Louis-Frédéric ROUQUETTE

LES ROMANS DE MA VIE ERRANTE

L’Ile d’Enfer

PARIS
J. FERENCZI ET FILS, ÉDITEURS
9, Rue Antoine-Chantin, 9

DU MÊME AUTEUR

CHEZ J. FERENCZI et FILS
(Les Romans de ma vie errante)

I. Le Grand Silence Blanc (roman vécu d’Alaska) 45e mille. — 1 volume 7 fr. 50
II. Les Oiseaux de Tempête (roman vécu des mers australes) 25e mille. — 1 volume 7 fr. 50
III. La Bête Errante (roman vécu du Grand Nord canadien) 25e mille. — 1 volume 7 fr. 50

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

3

ex. surJapon, hors commerce,marqués de A à C.

3

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numérotésde 1 à 3.

5

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Hollande Van Gelder

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de 1 à 5.

40

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Lafuma

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de 1 à 40.

L’Édition originale limitée à 400 ex. a été tirée sur papier pur Alfa.

En outre, il a été publié chez A. et G. MORNAY, une édition illustrée de bois en 2 couleurs de H. BARTHELEMY, dont il a été tiré :

1 ex. unique sur Japon ancien à la forme, avec tous les originaux ayant servi à l’illustration.

25 ex. sur Japon impérial.

50 ex. sur Hollande Van Golder.

904 ex. sur Velin de Rives à la forme.

Copyright 1925, by J. Ferenczi et Fils.
Tous droits de traduction, reproduction, adaptation, représentation réservés pour tous pays y compris la Russie.

A Souky, la Lumière du Jour.

I
L’APPEL DES DIEUX DÉCHUS

— L’Yport ?

— Là, devant vous, au milieu du fleuve.

Le douanier reprend sa somnolence.

Sous un soleil de feu, le cargo est une bête lasse. La peinture craquelée fait croire à des écailles.

Les eaux de la Garonne paraissent figées. Dans le hérissement des mâts, pas une flamme ne bouge.

Je suis debout, sur le quai, mon sac en toile brune à mes pieds ; sur mon dos, dans sa gaine de cuir, mon appareil de prise de vues. Vais-je rester longtemps à jouer les marins attardés ?

— Ohé ! de l’Yport ?

Je compte vingt secondes et grogne :

— Ils roupillent tous dans leur boîte à sardines. Quel bazar !

D’un mouvement d’épaules, je remonte la courroie, recharge mon sac et fais demi-tour.


Un bar est là, accueillant. Ah ! la bonne bière rafraîchissante. Je bois, les paupières closes, humant la mousse.

Après un essai inutile de conversation, le garçon s’affale sur une chaise, bras ballants, serviette traînante ; une mouche s’applique à des tracés géométriques sur son crâne chauve.

Le bar est un gouffre d’ombre ; derrière de maigres fusains, la lumière écrase les quais.

Sur le pavé sonore des mules passent, casquées de chapeaux pointus. Lasses, elles traînent un haquet ; un cocher congestionné dort sur son siège, sous un parasol vert.

Beau départ pour la Terre de glace : 38° à l’ombre, 29 mai 1922.

Hier soir, Paris, la foule inquiète et mouvante, la course aux gros sous, la ruée pour la pâtée quotidienne, l’écrasement, l’empuantissement dans le métro…

Une nuit de route, une nuit bleue pleine d’étoiles ; au matin, Bordeaux, le soleil sur la ville.

Soucis, combinaisons, attentes, espoirs toujours déçus, trame des jours terriblement pareils… au diable ! J’ai trouvé le bonheur dans ce caboulot qui sent l’anisette et le rhum. La bière est fraîche… la vie est belle !

— Garçon, un demi !

L’homme sursaute ; d’un geste machinal, il s’éponge le front, il se lève, il me sert. Sur son visage il y a des siècles de résignation.

— Un demi pour toi ?

— C’est pas de refus.

Familier, il s’installe à ma table. Mon appareil l’intrigue ; mon sac de marin le rassure.

— Tu embarques sur l’Asie ?

— Non.

— Tu « fais » le Maroc ?

— Non.

— Ah !

— Je vais en Islande.

L’homme a un sifflement admiratif :

— C’est une affaire !

Je ne souffle plus mot ; alors il respecte mon silence, sa cervelle vide ne s’embarrasse pas d’idées superflues.

Si l’on m’interrogeait, moi, pourrais-je répondre ?

Je vais en Islande, c’est entendu.

Pourquoi ?

Pourquoi ? Je n’en sais rien… Je vais en Islande, c’est un fait ; ce soir, je serai à bord, demain, je partirai.

Je partirai, une fois encore, vers d’autres horizons, sur des mers inconnues, pour la réalisation de quels rêves ?

Freddy, mon ami, les quelques mois de Paris n’ont point assagi votre âme, il vous faut toujours des formes nouvelles…

Une sirène déchire l’air… l’écho se prolonge longtemps sur le fleuve.

Les grands coureurs de mer s’apprêtent.

L’Asie lèvera l’ancre à l’heure de la marée ; un mince filet de fumée sort d’une cheminée, s’étire et reste dans l’air immobile.

Dans le mitan du fleuve, l’Yport est une bête grise sur le gris argenté des eaux.


