LOUIS-FRÉDÉRIC ROUQUETTE

Le
Grand Silence Blanc

Roman vécu d'ALASKA

Préface d'André LICHTENBERGER

PARIS
J. FERENCZI, ÉDITEUR
9, RUE ANTOINE-CHANTIN (XIVe)

Il a été tiré de cet ouvrage:
15 exemplaires sur papier vergé pur fil
des Papeteries Lafuma,
numérotés à la presse, de 1 à 15.

Copyright by J. Ferenczi, 1921.

A TEMPEST,
chien d'Alaska,
qui à force de tendresse attentive m'a fait oublier les misères humaines…

Freddy.

PRÉFACE

Vous présenter mon ami Louis-F. Rouquette?

A quoi bon?

«… Né à Montpellier, en 1884, il y fit de complètes études classiques où, de bonne heure, le démon qui le hante introduit un grain de fantaisie. Il publie à quatorze ans ses premiers vers et prononce au même âge sa première conférence, qui lui vaut, outre des tonnerres d'applaudissements, une verte correction maternelle. A vingt ans, il est à Paris, pour le conquérir. Laborieuse histoire…»

Bah, je m'arrête. Tournez quelques pages. Au premier chapitre de ce livre, voyez Freddy.

Freddy n'est pas tout Rouquette. Rouquette n'est pas tout Freddy.

Mais Freddy est sans doute:

«Un étranger vêtu de noir

Qui lui ressemble comme un frère.»

L'écrivain a trouvé en notre vieux monde la vie dure et les hommes vils. Comme le poète de Musset, mais sous des cieux autrement lointains que ceux où se limitait notre romantisme, il a promené sa nostalgie.

Il ne s'est pas arrêté:

«A Gênes, sous les citronniers,

A Vevey sous les verts pommiers,

Au Havre devant l'Atlantique.»

Il a franchi l'Océan. Et c'est dans les solitudes de l'Alaska, proches du pôle, parmi les âpres contacts de la vie farouche et brutale, qu'il a ressenti davantage les liens qui unissent l'individu à l'humanité dont il est issu et dont il ne saurait s'abstraire. Freddy, misanthrope, a dédié son livre à son chien Tempest. Celui de Rouquette s'adresse à tous les hommes, et en particulier à ceux de France.

*
* *

L'originalité des pages qui suivent est en effet double.

Nous sommes en ce moment, je ne dirai pas accablés (car je les adore), mais abondamment comblés d'histoires d'aventures.

Au lendemain de la guerre, tandis que ses suites continuent de nous opprimer, notre existence étant fort incommode, nous éprouvons le besoin de nous réfugier ailleurs. La crise des transports et des changes et l'encombrement des hôtels rendent malaisé de voyager. Nos grands bienfaiteurs sont donc les romanciers qui, sans nous forcer à quitter notre fauteuil, nous emmènent avec eux loin du boulevard et des autobus, hors de portée du nouveau riche et du prolétariat conscient.

Ces bienfaiteurs sont ou bien des écrivains français ou des étrangers.

A part quelques excellentes ou admirables exceptions, les écrivains français d'aventures ont souvent ceci de commun qu'ils n'en ont jamais eu, et n'ont jamais mis les pieds dans les pays où ils nous promènent. Nous avons donc leur seul génie pour guide. Cela nous ménage parfois de délicieuses surprises, et offre d'autres fois quelques inconvénients.

Les écrivains étrangers,—parmi lesquels nous faisons en ce moment à bon droit aux Anglo-Saxons un traitement privilégié,—écrivent sur les pays où s'est modelée leur âme. D'où la palpitation robuste, intense et ardente des récits d'un London, d'un Conrad et de plusieurs autres.

Ceux de Rouquette diffèrent de la plupart des romans français de l'heure actuelle en ce qu'ils portent la directe empreinte d'une des régions de mystère les plus évocatrices du globe.

Ils diffèrent des récits angle-saxons par le fait de la sensibilité et de la culture foncièrement gréco-latine qui s'y réfracte.

La suprême Sagesse, L'Homme qui portait un Chapeau haut de forme, La Bête sociable: je n'ai rien encore goûté d'analogue dans notre littérature, puisque des raisons assez fortes ont empêché que Daudet se soit amusé à récrire du Kipling.

En attendant que des œuvres prochaines achèvent d'imposer au grand public la vision complète de son tempérament curieux et sensible, ironique et généreux, je vous invite à savourer à leur valeur les récits poignants et humoristiques d'un écrivain français qui ne s'est formé ni dans les cénacles montmartrois, ni au sein des cloîtres académiques, mais au contact étroit, douloureux et fécond de l'immense vie, maîtresse inimitable.

André Lichtenberger.


Au moment de donner le «bon à tirer» de ce livre, on m'apprend que Jack London a donné, à une de ses nouvelles, le titre: «Le Grand Silence Blanc.»

Je suis heureux, moi, qui, comme lui, ai vécu de longues heures de solitude dans l'extrême Nord américain, d'avoir perçu, avec la même acuité, cette sensation de grandeur et de silence qui pèse sur la Terre Blanche.

Avec joie je saisis l'occasion qui m'est donnée de pouvoir rendre hommage à ce garçon du Far West, qui dans sa littérature a su conserver les rudes qualités de sa race.

A l'heure où certains ont tendance à monnayer sa gloire,—comme d'autres ont voulu se tailler des pourpoints dans le burnous d'Isabelle Eberardt—je veux apporter à la mémoire de Jack London le tribut de mon entière admiration.

L.-F. R.

Le Grand Silence Blanc
Roman vécu d'Alaska

I
UNE VISITE EN MANIÈRE DE PRÉSENTATION

L'homme entra.

Il s'installa confortablement dans un fauteuil, posa son feutre à côté de lui sur le tapis, croisa les jambes l'une sur l'autre et dit:

—Monsieur.

