LA BELLE QUE VOILA...
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Maria Chapdelaine, 650ᵉ édition (Bernard Grasset, éditeur).
EN PRÉPARATION
Monsieur Ripois et la Némésis.
Battling Malone.
LOUIS HÉMON
LA BELLE
QUE VOILA...
PARIS
BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
61, Rue des Saints-Pères, 61
1923
CET OUVRAGE A PARU PRÉCÉDEMMENT DANS LES «CAHIERS
VERTS» PUBLIÉS A LA LIBRAIRIE GRASSET, SOUS LA DIRECTION
DE DANIEL HALÉVY; LE TIRAGE A ÉTÉ DE 30 EXEMPLAIRES
SUR PAPIER VERT LUMIÈRE, 100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER
PUR FIL LAFUMA ET 6.600 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ BOUFFANT
TOUS NUMÉROTÉS DE 1 A 6730; DIX EXEMPLAIRES ONT
ÉTÉ TIRÉS SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA CRÈME (HORS COMMERCE),
NUMÉROTÉS H. C. 1 A H. C. 10
EXCEPTIONNELLEMENT IL A ÉTÉ TIRÉ EN PLUS TRENTE EXEMPLAIRES
SUR JAPON NUMÉROTÉS DE A à A D ET CENT EXEMPLAIRES
SUR HOLLANDE VAN GELDER NUMÉROTÉS DE A B à B A
LE TOUT CONSTITUANT L’ ÉDITION ORIGINALE
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays.
Copyright by Bernard Grasset, 1923.
LA BELLE QUE VOILA...
LA BELLE QUE VOILA...
Ils se regardaient par-dessus la petite table ronde du café avec des sourires de cordialité forcée, et malgré le tutoiement qu’ils avaient repris, sans réfléchir, dans la première surprise de leur rencontre, ils ne trouvaient vraiment rien à se dire.
Les mains sur ses genoux écartés, le ventre à l’aise, Thibault répétait distraitement:
—Ce vieux Raquet! Voyez-vous ça! Comme on se retrouve!
Raquet, recroquevillé sur sa chaise, les jambes croisées, le dos rond, répondait d’une voix fatiguée:
—Oui... Oui... Quinze ans qu’on ne s’était vu, hein? Quinze ans! Ça compte!
Et quand ils avaient dit cela, ils détournaient les yeux ensemble et regardaient les gens passer sur le trottoir.
Thibault songeait: «Voilà un bonhomme qui n’a pas l’air de manger à sa faim tous les jours!»
Raquet contemplait à la dérobée la mine prospère de son ancien camarade, et d’involontaires grimaces d’amertume plissaient sa figure maigre.
Le sol du boulevard était encore luisant de pluie; mais les nuages se dispersaient peu à peu, découvrant le ciel pâle du soir. Au delà de l’ombre qui s’épaississait entre les maisons, l’on pouvait presque suivre du regard la course de la lumière qui s’enfonçait dans ce ciel, fuyant, fuyant éperdûment la surface triste de la terre.
Séparés par la petite table de marbre, les deux hommes continuaient à échanger des exclamations distraites:
—Ce vieux Raquet!—Ce vieux Thibault!
Maintenant la nuit était venue, et dans la lumière chaude du café ils causaient sans gêne, presque avec animation. Ils repêchaient dans leur mémoire, l’un après l’autre, tous les gens qu’ils avaient connus autrefois, et chaque souvenir commun les rapprochait un peu, comme s’ils rajeunissaient ensemble.
«Un tel? Etabli quelque part... commerçant... fonctionnaire... Cet autre? A fait un beau mariage; grosse fortune; vit avec la famille de sa femme, en Touraine... La petite Chose? Mariée aussi; on ne savait pas trop à qui... Son frère? Disparu. Personne n’en avait entendu parler...»
«Et la petite Marchevel... dit Thibault. Tu te souviens bien de la petite Marchevel... Liette... que nous retrouvions aux vacances. Elle est morte; tu as su?»
«J’ai su» fit Raquet; et ils se turent.
Le heurt des soucoupes sur le marbre des tables, les voix, les bruits de pas, le fracas confus du boulevard: ils n’entendaient plus rien de tout cela; et ils ne se voyaient plus l’un l’autre. Un souvenir avait tout balayé; un de ces souvenirs si réels, si poignants, que l’on s’étire en en sortant comme si l’on sortait d’un rêve. Le souvenir d’un grand jardin, d’une pelouse ceinturée d’arbres, baignée de soleil, où jouaient des enfants... Sur cette pelouse, ils étaient quelquefois beaucoup d’enfants, toute une foule d’enfants, garçons et filles, et d’autres fois, ils n’étaient que deux ou trois. Mais toujours Liette, la petite Liette était là. Les jours où Liette n’était pas là n’avaient jamais valu qu’on se souvînt d’eux...
Thibault épousseta son genou d’un geste machinal:
—C’était une belle propriété, dit-il, qu’ils avaient là, les Marchevel. Ils arrivaient toujours de Paris le 13 juillet, et ils ne repartaient qu’en octobre. Tu les voyais à Paris, toi, c’est vrai! Mais nous, les campagnards, nous ne les avions guère que trois mois par an.
«Tout est vendu maintenant, et c’est tellement changé que tu ne t’y reconnaîtrais plus. Quand Liette est morte, n’est-ce pas, ça a tout bouleversé. Tu ne l’avais peut-être pas vue après son mariage, toi, puisqu’elle était allée habiter dans le Midi. Elle avait changé très vite, toute jolie fille qu’elle était, et la dernière fois qu’elle est venue là-bas...
—Non! fit Raquet avec un geste brusque. Je... J’aime mieux ne pas savoir.
Sous le regard étonné de son ancien camarade, sa figure hâve s’empourpra un peu.
—C’est toujours la même chose, dit-il. Les femmes qu’on a connues autrefois, petites filles ou jeunes filles, et qu’on retrouve plus tard, mariées, avec des enfants peut-être, elles sont toutes changées, naturellement. Une autre, cela me serait égal, mais Liette... je ne l’ai jamais revue, et j’aime mieux ne pas savoir.
Thibault continuait à le regarder, et voici que sur sa figure épaisse l’air d’étonnement disparut peu à peu, faisant place à une autre expression presque pathétique.
—Oui! fit-il à demi-voix. C’est vrai qu’elle n’était pas comme les autres, Liette! Il y avait quelque chose...
Les deux hommes restaient silencieux, retournés à leur souvenir.
Ce jardin!... La maison de pierre grise; les grands arbres du fond, et entre les deux la pelouse à l’herbe longue, jamais tondue, où l’on pourchassait les sauterelles! Et le soleil! En ce temps-là il y avait toujours du soleil. Des enfants arrivaient par l’allée qui longeait la maison, ou bien descendaient le perron marche par marche, avec prudence, mais en se dépêchant, et couraient vers la pelouse de toutes leurs forces. Une fois là, il n’y avait plus rien de défendu. L’on était dans un royaume de féerie, gardé, protégé de toutes parts par les murs, les arbres, toutes sortes de puissances bienveillantes qu’on sentait autour de soi, et c’étaient des cris et des courses, une sarabande ivre en l’honneur de la liberté et du soleil. Puis Liette s’arrêtait et disait, sérieuse:
—Maintenant, on va jouer!
Liette... Elle portait un grand chapeau de paille qui lui jetait une ombre sur les yeux, et quand on lui parlait, pour dire de ces paroles d’enfant qui sont d’une si extraordinaire importance, on venait tout près d’elle et on se baissait un peu en tendant le cou, pour bien voir sa figure au fond de cette ombre. Quand elle se faisait sérieuse tout à coup, l’on s’arrêtait court et l’on venait lui prendre la main, pour être sûr qu’elle n’était pas fâchée, et quand elle riait, elle avait l’air un peu mystérieux et doux d’une fée qui prépare d’heureuses surprises.
L’on jouait à toutes sortes de jeux splendides, où il y avait des princesses et des reines, et cette princesse ou cette reine, c’était Liette, naturellement. Elle avait fini par accepter le titre toujours offert sans plus se défendre, mais elle s’entourait d’un nombre prodigieux de dames d’honneur, qu’elle comblait de faveurs inouïes, de peur qu’elles ne fussent jalouses. D’autres fois, elle forçait doucement les garçons à jouer à des jeux «de filles», des jeux à rondes et à chansons, qu’ils méprisaient. Ils tournaient en se tenant par la main, prenant d’abord des airs maussades et moqueurs. Mais, à force de regarder Liette qui se tenait debout au milieu de la ronde, sa petite figure toute blanche dans l’ombre du grand chapeau de paille, ses yeux qui brillaient doucement, ses jeunes lèvres qui formaient les vieilles paroles de la chanson comme autant de moues tendres, ils cessaient peu à peu de se moquer, et chantaient aussi sans la quitter des yeux:
Nous n’irons plus au bois
Les lauriers sont coupés,
La belle que voilà...
Ils s’étaient séparés et ils avaient vieilli, beaucoup d’entre eux sans jamais se revoir. Mais ceux qui se rencontraient bien des années plus tard, n’avaient qu’à prononcer un nom pour se rappeler ensemble les années mortes et leur poignant parfum de jeunesse, pour revoir la petite fille aux yeux tendres qui tenait sa cour entre la maison et les grands arbres sombres, sur la pelouse marbrée de soleil.
Thibault soupira et dit à demi-voix comme se parlant à lui-même:
—Le cœur humain est tout de même une drôle de machine! Me voilà, moi, marié, père de famille, et le reste! Eh bien! Quand je pense à cette petite-là et au temps où nous étions jeunes ensemble, ça ramène d’un coup toutes les choses bêtes auxquelles on songe à seize ans: les grands sentiments, les grands mots, ces histoires comme on en voit dans les livres. Ça ne veut rien dire tout ça; mais, rien que de penser à elle, c’est comme si on la voyait, et voilà que ces machines-là vous reviennent dans la tête, tout comme si c’étaient des choses qui comptent!
