtant, en quelque endroit, à cette même heure, et, tournée vers eux dans l’ombre douce, les appelait… Ils revoient toutes les chères images qui dorment dans leur cœur, la vieille demeure entourée de glycines, où rentre voûté l’aïeul, auquel on dit chaque jour : « Faites attention, grand-père, il y a une marche. » Ils revoient le chemin familier qu’ils prenaient pour aller au lycée, le visage des maisons qui les ont vu passer, les bancs où ils se sont assis. Sans doute, d’un geste naïf et crédule, voudraient-ils tendre les mains vers ces immobiles témoins, amis de leur enfance, et leur dire : « Retenez-moi ! » Sans doute voudraient-ils crier à tout ce qui les entoure, aux arbres, aux pierres de la route, aux cloches qui sont si joyeuses : « Retenez-moi ! retenez-moi ! » Mais ils ne sont plus des enfants ; ils savent bien que ces choses insensibles ne les entendraient pas, que l’air ne serait pas déchiré par leur voix, que leur cri ne saurait assombrir le soleil ; ils savent bien que tout est vain, que l’heure avance, et ils se disent : « Qui sait ? Je durerai peut-être plus que je ne le crois. »

Il en est qui ont confiance. Le docteur Spengler, pour fortifier leur espoir de guérir, leur cite le cas de cet Australien, M. Watson, et de M. Van Berghem, ce Hollandais, arrivés à Davos dans un état lamentable et qui, aujourd’hui, font de longues excursions sans fatigue et présentent l’aspect d’une santé recouvrée. J’ai interrogé M. Watson :

— Il y a longtemps que vous êtes à Davos ?

— Huit ans passés.

— Et M. Van Berghem ?

— Oh ! pas autant que moi, six ans seulement.

Six ans seulement !

D’ailleurs, parmi tous les malades, réunis dans cette galerie, en est-il deux qui le soient d’une façon identique ? Chacun des maigres soufflets que l’air va déplisser au fond de ces poitrines est un jouet différent pour le mal qui l’habite. Le soleil, dans dix ans, éclairera peut-être celui d’entre nous qui semble le plus frappé, et le moins atteint ne saurait dire s’il sera là demain.


Voici l’heure du courrier. C’est surtout des journaux que le groom vient distribuer. Dès le premier jour, j’ai été frappé par le peu de lettres que reçoivent ces malades. N’ont-ils pas de parents ? N’ont-ils plus d’amis ? Moi, du moins, j’ai ma mère auprès de moi. Mais eux, comme ils sont seuls !

Que ceux qui croient à la vertu de l’amitié expliquent pourquoi les confidents des grandes douleurs, les compagnons des longs veuvages, les derniers témoins des vies manquées sont presque toujours un chien, un chat…

Cependant « l’homme aux taches » s’est levé, une lettre à la main, à laquelle il va répondre. C’est un Portugais dont les habits semblent faire signe aux taches. Celles qu’on rencontre dans les rues, les chambres, les escaliers, les plus étourdies, les plus distraites, qui ne savent où se poser, accourent toutes à ce signe, ayant reconnu l’étoffe hospitalière, le bon refuge où elles goûteront en paix une vieillesse honorée.

Sa lettre à la main, il s’en va, escorté de ses taches. Quand il est parti, son compatriote Sandos, qui fait quelques pas dans la galerie, me dit :

— Quelle mine il a, ce pauvre garçon ! Il est bien condamné…

Ce matin même « l’homme aux taches » m’avait confié :

— Ce pauvre Sandos, il est perdu !…

Les jours passent. Mes voisins m’affirment : « Vous allez mieux. L’air de Davos vous réussit. » Chaque matin, je fais une courte promenade. Parfois, dès les premiers pas, cherchant en moi un signe de faiblesse, un indice de fatigue, étonné de ne pas les trouver, je me demande : « Est-ce bien toi qui es là, qui marches comme autrefois ? Est-ce toi qu’on prendrait pour un homme valide ? Est-ce possible ? Qu’y a-t-il de changé dans ta vie ? N’es-tu pas le même qu’avant ta maladie ? » Plein de surprise et de crainte, j’avance : « Cela va venir, note réjouis pas ; cela va venir… Tout à l’heure, au croisement de la route, à cet arbre, à cette borne, à ce banc, tu vas éprouver le malaise, l’étrange défaillance que tu connais si bien. » Mais, chaque pas que je fais, égal et léger, augmente en moi l’impression de mes forces reconquises ; et c’est avec une joie moins timide et déjà rassurée que je me répète : « Est-ce toi ? Est-ce bien toi ? Est-ce possible ? » Et puis… et puis… le moment tant redouté vient toujours… Il vient toujours… L’arbre dépassé, le banc atteint, voici que la main retardataire se pose sur mon épaule à la faire fléchir : « Halte ! Où vas-tu donc ainsi ? C’est moi, le mal ; je suis là. M’avais-tu donc oublié ? » Et l’âme défaite, l’espérance éteinte, las et voûté, je m’en reviens.


Mon voisin de droite, l’étudiant portugais, est parti. Est-il parti ? Est-il mort ? Ici on ne sait jamais si les gens sont partis, ou s’ils ne sont plus. C’est une Française qui l’a remplacé, Mme Aublay, qu’accompagnent sa mère et son mari. Elle doit être très atteinte, car sa poitrine souffle et semble creuse étant si sonore. En elle, quelque chose de pâli, d’effacé, d’effeuillé et d’infiniment doux force tout de suite l’intérêt. Les cheveux blonds, que son extrême épuisement blanchit à quarante ans, lui font une terne parure d’argent dédoré. Elle a dû être particulièrement belle, et ce qu’on devine, le peu qui subsiste de sa beauté a la mélancolie d’un parfum éventé que quelques gouttes, au fond d’un flacon, rappellent faiblement. Comme il y a de grâce rêveuse dans ce visage, à ce point dépouillé de jeunesse, encore charmant et si étrangement éclairé ! Il semble que la vie, déclinant en elle, n’ait plus la force que de l’effleurer d’un rayon oblique, à la façon d’un soleil qui s’en va.

Nous sommes vite devenus amis. Elle vient chaque jour quelques heures dans la galerie ; son mari me la confie :

— Ne la faites pas trop causer. Elle n’est pas toujours raisonnable, et après, elle a un peu plus de fièvre.

M. Aublay est banquier. Il a dû abandonner momentanément ses affaires pour suivre sa femme qu’il entoure des plus tendres soins.

— J’ai quelques lettres en retard auxquelles je vais répondre. Soyez raisonnables, tous les deux. Je peux compter sur vous ?

Elle promet, elle est sincère ; elle a bien l’intention de ne pas se fatiguer, de ne pas élever sa fièvre ; et puis, dans la causerie, elle s’anime, ses joues se colorent, elle ne sait plus s’arrêter. Sa mère et la mienne sont ensemble dans quelque salon de l’hôtel, occupées à se confier mutuellement leurs anxiétés ou leur espoir, selon ce qu’a dit le médecin la dernière fois qu’il est venu. Mme Aublay s’interrompt :

— Je dois être rouge. Si mon mari me voyait ou ma mère !… Tâtez mes mains. Je n’ai pas trop de fièvre ?… Je n’ose plus prendre ma température.

Une toux humide la secoue, dont le bruit rauque me fait mal à entendre. On sent qu’elle se retient de cracher par pudeur. Je détourne les yeux pour ne pas la gêner, et je ne sais pas si précisément je ne la gêne pas davantage par cette marque de discrétion.

— Ne causons plus. Tout à l’heure vous serez grondée et moi aussi. Soyons raisonnables.

— Ah ! ne jamais se permettre rien de ce qui vous ferait plaisir ! Toujours s’abstenir ! toujours se priver ! Vous pouvez supporter cela, vous ?… Si je suis fatiguée, ce soir, du moins, j’aurai eu un peu d’agrément.

