LOUIS-FRÉDÉRIC ROUQUETTE
L’ÉPOPÉE BLANCHE
Lettres-Préfaces de Leurs Eminences
le Cardinal Dubois
et
le Cardinal van Rossum.
QUAM SPECIOSI PEDES EVANGELIZANTIUM PACEM, EVANGELIZANTIUM BONA.
Isaïe. C. LII. 7.
PARIS
J. FERENCZI ET FILS, EDITEURS
9, rue Antoine-Chantin, 9
1926
DU MÊME AUTEUR
LES ROMANS DE MA VIE ERRANTE
- Le Grand Silence Blanc, roman vécu d’Alaska (70e mille).
- Les Oiseaux de tempête, roman des mers australes (25e mille).
- La Bête errante, roman vécu du Grand Nord Canadien (35e mille).
- L’Ile d’Enfer, roman vécu d’Islande (25e mille).
UN CONTE BLEU
- Chère Petite Chose, 1 vol. (55e mille).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :
10 exemplaires sur Japon Impérial. H. C. numérotés de A à J.
8 exemplaires sur Japon Impérial, numérotés de 1 à 8.
45 ex. sur Hollande de Van Gelder Zonen numérotés de 9 à 54.
12 exemplaires sur Lafuma H. C. numérotés de K à V.
100 exemplaires sur Lafuma numérotés de 55 à 155.
L’Edition originale a été tirée sur papier Alfa, et vendue au profit de l’œuvre des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée.
Copyright 1926, by J. Ferenczi et Fils.
Tous droits de traduction, reproduction, adaptation, représentation réservés pour tous pays, y compris la Russie.
LIMINAIRE
Dans le Grand Silence Blanc et dans la Bête Errante, j’ai montré l’effort des hommes pour la conquête de buts matériels ; dans l’Ile d’Enfer, récit de ma traversée de l’Islande, j’ai suivi une âme inquiète à la recherche d’un idéal toujours mobile et toujours plus lointain.
Dans ce livre, je veux dire l’épopée magnifique de ceux qui, ayant abandonné tous les biens de ce monde, sacrifient leur vie pour la gloire de Dieu et la conquête des âmes.
A l’heure où nous sommes, il m’a paru nécessaire de les citer comme un exemple de volonté, d’abnégation, disant à mon pays :
« France, ces hommes sont pétris du limon de ta terre, vois ce qu’ils ont fait pour le rayonnement de ta pensée civilisatrice. Toi, qu’as-tu fait pour eux ? »
Louis-Frédéric Rouquette.
Lettre de Son Eminence le Cardinal Dubois, Archevêque de Paris.
Paris, le 26 novembre 1925.
Monsieur,
Votre Epopée Blanche n’a pas besoin, en guise de prologue, de la Lettre-Préface que vous désirez.
Le titre lui-même de votre ouvrage l’explique dès la première ligne, et, avec vous, nous pénétrons d’emblée, in medias res : je veux dire en pleine activité apostolique, dans ces contrées de l’Extrême Nord où rayonnent, où triomphent la foi et la charité des Oblats de Marie Immaculée.
Quiconque aura fait avec vous les premiers pas, ne vous quittera plus. Avec vous, il voyagera sur ces terres désolées à la suite de ces conquérants d’âmes qui bravent le froid, la faim, la neige, les fleuves et les lacs glacés, les solitudes immenses, la barbarie des hommes, pour étendre toujours plus loin le règne de l’Evangile et les bienfaits de la civilisation chrétienne.
Quels courageux apôtres ! Quelles nobles âmes ! Et quels bons Français ! Vous en citez quelques-uns, héros magiques de votre Epopée. Ceux-là, ce n’est pas la passion qui les hante, ni l’amour des richesses, ni la recherche des honneurs, ni l’ambition. Comme ils dominent ces misères, ces hommes vraiment grands parce qu’ils sont « les hommes-de-la-prière » des hommes de Dieu.
J’en ai connu, j’en connais encore quelques-uns : et je me sens saisi d’admiration pour des missionnaires comme les Grandin, les Grouard, pour ne citer que ceux-là, mes compatriotes et la gloire de notre pays sarthois, de leur Congrégation et de la France entière.
Le Gouvernement français s’est honoré en décorant de la Légion d’honneur le vénérable évêque d’Ibora qui, après plus de soixante ans d’apostolat, continue à quatre-vingt-cinq ans sa vie véritablement épique de missionnaire, prédicateur, défricheur, fondateur et par-dessus tout bienfaiteur très dévoué de ces lointaines populations qu’il chérit comme ses enfants.
Chargé de porter vous-même à Mgr Grouard la croix si bien méritée, vous avez vu à l’œuvre non seulement le vieil évêque, mais tous ses frères. Et ce que vous avez vu, vous le racontez en une série de tableaux où l’on sent vibrer vos sentiments de sympathie, d’admiration, de fierté.
Les âmes de vos lecteurs, Monsieur, vibreront avec la vôtre : pas un, j’en suis sûr, ne résistera au charme prenant de votre livre — livre « de bonne foi », où parlent seuls les hauts faits de vos héros — des religieux, fils de la Douce France.
Que la France, fière de leurs travaux, leur redevienne accueillante et fraternelle !
Veuillez agréer, Monsieur, avec mes félicitations bien vives, l’assurance de mes sentiments tout dévoués.
Lettre de Son Eminence le Cardinal van Rossum, Préfet de la Propagande.
Rome, Palais de la Propagande,
ce 30 décembre 1925.