Il se tut un instant, et regarda son camarade curieusement.
—Et toi! dit-il, qui devais la voir plus que moi, je parierais bien que tu as été un peu amoureux d’elle dans les temps?
Raquet se tenait courbé vers la table, les coudes sur les genoux, et regardait le fond de son verre. Après quelques instants de silence, il répondit doucement:
—Je ne suis ni marié, ni père de famille, et toutes ces choses qui vous hantent à seize ans, et que les hommes de bon sens oublient ensuite, je ne les ai jamais oubliées.
«Oui, j’ai été amoureux de Liette, comme tu dis. Cela m’est égal qu’on le sache, maintenant. Ce qu’on ne saura jamais, c’est tout ce que cela voulait dire pour moi, et veut encore dire. Je l’ai aimée quand elle n’était qu’une petite fille et que je n’étais qu’un petit garçon et nos parents devaient le deviner et en rire. Je l’ai aimée quand elle est devenue une jeune fille et que j’étais un jeune homme; mais personne n’en a rien su. Et comment je l’ai aimée encore après cela, à travers toutes ces années, jusqu’à sa mort et après sa mort; si j’essayais de le dire, les gens n’y comprendraient rien.
«Un amour d’enfant, ce n’est qu’une plaisanterie, et un amour romanesque de jeune homme ne compte guère plus. Un homme comme les autres passe par là, souffre un peu et vieillit un peu, puis finit par en sourire et entre pour de bon dans la vie. Mais il se trouve des hommes qui ne sont pas tout à fait comme les autres, et qui ne vont pas plus loin. Pour ceux-là, les petites amourettes d’enfance et de jeunesse ne deviennent jamais de ces choses dont on rit; ce sont des images qui restent incrustées dans leurs vies comme des saints dans leurs niches, comme des statues de saints, peintes de couleurs tendres, vers lesquelles on se retourne plus tard, après avoir longé sans rien trouver tout le reste du grand mur triste.
«J’avais toujours aimé Liette de loin, en timide et en sauvage. Quand elle s’est mariée et qu’elle est partie, en somme il n’y a rien eu de changé pour moi. Ma vie ne faisait que commencer, une vie dure: il me fallait lutter et me débattre, et je n’avais guère de temps pour les souvenirs. Puis j’étais encore très jeune et j’attendais de l’avenir toutes sortes de choses merveilleuses... Des années ont passé... J’ai appris sa mort... Encore des années, et voilà que j’ai compris un jour que les choses que j’attendais autrefois ne viendraient jamais; que tout ce que je pouvais espérer, c’était une suite d’autres années toutes pareilles, tristes et dures; une longue bataille terne, sans gloire, sans joie, sans rien de noble ni de doux, tout juste du pain, et que j’avais laissé dans la bagarre tout ce qu’il y avait de jeune en moi, presque tout ce qu’il y avait de vivant.
«J’ai senti que je n’aimerais plus jamais. Il ne me restait qu’un pauvre cœur à la mesure de ma vie, qui se fermait encore un peu plus chaque jour. Les grands sentiments, les grands mots, comme tu dis, toutes ces choses que tant d’hommes laissent mourir sans un regret, j’ai senti qu’elles m’échappaient aussi et c’est cela qui a été le plus terrible. Je me souvenais de ce que j’avais été, de ce que j’avais désiré, de ce que j’avais cru, et de songer que tout cela était fini et que bientôt je ne pourrais peut-être même plus m’en souvenir, c’était comme une première mort hideuse, longtemps avant la seconde mort. J’ai senti que je n’aimerais plus jamais...
«C’est alors que le souvenir de Liette m’est revenu; de Liette toute petite avec son chapeau de paille qui lui mettait de l’ombre sur les yeux; avec ses manières de souveraine tendre, jouant avec nous sur cette pelouse; de Liette grandie, femme, pleine de grâce douce, et conservant ce je ne sais quoi qui montrait qu’elle avait toujours son cœur d’enfant. Et je me suis dit que j’avais aimé au moins une fois, et longtemps, et que tant que je pourrais me rappeler cela, il me resterait quelque chose.
«Elle m’appartenait autant qu’à n’importe quel autre, puisqu’elle était morte! Et je suis revenu sur mes pas, j’ai retracé le chemin de l’autrefois et ramassé tous les souvenirs qui fuyaient déjà, tous mes souvenirs d’elle—mille petites choses qui feraient rire les gens, si j’en parlais—et je les passe en revue tous les soirs, quand je suis seul, de peur de rien oublier. Je me souviens presque de chaque geste et de chaque mot d’elle, du contact de sa main, de ses cheveux qu’un coup de vent m’avait rabattus sur la figure, de cette fois où nous nous sommes regardés longtemps, de cet autre jour où nous étions seuls et où nous nous sommes raconté des histoires; de sa présence tout contre moi, et du son mystérieux de sa petite voix.
«Je rentre chez moi le soir; je m’assieds à ma table, la tête entre les mains; je répète son nom cinq ou six fois, et elle vient... Quelquefois, c’est la jeune fille que je vois, sa figure, ses yeux, cette façon qu’elle avait de dire: «Bonjour» d’une voix très basse, lentement, avec un sourire, en tendant la main... D’autres fois c’est la petite fille, celle qui jouait avec nous dans ce jardin; celle qui faisait que l’on pressentait la vie une chose ensoleillée, magnifique, le monde une féerie glorieuse et douce, parce qu’elle était de ce monde-là, et qu’on lui donnait la main dans les rondes...
«Mais, petite fille ou jeune fille, dès qu’elle est là, tout est changé. Je retrouve devant son souvenir les frémissements d’autrefois, la brûlure auguste qu’on porte dans sa poitrine, cette grande faim de l’âme qui fait vivre ardemment, et toutes les petites faiblesses ridicules et touchantes qui deviennent précieuses aussi. Les années s’effacent, les écailles tombent, c’est ma jeunesse palpitante qui revient, toute la vie chaude du cœur qui recommence.
«Parfois, elle tarde à venir, et une grande peur me prend. Je me dis: C’est fini! Je suis trop vieux; ma vie a été trop laide et trop dure, et il ne me reste plus rien. Je puis me souvenir encore d’elle, mais je ne la verrai plus...
«Alors je me prends la tête dans les mains, je ferme les yeux, et je me chante à moi-même les paroles de la vieille ronde:
Nous n’irons plus au bois
Les lauriers sont coupés,
La Belle que voilà...
«Comme ils riraient les autres, s’ils m’entendaient! Mais la Belle que voilà m’entend, et ne rit pas. Elle m’entend, et sort du passé magique, avec ma jeunesse dans ses petites mains.»
«CELUI QUI VOIT LES DIEUX»
Father Flanagan dit avec un soupir: «Il ne viendra personne ce soir, Timmy!» et il alla se poster derrière la devanture pour regarder dans la rue, par-dessus le carreau dépoli.
A deux cents mètres de là les tramways électriques passaient sans relâche, s’arrêtant quelques secondes et repartant aussitôt vers Aldgate ou Poplar avec des appels de timbre. La large avenue droite où s’allongeait leur voie s’évasait, au coin de West India Dock Road, en un carrefour qu’entouraient plusieurs «homes» pour matelots de toutes races et de tous pays, un hôtel, et un public-house qui étalait en lettres immenses son nom, auréolé de splendeur et de mystère, «The Star of the East». Mais les tramways électriques, et à vrai dire tous autres symboles d’une civilisation effrénée, reprenaient leur sens exact et leur importance véritable lorsqu’on les contemplait du coin de Limehouse Causeway, du point précis que marquait la façade fraîchement peinte de cette boutique minuscule, presque une échoppe, mais une échoppe au front de laquelle l’inscription neuve saillait comme un acte de foi, une échoppe qui semblait se détourner avec indifférence des rues larges et claires où le progrès passait avec son tintamarre de parvenu, et s’ouvrir sur la ruelle étroite où des races plus sages s’étaient réfugiées.
L’inscription neuve se composait d’un seul mot: «Dispensaire», mais derrière la vitre de la devanture une pancarte plus ambitieuse disait: «Ici on parle plusieurs langues, et on comprend tous les hommes.»
Cette affirmation pouvait sembler une fanfaronnade, affichée comme elle l’était à la lisière du quartier asiatique, et pourtant elle n’exprimait que faiblement la bonne volonté sans borne de ses auteurs. Tous les soirs ils attendaient là, derrière les vitres dépolies, qu’on voulût bien venir leur demander ce qu’ils avaient à donner, et chaque soir ils se lamentaient qu’on leur demandât si peu. L’un d’eux se désolait de ne voir diminuer qu’à peine son arsenal de pansements et de remèdes, tout l’appareil composé avec amour, et dont l’ordre trop parfait disait l’inutilité; et l’autre se désolait de ce que les trop rares patients fussent tous des infidèles endurcis dans leur erreur, qui venaient faire soigner leurs corps, méfiants et hostiles, cuirassant jalousement contre la voix du vrai Dieu leurs âmes qui cheminaient vers l’abîme.
Sur le trottoir d’en face quelques matelots chinois, réunis en groupe, fumaient indolemment, promenant leurs yeux étroits sur tout ce qui les entourait dans ce coin d’une ville barbare qui ne les étonnait plus. Ils avaient appris de longue date ce qui, dans cette civilisation étrangère, était bon à prendre, et, méprisants et moqueurs, ils regardaient autour d’eux les barbares blancs se saisir avidement de ce qu’ils jugeaient, eux les jaunes, bon à laisser.