Un jeune chien colley de race pure ne la quitte pas. En tournant vingt fois sur lui-même il s’entraîne à dormir en rond sur le plancher tiède. Mais, soit que l’ombre l’ait rejoint, soit qu’il sente plus dure la place qu’il a choisie, il arrive qu’avec un parfait sans-gêne il saute, à l’improviste, sur sa maîtresse et s’installe commodément sur ses genoux. Je me demande comment cette faible créature peut supporter ce choc et ce poids. Elle, souriante, caresse son poil fauve.

— Oh ! j’y suis habituée. Il sait s’y prendre et s’installer de façon à ne pas me faire de mal. Vous n’imaginez pas comme il est intelligent ; c’est si affectueux, c’est si dévoué…

— C’est même uniquement par affection qu’il choisit cette place commode. Il est tout à fait désintéressé.

— Tout à fait désintéressé, oui, monsieur. C’est pur dévouement de sa part. Et puis, qu’est-ce que cela fait ? Il ne faut jamais chercher le mobile, le ressort caché. Acceptons les apparences. Est-ce qu’il ne vous est pas arrivé le soir, dans la campagne, d’entendre un son de flûte triste qui sort de quelque vieux mur ? Vous appliquez-vous à savoir quel gosier émet cette note si charmante, si musicale ? Tenez-vous à découvrir avec répugnance quelque crapaud caché entre deux pierres ? Écoutons le son de flûte. Ne cherchons pas le crapaud.

Certes, elle ne cherche pas le crapaud. Elle se refuse à voir, chaque jour, son visage plus défait et sa poitrine plus creuse. Son corps si maigre cesse de dissimuler le squelette qu’il contient ; et elle fait des projets, elle est pleine d’espérance, elle parle de sa guérison, de sa villa de Nice où elle passera l’hiver et où elle voudrait me recevoir. Elle ne sent pas la main que je sens sur mon épaule, elle n’entend pas la voix qui me dit : « Halte ! je suis là. M’avais-tu donc oublié ? »

Hier, elle n’est pas venue dans la galerie. Le médecin l’a retenue au lit. Ma mère, qui est allée lui rendre visite, m’a dit au retour :

— Ce pauvre M. Aublay, de quelles prévenances il l’entoure ! Quelle triste situation pour cet homme d’assister dans une chambre d’hôtel à l’agonie de sa femme !

Elle me dit cela comme elle dirait : « Quel triste sort pour une mère de voir son enfant malade ! » Sans doute, c’est triste pour le mari, pour la mère ; mais pour les malades eux-mêmes, n’est-ce pas plus triste encore !

VI
LA MORT DE MADAME AUBLAY

Comme je quitte ma chambre, ce matin, je vois courir la fille de service vers l’appartement de Mme Aublay dont elle sort bientôt avec précipitation ; et, dans ce couloir si calme à toute heure, ce va-et-vient rapide a quelque chose d’insolite qui me frappe.

— Qu’y a-t-il, Élise ? Rien de grave, j’espère.

— Non, non, Monsieur, me dit-elle d’une façon hâtive et embarrassée qui me persuade aussitôt le contraire.

A ce moment, par la porte restée entr’ouverte, la mère de Mme Aublay m’aperçoit. Je me suis arrêté d’instinct devant son visage bouleversé, tandis qu’elle vient à moi, ne sachant trop ce qu’elle fait, et me prend la main.

— Ah ! Monsieur, c’est fini ! Elle a fini de souffrir à l’instant même ; la pauvre enfant est au ciel…

Je l’écoute avec un saisissement qui m’ôte la vue de ce qui m’entoure. Je ne vois plus ses traits altérés, l’espèce d’exaltation qui la possède, ni la porte que je franchis machinalement conduit par elle. Je ne vois, je ne sens, je ne me rappelle qu’une chose : c’est que, cette jeune femme, je l’ai quittée hier dans ce couloir. Elle s’était levée. Elle allait mieux. Je l’ai reconduite jusqu’à sa porte. Elle souriait ; elle m’a dit au revoir ; et ce matin elle est morte… Elle était debout ; elle marchait comme je marche, et, ce matin, elle est morte…

Sur son lit, la voici étendue. C’est elle qui est là, que je retrouve, à peine plus pâle que d’ordinaire, la tête seulement un peu rejetée en arrière comme une coupe renversée.

Que la mort fait donc peu de bruit ! Le silence qui est à la fin de tout s’est installé là, et je demeure sur le seuil, fasciné par la grande, la terrible, l’insondable énigme. Pauvre petite créature de douceur et de mélancolie ! Elle est encore pareille à elle-même, et ce n’est plus qu’une enveloppe vide qui fait illusion, comme ces vêtements qu’on quitte conservent un instant la forme et la chaleur du corps.

Les sentiments que l’on éprouve là sont impuissants à s’exprimer. On se répète : « C’est fini », et c’est toujours la même stupeur. Quel faible tressaillement en passe dans la page ? Rend-elle notre trouble, la déroute de notre esprit et l’horreur qui nous glace lorsque le fléau frappe si près de nous, laissant après lui, dans la chambre, sa menace suspendue ? Nous nous tournons de tous côtés, étonnés de l’immobilité de l’air, que cette catastrophe n’a même pas ébranlé. Quelle ombre s’est répandue ? Comment cela s’est-il fait ? Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il, quand la mort accomplit son œuvre et que la matière animée, en une seconde, se métamorphose en loque ?

Cette chose qui remuait ne bouge plus. La merveille est détruite. Maintenant, on peut crier, ces oreilles ont cessé d’entendre. On peut sangloter devant ces yeux grands ouverts. Les petites lampes intérieures en sont obscures désormais. La nuit s’est faite derrière ce front. De ce visage, le sourire vient de s’effacer ; et, tout s’est effacé, les épreuves, les chocs ressentis, la méditation, le rêve…

C’est fini. Les puissances de la vie ont rempli leur tâche. Elles ont défendu cet être sourdement dans toutes les parcelles de sa substance, fibre à fibre. Elles se sont retirées, et l’œuvre continue en sens inverse. Heure par heure, avec la même lente patience qui avait mis vingt années à composer, à former, à développer ce corps, les puissances contraires vont insensiblement le déformer, le désagréger, le dissoudre. Hélas ! la fonction uniforme, aveugle et machinale de la nature, n’est-elle pas de faire et de défaire ?

Arrêté sur le pas de la porte, je contemple une dernière fois ce visage dont les traits vont se figer en se refroidissant. Mais surtout, je ne puis détacher mon regard de l’une de ses mains que le mari agenouillé tient contre son front ; cette petite main fine, encore souple, encore chaude, dont la fièvre s’apaise à peine, cette petite main ardente en train de s’éteindre.

La seule façon d’honorer les grandes douleurs est de se taire. A quoi suis-je bon ici ? Le sentiment de mon inutilité m’incite à me retirer.

Je suis sorti.

Quelle paix dans ce couloir ! Quelqu’un avec patience attend l’ascenseur, et l’escalier que je descends est gravi sans hâte par une femme qui lit une lettre. Dehors, c’est la chaleur d’une belle journée d’été. J’aperçois dans la galerie centrale, au soleil, des malades ayant bonne mine, étendus sur leurs chaises longues, en des attitudes de paresse. Deux jeunes gens passent qui plaisantent en se montrant une épreuve photographique. Alors, quelque chose me serre l’âme. C’est cette sensation pénible qui nous étreint chaque fois qu’en proie à une vive émotion, nous découvrons autour de nous la lumière, les promeneurs, l’univers mouvant et distrait.

