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DU NIGER
AU
GOLFE DE GUINÉE
PAR LE PAYS DE KONG ET LE MOSSI
21714. — PARIS, IMPRIMERIE LAHURE
9, rue de Fleurus, 9
LE CAPITAINE BINGER
DU NIGER
AU
GOLFE DE GUINÉE
PAR LE PAYS DE KONG ET LE MOSSI
PAR
LE CAPITAINE BINGER
(1887-1889)
OUVRAGE CONTENANT
UNE CARTE D’ENSEMBLE, DE NOMBREUX CROQUIS DE DÉTAIL
ET CENT SOIXANTE-SEIZE GRAVURES SUR BOIS
D’APRÈS LES DESSINS DE RIOU
TOME PREMIER
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1892
Droits de traduction et de reproduction réservés.
DU NIGER
AU GOLFE DE GUINÉE
A TRAVERS LE PAYS DE KONG ET LE MOSSI
CHAPITRE I
But et objet de la mission. — Préparatifs de départ. — Séjour à Saint-Louis. — Formation du convoi à Bakel et à Kayes. — Lettres de recommandation du colonel Gallieni. — Rencontre d’anciens serviteurs. — Séjour à Bammako. — Passage du Niger. — En route pour les États de Samory. — Arrivée à Ouolosébougou. — Entrevue avec Kali. — Misère des habitants. — Le marché de Ouolosébougou. — Difficulté de se renseigner. — Quelques mots sur les dioula et les marchands. — Passage d’un convoi de ravitaillement. — Mutilation de voleurs. — Du diala ou caïlcédra. — Dispositions malveillantes des gens de Samory. — Le kéniélala. — Nouvelle entrevue avec Kali. — Retour à Bammako. — Arrivée du courrier de Samory. — Retour à Ouolosébougou. — En route pour Ténetou. — L’arbre à beurre. — Visite à El-Hadj Mahmadou Lamine. — Le marché. — Les voyages d’El-Hadj. — Renseignements sur Mali. — Un peu d’histoire. — El-Hadj me donne deux lettres de recommandation. — Arrivée sur les bords du Baoulé. — Deuxième lettre de Samory. — Départ pour Sikasso.
Dans un moment où toutes les puissances de l’Europe jetaient leur dévolu sur l’Afrique, et où, tous les jours, on entendait parler d’événements qui venaient s’y dérouler, il aurait été difficile à un officier d’infanterie de marine, ayant déjà fait deux séjours au Sénégal et au Soudan français, de rester indifférent et de se contenter d’enregistrer les prises de possession des nations européennes sans s’en émouvoir quelque peu.
La France avait l’avance dans cette partie du monde et il ne fallait pas la laisser distancer par ses rivales. C’était le vœu de tout le monde, et je m’y associais de grand cœur. Aussi, comme beaucoup de camarades, l’étude des voyages, surtout pour la partie qui concernait le Sénégal, était ma distraction favorite. Je caressais peu à peu le rêve d’aller noircir un des grands blancs de la carte d’Afrique.
Entre les deux branches du Niger et le golfe de Guinée, les éditeurs de cartes, pour donner satisfaction au public, qui a horreur du vide, avaient semé un peu au hasard, d’après des traditions légendaires et des informations indigènes — souvent difficiles à comprendre ou à interpréter, — un certain nombre de cours d’eau indécis, de montagnes hypothétiques, de noms d’États et de peuples, effacés comme des souvenirs de l’antiquité.
C’est là, dans cette terre vierge d’explorations, dans le cœur de cet inconnu, que je voulais pénétrer.
Je m’en ouvris à quelques amis dévoués, qui ne réussirent pas à me faire partir. Je commençais à désespérer, lorsque, à la suite de quelques travaux linguistiques que je fis paraître au retour d’une mission topographique dans le Soudan français, j’eus le bonheur d’être attaché à la personne du général Faidherbe, comme officier d’ordonnance.
L’ancien et illustre gouverneur du Sénégal m’encouragea à persévérer dans mon idée, et un an après (à la fin de 1886), grâce à son appui, M. Flourens, ministre des affaires étrangères, et M. de la Porte, sous-secrétaire d’État aux colonies, me confièrent l’importante reconnaissance géographique de la boucle du Niger et la mission politique de relier nos établissements du Soudan français au golfe de Guinée.
Ce n’est pas chose facile que d’organiser une mission qui doit durer deux ans au minimum.
Je voulais marcher seul, avec le plus petit nombre de personnel possible. Pour cela, il fallait me constituer une pacotille peu volumineuse, où cependant toutes les industries seraient à peu près représentées.
Dans ces régions, l’échange direct n’existe pas ; avant de faire un achat, il faut transformer les objets de la pacotille en monnaie courante acceptée dans le pays.
On peut dire que le succès de la mission dépend en grande partie de sa préparation. Le voyageur doit surtout s’attacher à emporter des charges ayant le moins de volume et de poids possible, mais beaucoup de valeur. Le corail, l’ambre, les perles, les soieries, remplissent très bien ce but ; mais, comme on est appelé à traverser des régions où la civilisation n’est pas assez avancée, il est nécessaire d’emporter aussi des articles de moindre valeur dans une proportion à déterminer[1].
Pour conserver précieusement sa pacotille, la préserver des rosées et lui permettre de tomber impunément plusieurs centaines de fois à l’eau, il faut également faire choix d’un emballage qui remplisse ces conditions.
Toutes mes marchandises étaient enveloppées dans une toile molesquine, puis roulées dans une couverture en laine, qui elle-même était renfermée dans un sac sulfaté fermant à cadenas, et de dimensions telles qu’il pût être porté à dos d’hommes ou constituer une demi-charge d’âne (30 kilogrammes au maximum). En outre, les papiers et choses précieuses étaient renfermés dans des boîtes en fer-blanc.
Tout cela dut être confectionné avant le départ.
En dehors des marchandises d’échange, j’avais à me munir de campement, d’armement, de munitions et d’instruments.
Des vivres, je n’en emportai que juste ce qui était nécessaire pour ne pas passer, sans trop brusque transition, de la nourriture européenne à la nourriture indigène, et donner le temps à mon estomac de se dilater assez pour contenir la volumineuse dose d’aliments indigènes qu’il est nécessaire d’absorber pour calmer la faim.
Pour mener à bien ma mission, deux routes s’offraient à moi : celle du Soudan français et celle du golfe de Guinée. Voici les raisons qui m’ont fait opter pour la voie Sénégal-Niger-Bammako :
1o Impossibilité de se porter à Assinie ou Grand-Bassam autrement que par des vapeurs anglais, et inconvénient d’éveiller ainsi l’attention sur mes projets de pénétration vers une région convoitée depuis longtemps par l’Angleterre ;
2o Les explorations vers l’intérieur en partant du golfe de Guinée avaient toujours échoué de ce côté ;
3o Renseignements trop vagues sur les voies de pénétration vers l’intérieur ;
4o Difficulté de recruter une escorte de gens connus et dévoués ;
5o Impossibilité, en partant du golfe de Guinée, de faire usage d’animaux porteurs, et obligation d’avoir recours à des noirs, qui, s’ils se révoltaient ou se menaient en grève, me forceraient à rebrousser chemin.
6o Avantage, en traversant le Soudan français, de pouvoir emmener des hommes dévoués et dont je connaissais les langues et dialectes.
Enfin, la traversée du Soudan français et des États de Samory semblait surtout m’offrir l’avantage de marcher longtemps et assez loin vers l’intérieur sous la protection de chefs avec lesquels nous sommes en relation. Le difficile est d’aller assez loin et de traverser plusieurs États. Au fur et à mesure que l’on avance vers l’intérieur, la méfiance des indigènes diminue : on n’a pas de peine à leur faire comprendre qu’on n’est pas tombé du ciel et que, pour avoir déjà traversé tant de pays sans encombre, on jouit d’une bonne réputation.
Le 18 février 1887, tous mes achats étaient terminés, et le 20 je m’embarquais à Bordeaux, sur le paquebot la Gironde, emportant avec moi toutes mes provisions et marchandises. Le 28 à midi, j’étais à Dakar, où je ne restai que le temps nécessaire au transbordement de mes bagages du quai au chemin de fer, et je partis pour Saint-Louis.
Malgré toute la hâte que j’avais de me mettre en route, je dus rester à Saint-Louis onze jours ; en cette saison, où il n’y a presque plus d’eau dans le fleuve, les départs ne sont pas fréquents. M. Genouille, gouverneur du Sénégal, fit tout ce qu’il était possible pour me rendre moins pénible mon voyage vers Kayes. Sur ses ordres, un chaland, muni d’une baraque en planches avec véranda, fut installé à mon intention. Il devait servir à ramener des malades à Saint-Louis le cas échéant.
Le gouverneur m’offrit également un petit cheval du Cayor, provenant des dernières prises ; je le mis immédiatement en route, par terre, sous la conduite d’un indigène nommé Ndyaye Kane, frère d’Éliman Baba, chef de Podor. Ce noir, qui nous est dévoué depuis fort longtemps, amena le cheval à Bakel en douze jours. La traversée du Fouta eut lieu sans incidents, M. Genouille ayant eu la bonté d’écrire à ce sujet à Abdoul Boubaker, almamy[2] du Fouta.
Le 12 mars au matin, je quittai donc Saint-Louis sur mon chaland, remorqué par le Médine, qui portait des approvisionnements et le courrier de France. J’emportais les vœux de réussite du gouverneur et ceux de nombreux amis qui étaient venus jusqu’au chaland me serrer la main.
A Mafou (premier barrage), où j’arrivai le 14, les cinq laptots[3] qui composaient l’équipage de mon chaland se mirent à la cordelle, et c’est ainsi que je naviguai jusqu’à Moudiéri, à une vingtaine de kilomètres en aval de Bakel ; ce fut le point extrême que je pus atteindre, quoique mon chaland ne calât que 20 centimètres.
Ces voyages en chaland, quand on est en bonne santé et bien installé, ne sont pas pénibles. J’avais du reste un peu d’ordre à mettre dans mes nombreux colis, ce qui me créa une occupation de quelques heures par jour. Les rives du fleuve sont très giboyeuses, surtout l’île à Morfil. On se distrait le matin en chassant ; dans la journée, on tire des caïmans, des hippopotames, et le soir on peut se livrer à la pêche.