Father Flanagan les contemplait à travers la vitre avec une sorte de convoitise mélancolique. Certains d’entre eux, ou d’autres tout semblables à ceux-là, passeraient probablement par son dispensaire un jour ou l’autre. Ils viendraient se faire panser ou chercher des remèdes, avec force marques de respect et de reconnaissance; bien volontiers ils écouteraient ses conseils, recevraient et emporteraient avec eux quelques-unes de ses brochures pieuses qu’ils serreraient devant lui dans une poche intérieure de leur tunique, pour lui marquer leur déférence, et ils s’en iraient pour ne plus jamais revenir, avec des remerciements réitérés et un inscrutable sourire.
Les soins que leur dispensait son neveu, les philtres magiques qu’il leur distribuait dans de petites bouteilles, sans exiger aucun paiement, étaient parmi les choses bonnes à prendre; mais les soins que lui, Father Flanagan, eût voulu prendre de leur âme, et les formules salutaires qu’il cherchait à leur enseigner, ce n’était, semblait-il, que bon à laisser. Et ils se laissaient exhorter, en vain, avec toute la patience indulgente, toute la sagesse dédaigneuse, poliment dissimulée, d’une race qui s’était fatiguée de croire avant que les autres races n’eussent inventé leurs «Credo».
Father Flanagan répéta: «Il n’y aura personne ce soir, Timmy!» et soupira de nouveau. Son neveu se leva à son tour, s’assura d’un coup d’œil circulaire que tout serait prêt si quelqu’un venait par hasard, ouvrit une armoire dont il vérifia le contenu pour la dixième fois, et s’arrêta lui aussi derrière la vitre, les mains derrière le dos, pour contempler le spectacle de la rue d’un air découragé.
Quand les généreux philanthropes qui soutenaient de leurs deniers cette croisade combinée d’hygiène et de foi catholique leur demanderaient des comptes, comment pourrait-on leur faire comprendre que tant d’efforts eussent produit des résultats si pauvres? Quelques matelots norvégiens, protestants naturellement, qui sortaient brusquement, traînant derrière eux des pansements inachevés, lorsqu’on insinuait avec des ménagements infinis que la plus ancienne des religions chrétiennes pouvait bien, après tout, être encore la meilleure! Des Irlandais de Wapping, catholiques ceux-là, qui venaient avec force professions de foi se faire soigner pour des malaises imprécis, et finissaient par mendier de quoi aller boire à la santé du «vieux pays»! Des Asiatiques qui proclamaient dès l’abord avec orgueil une conversion ancienne, et s’ébahissaient grandement d’apprendre qu’ils avaient abandonné le culte de leurs pères pour embrasser un autre culte qui n’était pas le vrai! Bilan misérable, qui eût découragé des fois moins robustes!
Pour la troisième fois, Father Flanagan répéta avec tristesse: «Il n’y aura personne ce soir, Timmy!» et il colla son front à la vitre pour voir plus loin dans Limehouse Causeway, où d’innombrables infidèles se préparaient à dormir en paix, pleins d’une confiance lamentable en l’efficacité de leurs idoles. Chez chacun des dix-sept logeurs chinois, derrière les murs du restaurant de Wang-Ho et de la boutique de Chong-Chu, et dans Pennyfields, de l’autre côté de West India Dock Road, il n’était guère de maison qui ne servît de refuge à quelques fils de l’Empire du milieu. Dans la journée, lorsqu’ils étaient lassés de chercher un navire dans les docks voisins, ils flânaient sur les trottoirs, jouaient avec les bambins de la rue ou faisaient la cour à quelque beauté blanche; mais voici que la nuit était venue, et l’un après l’autre ils mettaient une muraille entre eux et les barbares pour retrouver l’atmosphère de la terre sacrée, et sa grande paix.
Father Flanagan suivait de l’œil les formes indécises qui s’agitaient dans l’ombre de la rue. De temps à autre une porte s’ouvrait, laissait flotter sur le mur d’en face une faible clarté, et se refermait. Chaque fois qu’une de ces clartés trouait l’ombre, et dessinait un instant sur la chaussée ou les murs une silhouette qui s’effaçait aussitôt, il comprenait que c’était encore un païen qui lui échappait, pour ce soir-là tout au moins, et il soupirait tristement.
Le bruit de la porte qui s’ouvrait le fit se retourner d’un seul coup, et quand il vit que c’était une femme qui venait d’entrer, il s’avança avec son meilleur sourire de bienvenue, pendant que son neveu s’installait derrière sa table.
Ils la firent asseoir, et tandis que le prêtre s’efforçait de la mettre à son aise avec des paroles de bon accueil, le médecin avisait la main blessée et déroulait doucement les linges maculés qui l’entouraient. Quand il eut examiné le mal, il dit très doucement, comme s’il eût parlé à un enfant:
—Ce n’est qu’un abcès... un petit abcès... Il va falloir que je vous fasse un peu mal! Mais ce ne sera pas long...
Pendant qu’il ouvrait l’abcès, Father Flanagan resta à son côté, lui passant les bandes de toile et les fioles, et tout en envoyant à la patiente des sourires d’encouragement, il cherchait à deviner qui elle était, et d’où elle venait. Ni Malaise, ni Hindoue, mais trop brune pour une Levantine... Ses cheveux noirs, huilés, fins, nullement crépus, étaient cachés sous un châle; le même châle cachait ses épaules et son torse et descendait bas sur la jupe effrangée, et les pantoufles ornées de perles et de paillettes qu’elle avait aux pieds semblaient avoir laissé dans la boue de Londres tout l’éclat et le scintillement de leurs jeunes années. Pourtant elle n’avait pas l’aspect de bête de somme qu’ont certaines femmes d’Orient; même sous ces vêtements sordides, elle conservait une certaine grâce libre de port et de mouvement, et toute l’oppression écrasante d’une ville triste et dure aux pauvres n’avait pu tuer l’expression de ses yeux chauds et de son sourire ingénu, ni la vanité naïve d’une femme consciente du prix de son corps.
Quand l’abcès eut été ouvert, soigné et pansé, Father Flanagan lui versa lui-même un verre de cordial, l’invita à s’approcher du feu, et causa avec elle en ami. Elle comprenait fort bien l’anglais mais ne le parlait guère, et une ou deux fois employa quelques mots qu’il lui demanda de répéter. Timmy, qui rangeait ses instruments, dit soudain: «Mais c’est du français!» Et elle hocha vigoureusement la tête.
Avec orgueil elle expliqua qu’elle avait été instruite par des missionnaires français, et leur meilleure élève. Son nom? Taoufa. Catholique? Mais oui! Catholique romaine; et elle avait appris la couture, et à lire, et à chanter dans les chœurs. Tout ce qu’une femme doit apprendre pour devenir l’égale des blanches, être convoitée des jeunes hommes, et gagner finalement le Paradis, le vrai Paradis, celui des Saints et des Anges, elle l’avait appris avec le plus grand soin, dans l’île où elle était née, quelque part entre les Samoa et les Marquises...
Les mains sur ses genoux, Father Flanagan se penchait vers elle d’un air enchanté. Il lui demanda d’une voix plus basse:
—J’espère que vous n’avez pas négligé les pratiques du culte, depuis que vous avez quitté votre pays, hein?
Elle avoua avec simplicité qu’elle les avait un peu négligées, parce que, malgré elle, elle ne pouvait arriver à croire que le Dieu de là-bas fût bien le Dieu qu’il fallait ici... tout était tellement différent... Et puis elle ne savait où aller... elle ne connaissait personne qui pût continuer à lui apprendre...
Father Flanagan lui prit une main entre les siennes et lui expliqua très doucement, moitié en confesseur et moitié en ami, qu’elle avait eu grand tort, qu’elle avait compromis son salut et que, clairement, c’était la main de Dieu qui l’avait, ce soir-là, conduite vers lui... Dès le lendemain elle devrait revenir le voir, et tout serait promptement remis en ordre.
Elle l’avait écouté avec respect et même un peu de crainte; pour la réconforter il la questionna sur cette île où elle était née. Etait-ce une île plaisante et fertile, où il faisait bon vivre?... Pour toute réponse, elle poussa d’abord un grand soupir extasié, avec un geste tendre de ses mains dans le vide, et quand elle essaya de décrire l’île bienheureuse, elle se trouva forcée de s’arrêter à tous les mots, hésitante, pour répéter ce geste qui voulait dire tant de choses!
En vérité cette île était belle et douce, la perle du Pacifique, une merveille que le Seigneur gardait jalousement dans un coin du monde, presque secrète, pour ses seuls élus! Il y avait de grands bois pleins de parfums lourds, et des sentiers tracés dans ces bois comme des défilés, deux sources, une colline du sommet de laquelle on voyait de tous côtés la mer bleue fouettée d’écume, la ceinture de corail et la lagune lisse comme une feuille où passaient les pirogues des pêcheurs. Il y avait encore de longues grèves, peuplées de crabes roses, balayées de souffles tièdes, qui descendaient en pente douce de l’ombre des manguiers vers l’eau transparente où zigzaguaient des poissons multicolores. Et les chœurs de femmes dans les bois! Et les cortèges de fiançailles qui passaient en chantant aussi, agitant des palmes et des fleurs! Et les bains dans la mer chaude, d’où l’on émergeait en riant pour se sécher au soleil et tresser des couronnes de fleurs pourpres qui semblaient retrouver une vie nouvelle dans les chevelures noires, lavées et frottées d’huile!
Oui, le Père avait lu des livres où l’on parlait de ces pays; mais ces pays n’étaient pas l’île merveilleuse. Les Pères de là-bas, quand ils avaient voulu lui décrire les délices du Paradis, avaient dit que ce serait une île immense, semblable à sa patrie, mais encore plus belle, où l’on ne connaîtrait pas les typhons ni la mort. Et l’angoisse des damnés qui songeaient au Paradis ne pouvait être plus terrible que la tristesse de ceux qui songeaient à leur île, dans le froid des rues boueuses, entre les hautes maisons grises, sous un ciel chargé de pluie!