Monsieur,
Les magnifiques esquisses que vous avez réunies et que vous allez éditer sous le titre suggestif de l’Epopée Blanche, ne laisseront pas de faire une profonde impression sur tous ceux qui auront le bonheur de vous lire. Le cadre de style si vif et si riche dans lequel vous nous présentez ces tableaux de la vie des Missionnaires près du Pôle Nord, ne pourra que la confirmer et l’accroître davantage encore. Cette impression ne restera pas fugitive : elle aura des effets salutaires : bien plus, même, les plus implacables adversaires de tout ce qui a encore une apparence de religion, ne pourront refuser leur admiration à ces héros qui, pour atteindre leur idéal, approchent des dernières limites du sacrifice, puisque, disant adieu à tout et se privant de toutes les commodités modernes, ils se renferment pour des années dans une solitude bien morne à laquelle s’ajoutent des conditions de climat à peine supportables pour la nature humaine, et tout cela pour arriver après de longues années à un résultat que la courte vue humaine dirait mesquin et presque nul.
Bien plus grande que l’admiration stérile de ceux qui n’ont plus la foi, sera l’influence que vos descriptions auront sur ceux de vos lecteurs qui vivent la vie des chrétiens. Ceux-ci, s’ils sont prêtres ou religieux, auront devant les yeux un magnifique spectacle qui leur servira de continuel exemple dans leurs travaux quotidiens pour le salut des âmes. Que de leçons salutaires ils puiseront dans vos pages. S’ils sont simples fidèles, ils apprendront à aimer les Missions et ils comprendront mieux leur devoir de coopérer aux travaux des Missionnaires, de hâter la conversion des pauvres infidèles, du moins par leurs prières et par leurs sacrifices.
Pour moi, j’y ai trouvé une confirmation de cette conviction qui s’est formée en moi à mesure que j’entrais dans la connaissance des Missions, que les RR. PP. Oblats sont de vrais missionnaires dans le sens le plus sublime du mot et que, spécialement pour les missions de l’Extrême Nord, ils ont des mérites uniques. Ici, encore une fois, on voit clairement qu’ils ne sont pas de ceux qui cherchent le succès immédiat, ni de ceux qui se découragent quand, après maints efforts, ils ne recueillent qu’une maigre récolte, ni de ceux qui redoutent les obstacles, les difficultés, les peines et les sacrifices, ni de ceux qui croient toutes les souffrances inutiles s’ils n’en voient pas les fruits eux-mêmes. Les Pères Oblats — on le voit si nettement — sont des hommes de Dieu : ils travaillent pour Dieu, leurs travaux sont pour eux en premier lieu un moyen de sanctification personnelle et cela pour glorifier Dieu : ce but immédiat de la gloire de Dieu atteint, ils sont satisfaits : ils savent du reste que rien de tout ce qu’ils font ne se perd, mais que tout sert au profit du corps mystique du Christ : apôtres universels et embrassant dans leur zèle dévorant tout le genre humain, ils préfèrent les efforts en apparence stériles pour coopérer ainsi plus efficacement à l’extension du Règne du Christ.
Je vous suis reconnaissant, Monsieur, de nous avoir montré tout ceci et d’une manière si attrayante, et tout en vous félicitant de ce travail, je souhaite vivement qu’il soit répandu aussi largement que possible, afin de susciter dans cette France génératrice de si nobles élans, d’autres Apôtres qui marchent sur les traces de ces vrais pionniers du Christianisme et de la civilisation.
Agréez, Monsieur, l’expression de mon estime et de ma reconnaissance avec lesquelles je suis,
Votre tout dévoué en Notre Seigneur,
L’ÉPOPÉE BLANCHE
LA CROIX DE DIEU
LA CROIX DES HOMMES
Depuis trois jours et trois nuits, le Canadian National Railway roule.
J’ai traversé la province de Québec, l’Ontario, puis ce merveilleux Manitoba, où les récoltes futures dorment sous la terre glacée, puis les plaines de la Saskatchewan où les chevaux sauvages errent, la crinière fouettée par les rafales de neige.
Et voici Edmonton, au cœur de l’Alberta ; Edmonton, la ville prodigieuse, simple poste de trappeurs il y a quarante ans, aujourd’hui capitale d’un Etat qui sera demain un des premiers de la Puissance.
Edmonton, clef de ce Grand Nord mystérieux, où, dans les forêts inviolées, paissent les troupeaux de caribous et d’orignaux et vivent les bêtes aux royales fourrures : renards argentés ou bleus, visons et hermines, mouffettes et castors.
Là vivent aussi des hommes, derniers vestiges des grandes tribus qui étendaient leur domaine de l’Océan à l’Océan, du Cercle Arctique aux lacs du Sud : Montagnais et Pieds-noirs, Castors et Couteaux-jaunes, Plats-côtés-de-chiens et Esclaves, Peaux-de-lièvres et Loucheux, Cris de la plaine et Cris des bois, tribus jadis errantes, maintenant pour la plupart encloses en des réserves où elles achèvent, fières et résignées, une vie qui fut semée de batailles, de victoires et de famines.
Mais aujourd’hui ils ont l’apaisement de Dieu, du Dieu de rédemption qu’ont apporté les hommes-de-la-prière, ces missionnaires venus de la douce France pour gravir sur ces terres désolées le plus abominable des calvaires.
Ils sont venus, n’ayant qu’une arme : la parole, n’ayant rien à offrir que la Charité et la Foi.
La Charité, la Charité, la Charité ! Trois fois Mgr de Mazenod[1] répétait ce mot sur son lit d’agonie, à l’heure précise où s’entr’ouvraient pour lui les portes lumineuses de l’éternelle vie.
[1] Mgr de Mazenod, évêque de Marseille, fondateur de la congrégation des missionnaires Oblats de Marie Immaculée.
La Foi, ils la portent dans leur cœur comme un soleil.
Une âme par 250 kilomètres carrés ![2]
[2] Dans les régions du Grand Nord ; dans celles du Mackenzie, une âme par 100 kilomètres carrés.