— Ohé ! du canot !

Le matelot godille vers moi. Il accoste. Je saute dans l’embarcation. En route !

Je grimpe, leste, l’échelle de corde. Derrière un rideau de toile, le navire qui, du quai, paraissait mort, vit d’une vie intense. Tout l’équipage est au travail. Les cales ouvertes montrent des monceaux de morues ; on les compte, on les charge dans des mannes d’osier, on les porte sur la bascule, on les pèse, on vide le chargement dans une gabare.

— Le capitaine ?

— C’est moi.

L’homme s’est retourné tout d’une pièce. Il est grand, la poitrine large, le menton volontaire, les yeux clairs et durs ; le regard de Jean Lorrain dans le portrait de La Gandara.

Je suis frappé de la ressemblance.

Il se nomme :

— Capitaine Deshayes, de Fécamp.

De Fécamp ! mon étonnement disparaît.

A Béziers, à Toulon, à Nice, j’évoquais en voyant le masque de Lorrain la lignée des pirates normands. Celui-ci est de Fécamp comme celui-là. A la bonne heure, j’aime cette race.

— On m’avait annoncé votre venue. La cale est vide, nous pourrons partir demain.

Le capitaine croit devoir s’excuser.

— Vous savez, ici, ça n’est pas confortable.

J’ai un sourire de coin qui trompe mon homme. Il ajoute :

— Ça n’est pas un paquebot. Et, comme pour confirmer son dire, il me montre l’étroite cabine et le coffre de bois qui, pendant des jours et des jours, me serviront de logis et de couchette.

L’odeur de saumure monte, violente, odeur de l’océan qui me prend et que j’aspire, les narines ouvertes…


— Morgan, je vais à terre.

— Bien, capitaine.

— Ayez l’œil !

— On l’aura.

Et le second, blond et beau comme une fille, rit d’un rire qui retrousse ses lèvres et découvre ses dents.

— Quelqu’un au canot !

Nous revoilà sur le quai.

Le soleil descend à l’horizon ; maintenant, des hommes vont et viennent. Sortis d’où ? Dockers, portefaix, matelots, soutiers, coqs, stewards, moussaillons traînant leurs pieds nus, « boscos » aux sourcils broussailleux, fumant une courte pipe de terre, Martiniquais vernissés par la sueur, Maltais aux yeux charbonnés, Italiens félins, Norvégiens géants aux joues poupines, Anglais déjà ivres et roides, Basques trapus, Bretons râblés, Provençaux souples, toute la foule des « gens de mer » grouillante comme une vermine, bigarrée comme une loque, fière, généreuse, vivante et libre.

Des filles passent, saines et brunes.


Six heures. Le pilote, un Bordelais bavard monte à bord.

Les ordres partent.

— Tenez-vous prêts à larguer.

— Larguez.

La manœuvre s’accomplit au commandement.

L’Yport obéit, il tourne lentement, avec précaution, sans heurt, entre un cargo hollandais, et l’Uranus, dont les matelots en tricot de flanelle rouge nous adressent un long vivat.

Sur le quai, l’au revoir de fillettes aux yeux rieurs.


Temps lourd, chaleur suffocante, pas de brise.

Le chalutier prend le courant. La banlieue bordelaise pimpante, verte, agréable, défile. Lormont enfoui dans les arbres. Et les souvenirs accourent nombreux du fond de ma mémoire.

Lormont ! je vois un gamin de cinq ans que l’eau attire et qui voudrait partir, là-bas, dans la double blancheur des voiles et des mouettes…

Lormont ! On a quitté Royan dans des voitures pittoresques, mon père, le bon Coppée à face consulaire, Zola que la politique n’égare pas encore, Charpentier aux moustaches de Croquemitaine, Victor Billaud, Christ indolent, le doux André Lemoyne, poète exquis que les manuels littéraires ont oublié… Il y a aussi de belles dames… Je les revois aujourd’hui, attifées selon les modes de ce temps. Manches étroites, jupes à volants, paniers fleuris en tête, elles font tourner des ombrelles aux tons vifs qui mettent des ombres violettes sur leurs visages…

L’une — la plus belle puisque c’est ma mère — surveille, attentive, la course du gosse turbulent que je suis.

Je reconnais sous les tamaris la guinguette au bord de l’eau. Il me semble que le passé va surgir… mais l’évocation se déchire… La sirène pleure… les pêcheurs d’aloses pêchent dans le chenal sans se préoccuper de nous. Pilotes et matelots se défient avec des jurons ponctués de gestes homériques.

Le crépuscule est long à descendre. Il vient tout à coup dans une brume mauve.

Royan arrondit ses conches. Cordouan allume son cierge.


Navigation bonne. Au matin, l’île d’Yeu, ses dunes, ses prairies et ses champs de bruyère.

Une escadrille de marsouins joueurs nous escorte.

Au soir, la brume ; nous cherchons en vain le feu de Penmarch.

La danse commence. Je m’endors, bercé par la houle, tandis que la sirène hurle toutes les vingt secondes.


Mauvaise mer, mauvaise nuit. Il y a peu de jours, ici, l’Égypte s’est perdu ; La chevauchée des lames se rue. Cet Yport a le ventre vide, il roule affreusement.

Ouessant est là, quelque part, derrière ce rideau impénétrable.