Il prononça: Mon Sieur, à la manière anglaise, puis il ajouta:

—Je suis Français.

Je lui présentai quelques paroles de bienvenue, mais il m'arrêta d'un geste brusque de la main.

—C'est moi qui vous remercie, vous êtes un homme très occupé et je vous dérange. Je sais, je sais. Je vous prendrai aussi peu de minutes.

«La littérature, qu'elle soit de France, d'Angleterre ou d'un autre pays, se vend pareillement à la moutarde, au cirage ou aux harengs du capitaine Cook. On met des affiches, on roule le tambour, et l'on crie, la main en porte-voix: Holà! vous qui passez, lisez le roman de Monsieur Chose. Monsieur Chose est un homme célèbre. Sa dernière production atteint cent éditions de mille exemplaires.

«Selon le public, on dit encore «le roman de Monsieur Chose est le meilleur des romans, les vieilles filles, les curés de campagne, les membres de la Y. M. C. A. peuvent le lire, ou bien: ce roman-ci, les vieilles filles, les curés de campagnes, les membres de la Y. M. C. A. ne peuvent pas le lire.

«Dans les deux cas on achète, les uns pour avoir une littérature «saine, morale, ad usum pucellarum», les autres parce qu'ils s'attendent à trouver des situations graveleuses et des descriptions croustillantes.

«Vous me pardonnerez, Mon Sieur, les ancêtres, je veux dire ceux qui sont arrivés, ont loué tous les panneaux-réclames, tous les emplacements en vue, les jeunes ont le bas de la muraille que les autobus éclaboussent de crotte et que compissent souventes fois les chiens, errants malgré les décrets de police.

Je risquai:

—Je ne vois pas…

Energique, l'homme me coupa la parole.

—Si, Mon Sieur, vous voyez et je suis venu parce que vous voyez et que vous savez faire une place sur le panneau aux camarades qui tirent la langue.

«Vous me plaisez. Il y a dix minutes, je ne vous connaissais pas, mais l'idée que j'avais dressée dans mon cerveau était telle que je vous aperçois. Excusez, Mon Sieur, je ne sais plus parler le français… Je veux dire, vous êtes la représentation du type que je m'étais créé sur votre nom. Ça ne vous arrive pas, à vous, Mon Sieur, de mettre des… comme dites-vous?… des physionomies sur des noms?

Et sans attendre ma réponse, il poursuivait:

—Vos livres me plaisent. Vous ne posez pas à l'artiste, vous êtes un bourgeois qui n'avez pas honte de votre bourgeoisie, all right! et vous la dépeignez comme elle est. Vous auriez pu tout comme un autre atteindre «le fort tirage» par des procédés outranciers, vous n'avez pas voulu. Les académies vous font sourire, vous ne monopolisez pas la vertu, vous ne jouez pas de l'adultère, c'est bien. Vous êtes secourable aux apprentis des lettres, cela est mieux. Je sais… je sais… Ne prenez pas votre air colonel, malgré votre masque froid, derrière vos besicles, votre œil pétille. Malice? non, bonté. C'est pourquoi je suis là.

Et comme pour prouver sa présence, l'homme se cala dans le fauteuil, changea ses jambes de place, puis il continua.

—Qui je suis? Freddy. Parbleu, oui, j'ai un autre nom, comme tout le monde, mais qu'importe. J'ai trente-six ans depuis… (il regarda son bracelet-montre)… depuis 2 heures 35 minutes. Mais trente-six ans bien employés…

Il resta un moment silencieux, comme poursuivant un rêve. J'en profitais pour le dévisager à mon aise. La lampe éclairait en plein sa figure. Trente-six ans, pas possible, je lui en aurais donné vingt-huit ou trente, tout au plus. Mais, en examinant bien, le visage est osseux, les joues creuses, ces rides qui guillochent les tempes… ce pli amer qui tire la bouche… cet être-là a souffert… seules les lèvres sont jeunes, d'un rouge vif, plus rouge et plus vif de la pâleur des joues… Le front en pleine lumière découvre une intelligence éveillée et les yeux brillent d'un feu sombre, dans la cavité des paupières.

Mais l'homme a reprit son discours.

—Je ne suis pas venu ici pour faire une confession. Je ne fouillerais pas avec le crochet de Jean-Jacques les épaves de ma jeunesse.

«Ce que j'ai fait? Mille métiers, mille misères disait ma mère, et mon père ajoutait: oui, tu sais un tas de choses qui te permettront de crever de faim toute ta vie… C'était sagesse!

«En effet, je peignais, je sculptais, je mettais en vers de huit à douze pieds, le soleil, les oiseaux, les fleurs, le printemps, comme si le soleil avait besoin de moi pour rayonner sa gloire, les oiseaux pour lancer leurs trilles éperdus, les fleurs pour enchanter nos yeux, le printemps pour faire croire au bonheur de notre âme!

«Le cercle étroit de la petite ville était trop restreint. Paris, voilà le tréteau!

«Vous n'attendez pas de moi que je vous dise les courses dans la grande ville. Il ne s'agissait plus de triomphes, et de lauriers, mais plus simplement de manger. La course à l'écu! C'est un championnat comme un autre!

«Si j'ai mangé de la vache enragée… un troupeau, Mon Sieur, un fameux troupeau… Bah! ces choses sont finies et les Arabes disent: le passé est un mort.

«Les mille métiers, je les ai faits, les mille misères, je les ai connues.

«J'ai été, voyons, que vous dirai-je? J'ai couru les journaux pour placer «un papier». J'ai fait des chansons (vous faites trop bien le vers, donnez-nous quelque chose de moins soigné… dans le goût populaire) et la chanson vendue (quinze francs, Mon Sieur), on touchait six centimes quand un chanteur voulait bien la mettre au programme.