Où vais-je ? En moi, un peu d’hébétude subsiste. La seule action de me mouvoir m’emplit d’étonnement. Pour me ressaisir, je me dis : « Toi, tu existes, tu respires, tu vois encore la douce lumière du jour. » Une pitié immense m’envahit pour celle qui n’est plus. C’est fini. Cette combinaison d’éléments, dans cette proportion particulière qui fait la personnalité, jamais ne se reproduira. Jamais ! Cela est détruit et moi je vis ! Alors, jaillies du fond obscur de mon être, une sorte de triomphe égoïste, une sauvage allégresse me soulèvent. « Moi je vis ! moi ! moi ! moi ! »

Réjouis-toi. Dépêche-toi de savourer ton triomphe. Tu es là encore, c’est vrai ; tu es debout, tu marches, tu vis. Mais pour combien de jours, pour combien d’heures ?

Ah ! qu’emporté par une action héroïque, on coure à sa fin d’un élan magnifique et insensé, le fait s’explique par l’ivresse momentanée des facultés. Moi-même, dans certaines circonstances, selon certains états de la passion ou du désespoir, j’ai pu souhaiter périr sur l’heure. Mais quand on quitte ces rares sommets où l’individu perd le sentiment de sa conservation, quand on est rendu à la froide logique, la mort nous apparaît telle qu’elle est réellement : le plus grand des maux. Et surtout, au centre normal de la durée humaine, à mi-chemin d’une destinée déjà si brève, à l’âge où parlent le plus fort toutes les frénésies de connaître, de comprendre et de vivre qu’on porte en soi ; alors, alors quel vertige vous prend, à voir soudain, ouvert sous vos pas, le grand trou d’ombre ; comme le cœur bondit en arrière, comme il se rétracte, comme il se cabre, comme il refuse de se briser !

Quelqu’un qui me croise me salue. Je me dis instinctivement : « Cet homme qui me salue, c’est le docteur. » Mais, tel est mon désarroi moral que je garde mon chapeau sur la tête, et c’est seulement lorsqu’il est trop tard pour la réparer que je me rends compte de mon impolitesse.

La route que je suis passe devant l’hôpital et souvent m’a conduit jusqu’à un vieux banc amical, dans un site peu fréquenté, où ne s’entendent que des sonnailles lointaines et le grincement régulier d’une scierie proche, pareil à un bruit de déchirure.

Face à l’hôpital, de l’autre côté de la route, s’étend, enclos de barrières blanches, le petit cimetière des étrangers. Jamais je n’y étais entré jusqu’à ce jour et mes pas, aujourd’hui, m’y conduisent naturellement. J’ai poussé la porte blanche. Quelle étrange impression d’automne me saisit tout à coup ! Le jour qui baigne ces tombes n’est pas le même qui se répand sur la route, l’hôpital, ces prairies, ces montagnes. Dans l’intérieur de cet enclos tombe une clarté spéciale. Par un effet de la mort qui l’habite, il émane de ce lieu le charme sourd, infiniment émouvant dont nous enveloppe la plus lumineuse journée d’octobre, la plus tranquille, la plus muette, où le soleil, penché sur l’hiver, n’éclaire pas seulement, mais semble se souvenir.

Pourtant, ce ne sont là que marbres trop riches, colonnes tronquées, statues même, tout ce luxe de mauvais goût qui, dans les cimetières des villes, refroidit le passant, lui ôte ce sentiment d’obscure sympathie qu’inspire si bien ailleurs, dans n’importe quel village, un nom inconnu, lu sur une simple dalle.

D’où vient alors cette inexprimable et douloureuse poésie qui dans ce petit champ funéraire persiste et saisit l’âme si fortement ? C’est que là ne reposent que des enfants, que des destinées inachevées. La mort, en glaçant ces fronts, n’y a pas trouvé de rides. Il n’y a ici, sous cette terre, que des sourires morts.

John Fischer, 20 ans ! Wilhelm, 22 ans ! Sonia, 20 ans ! Pauvres petits que la nature a repris avant l’heure ! Fritz, Eva, Antonio, Pedro Suarez, Margarita Perosi, Giuseppe Artemonte, Valentin… Encore des marbres et des colonnes. Et pas une fleur sur ces tombes. Rien que des couronnes blanches ou bleues, rien que des objets un peu plus durables qu’on achète une fois pour toutes et qui, détruits par le temps, ne seront pas renouvelés. Et cela, cette absence de fleurs, ajoutée à la poésie du lieu, a quelque chose de morne et d’une grande puissance mélancolique.

Pauvres enfants ! Ils sont venus de la lointaine Australie ou de la brûlante Espagne, de toutes les parties du monde, comme à un mystérieux rendez-vous ; et maintenant, frères par le même destin, ils dorment là côte à côte. Derrière la vitre du train ou sur le pont du paquebot, ils tendaient la poitrine et refusaient d’entendre en eux, comme un ruisseau pressé, leur vie qui s’écoulait… Ils avaient l’espérance. Et toutes ces espérances ne sont plus sous mes pas qu’un peu de terre dans la terre…

L’horreur de leur fin dans une chambre d’hôtel, au milieu d’étrangers, sans un ami, sans un parent peut-être, je l’évoque. L’âme de ce lieu débordant de mélancolie, comme elle me pénètre ! Nulle part je n’ai éprouvé ce sentiment d’irrémédiable abandon, de définitif oubli que je goûte ce matin, dans ce blanc petit cimetière d’exilés.

Des cœurs que leur cœur a appelés, des êtres auxquels ils ont fait du mal ou du bien, dont le devoir était de pardonner ou de se souvenir, aucun ne fut présent quand leurs yeux se fermèrent, et si un poète n’était passé par là, les pierres froides qui les recouvrent n’eussent pas reçu le baiser fraternel que ma tendre piété y dépose ce matin.

J’ai refermé sur moi la frêle barrière de bois. Comme il fait doux ! Lentement, je m’achemine vers le vieux banc qui est le terme habituel de ma promenade. Il me reçoit avec sa sympathie accoutumée. Combien de ces jeunes malades, aujourd’hui couchés là-bas dans le blanc petit cimetière sont venus s’asseoir sur ce banc vétuste, balancer leurs jambes au soleil comme je les balance et prendre pitié d’eux-mêmes en considérant à leurs pieds l’ombre chaque jour réduite ! Leur fièvre, leurs regards désespérés à ce paysage, l’angoisse de leur lente agonie, ce qu’ils ont laissé là et s’y est endormi s’éveille à mon contact, me compose une atmosphère funeste qui empêche mon esprit d’échapper à l’obsession de la mort.

Devant moi, se déroule le panorama des cimes sévères, solennelles et si étendues, qu’il fait songer à l’immense solitude des eaux. Des troupeaux paissent dans les prairies d’en dessous qu’on ne voit pas. C’est de là que monte ce tintement continu de sonnailles qui semblent roulées par quelque ruisseau éloigné et dont la chanson monotone voudrait endormir ma misère. Le bruit de la scierie déchire l’air et se tait. Rien d’autre ne trouble ma rêverie. Et comme poussés par le vent des zones supérieures, de petits nuages, interceptant la lumière, élargissent sur le paysage de vastes ailes d’ombre, je m’intéresse une minute à cette formation soudaine de grands morceaux de nuit qui se mettent à glisser lentement sur l’herbe ensoleillée. Alors, un peu engourdi sur mon banc, vêtu de clarté chaude, une molle volupté me pénètre.

Hélas ! que je suis bien ici !…

VII
L’AUTOMNE

Voici l’automne qui détruit l’été.

La lumière baisse par degrés comme si un ouvrier patient éteignait, un à un, les innombrables lustres qui font l’éclat d’août. On voit la nuit prendre les jours dans son étau et graduellement les réduire. De petites sources de froid jaillissent dans l’air par surprise. A chaque seconde, il y a partout quelque chose qui craque et se découd. On n’entend plus les oiseaux.