D’aplomb sur mes pattes, on roule toujours. La Manche… Wolf-Rock… la côte anglaise.

Cardiff à bâbord ; au fond, dans l’estuaire, Newport, où nous allons pour charbonner.

Sept heures d’attente. Marée, Newport dans la nuit. La douane anglaise, qu’attire le « brandy ».

Les douaniers boivent comme des brutes, sans apprécier, après quoi les papiers du bord sont en règle.


Je bois du stout dans une taverne de Dock street, avec un matelot irlandais, un rouquin taché de son, qui a roulé dans tous les ports du monde.

Comme moi, il connaît Frisco, ses yeux papillotent au souvenir des bordées dans Commercial street. Il s’attendrit et me jure une amitié éternelle.

Pour varier nos sensations, l’Honorable Mr C.-N. Abbott, tenancier du bar, monte son phonographe et fait danser ses filles. Impassibles au milieu des jurons et des rires, les gamines — elles ont huit et onze ans — dansent avec une gravité toute britannique. Elles accomplissent le geste qu’il faut au moment opportun, sans un reflet sur leur visage ; leurs paupières même ne cillent pas.


Fox-trot, one-step, two-step, le phono moud inlassablement ; jambes et bras s’agitent en mesure.

Soudain « fandango », les poupées s’arrêtent, désarticulées ; alors, surgie d’un coin d’ombre, se débarrassant d’un geste d’une grappe de gosses, une maritorne mafflue s’élance.

Elle est jeune et elle est horrible… Mais l’air de son pays fouette son corps, le démon de la danse l’anime, elle tourne, elle se ploie, fait claquer ses doigts, tombe sur un genou, son torse gire éperdument ; de sa tête rejetée en arrière, les cheveux dénoués tombent, et cette femme affreuse est belle, on ne voit plus la lourdeur de sa chair, tout s’efface dans le tournoiement exaspéré qui l’emporte.

Le matelot cligne de l’œil, choque son verre contre le mien et dit :

— Old chap ! à la santé de la république irlandaise !


En attendant que les dockers charbonniers veuillent bien travailler, l’Yport se dandine dans le vieux bassin où gît la carcasse d’un destroyer.

Les grues tendent vers le ciel des bras inutiles.

Visite et revisite de la douane. Le « brandy » est bon. Ces messieurs ont pris la consigne.


A flanc de colline, il y a un parc.

Dans l’herbe haute, je reste couché de longues heures, les paupières presque closes laissent filtrer au ras des cils une lueur horizontale faite du bleu du ciel et du bleu de la mer.


Un gosse essaye de se débarbouiller, sans y parvenir, en mordant à pleines dents une orange.

Dans la basse allée, une fille de l’Armée du Salut danse et chante un cantique. Les petites cymbales de son tambourin mettent un bruit vieillot dans le bruissement des feuilles.

Des femmes correctes promènent des enfants déguenillés.

C’est bon l’herbe, c’est bon le soleil et, le chapeau sur les yeux, je dors, je dors.


A Cardiff, j’ai eu l’impression très nette d’un marché aux esclaves.

Dans la basse ville, près du port, des milliers d’hommes, marins et ouvriers, attendent, figures ternes, sans expression.

L’Angleterre digère la victoire. Sa peau est tendue à craquer, elle sue l’or du monde. La livre fait prime. La France saigne, l’Allemagne est knock-out, mais les hauts fourneaux anglais s’éteignent un à un, les sans-travail encombrent les rues, l’Irlandais regimbe, l’Égyptien rue, l’Indien guette…

Vous avalez sans mâcher, Grand’mère, vous avez de grandes dents…


Newport diminue et s’efface. Cardiff est barbouillé de suie.

Enfin, l’air, la brise ! Le canal de Saint-George est doux à naviguer. La mer d’Irlande est un miroir poli que rien ne trouble.

Mais, après avoir doublé l’île de Man, la danse commence. Le courant nous emporte dans le canal du Nord, entre l’extrême pointe de l’Irlande et d’Écosse.

Le charbon, hâtivement embarqué, se tasse dans la cale, le navire gîte. L’Yport est un chalutier d’occasion. Fabriqué en Hollande pour le transport des bois, ses cales sont à l’avant ; toute une partie de son bastingage est presque au ras des flots, et l’on embarque de l’eau à chaque coup dur.

Les vents et les courants passent dans les couloirs formés par la longue traînée rocheuse et insulaire de l’Écosse et des Hébrides.

Saint-Gildas est à l’avant-garde de l’océan. Nous ne verrons plus la terre maintenant qu’en Islande.


Après plusieurs jours de mer très rude, le calme d’une nuit étoilée, la dernière nuit d’ombre.

Demain, la lumière viendra totale, absolue, qui pendant deux mois éclairera ma route.

Le chemin de Saint-Jacques est une écharpe floue, le Chariot a déjà disparu, la Polaire est une lueur et tout le firmament une poussière d’astres dans une aube incertaine.

Accoudé sur la passerelle, par delà le gaillard d’avant, il me semble que je vais voir surgir de la mer les divinités du Grand Nord polaire.

Les dieux terribles chevauchant les icebergs redoutables. Les Elfes de la légende, hiératiques et blancs, gardiens de la Terre de Glace, et les Trolls rôdant inquiets au fond des tranchées de basalte où les eaux s’enfoncent en hurlant.