Le feu fumait et brûlait mal; entre les blocs de charbon des langues de flamme jaillissaient, et mouraient aussitôt; chacune d’elles mettait une lueur plus vive sur la peau brune et fine, sur les yeux liquides, couleur de café, qui se posaient alternativement sur les bandages de la main blessée et sur la triste réalité d’alentour, avec la même expression d’apitoiement pathétique. A travers la porte vitrée on pouvait voir le groupe de matelots chinois, immobiles et presque silencieux, sous un réverbère, transis mais stoïques, sous leurs tuniques minces aux cols relevés. Les coups de timbre des tramways électriques se faisaient entendre de temps en temps, affaiblis par la distance, et c’était le silence de nouveau, rompu une autre fois par un rire grêle d’Asiatique ou un bruit de sandales traînées sur le trottoir. Taoufa contemplait les linges de sa main, et songeait à son île; le châle troué était retombé en arrière, découvrant des cheveux qui luisaient à la lumière du gaz; elle avançait vers le feu, pour chauffer ses pieds, les pantoufles couvertes de paillettes ternies, et regardait, mélancolique, les petites flammes courtes naître et mourir comme des regrets brûlants.
Sur un coup d’œil de son oncle, Timmy se leva et s’en alla nonchalamment vers la porte pour tambouriner une marche sur le carreau en regardant dehors. Father Flanagan se pencha vers Taoufa, et lui demanda d’une voix très douce:
—Et... qu’est-ce que vous faites ici, mon enfant?
Elle le regarda d’un air étonné et secoua la tête. Il hésita un peu, et changeant sa question:
—Avec qui êtes-vous ici, mon enfant?
Elle expliqua sans aucun embarras qu’elle était avec deux hommes de sa race, qu’elle ne pouvait quitter parce qu’ils avaient besoin d’elle: l’un était malade, et l’autre très vieux. Mais quelque jour, un peu plus tard, ils s’en retourneraient ensemble. Si l’un d’eux mourait, ceux qui restaient s’en retourneraient quand même.
Qui étaient ces hommes? L’un était très vieux et plein de sagesse, son grand-père peut-être, bien qu’elle n’en fût pas très sûre. Elle prononça son nom de là-bas, qui était long et sonore comme un verset de cantique. Et l’autre? L’autre était son mari.
Father Flanagan demanda encore à voix basse:
—Est-ce un prêtre de là-bas qui vous a mariés?
Elle secoua la tête sans rien dire. Qu’il posât ces questions lui semblait évidemment tout naturel. Elle n’avait rien à se reprocher, son maintien et l’expression sereine de ses yeux indiquaient une conscience limpide; mais elle semblait craindre que, tout comme le Père de là-bas, il ne vît certaines choses sous un jour incompréhensible. Quand il insista pourtant, elle lui exposa en toute sincérité qu’elle avait été mariée comme il fallait, par un prêtre et avec toutes les cérémonies convenables, mais que son mari n’avait pas été bon pour elle, et qu’elle l’avait quitté. Elle l’avait quitté pour celui-ci, qui était bon pour elle, et qui l’aimait. Seulement il allait mourir.
Les mains du prêtre s’élevèrent en un geste qui témoignait de la noirceur du péché commis, avant même qu’il n’eût parlé. Tous les enseignements du Père de là-bas, et le privilège d’avoir été admise à la vraie foi, et les promesses de félicités éternelles distribuées par les ministres du Seigneur, et leurs menaces de châtiments sans fin, n’avaient donc pu la protéger! Plus heureuse que tant d’autres, elle avait été sauvée par des intercesseurs puissants, et plus coupable qu’elles, voici qu’elle était retombée dans la boue du péché! Les liens que forgeaient les Pères blancs ne pouvaient être dissous: ils duraient aussi longtemps et plus longtemps que la vie, et les rompre, c’était se passer autour de son propre cou et du cou de son complice, la chaîne des damnés!
Taoufa répondit en secouant la tête que, s’il y avait péché, le péché ne durerait pas bien longtemps, car son mari d’à-présent allait mourir. S’il n’avait pas été près de mourir, ils s’en seraient retournés ensemble dans l’île, et ils auraient été heureux.
Father Flanagan se redressa et devint sévère. Il invoqua son autorité égale à celle des Pères qui l’avaient instruite dans la religion chrétienne, et lui dit que la manière dont elle vivait était un état de péché grave et terrible; que chaque regard de l’homme qui disait l’aimer n’était pas ce qu’il paraissait être, mais bien une offense et une souillure, et que chaque jour qu’elle tolérait cette souillure était un crime nouveau contre la bonté du Seigneur et la majesté de l’Eglise. Taoufa se contenta de regarder le feu et de secouer de nouveau la tête.
Elle drapait son châle plus étroitement autour de ses épaules, et ses yeux disaient une détresse enfantine. Une terre dure et sans pitié, comme sans soleil, où il fallait tout abandonner pour acheter des bonheurs problématiques qui ne viendraient, pour elle tout au moins, que beaucoup plus tard! Elle tenait les coins de son châle dans sa main valide, et courbait les épaules sous les menaces divines, peureuse et pourtant hostile, comme si elle eût défendu contre tous quelque chose de précieux sur quoi elle se sentait un droit.
Quand le prêtre répéta d’un ton sévère: «C’est un péché terrible!» elle releva les yeux et répondit d’une voix claire, comme si elle se disculpait enfin d’un seul mot:
—Il a dit qu’il ne fallait pas écouter les Pères blancs et que ce n’était pas un péché, parce que nous nous aimions si grandement!
Elle redit le nom qu’elle avait prononcé tout à l’heure, avec une sorte de dévotion chaleureuse, et regarda Father Flanagan d’un air de triomphe innocent.
Il demanda:
—Qui dit cela?
Pour la troisième fois elle répéta le nom, ajoutant:
—Ce vieil homme... Il est très vieux, et il a vu beaucoup de choses...
Father Flanagan reprit les syllabes l’une après l’autre, et demanda:
—Qu’est-ce que ce nom-là veut dire?
Cette fois elle hésita un peu, chercha des mots et finit par traduire lentement, avec plusieurs pauses:
—Celui... qui voit... les Dieux... Il a dit que ce n’était pas un péché, parce que nous nous aimions si grandement!
Timmy tambourinait sur la vitre et prétendait ne pas entendre; dans la rue alternaient des périodes de silence, le braillement lointain d’un matelot ivre et le frôlement veule de sandales sur le trottoir. Dans la petite salle du dispensaire, le gaz brûlait bravement, comme s’il avait aussi l’ambition de faire un peu de bien, d’attirer de loin par sa lumière les Orientaux transis et de leur donner une faible illusion de chaleur et de soleil. Et près du feu d’où jaillissaient toujours de petites flammes mort-nées, Father Flanagan engageait un combat singulier contre les puissances du mal pour la possession de l’âme encore païenne de Taoufa.
Elle s’enfermait tout entière dans son châle dont elle tenait les coins dans ses mains serrées, jalouse et peureuse, comme pour se protéger contre toutes ces choses froides qui l’entouraient: le brouillard, le vent humide et triste, la boue glacée de la rue et ces lois impitoyables qu’on essayait de lui imposer. Tantôt elle pliait le dos et serrait les épaules, mettait sa main blessée bien en évidence, et levait vers le prêtre des yeux pleins de détresse enfantine et de supplication; tantôt elle se contentait de regarder le feu et de secouer obstinément la tête; ou bien elle prenait une mine assurée, presque de défi, et invoquait une autorité si haute qu’elle jetait une sorte d’ombre protectrice sur tout ce qu’elle pouvait faire, elle, Taoufa, et tenait en échec même les ordres solennels du Père blanc.
«Celui qui voit les Dieux» avait dit que ce n’était pas mal, parce qu’ils s’aimaient si grandement! Quand elle avait répété cela, elle se croyait évidemment acquittée d’avance, et recevait les reproches d’un air de martyre. «Celui qui voit les Dieux» était si vieux qu’il n’était personne dans l’île qui pût se rappeler l’avoir vu jeune, et si plein de sagesse que personne n’eût osé le consulter sans lui obéir ensuite. Voilà longtemps, longtemps, qu’il avait cessé de travailler et de marcher comme les autres hommes, et quand il était encore dans l’île, il restait tout le jour assis auprès des monuments de pierre élevés par les héros et les dieux d’autrefois, qu’il voyait, et dont il entendait les voix. Quand on lui demandait un conseil, il attendait pour répondre que les dieux fussent venus à son appel et l’eussent éclairé d’une sagesse surnaturelle; et ceux qui le consultaient restaient à distance, troublés et frappés d’épouvante, pendant que les puissances invisibles se réunissaient autour de lui, et parlaient en signes miraculeux et redoutables. Et quand il faisait enfin connaître ses conseils, ils étaient si justes et si sages, que clairement, c’était la voix des immortels qui les avait dictés.
Même ici, au cœur des pays sans soleil sur lesquels devaient régner des dieux moroses, il restait tout le jour perdu dans une contemplation mystérieuse et rien ne pouvait troubler sa paix!
Quand les Pères de là-bas avaient tenté de lui parler de leur Dieu, il leur avait répondu que ce Dieu-là n’avait jamais été de ceux qui venaient tenir conseil avec lui; et même les élèves les plus dociles des Pères, et les croyants les plus fidèles de la nouvelle religion, s’étaient accordés pour dire que le Dieu blanc devait être trop jeune pour un homme d’un âge aussi prodigieux, et qu’il valait mieux le laisser en paix au milieu des dieux de sa jeunesse, qui avaient depuis longtemps quitté la terre...