«Le théâtre, ce fut ma marotte, n'avais-je pas eu une pièce primée, médaillée comme une bête au concours, lorsque j'avais seize ans! «Vos actes, oui… très bien, portez-le donc à Monsieur un Tel qui signera avec vous (moitié des droits d'auteur), plus une ristourne d'un quart pour le régisseur, un autre quart pour le directeur». Je pose zéro et je retiens tout.

«J'ai été secrétaire… J'ai beaucoup été secrétaire dans ma vie et à ma mort, je ne désespère pas d'être embauché par M. Saint-Pierre, secrétariat, service des entrées!…

«Secrétaire de théâtre (toujours!), cent cinquante francs par mois; quatorze heures de travail par jour, un patron qui vomissait des injures comme un autre parle ou respire… une brute congestionnée qui avait une façon de se mettre les pouces dans les poches de son gilet en disant: «Moi, je travaille pour l'Art!!!»

«Secrétaire de vagues gazettes, puis secrétaire d'un abbé… oui, Mon Sieur, d'un bon abbé qui me faisait traduire Saint Jean Chrysostome, et me payait quand il avait le temps. Il aimait à dire: «Il fait bon vivre sous la crosse.» Hélas, sa crosse était dédorée! Il n'avait plus d'argent cet homme, il ne pouvait pourtant pas en voler pour moi!

«Puis, j'ai fait le trust des parlementaires d'un département, trois députés, deux sénateurs, cent quarante francs par mois, mais la paie était aussi irrégulière. Alors j'ai envoyé le Palais-Bourbon au diable, j'ai pris une blouse et je me suis embauché sur un chantier comme ouvrier peintre… oui, peintre… barbouilleur, quoi! J'ai fait du faux bois dans une banque, j'ai passé au minium les fers à T d'un immeuble sur les boulevards, j'ai couvert d'une couche «ignifuge» les palissades de l'ascenseur du Métropolitain, station Barbès… je travaillais de mes mains, je gagnais huit francs par jour… j'étais heureux… Hélas! j'avais une marotte… Oui, le microbe littéraire, je lâchai les brosses pour le porte-plume et j'entrai comme nègre chez un de nos plus sympathiques auteurs qui… que… dont…

«J'ai des diplômes aussi, si ça vous intéresse, comme tout le monde… j'en ai gagné que je n'ai même pas. J'ai fait deux thèses de doctorat économique, trois thèses de médecine. J'ai donné ma matière grise pour cinquante centimes la page, c'était bien payé pour un «nègre».

«Et puis, las de courir Paris, le ventre vide, j'ai couru le monde pour changer mes idées…

«J'ai pris ma chance, comme nous disons en Amérique, je me suis promené de Rhadamès à Agadir, j'ai vu les oasis du Sud, empanachées de palmes, j'ai couché dans des bordjs et sous la tente, j'ai écouté, le soir, la chanson du sokar saharien qui montait dans la pureté du ciel, droite comme une fumée aromatique, et j'ai commencé à saisir intuitivement toute la grandeur, toute la beauté mystérieuse des Simples… Ah! qu'on était loin de la course aux gros sous sous le ciel barbouillé d'encre de la Ville!

«Je suis entré dans Marrakech, la cité rouge, trois fois ceinturée de remparts, et, du haut de la casbah d'Agadir, j'ai longuement regardé l'Océan qui berçait ses eaux vertes comme pour séduire l'ardente terre barbaresque…

«L'Amérique? J'y viens, Mon Sieur, si je la connais? Depuis Punta-Arenas, dans le détroit de Magellan, jusqu'à Point-Barrow, à l'extrême-pointe de l'Alaska…

«Ce que je faisais… Hé donc! toujours mille métiers, mille misères!

«J'ai fait des conférences sur la littérature française, lorsque le microbe littéraire prenait l'offensive. Entre temps, j'étais mineur aux mines d'or, meneur de chiens et conducteur de traîneau.

«J'ai même représenté officiellement le gouvernement de la République dans une grande foire, quelque part, là-bas, dans l'extrême Far-West. C'était la guerre; comme sept conseils de revision n'avaient pas voulu de moi pour les armées, je fis «de la propagande»; c'était avant l'intervention américaine. Mais voilà, pour «la propagande», il y avait un tas de braves gens «service armé» à qui l'air de l'Amérique était favorable. Je fus «ce pelé, ce galeux, haro»! De quoi se mêlait-il celui-là? On me le fit bien voir… Le chœur des vieillards célébra sa victoire en dansant, sur le mode antique, la danse du scalp.

«J'avais la bouche amère, comme après boire; j'aurais pu me fâcher, raconter les petites fripouilleries qui sont monnaie courante… Bah! A quoi bon?

«Je me suis enfoncé dans les solitudes vierges du Grand Nord. Là, j'ai goûté vraiment le repos de ma chair et le repos de mon âme. La vie était rude, mais j'avais la santé physique et morale.

«Au fait, c'est pour cela que je suis ici. Voici, Mon Sieur, quelques papiers (eh! oui, toujours le fameux microbe), j'ai noté là, par à-coup, les heures de paix et de solitude, les heures mornes aussi où la désespérance agrippe le cerveau.

«Vous lirez ces choses… oui, merci, mais je voudrais plus encore.

«Moi, voyez-vous, Paris, ses combinaisons, ses truquages, c'était bon pour ma carcasse de vingt ans; aujourd'hui, non… je lâche tout… oui, Mon Sieur, je m'en retourne vers le Grand Silence Blanc de ma Terre qui paye. Vous lirez, vous verrez; une fois qu'elle vous tient, c'est pour toujours…

«Je voudrais…

Pour la première fois, mon interlocuteur s'arrêta; il hésita, puis se décidant:

—Je voudrais que vous le fassiez paraître… si cela est possible… quelque part… Je ne le saurai pas, mais ça me fera plaisir tout de même.