La nef errante, pleine de marins naufragés, va nous conduire sur la côte du sud, sans refuge et sans havre de grâce, la côte qu’on ne voit pas de la mer et qui, traîtresse, guette le navire avec ses sables mouvants, d’une finesse extraordinaire, que le moindre vent soulève et tend comme une brume jaunâtre.

S’échouer, c’est mourir. Entre Ingolfshofdr et Skaptàros, la mort est en embuscade.

Sur une dune de neuf mètres à Kalfafellsmelar, les hommes ont élevé une maison rouge sur laquelle une croix blanche se détache, le rouge sang des matelots perdus et le reflet immaculé des sommets inaccessibles.

Lagunes, marais, terres molles, torrents dévalant des glaciers, Skeidararsandr et Brunasandr, savez-vous combien de carcasses pourrissent dans votre domaine de mort ?

Mais le timonier est insensible à vos appels. Il n’a pas l’âme inquiète et trouble, lui ; c’est un Rochelais de vingt ans dont les yeux clairs et calmes fixent la rose des vents ; la direction est bonne, il ne déviera pas d’un pouce. Moi seul rêve de choses impossibles, moi seul ai des chimères qui battent des ailes sous mon crâne de civilisé.


L’aube du 14 juin. Dans la brume que le vent effiloche, debout à l’horizon, se dresse la masse énorme de l’Oréfajokul, le géant des glaciers d’Islande, debout sur le Vatnajokul, un des plus importants groupements glaciaires du monde.

Il paraît tout proche sous le clair soleil qui le fait miroiter, et cependant il est à des dizaines de milles, sentinelle avancée qui semble dire : « Ne venez pas ici, allez-vous-en ou si vous entrez, comme l’autre, autrefois, laissez toute espérance ».

Et le prudent Yport remonte la côte est, déchiquetée, rongée par les eaux, où se dresse la barrière abrupte des roches éruptives.

La terre est là. Ce qui frappe surtout, c’est la désolation, la nudité des monts, sans un arbre, sans un arbuste, sans un buisson, c’est le roc primordial tel qu’il a surgi de la terre au jour du cataclysme qui fit monter l’île des flots.

II
DANS LES BRUMES D’ISLANDE

Seydisfjord, là-haut, sous le cercle polaire, par 65° 16′ de latitude nord et 14° de longitude. Un fjord étranglé entre deux parois de basalte dont les escarpements sont à pic et les sommets couverts de neiges éternelles. Au fond de la passe, un port naturel où les morutiers, les baleiniers et les chasseurs de phoques trouvent un abri sûr, par gros temps, à la condition d’éviter les roches sournoises de la pointe Dalatangi et les récifs de la côte de Skàlanes à Vogahnuta.

A la condition également qu’il n’y ait pas de brumes. Le steamer Sterling s’est perdu, il y a trois semaines, pour avoir voulu forcer le brouillard.

Quand nous passons, nous apercevons le sommet du grand mât et quelques épaves que le flot emporte vers la haute mer.


Au mouillage de Vest-Dalseyri, il y a cinq chalutiers de Fécamp.

Les hardis marins de France accomplissent ici un labeur qui mérite d’être cité en exemple. Qui dira la vaillance de ces équipages subissant, sous un climat des plus durs, les rafales et les paquets de mer, travaillant parfois avec de l’eau jusqu’à la ceinture, accomplissant la rude besogne des morutiers, dix-huit ou vingt heures durant !

Sans se plaindre, sans grommeler, gaiement, à la française, nos matelots chalutent, taillent, coupent et salent le poisson.


Nous portons avec nous le courrier. Et les garçons de Paimpol, de Saint-Malo, d’Yport ou de Boulogne tendent vers nous leurs mains crevées d’ampoules et rongées par la saumure.

Je les ai tenues entre mes doigts, les pauvres chères choses à l’écriture hésitante et malhabile tracées par la femme ou la maman qui, depuis cinq mois, attend celui qui est parti. Et ceux qui sont partis attendent les lettres qui les poursuivent de port en port, de mouillage en mouillage, de Rejkjavik à Seydisfjord, de Seydisfjord au cap Nord, du cap Nord aux îles Westmann.

Des noms sonnent, gais ou rudes, selon la province. Les gars s’avancent de leur démarche balancée ; seuls leurs yeux, qu’ils ont clairs, se paillettent de joie. La lettre est légère dans leurs doigts, mais on sent qu’elle est lourde d’espérance ; un geste furtif la cache entre la vareuse et le gilet de flanelle rouge, uniforme de nos terreneuvas et de nos islandais.

Ils la liront ce soir, en cachette, sur le gaillard d’avant. Les marins de France ont la joie simple et solitaire ; pour l’instant, l’ouvrage appelle, on l’accomplit avec d’autant plus de cœur que, les soutes pleines, on pourra repartir…

De la passerelle, je les vois s’activer, sans un cri, sans un juron ; ils courent d’un point à l’autre, vont, viennent, avec des gestes déterminés ; les treuils manœuvrent et grincent, les mannes d’osier s’emplissent, s’élèvent avec un balancement de droite à gauche, puis tombent avec un bruit de tonnerre dans la cale.