L’automne, je le vois, je le sens si bien, avec une émotion si étrange… C’est qu’il est en moi… Quand les arbres s’éclaircissent, on voit apparaître, çà et là, dans les branches quelque nid de pie que masquait, en juillet, l’épaisseur du feuillage ; on découvre dans les buissons dégarnis l’asile du loir ou la cachette du lièvre. Ainsi ma force qui se défait me dévoile et, entre ces lignes, mes défauts, mes traits intérieurs, mille choses que je devrais taire doivent se révéler dans toute leur vérité… L’automne partout, à cette heure, délivre l’ombre et le secret que l’été maintenait captifs au cœur des bois profonds. Il me semble que ce même travail simple, irrésistible s’accomplit en moi… Quand, sous la voûte disjointe et morcelée de feuilles on circule à découvert, cet instant pour l’âme n’est indiciblement émouvant que parce qu’il nous offre l’image de ce qui se passe ou se passera en nous. Est-ce que ce n’est pas là l’impression qui m’attend lorsque je clos les yeux au dehors pour les ouvrir au dedans de mon être ? Dans mon insensible destruction, je ne veux voir pas plus de laideur que ne m’en montre la nature. J’enferme en moi le même désastre.

Aujourd’hui, il ne fait pas de vent, et les feuilles tombent sans bruit. Avec ce petit mouvement sec et délicat que leur imprime la main invisible qui les détache, elles quittent leur branche une à une et, mollement, en lente spirale, descendent vers le sol. Tout ce qui se dénoue et se rompt ainsi sous mes yeux, l’air soyeux qui m’environne, la paresse inaccoutumée des aspects, peu à peu affaiblissent ma révolte. Je voudrais m’oublier un instant et m’imaginer, avec un sentiment poétique et doux, que je suis un arbre qui se dépouille.

Ah ! qu’octobre me plairait dans n’importe quel village de cette belle province basque où Paul me convie dans ses lettres ! Comme j’aimerais me promener à petits pas dans des allées pleines de dorure et de mélancolie ! Comme j’aimerais, me semble-t-il, même les jours de petite pluie sourde qui vous exilent dans votre chambre ! Autrefois, par ces temps-là, je courais dans les bois odorants et mouillés. Cela m’est interdit désormais ; et si je retournais dans ce pays, rentré à la première ombre, je regretterais jusqu’à cette saveur poudrée du brouillard qui tombe le soir et qu’on respire quand on s’attarde dans le fond des vallées. Pourtant, étendu devant ma fenêtre, je verrais entrer le crépuscule, je jouirais de l’heure, de la molle atmosphère, de l’air qui fraîchit à peine et sent la feuille brûlée, je jouirais surtout de ces voluptueux silences de là-bas dont on ne sait s’ils descendent du ciel où s’ils montent de la terre, de ces beaux silences tristes devant lesquels on a envie d’ouvrir les bras et on se retient de pleurer.

Chaque jour, le train qui part de Davos emporte ma pensée. Impatient, je hâte le voyage, évoquant déjà tel arrêt à Poitiers, qui sera toujours pour moi un large quai sonore, désert, plein de lumières où l’on est réveillé au milieu de la nuit par le lent coup de marteau de l’homme qui frappe, l’une après l’autre, les roues de chaque wagon. Puis, Bordeaux dépassé, ce sont les Landes que j’évoque, les Landes dont le nom morne reflète si bien la morne étendue, et toutes ces petites localités que le train brûle, qu’on ignore, où l’on ne s’arrêtera jamais. Ah ! que je voudrais rendre, tel que je le retrouve en moi, le charme délaissé de ces petites gares du Midi, où l’air dort lourdement comme l’eau d’un étang, à peine remué, à peine ridé par le passage de ces trains importants et pressés ; que je voudrais dire leur humilité, leur goût d’ennui, de soleil et de poussière !…

Il y a, contre un vieux mur, à Véra, deux faibles saules penchés sur une fontaine auxquels je ne puis penser sans un irrésistible attendrissement. Il y a, sur la plate-forme du château de Jeanne la Folle, à Fontarabie, un vieux parapet de pierre qui porte mon nom gravé là, un jour, par une petite amie dont j’habitais le cœur. Que d’heures j’ai passées, dans une immobilité qui rassurait les lézards eux-mêmes, à rêver sur cette terrasse !… Mais comment dire par quoi ces endroits me charment, ce qu’ils éveillent en ma mémoire et toute la parure qu’y ajoute mon regret ? Comment expliquer cette brusque palpitation, ce trouble nostalgique que leur souvenir me donne ? Comment faire entendre, par exemple, le petit choc que je reçois lorsque Paul, dans une lettre, me dit que la porte du vieux parc d’Irun est désormais close ?

C’était au milieu d’un assez long mur monotone, une porte entr’ouverte devant laquelle on passait sans curiosité. L’ayant poussée une fois, nous fûmes surpris, en quittant le violent soleil de la route, par un éclairage glauque, un jour d’aquarium, la plus merveilleuse solitude. Une fraîcheur qui semblait venir du plus profond des âges tombait sur nos épaules, tandis que nous jouissions de cette vision inattendue au milieu du mouvement de la ville, de cette immobilité des choses plongées dans un sommeil léthargique par quelque génie mystérieux. Mille réminiscences des contes de Perrault assaillaient notre esprit. On eût dit que les arbres, de toutes leurs feuilles arrêtées, dormaient ainsi depuis des siècles. Quelque chose d’imperceptible à qui n’eût pas été poète nous faisait signe de nous taire, comme on met un doigt sur ses lèvres, et nous avions l’impression que si nous faisions un pas, l’air lui-même nous opposerait cette résistance élastique et fluide que rencontrent les jambes quand elles avancent dans l’eau. En sorte qu’avertis de toutes parts que notre présence était insolite et presque offensante pour ce lieu, nous éprouvions un mélange savoureux d’inquiétude et de ravissement. Comment faire entendre ce que j’éprouve à l’idée qu’elle est close désormais, la porte de ce vieux parc ?

Le pouvoir de certains lieux sur notre imagination est inexprimable. Passé ce vieux village qui porte, résigné, ce nom si délicieusement éteint Urrugne, je revois la Croix-des-Bouquets, le sommet d’une route montante qui redescend vers Béhobie et l’Espagne. C’est le centre d’un paysage magnifiquement sauvage, creusé à droite par l’Océan mouvant, couleur d’azur ou de nuage, soulevé à gauche par les Pyrénées, d’une immobilité oppressante : Paysage aux lignes fortes, toujours harmonieuses et parfaitement nobles, dont l’accent un peu tragique est surtout sensible après les heures d’enivrante lumière. A cette place, on prend mieux possession de la terre basque. On marche là sur son cœur même. Mieux qu’ailleurs, on sent là qu’en ce pays fier et roux et d’un parfum si triste, il y a un sombre et attirant secret.

Route d’Espagne qui redescend et court dans sa hâte de connaître Grenade, Séville ou Cordoue, ces cités fortunées aux noms d’or et de soie ! Route d’Ollette ! Blanches routes qui me sont chères ! Route d’Ascain ! C’était, celle-ci, ma promenade de prédilection, surtout en ce moment de l’année, quand le soleil un peu baissé et affaibli vous frôle l’oreille, comme un brin d’herbe tiède, et que l’air est traversé par le bourdonnement las des dernières guêpes. Les feuilles touchées par le froid des nuits commencent à se dessécher, et sur le sol, creusé d’ornières, où traînent des reflets de cuivre pâle, j’aimais lire dans mon ombre déjà allongée l’indication que nous entrions dans la saison du silence.

