NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; l’image a été placée dans le domaine public.

ALBERT

par

Louis Dumur

MDCCCXC


ALBERT


AUTEUR:

La Néva, poésies,
Saint-Pétersbourg: Ancienne Maison Mellier;
Paris: Albert Savine.


POUR PARAITRE:

Lassitudes, poésies.

LOUIS DUMUR

ALBERT

PARIS

BIBLIOTHÈQUE

Artistique & Littéraire


MDCCCXC



ALBERT

I

L’INITIALE DÉVEINE

Fantoches, vous qui, durant les insomnies, voletez étrangement autour des prunelles fiévreuses, contez à celui qui ne craint ni l’extrême, ni le choquant, ni l’absurde, ni l’ironique, ni l’incohérence des actes, ni la disproportion des pensées, contez, sans éloge ou blâme, la décevante vie d’Albert.

Du reste, sous toute chose, formule saint Thomas d’Aquin, gît le réel.

En une minime cité de province, plus malsaine qu’immorale, plus stérilisante que perverse, où l’existence avait des longueurs particulières, de spéciales somnolences que ne soupçonnent point les vraies villes, point la pure campagne; en une sous-préfecture maussade, flasque, incolore, gluante, solitaire et confite en soi, prétentieuse et banale, chaste jusqu’à l’espionnage, inconsciente, naïve, burlesque, ignorée des humains et les ignorant; en une moyenne bourgade vulgairement située sur l’inévitable affluent aux ondes grisâtres, aux grèves grisâtres clairsemées de grisâtres roseaux, vague église gothique, pont restauré; en un de ces trous administratifs et mornes, dont le nom provient d’une ancienne peuplade des Gaules mentionnée dans César; en un de ces marécages de la sottise, végétaient, monotones et bouffis, son père et sa mère.

Ils l’eurent—lui—troisième, quatrième ou cinquième enfant d’une nombreuse famille, procréé à son heure, en son jour, dans son numéro d’ordre, tranquillement, béatement et suivant les laisser-aller passifs de la bourgeoise providence. Ils l’avaient appelé Albert, parce que son parrain s’appelait Albert et que sa bonne tante maternelle s’appelait Albertine.

O confiance!

Ainsi il naissait parce qu’il naissait, sans raison, sans cause appréciable qui expliquât pourquoi il naissait à cette latitude, sous ce méridien, dans cet endroit, pourquoi il naissait de ces petits commerçants plutôt que de gros industriels, plutôt que d’un banquier, ou que d’un bandit, ou que d’un baron, ou que d’une actrice, pourquoi il naissait catholique et non pas calviniste, turc, disciple de Zoroastre, indou, païen, même adorateur du grand Lama, pourquoi il naissait avec ses vices et ses qualités, au lieu de différents, pourquoi il naissait, enfin!

Il n’avait rien d’extraordinaire qui le distinguât du commun des nouveau-nés: ses chairs pendillottantes, ridées, rouges, son nez camard, ses yeux grêles, ses bras et jambes difformes qui bougillaient impondérés, sa tête ridiculement anormale, sa bouche édentée qui sans cesse s’écarquillait pour glapir les vagissements ... il n’était ni plus laid, ni plus beau que les autres hommes—moins laid, peut-être,—c’était un homme. Mais s’il avait déjà pu réfléchir (la réflexion semblait pourtant habiter ses plaintes précoces), c’eût été justement de cela qu’il se serait lamenté: d’être homme.

La bête, la plante, le protoplasma qui éclosent trouvent à la sortie de leur œuf, de leur germe, de leurs éléments, une nature assez bienveillante, qui, si elle ne leur fait pas oublier les douceurs du non-être, incline, du moins, à ne pas leur gâter le sort par de trop viles insuffisances, par de trop sauvages imbécillités. Ils jouissent, sans autre travail que celui de leur propre et libre développement, des irradiations de la lumière, des nourritures du sol, des exquisités de l’air et des liesses de la chaleur. La sensation les sert sans leur nuire. L’idée ne leur incombe que dans les limites de la contemplation. Quelques-uns, sans doute, sont esclaves: mais ils ne le sont que par leurs rapports avec l’homme. Ils meurent accablés par l’âge ou de mort subite; et pour ceux qui inspirent la pitié, les compagnons de l’homme, tout ce que la science a de ressources s’applique à leur escamoter les souffrances du trépas et l’appréhension d’être dévorés.

L’homme, au contraire, vaincu d’avance sous les horions de son destin, condamné à l’accablement partiel ou total de ses volontés les plus chères, pétri dans la misère, la nudité, l’inquiétude, surmène son énergie pour des buts qu’il n’atteint pas; rongé d’ambitions, toutes légitimes, puisqu’elles sont ses besoins, depuis l’ambition de manger, jusqu’à celle de régenter le monde, il vogue d’espoir en espoir et tombe de désastre en désastre; son sang épuisé, ses tissus étiques couvent les miasmes et les pustules, et son âme est le siège de maladies morales, d’autant plus violentes qu’une relative santé du corps leur laisse plus de loisir pour se développer; il ne peut se soustraire à ce fatalisme, et, malgré l’éternelle illusion, perdant à mesure qu’il vieillit son courage et sa vigueur, qu’exaltait jadis sa nostalgie d’assouvissement, il se révolte, il maugrée, il reconnaît Arimane comme son maître, et il est obligé d’inventer une vie future pour se consoler de celle dont il est le jouet.

De là cet axiome:

Les races inférieures s’épanouissent, l’homme se fane.

Et, nuit et jour, Albert criait.

Sa mère, pour l’apaiser, déboutonnait généreusement sa poitrine mûre et lui donnait le sein.


II

PREMIÈRE LUEUR DE RAISON

De ce lait maternel il eût fallu beaucoup plus, pour faire du rétif nourrisson un mortel docile ou résigné.

La rebuffade lui était innée.

Déjà, ses yeux considéraient les objets avec plus d’hésitation que de curiosité, et, avant même de pouvoir les nommer, comme autant d’ennemis il s’en fallait de peu qu’il ne les redoutât. Les mines arides de son entourage éveillaient, à ses premiers regards, des velléités circonspectes et peureuses. Singulières, les rêveries muettes qui composaient sa pensée en formation s’attardaient sur ces répulsions éprouvées. Il suspectait la lumière du matin de ramper par la vitre jusque sur son berceau pour voir ses paupières clignoter douloureusement; la charrette cahotant dans la rue de dégringoler, assourdissante, lui casser la tête; l’interminablement maigre crucifix, là-bas, dans le coin, ce long corps efflanqué sur le prie-Dieu, de méditer l’effroi à le fixer ainsi de ses orbites immobiles; et de vouloir l’horripiler les baisers gras dont ne cessaient de le couvrir, avec des mots bêtes, le père, la mère, les frères, les sœurs, la cuisinière et toute la clique répugnante des connaissances.

On lui apprit à marcher et à causer.

Certes, ce fut un soulagement de n’avoir plus à subir ces bras qui le portaient de chambre en chambre, à la promenade, au lit, à l’office, qui le plantaient sur des genoux pointus, le ballottaient de ci, de là, et dont il ne pouvait se passer. Il se servit de ses jambes pour quelquefois s’enfuir hors de la maison, se perdre dans quelque jardin, dans quelque faubourg, au risque de la verge. Quant au langage, s’il connut vite l’usage de deux ou trois substantifs, il s’en abstint volontiers et préféra le geste, plus sobre, plus rapide, plus expressif. Mais, dès qu’il ne s’agissait pas de réclamer pain, soupe ou polichinelle, aussitôt qu’il y avait idée à émettre, jugement à poser, il n’était pas rare qu’il trouvât des paroles imprévues, qui surprenaient parce que, peu enfantines, elles dénotaient d’anormales dispositions.

Il crût de la sorte.

A vrai dire, la raison n’avait pas encore jailli en une de ces étincelles crépitantes, qui ébouriffent d’aise ou de détresse les parents décontenancés. Elle germait cependant. Durant d’ineffables heures, Albert contemplait l’univers ambiant, comme s’il eût voulu en respirer l’essence et s’en instruire. Il s’acclimatait abondamment à ces nouveautés, ou plutôt il tentait de s’y acclimater: car s’il y eût réussi, il les eût acceptées à la façon des autres hommes, sans critiquer, dévotement. Or, observant avec cet esprit—inexpérimenté, sans doute, mais exempt de préjugés, puisque, à ce moment, presque rien n’y avait été mis, offrant ainsi table rase aux phénomènes—un accès de raison ne devait pas tarder à éclater, fût-ce le seul, avant la corruption fatale engendrée par les désirs vitaux.

Condisciple du premier âge, qui l’enchâsse d’innocence, toute pétrie d’ingénuités, pourtant d’autant plus pure qu’elle a moins été troublée par l’existence, qu’aurait été la raison, sinon une vue soudainement évidente, par divination, par coup de théâtre, une irrésistible vue du vrai philosophique, déduit simplement, théoriquement, mathématiquement de prémisses découvertes tout à coup?

La raison: clarté de l’intelligence sur les choses, abstraction faite du sentiment et des instincts.

Un vieux curé, podagre, marmiteux, cacochyme, ratatiné comme un bout de parchemin, ridé comme une pomme brûlée, avait pris Albert en affection. Grave et cérémonieux, l’enfant venait boire le café au lait avec lui, sur sa terrasse haut perchée, d’où l’on dominait la petite ville et l’alentour mélancolique des champs. Le vieux curé le faisait asseoir dans un fauteuil trop gros, où il enfonçait jusqu’au ventre, et lui donnait des gâteaux à grignoter, tandis que, le chef branlant, il l’incitait par de bénévoles questions à s’intéresser à mille brimborions de science et de morale, au moyen desquels il se figurait le façonner pour l’avenir honnête homme et consciencieux citoyen.

Nulle pédanterie, vraiment, mais une crédulité pieuse et de touchantes superstitions en ce qu’il lui disait du grand ordre qui règne ici-bas, des harmonies de la nature, du roi de la création et des oiseaux chantant des louanges sur de jolies branches vertes, par un beau soleil. Que le globe était bien installé, bien admirable, bien construit dans son indulgente imagination de vieux curé! Comme tous les mignons pantins manœuvraient délicieusement entre les doigts de l’excellente cause suprême! Le brave ecclésiastique s’attendrissait, mouillait des mouchoirs, pleurnichait en y songeant, tout en grattant ses articulations, dont les raideurs lui arrachaient parfois, au milieu de ses enthousiasmes, de piteux gémissements.

«Vois» disait-il «cette atmosphère si lucide, que l’œil perçoit, au travers, à de considérables distances! Réfléchis que nous aurions pu être entourés de ténébreux voiles, comme les habitants de Londres quand il fait du brouillard, ou plongés dans l’opaque étendue des ondes, comme les poissons. Quel merveilleux spectacle que celui de l’araignée tissant sa toile pour prendre des mouches! Remarquant le misérable insecte, Dieu, en son infinie et prévoyante pitié, lui donna le fil. En haut, en bas, tout conspire au bien. Si les continents n’existaient pas, les eaux envahiraient toute la terre; si les eaux n’existaient pas, la terre serait complètement à sec. Partout se devine la main céleste du meilleur des souverains. Le lion dans les déserts trouve la chair succulente de la gazelle, la gazelle trouve l’herbe de l’oasis, l’oasis trouve le sable qui l’entoure et sans lequel elle ne serait plus oasis, le sable trouve la sécheresse, et la sécheresse produit ce vent chaud du midi qui fleurit les orangers sur la côte de Nice. Tout s’enchaîne suivant une indissoluble suite de bénédictions, et, depuis le dernier des grains de poussière, jusqu’à toi-même, mon petit ami, tous les êtres ont leur part à ce magnifique et copieux festin, qui s’appelle la vie.»