Jusqu’à minuit, ils ont œuvre. A quatre heures, ils sont tous à leur poste. Le froid pince, le norois cingle, mais il fait clair. Depuis plusieurs jours, le soleil est à l’horizon, l’ombre n’est pas descendue sur le fjord, et la petite ville en arc de cercle est pimpante comme un joujou trop neuf. On dirait une exposition d’urbanisme ou une Foire de Paris surgie soudainement pour quelques semaines.

Un jouet. C’est le mot et la lettre. L’église est minuscule, son clocher et ses fenêtres sont vert cru ; la poste a un toit vermillon et des fenêtres bleues ; l’hôpital, tout là-bas, un hôpital à l’échelle de la cité, dix-huit lits, dresse un fronton vert pomme sur la prairie qui essaye de verdir. Il y a, tout autour des moutons, ces moutons islandais à la toison épaisse ; les yeux, sans le vouloir, cherchent la bergère, la houlette et le traditionnel cyprès.

Il y a même une prison-maisonnette toute grise, mais, comme il n’y avait pas de prisonniers, le sage bailli a décidé de la louer à un jeune ménage. C’est une églogue en vérité, mais, hélas ! la pastorale s’arrête là. S’il y a des bergers, il n’y a pas un arbre ; quelques épinettes rampent sur la rare terre végétale.

L’imagination des auteurs grecs qui, pendant vingt siècles, nous ont conté des histoires de l’autre monde trouverait en Islande mieux que Pélion sur Ossa.

Pour comprendre ici la nature, il faut songer à l’impossible collaboration de Dante et de Rembrandt. C’est un entassement formidable de rocs de basalte, jaillis de entrailles terrestres, qui tressaillent encore malgré ce prodigieux enfantement. Des vallées entières sont comblées par la lave, et les pics hérissent leurs aiguilles de granit.


La flamme blanc et bleu — les couleurs de l’Islande — flotte à la cime des mâts. La ville a pris un air de fête pour célébrer l’anniversaire du citoyen qui a donné la liberté à son pays.

Le soleil joue sur les eaux vertes du fjord, le soleil faisant étinceler, là-haut, les neiges et dont les rayons paillettent les cascades qui, par centaines, dégringolent des monts.

Cette fête du soleil et de la neige est toujours pour moi un émerveillement, et je songe à Marrakech, la ville rouge, trois fois ceinturée de remparts, qui berce son indolence islamique au doux balancement des millions de palmes de son oasis, tandis qu’à l’horizon se dresse la redoutable barrière de l’Atlas.

Hélas ! ici, on chercherait en vain une symphonie naturelle pour magnifier la gloire du printemps.

Les Elfes, qui veillent dans les gorges ou dansent sur les plateaux, ne sont pas couronnés de thym et de marjolaine, comme ceux qui furent chers au poète. Bouleaux nains et saxifrages sont la parure de cette ingrate terre ; de-ci, de-là, le bouquet fragile de la « fleur d’agneau » met l’éclat mauve de ses multiples paupières. C’est toute la grâce du renouveau.

Grain à grain, au cours des siècles, dans des trous de lave ou le creux des rochers, la terre végétale a formé une maigre couche où s’accrochent désespérément des plantes qui s’entêtent à ne pas mourir.


… Le soleil met des nappes lumineuses aux pentes des toits clairs, et dans des jardinets minuscules de vieilles dames se penchent, pétrissant la terre de leurs doigts osseux afin de n’en point perdre la moindre molécule.

A force de tendresse attentive, elles ont la récompense de quelques fleurs. Mme Gudmüsen a, dans son jardin, une couronne de pâquerettes à collerette rouge, une touffe de myosotis et trois pensées ; la femme du pasteur n’en a que deux, mais elle a mis tout son espoir dans la promesse d’un géranium grand comme la main.


C’est jour de fête. Les Islandaises à corselet de velours brodé d’or, à tablier de soie changeante, passent au trot de leurs poneys.

Des pêcheurs féroéens, grands et blonds, portent sur l’oreille leur bonnet de laine noire rayée de minces filets rouges.

Les mousses des chalutiers français traînent leurs godillots sur les chemins pierreux ; ils vont, petits bouts d’homme haut comme ça, roulant des épaules, pareils à de vieux loups de mer.

Ils crânent, mains aux poches, frimousses effrontées, et lancent des gaillardises aux filles qui ne comprennent pas.


La nuit, le ciel reste d’un bleu tendre, mais les eaux du fjord s’assombrissent.


Une sirène déchire le silence. L’écho se répercute et s’agrandit. C’est le morutier Normandie qui entre dans la passe. Le capitaine Maillard, un beau marin qui aurait fait jadis un magnifique corsaire, est debout sur la passerelle ; ses matelots et lui tiennent la mer depuis quatre mois. Depuis quatre mois, ils tournent en rond autour de l’Islande, du cap Nord aux îles Westmann. Ses cales regorgent de poisson. Il est fier, ils sont fiers de leur ouvrage ; ils sont hâlés, jaunis, brûlés par les embruns et par le froid. Ils sont effroyablement beaux. Et le vers de Tristan Corbière est juste qui dit :

Leur tête a du requin et du petit Jésus.