Un peu après le passage à niveau s’élève un petit bâtiment qui sert d’abattoir. Nous jetions, Paul et moi, un regard curieux au boucher qui, au fond de son repaire, aiguisait son couteau d’un geste innocent et plein de contraste avec sa face rasée et sinistre de moine espagnol. Au-dessus, il y avait toujours quelque milan, qui planait, qui glissait les ailes étendues sur les plaines vides de l’air, avec une grâce royale. Cela me distrayait de regarder la route où j’ai longtemps marché avant de la connaître. Passant indifférent, porté par elle, je croyais ne savoir que faire de mon loisir, et je ne m’aperçus pas de la façon insensible dont elle m’ensorcela. Me prit-elle par ces marécages qui s’étendent à droite, ces petites mares inertes, ces flaques d’eau morte ? Poison des marais ! Agréable et pernicieux malaise qui, depuis le jour où je le subis, me ramena souvent vers cette région désenchantée. Une sorte de langueur, quelque mollesse dans les jambes, un plaisir un peu rêveur et fatigué m’y retenaient, pendant que le soleil s’éteignait, que tout à mes yeux se faisait livide et prenait une expression d’extrême découragement. Qu’y avait-il là de subtil, d’équivoque et de si puissant que j’en ressens encore l’influence aujourd’hui ? Pourquoi cet accord intime entre ce lieu et mon être ? Quand je croyais que le pressentiment ne m’avait pas effleuré, je me trompais. Ma disgrâce présente, c’est ici qu’il en fallait voir le signe, le présage, dans ce léger étourdissement, cette absence d’énergie, cet état mol et lâche qui m’empêchaient de m’éloigner. Mes forces faiblissantes me suggéraient une image de mon destin que mes yeux infirmes n’ont pas su discerner. Car, c’est le mal déjà installé en mon être qui se complaisait au milieu de ces sables, de cette réduction de lagune, d’où montait vers moi, avec une odeur sournoise d’eau corrompue, un enveloppement perfide de maladie et de mort.

VIII
DERNIER JOUR A DAVOS

Je quitte Davos, c’est décidé. Colline, consulté, approuve le choix que j’ai fait de Val-Roland, petite station d’été, si calme, si reposante l’hiver, petit plateau ensoleillé qui surplombe la vallée de la Nive, sur la ligne de Bayonne à Saint-Jean-Pied-de-Port. Paul m’écrit : « Va pour Val-Roland ! J’en suis. » Nous devons le prendre à Bordeaux, au passage. C’est demain que nous quittons Davos.

Voici donc mon dernier jour de cure dans cette galerie. Les stores sont à demi baissés. Il fait tiède, bien qu’on soit à la fin d’octobre. Le paysage des cimes, les détails des maisons, des routes, des prairies éparses devant moi, toutes choses que je ne voyais plus, se recolorent sous mon regard. Je suis doucement ému. Ce temps délicieux et la sensation que demain je ne serai plus là m’amollissent le cœur. Je réalise enfin mon souhait et je le regrette un peu.

Quand j’ai dit à mon voisin, l’ingénieur italien, que nous partions, il ne voulait pas le croire :

— Comment, vous partez ! L’air de Davos qui vous fait tant de bien ! Ce n’est pas possible !…

Le professeur russe qui nous entendait se récria :

— Vous partez ! Allons donc ! En pleine cure ! Où serez-vous mieux qu’ici ?

Sandos s’est levé. Il m’a pris familièrement et presque affectueusement par le bras :

— Ne partez pas. Vous n’êtes pas guéri. Restez donc ; restez avec nous.

« Restez avec nous ! » C’est ce qu’ils me demandent tous gentiment, en ajoutant que je vais leur manquer. Courtoisie des paroles ! Comme elles me touchent ! Comme je suis sensible à ces protestations sympathiques ! Ces compagnons, ces camarades d’épreuve, les reverrai-je jamais ? Ils m’étaient à peu près indifférents d’hier, et, parce que je vais les quitter, ils me deviennent presque chers.

Certainement, je m’étais un peu attaché à eux sans m’en douter, comme je m’étais attaché à cette galerie, à ce lieu, à ces tièdes après-midi salubres et dorées. Mon regard attendri embrasse ces choses. Je me laisse pénétrer par elles. Ce n’est pas assez que tout se recolore sous mon regard ; la pureté de ce ciel, la paix, l’ampleur, la beauté de ce qui m’entoure me sont comme une révélation. J’oublie l’ennui des longues journées, ma nostalgie des contrées méridionales, mes sensations d’exil. Tout ici, aujourd’hui, me semble aimable et me retient.

C’est que, sans doute, pour exciter toute notre sensibilité, pour éveiller notre attention totale, pour nous émouvoir pleinement, il n’est en toutes choses que deux moments : celui où elles commencent, celui où elles finissent. Rien n’égale la lumière de la première et de la dernière fois.

Et puis, il semble que tout ce que nous allons quitter, que nous ne reverrons plus, s’ouvre jusqu’au fond et nous livre un aspect ignoré, une beauté non découverte ou méconnue. Tout ce que nous perdons, notre âme le rappelle, voudrait le ressaisir. Combien d’objets médiocres et qui nous ont déçus se changent en merveilles dans le moment qu’ils s’éloignent de nous ? Les êtres doués d’un peu d’imagination surtout sont dupes de ce jeu cruel qui fait qu’une chose se rapetisse dès que nous la possédons, et grandit dès que nous ne l’avons plus.

« Ne partez pas ! Restez encore ; restez avec nous. »

Doux écho persistant des paroles que je viens d’entendre ! Étendu sur ma chaise longue, la causerie de mes voisins me trouve distrait et un peu triste. Je songe : « Comme je suis bien là ! comme je m’y plais ! » Et, demain, je n’y serai plus ; je n’y serai plus jamais. Faut-il partir ? Ai-je raison de partir ? Que faire ?

Mélancolie des départs ! Doux malaise ! Perplexité délicieuse !

Et ce cœur lourd que je connais si bien ! Car s’il est quelque chose que je connaisse bien en moi, c’est mon cœur ; et pourtant, je ne connais pas toute ma tendresse. Si l’homme qui m’est le plus antipathique courait un danger sous mes yeux, hésiterais-je à lui porter secours ? Si l’être que je crois haïr le plus venait me tendre la main avec sincérité, avec simplicité, saurais-je lui refuser la mienne ? Comme il faut peu de chose, un simple mot, un sourire de paix, un geste affectueux pour que mes rancunes tombent ! Enfant, écolier, quand j’avais à me plaindre d’un de mes camarades et que je m’excitais à le détester, n’entendais-je pas une petite voix intérieure qui me disait : « Va, mon bonhomme, prends de fiers engagements envers toi-même. Cela n’empêchera pas qu’à la première occasion tu seras heureux de lui prêter ton dictionnaire ou de l’aider dans sa composition d’histoire. » Je me reprochais comme une lâcheté d’être si tendre. J’en étais désespéré. Et tendre je suis resté.

Jamais je n’ai pu me lasser de mes amis, quoi qu’ils m’aient fait. Je les aime jusqu’à en être dupe. Telle de mes façons d’agir à leur égard est contraire à mes intérêts, je le sais, risque de leur déplaire et en tout cas ils ne m’en sauront aucun gré. Mais c’est la seule que me dicte la pure affection, et alors que m’importe !… Ma part de chance, ainsi, par fractions, je m’en suis dépouillé à leur profit. Je vois cela très clairement, je me le dis et je le fais quand même. Quelle force me conduit, plus douce, plus persuasive, plus puissante que la raison ! Je n’ai jamais su résister à cette impulsion naturelle qui me porte à aimer.

Parfois, ma mère me dit : « Tu n’es bon qu’envers ceux qui te plaisent. » Cela prouve que je ne suis pas meilleur que la plupart des hommes : Dans la dure vie quotidienne, avec ses heurts et ses conflits, c’est une faiblesse que de se montrer trop sensible, trop perméable ; et le garçon le plus doux peut être amené à se défendre. Mais jamais je ne me suis senti moi-même, jamais je n’ai retrouvé ma vraie nature comme dans la confiance, l’abandon, l’amitié.