Avec un chaland un peu lourd, comme celui qui me portait, il ne faut pas espérer franchir plus de 8 à 10 milles par jour, en remontant le courant, les échouages étant assez fréquents.
Le 22 mars j’étais à Saldé, le 31 à Matam. Le mois d’avril amena des vents favorables ; ma toile de tente servit de vire (voile), comme disent les Wolof, et nous gagnions 1 à 2 milles par jour environ.
C’est dans la nuit du 4 au 5 avril qu’eut lieu la première tornade sèche ; le vent sévit avec violence et notre chaland mal mouillé remonta le courant pendant environ 500 mètres. L’ancre traînant au fond de l’eau, je craignais de la voir s’empêtrer dans quelque bois mort, mais il n’en fut rien et ce grain n’eut pas de suites fâcheuses.
La Gironde à Dakar.
Enfin, le 9 avril, après plusieurs tentatives pour franchir les bancs de Moudiéri, je dus y renoncer et me rendre par terre à Bakel.
Le lendemain, M. Largeau, commandant du cercle de Bakel, eut l’amabilité d’envoyer de petites embarcations à Moudiéri pour y prendre mes bagages.
Secondé par les camarades en garnison au poste et les traitants de Bakel, j’achetai dix-huit ânes contre des armes et de la guinée[4], et j’engageai un peu de personnel.
Les traitants de Bakel sont pour la plupart des Wolof de Saint-Louis ; ils savent presque tous lire et écrire le français ; un d’entre eux, Boly Katy, a même fréquenté pendant quelque temps une institution à Bordeaux. Les autres ont appris ce qu’ils savent à l’école des otages de Saint-Louis, créée par le général Faidherbe quand il était gouverneur du Sénégal. Leur concours m’a été précieux. Ce sont eux qui m’ont fait confectionner les petits sacs (tarfadé) qui servent de bât et brêler par leur personnel mes bagages à la manière des ballots de gomme des Maures.
Ils m’ont initié à mille petits détails qu’il est utile de connaître quand on emploie ce mode de transport, et cela avec le plus grand désintéressement. Je leur adresse ici tous mes remerciements, et à mon ami Boli Katy en particulier.
Ce sont de bons Français, ils se sont vaillamment battus lors de l’attaque de Bakel par Mahmadou-Lamine ; quelques-uns d’entre eux ont reçu à cette occasion des médailles d’honneur du ministre de la marine.
Le 21 avril au soir je quittai Bakel. Au moment de me mettre en route, un de mes ânes m’administra un bon coup de pied, ce qui fit dire à Dieumbé, un des traitants : « Tu as vraiment de la chance : quand, avant le départ, on reçoit un coup de pied ou que l’on est piqué par une abeille, c’est signe de réussite. Nous n’avons pas besoin de te souhaiter bon voyage. »
Arrivé à Médine le 29, j’étais prêt à me mettre en route quelques jours après. Le commandant Monségur, commandant de Kayes, me facilita le recrutement de mon personnel en me cédant tous les manœuvres qui me convenaient et que je choisissais exclusivement parmi ceux originaires de la rive droite du Niger et des pays mandé.
A Médine même, j’achetai six captifs, que je libérai ; tous les six avaient été pris par les sofa[5] de Samory pendant les dernières expéditions dans le Ouassoulou, le Bolé, etc. ; ils connaissaient une notable partie du pays de Samory que je me proposais de visiter.
Le colonel Gallieni, commandant supérieur du Soudan français, ne tardait pas à arriver à Kayes. Il me mettait aussitôt en possession d’une lettre de recommandation, en arabe, pour l’almamy Samory, dont j’avais à traverser les États, et d’une autre adressée à tous les chefs que je pourrais rencontrer dans mon voyage.
Voici ces deux lettres :
Le chaland pendant la tornade.
« Le lieutenant-colonel Gallieni, commandant supérieur du Soudan français, à l’almamy Samory :
« Le porteur de cette lettre est un officier qui est envoyé par le grand chef des Français pour visiter les marchés de Kong et des pays voisins dont tu as beaucoup parlé au capitaine Péroz.
« M. Binger a pour mission d’étudier les produits de ce pays et de voir quels sont les objets que nos commerçants devraient apporter à Bammako pour leurs échanges avec les habitants de Kong et des pays voisins. M. Binger accomplit une mission toute pacifique et je le prie de l’aider de tout ton pouvoir dans son voyage. Tu me feras plaisir et tu montreras ainsi que tes sentiments d’amitié sont bien sincères.
« Je te salue. »
« Le lieutenant-colonel Gallieni, commandant supérieur du Soudan français, à tous les rois et chefs des pays situés de l’autre côté du Niger :
« Celui qui vient vous visiter est un ami. Il ne vous porte que des paroles de paix et d’amitié. Vous savez que les Français possèdent un établissement commercial à Bammako, sur le Niger. Ils ont donc résolu de vous envoyer quelqu’un pour vous connaître, pour vous dire notre désir d’entrer en relations d’amitié et de commerce avec vous. Moi, le chef français de tout le pays depuis Bakel jusqu’à Bammako, je vous recommande le lieutenant Binger, qui va vous visiter, et je vous prie de l’aider dans son voyage, il n’en résultera que du bien pour vous.
« Je vous salue. »
Le colonel eut la bonté de me mettre au courant de tout ce qui pourrait m’intéresser et me communiqua les derniers traités qu’il venait de signer. A Kayes, j’eus la bonne fortune de rencontrer mon ancien palfrenier Mouça Diawara, qui de suite demanda à m’accompagner ; comme j’avais été très content de lui pendant mon séjour ici en 1884-85, je m’empressai de l’enrôler en lui faisant cadeau d’un fusil à pierre à deux coups, ce qui mit le comble à son bonheur.
Bien pourvu et muni de tout ce qui est nécessaire pour un voyage de dix-huit mois à deux ans, je m’acheminai vers le Niger et quittai Médine le 14 mai. Je suivis notre route de ravitaillement et arrivai à Bafoulabé le 18, à Badumbé le 24 et à Kila le 1er juin, donnant dans chaque poste deux jours de repos à mes animaux, afin de ne pas les surmener.
J’avais prié, par dépêche, le commandant de Kita d’apprendre mon arrivée à mon ancien domestique, Diawé, un Fofana de Dogofili, en qui j’avais la confiance la plus absolue. En arrivant à Boudofo, je l’aperçus de loin qui accourait en me disant : « Bonjour, ma lieutenant, moi qui vinir de suite pour service toi, parce que moi qui trop content pour toi. » Ce pauvre garçon était tout heureux de me revoir et de m’accompagner.
Le 21 juin j’étais à Bammako. Partout à mon passage dans les postes je reçus l’accueil le plus cordial et emportai les vœux de tous les camarades pour le succès de ma mission.
Tous ceux qui, comme moi, sont venus plusieurs fois au Sénégal, savent combien les officiers d’un poste sont heureux de recevoir la visite d’un camarade de passage. A peine est-il entré qu’on s’empresse autour de lui, on l’installe le plus confortablement possible, on le soigne, on le comble d’attentions : lui manque-t-il quelque chose, vite on le force d’accepter ceci, d’emporter cela. Après le premier repas on se croirait vieux camarades, et pourtant on ne s’est jamais vu, c’est à peine si on se connaît de nom.
Dans ce pays, où l’on éprouve tous les mêmes souffrances, où l’on est si loin de ceux qu’on aime, on se sent naturellement porté l’un vers l’autre, vers ce dernier arrivé qui apporte comme un peu d’air de France.
Personne ne sait pourquoi il aime le Sénégal ; il aura beau y avoir souffert, si vous le questionnez à ce sujet, il vous répondra invariablement : « Je ne m’y trouvais pas aussi malheureux que cela, j’étais libre, j’étais mon maître. J’ai été quelquefois bien malade, mais vite remis à ma rentrée en France, la traversée m’a suffi ! »
En effet, dès qu’on a mis le pied à Bordeaux, tout ce qu’on a souffert est oublié. Quelques mois après, à la première petite misère qui vous arrive, on crie par tous les échos : « Ah ! j’étais bien plus heureux au Sénégal ! » C’est ainsi qu’on y revient.
En arrivant à Bammako, je m’informai d’abord de ce qui se passait chez nos voisins de la rive droite du Niger.
Voici quelle était la situation :
1o Ahmadou, sultan de Ségou, venait de signer, avec le colonel Gallieni, un traité par lequel il plaçait ses États sous notre protectorat. Il était à Nioro, dans le Kaarta, et coupé du Ségou par les Bambara du Bélédougou. Son fils, Madané, gouvernait à Ségou-Sikoro ; il était en guerre contre les Bambara commandés par Karamokho Diara, frère d’Ali Diara, ancien roi de Ségou.
2o Samory, comme on le sait, venait également de signer avec nous un traité, plaçant ses États sous notre protectorat. Lui, ses frères et son fils Karamokho étaient partis en guerre contre Tiéba, chef du Kénédougou et du Ganadougou, sur la rive droite du Bagoé.
Si Madané me laissait passer (ce qui était plus que problématique), puisque son père était absent et que, deux fois déjà, Ahmadou avait imposé des séjours forcés à nos envoyés (à Mage en 1862 et à la mission Gallieni en 1880), je tombais, en sortant de ses États, dans les États bambara.
Si ces derniers, que nous avons toujours soutenus contre les Toucouleur de Ségou, apprenaient que nous avons conclu un arrangement avec leurs ennemis, ils ne me laisseraient jamais passer. Or Ahmadou, très fier d’avoir traité avec les Français, va s’empresser de le leur faire savoir pour leur en imposer. La situation était loin d’être brillante de ce côté.
Mouça Diawara et Diawé.
Samory, d’autre part, était plein de bonnes dispositions à notre égard, disait-on, il avait parfaitement reçu nos envoyés et signé tout ce qu’on lui avait présenté.
J’optai donc pour le passage chez Samory. Mes instructions, que je relisais avec soin, me prescrivaient de profiter des bonnes dispositions de l’almamy à notre égard. Enfin une autre raison l’emportait sur tout le reste : je me disais, bien justement, que ce dernier parti me promettait une plus ample récolte d’itinéraires par renseignements, qu’un passage chez Madané.