Dans le chalut, parmi les milliers de morues, un apokal s’est laissé prendre. Le monstre aux dents aiguës gît sur le pont, grisâtre, rond, visqueux et flasque.

Dix hommes le poussent par-dessus bord ; il tombe sur l’appontement de bois avec un bruit mou. On l’éventre, il a dans l’estomac dix-sept grandes morues.


Trois Islandais sont venus, silencieux et graves ; ils ont dépouillé la bête, ils l’ont coupé en lanières de soixante-quinze centimètres après avoir mis soigneusement le foie de côté, un foie énorme qui donnera quinze à vingt kilogrammes d’une huile meilleure que l’huile de foie de morue. On emploie cette huile ici à des usages médicaux. Elle est souveraine, paraît-il, contre les maux de gorge.

Les trois hommes s’activent, les couteaux fendent la chair d’un blanc laiteux, les filets découpés sont enterrés.

Dans un mois, ils viendront les reprendre, les nettoieront, et, pendus à un crochet, ils sécheront à l’air libre pendant un an, après quoi ce sera un régal de fin gourmet… Si le cœur vous en dit…


Les moutons errent, faméliques, sur la montagne, flanqués d’agnelets d’une agilité surprenante.

Ils viennent sur l’appontement, happant ce qui tombe : croûte de pain, tête de morue, entrailles de poissons ou cordage oublié.

Nuit et jour, en toute saison, même par les froids noirs d’hiver, ils vont ainsi, errants et pitoyables.

Les vieux béliers terriblement cornus, dressés sur la pointe des rocs, ont l’air de monter, immobiles, la garde aux portes de l’enfer.


Loin de la ville, à l’Ouest, au milieu des tourbières, les eaux tumultueuses bercent le sommeil des morts.

Ici, sauf deux ou trois tombeaux, les morts sont anonymes. La terre est bossuée de tertres qu’une herbe courte recouvre.

Dans le coin, à gauche, une croix de bois grise, sans un nom. Un marin de France se repose là de ses courses lointaines. Il vivait pour la mer, la mer ne l’a pas pris. D’Yport ? de Fécamp ? de Paimpol ? On ne sait pas. Une fleur de myosotis a poussé là. Les chalutiers et les goélettes reviendront au port, un homme manquera… Sur la terre normande ou la terre bretonne, il y aura une veuve de plus, affalée de douleur aux marches d’un calvaire.


Demain, la fleurette mourra…

Demain, la neige nivellera les morts, et le petit matelot de France ne sera plus rien, plus rien, pas même un souvenir. C’est pourquoi, cet après-midi, j’ai trouvé pour lui des prières anciennes.


Près de l’église, au fond du fjord, il est une maison de bois qui m’est chère ; à la cime de son mât flottent les couleurs françaises.

Ce matin, le bleu du ciel est pareil au bleu du drapeau, la neige inviolée est pure comme lui, la rouge saigne au soleil des souffrances subies par la patrie lointaine.

Je ne suis ni gobeur, ni chauvin, mais à travers mes pérégrinations aventureuses j’ai toujours senti de la joie en mon cœur lorsque j’ai vu claquer au vent étranger le pavillon de France.

A San Diego, à la frontière mexico-américaine, dans le plus beau pays du monde, le consul te hissa en mon honneur, drapeau !… Et j’ai eu des regrets nostalgiques.

En Alaska, au hasard des placers, tu étais ma chose et mon orgueil et ma longue espérance.

Ici, tu affirmes que la France est présente avec les meilleurs de ses fils… On te dira qu’ils sont devenus fortes têtes, qu’ils te renient, comme ils blasphèment Dieu… Ça n’est pas vrai, je te le jure. Je les ai vus se battre avec des Danois, des anglais, parce que ceux-ci avaient proclamé leur suprématie, comme je les ai vus à genoux et priant sur le pont lorsque l’esprit de Dieu passait au souffle des tempêtes.


L’attaché consulaire de France a un nom tellement impossible, quelque chose en… sen, naturellement, que les morutiers l’ont baptisé Guimy.

Guimy est un Islandais qui s’enivre royalement chaque fois que l’occasion s’en présente, et Dieu sait si, avec les équipages qui se renouvellent constamment pendant la saison de pêche, les occasions sont fréquentes.

Être ivre est son état naturel. Fort heureusement, l’Islande est sèche. Il y a des décrets prohibitifs, des lois menaçantes…

L’Islande rongée de tuberculose et d’alcool avait besoin d’une forte discipline.

S’enivrer est devenu l’apanage des classes bourgeoises, car boire est un luxe coûteux.

Le médecin, l’apothicaire, le pasteur, le consul de Norvège, le représentant britannique sont ivres tous les soirs ; l’attaché consulaire de France ne peut déroger : noblesse oblige.


Einar Jonson est mon ami. C’est un colosse bon enfant, il mesure 1 m. 97, soulève sans effort des sacs de deux cents livres ; il parle le norvégien, le danois, l’allemand, l’anglais, le français… et l’espagnol. Il a été paysan, marin, pêcheur, mécanicien, guide, acheteur de moutons ; il vend du charbon, des conserves, des couteaux, des casquettes, des chevaux, des tricots, des gants ; il représente dix firmes danoises, six maisons anglaises, trois norvégiennes. Il sait se tailler des chaussures dans une peau de phoque, soigner les poneys, traire les brebis, tondre les béliers, recoudre une vareuse ; il peut manger pendant cinq heures ou ne pas manger du tout pendant trois jours. Il peut surtout boire, il tient le whisky comme pas un…

— Einar Jonson, vous avez bu ?