Je ne puis entendre le récit d’une belle action, non pas retentissante et glorieuse, mais simplement d’un acte de bonté, de pardon ou d’amour, sans me sentir l’âme enivrée. Le dévouement, le sacrifice, tout ce qui est généreux, chevaleresque, retentit en moi et me soulève d’allégresse. Le grand homme que j’admire, je l’aime avec transport, si je découvre que quelque chose bat dans sa poitrine. D’avoir surpris, à certaine noble minute, le visage bouleversé d’un homme que je croyais insensible et sec, quel élan me porte vers lui !… Que de fois me suis-je senti léger, léger et le jour m’a-t-il paru embelli, parce qu’une chose juste concernant des êtres que je ne connaissais point et que je ne verrais jamais venait de s’accomplir ! Et, parce que d’un geste brusque j’avais éconduit un pauvre, ne m’est-il pas arrivé d’être triste ?

Ah ! tendre ! tendre ! Il y a longtemps que j’en ai pris mon parti. Sur ce cachet que je porte à mon doigt, n’ai-je pas fait graver cette devise : Je ne crains que mon cœur ?

Autour de moi, on parle ; on me parle ; et je continue d’être distrait. J’assiste pour la dernière fois à la féerie du jour, en ce lieu. Je suis la marche insensible de la lumière qui décline. Pour quelques instants encore la chaleur prolonge mon bien-être. Demain, je prendrai ce train, qui, si souvent, emporta ma pensée. Dans deux jours, je serai plongé dans l’atmosphère douce et ouatée de la côte basque. Déjà, je me vois installé dans une petite maison, semblable à cette maison rose, si paisible, si charmante que nous avons découverte dans un jardin planté de lauriers, un matin, avec Paul, en revenant des bois de Fagos. C’était en janvier, par un de ces chauds vents du sud qui apportent à ce pays toute la parure et tous les parfums de l’Espagne. Le soleil, mieux qu’un regard de femme, nous engourdissait l’âme et répandait sur les choses son enchantement silencieux. La chaux blanche des fermes éblouissait, tandis que les arbres sans feuilles disaient que c’était l’hiver et qu’ailleurs, vers le nord, dans les villes, les gens allaient enveloppés de fourrures et rentraient vite dans les maisons où il y avait du feu.

Je me souviens que nous étions sur la pente d’une colline. Devant nous, cette petite maison rose se dressait solitaire et si pleine de charme au milieu de ses lauriers. Un homme, assis sur une marche du perron, jouait un air de flûte à son chien accroupi. Il leva la tête et nous vîmes un visage barbu et pâle d’où sortait un de ces regards impressionnants, comme on en surprend parfois chez ceux qui n’ont pas longtemps à vivre. Ce fut tout. Ce n’est rien et ce souvenir m’est resté. Il m’émeut, non pas à cause de cette matinée trop belle, trop voluptueuse, trop enivrante ; mais parce que cet homme barbu c’est moi désormais, parce que cette petite maison de solitude et de mélancolie, c’est la mienne. Je me vois à Val-Roland, enveloppé par la même lumière, pareillement résigné, voué aux mêmes distractions, et levant sur les passants ce regard douloureux qui prend congé de la vie.

L’heure a marché. La journée s’achève. Déjà les prairies qui s’étendent à ma gauche se sont assombries. Maintenant, c’est la pelouse du jardin, et c’est ce talus gazonné, et c’est le petit balcon de ce chalet là-bas qui, tour à tour, se déparent et s’éteignent. Dans un incomparable silence, la merveille quotidienne se défait une fois de plus. Je vois se dédorer la cime des sapins, puis la pente de ce toit. Les tuiles, enorgueillies quelques heures par la lumière, sont retournées à leur humilité. Lentement, le soleil rappelle à lui ses rayons et reprend exactement tout ce qu’il a donné. Il ne néglige rien, ni l’éclair de cette feuille, ni ce reflet qui se croyait oublié, ni surtout la tiédeur qui tombait sur notre visage et sur nos mains. Il a tout retiré, et, à mesure qu’il se retirait lui-même, les zones d’air qu’il cessait d’éclairer se sont refroidies subitement.

Alors le paysage ressemble à un homme qui sort d’une fête et dont le visage, tout à l’heure embelli par la joie, vieillit soudain, enlaidi par la fatigue.

Maintenant, comme chaque soir, la galerie se vide.

— A tout à l’heure. Nous nous reverrons.

Chacun s’en va et nous demeurons seuls, ma mère et moi, une dernière fois, ici, pendant que la nuit entreprend son œuvre. Elle aspire graduellement la lumière, la dissout, la décolore, la décompose, en fait ce mélange neutre qui est le crépuscule, l’absorbe encore, la recouvre par des couches successives, l’engloutit. Tout a sombré. Nos visages se sont effacés. Et je respire cet air, si vif, d’une fraîcheur de source, qui, mieux que celui du jour, me dilate la poitrine. Que de fois étendu comme aujourd’hui, la tête un peu renversée, dans une attitude pleine de patience, j’ai cru, à son contact plus rude, sentir s’éveiller en moi des énergies qui triompheraient du mal !… Que de fois je me suis imaginé, en m’attardant ici, que chacune de ces gorgées de nuit salubre s’en allait, dans la nuit blessée de mon être, élargir le champ de la vie !…

Ah ! que de fois j’ai compté guérir !…

IX
ARRIVÉE A VAL-ROLAND

Ma mère et Paul se sont arrêtés pour des achats à Bayonne. Ils prendront le train suivant. Me voici seul. Je regarde avec émotion, par la portière, le doux et tiède paysage basque, avec ses arbres à demi dépouillés, ses montagnes rousses, son visage d’automne et ses ombres.

Ombre des branches sur les maisons, ombre des wagons immobiles sur des voies de garage, ombre vivante d’une carriole qui court sur la route, ombre paresseuse des fumées sur les toits…

— Val-Roland !

Me voici arrivé. Je ne l’avais vu qu’une fois, ce village, au cœur de l’été, insupportable de chaleur, empli d’une foule de gens venus de Bayonne, vrai public de train de plaisir. Aujourd’hui, la solitude lui restitue son charme. Je le connais à peine et ses traits, pourtant, me sont familiers et chers, tant cette route, ces maisons sont parentes de celles qui connurent les meilleurs instants de ma vie. Il fait le petit soleil que j’aime, un petit soleil rêveur, discret comme ces lampes qu’on baisse pour plus d’intimité, quand les étrangers sont partis. Combien me touche sa douceur ! Par quoi l’éclat morne de la route et son faible rayonnement m’émeuvent-ils à ce point ? Elle semble éclairer, non par reflet, mais par elle-même, l’envers de mes pas, de telle sorte que j’ai l’air d’avancer sans bruit, sur de la lueur de veilleuse. D’où vient qu’il suffit d’un certain éclairage pour que mon âme éprouve cette langueur étrange ?…

Je ne me suis pas occupé des bagages. Ma mère et Paul s’en chargeront. Je me dirige tout de suite vers le chalet que nous allons habiter et dont je sais à peu près l’emplacement. J’écoute, par instants, se détacher les feuilles mortes qui tombent sur le sol comme autant de petites mains défuntes. Un peu de vent les soulève, les fait se heurter avec un bruit léger de papier froissé et, sous les pas, elles s’écrasent avec ce craquement sec qui rend l’âme triste.