A ces discours, prononcés d’une voix émue et tremblotante—avec le mouchoir rouge qui allait et venait et ponctuait longuement les phrases, avec aussi les contractions pénibles et les involontaires plaintes—Albert ne répondait ordinairement que par de rares signes de tête ou d’équivoques monosyllabes. Le vieux curé avait-il raison de prôner ainsi l’universelle symphonie? Il ne le savait pas précisément, mais il se doutait que cette apparente beauté, si tant est qu’elle existât, ne devait guère s’obtenir sans de louches perturbations et de latents vices. Il n’avait encore ni vu beaucoup, ni appris grand’chose, mais le peu qui dans sa cervelle était venu se nicher suffisait à fomenter la délétère kyrielle des incertitudes. A la maison, chiens, chats, parents et enfants étaient plus souvent de mauvaise humeur que de bonne; on y entendait gronder, quereller, tempêter, japper, miauler, larmoyer, et l’on y sentait de vilaines odeurs; le repas était mal cuit, il y avait des indigestions; ni liberté, ni fantaisie, mais des devoirs et une continuelle abdication de soi. Au dehors, le pavé boueux, les boutiques sombres, le passant rébarbatif. Rien n’indiquait cette joie tendre et salutaire célébrée par le vieux curé. Des corbillards emmenaient les restes.

«A quoi rêves-tu, mon petit ami?» s’avisa d’interroger un jour le bonhomme.—«A rien» répondit Albert.

Mais, comme le magister n’en démordait pas et voulait lui tirer les vers du nez, fébrilement, un ressort aux lèvres, sans même prendre garde aux friandises étalées sur son assiette, il s’écria:

«Hélas! monsieur le curé, l’atmosphère si chargée de nuages ne me cause aucune satisfaction, et je plains bien plus les mouches que je n’admire les araignées. S’il n’y avait pas de lions, les gazelles seraient heureuses, et s’il n’y avait pas de gazelles, l’herbe de l’oasis ne serait pas mangée; l’oasis n’est qu’une mince consolation du désert, et le vent du midi serait bien plus agréable, s’il n’engloutissait pas les caravanes. Le revers de ce qui vous plaît me déplaît excessivement. Nulle part, le bien ne répare le mal. Si celui-là vous frappe, celui-ci m’étonne. J’observe et je vois que tout travaille, sans relâche, sans repos, pressé par une incompréhensible nécessité. On croirait que tout court après un futur qui ne devient jamais le présent, mécontent de l’heure actuelle, espérant mieux. Mais, tout meurt. Puisque tout meurt, à quoi sert de vivre? C’est se donner beaucoup de peine pour rien.»

Le vieux curé se redressa sur son séant, désorienté, lâchant, dans sa stupéfaction, sa pipe d’écume qui tomba sur la pierre et se brisa.

«Malheureux Albert!» murmura-t-il.

L’enfant riait, inconscient de la grande portée de ses paroles, presque glorieux du scandale.

«Alors?...» demanda le vieux curé avec l’air de chercher une conclusion.

—«Alors, je trouve le monde inutile» dit Albert.

Le vieux curé ébaucha un signe de croix, qui fut interrompu par une douleur.


III

POURTANT ALBERT PREND LE MONDE AU SÉRIEUX

Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, quoi qu’on suppose, de quoi qu’on se targue, l’instinct demeure, et, le plus fort, domine les théories, les contredit et les accule.

Quoi qu’on fasse, rien ne l’efface: car il est greffé par d’innombrables cultures ancestrales, héréditaires et naturées. Quoi qu’on dise, on l’attise: car on reconnaît en des vocables sa vitalité, et le combattant, on l’excite. Quoi qu’on suppose, il dispose: car une hypothèse autre que lui le rend évident et détermine sa victoire. De quoi qu’on se targue, sa réalité nargue: car elle se fait sentir à chaque heure, à chaque minute, à chaque seconde, implacable comme une loi, comme un arrêt, comme une condamnation.

Déjà, de petits orgueils taraient les franchises de ce rare cœur. Ce monde «inutile» lui paraissait l’être moins, venant à réfléchir qu’il s’y trouvait. Des ardeurs, point d’ailleurs extraordinaires, agissaient en lui et forçaient ses moelles au désir. Désir de quoi? désir vers où? Désir inachevé des luttes, désir vers l’espoir, désir en lequel s’amalgamaient les imaginations d’enfance, qui peignent chez les plus graves avec de rutilantes et infatuées couleurs, et les latentes élasticités de nerfs et de muscles qui croissent, se développent, cherchent l’espace et s’émancipent. Le soleil, quand il brillait, versait de chaudes pluies stimulantes. La victuaille quotidienne gonflait d’alimenteuse et substantielle sève les vaisseaux écarlates du sanguin réseau. Des joies s’épanchaient au contact de mille riens: images d’Epinal, chevaux de bois, contes bleus, pêche aux écrevisses. De très nettes rivalités entre camarades recélaient le presque voluptueux frisson du combat. De curieux mystères à éclaircir, des ignorances à sonder, devinées, mais imprégnées encore de doutes, des attentes, des explorations commandaient l’intérêt et palpitaient. Albert ne pouvait échapper à l’instinct de vivre.

Pourquoi n’aurait-il pas vécu?

Nullement plus mal que les autres, en somme! Une intelligence mieux que commune, d’indiscutables supériorités prenaient jour en lui; on le distinguait, on le citait. Fréquemment, il lui arrivait de recevoir des compliments, qui faisaient ampoule à son amour-propre et chatouillaient sa sensualité vaniteuse. Il n’était ni bossu, ni boiteux, ni manchot, ni faible, ni délicat, ni sujet aux rhumes ou aux rages de dents. De corps et d’esprit, c’était bien. En ce qui concerne la fortune, certes, son père ne possédait pas le Pactole: mais eu égard à tant de faméliques qui, formant de grosses masses au sein des nations barbares et civilisées, détiennent les bas-fonds des sociétés, Albert eût eu tort d’être plaint. A tout peser, sa portion était congrue; il pouvait se croire parmi les privilégiés.

Il faut penser qu’un ressort étonnant joue au centre de tout biologique individu. Il faut calculer que bien des circonstances et de longs laps sont nécessaires pour parvenir à user, fausser, casser ce ressort. D’où, clairement, la conséquence appert que, malgré la raison, malgré le bon sens, Albert dut, téméraire, se décider à faire figure au monde et à s’enrégimenter dans la parade des fatuités.

Aux après-midi sèches, il coiffait son chapeau marin (le bleu ruban portait en lettres dorées un nom dont il rêvait: «le Vainqueur») et, le nez aux brises, l’œil agile, rôdait. Les enseignes appendues attiraient ses réflexions: «charcuterie», «étude», «ferblantier». Dans la charcuterie, de grasses salaisons roses se dandinant découvraient un horizon de pensées. Le porc saigné pour fournir à la consommation devait avoir coûté quelque somme; or, cette somme était, sans doute, minime en comparaison de celle que retirait le charcutier de son débit. Justement, le charcutier, rose et gras comme sa marchandise, la large barbe blonde en éventail, les manches de chemise retroussées sur ses bras épilés, s’affairait à l’intérieur, découpant, tailladant, environné de pratiques. Il encaissait, il devenait riche. Empli de respect, l’enfant s’enthousiasmait pour le commerce, et, complaisamment, songeait à de gigantesques charcuteries. Devant l’étude, nouvelles méditations. Là trônait un avoué, un avoué corpulent, débordant, suintant, flanqué de trois clercs, au milieu d’un chaos de cartons, de dossiers et de parchemins. Toute la ville rampait à ses pieds; il était mêlé à tout, connaissait tout, dirigeait tout. Son énorme voix grasseyante passait à volonté aux inflexions câlines les plus mielleuses. Elle amadouait, alléchait, affriandait, amorçait, appâtait les moins dociles. Clients d’entrer, clients de sortir: des sieurs bombés, des favoris sentencieux, des moustaches cirées, des femmes. Un éblouissement frappait Albert; sans oublier le charcutier, l’étude s’imposait à son admiration. Plus loin, un tintamarre d’objets, des éclats, d’assourdissantes sonorités: l’industrie encombrante et tapageuse accaparant le trottoir. D’ouvrières suées s’essoraient en ferveurs de travail, mouvementées et rudes, farcies de violences brutales à la poursuite de l’existence. Les blouses braillaient l’apothéose du labeur. C’était donc bien important, le monde, que les foules y peinaient si passionnément! Contemplant leurs poils mouillés, leurs creuses rides, Albert béait. Et au continu roulement de ces activités, il convoitait, ému d’émulation, sa part dans le grabuge, se promettant même d’en emporter une des bonnes.

A l’instar d’un simple qui en un parterre pour la prime fois s’installe et suit, fasciné, la comédie. Son obtuse cervelle qu’illusionne la scène, trébuche dans le leurre des fables représentées. Il les opine sérieuses: assiste horriblement aux conciliabules du traître avec sa lame, scandaleusement aux séductions du suborneur de la vierge, comminatoirement aux outrages de l’ennemi envers le drapeau de la patrie, dolemment aux plaintes susurrées par l’amoureux transi, jovialement aux cocasseries que prononce le mari déçu, narquoisement aux amphibologies de la marquise et approbativement aux tirades du personnage probe. Il interrompt. Il prend fait et cause pour l’un ou pour l’autre. Peu s’en faut qu’il n’escalade la rampe et ne donne tête baissée au fort de l’action. Il veut, lui aussi, revêtir un costume, mettre ses airs, s’empanacher et décocher aux oreilles une brasillante et tintinnabulante phrase.


IV

JACINTHE

Dans la mesquine ville de province où, lymphatiquement, s’en allaient les jours avec une morose indolence, sans être comptés, et tranquilles, tracassés seulement par des cogitations dont personne ne se doutait, habitait en même temps que lui, de quelques mois plus âgée, une pâlotte fillette qui était sa cousine et dont le nom de Jacinthe le berçait d’une harmonie de tendresse.

Parfois, quelque soir bourgeois de dimanche, après vêpres, ayant au bras son épouse, de l’autre main traînant sa famille sur ses talons, grave, digne, rigide, le verbe sobre, les sourcils calmes, foncièrement intègre et juste, le père d’Albert, à pas ni trop lents, ni trop brefs, se dirigeait du côté de la demeure du père de Jacinthe.

«C’est mon frère» disait-il alors de sa voix rare; «nous lui devons une visite.»