Father Flanagan écoutait, sans quitter des yeux la figure brune où dansaient des reflets de flamme, et il s’attristait de voir si clairement qu’elle était redevenue une petite sauvage idolâtre, et que peut-être, elle n’avait jamais été autre chose au fond. Les enseignements pieux, les efforts de missionnaires dévoués, les leçons ressassées inlassablement à un cercle de grands enfants au cœur simple, là-bas, en marge du monde, tout cela s’était évanoui aussi vite, et sans laisser plus de traces, que l’eau qui sous le soleil sortait en buée des chevelures mouillées, après le bain, sur les longues plages où s’affolaient les crabes roses. Les commandements de Dieu et de l’Eglise ne pesaient rien dans la balance, parce que dans l’autre plateau un vieillard idolâtre avait laissé tomber une sorte d’absolution sauvage.
Il dit soudain:
—Si «Celui qui voit les Dieux» est encore païen, il n’est que temps qu’il apprenne à connaître la vérité, et qu’il entende parler du vrai Dieu avant d’être appelé devant lui. Où habitez-vous, Taoufa?
Taoufa lui jeta un regard rapide de bête traquée, et se cacha la figure dans son châle. Quand il répéta sa question, elle répondit d’une voix terrifiée:
—Nous habitons dans Pennyfields, ô Père! dans la maison à côté de la boutique de Yum-Tut-Wah; mais il ne faut pas venir! Les deux hommes qui sont là... il faut les laisser en paix, Père! Il y a mon mari d’à-présent, qui va mourir bientôt, parce que le froid est entré dans sa poitrine... et il dit que si je n’étais là avec lui, moi qu’il aime si grandement, le froid entrerait jusqu’à son cœur, et son sang s’arrêterait de couler... Et «Celui qui voit les Dieux», Père, il est si vieux!... Si vous lui dites que ses dieux ne sont pas les vrais, sûrement il mourra aussi!
Son regard de supplication affolée défaillit devant les yeux du prêtre. Il répondit d’une voix égale:
—Il vaut mieux mourir d’avoir vu la vérité, Taoufa, que de vivre dans l’erreur. Les Pères de là-bas ne vous ont-ils pas enseigné cela, ou bien avez-vous tout oublié? Je vais aller voir «Celui qui voit les Dieux», ce soir même, pour lui montrer le vrai Dieu avant qu’il ne soit trop tard!
Taoufa était partie, et Father Flanagan décrochait sa houppelande pour la suivre. Il mit dans une de ses poches quelques brochures pieuses, une gravure coloriée qui représentait des nègres, des Polynésiens et des Asiatiques s’agenouillant aux pieds du Sauveur, et un crucifix; et, ce faisant, il disait, en s’adressant à son neveu qui était demeuré près de la porte, le front appuyé au carreau:
—Une petite sauvage, Timmy! Voilà tout ce qu’elle est restée, une petite sauvage, qu’il faudrait reconvertir tous les jours! Et cet autre sauvage qui est avec elle, le jeune, sera bien mieux à l’hôpital, s’il est malade, bien mieux! N’est-ce pas?
Timmy répondit lentement:
—Oui!... Je suppose que oui... Et il resta rêveur.
—Pourtant, continuait le prêtre, ces gens des races brunes sont plus faciles à influencer que les jaunes. Des barbares, si l’on veut, mais des barbares au cœur tendre... On peut les toucher, ceux-là, en parlant à leurs sens d’abord, en leur montrant Celui qui est mort pour eux comme pour nous, et en leur racontant sa mort, pour leur faire comprendre combien il les aimait.
«Un Père m’a raconté autrefois qu’il était arrivé dans une île du Pacifique où ils n’avaient encore jamais vu de missionnaire, et que dès le premier jour il les avait réunis autour de lui, et leur avait raconté, par la bouche d’un interprète et simplement comme un conte, la vie et la mort du Christ, et les tourments qu’il avait endurés pour l’amour de nous. Avant qu’il n’eût fini son récit, toutes les femmes pleuraient et se lamentaient, demandant si vraiment il était mort, et quand il leur montra le crucifix et leur dit que c’était son image, une d’elles le supplia avec des larmes de l’enlever enfin de sa croix si dure pour le laisser reposer sur des nattes.
«Et c’est pourquoi, Timmy, nous sommes désignés, bien mieux que les protestants, pour nous adresser à ces gens-là et toucher leur cœur. Les autres ne peuvent que leur expliquer péniblement une foi incolore et toute en paroles, tandis que nous leur mettons, nous, sans cesse sous les yeux l’effigie de Celui qu’ils doivent adorer, et quand ils voient sur son visage et aux plaies de son corps ce qu’il a souffert pour eux, ils en viennent toujours à l’aimer, en sauvages peut-être, mais à l’aimer. Et ces gens-là savent aimer!
Au moment de sortir il s’arrêta court, et dit:
—J’y songe, Timmy, cet homme qui est malade... Il vaudrait peut-être mieux que vous veniez!
Timmy hocha la tête sans rien répondre, prit son sac, et sortit avec lui.
En traversant West India Dock Road, Father Flanagan se répétait à haute voix:
—Dans Pennyfields, la maison à côté de la boutique de Yum-Tut-Wah... Une femme qui n’est qu’un enfant, un homme qui meurt, et un vieil idolâtre halluciné, venus tous les trois des mers du Sud, Dieu sait pourquoi et comment!... Londres est un drôle d’endroit, Timmy!... «Celui qui voit les Dieux»... Pauvres hérétiques! Il n’est que temps; mais au moins il aura vu le vrai Dieu avant de mourir!
Quand ils frappèrent à la porte de la maison à côté de la boutique de Yum-Tut-Wah, il y eut un bruit de pas dans le couloir et dans l’escalier, puis un silence, et Taoufa vint leur ouvrir. Elle les regarda sans rien dire avec de grands yeux terrifiés, et monta l’escalier devant eux.
Sur le palier une porte restée entr’ouverte fut claquée bruyamment, envoyant dans l’air une bouffée de fumée bleue à l’odeur âcre et lourde, et Taoufa ouvrit une autre porte devant eux.
Ils entrèrent dans une très petite pièce nue, à l’air étouffant, où le feu qui brûlait devait avoir accumulé depuis des semaines des gaz empestés. Le mobilier semblait se composer de débris de nattes et de carrés de tapis usé jusqu’à la corde, et d’une petite malle de tôle qui servait de table. Sur un grabat tiré jusqu’au milieu de la pièce, tout près du foyer, un homme jeune, décharné, les guettait avec des yeux brillants. Sur un autre grabat, un très vieil homme, accroupi, leur tournait le dos.
Father Flanagan dit à haute voix:
—Dites-leur qui je suis, Taoufa, et pourquoi je viens.
Taoufa secoua la tête sans répondre, puis elle montra d’un geste le vieillard accroupi, et dit à voix basse:
Le prêtre reprit:
—Dites-lui que je viens lui montrer le vrai Dieu, Taoufa!
Il mit la main sur le crucifix dans la poche de sa houppelande et s’avança d’un pas. Mais Timmy le retint d’un geste, et secoua la tête. Alors il regarda à son tour en se penchant, et ne sut que dire.
Car «Celui qui voit les Dieux» était aveugle; et que la vision qu’il portait en lui lui montrât les dieux de pierre de son île ou les dieux de feu qu’avait forgés son cœur, il n’aurait jamais d’autre vision, il ne verrait jamais le dieu d’ivoire.
LE DERNIER SOIR
Ils s’étaient retrouvés au coin de Brick Lane et de Bethnal Green Road, et maintenant attendaient Sal, immobiles tous les deux sur le trottoir.
Bill tournait le dos à la chaussée: les mains dans les poches, sa casquette sur la nuque, il regardait les passants en sifflotant. Tom faisait face à la rue, et fixait sur les boutiques d’en face, sans les voir, des yeux hébétés. Il avait aussi les mains à fond dans ses poches; la tête en avant, le dos rond, il semblait suivre du regard, sans comprendre, quelque chose qui s’en allait à la dérive. Ses cheveux jaunâtres, bien graissés, plaqués avec soin, sortaient de sa casquette sur le front en une frange régulière, et sur les tempes en frisons luisants; sur sa poitrine flottaient les extrémités d’un foulard cerise, échappées de son gilet; ses souliers jaunes, crevés en plusieurs endroits, mais reluisants sur les orteils, surplombaient l’eau vaseuse du ruisseau. De temps à autre, il se redressait et carrait les épaules d’un geste machinal, la tête en arrière, avec une moue ferme; et puis peu à peu, il retombait dans sa posture affaissée.
Bill se retourna, cracha dans le ruisseau, et demanda d’un air important:
—Quand c’est que vous rejoignez votre régiment, Tom?
Tom répondit sans le regarder, les yeux fixes:
—Après-demain... Le sergent, il a dit qu’on ne voulait pas de nous demain jeudi, parce que ce serait le lendemain de Boxing Day et qu’on aurait encore tous très mal au cœur...
Bill rendit hommage à cette sagacité d’un hochement de tête.
—Des types qui la connaissent, ces sergents, fit-il. Pour le dernier soir que vous pouvez vous amuser sans aller en prison après, faut bien en profiter, pas?
Tom cracha à son tour pour exprimer son ineffable amertume, et ne dit plus rien. Virant sur le talon, Bill envoya un clin d’œil conquérant à deux petites connaissances à lui qui passaient bras-dessus bras-dessous, traînant dans la boue des jupes de velours, et chantant une romance à fendre l’âme; puis il reprit la romance en sifflant, leur fit une grimace quand elles se retournèrent et dit soudain:
—Voilà Sal!
Tom soupira, et se détourna pour regarder Sal venir.
Elle arrivait à pas balancés, les bras ballants, dodelinant de la tête sous un gigantesque chapeau à plumes noires. Quant elle vit que Tom et Bill la regardaient, elle s’arrêta et les salua d’un grand geste et d’un «Ha, ha!» aigu; après quoi elle inclina la tête en arrière, les grandes plumes de son chapeau caressant sa taille, et les bras gracieusement étendus, ondoyant sur les hanches, s’avança en exécutant un pas langoureux.