«A moins que vous trouviez la chose insuffisante, auquel cas je vous demanderai de ne pas tenir compte de ma démarche et de jeter au feu ces feuillets inutiles.»

L'homme se leva, prit son manuscrit, le posa sur la table, se baissa pour prendre son chapeau et dit encore:

—Je vous salue… Mon Sieur!

Arrivé à la porte, il se retourna, fit trois pas en avant:

—A propos, si la chose paraît, excuse me, encore un service: je voudrais que vous mettiez un nom sur la première page… Tempest… Qui c'est? mon chien, parbleu! Croyez-vous que je dédie mon bouquin à un homme!

Il leva les épaules et sortit…

*
* *

Ai-je rêvé cette scène singulière?

Pourtant, le manuscrit est là… L'écriture n'est pas très nette, nerveuse, presque illisible; au diable soit l'animal!… S'il croit que je vais déchiffrer ces hiéroglyphes… il peut aller au bout du monde, lui et son manuscrit…

Et cependant, je l'ai lu et tel que je l'ai lu, je l'offre au public et je supplie les lecteurs de croire que je n'y ai pas changé une virgule, j'ai, tout au plus, corrigé les épreuves…

II
LES TROIS RENCONTRES DE JESSIE MARLOWE

Un garçon, que j'avais rencontré dans un bar de Montgomery-street, à San-Francisco, m'avait assuré qu'on trouvait de l'or dans une des îles de l'archipel de la Reine-Charlotte. «Mais, ajoutait-il, confidentiellement, on tenait la chose cachée pour éviter un rush, une poussée formidable.»

Ayant payé le tuyau de nombreuses tournées de whisky, il ne m'en fallut pas davantage pour boucler mon maigre bagage et me mettre en route vers les pays du Nord.

Je fis la chose en plusieurs étapes. N'avais-je pas dans ma ceinture quelques centaines de dollars que j'avais arrachés à la terre du côté d'Alhégany, dans le Nevada-County?

Je musais plusieurs jours à Portland, la ville des roses. Puis, un matin, je pris le train pour Seattle où je m'arrêtais deux fois vingt-quatre heures pour échanger un cordial shake-hand avec ma bonne amie, Marcelle de J…, dont l'âme est fleurie de poésie comme un églantier de France à l'avril.

*
* *

La coquette villa où s'abrite, à Seattle, le consulat de France. Devant la porte, au milieu d'un jardinet minuscule, un haut mât avec, à la cime, la flamme tricolore.

A l'intérieur, deux petits salons où la volonté de l'hôtesse a su faire revivre la grâce de la patrie lointaine.

Aux murs, quelques gravures d'un goût rare; sur un chiffonnier Louis XVI, le Mercure de France fait une tache mauve, et Farrère est présent avec ses Petites Alliées.

J'ouvre le livre, distrait, et ma pensée vagabonde.

Une voix prononce, derrière moi:

—Vous devez aimer Farrère?

—Beaucoup.

L'hôtesse m'observe et dit avec un anglicisme:

—Je pensais ainsi.

—J'aime les gens de mer. Tout ce qui vient de la mer m'attire. J'aurais tant voulu être marin.

—C'est un regret?

—Oui, le grand regret de ma vie.

—Diable, quel amour!

—C'est un amour, aussi pour le satisfaire, j'ai tourné la difficulté: ne pouvant être matelot, je suis voyageur!

—Je rends grâce à cette vocation qui nous permet de vous avoir. C'est si rare que nous ayons quelqu'un qui vient de France.

—Ne comptez pas sur moi pour la dernière mode ou l'ultime potin. J'arrive de France, si vous voulez, mais après un sérieux crochet dans le Texas, l'Arizona et la Californie. Demain, je pars pour l'Alaska.

Avec une pointe d'émotion, Mme de J… me parle alors de Paris, du Paris qu'elle aime, du Paris littéraire et théâtral. J'écoute la musique de sa voix. Des noms frappent mon oreille peu accoutumée. De Max, Lavallière, Bartet, Robinne, c'est comme un doux ronronnement qui berce mon âme, la calme et l'endort…

Le nom d'un théâtre ou le titre d'un livre accroche de-ci, de-là, ma pensée… c'est un film qui se déroule, je vois nettement les tableaux et les scènes… Mais alors? L'Arizona brûlant que je viens de parcourir à cheval, les Indiens Opi, hospitaliers et primitifs, la Californie et mes bons camarades qui travaillaient avec moi dans la mine?

Qui est dans le vrai?

Elle ou moi?

Mais le consul s'approche, souriant:

—Prendrez-vous un cocktail, cher?

Un cocktail, by Jove! Je suis bien à Seattle, dans l'Etat de Washington, là-bas, à tous les diables, sur la côte du Pacifique.

*
* *

J'allais par mer à Victoria et de Victoria à Vancouver, où j'eus la chance de trouver le jour même de mon arrivée un vieux cargo, l'Abraham-Lincoln, qui faisait le service de la poste à travers le méandre des îles.

La traversée? Un peu mouvementée, comme cela se doit dans ces parages où l'on navigue dans des couloirs étroits, où le vent et la mer s'engouffrent avec un bruit d'orgue.

Tant bien que mal, plutôt mal que bien, nous avons franchi le détroit de Georgie que longe l'île de Vancouver.

On danse fortement lorsque, après les îles Scott, on pénètre dans le Pacifique; mais, crachant, soufflant, faisant un bruit de vieille quincaillerie, l'Abraham-Lincoln double enfin la pointe du cap Saint-James. Et notre bon cargo contourne l'île Prevost, laisse sur la gauche l'Houston-Stewart-channel et le Skincuttle-inlet.

Nous avons encore quelques coups de mer dans le Juan-Perez Sound où s'égrène un chapelet d'îlots abrupts et sauvages.