Ils arrivaient, grimpant les uns derrière les autres l’escalier en tire-bouchon. En haut, une grande pièce sombre les recevait, vieille de la solennité des ans, tendue d’antiques et défroquées tapisseries, meublée de bahuts, de fauteuils sculptés, de gothiques tables à pieds de chimère. Le jour n’y entrait que purifié des trop vifs rayons par les lourdes ampleurs de rideaux. Un tableau, si obscur que l’on avait peine à discerner de rouges robes d’homme sous des chapeaux sanglants, immense et solitaire, en face de la cheminée, pendait. Les flammes, quand le bois brûlait, en hiver, le coloraient de leurs reflets en forme de langues. Tous se taisaient involontairement, après avoir pénétré. Lointaine, une sonnette. Ils expectaient, perdus en le bruit de ce tintement.

Bientôt, une porte s’ouvrant dans la paroi, livrait passage à un personnage court et voûté.

«Mon frère, vous êtes bien bon de venir me voir, avec ma belle-sœur et tous vos enfants» disait-il en reconnaissant, après avoir ajusté des lunettes, ses visiteurs.

Les deux frères se donnaient respectueusement l’accolade. Puis, les salutations achevées, le maître du logis s’esquivait, pour revenir, quelques instants plus tard, en compagnie de sa femme et de sa fille.

«Jacinthe, présentez vos compliments à vos cousins et cousines.»

Et tandis que les adultes s’appesantissaient sur une longue et ennuyeuse conversation, à l’autre bout de la salle pleine d’ombre, d’abord intimidés, ensuite—quoique sans jamais fuir tout à fait la sorte d’effarouchement inspirée par le lieu—prenant peu à peu confiance, jouaient les enfants.

Fine comme une hermine quant à sa taille et à ses bras doucereux, si délicatement frappée de visage que les plus touchants masques eussent paru grossiers auprès de ses fragiles lignes, précieuse des limpidités suaves qui n’appartiennent qu’à l’azur, au cygne et au rêve était Jacinthe. Son cou sortait de la guimpe excessif de blancheur, continuée aussi blanche à toute la figure, sauf des marbres bleus autour des yeux et sur la diaphanéité du front. Cendrées et incertaines les boucles de sa tête épandues aux épaules baignées. Les expressions mobiles flottaient ainsi que d’argentines ailes et d’énigmatiques voiles, séraphiques. En chacune de ses gracilités, des parfums d’huiles, de conciliatrices grâces. Ses mots s’envolaient sur des sourires charmeurs, qui les transmettaient avec pénétration. Dans cette vétuste serre sensitive délébile cultivée, l’inquiétude d’un contraste naissait entre la petite aux alliciantes candeurs et les hautes dominations de l’appartement.

Albert la respirait telle que se respire la fleur préférée et troublante. De réminiscences il la suivait, si, rentré au fade chez soi, il laissait les absorptions contemplatives ravissamment l’extasier. Et chaque nuit, avant de s’endormir, des apparitions d’elle et des bruissements de ses paroles hantaient les courtines chuchoteuses.

Savait-il même pourquoi?

Le sentiment éclos peu à peu s’accroissait en une innocente création. Il n’eût pu être taxé que des plus pures fraîcheurs des aurores; les virginités printanières du cœur y frissonnaient du frissonnement dont frissonnent les commençantes verdures poignant, frileuses, sous l’écorce encore hiémale, à l’haleine d’un zéphyr presque algide. Papillotant aussi comme le papillon qui papillonne, à peine issu du ténébreux cocon, sur les plaines d’esparcettes, et, dans la neuve lumière, hésite et frémit.

Albert savait-il même le nom de l’amour?

Mais, en était-ce?

Août revenait, torpide. Le jour de la Saint-Hyacinthe, l’enfant osa (seul il y avait pensé) grimper l’escalier en tire-bouchon et pénétrer dans la grande pièce sombre. Un bouquet aux mains, il se présenta. «Mon oncle» dit-il, «s’il m’était permis de voir ma cousine ...»

—«Elle est malade.»

Néanmoins, on l’introduisit dans la chambre où, emmaillotée de couvertures, malgré la chaleur, sur une chaise longue, la petite reposait. Ses yeux aux iris dilatés envahissaient extrêmement son teint si pâle. Des maigreurs élégantes et tristes s’accentuaient à ses joues. Belle d’une beauté non habituelle et d’une morbidesse captivante, elle semblait une moisson de lis couchée—humides très peu des atteintes prochaines d’une imperceptible défleuraison.

«Jacinthe» dit Albert en s’approchant sur la pointe des pieds, «je vous apporte des jacinthes pour votre fête ...»—Elle éleva sur lui ses souriants regards, qui l’enlacèrent de remerciement et de gentillesse. «Ces jacinthes me sont très agréables» dit-elle en répandant, de ses doigts mièvres, leurs érubescences sur les laits de ses coussins.

Enchantement des choses futiles! Une adoration s’insinua et remua l’âme impressionnée d’Albert. D’inconnues sensibilités en son sein s’accumulèrent, le gonflant d’une intempérance extraordinaire de plaisir. Rien, jusqu’à ces moments, n’eût fait prévoir ces émotions éprouvées. A quelle attraction inouïe cédait-il, sans cause précise sinon Jacinthe: et, celle-ci, était elle-même nommée en un intime aveu?

Au fort d’un silence plein d’aspirations retenues, la petite, comme obéissant à un caprice, mais à un caprice saturé d’exquises pensées, amena son ami sur elle d’un geste subit autour du cou.

«Embrassez-moi!» voulut-elle dans un murmure.

Albert déposa sur sa lèvre un baiser qui ne quitta jamais sa mémoire. Au toucher de cette peau satinée et déteinte, de vifs battements surprirent ses tempes et provoquèrent une espèce de subtil vertige. Il ne fit que l’effleurer, car les enfants sont exempts des notions charnelles et ne connaissent de l’amour que ce qu’en connaissent les caresses ingénues des sylphes. Cependant, toute sa substance tressaillit, de même qu’au contact d’un fluide, où il est plongé, un organisme; et une lente ambroisie le noya.

«Nous nous marierons ensemble» lui dit-il après ce baiser.—«Oui» répondit solennellement Jacinthe.

Alors, il perçut une ambition nette, lucide, claire, au milieu du fouillis confus de ses précédents essors: épouser Jacinthe lui parut être le but formel de sa vie. Un bonheur incomparable en résultait, et une invincible audace pour y tendre.

Quelques jours après, on enterrait Jacinthe, morte d’un épuisement de constitution. L’agonie, pointillée de légères souffrances, avait un peu contracté ses traits. Aspergé d’eau bénite et sous un marmottage de prières, le menu cercueil descendit dans la fosse ouverte; et les pelletées de terre, sonnant sur la caisse, symbolisèrent le dédaigneux oubli des vivants par la disparition totale du corps dont ils se débarrassaient.

De désespérées larmes jaillissaient deux à deux et dégringolaient le long des joues d’Albert.

C’était sa première ambition qui venait d’être anéantie, comme une bulle de savon brillamment enluminée, sur laquelle a soufflé le hasard.

Son père, le voyant pleurer, ne soupçonnant point que des attaches de cœur avaient été brisées, lui dit, peut-être pour le consoler:

«Ne pleure donc pas ainsi! Jacinthe est fille unique: tu hériteras.»


V

L’ÉCOLE

Albert avait dix ans.

C’est, en somme, le seul âge où l’on puisse raisonnablement être heureux: à neuf la conscience n’est pas assez développée pour que soient jugées et notées distinctement les sensations par le cerveau; à onze, c’est l’acheminement vers la puberté, cette chute de l’ange qui devient brute. A dix ans, au contraire, tout festonne, tout s’égaye, tout est concord, et, pourvu que les parents aient eu la sagesse de laisser inculte une intelligence que ne souilleront que trop tôt l’instruction, les livres, les hommes, qu’ils n’aient ingurgité à leur patient ni alphabet, ni calcul, ni grammaire, ni rhétorique, ni beaux-arts, ni usages de la société, ni préceptes pour se tenir à table, ni syntaxes latines, ni gouvernantes anglaises, que l’enfant soit ignare comme un crustacé et n’ait encore vécu que pour les drues prairies ensoleillées et les hautaines forêts nigrescentes, c’est à peu près l’insouciance et peut-être la félicité, si tant est qu’il soit possible de prononcer ce mot à propos du ridicule bipède qui s’est mis, on ne sait pourquoi, à pulluler sur la planète.

Albert, né en France, se trouvait malheureusement la proie de l’éducation.

Une bâtisse d’aspect malséant et sordide, aux murs usés, flétris, crasseux de renfrognements et de gronderies, où chaque pierre, suppurant, engendrait une désolation, était le tabernacle sacré voué par l’Etat au culte du Jéhovah moderne.

Sur les orthodoxes autels, les sacrificateurs, pontifiant, égorgeaient cent et cent victimes. Ils officiaient au rite des formules consacrées, répétant les dévotions conformes, psalmodiant les credo. Les alleluia satisfaits et spécieux montaient baignés d’encens. Devant d’omnipotentes reliques liturgiquement se prosternaient des génuflexions et des hommages. Les grâces et les bénédicités à des saints innombrables se récitaient. Une multitude de dogmes anciens et récents rivalisaient de divinisme et de quia absurdum. Hors cela, point de salut! Autour de ces idoles ventrues, de mirobolantes bayadères chorégraphiaient leurs pas sentencieux. C’était l’exaltation intarissable des arbitraires conventions du siècle, la parfumée fumée au nez des anthropomorphiques et soi-disant découvertes lois, le bigotisme intellectuel et scolastique, le génie décrété, mesuré, pesé et servi tout chaud par petites tranches aux catéchumènes ahuris. Autant d’abécédaires, autant de sacerdoces. Nulle part ailleurs, ce fanatisme sous prétexte de libre arbitre! Les théogonies, les talmuds, les béguinages, les hagiologiques édifications s’enchevêtraient, se mêlaient, se combinaient, se pétrifiaient pierre philosophale à l’usage des adeptes et des ouailles. O massorètes! ô rhéteurs! D’où vînt la manne, de quel ciel germanique, classique ou cabalistique, elle était aussitôt dévorée, digérée, assimilée. L’Antéchrist du scepticisme avait beau se lever et accourir du sein des inconnaissables, il était refoulé à grands coups de syllogismes, et les arguments le réduisaient en poussière. Toutes les sciences et toutes les lettres formaient les colonnes corinthiennes et les ogives et les coupoles du temple majestueux et colossal. Des cathèdres de tous les styles descendaient les divers articles de foi comme une stérile pluie aux prétentions fertilisantes. Conclaves et sanhédrins faisaient chorus. C’était là que l’on montrait dépouillé de voiles le grand Abracadabra! La plus autoritaire des religions et la plus orgueilleuse—puisqu’elle n’a d’autre base que le pédantisme humain—régnait sans conteste en cette pagode: l’Université.

Nullitas nullitatum!