C’est pour cette moisson que les Oblats se sont mis en route, parcourant des milles et des milles en raquettes, suivant la trace de leurs chiens sur la piste effacée par le blizzard, sautant les rapides sur des canots d’écorce, halant, comme des mercenaires, les lourdes barges dans les passes mauvaises, vivant dans des huttes de sapin qu’ils construisent eux-mêmes.
Souffrant le froid, la faim, l’âme ployée sous l’horrible solitude du grand silence blanc, mais toujours prêts au sacrifice, jamais désespérés, donnant tout leur amour au troupeau confié par le Maître.
Là où le sinistre Arouet ne voyait que des « arpents de neige », des villes ont surgi, des villages se sont groupés : là où régnait la violence, la paix s’est établie.
Voilà l’œuvre des Oblats o. m. i. (Oblats de Marie-Immaculée) : ces trois lettres resplendissent dans le ciel de gloire du Canada.
C’est une épopée admirable qui n’a pas eu d’Homère.
Qui dira votre effort, Père Lacombe, que les Cris appelaient arsous kitsi parpi, l’homme-au-bon-cœur ? Mgr Laflèche, qui arriviez « dans un petit canot avec deux sauvages et un jeune métis » ? Mgr Taché, qui portiez dans le sang tout le passé de Joliette, le découvreur du Mississipi et de la Vérendrye, l’explorateur du Far-West canadien ? Mgr Faraud, vous qui aviez quitté le ciel bleu du Comtat pour défricher la forêt nordique et faire lever la moisson divine ? Mgr Clut, qu’on nommait « l’évêque de peine » ? Mgr Grandin, dont l’âme sainte est un présent direct de Dieu ?
Et les autres, tous les autres, ouvriers obscurs et laborieux, que j’ai rencontrés sur les pistes du Nord, qui chantera votre vie misérable et si belle ?
Je suis venu à Edmonton pour accomplir un acte de foi et pour glorifier au nom de la France le meilleur d’entre vous. Ce rare Mgr Grouard qui, depuis soixante-cinq ans, évangélise les Indiens et à qui le Gouvernement français a conféré la Légion d’honneur.
D’Edmonton à Enilda, quinze heures en tortillard à travers la plaine glacée.
A Enilda, le traîneau, au petit matin, par quarante degrés sous zéro[3]. Les grelots tintent, effarant les lièvres polaires, aux longues oreilles pointues. La caravane met trois taches noires sur la neige ; il y a avec moi le juge Lucien Dubuc, le député Giroux, Paul Jenvrin, agent consulaire de France, l’Honorable M. Hunt, représentant Sa Majesté Britannique, l’ami Romanet, un Français de France, qui vient d’accomplir un voyage de sept années dans l’Extrême-Nord, de la Terre de Baffin aux îles Herschell, pour visiter les forts de la Compagnie de la Baie d’Hudson, dont il est le surintendant pour l’Alberta, l’Athabaska et le Mackenzie.
[3] Le 13 mars 1925.
Il y a aussi ma femme, qui disparaît sous les chandails et les toisons de bêtes…
Tout va bien jusqu’au petit lac des Esclaves. Mais dès que le traîneau s’engage sur le lac, le blizzard nous happe.
Un beau froid, en vérité !
Là-bas, sur la colline, dominant la plaine où le lac est couché, la mission Saint-Bernard, domaine de Mgr Grouard. Elle paraît toute proche, mais combien lointaine.
Enfin, nous arrivons.
Le vénérable prélat — il a quatre-vingt-cinq ans — nous attend. Ses collaborateurs l’entourent, et les métis et les Indiens.
Quelle simplicité, quelle douce émotion ! Combien paraissent vaines à cette heure les querelles politiques et mesquines les colères des hommes.
Cérémonie dont je garderai le souvenir impérissable.
Les religieuses de la Providence — religieuses qui ont tout abandonné pour accomplir ici leur mission de charité — les orphelins, les orphelines… Il y a des chants en français, des compliments en français, des discours en français, et parmi les guirlandes le drapeau du Régiment de Carignan, qui atteste que le Canada se souvient.
Au nom du Président de la République, en vertu des pouvoirs qui me sont conférés… j’ai prononcé les paroles sacramentelles, le cœur à la fois glorieux et humilié d’avoir à épingler, moi, journaliste errant, sur cette poitrine magnifique, la Croix des hommes auprès de la Croix de Dieu.
Qui est Mgr Grouard ?
Ecoutez la simple citation : « Venu au Canada, en 1860, il y a toujours résidé depuis : a fait connaître et aimer le nom de la France en Alberta et jusqu’aux extrémités du Nord ; une foule de noms géographiques sont français grâce à lui ; prêtre zélé, missionnaire infatigable, navigateur, géographe, explorateur, bâtisseur de villes, architecte, peintre, compositeur, écrivain, agriculteur, il est, à quatre-vingt-cinq ans, le pionnier le plus intrépide du Grand Nord.
« Il a recueilli les orphelins et les orphelines dans les institutions françaises, fondées par lui, a sauvé la vie de Mgr Clut en une circonstance mémorable ; a protégé, au péril de sa vie, des femmes indiennes exposées aux brutalités de leurs maris, a soigné les malades et consolé les agonisants, a publié des livres sur la Religion en huit langues indigènes. »
Y a-t-il une chose plus belle ?
Et quelle leçon par l’exemple !
Mgr Grouard, évêque d’Ibora, est la pure incarnation du génie de la France ; il est pétri de ce limon de la terre gauloise qui a vu naître les Bernard et les Vincent de Paul et les héros qui sont partis pour donner à leur patrie le prestige des grandes nations, les d’Iberville, les Marquette, les Francis Garnier, les de Foucauld.
Il n’est pas de ceux qui passent pour conquérir à la pointe de l’épée, dans le pillage et dans le sang, un empire provisoire, mais il est de ces pionniers qui donnent tout leur cœur à la cause qu’ils servent, nobles, désintéressés, bâtisseurs d’avenir.