Il penche vers moi sa tête, comme un oiseau qui écoute, et répond, placide :

— Possible, monsieur.


L’Yport a donné son charbon, on a lavé la cale, et maintenant on embarque la morue ; une équipe charge une manne d’osier qu’un crochet happe, le treuil grince, la manne monte, elle a deux ou trois balancements puis se déverse dans le ventre du bateau où des marins rangent le poisson avec un soin minutieux. Peu à peu, le mur s’élève, un mur large où les morues — enchevêtrées les unes dans les autres — font l’office de matériaux.

Une couche de poisson, une couche de sel ; à la volée le sel neige, il crisse sous la botte des matelots.

Les lottes, les flétans, les halibuts, dont certains ont plus de deux mètres, sont mis à part.

Alors que le Norvégien, l’Anglais, l’Allemand font profit de tout, le matelot de France a l’orgueil de sa pêche, qu’il veut pure et sans tache.

Un poisson de trop courte taille, houp ! un geste par-dessus bord.

Et l’avalanche des morues roule avec un bruit sourd dans la cale, la saumure odore fort.

Dans un coin du gaillard d’avant, deux mouettes, aux ailes rognées, piquent du bec la chair nacrée d’une raie.


La morue, c’est la vie de ces hommes… La mo-ue, prononcent les Yportais et les Fécampois. Et ce mot revient, comme une obsession, dans toutes les phrases ; tout y conduit, tout y ramène…

La mo-ue, la mo-ue, les rudes heures de Terre-Neuve ou d’Islande, les sales coups de chien, les brumes traîtresses, les doris perdus, une poche de chalut qui rafle deux mille poissons, la rivalité des pêcheurs « à la ligne » et des « chalutiers », les éternelles histoires du banc… « Quand j’étais sur le banc… »

Aller aux bancs, c’est l’espoir de tous les moussaillons qui sont ici ; ils savent ce qui les attend, la vie rude, la discipline sans pitié, qu’importe !

— « L’an prochain, j’irai aux bancs ! » m’a dit le mousse de l’Yport, un gars de treize ans aux yeux illuminés de fièvre.

Nos islandais et nos terre-neuvas sont de hardis marins… Dunkerque, Gravelines, Calais, Saint-Brieuc, Binic et Paimpol envoient chaque saison, de février à août, deux cents navires montés par quatre mille pêcheurs, goélettes solides et bien gréées, hommes non moins solides et non moins bien gréés.

La pêche les passionne. Par millions, la bande est en marche en ordre régulier, les mâles dessous, les femelles dessus.

La goélette, n’ayant conservé qu’une voile, dérive naturellement sur le travers… Sur le plat-bord opposé à la dérive, sont disposées les mecques de bois, fendues à l’extrémité supérieure pour le passage de la ligne.

Les cent mètres de filin se déroulent, le plomb touche, on relève deux mètres ou trois, puis on relâche, puis on retire : le poisson vorace a mordu… on hale longuement, d’un geste saccadé, et la morue, comme un éclair d’argent, paraît. Un mouvement, la voilà sous le bras du pêcheur qui arrache l’hameçon, coupe la langue et jette dans le parc le poisson qui se tord. Le piqueur lui ouvre le ventre ; le décolleur enlève le foie, les œufs, coupe la tête ; le trancheur sectionne l’arête…

Et tout cela sous un climat meurtrier, dans les brumes qui aveuglent, le froid qui cingle et la perpétuelle menace de la nature et des hommes… les icebergs qui dérivent et les steamers de luxe qui foncent…

Il faut gagner une heure ou deux sur le trajet. Malgré les défenses maritimes, on traverse le banc, on ne voit rien, on n’entend rien. Soudain un craquement, un choc, un cri ; encore un doris qui ne rejoindra pas le bord… Le paquebot passe ; il est passé, force aveugle qui ne s’arrête pas, qui n’a pas le temps de s’arrêter… Time is money !


Guimy, agent consulaire de France, vend du charbon aux chalutiers, des conserves, de la peinture, des cordages…

Vous pensez, peut-être, qu’il serait plus sage d’apporter toutes ces choses de chez nous ? Possible, mais messieurs les armateurs ne peuvent songer à tout.

Ils sont quatre ou cinq, de Boulogne ou de Fécamp, qui mènent la ronde autour de l’Islande ; ils pourraient s’entendre, aménager l’appontement de Vest-Dalseyri, dont les planches tiennent par miracle, créer des dépôts de charbon et de vivres…

Non pas.

Il est préférable de perdre huit jours à Cardiff ou à Newport pour charbonner… Nous n’avons pas de mines en France, et puis, au taux de la livre…

Des magasins d’approvisionnement central ?

Non plus.

A Bordeaux, chaque capitaine achète ce qui lui plaît chez l’épicier du coin, qui lui fait la ristourne (4 %).

A Seydisfjord, à Akureyri, à Rejkjavik, de même. Guimy ou ses confrères sont là, et nos braves loups de mer se procurent des sardines portugaises, des chandelles anglaises, de la peinture danoise… au prix fort.