La première fois que l’on mit Albert en présence d’un texte, il éprouva cette surprise désagréable, qui le frappait à chaque occasion nouvelle de hasarder un pas dans les domaines de l’inexploré. Quelle folie avait saisi un mortel de laisser en termes barbares à la postérité des appréciations dont nul n’avait que faire, et des récits dont le plus drôle était même incapable de dérider un Auvergnat? Quelle folie plus folle encore saisissait à leur tour des contemporains d’épeler ardument ces antiquailles, dont le sens paraissait peu clair et dont la véracité semblait douteuse? L’humanité était-elle assez intéressante pour que, non content de l’actuel spectacle, on fouillât dans son passé?

Arma virumque cano Trojae qui primus ab oris...

Eh bien! quoi! Ces armes, ce guerrier, où, morbleu! leurs exploits pretintaillés touchaient-ils l’examen? Où le plaisir d’ouïr leurs ronflants et charivaresques gestes? Qui s’inquiétait que ce roman eût existé ou non? Un emballé de plus ou de moins sur la terre: la belle équipée! Et ces rivages—aujourd’hui déserts—de Troie, dût-on savoir qu’autrefois, dit-on, ils étaient florissants? Un silence éternel n’eût en rien nui.—Ah! la nuit!

Si une langue parlée par des ancêtres éveillait à peine chez Albert une curiosité, ce n’était plus que du dégoût que lui inspirait un idiome barbouillé par des étrangers. Au-delà d’une frontière, serait-il un changement à ce que l’on voit autour de soi?—Nul.—Qu’un rustre s’avisât de nommer Fuchs ce qu’il désignait renard, la bête n’en avait pas un poil ajouté à la queue, pas un gloutonnement supprimé au museau. C’étaient, là comme ici, les mêmes élucubrations, les mêmes maladresses, les mêmes charlataneries et les mêmes turpitudes. Alors?

Certes! tout ce qui concernait l’histoire de l’homme sur le globe n’ameutait en lui que les froideurs et les réserves; il lui suffisait de la petite ville, pour laquelle, sans doute, il avait parfois des inclinations et des jalousies, cependant que, dans le fond, il méprisait. Les guerres, les politiques, les bassesses et les vilenies, il les retrouvait—en moindres proportions, mais identiques—à ses horizons journaliers. Une femme battait son mari: n’était-ce point la même chose que l’Eglise de Rome matant le monde? Un chien se faisait-il écraser par une voiture, cela reproduisait l’invasion des Goths passant sur le corps de la civilisation. Deux mioches se claquant sur la place publique ressemblaient à s’y méprendre au combat de Pharsale entre César et Pompée.

La géographie semait en d’autres parages les fleuves, les montagnes, les bourgs et les casemates dont il avait des échantillons.

La zoologie décrivait chez les animaux les morphes, les économies, les appétits et les besoins dont il se sentait lui-même l’objet.

Quid novi?

Albert se voyait presque forcé de répondre: Rien.

En définitive, les mathématiques seules offraient des perspectives aimables et pertinentes. L’idéale exactitude qui les composait avait d’immuables et infinies transcendances, où le catégorique représentait l’immatérialité de l’entendement et le nécessaire automatisme du concept. L’écolier éprouvait une joie craintive à déduire les prédéterminations inexorables contenues en leurs triangles fatidiques. Il les estima pour leur noblesse et pour la pure beauté de ces rapports, qui ne s’adaptaient à rien de concret.


VI

LES ANNÉES STUDIEUSES

Albert n’en fit pas moins ses humanités avec la plus têtue des applications.

Car, s’il lui arrivait de critiquer l’enseignement, ce n’était ni par paresse, ni par irritation du travail, ni par aucune des fastidiosités communes aux inintelligents: mais il pressentait des lacunes considérables dans les satisfactions données par l’Etat aux esprits; et de ce que dans maint cas celui-ci ne fût peut-être point coupable, la faute, retombant entière sur la science, ne lui paraissait que plus cruelle ou plus sotte.

Tempête tortueuse en les dévoyés replis de sa pensée.

La société, cependant—prise pour ce qu’elle était, c’est-à-dire telle que l’avaient façonnée les péripéties du développement humain—voulait et réclamait de ses membres une éducation aussi obligatoire qu’arbitrairement conventionnelle. Chacun, sous peine infamante, devait s’y soumettre; chacun devait s’étendre sur ce niveleur lit de Procuste, d’où il se relevait uniforme et moulé. Le sort de celui qui n’y passait restait incompatible avec les manifestations civiles: soit méprisé, s’il y avait insuffisance, soit incompris, s’il y avait originalité. Nul autre chemin n’était meilleur que la grande route tracée—bien qu’elle se trainât en des lieux inutiles, en des palus stagnants, en des landes désertes, bien qu’elle se perdît sur des sommets arides et dans d’obscures fondrières, bien qu’elle fût parcourue par une détestable et dépitante foule de remorqués et d’imbéciles—pour voyager vers un avenir à la fois certain et lucratif, propice aux ambitions, donnant droit de cité en les diverses carrières qui conduisent aux honneurs et aux richesses.

Voilà pourquoi—sage malgré une tournure d’esprit qui le poussait aux témérités—Albert consacra sa jeunesse aux études reçues, qu’il voulait tout d’abord épuiser.

Du reste, en s’acharnant à pénétrer dans l’intime des initiations proposées, il surprit un charme: le charme de classer une acquisition, indépendant de l’ineptie ou de la curiosité de celle-ci.

Il érigea de la sorte un monument, où il n’y avait point encore, sans doute, de matériaux fournis par lui, mais où les moindres pièces de l’architecture pédagogique se trouvaient aux places déterminées: depuis les soubassements grammaticaux et nomenclateurs du langage, jusqu’aux superfétatoires volutes de la rhétorique et du style, depuis les grossières assises des globes et des atlas, jusqu’aux arabesques décoratives des causes qui suscitèrent les peuples et précipitèrent leurs décadences, depuis les fondations profondes de la physique déduisant la totalité des phénomènes du mouvement hypothétique d’une hypothétique substance, jusqu’aux infiniment bariolées mosaïques des conchyologies et des anatomies comparées.

A l’issue de ses classes, il savait tout ce que peut savoir un adolescent.

Il avait en ses hexamétriques pérégrinations suivi le dolent Publius Maro, vécu de ses dactyles et sucé ses spondées, admirant comme il fallait la reine de Carthage s’offrant en holocauste à l’amour dans les embrasements de son palais, le vénérable Anchise retrouvé aux enfers et le

Tu Marcellus eris....

Il avait épousé les querelles de l’exact et vindicatif Flaccus, des odes passant aux épodes, et s’arrêtant à éplucher les phrases, les mots, les syllabes de l’épître aux Pisons. Il avait glosé le scrupuleux Annæus et le farouche Titus Carus. Il avait appris par cœur l’éminent Tullius. Il avait lu l’auteur des Annales, l’auteur des Décades, l’auteur des Fastes, l’auteur des Commentaires, l’auteur des Vies, l’auteur de la Pharsale, l’auteur de la Marmite, l’auteur de l’Eunuque, l’auteur des Parentales, l’auteur des Satires et l’auteur du Moineau de Lesbie. Il avait expliqué Coluthus, expliqué Athénée, expliqué Lucien, expliqué Plutarque, expliqué Denys, expliqué Diodore, expliqué Polybe, expliqué Thalès, expliqué Homère. Il avait épilogué sur Villehardouin, sur Montaigne, sur Ronsard, sur Nicole, sur Lamotte, sur Buffon, sur Châteaubriand, sur M. de Lamartine et sur le serment que Louis-le-Germanique prêta à son frère Charles-le-Chauve en 842.

Il avait fait des vers latins.

Il s’était promené dans tout le cirque immense des âges, assistant aux clowneries des siècles et aux déhanchements caricaturesques des époques. Il s’était instruit des pharaoniques cabrioles exécutées, comme entrée, par les dynasties égyptiennes sur l’arène encore intacte. Il s’était fait témoin de la jonglerie par laquelle les Hébreux dérobèrent une contrée, des tours de force qu’accomplit Cyrus pour se filouter un empire, des passe-passe de Cambyse et des facéties de Cyrus-le-Jeune. Il s’était soigneusement enquis des péripéties fanfaronnes où la pantomime grecque glissa, de cette pantomime elle-même, dont les plus minces rôles furent tenus par des chefs d’emploi grimaçant pour un rien et battant des entrechats en équilibre sur une aiguille. Il s’était rendu compte du décor romain, des trucs des deux triumvirats et du fabuleux fiasco de la machine s’effondrant. Il s’était mis aux premières loges pour les grandes parades grotesques du moyen-âge, où se mêlèrent en une charivarique bouffonnerie, prêtres, moines, écuyers, valets, seigneurs, sorcières, fous, soudards, mignons, ribaudes et croisés; pour les contorsions fantaisistes et mièvres de la Renaissance; pour la superbe pièce droite que produisit, aux applaudissements niais de l’univers, le matamore Louis XIV culotté d’azur; pour la Révolution sans culotte titubant avec des indécences de grosse femme sur un fond de feu de Bengale pourpre; pour le fameux dresseur Bonaparte montant en haute école son étalon, qui le culbuta, au plus beau moment, d’une ruade; pour l’intermède de singes imitant et ridiculisant les sauts de carpe antérieurs; pour l’hercule allemand faisant des effets de muscles à soulever des poids faux, et pour la troisième République présentant un âne en liberté.

Il s’était diverti de constater qu’en somme la représentation avait mal marché.

Quant à la nature, Albert l’avait envisagée sous toutes ses faces, dans tous ses aspects et suivant toutes ses transformations. Rien d’elle ne lui était demeuré étranger: ni tendresses, ni sourires, ni vindictes, ni démences, ni dépravations, ni bévues. La dépeçant en analyste et la synthétisant en contemplateur, il n’avait négligé que de se pourvoir d’estime à son endroit.

Ours, faucons, fourmis, vers, zoophytes, forêts, graminées et cryptogames, métaux, schistes, charbons et théorie des volcans, protoxides, sulfures, azotates, terrains quaternaires, électricités, réactions, un amoncellement de choses et d’êtres, de résultats et de causes—provenant d’où? servant à quoi?—dont il avait scruté jusqu’aux éléments, dont il avait atteint jusqu’aux axiomes. Et quoique ses inhérentes antipathies revinsent en chaque instant lui démontrer qu’entre ces connaissances et rien il n’y avait pas l’ombre d’une différence, il s’était cependant hissé de volonté aux cimes de ces inauthentiques monts, d’où la vue s’étend, dit-on, sur des étendues, presque sans bornes, de science.


VII

PARIS

Se sentant supérieur à la province, Albert vint à Paris.

Paris, centre du monde, pouvait lui montrer du neuf et lui ouvrir une voie.

Là seulement, ayant en main les complètes cartes, il jouerait à coup sûr et saurait choisir ses alternatives.

Il s’était à cela résolu, poussé par cet inextinguible besoin d’étreindre quelque chose de grand—Albert ignorait encore quoi—quelque chose qui flattât ses orgueilleuses cupidités vitales, quelque chose qui sérieusement captivât son héroïsme d’intelligence et de passion. Tant qu’en la petite ville, peu grouillante et peu sublime, il avait vécu, melliflument s’étaient écoulées les saisons à la préparation avide et obstinée de temps où tendaient en houle la foule de ses fallacieux désirs. Ceinte de dignité, luxueuse de prestance et de gloire, là-bas, avec des tuméfactions de splendeur, sous le ciel ardent, gonflait la cité des rêves. Là-bas, avait-il pensé, s’érigeraient, échafaudés hardiment, les monceaux épiques de ses destins: et, sur le trophée, il planterait—oriflamme—son sourire.