Mgr d’Ibora est le premier missionnaire qui sema et récolta du grain dans l’Athabaska ; le premier il construisit une école et un moulin à moudre le blé.
Cette école, ce moulin, ce sont les plus belles conquêtes qu’un homme puisse inscrire au livre de sa vie.
Il a, comme saint Paul, beaucoup travaillé de ses mains, comme l’Angelico, il a mis toutes les splendeurs de son âme en des fresques naïves.
Mes mains tremblaient tandis que j’accrochais la croix sur la robe violette. Mais il me semblait que, dépassant ma fonction, et saluant la vérité, c’étaient tous ceux qui ont fait de leur vie un sacrifice quotidien, que je décorais sur la poitrine d’un seul.
Ah ! j’aurais voulu, à la fois justicier et poète, avoir au bout des doigts des poussières d’étoiles pour les faire resplendir et rayonner sur tous ces cœurs !
Et maintenant la cérémonie est terminée. Dans le palais épiscopal — maison de bois qu’il édifia lui-même — nous sommes comme des petits enfants autour d’un Patriarche, écoutant sa parole de miel, tandis que dehors la bourrasque fait rage, démon qui ne peut rien contre la Maison du Seigneur, et que la neige tombe, blanche comme l’âme de ces fils de France qui, sous le signe de la Vierge, se sont faits les serviteurs de Marie, pureté première et consolatrice du monde.
CEUX QUI PRÉPARENT LA MOISSON
Le Père Falher s’est offert à moi, sur la belle terre canadienne, par une rude journée de froid. Enveloppé dans une peau de bique, la barbe en bataille, il m’a dit avec un sourire bon enfant :
— Je vous présente la bête dans ses poils.
Puis il m’a tendu sa main loyale.
Celui-là est un homme. Il est entré d’un seul coup dans ma vie et j’ai senti aussitôt qu’il avait tout mon cœur. J’ai appris à le connaître, à l’estimer, à l’aimer. Je lui dois des heures inoubliables.
Par lui, j’ai compris qu’aux moments les plus troubles de l’histoire du monde, il y avait des cœurs assez purs, assez désintéressés, assez sublimes pour se donner sans condition, au rachat du péché des hommes.
A Grouard, il a été l’animateur, après avoir été l’apôtre.
Tout le pays était en fête pour honorer Mgr d’Ibora ; c’est lui qui, en quarante-huit heures, a fait surgir guirlandes et oriflammes, réglé les discours et les chœurs. Orphelins, orphelines, religieux et religieuses, métis et indiens, colons venus pour tenter la fortune, tous et toutes l’adorent.
Falher, c’est un drapeau. Falher, c’est un symbole.
Il m’a pris par le bras, ensemble nous avons gravi la colline.
A nos pieds, à perte de vue, s’étend la plaine blanche coupée de bouquets de sapins. Proches les toits de la jeune cité, des fumées mettent des paraphes dans le ciel, des lueurs signalent la vie des hommes.
Avant les Oblats, il n’y avait rien ici, que des solitudes troublées parfois par les tribus errantes, troupeaux que la faim décimait et qui fuyaient, cherchant une terre propice.
Un même mot en montagnais désignait et le chien et la femme. Mais le souffle de l’Evangile est passé, emportant les coutumes barbares, faisant pénétrer dans ces cerveaux enténébrés avec l’amour du prochain l’adorable pitié.
— Dites-moi, père Falher, au début, ça ne devait pas être drôle ?
Le missionnaire fait un geste qui embrasse l’horizon, enveloppant la plaine et les maisons rangées au bord du lac :
— Maintenant, ça va.
Je sais qu’il ne me dira rien de ses souffrances ni de celles de ses compagnons, les premiers pionniers de la parole sainte : ceux qui, de Montréal au lac Huron, franchissaient quarante-quatre portages, du Fort William au Fort Garry, quarante-deux, du lac Winnipeg à l’île de la Crosse, trente-six et de là s’enfonçaient dans la forêt, jusqu’alors inviolable et inviolée, s’ouvrant un chemin à la hache, couchant dans le même trou de neige avec leurs chiens, accueillant la douleur comme une bénédiction du ciel, et l’hostilité des hommes avec des mots fraternels. Depuis, ils ont fait leur route.
Ils apportent à tous la civilisation. Avec eux, c’est la France qui marche.
Tomkins, un métis de Grouard, m’a dit, parlant des Pères :
— Ils nous ont donné la lumière.
Ce qu’il a fallu de force, d’énergie, de zèle, de foi, d’intelligence, le Père Falher ne m’en parlera pas. Mais il n’y a qu’à se pencher sur une carte canadienne pour voir les résultats acquis. Ils sont là, nul ne peut les nier.
Les noms sont français dans cet Ouest mystérieux qui s’éveille à la vie. Morinville, Saint-Albert, Millet, Qu’appelle, Portage-la-Prairie, sont la réplique de Jasmin, Claire, Sainte-Anne, Mont-Joli, au pays de Québec.
Si là-bas Maisonneuve et de Levis disent l’épopée de la Nouvelle-France, ici, Legal, Leduc, Lacombe, Girouxville, Grouard, Falher, Végreville, Cochin sont des noms d’Oblats, des noms deux fois français.
Maintenant nous parcourons la plaine, nos pieds écrasent la neige sous laquelle dort la bonne terre prête à s’ouvrir pour accueillir l’espoir des récoltes prochaines.
Cette terre, le Père Falher l’aime jusqu’au fanatisme.
— Quelle belle œuvre que votre œuvre ! Œuvre de Dieu, œuvre des hommes, Paroles de l’Evangile et colonisation !
— Ami, les deux vont ensemble : sous le joug de la vie, ce sont les bœufs robustes qui tirent la charrue et creusent le sillon. Il ne faut pas épargner sa peine si l’on veut être béni de Dieu.