La couronne islandaise, qui égalait notre franc, vaut aujourd’hui 2 francs 50. A quoi bon se gêner ? Les actionnaires sont là pour un coup.

Songez que la monnaie islandaise n’a aucun cours… ni en France, ni en Angleterre, ni aux Féroé, ni même au Danemark.

Mais les braves captains touchent la ristourne…

Donc, Guimy, attaché consulaire de France, a la clientèle de messieurs les commandants de chalutier ; il faut soigner le client, et Guimy, bon commerçant, est plein de prévenances.

Il a imaginé une excursion à la pointe du fjord… une excursion à poneys. Et nos marins, heureux d’être en bordée, ont une joie d’enfant. Ils enfourchent sans crainte les bêtes robustes.

Nous voilà partis : Deshayes, capitaine de l’Yport, Friboulet, maître de pêche à bord du Cap-Fagnet, Pelletier, capitaine du Somme, Maillard, capitaine du Normandie, Guimy et moi ; pardon, j’oubliais le long Einar, qui ferme la marche, monté sur un poney qui a l’air d’un monstre à six pattes.

Notre cavalcade met en émoi, par ses appels et ses cris, la paisible cité. La traversée de la ville est correcte, mais, dès qu’on aborde les montagnes, les poneys prennent le galop pour le plus grand dommage de messieurs les capitaines, qui roulent et tanguent effroyablement.

Deshayes, résigné, a lâché la bride et se cramponne éperdument au pommeau de la selle.

Les gorges grondantes d’eaux qui jaillissent et tombent, les rochers de basalte taillés à pic, l’eau du fjord qui miroite, étranglée dans la passe, l’océan qu’on aperçoit là-bas, opale sertie d’azur, ils ne voient rien dans la course qui les emporte…

Nous gravissons la pente escarpée du mont ; un coude cache le fjord et la mer océane et, sur le plateau, nous avons la surprise de la neige, une neige pleine de reflets bleus, belle, attirante, immaculée.


Tandis que les chevaux allaient à l’aventure, cherchant à découvrir de maigres saxifrages, les marins ont joué comme des galopins qui font l’école buissonnière.


L’ordre est venu par T. S. F. Le Somme est parti hier soir. Le Normandie appareille. Le capitaine Maillard, redressant sa courte taille, est partout, sur la passerelle, sur le gaillard d’avant, aux machines. Sa figure énergique est dure, qu’adoucit la flamme de ses yeux.

Friboulet gueule à bord du Cap-Fagnet, assourdissant son équipage de jurons, lève les bras au ciel, attestant Dieu et les saints que tout est pour le pire. Rien ne va, rien ne marche. Ses hommes ? des apprentis, des culs-terreux, des propres à rien ; son chalutier ? un sabot, une boîte à outils. Et la mo-ue ? Ah ! la mo-ue… sacrée mo-ue ! Qui m’a f… une pèque comme celle-là.

Friboulet, bon Yportais, dit la pèque comme il dit la mo-ue. Une pèque de cochons.

— Quoi ! rentrer en France ! Malheur de malheur ! Moi, qui ai touché quarante mille francs de part l’année dernière ; oui, monsieur, quarante mille francs… Aujourd’hui, ah ! misère ! quel métier ! Aussi, à Fécamp, je leur f… ma démission par le travers de la figure, comme je vous le dis, foi de Friboulet, qui n’a jamais menti…

« … Qué qu’t’as à te f… de ma gueule, bougre de mousse… Oui, qui n’a jamais menti… On me connaît à Fécamp, à Rejkjavik, à Saint-Pierre, sur les bancs, trente ans que je fais ce travail de galérien… Ah ! mais ! ah ! mais, vivement la France, et oui, qu’on arrive !…

« … Espèce de cochons, attention au treuil… Et ce mécanicien… Ah ! ces mécaniciens, la plaie, monsieur, la plaie… lorsqu’on naviguait à la voile, le beau temps, l’heureux temps ! Ça, des marins ? des Parisiens, monsieur, des Parisiens !… »

Et Friboulet, congestionné, crache de mépris et s’essuie les lèvres d’un revers de sa main mafflue, puis il poursuit :

— Et le Bosco, où est le Bosco ? Il est saoul, pardienne ! Pour sûr que le cuistot n’a pas acheté de pain frais ! M’en fous, ils boufferont du biscuit jusqu’à la gauche ! Et ce voleur de Guimy, qui devait m’apporter ma commission. Il ne viendra pas… la crapule.

« Ah ! te voilà, Guimy, mon garçon ! Je pensais bien que tu ne me laisserais pas partir ainsi… Ah ! tu as songé… c’était pas une affaire, on est gens de revue… Moi, j’ai confiance, tout le monde te le dira, à Fécamp, à Yport, à Rejkjavik ; sur les bancs on me connaît… Merci, mon garçon… Attends un instant, un, deux, cinq, huit… C’est exact… tu sais, les bons comptes font les bons amis… Ce sacré Guimy ! »

Et la lourde patte du capitaine s’abat sur le frêle Guimy, qui chancelle, très ému et très ivre…

— Eh ! mousse, descends dans la carrée, monte le cognac et deux verres.