Outre ces hallucinations, d’autres puissants attraits l’adduisaient.

Parmi ces attraits régnait l’attrait du beau.

En chaque âme se traîne une traîne d’idéal, sainte, enjolivée, chérie, courte ou encombrante, prétentieuse ou modeste, suivant les génies ou les sèves, qui déborde parfois et qu’on coupe souvent, une traîne qui est la plus magnifique ou la moins sordide part de la robe dont se drapent les personnages humains: les imaginations y ont brodé des fantaisies fabuleuses, où s’évoquent en magiques chevauchées un million de nobles extravagances, de coloris surprenants, de bruyantes apparitions; ors, carmins, diamants, ciels, pétales, porcelaines, iris, festons, ogives, soies, marbres s’y emmêlent, et—par-dessus tout—la forme, la solennelle et divine forme.

Il comptait trouver à Paris l’idéal réalisé de la beauté.

Cette ville dont les livres parlaient en surprenants termes, qui depuis des siècles tenait dans l’intellect des hommes une si grande place, ce rendez-vous de tout ce qu’il y a d’illustre et de noble, ce berceau de l’art, ce lit unique de l’amour, ce dispensateur de toute lumière, de tout bienfait, de toute jouissance, cette cité vieille et moderne devait être un Eden éminent, la perfection, la grâce, la splendeur, le grandiose.

N’était-ce point là que s’étaient déroulées les plus tragiques, les plus émouvantes et les plus héroïques histoires?

N’était-ce point là que les royaumes, les républiques et les empires les plus merveilleux avaient fleuri?

N’était-ce point là, de l’aveu de tous, le joyau de la planète Terre?

Il arriva.

De la boue l’accueillit: car il pleuvait à Paris comme dans le plus obscur village de France. Des pavés graisseux et tumultueux. Il vit d’abord de grossiers chars, des tombereaux lourdauds et ignobles traînant avec bruit la vulgarité de matériaux. Un grouillement nauséabond d’humains louches et débiles constituait aux rues de triviales animations. Des gris visqueux de bâtisses trouant de cheminées le visqueux gris du ciel. Des trottoirs, des réverbères, des devantures, des cafés, des omnibus. Il fit des pas, passa plus loin, regarda encore, trouva la même chose. Rien de neuf: ce n’était qu’une exagération des villes connues. De grands édifices quadrangulaires, qu’il rencontra, portaient des noms vénérés et célèbres: tout cela était laid, laid, laid. Il franchit sur un pont disgracieux une rivière sale. Un oisif interrogé avoua que c’était la Seine. Des quais mornes et minables bordaient ce bourbier. Là-bas, une cathédrale lamentable succombait de honte sous le poids terrible d’une renommée fabuleuse. Ici, un palais—qui voulait être luxueux—attestait des origines antiques, et faisait dire: «Ce n’est que ça!» Une colonnade, une prétention à être quelque chose, s’allongeant, coiffée de pavillons—relativement moins infime que ce que l’on voit partout ailleurs, mais combien misérable en comparaison des œuvres du rêve!—s’étendait, témoin et travail d’une suite de générations: le Louvre! Furent aperçus des théâtres, des églises, des jardins, des places. Une perspective illustre, bornée par deux arcs de triomphe, la promenade des Champs-Elysées, gloire et panache de la ville, parut, à ses yeux chercheurs de magnificence, une mesquinerie et une pitié. Il parcourut vainement les artères les plus retentissantes et les plus connues. Nulle approbation ne sourit en son regard. Les musées, les monuments, les marbres, les bronzes, depuis l’obélisque rose, coquet débris d’une race ensevelie, jusqu’aux vases funéraires du Père-Lachaise, depuis les minarets clairs du Trocadéro, jusqu’au palais de Cluny, sombre et fouillé, se baignant d’un fouillis de feuillages, rien ne l’émut dans l’émotion cuisante de cette effrayante déconvenue. Sur un haut sommet il grimpa, pour embrasser d’un regard circulaire et malveillant le monstre. Paris tenait dans son œil. Au-delà même, il apercevait les collines de ce qui n’était plus Paris. Des toits, une mare de toits, d’une couleur horrible, de formes innommables, un flux de choses embryonnaires, des crottes houleuses tassées les unes contre les autres, avec des espaces, des trous, où bleuissaient des végétations; par-dessus, émergeant, mais ridiculement, un hérissement de pointes et de bosses, comme des bouts de bâton et de cailloux jetés au hasard par une main de garnement, et qui seraient restés plantés là. Une plaque grisâtre, cabolée, fragment de tôle enfoui dans la vase, représentait l’Opéra; les Invalides n’apparaissaient plus que comme un vieux chaudron de cuivre retourné; Saint-Eustache était une chauve-souris crevée et gisant sur le dos; les deux tours de Saint-Sulpice, dissemblablement fichées, semblaient, dans un coin d’ombre, les deux jambes crispées d’une grosse grenouille plongeant; une antique savate éculée, voilà ce que devenait le vaisseau de Notre-Dame: et Paris, c’était ce sordide étang où croupissaient ces détritus. Paris, à quatre-vingts mètres, ce n’était pas autre chose! Qu’on prît un ballon, et que, de la nacelle, le regard atterré contemplât fuir Paris, au bout d’une demi-heure d’ascension, Paris devait avoir disparu, rasé, anéanti, Paris, la grande merveille, l’ouvrage capital des hommes!

Alors, si Paris se trouvait un pareil limon, qu’étaient, sans doute, les autres villes célèbres du monde: Londres, Pékin, Moscou, Naples, Vienne, Genève?

De la merde.

Et depuis dix mille ans que l’homme peuplait la terre, voilà tout ce qu’il avait su faire pour la marquer de son génie! Depuis dix mille ans que ce roi des êtres taillait la pierre, construisait, forgeait, calculait, peignait, sculptait, pensait, le suprême de son effort se réduisait à avoir créé cela!

Misérable insecte, va!—Ainsi, toi, si apte à imaginer le beau, tu ne l’avais pas été à réaliser en une œuvre digne ces concepts que tu traînes dans ton cerveau comme un boulet! Ou plutôt—car il semblait possible aux moyens humains d’approcher infiniment plus près de la noblesse—ou plutôt, tu as eu peur de donner de trop grands coups d’aile, tu es resté dans les bas-fonds, n’osant t’élever aux merveilles de l’exécution hardie! Ainsi, il ne s’était pas trouvé un roi assez puissant et assez fou de splendeur pour jeter les fondements d’une ville architecturale, magnifique, parfaite, où tout fût combiné d’avance pour le charme de l’œil et la satisfaction de l’intelligence, où les maisons fussent prédisposées pour la glorification d’un même plan, où ce fussent des amoncellements de palais, de constructions sublimes, de jardins divins, où l’or s’alliât aux pierres précieuses en de superbes harmonies de couleurs; une ville où rien ne fût livré au hasard, mais qui fût composée comme un tableau de maître: sans ces compromissions honteuses avec les soi-disantes nécessités d’existence, avec l’industrie, le commerce, la médiocrité, la misère, qui étranglent les perspectives, flanquent un monument d’un ministère ou d’un magasin, une façade de théâtre d’un hôtel et d’une maison de rapport, salissent d’accointances infâmes les décors les plus recherchés, mettent des tables de café sur les asphaltes et dans les avenues des omnibus! Ainsi—à défaut d’un peuple capable de payer ce luxe—les nations ne s’étaient pas unies pour ériger sur la planète de leurs souffrances la Ville consolatrice et belle!

Paris était donc ce qu’il y avait de mieux!

Inutile d’explorer ailleurs: il fallait rester là.

Peut-être, en essayant de conquérir ce Paris, Albert en découvrirait-il le charme, et finirait-il, lui aussi, par le déclarer un paradis.


VIII

LE QUARTIER LATIN

Remis des émotions de l’arrivée, Albert—il avait alors dix-huit ans—loua une chambre, rue de Seine, et s’apprêta à mener la vie d’étudiant.

Une vie très sérieuse, une vie d’étudiant qui étudie.

Albert croyait que par le travail on arrive à tout.

Il fit vite quelques connaissances: des jeunes gens entre quinze et trente-cinq ans, qui fréquentaient diverses écoles et poursuivaient diverses ambitions. Aux restaurants, sur les quais pouilleux ou aux galeries de l’Odéon, devant les piles de livres, sous les ombres du Luxembourg, se nouaient entre deux plats ou deux poignées de main, d’indicibles conversations, où tenaient le monde, Paris et le quartier.

Les uns, ordinairement les vieux, étaient médecins: après avoir tâté de beaucoup, même de la vie, ils en étaient venus à n’éprouver plus d’intérêt que pour les viscères et les maladies du corps humain; ils réduisaient tout en diathèses, et divisaient les hommes en scrofuleux et en tuberculeux. D’autres, les juristes, qui compulsaient le droit des Romains, se préparaient à la politique la plus moderne de la France parlementaire, péroraient des heures et des heures pour embrouiller les questions, mettre le feu aux poudres et le tintamarre aux cerveaux, tout heureux du gâchis et fiers de leur impertinence. De troisièmes peignaient aux Beaux-Arts; des maîtres patentés leur apprenaient à faire une jambe d’après le Corrège, un torse dans la manière de Michel-Ange, des fresques à la Raphaël et de petits moutons comme Murillo: de talent personnel, ils ne leur en reconnaissaient point; en eussent-ils, qu’ils cherchaient à l’étouffer et mettaient leur gloire à faire de leurs élèves de très adroits pasticheurs. Il y en avait qui se nourrissaient d’astronomie, calculaient les éclipses à venir jusqu’en l’an de grâce 1.999.999, pesaient la lune mieux qu’une livre de pain, et toutes les fois que l’on parlait de queues, croyaient que c’était de queues de comètes. Ceux-ci, moisis par les bibliothèques, se plongeaient avec componction dans de vétustes manuscrits, illisibles, rongés des vers, et, derrière leurs lunettes, attribuaient une gravité immense à une recette de cuisine des moines du Ve siècle ou à un compte de ménage découvert sur un papyrus. Ceux-là, qui se prétendaient naturalistes, ne comprenaient pas qu’on pût s’occuper d’autre chose que de la forme probable du dynothérium et de la boîte cranienne du singe. Depuis ceux qui exploitaient benoîtement les cotylédons, jusqu’aux féroces dévots de la chimie, qui cherchaient une poudre dont un gramme fît sauter le globe, on passait par les algébristes, les mythologistes, les physiologistes, les droguistes, les harmonistes, les instrumentistes, les hellénistes, les criminalistes, les moralistes, les oculistes, les orientalistes, les anatomistes, les dentistes et les archivistes. Mais tous, quelque différents qu’ils fussent, se ressemblaient par un point: tous croyaient en leur étoile et tous étaient convaincus de leur génie.