Il fallait prouver que ces espaces désolés, où seules vivaient les bêtes de la forêt, pouvaient nourrir les petits des hommes.
Pourrait-on vivre ici ? Le nord de l’Alberta était-il colonisable ?
Le Père Le Serrec, dans sa ferme de la rivière la Paix, Mgr Joussard dans son domaine du Fort Vermillon, les Frères Laurent, Kerhervé, Debs, à Grouard, le Père Giroux dans sa solitude de Spirit-River, tous après cinquante ans d’expériences répondent : Oui.
La démonstration faite par les Oblats est formelle. La terre paie le travail avec l’or blond des blés.
Désormais, la route est ouverte.
— A tous ?
— A tous. C’est l’histoire des migrations humaines. Rien ne peut arrêter l’élan que nous avons donné.
Les Anglais de l’Ontario ont suivi, avec quel intérêt, l’effort des religieux, prêts à se gausser s’il restait stérile. Mais, le succès certain, ils sont venus.
Et le Père Falher soupire.
Je comprends sa pensée et je dis :
— Et les nôtres ? Nos Canadiens français auront-ils une place au soleil albertain ? Laisserez-vous ce pays neuf devenir anglais et protestant ?
— Là est la plaie, là est le danger. Dès 1903, Mgr Grouard l’a vu et l’a signalé. Mais nous étions si loin, dans une région si peu connue, au milieu des sauvages. Etait-ce même en Canada ?
Le R. P. Desmarais, envoyé par Monseigneur à Montréal et à Québec, prêcha dans le désert et personne ne vint à nous.
Mais le cœur de Mgr Grouard ne connaît pas la défaite ; il ne perd pas courage, il s’adresse alors au Gouvernement canadien. Oliver est ministre de l’Intérieur. C’est un self-made-man d’Edmonton, un pionnier du Nord.
Hélas ! il ne veut pas se compromettre ni compromettre ses amis. La politique, mon ami, la politique ! Ouvrir un pays à la civilisation, c’est se créer une foule de difficultés. Oliver refuse un agent officiel, adieu la colonisation.
En 1911, les libéraux tombent, les conservateurs arrivent au pouvoir. Mgr Langevin, archevêque de Saint-Boniface, rencontre Mgr Grouard, à Montréal. C’est un Canadien français, un esprit clair, lucide, un vrai patriote.
Monseigneur lui dit sa tristesse et ses déboires et son espoir toujours déçu.
— « Mon cher évêque d’Ibora, nous irons à Ottawa. Nous verrons le ministre, c’est un de mes amis. »
Et l’homme d’Etat reçoit la visite de Mgr Langevin, de Mgr Grouard, flanqués de votre serviteur ; on lui parle, il accorde un agent officiel de colonisation pour le Nord-Alberta. Mais qui nommer ? Qui désigner pour faire œuvre utile ? L’interrogation se pose. C’est l’inconnu. Pour réussir, tout dépend du choix de l’homme.
Il fallait un Oblat, il fallait un missionnaire du Nord, il fallait un Canadien français.
La Providence avait tout prévu. Le R. P. Giroux était là.
— Le Père Giroux, le plus français des Canadiens ?
— Oui.
— Ah ! Père Falher, j’ai rarement vu dans des yeux si clairs, des yeux d’enfant, une volonté si grande.
— Que diriez-vous si vous l’aviez connu aux jours de sa jeunesse, dans l’enthousiasme de ses vingt-cinq ans ! Actif, intelligent, et avec cela plus normand à ses heures que les Normands ses ancêtres.
Il est, avec Normandeau, Boucher, Boyer, de tous les agents du Gouvernement un de ceux qui ont le mieux réussi ; impossible de chiffrer le nombre de Canadiens français qu’il a ramenés des Etats-Unis. C’est vraiment l’élu de Dieu !
Nommé en janvier 1912, il prend la besogne à bras le corps, il est partout, ici, à Québec, à Montréal, aux Etats. Dès juin, il rentre à Grouard, pasteur suivi d’un troupeau de fidèles.
Nous connaissions, par delà les forêts à quarante milles d’ici, de grasses prairies, dans le bassin de la rivière la Paix.
Là nous avons érigé une croix, sur sa base nous avons gravé le nom des premiers pionniers.
Au pied de cette croix, à genoux sur cette terre encore inculte, nous avons demandé la bénédiction de Dieu.
Elle est venue, toute puissante[4].
[4] Dans la Saskatchewan et l’Alberta, il y a aujourd’hui plus de cent mille Canadiens, presque tous sont agriculteurs.
VERS L’OUEST
La caravane se met en route, comme autrefois, de l’est à l’ouest ; wagons bâchés tirés par des bœufs, escortés des hommes, à cheval.
Elle traverse la prairie monotone. Rien ne l’arrête : ni les rivières, ni les marécages, ni la glace, ni les maringouins, ni la neige.
Des semaines, des mois, hommes et bêtes cheminent.
La fièvre les décime, des tombes marquent les étapes, mais l’espérance est avec eux.
Des âmes faibles, moins bien trempées, ploient sous la misère des jours. Le Père Giroux se multiplie, tout zèle et toute charité.
Il va ranimant les cœurs, exaltant les courages : un bon mot, un refrain, et voilà la caravane dans la joie, la route paraît moins pénible et moins longue.
— Allons, mes fils, trois jours encore… plus que deux jours… demain.
Demain, c’est le repos ; demain, c’est l’espérance. Demain, c’est la chanson qui berce les hommes au rythme lent des bœufs.
Enfin ! c’est la Terre Promise. Là-bas, par delà le lac, se dresse la mission. Sur la colline, voici la Croix.
C’est l’arrivée tumultueuse, dans le cri des cavaliers, le rire des femmes, les appels des enfants, l’aboi des chiens, seuls sont placides les bœufs puissants et doux.