Si, comme je me le proposais, je réussissais à passer à Ténetou et à Tengréla, cela me permettait :
1o Dans mon voyage du nord au sud vers Ténetou, de relier partout mon itinéraire à nos points connus du Niger : Kangaba, Kéniéra, Tiguibiri, Kankan et même Bissandougou et Sanancoro que la mission Péroz venait de visiter, et cela sans trop d’inexactitudes, puisque la distance me serait connue et que les erreurs que je pourrais commettre ne porteraient qu’entre les lieux intermédiaires (distance d’un village à l’autre).
2o Dans mon voyage de l’ouest à l’est-sud-est vers Tengréla, je pourrais faire le même travail avec autant de sécurité sur Koulicoro, Nyamina, Ségou, Sansanding et Djenné.
3o Si plus tard j’avais à remonter vers le nord, à Djenné par exemple, il serait encore intéressant de recouper les itinéraires précédents en opérant sur Bammako, Koulicoro, Nyamina et Ségou.
Après avoir pris auprès des indigènes quelques renseignements sur la route que j’avais à suivre pendant mes premières étapes, je fixai la date du départ au 30 juin, sept jours après la fête de la cessation du jeûne des musulmans, عيد الڢطر (petite fête), célébrée le premier jour du mois de شوال (choual), qui suit celui de رَمَضان (ramadan).
Les deux derniers jours passés à Bammako furent employés à faire mes préparatifs et surtout à terminer ma correspondance, car de longtemps je n’allais peut-être avoir l’occasion de communiquer avec la France. Le 30 au matin, après avoir pris congé des camarades du poste de Bammako, je m’acheminai vers le Niger, sur les bords duquel mon personnel était déjà arrivé.
Le chef des Somono avait réuni les quatre meilleures pirogues, et le passage commença aussitôt. Tout était terminé en trois heures.
Les pirogues étaient toutes en caïlcédra (acajou indigène) et composées de trois parties, reliées ensemble à l’aide d’une couture faite avec de la corde ; les fissures étaient calfatées avec de vieux linges et de la terre glaise. Les embarcations avaient de 9 à 10 mètres, et portaient à chaque voyage environ 1000 kilogrammes. Les ânes sont placés dedans à raison de trois par pirogue et tenus chacun par un homme. Le trajet étant de quinze minutes, ces animaux ne pouvaient l’effectuer à la nage comme les chevaux et les bœufs. Chaque pirogue est manœuvrée par deux hommes, un à l’arrière et un à l’avant ; tous les deux sont armés de gaffes en bambou et de pagaies, la gaffe ne servant que tout à fait sur les bords.
Les droits de passe sont prélevés par le chef des Somono à raison de 2 fr. 50 par âne avec sa charge et de 5 francs par bœuf porteur ou par cheval, payables en cauries.
Les hommes, femmes, etc., passent gratuitement.
Les revenus sont répartis comme suit :
Un tiers pour Titi, chef de Bammako ;
Un tiers pour le chef des Somono et les propriétaires des pirogues ;
Un tiers pour les Somono.
Passage du Niger.
Comme Européen, j’étais exempt de droit ; je donnai cependant 10 francs de gratification aux piroguiers.
Le fleuve a en ce moment 750 mètres de largeur et un très fort courant ; le passage s’effectue cependant sans incidents ; mes hommes baptisent les ânes au milieu du fleuve, en leur mettant un peu d’eau sur le front ; c’est, paraît-il, un usage des Dioula.
Le reste de la journée fut employé à boucaner la provision de viande et à confectionner des muselières (dion) pour les ânes, afin de les empêcher de brouter les récoltes dans les sentiers trop étroits et éviter ainsi des difficultés avec les habitants.
De Bakel à Bammako, le voyage se fit sans incidents ; d’ailleurs la route est protégée, comme on sait, par une série de postes fortifiés qui permettent de voyager avec autant de sécurité qu’en France. J’en étais bien aise, car les débuts sont toujours très pénibles, le personnel n’est pas encore dressé et ce n’est qu’avec toutes sortes de difficultés que l’on avance.
Quoique au début chacun de mes dix-huit ânes fût conduit par un homme, les charges, mal brêlées, tombaient souvent, mes ânes se blessaient, les hommes ne savaient pas bien organiser leur campement, il me fallait faire leur éducation en tout, et c’était laborieux. On ne peut leur faire qu’une seule recommandation à la fois, sans quoi on parle en pure perte. Je me mettais parfois dans des colères atroces, désespérant d’en faire quelque chose ; et puis, peu à peu, j’en pris mon parti et j’arrivai à avoir plus de patience qu’eux.
Mage résume bien la situation, quand il dit :
« Dans toutes les occasions, le mieux est de s’armer d’une patience à toute épreuve, d’un calme imperturbable. Les charges tombent, les noirs se disputent ; laissez-les faire, ils n’en arriveront jamais aux coups, la langue est leur arme favorite, mais aussi comme elle travaille ! »
J’avoue franchement que c’est le plus sage parti à prendre. Comme je ne pouvais pas empêcher, je laissais faire. Dans les débuts, jamais on ne traversait un marigot sans que les bagages tombassent à l’eau ; pour ne pas m’en apercevoir, je n’en surveillais plus le passage, cela m’évitait au moins de me mettre en colère.
1er juillet. — Nous nous mettons en route de bonne heure, et, aussitôt après avoir traversé les ruines de Siracoroni, nous commençons à gravir les petites collines ferrugineuses qui bordent la rive droite du Niger. Le point le plus élevé qu’on atteint est à peine à 50 mètres au-dessus de la plaine ; arrivé sur le plateau ferrugineux, on voit cette ligne de collines se prolonger vers le nord-nord-est ; et au loin se dresser, en bonnet de police, le point culminant de cette région, le Talikourou, qui domine Dioumansonnah. Au pied de ces collines et sur l’autre versant, on voit les ruines de Kalaba, que nous traversons quelques minutes après. Kalaba, à en juger par ses ruines, était un très gros village ; son chef commandait sept villages aux environs. Ce pays, appelé Bolé, vivait en paix avec ses voisins, les Bambara Sokho et Samanké, qui composaient exclusivement sa population, et reconnaissait l’autorité d’Ahmadou de Ségou. Dans le courant de 1883, Kémébirama, qui s’appelait à cette époque Fabou, et qui est frère de l’almamy Samory, détruisit, le même jour, Banancoro, Sénou, Kola et Kalaba, dont le chef fut pris et décapité.
A côté de Kalaba coule un petit marigot où l’on voit encore des traces de rizières et le bosquet sacré des Bambara, remarquable par sa luxuriante végétation.
En quittant Kalaba, on traverse un grand plateau ferrugineux, boisé d’arbres rabougris, d’essences analogues à celles de notre Soudan ; par-ci par-là, il y a quelques beaux arbres, surtout près des ruines de Kola et près de Sénou.
1. Saba, rameau fructifère, feuilles et fruits. — 2. Ntaba (Sterculia), feuilles et fruits. — 3. Ban (Raphia vinifera). A. Portion de régime avec fruits. B. Feuille. C. Fruits. D. Graine.
Ce village, où je passe la journée, est une ruine dans laquelle il y a deux familles, en tout vingt personnes. Il n’y a ni poules ni bétail, et ces malheureux sont dans la misère la plus profonde ; la grande quantité de détritus de fruits parsemés partout prouve qu’il y a longtemps que ces malheureux se nourrissent exclusivement de ntaba, de saba et de ban.
Le ntaba, Sterculia cordifolia, est une sorte de ficus qui atteint les mêmes dimensions que la plupart des autres variétés de cette même famille ; ses feuilles, qui sont très grandes (de 20 à 25 centimètres), le font rechercher pour abriter les campements. Le fruit est une cosse en forme de croissant, il commence à mûrir en juin et renferme quatre ou cinq gros haricots à noyau d’une couleur rose ; ce noyau baigne dans un jus très sucré, dont les indigènes sont friands. Une double allée de ces arbres entoure le poste de Bammako.
Le saba, Landolphia, n’est autre que la liane-caoutchouc ; son fruit, qui est de la grosseur d’une belle pêche, renferme une douzaine de petits noyaux entourés d’une chair filandreuse, mais très juteuse. Les Européens préfèrent ce fruit au ntaba parce qu’il ressemble un peu comme goût à la cerise aigre.
Le fruit du ban, Raphia vinifera, ressemble par sa forme, ses dimensions et sa couleur à notre pomme de pin. Il est le fruit d’un palmier que l’on nomme ban en mandé.
Ce palmier ne pousse qu’au bord des marigots et dans les endroits très frais. Son fruit, qui vient en régime, renferme un noyau enveloppé d’une chair blanche très amère, que les indigènes mangent en temps de disette. Les branches, qui commencent au sol, sont employées à construire les charpentes des toits de cases, des paniers ou châssis servant aux transports, connus sous le nom de bouakha. Avec les feuilles, on fait des chapeaux, des nattes, des sacs à marchandises ; enfin, avec la branche sèche et fendillée, on fait d’excellentes torches. C’était la lumière dont nous nous servions généralement en route, tant pour nous éclairer le matin et charger les animaux que pour nous guider dans les fortes obscurités.
A mon arrivée à Sénou, je demandai à quel chef je devais m’adresser pour faire parvenir ma lettre de recommandation à l’almamy. On me répondit que ce territoire était commandé par Famako, qui résidait habituellement à Tenguélé, près Ouolosébougou, mais que ce chef était à la guerre et qu’à Ouolosébougou seulement je trouverais à qui parler.
La proximité de la frontière soumet cette région aux incursions des pillards venant des territoires soumis à Madané.
Le jour de mon passage à Sénou, un homme de Badoumbé que j’avais croisé en route revint deux heures après au village et me raconta que des Toucouleur venaient de lui enlever ses quatre captifs et les charges de kola qu’ils portaient. Il ne devait son salut qu’à la fuite. Depuis j’ai appris que les marchands attendent généralement qu’ils se trouvent en nombre pour quitter Sénou et se rendre à Bammako.