Quand elle fut devant eux, elle termina sa danse par un entrechat, s’immobilisa et, une main tendue vers Tom, dramatique, elle demanda:
—Eh bien, Tom! C’est fait?
Tom fit «oui» de la tête. Elle poussa un éclat de rire strident, donna un coup de tête subit qui fit voler ses plumes, et cria:
—Et on l’a pris! Faut-y qu’ils soient à court de monde!... Oh Tom! Mon beau Tom! Que j’aurais aimé vous voir sous votre habit rouge!
Tom la regardait, la bouche ouverte, et la regardait encore. Depuis longtemps déjà il nourrissait une conviction obscure que dans tout le vaste monde il n’existait personne qui pût être comparé à Sal; maintenant il en était sûr, et de la voir ainsi, dans ses plus beaux atours, parée pour ce jour de fête,—leur dernier jour,—c’était comme si une troupe de choses sans nom s’éveillait au dedans de lui, et commençait à tirer, à pousser et à mordre...
Elle avait des lèvres très rouges dans une figure très blanche, Sal, et des yeux bleus très clairs avec des cils très noirs, de sorte que sa bouche empourprée frappait davantage au milieu de cette pâleur émouvante et que ses yeux auxquels les cils sombres, marqués comme une peinture, donnaient une expression dure et presque sauvage, surprenaient d’autant plus quand on les regardait encore, et qu’on voyait que c’étaient des yeux de petit enfant.
Sa robe était d’étoffe violette, avec des bandes d’or en travers du corsage, et une ceinture à boucle dorée; par-dessus la robe, elle portait un long manteau en velours noir soutaché; au cou elle avait un collier de perles à cinq rangs, et encore un autre collier avec de nombreuses pendeloques qui scintillaient sur sa poitrine; à chaque oreille se balançait au bout d’un fil d’or, une grosse pierre bleu pâle. Sous ces vêtements et ces parures elle prenait forcément un air un peu hautain, hiératique, par souci de l’effet et pour faire honneur au jour de fête; mais quand ses yeux se posaient sur Tom ou Bill et qu’elle leur parlait, bonne princesse, ils reconnaissaient bien leur Sal des autres jours.
Et Tom la regardait toujours, les yeux perdus, soufflant de tristesse, et buvait du regard la splendeur des bandes d’or sur le violet de la robe, l’étincellement des joyaux, la grâce altière du long manteau de velours noir et l’appel poignant de la petite figure blanche, de la bouche rouge, des yeux ingénus et farouches...
Pourtant, ce fut Bill qui exprima le premier son admiration:
—Oh Sal! fit-il. Ce que vous êtes belle ce soir!
Sal répondit: «Allons donc!» avec un petit rire modeste, fit un tour complet sur le talon, faisant voler en l’air les pans du manteau de velours, et les regarda tous deux d’un air narquois.
Tom soupira bruyamment et dit:
—Allons boire un verre!
C’était une offre qui n’exigeait pas de réponse; ils s’acheminèrent tous trois vers le «pub» du coin. Là, ils réussirent à trouver un siège pour Sal, lui apportèrent deux doigts de gin dans un petit verre à pied, frêle, très distingué, et elle but à toutes petites gorgées pendant que, debout près d’elle, ils lampaient leur bière.
Ils étaient seuls dans ce coin, et l’intimité soudaine, ou peut-être les libations fraternelles, firent tomber le masque d’insouciance que Sal avait revêtu jusque-là. Elle releva les yeux, et demanda d’une voix hésitante:
—Et... c’est-y demain que vous partez, Tom?
Tom répondit:
—Non! Après-demain seulement.
—Ah! fit-elle. Alors ce sera moi la première partie!
Ils se turent tous les trois un instant, puis Bill reprit d’un ton maussade:
—C’est encore moi le plus à plaindre là dedans, savez-vous! Sal s’en va en service; ça n’est peut-être pas drôle, mais ça n’empêche pas qu’elle va être comme un coq en pâte, bien nourrie, et tout ça, juste assez de travail pour ne pas s’ennuyer, et tous les clients pour lui faire la cour! Et voilà Tom qui part pour être soldat, voir du pays, et le reste! Mais le pauvre diable qui reste dans le coin, après que tous les copains sont partis, si on en parlait un peu, hein!
Tom regarda Sal, qui écoutait la tête levée, le cou plié en arrière, ses lèvres humides luisant sur l’émail des dents, le menton se dessinant sur le haut collier de perles à l’éclat très doux et sur les pendeloques scintillantes; puis il baissa les yeux et regarda son soulier sans rien dire. Ce fut Sal qui répondit, d’une voix basse, traînante, en hésitant un peu:
—Ça n’est drôle pour personne, Bill. On était si bien tous les trois... et voilà Tom qui s’en va, et je m’en vais aussi... Et qu’est-ce qui va nous arriver?
Ils se turent encore tous les trois, parce qu’on ne leur avait appris que juste assez de mots pour exprimer leurs pensées de tous les jours, et qu’ils ne connaissaient pas de paroles qui pussent dire leur navrement hébété, le ressentiment sourd que leur inspirait la force des choses, la dureté du sort qui les séparait.
L’hiver était cruel dans Bethnal Green; il avait apporté plus de misère encore que les hivers précédents, et les souscriptions charitables, les fonds de secours, les donations du Gouvernement, si larges, si magnifiques dans les colonnes des journaux, avaient fondu sans laisser de traces au milieu de tout ce peuple dépossédé. Tom, sans ouvrage depuis longtemps, avait vécu de ressources imprécises, demi-journées de travail dans les marchés ou dans les docks, sommes minuscules glanées au hasard des rues; et voici que dès novembre l’usine où travaillait Sal avait fermé. Il est vrai qu’elle avait un domicile, elle, qu’elle avait presque toujours assez à manger et qu’elle savait où dormir; mais son beau-père s’était vite fatigué de la nourrir, il avait passé sans transition des reproches aux coups; le travail restait introuvable, l’hiver s’avançait, plus dur chaque semaine; après des journées passées dans la boue glacée du dehors, en quêtes infructueuses, il lui fallait rentrer au logis hostile et manger son souper hâtivement, sur le coin d’une table, guettant les violences probables, devant la mère qui regardait tout cela sans oser rien dire, les yeux grands ouverts, garée dans un coin, par peur pour l’enfant qui allait venir!
Quand on lui avait offert cette place dans un restaurant de Yarmouth, elle avait bien compris qu’elle ne pouvait pas dire «non» et d’ailleurs le beau-père, consulté, avait promptement accepté pour elle; mais elle savait ce qui l’attendait. C’était une mauvaise place, là où elle allait. Le patron, un gros homme noir et crépu, avait déjà eu «des ennuis» avec ses servantes; il s’en était généralement tiré à bon compte, mais elles, les servantes, ne s’en étaient pas toujours tirées. Quand Tom avait appris cela et qu’il avait vu l’homme—parent d’un boutiquier de Brick Lane—il s’en était allé sans rien dire jusqu’au bureau de recrutement le plus proche, où il avait pris le shilling du Roi.
Cela s’était passé à la veille de Christmas, et voici que deux jours plus tard, ils s’étaient retrouvés pour ce dernier soir de fête. Le lendemain Sal s’en allait vers l’inévitable, narquoise et brave, et vingt-quatre heures après, Tom partait à son tour, sept années durant, servir Sa Majesté le Roi et Empereur au delà des mers. Ils savaient cela tous les deux: ce qui forçait l’autre à partir, et ce qui les attendait, mais voici qu’au dernier moment ils découvraient que c’était un bien plus grand malheur qu’ils n’avaient cru.
Tom,—peut-être y songeait-il—poussa un grognement sourd et s’en alla en traînant les pieds vers le comptoir; mais à mi-chemin il se ravisa et revint, par politesse, attendre que Sal eût fini. Elle l’en récompensa en lui tendant son verre avec un gracieux sourire, disant d’une voix très douce:
—S’il vous plaît, Tom, la même chose!
Bill les regarda tous les deux l’un après l’autre, tendit aussi son verre et baissa les yeux vers le plancher.
Cette fois Tom et Bill avaient du gin dans leur bière, et ils commencèrent à sentir que c’était après tout un jour de fête, quel que dût être le lendemain. Bill demanda:
—Quelle sorte de Christmas avez-vous eu, Sal?
Sal détourna la tête, indifférente, et répondit d’une voix traînante:
—Oh! Pas si mauvais... Sauf que le vieux a commencé à me casser des assiettes sur la tête quand j’ai voulu reprendre du pudding; mais il s’est calmé quand j’ai pris le tisonnier... Il m’a dit comme ça: C’est bien! C’est bien, ma petite! Allez toujours! Dans votre nouvelle place vous vous ferez dresser!
Tom grogna:
—J’ai bien envie de lui régler son compte, à celui-là, avant de m’en aller!
—Et laisser la mère et les mômes crever de faim, dit Sal. Oui, ça serait assez malin!
Ils se turent jusqu’à ce que ce fût le tour de Bill de payer sa tournée. Le bar était maintenant plein de buveurs entassés, de voix et de rires. Auprès d’eux un groupe se bousculait facétieusement. Bill contempla leur gaieté d’un air supérieur, et remarqua:
—Ça ne vaut pas notre dernier lundi de la Pentecôte, hein, Tom? Seigneur! Quelle journée qu’on a eue!