Quoique déjà méfiant, Albert n’était pas loin d’être comme eux.

Ils venaient de tous les coins de la France, ces jeunes hommes qui peuplaient ce coin de Paris. Il y avait des Auvergnats, des Gascons, des Normands, des Provençaux et même des Parisiens. Ils venaient de tous les coins du monde: car les étrangers, Belges, Espagnols, Anglais, Russes, Grecs, Américains, Japonais, Nègres, confluaient en ce lieu célèbre pour s’y instruire de tout. C’était là la pépinière qui créait la génération future.

Albert s’attendait à quelque chose de grandiose, comme un vaste couvent d’une lieue carrée, abritant des milliers d’intellects d’élite.

Il fut surpris de trouver un quartier presque banal, habité soit par des gandins plus rapprochés du crétinisme que d’aucune autre des facultés de l’âme, soit par de simples écervelés qui mettaient à se pocharder et à brailler des couplets de café-concert un singulier plaisir, soit par de pauvres hères qui s’épuisaient en d’ingrats labeurs d’intelligence et qui réussissaient le plus souvent à s’atrophier, abrutis dans leur spécialité. Quelques rares, seulement, semblaient doués. Mais, au-dessous d’eux, quelle tourbe profonde d’impérities!

Or, plus l’incapacité était grande, plus grande était la présomption.

Et à voir les succès qui couronnaient parfois les fronts les plus vides, on pouvait hardiment croire que les hommes ne sont estimés qu’en raison de leurs prétentions.

On trouvait, chez la plupart de ces candidats à la grande fanfaronnade des vocations libérales, une naïveté qui les rendait encore plus grotesques. Indépendamment des illusions qu’ils savaient se faire sur leurs mérites, ils en avaient d’étranges sur l’importance de leurs sciences et de leurs arts, sur le rôle de ce qu’ils appelaient magnifiquement «la civilisation» et dont ils se croyaient les représentants attitrés, les fils élus. Cette «civilisation» les faisait tous délirer. Ils en avaient plein la gueule. Et leurs gros yeux de méridionaux roulaient, ou leurs yeux nuageux de Germains se dilataient, en prononçant ce mot. A les entendre, on se demandait s’ils aideraient vraiment tant soit peu au développement de l’humanité, ces futurs avocats, ces futurs juges, ces futurs fonctionnaires, ces futurs politiciens, ces futurs charlatans, ces futurs praticiens émérites, ces futurs constructeurs de canons et de forteresses, ces futurs professeurs de rhétorique, qui, pour le moment—tout en s’imaginant travailler—employaient le meilleur de leur temps et de leurs forces à faire la noce. Ou si, plutôt, ils ne continueraient pas toute leur vie à faire la noce aux dépens de cette même humanité.

Mais tout cela si candidement, avec une telle confiance béate en la sainteté de leur mission, qu’on ressentait moins de colère contre eux, qu’un peu de pitié pour leurs futurs exploités.

La physionomie de ce quartier—inférieur déjà sous ces rapports aux autres quartiers travailleurs de Paris—se distinguait encore par sa mobilité constante, qui s’attachait successivement à tous les engouements contradictoires, à tous les caprices, à toutes les modes. Dire que, le plus souvent, ces objets de grande faveur, parmi cette horde précoce de dindons, étaient des niaiseries, des morceaux de rubans rouges, est superfétatoire: qu’eût-on pu attendre de vraiment sérieux de cette jeunesse qui méprisait le fonds solide et naturel de la nation, et qui se ruait sur les grand’routes déjà battues et suivies par des millions, en se flattant de les découvrir? Un personnage gouvernemental, en Chambre haute ou Chambre basse, se produisait-il dans un miroitant discours-réclame, plein de promesses, de périodes rondes, gonflé et vide comme un aérostat, la jeunesse se soulevait d’enthousiasme, s’assemblait, envoyait une députation à l’orateur pour le féliciter et l’assurer du concours moral et effectif de tous les étudiants pour le salut de la France. Un démagogue lançait-il une proclamation funambulesque, foudroyant les puissants du jour, décrétant la guerre sainte contre les mangeurs de la fortune publique, les juifs, les détenteurs de l’influence, en de tout aussi creuses phrases, en éloquences tout aussi boursouflées, la jeunesse se ressoulevait d’enthousiasme et organisait une ovation en l’honneur du Brutus. Dans une brasserie, une jeune fille dévoilait-elle quelques agréments de figure ou d’indécence, la jeunesse se soulevait encore d’enthousiasme, enlevait la reine, la promenait en triomphe sur le boulevard Saint-Michel, glorifiée d’acclamations et d’idolâtries. Une chanson-scie, une canne nouvelle, un cocher ivre, un honnête citoyen ridiculisé, une fleur, un mot, un chapeau, soulevaient toujours d’enthousiasme cette jeunesse.

Une étiquette monumentale, affichée, à l’endroit le plus apparent, en gigantesques caractères d’or, prônait:

AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE.

Les étudiants se figuraient volontiers que c’était eux qu’elle étiquetait.

Tel était ce quartier, où poussait l’espoir de la France.


IX

LA LUTTE POUR LA VIE

Ce fut au milieu de ce monde suffisant, fougueux, leste, juvénil, capricant, vain, qu’Albert vécut plusieurs années, plutôt entraîné par l’habitude du siècle, que par une réelle sympathie—le prenant, cependant, plus au sérieux qu’il ne valait.

Ballotté entre ses aptitudes aux diverses branches de la culture humaine, capable d’être médecin comme un autre, physicien à ses heures, avocat point mauvais, musicien, astronome, latiniste, il ne s’astreignit pas tout de suite au choix définitif et irréparable. Une certaine peur le prenait d’une décision, que d’autres attrapent si aisément, sur un mot, sur un désir paternel, et qui les détermine pour la vie. Il n’aurait voulu s’engager avant d’avoir tout expérimenté, goûté aux différents plats pour juger de leur succulence. Il suivit de nombreux professeurs dans de nombreuses voies, entendit quelques douzaines de ces vénérables vieillards sentencieusement parler sur les pandectes, les cosinus, les gnostiques, les urines, fréquenta des laboratoires, des amphithéâtres, des bibliothèques, des hôpitaux—et au bout de six mois ne fut guère plus avancé qu’avant.

Une seule découverte: c’est qu’il n’avait plus le sou.

Il fallait songer expressément aux moyens de vivre.

Une légère rage contrista la pensée d’Albert: il aurait, sans doute, trouvé juste que l’homme qui nourrit son âme fût dispensé de nourrir son corps.

Mais, l’homme ne se nourrit pas seulement de toute parole qui tombe de la bouche de Dieu: il se nourrit de pain.

Albert était arrivé à Paris avec un millier de francs. Son père, en lui remettant les billets bleus, avait ajouté d’un geste noble auquel il avait pensé toute la nuit: «Ceci représente mille gouttes des sueurs du front de ton père. Puisque tu veux aller à Paris, la grande ville de la perdition, vas-y. Je te souhaite bonne chance, sans y croire. Envoie-nous deux fois par mois de tes nouvelles, et arrange-toi de manière à te tirer d’affaire.»—Se figurant être riche pour longtemps, Albert avait reculé aux calendes grecques l’instant de s’occuper de ces choses.

L’instant était venu.

Il supposa d’abord qu’on le rechercherait fort—lui, Albert—aussitôt qu’il voudrait bien condescendre à offrir—contre argent—quelque peu de son esprit et de sa science.

Il fut à une demi-douzaine de bonnes adresses—au quartier Saint-Germain, au quartier Monceau—fier, arrogant, avec un cabrement d’en être arrivé là, proposer à de riches imbéciles de leur former l’intelligence.

«Qu’enseignez-vous?» lui demanda une marquise du faubourg, qui l’avait fait venir pour son fils.—«Tout.»—«Sainte Vierge! je voudrais qu’on ne lui enseignât rien, à ce pauvre chéri: seulement le mener aux Champs-Elysées, lui confectionner des cocottes quand il fait mauvais et le conduire à sa leçon d’équitation. Il est très capricieux, le cher ange, il griffe, il mord; vous supporterez tout, comme il convient à quelqu’un de votre condition.»—«Madame, prenez un esclave.»

Un parvenu débuta par lui demander son prix.—«Dix francs.»—«Monsieur, sortez de chez moi! Pour ce prix, j’ai le célèbre professeur Duponcif.»

Chez un sénateur, on le trouva trop jeune; chez un blanc-bec, on le trouva trop vieux; un Anglais le renvoya comme trop sérieux, un Gascon comme trop folâtre. Partout il se heurta à la bêtise, à l’hostilité, au mépris.

Quand il eut contracté quelques dettes—effroi pour ses scrupules—il éprouva comme une cassure du caractère et une sensation d’être déchu, indignante. Regimbé contre ce qu’il jugeait une humiliation, il s’en irritait d’autant qu’il ne pouvait s’en prendre à personne. Au sort tout au plus: or, l’invectiver excite encore davantage, puisqu’on n’y saurait mettre même l’âcre plaisir de la vengeance. Le seul moyen eût été la philosophie passive du Bouddha, dont Albert était bien incapable.

Un mois d’expédients honnêtes, qui plus d’une fois le laissèrent sans dîner, eut raison de ses répugnances.

Il se présenta, la queue basse, chez un directeur d’institut, qui, en plein milieu du Paris élégant, exerçait un commerce étrange et lucratif. Ce juif doublé d’un Américain—car qui d’autre aurait eu cette idée ignoble et géniale?—avait mis en coupe réglée la culture intellectuelle et en exploitation la crédulité publique en matière d’instruction. Il avait inventé de vendre, à grand renfort de grosses caisses et de trombones, la science—comme un industriel écoule du chocolat frelaté. Grâce à une réclame éhontée, étalée dans tous les journaux et sur tous les murs, s’infiltrant par les voies les plus insidieuses jusqu’à l’imagination de ceux qu’il fallait atteindre, il attirait, sous les fallaces de l’instruction facile et à bon marché, une clientèle immense et saugrenue, recrutée surtout parmi les étrangers. Chez lui, on apprenait toutes les langues, depuis le chinois jusqu’au français, par une méthode pratique, qui mettait en deux mois en état de parler; on trouvait des professeurs de toutes les nationalités, chacun enseignant sa langue maternelle; il préparait à tous les examens d’Etat de tous les pays; il avait une spécialité de cours pour les jeunes filles et un conservatoire de musique. Tout ce que l’ingéniosité d’un médecin fabrique pour prolonger une maladie et soutirer davantage approchait peu de ce qui se passait dans cet institut coupe-gorge. Par une série de combinaisons artificieuses, les élèves de ce singulier établissement payaient, payaient, payaient, par sommes incessantes, plus ou moins fortes, calculées suivant le degré de fortune, de résistance, d’incurie, de naïveté, de timidité des malheureux qui entraient dans le guêpier. Quand ils en sortaient, on était consciencieusement sûr d’avoir exprimé d’eux tout ce qu’ils pouvaient donner. On acceptait toutes les cotisations: depuis la miss américaine qui vocalisait à cinquante francs le cachet, jusqu’au petit commis allemand qui ânonnait le français à cinquante centimes l’heure. Pour tous, il y avait des professeurs. A part quelques noms célèbres, mis en vedette pour faire ressortir l’entreprise, et sur lesquels le juif s’arrangeait encore à gagner cent pour cent, tout ce que Paris compte de professeurs gueux, huileux, pâles venait là, certain d’y trouver des leçons et de retenir sur chacune quelques sous. Le directeur empochait la moitié, les deux tiers, les trois quarts, ce qu’il croyait devoir tondre sur le dos du patient. Parfois, il prenait tout et laissait l’espérance, ce qui était déjà beaucoup. Sa supériorité, c’était de profiter de ses professeurs autant que de ses clients. L’institut couvrait Paris de ramifications et était très renommé.