2 juillet. — L’étape de Sénou à Sanancoro est peu fatigante ; le terrain est plat et sablonneux ; je remarque qu’il y a beaucoup de cé (arbres à beurre) dans cette région ; mais, en revanche, on ne voit ni baobab, ni rônier, ni tamarinier.
Près des ruines de Banancoro, il faut traverser un petit marigot de 2 mètres de large, mais qui est très profond en cette saison, et dépourvu de pont. Il faut décharger les animaux. Aussitôt après, on entre dans les cultures de Sanancoro, qui s’étendent fort loin. Beaucoup d’entre elles sont en friche et restent inexploitées faute de bras. Sanancoro contient à peine aujourd’hui 300 habitants, tous bambara, des tribus sokho et dambélé.
Types de cases bambara.
Dans l’intérieur du village, il y a deux petites places carrées et entourées de cases bambara assez originales par leur ornementation.
Je donne ci-dessus un croquis de celles qui m’ont paru le mieux ornementées.
Aucune d’elles ne fait l’office d’habitation, mais, dans la journée, elles servent de lieu de réunion aux oisifs. Dans le creux d’une des cases sont disposés des rondins en bois qui servent de sièges aux spectateurs les jours de tam-tam.
A l’ouest du village, près du bosquet sacré, se trouve l’origine d’une grande dépression, d’une cinquantaine de mètres de largeur, qui communique avec les marais de Cisina. Pendant tout l’hivernage on peut se rendre en pirogue de Sanancoro au Niger, par Cisina et Nafadié.
3 juillet. — Près des ruines de Banancoro on trouve le chemin de Cisina à Tadiana, suivi par la mission Gallieni en 1880 ; à cette époque on évitait de passer à Dialacoro et ce chemin-là était très fréquenté. Aujourd’hui, pour le trouver, il faut savoir qu’il existe ; il n’est plus frayé, toutes les communications de Cisina à Tadiana se faisant par Dialacoro. Elles sont du reste très rares, aucun de ces villages n’ayant conservé l’importance qu’il avait sous la domination toucouleur.
Avant d’arriver à Dialacoro, on aperçoit à l’est les ruines de Bambélé, et l’on traverse, quelques minutes après, celles de Grigoumé. Ces deux villages ont aussi été détruits par Samory.
Dialacoro est un très gros village. Famako, qui commande en temps ordinaire cette région, y habite quelquefois. Actuellement, il ne renferme pas plus de 150 habitants, tous bambara samanké. Le reste de la population est parti au moment de la conquête du pays par Samory. Une partie est allée se fixer à Kintan et à Kéréla dans le Ségou, l’autre à Farako dans le Baninko.
Tous les hommes valides sont en guerre ; les rares jeunes gens qui sont ici sont des blessés ou des convoyeurs, ou bien encore des déserteurs. Un blessé arrivé dans la journée me prie de lui extraire une balle ; il me raconte qu’il est content d’être blessé, car on meurt de faim au camp de l’almamy et tous les jours on se bat. Il ne pense pas que cette guerre finisse bientôt.
Les abords du Dialacoro ne sont qu’un marécage dont les eaux se retirent vers le nord ; ce sont les sources de la Faya, qui se jette dans le Niger, aux environs de Koulicoro.
4 juillet. — En quittant Dialacoro, on trouve une série de plateaux ferrugineux à végétation rabougrie, coupés par de petits bas-fonds marécageux dans lesquels sont les villages de Bananzolé et de Marako. Les tatas (enceintes) de ces deux villages sont mal entretenus, ce sont presque des ruines. Les habitants, tous Samanké, ont fourni trente guerriers.
Dounkourouna, où je fais étape, et ses environs sont d’un aspect désolé. Il n’y a même pas de gibier ; on a toutes les peines du monde à trouver des tourterelles, qui d’ordinaire affluent près des lieux habités. Ce village est misérable : ni bétail ni poules. Un demi-litre de mil vaut, en cauries, 60 centimes.
Le chef de ce village m’informe que l’almamy est prévenu de mon arrivée, par un courrier parti de Dialacoro le jour de mon entrée à Sénou.
5 juillet. — Trois quarts d’heure après avoir quitté Dounkourouna on arrive à Simindjé, petite ruine habitée par trois familles.
A 500 mètres à l’est du village se trouvent les ruines de Soukoura. A l’ouest, il y a encore une autre ruine, mais beaucoup plus ancienne que celle de Soukoura ; on n’a pas pu m’en donner le nom. Un petit plateau, dans lequel deux ruisseaux prennent leur source, nous sépare de Makhana, grand village tout en ruines ; c’est à peine s’il y a une cinquantaine d’habitants. Au nord de ce village et à quelques centaines de mètres, on traverse un bas-fond marécageux près duquel des marchands sont occupés à décharger leurs animaux. En cette saison le passage est très difficile, la moindre averse transformant ce bas-fond en rivière.
A la sortie de Makhana, le chemin se partage en deux : celui de droite conduit à Ténetoubougoula, celui de gauche à Ouolosébougou proprement dit. A Ouolosébougou je fus reçu par Founé Mamourou, un Malinké Kaméra qui remplissait les fonctions du dougoukounasigui (délégué de l’almamy) ; il s’informa dans lequel des villages j’avais l’intention de camper, et, sur ma demande, fit immédiatement percer une porte dans l’enceinte ; cela m’évitait de faire le tour du village pour me rendre de ma case sur la place du grand marché. Dans les quatorze cases que comporte le groupe dans lequel j’habite, il n’y a que six habitants ; les douze cases qui restent sont ou en ruines ou inoccupées. Tous les villages que j’ai traversés en sont là. Les cinq sixièmes de la population ont disparu depuis que le pays est sous la domination de l’almamy Samory.
Vers midi, je reçois la visite des quatre personnages les plus influents de la région, pour le moment :
Kali Sidibé, chef de Faraba et du Tiaka — il remplace Famako dans le commandement de la région ;
Faguimba, chef de Mpiébougoula, parent d’une femme de l’almamy ; il a accompagné Karamokho jusqu’à Saint-Louis ;
Un chérif, toucouleur du Ségou, sachant un peu lire et écrire l’arabe, ce qui le fait considérer dans la région comme un savant ;
L’almamy de Tenguélé, petit chef qui avait jadis un commandement et jouissait d’une certaine influence dans le Ouassoulou.
Ils étaient accompagnés de leurs griots[6] et de gens des environs dont la curiosité avait été mise en éveil par l’arrivée d’un blanc ; tous ceux qui possédaient un cheval dans un rayon de 40 kilomètres étaient là ; les sofa de Ouolosébougou avaient, pour la circonstance, pris les neuf chevaux qui étaient à vendre dans le village. En tout ils étaient trente-deux cavaliers, dont douze avaient des montures passables, et encore ! Les vingt autres étaient des squelettes incapables de donner quoi que ce soit et tout au plus bons à être conduits chez l’équarrisseur.
Toute cette cavalerie galope en désordre ; à force de leur administrer des coups de fouet, les cavaliers réussissent à les faire cabrer et finalement à courir en cercle autour de Faguimba.
Kali, lui, arrive au petit galop ; il est bien monté ; son cheval est de petite taille, mais il a de la vigueur ; derrière lui, suit au pas de course un peloton de vingt-six hommes à pied ; ils se tiennent groupés sans ordre, le fusil sur l’épaule gauche, la main tenant l’arme à la poignée. Kali s’arrête brusquement devant moi en levant son sabre en l’air, et ses vingt-quatre guerriers ruisselants de sueur font le simulacre de tirer en l’air en poussant des cris de bêtes féroces. Ils n’ont pas d’uniforme, un seul porte une culotte en guinée. Quelques-uns ont un sabre retenu par un cordon de laine rouge ; ils portent chacun un doroké[7] qui a été blanc jadis, mais qui est d’une saleté repoussante. Ils sont coiffés de bonnets de toutes couleurs et de différents types ; une partie d’entre eux n’ont aucune coiffure, mais ils ont les cheveux coiffés d’une façon particulière.
Tous les sofa, griot, captifs de l’almamy, ont la tête coiffée de la manière suivante : tête rasée avec une petite touffe de cheveux épargnée sur le sommet de la tête et agrémentée d’amulettes, une autre touffe de chaque côté de la tête et une dans la nuque complètent cette coiffure d’ordonnance.
Il y a, parmi ces guerriers, des gamins de quinze à seize ans, je pourrais dire qu’ils y sont en majorité. Somme toute, ce que je viens de voir est une bande que j’estime tout au plus bonne à épouvanter les femmes et les enfants, et à faire captifs des gens sans défense. Espérons, pour notre protégé, que c’est son arrière-ban qu’on m’a fait voir. Tous ces sofa sont presque hideux ; il y a là des captifs de toute nationalité.
Ces exercices terminés, tout le monde s’assied et se range en demi-cercle autour de Kali. Ce Ouassoulounké est un bel homme ; au premier abord il a la figure sympathique, mais en le regardant bien on devine en lui un être dissimulé et rampant. Kali souffre encore d’une blessure qu’il a reçue à l’avant-bras gauche au combat du marigot de Kokoro (colonne du commandant Combes en 1885).
Arrivée de Kali Sidibé à Ouolosébougou.
Quand il apprend que je voyage seul, sans médecin, il ne dissimule pas son étonnement ; et son entourage et lui se mettent à pousser une série d’exclamations se traduisant par : Allah akbar ! « Dieu est grand », ou bien encore Kavakou, qui équivaut à notre « Est-ce possible ! », mais dont la traduction exacte veut dire : « Le maïs est mûr ? ».
Après les salutations d’usage, je lui donne quelques explications sur le but de mon voyage et l’informe que je suis porteur d’une lettre de recommandation pour l’almamy ; je le prie de vouloir bien la lui faire parvenir le plus tôt possible, et lui parle également de mon intention de pousser jusqu’à Ténetou pour y attendre la réponse de l’almamy.
Kali et ses gens se retirent pendant environ une demi-heure pour délibérer et reviennent.