Tom hocha la tête et Sal leva les yeux au plafond avec un sourire d’extase rétrospective. Ce lundi de la Pentecôte, un ami fortuné les avait emmenés à Wanstead Flats dans sa carriole, et ils avaient eu là une de ces glorieuses journées dont le souvenir attendri fait passer sans plaintes bien des années dures. Le grand ciel turquoise, les balançoires, la conquête ardente des noix de coco, les innombrables bouteilles de gingerbeer bues sur l’herbe, et la longue flânerie sur le dos, en plein soleil, la main dans la main, une tige de graminée dans la bouche! Et les collations de cervelas, de coquillages dégustés autour des petites voitures d’amandes et de berlingots! Les nombreux pèlerinages au pub voisin, où l’on trinque sans compter! Et surtout le retour au crépuscule, à six entassés dans la petite carriole dont les essieux ploient et grincent, traînée par un poney minuscule, fort et ardent à miracle, qui comprend que c’est un soir de fête, et trotte éperdument; le retour dans la nuit sous le ciel encore tendre à l’Occident, tous enlacés, têtes ballottantes sur les épaules, chapeaux échangés, chantant à pleine voix une romance délirante et lamentable! Devant et derrière il y a des carrioles semblables, toutes pleines de couples enlacés, étourdis, la tête lourde, ivres de boissons de pauvres et d’une joie de pauvres, se serrant l’un contre l’autre et hurlant dans la nuit, de peur de se souvenir du lendemain qui arrive. Et la gloire du vent frais que crée la vitesse du trot éperdu, les oscillations aventureuses et les cahots, l’étreinte dont on s’accroche à une taille avec confiance, comme à la seule chose dont on soit sûr, et seulement pour un soir!
Ils se souvenaient de cela tous les trois, mais sans tristesse, parce que tant qu’on boit rien ne semble irréparable. Et puis la grande salle haute de plafond, chaude, bien éclairée, la foule entassée et bruyante, le cliquetis incessant des verres et des pièces de monnaie sur le comptoir, la vue des compartiments opposés où des gens entraient à chaque instant, l’air animé et jovial, certains au moins de quelques minutes de bon temps et de réjouissance, tout cela contribuait à leur rappeler qu’ils s’amusaient, qu’ils passaient ce soir de fête comme il convenait, vêtus de leurs meilleurs habits et buvant ensemble.
Mais quand ils sortirent du bar dans la rue, le choc de la nuit les troubla un peu, et Sal, toujours brave, se mit à chanter.
Elle chanta:
Une belle peinture dans un beau cadre doré...
et Bill joignit sa voix à la sienne. Tom reprenait de temps en temps un vers avec eux, ou bien un ou deux mots seulement, et puis se taisait. Ils marchaient tous les trois au milieu de la rue: Sal avait une main sur l’épaule de chacun des garçons et s’abandonnait aux deux bras qui lui entouraient la taille. La tête en arrière, oscillant un peu à chaque pas sous le grand chapeau à plumes noires, les yeux vagues, elle semblait plongée dans une sorte d’extase sacrée, et envoyait vers le ciel sa complainte nasillée comme une incantation solennelle. Tant de fois ils avaient ainsi arpenté Bethnal Green Road tous les trois, se tenant par le cou et par la taille et chantant à tue-tête! Tant de fois ils avaient élevé vers les dieux impassibles l’offrande de leurs harmonies: chansons d’amour, tristes ou tendres, toutes rhapsodiées bien ensemble, à pleines voix fêlées, religieusement, sans arrêt ni défaillance, et voici ce que le sort leur envoyait!
La rue était très large et les maisons très basses, de sorte qu’ils auraient pu se croire dans une vaste plaine découverte, où il n’y avait qu’eux entre la terre et le ciel écrasant. Il était, ce ciel, parsemé de nuages très bas, curieusement découpés et semblables à des décors, si proches qu’ils faisaient ressortir davantage la profondeur énorme qui les séparait de la voûte saupoudrée d’astres, et ils défilaient d’un bout à l’autre de cette voûte en théorie solennelle, gardant leur formation pompeuse, comme conscients du soir de fête. Sous ce plafond somptueux, les maisons de Bethnal Green Road, les quelques boutiques pauvrement illuminées, même les public-houses gorgés de monde et dont les façades flamboyaient, semblaient d’une petitesse disproportionnée et mesquine, et les gens qui peuplaient cette rue: les couples chantant sur la chaussée, les groupes assemblés près des portes, les bandes qui passaient sur les trottoirs, tous se tenant par la taille, aux sons aigres d’une musiquette de bazar, étaient clairement des êtres pitoyables, tronqués, apparemment frappés de folie et célébrant aveuglément un culte barbare.
Sal chantait de toutes ses forces, d’une voix nasale, sans inflexions, et les deux garçons chantaient parfois avec elle, et parfois se taisaient pour l’écouter. Les strophes de sa romance célébraient l’une après l’autre la splendeur étonnante de:
... la belle peinture dans le beau cadre doré...
vision glorieuse qui, rien que d’en parler, inondait de distinction supérieure tout le pauvre monde contrefait. Elle chantait comme on récite une prière, les yeux fixes, la tête en arrière, et de chaque côté de sa petite figure blafarde les grosses pierres bleues suspendues à ses oreilles oscillaient doucement. Elle s’était faite belle pour ce dernier soir, Sal, et maintenant elle chantait de son mieux sa romance la plus belle; de sorte que si le lendemain qui les séparait devait leur apporter de la malchance et de longues tristesses, ce serait le lendemain qui aurait tort!
Tom s’était tu; soudain il s’arrêta court, et dit d’une voix étranglée:
—Oh! allons boire, dites! Voilà qu’il commence déjà à se faire tard!
Le public-house où ils pénétrèrent était bondé jusqu’aux portes, et Bill dut pousser et se faufiler entre les groupes pour arriver jusqu’au comptoir. Dans cette salle violemment éclairée, au sortir de l’ombre, Sal parut étourdie, et chancela. Elle se rattrapa d’une main à la muraille, et regarda Tom avec un sourire hébété.
—Oh! Tom! dit-elle. C’est-il bien vrai qu’on s’en va tous les deux? Bill et vous et puis moi, on était si bien ensemble, mais surtout vous, Tom, surtout vous... Qu’est-ce qui va nous arriver?... Et tout ce qu’on a oublié de se dire!
Tom la regarda aussi un instant, et puis détourna les yeux, les mains à fond dans ses poches, haletant comme une bête affolée. Et Bill arriva avec les verres. Ils burent ensemble, plusieurs fois, et peu à peu la chaleur douce, le bon goût des boissons et le tumulte auquel ils participaient, leur versèrent de nouveau un assoupissement très doux.
Un soir de fête! C’était un soir de fête, et il fallait se réjouir. Tous les gens qui emplissaient ce bar s’amusaient bravement, buvant, riant et se bousculant l’un l’autre, ou bien trinquant avec des politesses solennelles. Tom regardait autour de lui machinalement, et tout à coup l’idée lui vint pour la première fois que certains d’entre eux étaient peut-être comme lui gais en apparence, et au fond, effarés, abrutis par quelque incompréhensible détresse... Cet homme debout dans un coin, grand, fort, hâlé, d’un beau type massif et sain, qui se tenait tout droit, le cou raide, et buvait seul, avec un air de sagesse durement achetée... Ces deux petits vieillards cassés, hâves, presque en guenilles, qui semblaient se raconter des histoires comiques d’autrefois et riaient en montrant des gencives baveuses... Et cette femme à peine pubère, enceinte, seule avec une autre femme plus âgée qu’elle écoutait en tournant et retournant son verre entre ses doigts...
Mais quand il reporta ses regards sur Sal, il comprit que tous les griefs d’autrui n’étaient rien à côté du sien. C’était demain qu’elle s’en allait!... Et la figure de l’homme qu’elle allait servir!... Il n’y avait jamais eu personne comme Sal: l’élégance distinguée de sa toilette, le faste des perles et des pierres, son air d’assurance délurée, qui semblait de l’héroïsme, à cause de sa fragilité pathétique! Il regarda la pendule, et vit que le temps galopait férocement; puis il se dépêcha de porter son verre à ses lèvres, s’aperçut qu’il était vide, et sentit confusément que c’était un mauvais présage.
Lorsqu’ils sortirent, il prit Sal par la taille en maître, presque brutalement, et la pressa contre lui: elle s’abandonna sans rien dire. Bill hésita, puis enfonça les mains dans ses poches et marcha à côté d’eux. Ils s’en allèrent ainsi tous les trois jusqu’à Cambridge Road, et s’arrêtèrent au milieu de la chaussée, indécis, ne sachant que faire. Mais voici que d’un public-house voisin vint un son de banjo et de voix gutturales, qui les attira. Trois artistes barbouillés de suie, rangés près de la porte, pinçaient leurs instruments et chantaient ensemble des chansons nègres, qui parlaient de longues rivières désertes au cœur d’un continent de féerie, de plantations heureuses, d’idylles noires sous le grand soleil... Le blanc des yeux et des dents, le rouge des lèvres, tachaient les visages souillés; ils dodelinaient de la tête, grelottant un peu sous le vent froid, comme auraient grelotté de vrais nègres expatriés, et une mélancolie pittoresque emplissait leurs refrains de lointains pays, sonnait dans la vibration des cordes pincées et dans leurs voix aux sons de métal.
Sal s’appuya plus fort sur le bras de Tom, et écouta la musique avec un sourire ravi. Les paysages étrangers et merveilleux qui défilaient dans ces romances, les amours, que rien de bien sérieux n’entravait, d’Africains sentimentaux et de quarteronnes tendres et fidèles; tout cela la transportait dans le monde délicieux des pièces de théâtre, des chansons et des livres, le monde où tout est mis en musique, et où tout finit bien. La clameur aigre des banjos avait pour elle la douceur de harpes célestes, et les voix nasales, usées par l’alcool et le brouillard, des chanteurs barbouillés, l’emportaient d’un bond vers des régions bienheureuses.
Tom, levant soudain les yeux, vit à travers la vitre du «pub» l’heure que marquait la pendule, et sursauta.