On jette quelques sacs de dépêches à Lyelle, nous doublons l'île Louise, après avoir fait escale à Skedans. Je débarque enfin à Cumshewa, dans la grande île de Moresby, tandis que mon vieil Abraham-Lincoln poursuit sa route vers Skidegate, dans Graham Island, la plus importante des îles de l'archipel de la Reine-Charlotte.

*
* *

A Cumshewa, pas plus d'or que sous le pied d'un âne. Je vis quelques jours sur mes économies et je serais mort d'ennui si je n'étais embauché dans une fabrique de conserves de saumon.

Temps passé, douze jours. Un indigène haïda qui part à Skidegate me propose de l'accompagner. Tope-là, en route vers le nord, et me voilà mécanicien dans l'usine où l'on extrait l'huile des chiens de mer.

Je regagne quelques dollars que j'ai la chance de doubler au poker et je reprends mon bâton de voyageur, ce qui est une façon de parler lorsqu'on saute de cargo sur steamer et de steamer sur paquebot.

Il est plus facile d'entrer dans Graham Island que d'en sortir. Les Abraham-Lincoln n'assurent, sur la côte, qu'un service postal très approximatif, mais j'ai la chance de franchir l'Hecate strait avec des compagnons qui vont à Port-Essington, dans la British Columbia, afin de renouveler leur provision de whisky, opération de la plus réelle importance.

«Bonne chance, camarade», et me voilà seul sur le pier en bois de Port-Essington, cependant que, courbés sur leurs rames, mes amis gagnent la haute mer.

Je prends une décision: le premier bateau, cargo à vapeur ou à voile, qui passera dans un sens ou dans l'autre, j'embarque.

Dix-sept jours après, la Princess-Sophia, de la British Columbia Coast Service, jette l'ancre de l'autre côté de Port-Essington, sur la rive droite de la Skeena, à Prince-Rupert.

La destinée me pousse au Nord. En route donc pour la terre du silence, terre du mystère, terre de la neige et de l'or: n'est-ce pas la pay-dirt, la terre qui paye? Qui paye quoi? La volonté? La résistance? Qui paye comment? Avec l'or arraché aux roches dures? Avec la rigide beauté des paysages ou l'émerveillement des aurores boréales?

Avec de l'or ou avec de la mort. L'une ou l'autre, plus souvent l'une et l'autre. L'or conquis ruisselant entre les doigts comme l'eau du torrent. La mort paisible qui vous couche, sur le linceul des neiges polaires. Le corps s'enfonce et fait un trou, la neige pèse, pèse, pèse. Le gel la durcit. Les traîneaux y tracent leur piste. La vie va vite. Il y a des morts dessous. Qui le sait? Et l'âme s'en va, falote et errante, dans l'immense nuit sans étoiles, avec la chanson du Grand Nord qui la berce, en faisant craquer les branches, tandis que, là-bas, brament les cariboos affolés par le rire aigu des loups, dont le vent vient, soudain, de rabattre l'odeur.

Je pense à toutes ces choses sur le pont du Princess-Sophia, assis sur mon bagage, les coudes sur les cuisses, les poings aux tempes. L'hélice bat l'eau rythmiquement. Une brume grise enveloppe la côte cependant toute proche. Le steamer suit le long labyrinthe des îles et la côte déchiquetée. A droite, l'île du Prince-de-Galles, entourée de sapins, sommeille et la nuit tombe à gauche sur Ketchikon dont les feux rouge et vert trouent avec peine la brume.

Princess-Sophia. La Princesse Sagesse! Est-ce sagesse? Est-ce folie de suivre cette route? L'hélice bat comme un cœur, «flouk, flouk, flouk, flouk». Est-ce oui? est-ce non? Une vie nouvelle s'ouvre devant moi et le vers de Térence vient sur mes lèvres: «Ce jour qui t'apporte une vie nouvelle réclame, en toi, un homme nouveau.»

—Vous avez tort de rester là, garçon, la brume est mauvaise.

Je lève les yeux et rencontre le regard d'une femme, gainée dans un vaste chandail gris.

Elle est debout, solidement plantée sur ses jambes, les mains dans les poches de son chandail, le col lui cache le cou, le menton et la bouche, et le polo rabattu, barre le front à la hauteur des yeux.

—Je suis Jessie Marlowe, et vous?

—Moi, Freddy.

—Freddy qui?

—Freddy rien, Freddy tout court.

—Ah!

La femme prend un temps et ajoute:

—Vous ne devriez pas rester immobile, c'est toujours mauvais dans ces régions. Marchez plutôt avec moi.

Et nous voilà, tous deux arpentant le «deck» du navire comme deux vieux camarades.

—Vous venez pour la première fois?

—Oui, et vous?

—Moi, je suis déjà une vieille Yukoner. J'ai fait cinq fois le passage.

—Et vous allez?

—A Dawson, rejoindre mon mari…

—Ah! vous êtes mariée.

Le ton sur lequel j'ai prononcé cette phrase fait rire Jessie d'un rire qui sonne clair.

—Oui, j'ai marié Harry Marlowe, le sergent de la police montée.

La police montée canadienne! Le corps splendide qui n'aurait pas son pareil si la Légion n'existait pas. On s'engage dans la police montée comme dans la Légion, par coup de tête ou amour d'aventures.

Les magnifiques bêtes humaines, aventureuses et folles, qui, de l'Hudson à l'Alaska, à travers l'immensité silencieuse du Grand Nord représentent la loi de Sa Majesté Britannique.

Depuis j'en ai rencontré, groupés ou solitaires, plusieurs centaines au hasard de mes pérégrinations polaires et j'ai toujours trouvé chez eux les qualités qui font les hommes forts: la générosité, la droiture, la bonté et le courage.

Et cependant de la savoir, cette Jessie, à un autre, cet autre fût-il sergent de la police montée, cela me crispe.