Une colline se dresse à droite de la gare. Elle ressemble à la hauteur de Béthanie qui domine Saint-Jean-de-Luz, en face de Ciboure. Je découvre bientôt la Nive nonchalante dont la petite sœur, là-bas, s’appelle la Nivelle. Voici les bois de Fagos qui vont rejoindre Ascain où j’aimais autrefois, avec Paul, aller entendre par les matins d’automne le bruit sourd et espacé de la cognée des bûcherons. Voici la grande et seigneuriale allée de Val-Roland plantée d’ormes et de platanes trois fois centenaires. Les rares passants que j’ai croisés ne se hâtaient point. Quelques désœuvrés du village, accotés à un petit mur, regardent sans paroles couler l’eau de la rivière. Un chien étendu à la lisière d’un champ dort de tout son cœur. Et les clôtures basses des jardins disent la sécurité confiante de tous, le bon accueil à l’étranger.

Figures maigres au profil noble ! Faces rasées et antiques coiffées du traditionnel béret ! J’aime ce petit peuple fier et rude dont le côté sédentaire et le côté aventureux viennent des deux aspects qui se partagent sa vue : l’éternelle immobilité de la montagne qui conseille le repos, l’éternel mouvement de l’Océan qui conseille le voyage. Ainsi s’explique que, dans le moindre hameau de ce pays, on rencontre des hommes qui sont allés aux Amériques, mais qu’on n’en saurait trouver qui connaissent leur propre continent. A ceux qui regardaient l’espace, l’Océan ouvrant l’horizon a dit : « Viens », et ils sont partis ; à ceux qui tournaient les yeux vers l’intérieur des terres, la montagne barrant la route a dit : « Reste », et ils sont restés.

J’ai trouvé facilement le chalet. Il est au centre d’une sorte de petit carrefour et se nomme Martinenia. Un large balcon longe sa façade au midi, où donne la pièce qui sera ma chambre. La propriétaire parle peu, et je m’en félicite. J’ai roulé un fauteuil sur le balcon. C’est là que je mettrai ma chaise longue. Je laisse le soleil m’envahir les jambes. Soleil rêveur ! Jamais je ne me lasserai d’être enchanté par toi ! Ta tiédeur sur mes genoux m’amollit tout l’être, et j’aime le lac d’ambre que tu répands sur le parquet. Soleil d’ici, comparable à nul autre, enveloppe-moi, pénètre-moi, dissous mes pensées et glisse-moi dans l’âme une sorte de paix triste et de doux fatalisme. Fais que je vive sans inquiétude et sans espoir. Enlize-moi. Rends-moi pareil à ces désœuvrés de tout à l’heure qui ne pensent pas, qui ne parlent pas, qui, les jambes lourdes de paresse, regardent couler leur lente vie avec l’eau de la rivière !…

Je contemple à mes pieds la grande allée de Val-Roland. Je me sens bien. La façade lumineuse d’une maison voisine a quelque chose de vieillot et de charmant avec ses volets fanés. Je goûte l’heure, le lieu, l’air engourdi du village. Douceur d’être là, nonchalance de la Nive, silence de l’allée, feuilles mortes !… Et comme il fera bon voir tomber le soir sur ce balcon, le soir couleur de souvenir !…

X
JAVOTTE

Il y a peu d’étrangers à Val-Roland, en cette saison. Ceux qui ne craignent pas d’y passer l’hiver, les malades, réfugiés dans une dizaine de villes, s’ennuient. Aussi se lie-t-on vite. Ma mère a fait quelques relations, et j’entends parfois, dans la journée, passer des jeunes filles que j’ai à peine entrevues et qui s’arrêtent, sous la fenêtre, pour demander :

— Comment va M. Gilbert ?

Ma mère leur répond :

— Pas plus mal. Ça va tout doucement… tout doucement.

Ce sont Mlle Laure, qui est là pour sa jeune sœur aux bronches délicates ; Mlle Anita qui accompagne sa tante souffrante. C’est aussi, c’est surtout, Mlle Javotte, qui habite Val-Roland toute l’année.

L’admirable voix qu’a Mlle Javotte ! Quel timbre grave, profond et doux ! Quel rire velouté ! Quelle gaieté ! Quelle hardiesse ! Quelle puissance neuve, ardente, aventureuse ! On ne saurait l’ignorer. Mlle Javotte est partout. Nous achevons de déjeuner dans la salle à manger qui est au rez-de-chaussée. Elle frappe à la fenêtre. On lui ouvre. Elle franchit la barre d’appui avec une intrépidité d’amazone ; et voici que sa présence, son éclat, son rayonnement animent l’air morne de cette petite pièce, trompent un instant notre mélancolie. Puis, elle s’en va, reconduite par Paul dont la moustache dissimule mal un sourire de contentement et de mystère.

Cette jeune fille est singulière. Elle plaît par son visage éblouissant, la force de vie, la sève violente qui sont en elle, sa grâce, son bruit. Mais je suis frappé surtout de retrouver en elle quelque chose de l’air de ce pays, je ne sais quoi de romantique qui tient parfois au timbre si grave de sa voix, ou bien à sa chevelure qui a les tons cuivrés de l’automne, ou bien plutôt à ses yeux ombragés dont le regard est tendre et passionné comme un chant dans la nuit.

Elle a dit à ma mère :

— Je sais que les malades sont capricieux ; mais quand M. Gilbert éprouvera le besoin d’être distrait, car il doit s’ennuyer seul, toute la journée, eh bien ! je viendrai passer l’après-midi avec lui. Est-ce que cela ne le fatiguera pas trop ? J’aime tant les malades !…

Mlle Javotte aime les malades. Quand elle a égayé celui-ci, fait la lecture à celui-là, ou de la musique chez un troisième, on la voit presser le pas dans l’allée de Val-Roland, car elle est attendue encore à la villa Suzanne ou à Beauséjour. Cela ne l’empêche pas de se promener entre deux visites avec Paul. Olive, la fille de notre propriétaire, m’a confié, dans le plus grand secret, qu’on les avait surpris comme ils sortaient, très émus, du petit bois d’Aïssoa. Mais Olive ne sait rien garder.

Quand Paul rentre le soir, coloré par le grand air ou le plaisir, nous nous retrouvons habituellement dans la salle à manger, au coin du feu, en attendant le dîner. Une atmosphère intime, protégée contre le dehors, fait vivre les petits bruits du soir. Le pas d’Olive, qui aide au service de la maison, ébranle les verres, qui tintent sur la table. Cela se mêle à la petite voix de la lampe, au feu qui respire, au léger froissement du journal que lit Paul.

Il lit ou fait semblant de lire. Il y a, en lui, comme un triomphe intérieur, une joie sournoise que décèle, parfois, le feu de son regard. Mais se sent-il observé, aussitôt il éteint ce regard, comme on baisse les lampes d’une fête clandestine, pour ne pas attirer l’attention des curieux.

De Javotte, jamais il n’est question entre nous et, précisément, l’application qu’il met à ne pas prononcer son nom le signale mieux qu’une confidence.

J’ai envie de lui dire : « Tu exagères… Ne vois-tu pas que tu découvres ton aventure par ta maladresse à la dissimuler ? Ta discrétion excessive est une indiscrétion, car le silence est parfois plus révélateur que la parole. »

Je me contente de sourire. Il se sent deviné et ne s’en affecte pas. Il a fait son devoir de galant homme et n’a rien à se reprocher. On se met à table. La joie qu’il contient veut se répandre, se dépenser. Il taquine Olive :

— Olive, qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ? Raconte un peu…

Elle répond avec un regard agressif et un petit sourire fourbe :

— C’est à vous plutôt qu’il faudrait demander ça…


En ce moment, il est cinq heures ; le soir vient. Un jeune chat de velours blanc et noir, qu’Olive m’a donné, miaule pour sortir de ma chambre ; et comme ma mère, sur le balcon, ne l’entend pas, grimpé sur la toilette qui est près de la porte, il tente, d’une patte incertaine, d’en atteindre le bouton, car il a remarqué que c’est là le secret qui donne la liberté.