Je lui remets mon pli pour l’almamy ; il l’ouvre, le fait lire par le chérif, qui met une demi-heure pour le déchiffrer, une heure pour le recopier et y ajouter quelques observations. La lettre est ensuite remise sous enveloppe et donnée devant moi à un courrier. Kali me conjure de ne pas partir : il y va de sa tête ; l’almamy étant très sévère, il craindrait de lui déplaire en me laissant pousser jusqu’à Ténetou, et me promet que je ne manquerai de rien pendant mon séjour ici.
La réponse devait me parvenir dans vingt jours au grand maximum, les courriers mettant sept jours pour faire ce trajet à l’aller.
Je suis contrarié d’être déjà arrêté, mais, comme je le prévoyais un peu, j’en prends vite mon parti.
Ténetou me tentait beaucoup : j’avais une lettre de recommandation pour un grand marabout qui y habite et qui avait beaucoup voyagé. Son fils, el-hadj Mahmady, qui était précisément de passage ici, vint me voir.
Ce jeune homme a accompagné son père à la Mecque ; il est très bien élevé, et me dit que « les regrets sont pour son père, qui a eu d’excellentes relations avec les chrétiens ; que c’est avec plaisir qu’il m’aurait donné des renseignements sur le pays à traverser et que ce sera un véritable chagrin pour el-hadj de ne pouvoir s’entretenir avec un chrétien et un homme instruit ».
Je le quitte en le priant de saluer son père de ma part et lui promets de passer à Ténetou si l’almamy m’autorise à traverser ses États.
Ouolosébougou se compose de trois villages : Ouolosébougou proprement dit, où se tiennent un marché quotidien et un marché hebdomadaire le vendredi ; Ténetoubougoula, qui a un petit marché quotidien où l’on vend les chevaux ; et enfin Dabibougou, qui n’est plus qu’une ruine habitée par trois ou quatre familles.
Ces villages ont un aspect misérable : sur cinq cases, il y en a une d’occupée ; les rues sont sales, pleines d’immondices ; dans les cases détruites on a déposé des ordures, ou planté du maïs.
Le jeudi soir, veille du grand marché, un crieur prévient qu’il est interdit d’aller faire ses besoins sur la place du marché (sic).
C’est en vain que j’essaye d’assainir mon campement et de tenir propre ma case en faisant mastiquer le sol avec de la terre glaise mélangée de bouse de vache, comme font les indigènes ; il sort des asticots blancs de partout.
C’est un peu ce qui arrive dans tous les villages dont les cases sont construites en terre. Quand il n’y a pas d’argile à leur portée, les indigènes prennent de la terre du village, qui renferme déjà des matières en décomposition, puis avec de l’eau croupie ils en font un mortier et des briques ; le tout répand une odeur infecte.
Les trois villages de Ouolosébougou.
C’est surtout dans les habitations, dont les miasmes sont empestés, que l’Européen attrape la fièvre ; il vaut bien mieux, si c’est possible, camper en plein air que d’habiter de semblables lieux.
La case en paille vous abrite moins, c’est vrai, mais elle est généralement plus saine, par la raison bien simple qu’elle pourrit rapidement et que tous les ans ou à peu près on est forcé de la remettre en état en prenant des matériaux neufs.
Ici il n’y a pas le choix, c’est une ruine, et je suis encore bien heureux d’avoir trouvé de quoi m’abriter, car il pleut déjà beaucoup et l’hivernage s’avance rapidement.
La population de ces deux villages, qui était composée de Bambara Samanké, comme tout le Djitoumo, s’est entièrement transformée à son désavantage par son contact avec les captifs. Les quelques hommes qui sont ici semblent encore avoir un peu de vigueur, mais les enfants et les femmes surtout sont des êtres repoussants. J’ai vu des enfants n’être plus que des pièces d’anatomie ; du reste, quand on voit leurs mères, on se demande si des êtres semblables sont capables de mettre au monde un enfant sain et vigoureux.
Marché de Ouolosébougou.
Chaque fois que je reviens du village, je suis écœuré : on y voit des enfants chercher leur nourriture dans les fumiers, des grandes personnes couvertes de vilaines plaies, des femmes goitreuses et rien que des visages souffreteux et marqués de la petite vérole.
Dans quelques villages on vaccine en prenant le venin dans les pustules du malade et l’on fait la piqûre au bras comme en Europe. Mais les noirs ne connaissent pas le vaccin de la vache.
Un de mes domestiques m’a raconté avoir vu un jour une femme noyer son petit enfant. Je refusais de croire à cette monstruosité et m’en allai voir Founé Mamourou pour lui demander si le crime dont on accusait cette malheureuse avait été réellement commis par elle. Il m’emmena voir la femme, qui était enfermée dans une case du village ; elle m’avoua avoir volontairement jeté son enfant à l’eau pour éviter de le voir mourir de faim : « Je n’ai rien à manger, me dit-elle, le lait me fait défaut, et je ne puis voir mon enfant souffrir : cela me fait trop de peine. Si l’on ne me tue pas, je me jetterai aussi à l’eau. »
Quelle différence avec nos villages wolof, où le tam-tam résonne une partie de la nuit et où, à trois heures du matin, tous les pilons à couscous troublent votre sommeil !
Ici rien de tout cela : la misère a abruti ces pauvres gens ; ils ne ressentent plus ni joie ni douleurs ; c’est à peine si on les voit se préparer quelque nourriture.
Les marchés journaliers de Ténetoubougoula se tiennent sur deux petites places et se prolongent chacun dans une ruelle étroite, plus sale peut-être que le reste du village. On trouve à y acheter tous les jours :
Du tabac à fumer et à priser ;
Des feuilles servant à emballer les kolas ;
Deux ou trois calebasses de mil ou de fonio ;
Des petits tas de sel ;
Du piment, du netté, des cé ;
Des rondelles de patates sèches ;
Sur une peau, de petits tas de viande à moitié pourrie ;
Des clous de girofle ;
Des maumi ou niomi (galettes de farine de mil ou de maïs frites dans du beurre de cé) ;
Des koyo ou pagnes en bandes.
Le tout est rangé par petits lots, se vendant de 10 à 80 cauries ; pour 20 francs on achèterait tout le marché.
C’est dans les cases que se fait le commerce de captifs, de sel et de kolas. Il n’y a dans les deux villages qu’une dizaine de pièces de guinée et de cotonnade en tout. Les marchands de sel vont dans les cases s’entendre avec les marchands de kolas, et au bout de plusieurs visites le marché se conclut. Quelquefois, mais très rarement, le marchand de captifs (diontigui) fait le tour du marché avec deux ou trois malheureux, non vêtus, mais bien enduits de beurre de cé. Après quelques ini-sini (bonjour) on s’abouche, on va débattre le prix et faire choix de la marchandise dans la case.
Pour la vente et l’achat de chevaux, c’est moins compliqué : il n’y a qu’un acheteur, c’est l’almamy. A-t-il besoin d’un ou de plusieurs chevaux, il envoie un sofa conduire sept, huit, neuf ou même dix captifs par cheval à Sory, dougoukounasigui, résident de Ténetoubougoula, et lui donne l’ordre d’acheter ; ce dernier débat les prix et achète pour le compte de l’almamy. Le marché terminé, le sofa conduit le cheval à son maître.
Actuellement, un cheval commun vaut huit ou neuf captifs.
8 juillet. — C’est aujourd’hui vendredi, jour du grand marché à Ouolosébougou. Founé Mamourou, qui vient me voir, me dit que ma présence ici va attirer beaucoup de monde des environs. Vers huit heures du matin, les vendeurs commencent à arriver ; à onze heures le marché bat son plein.
Comme je veux éviter une fausse interprétation, je ne me servirai pas des expressions « marché important, centre commercial, grand marché », etc., termes qui prêtent tous à l’équivoque, et je me borne à donner ci-dessous l’énumération fidèle de tout ce qu’il y avait sur le marché :
PRIX DE VENTE EN CAURIES ET EN FRANCS.
| Cauries[8] | Francs. | |||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 50 | kilogrammes de | mil | le moule (2 lit. 500) | 1 | ba | 2,50 | ||
| 20 | — | fonio | — | » | 2,50 | |||
| 10 | — | riz | — | » | 2,50 | |||
| 2 | à 300 kilogrammes de sel | la barre de 25 kilog. | 31 | ba | 77,50 | |||
| 50 | kilogrammes de beurre decé | le kilogramme | 2 | kémé | 0,50 | |||
| 7 | ou 8 chèvres | la chèvre | 12 | ba | 30 » | |||
| 7 | ou 8 moutons | le mouton | 15 | ba | 37,50 | |||
| 5 | ou 6 poulets | le poulet 1 ba et 4 kémé | 3,30 | |||||
| 2 | bœufs | le bœuf | 68 | ba | 170 » | |||
| 2 | ânes | l’un | 48 | ba | 120 » | |||
| 6 | fusils à pierre à uncoup | l’un | 15 | ba | 37,50 | |||
| Des koyo ou bandes de pagneblanc du pays, larges de 10 centimètres (2 sougoudé), mesure del’extrémité du pouce à l’extrémité du petit doigt, la main étenduele plus possible, plus une largeur de 3 doigts (environ au total 66centimètres), se vend | 1 | kémé | 0,25 | |||||
| 9 | pierres à fusil | l’une | 1 | kémé | 0,25 | |||
| 25 | aiguilles | — | 40 | cauries | 0,10 | |||
| 2 | pièces de guinée bleue | la coudée | 3 | kémé | 0,75 | |||
| — | la pièce de 15 mètres | 9 | ba | 22,50 | ||||
| 1 | pièce de calicot blancanglais de mauvaise qualité, la pièce de 15 mètres | 11 | ba | 27,50 | ||||
| 2 | dialabougou (turbanen étoffe du pays) | l’un | 5 | ba | 12,50 | |||
| 2 | houes, | ⎫ ⎬ ⎭ | fabrication indigène | ⎧ ⎨ ⎩ | l’une | 6 | kémé | 1,50 |
| 5 | pots en terre, | l’un | 6 | — | 1,50 | |||
| 4 | couteaux, | l’un | 3 | — | 0,75 | |||
| 3 | tabourets en bois, | ⎫ ⎬ ⎭ | fabrication indigène | ⎧ ⎨ ⎩ | l’un | 4 | kémé | 1 » |
| 6 | petites corbeilles, | l’une | 6 | — | 1,25 | |||
| 3 | chapeaux en paille, | l’un | 6 | — | 1,50 | |||
| 1 | main de papier blanc | la feuille | 1 | — | 0,25 | |||
| Ourou, noix dekola[9] ; prix variables selon la grosseur et laqualité. | ||||||||
| Des bandes de palme pourvannerie ; | ||||||||
| Quelques perles trèsordinaires ; | ||||||||
| Des portions de peau de bœufgrillée ; | ||||||||
| Des portions de sangcaillé ; | ||||||||
| Et enfin toute la série despiments, condiments, ognons. | ||||||||
Les petits articles sont, en général, toujours vendus ; il en est de même du sel, du beurre de cé, des kolas, dont une bonne partie est enlevée à la fin de la journée. Mais il n’en est pas de même du bétail (bœufs, chèvres, moutons), des ânes, des fusils et des étoffes ; j’ai rarement vu vendre plus de deux ou trois têtes de bétail, un fusil et quelques coudées de guinée.