Mais la mission Saint-Bernard n’est qu’une halte. Il y a quarante milles à franchir, les plus durs peut-être, les plus terribles. On les fait dans la joie du but prochain, du désir enfin réalisé.
La terre est là. C’est maintenant que la peine commence.
Rude tour de force d’avoir déraciné des gens de l’Est pour les transplanter dans l’Ouest, miracle de les avoir mis sur la bonne route, miracle de tous les jours de les garder, de les soutenir jusqu’au bout. C’est maintenant qu’il faut persévérer, qu’il faut avoir vraiment l’esprit du sacrifice.
Un home-stead, 160 acres de terre, pour la minime somme de 10 dollars. Un chez soi pour si peu ! Oui, mais ce que cela représente de travail, d’énergie, de souffrances morales et physiques !
Tout est à créer : maison, grange, étable, champ, clôture, tables, lits, armoires, chaises, ces mille riens dont l’usage est journalier et que l’on se procure si facilement dans le bourg ou la ville. Mais ici ? Dans ce pays neuf, inculte, sauvage ?
Il faut tout faire soi-même, avec des moyens de fortune. Un colon doit être charpentier, menuisier, forgeron, bourrelier, vétérinaire, chercheur d’eau[5].
[5] L’eau douce est un des grands problèmes de l’Ouest canadien.
Sur ces 160 acres non défrichés encore, le colon et surtout sa femme, se sent seul, loin de tout, il a la sensation d’être isolé, perdu. Les hivers sont durs, les nuits longues.
Dieu ne l’oublie-t-il pas ?
Au début, il n’y a pas d’église ; or, l’église, pour le Canadien, est son second « foyer ».
La solitude enfante des terreurs : il y a les Indiens, les ours, les loups ! Et pourtant les Indiens sont de pauvres Cris, timides et doux, qui, bons voisins, ne demandent qu’à se rendre utiles, ce ne sont plus les Iroquois féroces de jadis qui mettaient en péril Montréal.
Il appréhende aussi la faim ; les premières moissons ne sont pas toujours très brillantes ; le colon n’a pas l’expérience de l’Ouest. La chasse ? Courir après l’orignal ? on peut s’égarer, on s’égare dans la forêt et c’est la mort certaine.
Le découragement naît dans son cœur comme un mauvais désir.
Alors paraît le missionnaire.
Dès qu’il y a un noyau de catholiques, Mgr Grouard établit un de ses prêtres, un Oblat.
Au Père Falher, qui m’explique ces choses, je dis :
— Je connais ces installations : une humble cabane de troncs d’arbres, couverte d’écorce, pas de plancher, une table sert d’autel, un rondin de sapin et voilà le siège. Dans un coin, le Père étend une couverture de laine, c’est là qu’il dort, n’est-ce pas ?
L’Oblat a un sourire :
— Vous ne voudriez pas que le curé soit mieux logé que ses paroissiens !
Tenez, je crois que ce sont les plus beaux jours de sa vie qu’il passe là. C’est dans la pauvreté qu’on fait le bien.
Le premier missionnaire, curé de Falher, est un ancien sergent, s’il vous plaît, qui connaît toutes les sonneries de son régiment et qui vous les siffle… Un Breton de chez nous, un dévoué, un humble, sachant se donner sans mesure. Tout à tous.
Il a compris son sacerdoce.
Tous les jours que Dieu fait, il est en chemin ! Il va de ferme en ferme, disant sa messe ici, prêchant là, exhortant les uns, consolant les autres : été comme hiver, sous le soleil, dans la tempête, il va, toujours sifflotant, toujours gai. Il porte la parole qui encourage et soutient, mais aussi des conseils. Le soir, à la veillée, il donne des nouvelles, c’est une gazette errante : à Québec, on dit… aux Etats, on fait… et les enfants… Ah ! les enfants ! On n’a pas pu les emmener, ils sont à Grouard chez les bonnes Sœurs de la Providence, sœurs maternelles bénies de Dieu.
Grouard est le corps dont Monseigneur est l’âme. C’est là que les colons de Falher sont reçus, gratis pro Deo, en arrivant au pays. On les héberge, on leur prête les premiers instruments aratoires, les semences nécessaires, l’indispensable.
Ce que Grouard et Mgr Grouard ont fait pour Falher, ils l’ont fait pour les autres colonies.
C’est Monseigneur qui a fait bâtir les églises de Slave-Lake, de Kinaseco, de High-Prairie, de Spirit-River, de Grande-Prairie, de Lessmith, de Kleskeenhill, de Peace-River, de Pouce-Coupé. Et comme les colons sont trop pauvres, c’est Monseigneur qui entretient ses prêtres.
— Vous avez laissé le curé de Falher, mon Père, à la veillée.
— Excusez-moi… vous connaissez la veillée canadienne, veillée traditionnelle où revit la France d’autrefois ; les parents, les amis sont là, les anciens content de sempiternelles histoires ; à l’abri de leurs mains, les femmes chuchotent des secrets connus de tout le monde, les jeunes gens jouent aux cartes, l’on chante aussi les refrains du temps jadis : En roulant ma boule, Suivons le vent, C’est le vent frivolant, Fringue, fringue sur l’aviron, Mon cri, cra, tire la lirette. C’est tout l’Anjou, toute la Normandie, l’Aunis et la Saintonge qui passent… et ma Bretagne aussi, il me semble que le vent souffle sur les genêts :
C’était une frégate,
Mon joli cœur de rose,
Dans la mer a tombé,
Joli cœur de rosier,
Joli cœur de rosier.
La voix du Père chevrote un peu, et dans ses yeux une buée monte.
Je cherche un mot affectueux et tendre sans le trouver. Je lui prends la main et nous communions, tous deux, dans la pensée de la France lointaine.
Il se reprend :
— Après les Chansons, la Prière, la prière dite en commun comme autrefois aussi.
Et le Père s’endort dans un coin, roulé dans sa couverture.