Hé là, hé là! A quoi vais-je penser! Jessie Marlowe, il y a deux quarts d'heure je ne soupçonnais même pas son existence… alors…

Alors, maintenant, je la connais. Voilà.

Le bateau tangue fortement, excellent prétexte pour saisir le bras de ma camarade qui, du reste, ne se dérobe pas.

Sous la laine, je sens la chair ferme et la dureté des muscles. C'est une femme souple et solide, mon amie Jessie Marlowe.

Mon étreinte se resserre.

—Venez-vous à l'entrepont, il y a des figures étranges de Chechaquos.

En argot du Yukon, Chechaquos désigne tous les nouveaux venus au travail de la mine, apprentis chercheurs d'or et chercheurs de fortune.

Nous descendons; dans un fouillis invraisemblable gîtent, pêle-mêle, des dynamos, des sacs, des barils, des caisses, des cordages, des poutrelles de fer, un enchevêtrement de pics et de pioches, avec çà et là, dans une encoignure, un être vivant qu'éclaire la lumière jaune d'une lampe à huile que la houle balance.

Vers le milieu, la place est plus nette. Assis sur des seaux renversés, quelques hommes jouent aux cartes sur une table improvisée.

La partie est silencieuse et déjà la fièvre du gain stigmatise les visages. On la reconnaît à ce froncement de sourcils si spécial et au léger tremblement des doigts qui tiennent les cartons maculés.

Le vice humain s'étale sans forfanterie et sans honte. C'est brutal comme une plaie.

Je me retourne. Je ne sais pourquoi, il m'a semblé voir dans les yeux de ma compagne comme une lueur fauve. Oh! rien qu'une lueur vite éteinte. Les narines se sont contractées vivement, oh! un battement imperceptible!

J'ai dû me tromper, évidemment, puisque Jessie Marlowe dit d'un air indifférent:

—On ne respire pas, ici. Quelle tabagie! Venez-vous, cher.

*
* *

Au matin, je monte sur le pont. Jessie est déjà là, accoudée au bastingage.

Elle a deviné ma présence et se retourne. Son visage est angoissé.

Sans explication elle dit:

—Oh! voyez, cher garçon.

Je regarde. Dans une brume bleuâtre, le plus fantastique des paysages apparaît.

La côte est proche, nous louvoyons entre Etolin Island et Prince of Wales; c'est un jaillissement formidable de roches, de longues chaînes de trachytes, de gigantesques chaussées de basaltes. La grande loi géologique s'affirme, laissant loin derrière nous les pauvres imaginations poétiques des Hellènes et de leurs Titans qui mirent «Pelion sur Ossa», jeux d'enfants à côté de la vision chaotique qui s'offre à nous.

Pour arrêter la mer envahissante, la Terre a fait un effort surnaturel, elle a contracté sa chair, les roches éruptives se sont dressées, elles sont là, sans transition, mettant à nu le granite primordial.

Strates régulières, déchirures aiguës, arêtes vives, le mont se dresse à pic à des centaines et des centaines de pieds, tout pareil au jour où il jaillit, du soulèvement primitif, venant du tréfonds des entrailles terrestres pour dire à l'Océan: «Arrête, tu n'iras pas plus loin.»

La main de Jessie Marlowe a saisi ma main. Tout à coup, le soleil déchire le voile de brume qu'il effiloche et jette au loin. Ses rayons dorent la muraille ocre et terre de sienne; c'est une harmonie magistrale et je sens les ongles de Jessie qui se plantent dans ma paume. Elle est secouée d'un frisson. Mais elle se reprend aussitôt, murmure l'inévitable I'm very sorry et, pour me punir d'avoir vu son frémissement en face de la majesté impérissable de la nature, elle me quitte brusquement.

*
* *

Un sifflement. Un cri horrible. Un tumulte de pas précipités. A nouveau, des cris… Je sors de ma cabine pour aller aux nouvelles. Un groupe remonte de la chambre des machines. Les gémissements finissent en une plainte rauque et continue. Je m'informe. Un retour de vapeur a brûlé, atrocement, un soutier. La vision est infernale. Les yeux vidés laissent voir deux trous sanglants. La bouche se tord, noire et rouge. Le corps entier n'est qu'une plaie à laquelle des lambeaux de vêtements adhèrent encore.

Les passagers s'empressent, inutiles. Le capitaine interroge:

—Y a-t-il un médecin parmi vous?

Les émigrants se regardent l'un l'autre, personne ne répond.

Le capitaine insiste:

—Vous n'allez pas le laisser mourir comme ça…

Alors, je songe que j'ai, il y a bien des années déjà, préparé l'examen de l'Ecole de médecine navale de Bordeaux.

Le cercle s'est ouvert devant moi. Je me penche sur le blessé. Il ne faut pas être grand clerc pour se rendre compte que l'homme est perdu. Il faut abréger cependant ses souffrances.

Le plus urgent est de débarrasser les plaies du linge qui plaque.

Je demande:

—Des ciseaux, un couteau…

Un geste brusque, une voix qui répond:

—Voilà.

C'est Jessie Marlowe qui, d'une gaine de cuir qu'elle porte sous son chandail, me tend un minuscule poignard, fait d'une seule pièce d'acier.

Elle m'offre, en même temps, son aide et avant que je l'aie agréée, elle s'accroupit près de moi et d'un coup net, elle tranche l'étoffe.

Le spectacle est monstrueux: la chair est grillée, tuméfiée, des boursouflures se forment qui éclatent avec de minces jets de sang. Les veines et les artères sont à nu, elles crèvent aussi, une à une. C'est un enchevêtrement de lacets rouges et bleus où le sang qui se coagule fait, çà et là, une tache grenat sombre.

Nos mains se sont rencontrées. La mienne tremble un peu. Celle de Jessie est souple et froide. Je regarde la jeune femme et je revois dans ses yeux la courte flamme de la veille.