Le petit bétail vient du Ségou par la route de Fougani-Dioummansonnah et Bougoula. Les bœufs et ânes sont des animaux porteurs mis en vente par des marchands qui ont été malheureux dans leurs opérations.
Les chevaux et le sel viennent des marchés du nord du Bélédougou, Banamba, Touba, Sokolo, Gombou, et passent en transit à Bammako.
Les fusils sont de fabrication belge, ils proviennent de Sierra Leone, ainsi que le calicot blanc.
La guinée bleue seule vient de Médine. Nous ne sommes donc presque pour rien dans le modeste chiffre d’affaires qui se traite à Ouolosébougou.
Je résolus de mettre à profit mon séjour à Ouolosébougou en amassant le plus grand nombre possible d’itinéraires et de renseignements ; aussi, dès le lendemain, j’allai me promener à cheval dans les villages des environs, afin d’en relever l’emplacement ; je dus malheureusement cesser ces promenades quotidiennes sur les observations de Founé Mamourou, qui essaya de me persuader que je causais une grande terreur dans la région, que les gens du pays croyaient que j’étais venu pour leur faire la guerre, et que déjà beaucoup de femmes étaient parties à la colonne pour se mettre en sûreté. Tout cela était absolument faux ; ce qu’il y avait de vrai, c’est qu’on voulait m’empêcher de prendre des renseignements.
Je puis dire que jamais personne ne m’a vu prendre une boussole, et je ne me servais de mon calepin que quand j’étais à l’abri des regards des indigènes. Quant à la crainte de me voir surprendre le pays, c’était dérisoire : je n’avais pas un soldat, et depuis mon arrivée j’avais même considérablement réduit mon personnel.
En quittant Médine, j’avais 18 âniers, 2 domestiques, 1 chef de convoi et 6 porteurs : au total, 27 hommes. Depuis plus d’un mois que ces gens-là servent auprès de moi, chaque ânier commence à savoir conduire deux ânes ; de plus, la vie étant assez chère ici, j’ai dû vendre pas mal d’articles, et j’ai eu soin de me débarrasser de ce qu’il y avait de très lourd et de trop gênant, de sorte que j’ai pu renvoyer une partie de mes hommes et procéder à un écrémage, ne conservant que les bons. Mon personnel aujourd’hui ne se compose que de dix âniers non armés, d’un cuisinier, d’un palefrenier qui me sert en même temps de domestique, et de mon fidèle Diawé qui, comme homme de confiance, est investi d’une autorité sur les autres. Ces trois derniers indigènes seuls sont armés de deux fusils Beaumont et de mon fusil de chasse. Aucun de ces trois hommes ne porte un effet militaire, tous s’habillant à leur guise ; la terreur que nous jetons parmi ces gens-là n’est donc pas justifiée.
La population des trois villages se décompose ainsi :
| Ouolosébougou | 150 | habitants. | |||
| Ténetoubougoula | 150 | — | |||
| Dabibougou | 40 | — | |||
| Total | 340 | habitants. | |||
| Population flottante | ⎰ ⎱ | marchands | 80 | habitants. | |
| captifs | 120 | — | |||
| Total général | 540 | habitants. |
Ce n’est pas parmi ces gens-là, qui vivent dans la terreur, que je pouvais trouver des auxiliaires. Dans ce pays, pour un oui ou un non on vous coupe le cou, sans autre forme de procès. Les pauvres Bambara, dont la condition est très malheureuse, sont les parias de la société ; ils font toutes les corvées, et sont commandés par le premier venu d’une autre nationalité. Ces braves gens nous considèrent un peu comme leur futur libérateur ; d’instinct ils aiment le blanc, et je ne cache pas qu’ils m’inspirent beaucoup de sympathie. Quoique je ne me sois jamais ouvert auprès d’eux, pendant tout mon séjour ils n’ont cherché qu’à m’être agréables. La nuit, l’un d’eux venait furtivement dans ma case y apporter deux ou trois œufs, une poignée de kolas, ou quelques épis de maïs. Comment se procuraient-ils ces choses si simples ? je l’ignore, car ici ils ne possèdent rien, pas même une poule. Quand, dans la journée, je rencontrais de ces malheureux dans le village, ils n’osaient me dire autre chose que le vulgaire ini-tié (bonjour), de peur de se compromettre, et ils continuaient de vaquer à leurs occupations, comme si j’étais pour eux un inconnu.
C’est donc près des marchands originaires de notre Soudan ou du Ségou que j’obtins des renseignements ; et cela au prix de puissants efforts de mémoire, car le crayon doit être exclu de l’entretien.
Quand je recevais la visite de quelques-uns d’entre eux, je ramenais insensiblement la conversation sur la route qu’ils venaient de suivre, les marigots difficiles qu’ils avaient traversés ; et, pour obtenir les distances, je me servais de comparaisons entre des étapes connues d’eux et de moi ; ensuite c’était la future route qu’ils se proposaient de suivre, etc.
Cette tâche m’était rendue encore plus difficile par la grande quantité de villages qui portent le même nom, ou des noms à peu près semblables, tels que les Bougoula, Bougouni, Dialacoro, Banancoro, Sounsouncoro, Sanancoro, Farako, Faraba, etc. Bougoula, Bougouni signifient « grand village » ; les autres étymologies se rapportent à des arbres et signifient « à côté du diala (caïlcédra), à côté du banan (bombax), à côté du sounsoun et du sanan[10] » ; quelquefois cela veut dire aussi « vieux Banan », car coro signifie en bambara : vieux et à côté. Les noms de villages dans la composition desquels entre le mot fara impliquent la proximité d’un marigot.
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Dans nos possessions du Sénégal et du Soudan français, on a pris l’habitude de désigner les marchands sous le nom générique de dioula ; c’est une appellation impropre et qui ne peut qu’amener la confusion dans une relation de voyage.
Le mot dioula sert à désigner une partie très importante de la famille Mandé et n’implique en aucune façon l’obligation de s’occuper de commerce : nous ne l’emploierons donc que lorsqu’il s’agira de désigner des gens de cette race.
Les marchands du Soudan peuvent se diviser en plusieurs catégories :
1o Le marchand momentané, nègre de n’importe quelle race, qui borne son commerce du sel, de la guinée ou du kola à deux ou trois voyages, juste le temps nécessaire pour se procurer une épouse ou un personnel suffisant pour l’exploitation de ses terres et lui permettre de vivre tranquillement dans son village sans rien faire. Il n’est pas marchand de profession.
2o Les kokoroko ; ce sont généralement des noumou (forgerons) du Ouassoulou ou du Ouorocoro. Ils commencent par fabriquer de la poterie, des objets en bois ou en fer, de la vannerie, qu’ils vendent contre des cauries. D’autres fois ils exercent le métier de kéniélala (voir [p. 41]). Lorsqu’ils ont un lot de quelques milliers de cauries, ils s’en vont sur les marchés à kolas, achètent une petite charge de ce fruit, et vont à 300 ou 400 kilomètres plus au nord, généralement à Ouolosébougou, Ténetou, Kangaré ou Kona, l’échanger avec un modeste bénéfice contre du sel. Le sel à son tour est porté sur la tête jusqu’aux marchés à kolas les plus éloignés, tels que Sakhala, Kani ou Touté ; là ils ont le kola à un peu meilleur marché, puis ils reviennent et font ce métier d’échange du sel et du kola jusqu’à ce qu’ils aient gagné un certain nombre de captifs leur permettant de se livrer à un commerce plus lucratif et d’opérer sur une plus vaste échelle.
Peu à peu ils se procurent des animaux porteurs et quelquefois même des chevaux. Leur profession est d’être marchands, mais ils ont ceci de particulier, c’est qu’ils ne s’éloignent guère de leur pays et sont moins entreprenants que les Mandé de la région Kong, qui portent, eux, le nom de Dioula, qu’ils soient marchands ou non. Rarement les kokoroko arrivent à se créer une situation ; ce terme indique presque toujours l’idée d’un marchand misérable, qui n’arrive pas à grand’chose.
3o Vient ensuite le marchand dans toute l’acception du mot, celui qui ne fait que voyager et ne craint pas d’être absent des sept ou huit mois de l’année. Il est, ou dioula quand il est Mandé, ou marraba quand il est Haoussa ou Dagomba.
C’est cette catégorie de gens qui fait les grands et longs voyages, qui s’abouche avec les rois et chefs, leur achète les captifs faits pendant la guerre, leur procure armes, munitions, et leur fait quelquefois de superbes cadeaux en étoffes fines, en objets qu’ils vont se procurer à la côte, ou directement à nos comptoirs de Médine.
Ils ont des femmes un peu partout : c’est la cause principale qui les force à travailler presque toute leur vie pour leur fournir des captifs et pourvoir à leurs besoins.
D’aucuns vont se fixer dans les grands centres comme Djenné, Ségou, Banamba, Bla, Kong, et y deviennent d’importants personnages, se contentant de faire travailler leurs enfants et leurs captifs. Enfin il y en a qui se fixent dans le Ouorodougou et y accaparent le commerce du kola ; ils deviennent rapidement les courtiers indispensables entre le producteur et l’acheteur.