Le lendemain, il part… et voilà l’histoire du sergent, pardon, du Père Dréau. C’est bien à lui que l’on doit la réussite de la colonisation dans le district de Grouard.
Il a souffert les maux coutumiers. Il faut toujours se répéter : le froid, la faim, la fatigue… et l’ingratitude des hommes.
Mais il va toujours et c’est pourquoi Falher est une belle paroisse française, avec une belle église « en brique », mon ami, la seule du vicariat. C’est l’œuvre d’aujourd’hui, demain nous ferons mieux.
La vie ici est une longue espérance.
Le Père Falher se tait. Je respecte son silence et nous marchons, côte à côte, pendant quelques instants.
Le vent joue dans sa barbe grise, nos pieds enfoncent dans la neige. Nous revenons lentement.
Voici le cimetière où dorment jusqu’au jour de la résurrection Mgr Clut et le Père Collignon, deux Oblats qui ont fini leur peine.
LA COURSE DU FLAMBEAU
L’évêché de Grouard. Une chambre étroite, un lit de sangle, un escabeau de bois, une table, quelques livres, et, sur le mur, Jésus étend son corps crucifié.
Au loin, la plaine et le lac sous la neige.
Dans l’agonie du jour qui tombe, une ombre passe. C’est le Père Blanchin, l’âme de prêtre la plus haute, la plus sereine, la plus belle qui soit.
Depuis Edmonton, il est avec moi, guide sûr, cœur inépuisable.
Nous entrons, le Père Falher et moi, nous ébrouant comme deux jeunes chiens. Le Père a des glaçons dans sa barbe, j’ai de la neige aux franges de mes cils.
— Eh bien, Père Blanchin, Monseigneur…
— Monseigneur a délaissé son jeu favori, et, cent-trente-deux, comme il dit, savez-vous ce qu’il fait ?
— Ma foi…
— … Il se prépare à partir.
— A partir !
— Oui, une randonnée de plusieurs jours à travers son diocèse.
— Non ?
— Vrai de vrai.
— Il mourra à la peine.
Le Père Falher — cette chambre est la sienne — va et vient, sous ses pas le plancher crie.
— Allez donc tenir ce diable d’homme. A quatre-vingt-cinq ans, il a l’ardeur d’un néophyte.
Je l’ai toujours connu ainsi, pèlerin infatigable d’une foi passionnée. A sa parole, les âmes les plus rebelles se lèvent et le suivent : d’une terre inculte, il a fait jaillir les épis lourds de grains.
— Par quel prodige ?
— Par le miracle d’une volonté chaque jour renouvelée, puisant sa force dans sa propre richesse.
Richesse d’un cœur qui se donne sans calcul, sans arrière-pensée.
Et de l’âme du chef la lumière rayonne jusqu’aux plus humbles, jusqu’aux derniers des serviteurs.
C’est un ruissellement.
Que sont auprès d’eux les héros des épopées éteintes ? Les Grecs astucieux, les chevaliers mystiques ? Le vent qui passe sur la terre africaine emporte la fumée du bûcher de Didon ; sur la mer civilisée la trace est effacée de la barque errante d’Ulysse. L’étrave a fendu le flot, le flot s’est refermé. Rien ne reste, rien ne subsiste.
Dans la marche vers l’ouest, l’histoire du monde se perpétue avec les mêmes douleurs, les mêmes sacrifices et la même espérance.
Dans le fond des bois, la vie s’éveille. L’homme-de-la-prière a passé.
J’ai dit tout haut ma pensée et le Père Falher me répond :
— Ce n’est pas nous qu’il faut citer, mais les colons qui ont eu confiance.
— Mais vous…
— Non, eux, eux seuls sont dignes, eux seuls connaissent la misère absolue et n’ont jamais désespéré. Un exemple ? Un entre mille. A Falher, il y a douze ans. C’est la lutte contre une trinité impitoyable : la forêt, le feu et l’eau.
La forêt qui veut se garder impénétrable, l’eau sournoise qui attire et prend les imprudents au bord des marécages, le feu qui arrive à la vitesse d’un cheval au galop. On l’aperçoit du haut d’une colline, à l’horizon, et soudain il saute dans la vallée ; poussée par un démon invisible, la grande flamme court, monte, serpente et tout à coup elle est là. Les bœufs et les chevaux, affolés, se jettent dans la fournaise.
On perd tout en un jour.
Mais là n’est pas la question. L’exemple, le voici. Un de nos colons, M. Le Blanc, est venu ; pour avoir toutes ses forces actives, il nous a laissé son tout petit garçon. L’enfant est chétif, il a souffert dans la misère des villes ; les bonnes sœurs veillent à son chevet, le dévouement est inutile, l’enfant meurt, le père est là-bas. Je l’envoie prévenir. Trois jours après, il arrive, dans son wagon traîné par des bœufs.
Je cours au-devant de lui. A mon salut, il répond :
— « Père, où vais-je mettre l’autre ? »
Et, soulevant la bâche, j’aperçois le corps d’un garçonnet que la mort a pris.
Le bonhomme, à travers ses larmes, m’explique :
— « C’était le fils unique de ma fille aînée… il est mort le même jour, à la même heure. »
Nous les avons placés tous les deux dans le même cercueil.
Le pauvre père s’en est allé, son chagrin bercé au rythme lent des bœufs. Il est parti tout seul, je l’ai suivi des yeux longtemps, longtemps. Oh ! comme j’aurais voulu l’accompagner, lui dire toute mon affection et toute ma tendresse.
Un matin, Mgr Joussard arrive, je lui conte la chose. Oh ! le brave cœur, il devine ma pensée.
— « A cheval, filons ! »
Nous voilà, chevauchant, sous un clair soleil d’août, dans les bois, autour des lacs, sous les peupliers et sous les saules.