Cette chair qui souffre un châtiment de damné cause de la joie aux yeux de cette femme. J'en jurerais.

Je donne un ordre bref. Avec d'infinies précautions, on soulève le corps douloureux, on l'emporte, cependant que Jessie Marlowe murmure à mi-voix, comme pour elle-même:

—Quelle splendide chose que ces vives couleurs!

*
* *

Le soir tombe. Le steamer glisse, silencieux, sur les eaux étroites du détroit de Wrangell. Çà et là, un chapelet de bouées s'égrène, indiquant au navire les récifs qui brusquement jaillissaient du fond des abîmes à fleur d'eau. Parfois, on voit les roches, comme des bêtes sournoises tapies. Elles essayent de happer la proie facile, mais nous passons et l'écume du sillage les recouvre.

Des sapins, poussés là, Dieu sait comment! se penchent vers nous jusqu'à nous toucher. Un soleil oblique éclaire les hautes falaises noires et derrière nous, nous laissons un gouffre d'ombre.

Tout à coup, la muraille de basalte s'échancre et un glacier immense, tombant à pic dans la mer, apparaît. Sur sa blancheur vierge, le vent balaye les neiges récentes et le soleil fait miroiter des lumières violettes, oranges et bleues.

Un oiseau passe dont les ailes roses battent longuement dans un rayon.

Venant du cœur du navire, on entend le râle continu de l'agonisant qui quitte la vie, peu à peu.

*
* *

Nous quittons Juneau au matin. Nous avons fait escale pendant la nuit.

Nous franchissons le chenal Gastineau. La capitale de l'Alaska s'enfonce dans la brume, où le Capitole, adossé à la montagne, fait une tache laiteuse.

Une voix prononce près de moi:

—Vous n'êtes pas descendu à terre, docteur?

C'est le capitaine qui me salue de cette appellation. Je suis monté en grade depuis hier.

—Non, capitaine.

—Vous avez ma foi raison. Pour retrouver des usines, des autos et des cinémas, ce n'est pas la peine de venir jusqu'ici: autant vaut rester à Seattle ou à Vancouver.

Le capitaine tire deux ou trois bouffées de sa courte pipe de terre, reste un instant accoudé près de moi, puis il s'en va de cette démarche spéciale, à la fois lourde et souple, des marins.

A trois pas, il se retourne et dit:

—A propos, savez-vous, l'homme est mort cette nuit.

Il lance un jet de salive jaunâtre par-dessus bord, puis il ajoute:

—Jessie Marlowe est descendue à Juneau.

—A Juneau, mais ne devait-elle pas débarquer à Skagway pour aller à Dawson?

Yes, doctor, mais elle a changé d'avis.

Et il s'en va roulant des épaules en grommelant:

—C'est une femme!

Une main invisible étreint ma gorge. L'homme est mort. Jessie Marlowe est partie… Une tristesse monte en moi, envahissante, sans que je puisse exactement me rendre compte si la cause première est la mort de l'homme ou le départ de la femme.

*
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Le thermomètre est descendu de 20 degrés en quelques heures, l'hiver est venu tout d'un coup.

Le fleuve, qui roulait hier encore ses flots noirs, portant la vie à la «terre qui paye», est aujourd'hui figé, morne, silencieux. Pour huit mois, le Yukon est prisonnier des glaces, le monstre tumultueux est enchaîné.

Sournois, il a bloqué les chalands, un grand steamer à palettes s'est aussi laissé surprendre.

Pour huit mois, Dawson est sous la neige.

La grande ombre polaire descend. La nuit a mangé le jour.

En attendant que le jour prenne sa revanche et dévore à son tour la nuit, il faut faire provision de sagesse et de philosophie.

Le paysage m'intéresse par sa nouveauté. Je suis, hors la cité, sur une hauteur, dans une cabane faite de rondins de sapins assemblés, qui tient beaucoup plus du perchoir que de l'habitation humaine. La ville et le fleuve déroulent à mes pieds une symphonie blanche, où, par endroits, les sapins mettent une tache vert sombre.

En face, derniers contreforts des Rokies, la montagne se dresse barbouillée d'ocre et plaquée, çà et là, de blanc légèrement bleuté.

J'ai le temps de contempler ces choses et j'emploie ma première journée d'hivernage aux soins ménagers. J'ai visité mes bottes, remis un talon, cloué une semelle. Je couds une peau de renard au col de ma veste de cuir lorsque ma porte s'ouvre et Lynn, mon ami Lynn, entre chez moi.

Lynn est un indien koyukuk, à la face camuse qui, malgré ses rapports avec les civilisés, a conservé l'habitude ancestrale de se peinturlurer les joues.

Il porte un vaste plaid à carreaux, qui a dû appartenir jadis à quelque miss errante, une lanière en cuir de bison lui ceinture la taille. Ses mocassins, en peau de phoque bordés de wolverine, laissent traîner leurs attaches. Ses mains et ses bras sont emprisonnés dans des moufles de cuir fourrées, serrées à la hauteur du coude. On dirait mains et bras de marionnettes.

Il serait très couleur locale, mon ami Lynn, n'était l'affreux chapeau melon qu'il arbore fièrement en guise de couvre-chef. Ce chapeau melon est pour Lynn le signe suprême de la civilisation.

Il est une autre concession que l'Indien fait à notre monde. Il a pris l'affreuse habitude de mâcher de la gomme.

Ayant mastiqué plus fortement et logé sa boule comme une chique dans sa joue gauche, Lynn me salue à la manière koyukuk, s'informe de ma santé et m'annonce qu'on vient de ramasser en plein Dawson, près du pont de la Klondike river, à l'endroit même où se termine Front-street, le cadavre d'un homme.