Il ne faudrait pas en conclure qu’ils sont tous dans l’aisance et qu’ils réussissent toujours. Non ; il y en a beaucoup qui portent sur la tête, comme les kokoroko, mais ils ne se spécialisent pas au sel et au kola comme ces derniers.
Apprennent-ils qu’il y a avantage à acheter une denrée, un tissu ou un tout autre produit dans telle région et de le vendre dans telle autre, même très éloignée, ils ne manquent jamais de saisir l’occasion de réaliser quelques bénéfices[11].
4o Nous avons enfin à signaler aussi le marchand maure. Celui-ci, dans la région qui nous occupe, voyage peu ou pas du tout ; il y en a quelques-uns de fixés dans le Ségou, à Nyamina et à Bammako, mais ils ne voyagent pas et se bornent à faire faire le commerce par leurs esclaves, se contentant de vivre entourés d’un certain luxe dans la résidence qu’ils ont choisie. Ceux du nord du Bélédougou et du Kaarta font un métier plus pénible : beaucoup d’entre eux vont acheter du sel à Tichit et poussent jusqu’au Maroc pour y vendre des captifs.
Pendant mon séjour à Ouolosébougou, j’ai reçu la visite de deux Songhay, marchands de Djenné ; ils avaient chacun une vingtaine de captifs et se rendaient pour la première fois à Médine pour vendre leurs esclaves dans le Kaarta et se procurer du sucre, des tissus fins, des coffrets en bois, du corail, etc. ; sachant qu’ils sont très friands de thé, je ne manquais pas de les inviter à venir en prendre tous les soirs pendant leur séjour ici.
Avant de partir de Paris, j’avais pris dans les vocabulaires de Barth, Caillié, Lyons et Clapperton tous les mots songhay qui s’y trouvent, et en avais fait un vocabulaire assez complet, par lettre alphabétique. Presque tous ces mots sont bons, et je faisais la joie de mes nouveaux amis en leur en citant quelques-uns. Ces deux hommes ont voyagé dans toute la boucle du Niger ; ils parlent aussi l’arabe et le bambara et je ne regrette pas d’avoir été bienveillant pour eux, car ils m’ont appris beaucoup de choses et initié à la géographie des pays que je me proposais de visiter.
Interrogés sur la manière dont serait reçu un Français à Djenné, les deux Songhay m’ont répondu que c’était le grand désir des marchands de voir arriver des blancs, mais qu’ils croyaient Tidiani peu disposé en notre faveur parce qu’il a peur. Ils pensaient cependant qu’au moyen de gros cadeaux on pourrait gagner la confiance du captif de Tidiani, chef de Djenné ; ce ne serait que par ce moyen qu’on pourrait obtenir quelque chose.
Dimanche, 17 juillet. — Un convoi de ravitaillement de 62 porteurs venant de Bougoula et des environs, se rendant à la colonne, se repose sous le grand bombax devant ma case. Ce convoi est composé de femmes et d’enfants et transporte :
| 52 | foufou de mil | environ | 800 | kilogrammes. |
| 9 | foufou de riz | — | 100 | — |
| 2 | de netté | — | 25 | — |
| 3 | doundoun de poudre | — | 800 | — |
Le foufou est une sorte de filet rond tressé grossièrement en fibres d’écorces d’arbres ; il est garni intérieurement de larges feuilles et sert à conserver et à transporter les denrées. Les foufous sont de grosseur variable et pèsent en moyenne de 10 à 15 kilos ; ils sont destinés à être portés sur la tête par les femmes et les enfants. Ces foufous sont commodes à manier et peuvent être passés à la nage, posés dans une calebasse vide, poussée devant soi par le nageur : c’est la raison qui a fait limiter leur poids.
Les doundoun, qui contiennent la poudre fabriquée par les Bambara, sont confectionnés en bois de diala et d’un seul morceau ; ils ont la forme d’un pain de sucre, l’orifice est légèrement disposée en entonnoir et bouchée avec un tampon en bois autour duquel est enroulé un vieux linge. Chaque doundoun contient 8 à 10 kilos de poudre au maximum.
Le chef du convoi, qui était armé d’un fusil, m’a dit que c’était la deuxième fois qu’il faisait un convoi, et qu’il comptait mettre 25 à 30 jours de Bougoula à Sikasso, aller et retour.
La plupart des porteurs avaient en outre un petit sac contenant 3 à 4 kilos de maïs : ce sont les provisions de bouche pour cette route de 30 jours.
Le soin d’organiser et de mettre en route ces convois incombe aux dougoukounasigui, dont les fonctions sont multiples, comme on va le voir.
Dans chaque village il y a à côté du chef un captif de l’almamy, sorte de fonctionnaire qu’on nomme dougoukounasigui ; il donne des ordres au chef du village et représente en fait l’almamy. C’est lui qui tranche les différends entre les populations et les marchands et qui s’occupe de recruter des hommes lorsqu’on demande des renforts. Il doit faire rallier les hommes qu’il soupçonne avoir déserté (mais il s’en dispense presque toujours), fait cultiver les lougans dits de l’almamy, serrer la récolte, et l’envoie à l’armée ou aux femmes et gens de l’almamy quand l’ordre lui en est donné. Dans les villages où il y a des marchés, c’est lui qui est chargé des achats pour le compte de l’almamy ; enfin sa fonction principale est surtout de renseigner l’almamy sur les faits et gestes des habitants.
Dans chaque village les meilleures rizières sont pour l’almamy. Deux ou trois fois par semaine, tous les Bambara, hommes, femmes et enfants, sont rassemblés et conduits aux lougans par un sofa désigné par le dougoukounasigui ; les récalcitrants sont ramenés à la raison à coups de trique, s’il y a lieu.
La récolte est empaquetée dans les foufou et emmagasinée dans un village de la région. Pour les environs de Ouolosébougou, c’est Dara, près Faraba, qui est le dépôt des vivres de l’almamy.
Quelquefois, quand la récolte d’un lougan cultivé par les Bambara est près de mûrir, le dougoukounasigui y place un sofa qui empêche les propriétaires du terrain d’en venir faire la cueillette ; c’est ainsi que sont traités ces malheureux vaincus, qui, désespérés, ne cultivent plus rien, et vivent comme la brute, de feuilles, de racines et de fruits.
Un sofa, en route, a-t-il besoin d’un ou plusieurs porteurs, il prend dans le premier village venu deux ou trois de ces malheureux. Arrivé à l’étape, il les fait garder à vue pour les empêcher de se sauver, et les coups de fouet et de trique remplacent la nourriture que ces pauvres êtres ne reçoivent jamais.
18 juillet. — Un Maure, nommé Abou Bakr, de la tribu des Ouled-Embarek, vient me voir et me prier de lui faire l’aumône de quelques cauries pour rallier Bammako. Il me dit revenir de la colonne où il devait conduire un cheval qui est mort en route ; il n’a plus rien, ce malheureux, pas même une peau de bouc. Après l’avoir fait manger et lui avoir donné un petit secours, je l’interroge sur ce qu’il a vu. Abou Bakr me fait le plus triste récit de la situation des troupes de l’almamy ; elles sont encore à plusieurs kilomètres de Sikasso et n’entourent pas du tout le village, comme on le dit ici.
Sur toute la route il y a des morts et des mourants ; en revenant, il a vu passer la rivière Baoulé aux troupes de Liganfali, qui arrivent du Fouta-Djallo. Pendant les trois jours qu’il a été en contact avec cette colonne, il n’a été distribué qu’un bœuf pour les chefs et les griots ; les guerriers mangeaient des feuilles et des tiges de maïs — c’est la misère la plus affreuse.
Ce récit n’est pas exagéré, il m’a été confirmé trois jours après par deux malheureux bambara de Makhana, qui ont dit à mes hommes que, partis au mois d’avril, ils n’avaient jamais reçu une graine comme nourriture. Ils faisaient pitié à voir.
19 juillet. — On défend de vendre le maïs, et les sofa confisquent deux paniers qu’on vient d’apporter sur le marché. Le même jour on interdisait aux marchands de dépasser Ouolosébougou avec du sel ; cette défense ne s’étendait pas aux kokoroko. Cette mesure était motivée par un achat de sel pour l’almamy, afin d’en faire baisser le prix.
22 juillet. — C’est aujourd’hui grand jour de marché. Kali est venu de Faraba pour me voir, dit-il ; en réalité, c’était pour faire mutiler trois hommes ayant volé des cauries. Il ne faudrait pas conclure de cela que ces chefs rendent la justice d’une façon irréprochable ; ils sont cléments pour leurs créatures et très sévères quand il s’agit de pauvres hères sans défenseurs. Quand ils croient léser les intérêts d’un des leurs, ils ne se prononcent pas.
Pendant mon séjour ici, un noumou de Ténetou, mais habitant Ouolosébougou, est venu me proposer de lui acheter un bœuf porteur ; il était accompagné du dougoukounasigui ; il en demandait onze pièces de calicot blanc. Je lui fais remarquer que ce prix me paraît élevé, et lui en propose huit. Comme ce bœuf était très beau et pour en finir, je consens à lui en donner dix pièces ; il examine mon calicot, le trouve beau et les pièces lourdes et me dit que le marché est presque conclu, qu’il va consulter son frère.
Le lendemain, je le vois sur le marché et lui demande ce qu’il a décidé. Il me répond que son frère n’a pas consenti. « Eh bien, lui dis-je, tu auras les onze pièces demandées, elles sont toutes prêtes dans ma case. » A ces mots, il se récrie et dit : « Pas du tout, aujourd’hui j’en veux seize pièces de 100 coudées (pièces anglaises de 50 yards) », ce qui portait le prix à quarante-huit de mes pièces.
Indigné de cette façon de procéder, je fais mander le dougoukounasigui, qui lui reproche sa façon d’agir, lui dit qu’il a vu le calicot et qu’il n’y a pas de méprise, que du reste c’était un prix fort honnête que je lui offrais. L’affaire fut portée devant Kali, et malgré mes instances réitérées auprès de ce chef, le marché ne fut pas conclu.