Albert fut trop heureux de passer par les griffes de cet usurier moderne—tel que le héron de la fable—et de pouvoir grâce à lui fermer la bouche à son restaurateur. Il donna des leçons pendant plusieurs semaines: traversant Paris pour inculquer la grammaire à un Belge et gagner vingt sous, courant à l’institut faire un cours à de vieilles Anglaises, sautant d’omnibus en tramways, allant à la Bastille lire César et à l’Etoile Paul de Kock. Ces viles occupations envahissaient à peu près ses journées, et, le soir, il se trouvait si avachi par la poussière des rues et l’imbécillité des contacts subis, qu’il était peu capable d’entreprendre quelque chose d’intelligent.

Albert souffrait étrangement de cette vie. Il patientait, espérant que son directeur le chargerait tôt ou tard de leçons mieux payées, ce qui lui permettrait d’en donner moins. Mais ce n’était pas ce qu’entendait ce directeur industrieux.

«Monsieur» lui dit-il un jour, «vous me plaisez. Je vais vous faire une proposition que je fais aux personnes que je désire attacher de près à mon établissement. Justement, il y a une vacance: je vous offre la place. Au lieu de deux ou trois leçons que vous donniez par jour, vous en donnerez dix, quinze, vingt, autant que vous voudrez....»—«Vingt leçons par jour?» objecta Albert.—«Qu’y a-t-il là d’extraordinaire? Quand j’étais jeune, j’en donnais vingt-quatre. On dîne chez l’un, on soupe chez l’autre et l’on dort chez une demi-douzaine.»—«J’aimerais mieux une leçon à cent sous que les vingt que vous m’offrez.»—«Comment!» répliqua le juif stupéfait «mais vous gagnez ainsi de cinq à six cents francs par mois! Sept mille francs par an! presque un traitement de député, monsieur! Seulement.... pour vous trouver dans les conditions, vous devez être professeur interne, c’est-à-dire coucher dans l’établissement; vous me louez une des chambres d’études, que je vous laisse au prix modique de cent francs par mois, vue charmante sur la cour; pendant la journée, la chambre est occupée: du reste, vous êtes à vos leçons—mais, le soir, on vous dresse un lit sur le divan, et vous êtes chez vous. Vous prenez aussi pension, une excellente pension—comprenez-vous cet avantage?—pour cent cinquante francs, soupe, viande, légume, pain à discrétion. Mes autres internes paient une pareille pension deux cents francs. Ajoutez cinquante francs pour le service, le blanchissage et diverses petites dépenses, voilà une somme de trois cents francs que vous ne serez jamais en peine de me payer, puisque je ne ferai que la retenir sur vos honoraires.—Pensez à ma proposition, que vous vous hâterez d’accepter, tant elle est dans vos intérêts ... Et» lui souffla-t-il pour finir à l’oreille «dans deux ans, vous aurez des leçons à cent sous.»

Dégoûté déjà de ce métier où s’usaient les vives forces de son âme, perclus des douleurs rhumatismales qu’a l’esprit à être exposé aux humidités des occupations malsaines, peu s’en fallut qu’il n’eût des violences de langage aux «propositions» israëlites de cet homme d’affaires. Aliéner sa liberté! et à ce taux-là! Il se retint, ne répondit rien et tourna les talons.

Il se décida alors de faire une démarche qui lui coûtait quelque amour-propre. Il s’agissait—puisque tout s’effondrait sous lui—d’aller consulter un vieux professeur originaire de sa province et pour qui il avait des recommandations. Ce devait même être un consanguin éloigné, il ne savait au juste: mais l’idée seule de se retrouver dans l’atmosphère natale et d’avoir à subir des questions sur sa famille l’horripilait.

Un petit homme sec, avec une tête un peu ballottante et grosse, sans autres cheveux qu’une filandreuse mèche couleur d’étoupe, qui donnait le tour du crâne, les yeux gris jaune, mi-nuageux, mi-méchants, étendu sur un canapé, les jambes en l’air, et tenant, déployé de toute la longueur des bras, un grand journal, répondit, sans se déranger par un: «B’jour» à son salut.

Albert déclina ses noms, prénoms, qualités, s’excusa de n’être pas venu plus tôt, raconta son arrivée à Paris, ses premiers mois en pays latin, exhiba des ambitions discrètes d’être utile à l’humanité dans une carrière libérale, nota en quelques modestes traits son caractère, ses tendances, autant qu’il se connaissait, ses études jusqu’ici, débita plusieurs banalités sentimentales sur les jeunes gens travailleurs, au rang honorable de qui il comptait toujours être, délaya quelques espérances d’avenir dans un pathos de nobles idées et conclut: «J’ai pensé, monsieur, que vous vous intéresseriez sans aucun doute ...»

—«Comment, sans aucun doute?» interrompit à ce moment la voix aigrelette du professeur, qui se dressa sur son séant, ramenant les pieds à terre, pour considérer son visiteur. «Il y a beaucoup de doute, au contraire; ou mieux, je ne vous porte aucun intérêt du tout.»—«Vraiment, monsieur, je vous suis indifférent?»—«Point, jeune homme, vous vous méprenez. Si vous ne m’inspirez aucun intérêt—en tant que créature mort-née, qui ne promet rien—j’ai pour vous un sentiment tout aussi humain, la pitié.»

Albert prêta l’oreille.

«Malheureux jeune homme!» continua le professeur en s’agitant «vous lancer dans une vocation libérale! Vous êtes intelligent: il fallait faire de l’épicerie. Dans la lutte pour la vie, vous serez vaincu, mon pauvre ami. Frottez-vous les mains, si la société pour le plus vous supporte, si elle ne vous laisse pas crever de faim et de déboires sous vos diplômes et vos talents. Et je comprends la société. Elle a besoin du sucre de l’épicier, de son café, de ses confitures: qu’a-t-elle besoin d’avocats, de députés, de médecins, de gens qui lui expliquent Cicéron? Il y en a déjà trop, cent fois trop. Elle aura le dégoût, elle rejettera. Elle gardera quelques chirurgiens pour couper ses jambes gangrenées, quelques chimistes pour lui fabriquer du vin, quelques acteurs pour l’amuser. Le reste, elle l’enverra au labour, à la mer, à l’usine, au comptoir. Elle fera bien, la société, elle fera bien!» cria rageusement le petit professeur. «Nous autres Français, nous souffrons de trop de civilisation, ou plutôt d’une fausse civilisation: nous voulons tous être du côté du manche, personne ne veut faire partie de la cognée, qui pourtant est la plus nécessaire. Soyez donc de la cognée, monsieur! prenez un métier et non pas une vocation! gagnez de l’argent et non pas des appointements.» Il prononçait ces mots vocation et appointements avec des intonations méprisantes. «Il s’agit de faire des hommes: nous avons assez de polichinelles. Oui, monsieur, moi qui vous parle, je suis un polichinelle! J’ai honte de moi, parce que j’ai passé cinquante ans à apprendre le latin à des enfants qui n’en avaient pas besoin. Vêtez plutôt la blouse du paysan ou la casquette de l’ouvrier. Voilà des gens honorables. La France commence à le reconnaître: dans vingt ans, il n’y aura plus de place pour nous, les parasites.»

Albert, surpris et charmé par ce langage qui répondait à bien des pensées, essaya de discuter, par convenance pour les idées reçues; mais il accorda que théoriquement le professeur avait raison. Il se retranchait dans ce théoriquement. «Pratiquement aussi» ne démordait pas le vieil interlocuteur, «pratiquement surtout: une génération pratique adoptera ces axiomes.»—«Comment une intelligence pourrait-elle labourer la terre?» objectait Albert. Mais il se souvint que lui, Albert, une intelligence, se trouvait en ce moment dans une position plus ridicule que le dernier des paysans, puisqu’il n’avait pas un morceau de pain. Il fallut avouer cette misère.

Le petit vieux, dès l’abord, avait deviné cela. Il se mit à rire méchamment, satisfait de cette preuve à l’appui. «Ah! ah!» fit-il «nous sommes gêné! Allez cirer les bottes sur le trottoir! Ce qu’il y a de terrible chez nous, c’est que, de par notre éducation, les trois quarts des métiers humains nous sont interdits. En vertu de votre supériorité, crevez!»

Bientôt, il s’humanisa.

«Vous n’avez qu’une chose à faire» dit-il d’une voix moins dure.—«Quoi?»—«Ne songez pas à courir le cachet, c’est la mort de l’homme: une fois qu’on a commencé à le courir, on le court toujours. Sur ma recommandation, on vous trouvera quelque part une place de maître d’études, une pure sinécure, qui ne vous enlèvera pas vos meilleures heures pour travailler.»

—«Pion!» s’écria Albert. «Jamais!»

Mais il fut pion. La lutte pour la vie l’exigeait. Il resta pion près de trois ans.

Entretenu par le gouvernement, il ne souffrit ni de la faim, ni de la soif.


X

EN SORBONNE

Alors—toujours plus—le désir de l’exploration intellectuelle l’obséda. Il ne pouvait pas se dire que la science était une vanité. Depuis le temps que les hommes travaillaient, s’épuisaient, ils avaient trouvé quelque chose: celui qui possédait la somme des connaissances humaines devait vraiment en savoir plus long sur les principes et les lois du monde que lui, Albert.—Cependant, s’il considérait la distance qui le séparait d’un casseur de pierres, il ne se la figurait pas moins grande que celle qui séparait de lui le plus fameux des penseurs: or, lui, Albert, en savait-il sur ces questions beaucoup plus long que le casseur de pierres?

Il se jeta dans l’étude de la philosophie.

Il suivit d’abord avec assiduité les cours d’un spiritualiste célèbre, qui posait pour tout juger—et jugeait de tout, en effet, avec une inaltérable complaisance envers lui-même. Ce bellâtre pérorait avec ardeur et conviction contre les crimes de ceux qui professaient des opinions différentes de la sienne. La sienne, ce n’était guère beau: un joli catholicisme laïque, dont lui, le philosophe charmeur, était le coquet prophète. Il avait le geste toujours le même, une main admirable balancée onctueusement au gré de la période et s’aplatissant sur la tribune avec un retentissement de cymbale pour en relever la chute. Tous ses arguments étaient de cette force: «Et vous voulez que nous estimions une conscience qui se passe de Dieu? Non, messieurs, nous ne l’estimons pas!»—Et, patapla! la cymbale! Cette belle main et ce beau coup de cymbale rendaient ses raisonnements invincibles.