Avec ce saut brusque du thermomètre, la chose n'est point étonnante. Quelque ivrogne qui aura quitté tard le Bank, l'Exchange ou le Green Tree et que la congestion aura fauché.

Lynn secoue la tête en écoutant ma supposition. Il rumine sa gomme, puis il ajoute dans son anglais un peu rauque:

—Non, non, l'homme est un sergent de la police montée canadienne. Le froid ne l'a pas tué, mais bien la blessure qu'il porte à son cou…

Et Lynn conclut:

—Ça fait un joli tumulte dans la cité.

Puis, m'ayant emprunté deux poignées de thé, l'Indien sort, traînant dans la neige ses mocassins dont les cordons pendent.

*
* *

Un sergent de la police montée. Fichtre, c'est une belle pièce au tableau. Cela nous change des querelles dont les mineurs font habituellement les frais.

Malgré que la ville ait oublié, comme un cauchemar, les légendaires batailles d'antan, alors qu'au petit jour, on ramassait quelques gimblers, plus ou moins troués, il arrive, parfois encore, que des mauvais garçons vident leurs différends à coups de browning. Mais un sergent de la police montée! J'émets un sifflement qui fait dresser les oreilles à mon chien.

—Si nous allions aux nouvelles, Tempest, mon ami, qu'en dis-tu? Un sergent de la police montée proprement meurtri, ça ne se voit pas tous les jours, et puis cela chassera un peu la monotonie de cette journée qui s'obstine à ne point finir. De plus, ce sera une occasion unique de montrer notre nouveau col de fourrure.

J'assure ma toque de loutre et revêts la veste au fameux col. Tempest jappe de joie et nous voilà courant dans la neige comme deux jeunes fous. Une pente s'offre, nous la dévalons en roulant.

—Allons, paix, soyons sérieux.

J'époussète la neige d'un revers de main et, Tempest sur mes talons, je pénètre dans la ville.

Devant les barracks, c'est ainsi qu'on appelle la caserne de la police montée à Dawson, il y a une foule qui discute avec force gestes, émettant des appréciations diverses. En connaisseurs, les Yukoners apprécient le «beau coup» qui envoya le sergent dans l'autre monde.

Un camarade m'offre d'entrer avec lui: il connaît un garçon qui pourra nous renseigner.

Sans trop de difficultés, nous pénétrons dans la cour des barracks où des prisonniers revêtus du traditionnel costume jaune et noir creusent des chemins dans la neige dure.

Le garçon que nous cherchons, nous le trouvons dans sa chambre en train d'apprêter un jeu de raquettes. En effet, dix hommes vont battre la campagne pour essayer de s'emparer de l'assassin, tandis que l'enquête se poursuit dans la ville.

Des détails? Il n'en sait pas plus long que nous. Le sergent a été trouvé ce matin, gelé à bloc à l'endroit même que Lynn avait dit.

Ayant mis les raquettes sous son bras, le policier nous propose d'aller voir la victime.

Dans une salle basse, sur un lit de camp, le sergent est étendu. Quelques camarades veillent le corps en fumant des cigarettes.

La tête de la victime est légèrement inclinée sur la gauche et, sous l'oreille, on aperçoit la blessure, une blessure triangulaire, nette, qui n'a pas un centimètre de longueur et d'où pourtant la vie s'est échappée. C'est, en effet, un «beau coup».

—C'est le seul indice que nous ayons, explique un autre sergent, mais c'est suffisant pour retrouver l'homme.

—Pauvre Harry Marlowe! prononce le garçon qui nous conduit.

Harry Marlowe! Harry Marlowe! Je connais ce nom. Où donc l'ai-je entendu déjà?

Ah! oui, je me souviens, la Princess-Sophia. Jessie Marlowe, il y a quatre mois déjà. Les soucis de mon installation m'ont fait oublier cette rencontre.

J'entends avec netteté la voix qui me dit:

—J'ai marié Harry Marlowe, le sergent de la police montée canadienne.

Jessie Marlowe, dont le souvenir m'occupa quelques heures et que je n'ai point revue…

Et répétant la phrase que je viens d'entendre, je dis, à mon tour, mais avec une variante: «Pauvre Jessie Marlowe.»

*
* *

En entrant, je n'ai vu que le corps étalé… et les camarades qui veillent.

Mon regard se porte maintenant vers le fond de la salle et j'aperçois alors une femme, le dos appuyé contre la cloison de planche; ses bras sont croisés sur sa poitrine, elle a une attitude hostile et farouche.

—Jessie Marlowe, me souffle mon compagnon.

Je l'ai, par Dieu, bien reconnue. On n'oublie pas Jessie Marlowe quand on l'a vue une fois.

Ses yeux sont fixes, sa mâchoire contractée… Son malheur immense l'accable, Niobé défiant le destin n'a pas dû être plus belle…

Pauvre Jessie Marlowe! Je la plains sincèrement, je voudrais pouvoir aller vers elle et lui dire non pas de banales paroles de condoléance, mais des mots affectueux et doux, ou plutôt ne rien lui dire, lui prendre simplement la main et pleurer, pleurer longuement avec elle.

Je n'ose pas. Ces gens qui nous entourent me gênent. D'ailleurs, l'aspect de Jessie n'a rien d'engageant. Dans son coin, elle est tapie comme une bête sauvage, insensible à tout ce qui n'est pas sa douleur.

A quoi songe-t-elle? Quel paysage évoque-t-elle? Quel souvenir? Le bonheur perdu? Le foyer détruit? Autrefois ou demain?

Autrefois? Les randonnées à cheval avec l'espace pour horizon, la solitude, la tendre solitude à deux pendant les longues nuits polaires? Les dangers évités ensemble? La première étreinte des mains?

Demain? L'insécurité, le problème de la vie quotidienne, le retour à la maison où tout vous dit l'absence de l'être aimé, sa place, son verre, son couteau, sa carabine pendue au mur, désormais inutile?