Tout là-bas, une lumière, nous approchons. Une tente blanche, tendue sur des poteaux rustiques, quelques planches, c’est le camp.
Des voix montent, harmonieuses, des voix d’hommes, des voix de femmes, des voix d’enfants. A genoux, dans l’herbe, ils chantent la prière du soir.
Un de nos chevaux hennit, tous se lèvent, viennent à nous, nous reconnaissent.
— « Oh ! Monseigneur ! Oh ! Père, vous ici ! »
Nous avons campé chez eux, nous avons dormi auprès d’eux ; le lendemain, nous les avons laissés pleins d’espérance.
Ils ont semé dans les larmes. Ils sont forts maintenant. Ils ne craignent plus rien de la vie.
Le Père Falher se tait ; pendant que je rédige quelques notes, je l’aperçois, lisant son bréviaire. Son profil se détache, précis. Tel il était et tel je le garde désormais dans ma mémoire, comme le plus pur modèle d’abnégation qui soit.
Chercher, trouver, connaître, unir, voilà l’œuvre du Père Falher, et l’œuvre de ses frères, les Oblats de Marie.
La marée monte des éléments cosmopolites qui, drainés par la réclame, se jettent sur le Canada avec l’espoir de miraculeuses fortunes. Terre de Chanaan ! dans leur esprit, terre de Cocagne.
Après les Indiens, après les métis, après les Canadiens français, voici de nouvelles âmes qu’il faut gagner à Dieu.
Tous se sont mis à l’ouvrage ; le Père Serrand, frère de l’évêque de Saint-Brieuc, dans la Grande-Prairie, le Père Wagner à la rivière la Paix, le Père Le Treste à Peace-River, le Père Pétour à High-Prairie. Il faudrait les citer tous, car tous sont sublimes de travail, d’énergie, de patience, de charité.
Ils vont, créant un pays, paroisse par paroisse, diocèse par diocèse, ils jettent le grain qui se lèvera pour les autres.
Qu’importe ! Ils sont les précurseurs, unanimement respectés. Les catholiques les révèrent, les protestants les admirent.
Pour tous, l’oblat est le Father, il est le Père.
Un orangiste me disait un jour :
— Il faut être Français pour faire ce qu’ils font.
Ah ! si les politiciens de chez nous savaient !
Mais ça c’est de la politique…
Demain, les Oblats de Marie s’enfonceront davantage dans le Nord ; après les Indiens, voici les tribus esquimaudes.
Partout où il y a des âmes à glaner, ils iront, moissonneurs de la cause de Dieu.
Ce qu’ils font, ils l’accomplissent de grand cœur, librement, heureux de suivre la destinée qui est la leur, sur cette terre canadienne si riche en souvenirs, si vaillante dans l’effort.
Non, toute la France n’est pas morte avec M. le Marquis de Montcalm. Elle revit en ses enfants qui ont, à travers le temps, conservé leurs coutumes, leur religion, leur langage.
Que certains Professeurs, de passage, pour quelques heures, dans les universités canadiennes, cessent de traiter ces braves cœurs en parents pauvres. L’un d’eux proclamait, du haut de la chaire, à Montréal — pour la plus grande joie des Anglais — que les Canadiens parlaient « patois ».
Patois alors, le français de nos Normands, de nos Berrichons, de nos Picards, de nos Bretons !
Sont-ils moins français, les fils de nos provinces qui parlent notre langue avec le charme de leur intonation ?
Allons donc !
Oui, des bords de l’Atlantique à la Saskatchewan, de Québec à Edmonton, c’est le cœur de la France qui bat. Si un jour, par un cataclysme inouï, notre vieille terre gauloise perdait tout prestige et en arrivait à l’oubli de soi-même, nos frères du Saint-Laurent, tenant dans un poing qui ne tremble pas le flambeau que nous leur avons confié, rallumeraient chez nous le pur foyer de la civilisation latine.
Je songe à ces choses dans la chambre aux murs nus du Père Falher où le Christ consolateur offre son corps supplicié, là-haut, dans cette mission Saint-Bernard, à la pointe du Petit lac des Esclaves.
Proches, des voix d’enfants chantent.
Sur la neige, une religieuse passe, tenant un falot, la lumière bouge. C’est la seule étoile de cette solitude.
Une cloche tinte. L’Angélus ! Le Père Falher et le Père Blanchin font le signe de la croix.
LA CHANSON DU PAYS
Dans la nuit polaire, si pure, si belle, une nuit bleue et froide, la traîne indienne suit la piste, les chiens tirent à plein collier, l’ongle dur griffant la neige, le museau bas, flairant le « trail ».
Sapins et épinettes défilent ; où sont les bêtes de la forêt, les caribous et les ours et la harde famélique des loups ?
Là-bas, une lueur. Les chiens se hâtent et bientôt la cabane, faite de rondins de sapins assemblés, se détache nette sur l’horizon.
C’est à flanc de côteau, devant le miroir glacé du lac, une demeure humaine. Qui peut habiter ces parages où tout semble tristesse et désolation ? Un trappeur, sans doute, un vieux solitaire fuyant la civilisation des villes ! Un Oblat, peut-être, venu, selon la parole de l’apôtre, « pour évangéliser les pauvres ».
Un chant monte dans la nuit, un chant inattendu et gai :
A Saint-Malo, beau port de mer,
A Saint-Malo, beau port de mer,
Trois gros navires sont arrivés,
Nous irons sur l’eau nous y prom’ promener,
Nous irons jouer dans l’île…
Mes chiens arrêtés, j’écoute le chant populaire, le cœur troublé, les yeux remplis de larmes…
C’est toute la vieille France qui s’évoque ; disparue la neige, dissipées les angoisses nocturnes, voici dressée devant moi la cité des corsaires, ses remparts, son clocher pointu.
Mon chien de tête aboie. Les voix s’arrêtent ; la porte s’ouvre.