Dégoûté en peu de temps de cette éloquence soufflée, Albert passa tout d’une pièce à un philosophe matérialiste, qui, sans faire le bruit de l’autre, groupait des disciples d’autant plus acharnés que la chapelle était étroite. On étudiait là, en petit comité, les sciences, on ramenait la psychologie entière aux fonctions hypothétiques des circonvolutions cérébrales, et l’univers n’était qu’un déplacement hasardeux de forces agissant les unes sur les autres par la vertu d’une loi mathématique à découvrir. Non seulement l’homme et le singe descendaient d’un même ancêtre—chose banale—mais tous les êtres, animaux, végétaux, minéraux, provenaient d’une unique substance, dont ils représentaient des transformations, des aspects: et cette substance était tellement simplifiée, tellement refoulée hors des atteintes du concept par l’analyse, qu’on finissait par se demander avec vertige si elle existait et si le monde était autre chose qu’une vaste illusion.

Après une équipée hurluberlu en cette fondrière de la pensée, où l’on est projeté sur le sol à chaque bout de champ, parce qu’on chevauche sur un terrain qui se dérobe, Albert tourna bride et revint en hâte, désarçonné, pendu à la crinière.—C’était fou: se targuer de positivisme et s’en courir là-bas! Qu’on prît pour base la science, ce paraissait une excellente et propice méthode: mais il fallait se condamner à ne pas la dépasser. Car sitôt qu’on sortait de ses bornes—les bornes de la terre: moins que de la terre, du terre à terre—on excédait la base et l’on dégringolait dans le néant.

Etait-il conséquent que, lorsqu’on ignorait même la place de l’organe de la pensée dans le cerveau, on voulût s’occuper scientifiquement de cette pensée? Que, lorsque la chimie n’était pas encore parvenue à synthétiser une cellule vivante, on pût émettre une vérité quelconque sur la vie? La science allait à pas sûrs, peut-être, mais si lentement, qu’elle restait en arrière, en arrière, en arrière, et qu’on ne devait pas la supposer capable de trancher, avant un avenir incommensurable, la plus minime des questions philosophiques.

Que faire?

Spéculer?

Alors, Albert éprouva le besoin violent de connaître tout ce que les hommes avaient pensé sur ces hautes matières, depuis les temps mythologiques et bibliques, jusqu’aux dernières contemporanéités: espérant trouver quelque part, en quelque siècle, chez quelque sage le mot de l’énigme, l’illumination évidente et supérieure sur les tourmentants problèmes.

Ce furent d’abord les Grecs qui l’émurent. Il fut surpris de rencontrer—déjà—chez les plus anciens d’entre eux les notions—semblant nées d’hier—modernes au sujet de l’origine du monde. Le naturalisme d’Anaxagore disait exactement, avec moins de raffinements et plus d’envergure, ce que prônait sur des airs nouveaux le matérialisme actuel. Le progrès intellectuel des siècles consistait à avoir détaillé le point d’interrogation originellement dressé. C’était comme si un homme ayant découvert un trou dangereux, les autres hommes, au lieu de le boucher, s’étaient ingénié à en sonder les profondeurs et à y découvrir toutes les agravantes cavités concomitantes. Il est vrai que quelques-uns avaient voulu le boucher: Socrate avait insinué que la question morale existait seule; et plus tard, bien d’autres avaient coopiné, les Stoïciens, Kant lui-même. Malheur! ils n’avaient fait que creuser un autre trou à côté!—A vrai dire, la morale n’intéressa jamais que médiocrement Albert. Il lui paraissait qu’avant de savoir comment il devait agir, il lui fallait savoir qui il était. Il en voulut à Kant d’avoir cherché à neutraliser le résultat de la Critique de la Raison pure en offrant le refuge d’une Raison pratique, dont—pour sa part—il ne reconnaissait pas le principe-base.

Et toujours, dès le commencement, cet éternel et immuable conflit entre l’idéalisme et le réalisme! Platon et Aristote, que vingt-deux siècles écoulés n’avaient pas encore mis d’accord.

A mesure qu’il avançait, le dégoût contristait l’âme d’Albert. Quelle hypocrisie! Les questions vitales de l’intelligence n’avaient pas avancé d’un pas. Plus il pénétrait dans le labyrinthe sans issue des idées, plus la conviction de s’être fourvoyé dans une compagnie de filous s’accentuait. Berné d’un système à l’autre, il finit par penser que la philosophie—ou plutôt les philosophies—n’était qu’un leurre, une moquerie, un piège: à coup sûr la preuve palpable de l’incapacité de l’esprit à sortir de son relatif.

Quelle chute, après avoir cru au génie humain!

Il admira à la fois la complexité savante de ces édifices équilibrés dans le vide, et la niaiserie de leurs aspects, quand on les considérait à froid. Descartes, Leibniz, Spinoza: on s’étonnait de leurs inventions, et en même temps on trouvait ces inventions bêtes. On pouvait peut-être dire: «C’est merveilleux!»—mais on ajoutait nécessairement: «C’est faux.» Ils raisonnaient très juste, et leurs conclusions étaient ridicules, et leurs conclusions étaient aux antipodes les unes des autres!

Le scepticisme naissait inévitablement.

Aussi, Kant fut-il l’auteur favori d’Albert.

Il sut par cœur la Critique. En un moment de ferveur, il projeta d’y adjoindre une Critique de la Sensation, par laquelle il serait prouvé, d’une manière encore plus explicite qu’au chapitre sur le phénomène et le noumène, que les perceptions des sens ne correspondent pas plus à la réalité que les concepts de la raison.

De cette époque de méditations, Albert ne garda rien de positif; sinon deux ou trois croyances, en rapport avec son caractère, que lui-même, par ironie, tenait à l’état de croyances, déclarant qu’il ne voulait, ni ne pouvait les discuter. Il prit à Spinoza le déterminisme, à Spencer l’évolution, à Hegel la théorie de la force, et il se composa, pour son usage personnel et afin de ne pas demeurer l’âme vide, une manière de se représenter le monde. Puis, il jura de ne plus rouvrir un seul de ces ouvrages énervants, il cracha sur les charlatans, et, certain maintenant d’avoir avec conscience goûté à toutes les coupes du savoir terrestre, il s’abattit, épuisé et désespéré.


XI

MANGEONS ET BUVONS CAR DEMAIN NOUS MOURRONS

Orgie!

Ah! ah! ah! ah!

Et le long des quais vieillots, où d’habitude il bouquinait, Albert était secoué d’éclats de rire nerveux, tandis qu’il considérait l’idée qui tout à coup venait de se présenter à son cerveau. Orgie! L’idée d’orgie était bizarre. Le mot lui-même, ce heurt singulier de lettres, ces deux consonnances drôlement accouplées, cette r et ce g dos à dos, cet assemblage de voyelles et d’articulations, avec le concept qui s’y attachait, prenait une si extraordinaire tournure dans son entendement jusqu’alors naïf, que les hoquets de surprise se succédaient, gutturaux, de son larynx, comme l’éternuement d’un chat qui se hérisse la première fois qu’il voit un chien. Pourtant, l’idée était là. L’idée tombait peut-être des nues, sans rime, sans raison, sans cause, contraire à toute loi de l’association: mais enfin elle y était. Elle y était si bien, que sur toutes ses faces il la retournait, l’examinait, la contemplait, lui souriait ou la boudait tour à tour, la trouvait jolie ou s’en effarouchait. Et comme à côté de lui filait la Seine grisâtre et huileuse, il s’accouda sur la pierre décrépite du mur, et, peut-être avec l’espoir d’y trouver un conseil, rêveur, absorbé, les yeux immobiles, regarda couler l’eau.

Elle lui sembla se mouvoir avec une rapidité effrayante, au milieu de l’immutabilité des rives.

Où s’en allait-elle?

Si le Mauvais Plaisant qui fit un jour le monde, à chaque goutte d’eau, avant de la libérer d’entre ses doigts et de lui donner l’essor qui l’emporte loin de sa source, avait dit: «Goutte d’eau! je t’abandonne au tourbillon irrésistible des flots. Passagère sera ta destinée. Tu fuiras au sein des prairies ensoleillées et des cités bourdonnantes, jusqu’à l’heure où la grande Mer t’ensevelira. Va! mais sache qu’il n’est point de jougs sous lesquels tu ne doives plier, point de travaux que tu ne doives accomplir, point de tourments qui ne doivent t’accabler. Libre, tu te rendras volontairement esclave. Au lieu de jouir—autant que cela se peut dans ta course ardente—des rayons dorés du ciel, de l’air aux transparentes bulles, des paysages qui se mirent dans l’onde, tu t’efforceras de rouler au plus profond du fleuve, écorchant tes formes gracieuses sur les cailloux et les sables du lit fangeux, tu soulèveras les lourdes barques à la quille formidable, tu feras marcher la roue des moulins, tu t’engouffreras dans les tuyaux qui te happeront au passage et tu t’en iras servir de boisson aux habitants de Paris, avant de retourner à tes sœurs par d’ignobles égoûts.»—Qu’eût répondu la goutte d’eau?

La goutte d’eau eût répondu: «Oh! laisse-moi suivre le courant de la rivière le plus près possible de la voûte azurée; laisse-moi bondir comme une chèvre capricieuse, me mêler à la blanche écume ou, diaprée des sept feux de l’arc-en-ciel, jaillir sur la crête des vagues. Je ne veux point me souiller au contact impur de la vase, ni soulever les barques pesantes, ni mettre en mouvement les moulins; je ne veux point être utile aux hommes. Je veux voguer follement, sans retards, sans soucis, sans peines: et plus vite la grande Mer m’ensevelira, plus heureuse je serai, car ce sera la fin de la course.»

Et les lames filaient, filaient, se poussaient, grimpaient les unes par-dessus les autres, comme pressées d’arriver au bout, là-bas, dans la grande Mer. Et celles qui étayaient de leurs efforts le flanc des barques, celles qui, pauvrettes, se brisaient contre les piles des ponts ou celles qui se trouvaient retenues par les remous des bords semblaient souffrir de ne pouvoir—elles aussi—voler, brûler l’existence.

Albert en vint à croire qu’elles chantaient l’éternelle philosophie.

Qu’était-ce que la vie, après tout?

Sans se complaire à de banales comparaisons, il y avait lieu de remarquer que le devoir n’est qu’un vain mot. A droite, à gauche, une enfilade dépenaillée de vieux livres lui remémorait ses années d’études. A quoi lui avaient-elles servi? A quoi lui servirait-il de continuer? Il deviendrait un homme comme tous les autres, hanté des mêmes préjugés, se heurtant aux mêmes scrupules. Pourquoi se donner l’ennui de façonner son cerveau aux usages du monde, de le mouler sur ses exigences? Dérision! Travailler, transpirer, crever de fatigue et d’essoufflement pour parvenir à une de ces situations dites honorables, lorsque le temps nous emporte comme la goutte d’eau, lorsque si brève se précipite la comédie, lorsque d’un instant à l’autre nous pouvons mourir. La société s’impose à nous comme une tyrannique marâtre: briser ses liens, s’échapper de ses griffes, oh! n’est-ce point la sagesse?

Oui.