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J’avais essayé d’intercéder en faveur de ces voleurs ; mais avec des barbares de ce genre il n’y a rien à obtenir. Un peu avant l’exécution, deux sofa ont fait taire et accroupir tout le monde à coups de trique ; puis le chef du village, faisant fonctions de bourreau, fit placer à chaque voleur sa main gauche sur un billot et d’un coup de sabre il abattait la main, qui était ensuite portée à Kali. L’exécution terminée, personne ne parla plus de rien. Les trois mains furent amarrées à un poteau et exposées pendant plusieurs jours.
Les trois mutilés sont partis sans qu’on s’inquiétât d’eux ; l’un est mort un jour après et les deux autres ont survécu à ce terrible supplice. Il n’est pas rare dans ces pays de voir guérir des blessures de ce genre.
L’absence d’hémorragie est fréquente chez les noirs, et quand elle se produit elle s’arrête avec une facilité surprenante, qui paraît devoir être attribuée à une augmentation de la coagulabilité du sang.
J’ai eu l’occasion d’entretenir de ces cas plusieurs médecins qui se sont occupés d’hématologie : quelques-uns d’entre eux ont conclu, pour expliquer la coagulabilité exceptionnelle du sang des nègres, à un excès relatif du nombre des hématoblastes, mais la question ne semble pas résolue du tout.
M. Hayem, professeur à l’École de médecine de Paris, qui fait autorité en hématologie, pense que la solution de cette question est complexe. « Pour lui, il ne s’agirait pas d’une modification morphologique du sang des nègres ; il croit plutôt à des variations dans les qualités chimiques de ce liquide, dépendantes de la race, du genre de vie, de l’alimentation.
« Le sang du cheval, dit le savant professeur, celui de l’âne, se coagulent lentement, bien que ces animaux aient autant d’hématoblastes que les chiens, les lapins, les singes, etc., dont le sang se coagule très rapidement. L’élévation de la température, ajoute-t-il, hâte aussi considérablement la coagulation du sang ; il est d’ailleurs naturel que des vaisseaux ouverts sous un ciel de feu se bouchent plus facilement que lorsqu’ils sont divisés dans un milieu tempéré. »
J’ai cru devoir attirer l’attention des biologistes sur cette propriété que possède le sang des nègres soudanais ; mon observation provoquera peut-être de nouvelles recherches scientifiques qui seront très utiles, car rien n’est insignifiant quand il s’agit d’hématologie.
Quand l’hémorragie se produit, les noirs font aussi quelquefois des ligatures et mastiquent la plaie avec de la terre pour arrêter le sang. Si la plaie devient mauvaise, on emploie le diala.
Le diala, plus connu au Sénégal sous le nom de caïlcédra, est un arbre qui existe dans tout le Soudan : il atteint généralement de très grandes dimensions ; son bois, sorte d’acajou, est très dur et assez lourd ; il est connu de tous les ouvriers en bois du Sénégal, et sert aux Laobé[12] et aux noumou (forgerons) à faire des pirogues, des tabourets, des massues à battre le linge, les pilons à couscous, etc.
Mutilation de trois voleurs.
Le docteur Borius et M. Bérenger-Féraud ont signalé, il y a longtemps, l’efficacité d’une décoction d’écorce de diala pour combattre les fièvres non rebelles, mais je ne crois pas qu’aucun de ces messieurs ait parlé de son emploi pour la guérison des plaies mauvaises.
Voici comment on l’emploie :
On fait cuire un morceau d’écorce du poids de 1 kilogramme environ dans 2 litres d’eau et on laisse réduire à 1 litre. Cette préparation sert à laver et nettoyer la plaie.
Un autre morceau d’écorce fraîchement coupé est pilé dans un mortier à mil jusqu’à ce qu’on obtienne une sorte de pâte. Cette pâte est séchée au soleil, les gros résidus sont enlevés et la poudre qui reste est employée à saupoudrer la plaie après chaque lavage ; la croûte qui ne tarde pas à se former est enlevée tous les jours jusqu’à ce que toute trace de suppuration ait disparu et que la plaie ait l’aspect sanguinolent.
On cesse ensuite les lavages et l’on se contente de saupoudrer les parties non recouvertes de croûte.
J’ai eu un mulet dont le palefrenier avait par mégarde changé le bât ; ce nouveau bât, trop petit, avait engendré sur le côté une grosseur qui, malgré les compresses d’eau froide, ne s’est pas réduite ; au bout de huit jours, cette grosseur était une plaie de la largeur d’une main et présentait un trou de la grosseur du poing avec un fort décollement tout autour ; elle suppurait d’une façon inquiétante et je croyais mon mulet indisponible pour plusieurs mois. Un de mes indigènes lui appliqua le traitement ci-dessus ; le seizième jour la plaie commençait à se cicatriser, et le vingt-cinquième jour mon mulet était en état.
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Je profitai de la présence de Kali pour lui parler de mon courrier. Il me répondit : « J’ai appris qu’il n’était pas loin : attends encore quelques jours, il sera là bientôt. » Je lui fis observer qu’un courrier, de l’avis de tout le monde, ne devait se laisser dépasser par personne, que donc on n’avait pu le prévenir de cela. Kali, voyant que ce grossier mensonge ne prenait pas, me dit qu’il y avait beaucoup d’eau dans le Bagoé et que le cheval du courrier avait été mangé par un caïman.
Voyant qu’il n’y avait rien à tirer de ces gens-là, je me dis que le plus sage parti à prendre était d’attendre encore quelques jours.
Cependant hier soir, vers dix heures, un de mes hommes, qui rôdait silencieusement, a entendu distinctement dire, en passant près d’une case : « Le courrier de l’almamy pour le blanc a été vu à Dialacoroba, il y a deux jours, par Mori Mouça. »
Je ne m’inquiétais pas outre mesure de ces racontars et continuais à m’occuper de mes itinéraires, lorsque, le 27, Mouça, mon cuisinier, en tournée à Ténetoubougoula, vint à s’accroupir derrière un cercle d’indigènes entourant Sory, le dougoukounasigui et un sofa venant de la colonne avec quatorze captifs pour acheter deux chevaux.
Ce sofa disait : « On se bat tous les jours là-bas, et beaucoup d’hommes meurent de faim, mais c’est fini maintenant, et nous gagnerons Tiéba avant la fin des pluies. Nous avons aussi appris qu’il y avait un blanc ici ; l’almamy n’est pas content du tout de le voir dans le pays, il en a encore parlé le jour où je suis parti.... » A ce moment, Sory apercevait mon cuisinier et lui demandait de mes nouvelles pour empêcher l’autre de continuer et donner un autre cours à la conversation.
Dès ce jour, l’attitude de Founé Mamourou et de Sory changea complètement : d’indifférente elle devint presque hostile ; l’autorisation de chasser me fut retirée, et il ne me fut plus possible de trouver un œuf ni un bol de lait : puisque leur maître n’était pas content de me voir ici, il fallait me le faire comprendre.
Quand je les interrogeais, c’étaient de grossiers mensonges que l’on me débitait ; la nuit, on me faisait surveiller, de crainte que je ne partisse furtivement. Toutes ces raisons me faisaient songer à mon départ, et, par moments, je me voyais dans la situation de Mage et des officiers de la mission Gallieni dans le Ségou.
D’autre part, le climat de Ouolosébougou est fort malsain ; les deux marigots, qui sont de véritables marais en cette saison, et la malpropreté de ce village commençaient à éprouver mon personnel et mes animaux ; ma santé aussi s’altérait de jour en jour. Six de mes hommes étaient atteints de la filaire de Médine et les autres avaient fréquemment la fièvre. Depuis notre départ de Bammako, nous avions mangé trois fois de la viande et aucun de mes animaux n’avait eu du mil. Je perdis mon cheval et deux de mes ânes.
Mes noirs s’inquiétaient de notre triste situation, et Dieu sait pourtant si ces gens-là sont patients ! Ils chargèrent Diawé de me parler. Ce pauvre garçon entra un matin dans ma case et me tint le langage suivant, je cite ses propres paroles et son français défectueux :
« Ma lieutenant, nous tous qui parlé boubakh (beaucoup) cette nuit, les hommes du paille (pays) il n’y a plus bon, il faut que nous qui sort, si toi qui a besoin que nous il y a mort, nous y a mort rek[13]. »
Je remerciai ce brave garçon pour les paroles de dévouement qu’il m’apportait de la part de tous, et le consolai. Heureusement, nous n’en étions pas là ; si d’ici quelques jours il n’y a pas de changement, j’aviserai.
La bonne aventure dans la case d’un kéniélala.
Depuis une huitaine de jours nous avions un nouveau voisin ; c’était un noumou du Ouassoulou, un kokoroko, et il exerçait aussi le métier de kéniélala (de prédire l’avenir). Cet homme vint me voir plusieurs fois dans la même journée. Intrigué de ses fréquentes visites, je pensai qu’il avait probablement à me parler. Pour ne pas l’interroger brusquement, je me décidai à aller lui demander de me dire la bonne aventure. J’entrai donc dans sa case, dont il referma soigneusement la porte. Après quelques mots échangés, il me pria d’aller chercher mon fusil et d’apporter huit kolas rouges et huit kolas blancs. Dans sa case il avait un petit tas de sable bien fin : d’un seul coup, avec un petit balai, il l’étendit devant lui en forme d’éventail.
Après m’avoir fait promettre que je ne dirais à personne ce que le kénié (sable) m’apprendrait, il plaça mon fusil le long du diamètre de la figure et traça rapidement dans le sable, avec le doigt, des signes cabalistiques ; puis il me fit tenir un demi-kola rouge et un demi-kola blanc au-dessus du sable. Pendant une minute environ il marmotta quelques paroles ; à partir de ce moment mon rôle était à peu près terminé, je n’avais plus qu’à manger, séance tenante, les deux moitiés de kolas et à étendre une de mes mains au-dessus du kénié pendant les trois opérations suivantes :
2e opération : un kola rouge entier est placé au centre ;
3e opération : les sept kolas blancs sont rangés en demi-cercle et relevés dans l’ordre inverse ;
4e opération : même opération que les précédentes, mais avec les kolas rouges.
Cela terminé, on peut demander au devin tout ce que l’on veut. Les kolas sont pour lui, c’est son petit bénéfice ; s’il a besoin de sel ou de cauries, ce sont ces derniers articles qu’il faut apporter pour la réussite de votre affaire.