Mlle Javotte passe. J’entends sa voix chaude qui demande :

— Comment va M. Gilbert ?

— Comme tous les jours, il n’y a pas grand changement.

La voix chaude et grave se récrie :

— Comment, ça ne va pas mieux ! L’air de Val-Roland est si pur, si doux ! il faut le distraire, ce malade. Il faut le distraire !

Et moi, au fond de ma chambre, j’éprouve une sorte d’irritation contre moi-même. N’ai-je pas tort, vraiment, de ne pas aller mieux ? Les autres malades, par leurs progrès, récompensent de leurs soins ceux qui les aiment. Mais moi ! Il n’y a rien à tirer de moi. Je suis le mauvais élève qui lasse ses maîtres et qu’on abandonne à lui-même, là-haut, tout au bout de la classe. J’ai l’âme humiliée et découragée d’un cancre.

Ma mère m’a rejoint. Elle a délivré le chat. Elle me demande :

— Tu es bien ? Tu n’as pas froid ? Il fait meilleur dehors que dedans.

Elle a pris un menu ouvrage. Nous demeurons un moment sans paroles. L’approche du soir endort peu à peu nos pensées. Ainsi se passent mes journées monotones, mes journées longues et désœuvrées de malade. Étendu sur ma chaise longue ou couché dans mon lit, je vois couler des heures qui ne m’apportent rien. Mes seuls événements sont les bruits familiers que j’attends, que je reconnais, qui me sont une douce habitude. C’est le pas de ma mère, le matin, quand elle se lève et que je la suis, au delà du couloir qui nous sépare. Je sais qu’ici, elle passe un peignoir, que là, elle prend ses épingles pour ramasser à la hâte ses cheveux. Voici que sa main tourne le bouton de ma porte et qu’elle vient s’informer avec son visage inquiet et si tendre de la façon dont j’ai passé la nuit. Pas de Paul, qui se hâte vers un rendez-vous, qui remonte chercher un objet. Bruits de la maison, bruits du village, bruits sous la fenêtre. Trompette du boulanger, son étouffé, par du papier, d’une pièce de monnaie qu’on jette à un pauvre sur la route, bruit élastique et flasque d’une pierre qu’un gamin lance dans la rivière. Bruits familiers, chers bruits qui suscitez tant de mouvements dans mon âme attentive, depuis la mélancolie songeuse où me plonge le cri rouillé des contrevents qu’on ouvre au soleil, dans la maison voisine, jusqu’au chant du pâtre qu’amplifie l’écho de la montagne, à l’heure d’ombre où les voitures de Biarritz s’en retournent et jettent une lueur tournante au plafond de ma chambre !…

Heure d’ombre où nous venons d’entrer insensiblement et qui enfante autour de nous tout un petit monde mystérieux. La fenêtre ouverte donne l’impression d’une oreille qui écoute, tandis que, par la porte que ma mère a laissée entre-bâillée, la lampe de l’escalier envoie dans la chambre un rayon qui hésite comme un regard indiscret.

A ce moment, m’étant tourné vers ma mère, je vois remuer ses lèvres.

— Tu pries ?

Elle me fait un signe de tête affirmatif sans s’interrompre. Mais comme j’ajoute :

— Crois-tu que ta prière parvienne à son adresse ?

— Écoute, me dit-elle ; tu me dis là une chose que j’ai entendue bien des fois au début de mon mariage, quand la malheureuse guerre allemande me sépara de ton père. Il était à l’armée de Chanzy, sans nouvelles de moi qui étais restée dans Paris investi. Les lettres des Parisiens partaient chaque semaine au moyen de ballons qui passaient au-dessus des lignes prussiennes. Chaque fois que je voulais écrire, il y avait là quelqu’un qui me disait à peu près ce que tu me dis aujourd’hui : « Est-ce que vous croyez que les lettres parviennent à leur destinataire ? » Eh bien ! quand, la guerre finie, je revis ton père, il me gronda : « Pourquoi ne m’as-tu pas écrit ? J’avais un camarade qui recevait régulièrement des nouvelles de sa femme ; et moi, rien. » Alors, j’ai bien regretté d’avoir écouté les conseils de ceux qui veulent tout savoir. Vois-tu, les prières, c’est un peu comme les lettres qu’au temps du siège on confiait au ciel. Qui peut dire si elles ne parviennent pas à leur adresse ?

Je n’ai rien répondu. Que pourrais-je répondre ? Elle se remet à prier, tandis que le soir, partout, dilate le silence. C’est l’instant où un peu de rêve pénètre sous tous les fronts. Il ne fait pas encore nuit. Une lueur cendrée règne sur le village. Attirée par elle, je me suis levé pour venir m’accouder au balcon.

Qu’à l’aide de ces faibles mots qui se sont refroidis en touchant le papier, on regarde avec moi le tiède soir tomber sur Val-Roland. Ce n’est plus le bref crépuscule de Davos où se respire je ne sais quel austère devoir. Ici, la vie est molle et voluptueuse, comme sous un ciel toscan, et morne comme elle doit l’être à Pise. Mais ce qui la sauve de toute fadeur, ce sont mille caprices du climat, l’étourdissante féerie de ses vents de sud qui changent jusqu’à l’éclairage du soleil, ses bourrasques vite évanouies, quelque chose de sournois, de violent, une démence endormie qui se réveille parfois. Et ces montagnes brunes et velues, d’un aspect dur et volontaire, que l’heure emplit d’une sombre méditation, empêchent qu’on imagine un paysage plus lyrique et plus fatal.

Car la lumière, le silence, la torpeur, le sommeil de ce pays ne sont que les accents secondaires de sa physionomie. Sous son apparence la plus paisible, une ardeur sourde se dissimule, un feu intérieur couve et, dans ses veines chaudes, circule un peu d’Espagne, un peu d’Afrique. La main qui a mélangé les éléments de sa beauté l’a voulue pleine de contrastes. D’où ce charme étrange qui a sur quelques âmes une action si puissante. Ainsi, depuis que ce sol m’est familier, dans la plus belle saison, aux heures les plus éclatantes et les plus lumineuses, c’est avec un sentiment poétique et grave que j’ai, bien des fois, retrouvé sur le velours de la plus chatoyante prairie comme un peu de soir et d’automne qui persiste, qui plane et que l’été ne parvient jamais à dissiper, quelque chose de fané, de terni, une infortune si noble, un appel d’une tristesse si intense que quiconque en a été remué l’emporte dans sa mémoire pour, de loin, quand il l’évoquera, en tressaillir encore. Au creux des montagnes, au fond des vallées, dans la moindre dépression de terrain, je ne sais quelle ombre s’allonge, funèbre, que je n’ai pas vue ailleurs, une ombre qui fait irrésistiblement songer au destin et au tombeau.

Et ici, ce soir, autour de moi, dans Val-Roland qui s’assoupit, voici bien la part de cimetière qui me convient, l’atmosphère de pitié tendre la plus propre à m’adoucir l’angoisse de l’adieu. On sent, dans l’air, quelque chose d’analogue au poignant renoncement du médecin qui, lorsqu’un malade est perdu, conseille qu’on ne lui refuse plus rien.

La nuit descend avec une calme solennité. Une voix, dans une ferme lointaine, appelle : « Dominica ! » d’une façon prolongée et inquiète, comme si celle qu’on appelle était perdue. La voix se tait, et l’on n’entend plus rien que les faibles bruits d’une petite fille qui chantonne dans l’ombre et d’un chien qui boit dans un seau oublié. Alors, pour ennoblir le soir, une cloche, lentement, se met à tinter.

XI
SUR LA MORT

Le docteur qui me soigne depuis mon arrivée à Val-Roland est venu aujourd’hui et, tout en m’auscultant, il m’a demandé :