—Vite! dit-il. Ça va fermer! On n’a que juste le temps de boire un verre!
Ils se dépêchèrent d’entrer, et burent en hâte. Bill avait encore de l’argent et offrit une seconde tournée, si l’on avait le temps. Autour d’eux les consommateurs commençaient à sortir; le garçon, l’œil sur l’horloge, se préparait à expulser les attardés avant que l’heure fatale ne sonnât. Tom se pencha vers Sal, effaré, une grande peur dans les yeux, et marmotta:
—Dépêchez-vous, Sal, dépêchez-vous! Encore un...
Et Sal jeta le contenu de son verre entre ses lèvres, très vite, et le tendit de nouveau.
Quelques instants plus tard ils se retrouvaient dehors où on les avait poussés, et cette fois la nuit se referma sur eux comme une catastrophe. Toute la soirée ils avaient passé de la rue dans un bar, de nouveau dans la rue, et puis dans un autre bar encore; ils avaient bu et chanté et fait tout ce qui pouvait leur venir à l’esprit pour célébrer dignement le jour de fête et leur départ, mais cette fois leur sortie dans l’ombre avait quelque chose de définitif et d’irrémédiable. Ils ne pouvaient plus rien, le sort les emportait déjà, et les refuges se refermaient derrière eux. Tom s’accrocha de nouveau à la taille de Sal et Bill les suivit en trébuchant. Parmi les groupes qui se dispersaient ils s’en allèrent le long de Bethnal Green Road jusqu’au coin d’une petite rue sombre, et s’assirent sur les marches d’un perron.
Au-dessus d’eux, les nuages blancs défilaient toujours en théorie pompeuse d’un bout à l’autre du ciel profond. Sal, en haut du perron, les regarda un instant, les yeux ternes, le cou ballant, et puis appuya la tête contre le mur. Assis sur la première marche, Tom restait immobile, mais ses yeux vacillaient, se fixant tour à tour sur les pavés, sur le mur d’en face, sur les gens qui passaient: il semblait essayer de se souvenir de quelque chose, quelque chose d’important qu’il avait oublié de dire...
Et Bill commença de se lamenter. D’une voix pâteuse il énuméra l’un après l’autre des griefs cuisants. Tour à tour il accusa le sort, des tiers malveillants, Sal elle-même qui s’était mal conduite envers lui.
—J’ai été votre copain aussi, Sal! dit-il, tout autant que Tom; tout autant que Tom! Et voilà que vous vous en allez tous les deux; c’est notre dernier soir ensemble, et il n’y en a que pour lui!... J’ai été un bon copain pour vous, Sal; tout autant que Tom!... Et c’est moi qui ai payé à boire le plus souvent!
Un groupe passa, quelqu’un se moqua de sa voix gémissante, et il se leva en chancelant, s’étaya d’une main au mur et soudain se rua droit devant lui avec des coups furieux. Il y eut un tumulte prolongé, des jurons et des cris, le choc mat des poings meurtrissant la chair des pommettes, des bousculades confuses d’hommes ivres, deux combattants roulés ensemble sur le trottoir et qu’on séparait avec des coups de pied et des bourrades, Tom se jetant dans la bagarre, titubant et féroce, et Sal égratignant quelque chose... Et puis un peu plus tard, ils se retrouvèrent seuls, sans trop savoir comment et le calme solennel de la nuit les enveloppa de nouveau.
Tom sentait que l’ivresse l’engourdissait peu à peu et luttait instinctivement pour se ressaisir, comme si l’abandon eût été la fin de tout. Il regardait Sal, et chaque fois c’était un effarement nouveau. Demain matin elle partait... même plus, puisque depuis longtemps déjà minuit était passé, et dans quelques heures ce serait le jour. A travers la stupeur qui descendait sur lui il comprenait pourtant une chose qui était restée cachée jusque-là: que tout le long des années dures, des interminables années de misère semées d’orgies rares, d’un bout à l’autre de sa vie d’homme, et du haut en bas de son cœur, il n’y avait jamais eu que Sal qui comptât...
Assise sur la plus haute marche du perron elle appuyait la tête contre le mur. Son beau chapeau s’était un peu incliné dans la bagarre, et une mèche de cheveux pendait le long de l’oreille comme pour cacher une meurtrissure. Ses yeux se fermaient à demi, ses lèvres s’entr’ouvraient sous un halètement léger; hors de l’ombre du chambranle, la lumière du réverbère voisin plaquait sur sa figure une lividité terrible. Tom la regardait toujours de ses yeux troubles, et luttait pour retarder encore l’inconscience qu’il sentait venir, et aussi pour essayer de bien comprendre, de voir clairement cette grande chose informe, urgente, atrocement urgente, qui lui échappait. Sal s’en allait... voilà! C’était insupportable et l’on n’y pouvait rien. Peut-être y avait-il des choses qu’il aurait pu faire ou d’autres choses qu’il aurait pu dire, et alors tout eût été autrement. Mais comment faire? Dans la vie tout arrivait pêle-mêle, au hasard, de travers, et on n’y pouvait jamais rien... Sal s’en allait, et quand elle serait partie il ne resterait plus rien... Il ne resterait plus rien: le monde serait vide, et lui Tom, serait vide aussi... Il s’en irait par les rues avec son habit rouge, et sous son habit rouge, il ne resterait plus rien... Et elle!
La petite figure blafarde appuyée contre le chambranle était terriblement immobile, calme et figée, comme si toute sa vraie vie l’avait quittée, ne laissant plus qu’un masque de chair, une chair que chacun pouvait manier négligemment... La nuit profonde se faisait complice, et voici que sur le visage livide une ombre hideuse semblait se baisser.
—Sal! Sal!...
Cria-t-il, ou crut-il crier? était-ce sa voix, n’était-ce qu’un hurlement de son cœur ivre? Sal rouvrit les yeux, regarda autour d’elle, et dit d’une voix un peu épaisse, avec un rire:
—Tiens, Bill qui est malade!
Bill était en effet appuyé au mur, la tête entre ses coudes, et vomissait avec des hoquets et des gémissements profonds. Machinalement Tom se passa la main sur la figure et sur le dos de sa main il y eut une traînée rouge, qu’il regarda d’un air hébété, parce qu’il ne pouvait comprendre d’où venait le sang. Et Sal se redressa à moitié en s’appuyant d’une main au mur, oscilla deux ou trois fois, et recommença à chanter:
Au bord du ruisseau du moulin je rêve, Nellie Dean...
Alors l’ivresse longtemps suspendue descendit sur Tom comme un suaire et fit un mirage confus de tout ce qui l’entourait. Il ne voyait même plus Sal: seulement la tache blanche de sa figure, et il n’entendait qu’à peine les mots qu’elle chantait. Mais il entendait sa voix, qui était très douce et qui pourtant lui tordait le cœur. Il ne se rappelait même plus pourquoi.
Le monde entier semble triste et désert, Nellie Dean
Car je vous aime et je n’aime que vous, Nellie Dean
Et je me demande si vous m’aimez encore, et si vous regrettez
Les jours heureux qui sont passés, Nellie Dean...
Tom souhaita une ivresse encore plus profonde, qui effacerait tout et qui durerait longtemps, et il se laissa aller en arrière, s’allongeant sur la marche du perron, d’où il roula sur le trottoir.
Sal avait refermé les yeux, mais chantait toujours:
Je me souviens du jour où nous nous sommes quittés Nellie Dean...
Bill hoquetait le long du mur.
LA VIEILLE
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre.
—C’est bien ici le musée?
—Oui donc! Entrez.
Grand-Grégoire s’est effacé en hâte pour laisser passer les étrangers, et ceux-ci franchissent le seuil l’un après l’autre, tâtonnant du pied, baissant la tête, et se groupent de nouveau dans l’intérieur obscur.
—Par ici, dit Grand-Grégoire.
Devant une très petite fenêtre par où pénètre un peu du jour gris on a disposé une sorte de vitrine grossière toute pareille à un châssis de maraîcher. Grand-Grégoire en nettoie le verre avec sa manche; les visiteurs approchent et se penchent, examinant les objets disparates qui sont alignés là. Il y a deux boulets entiers, un fragment de bombe, plusieurs sabres, un casque et deux shackos, des pistolets, un long fusil à pierre, et au milieu, étalé de toute sa largeur, un dolman à brandebourgs percé de deux trous, le trou rond d’une balle, la fente étroite d’un coup de pointe, autour desquels s’étendent des taches couleur de rouille.
—A votre gauche, récite Grand-Grégoire, un boulet qui s’était logé dans le mur de la maison: vous pouvez encore voir le creux du dehors, au-dessus de la porte. L’autre boulet a été ramassé sur le champ de bataille, à l’endroit où s’était formé le dernier carré. La bombe aussi. La tunique était celle d’un chasseur de la garde qui a été tué en chargeant l’infanterie autrichienne; voyez les marques des deux blessures et les taches de sang; le sabre recourbé qui est à côté lui appartenait aussi et il le tenait encore à la main quand on l’a ramassé. L’autre sabre était celui du général français.
Il ment avec sérénité, parce que son astuce de paysan lui dit que ces reliques de la grande bataille, et la bataille elle-même, sont de très vieilles choses dont les vivants ne peuvent rien savoir.
Les visiteurs écoutent jusqu’au bout, puis parlent entre eux à voix basse.
—Croyez-vous que ce soit authentique, tout ça?
Un sceptique esquisse une moue indulgente. Un autre regarde autour de lui.
—En tout cas, c’est une très vieille maison.
Ils semblent un peu déçus, mais Grand-Grégoire n’en a cure, parce qu’il a gardé pour la fin la pièce rare du musée, la relique vivante dont l’effet est certain.
—Vous aimeriez peut-être bien causer avec la vieille, dit-il tout à coup. Elle est assise là, près du feu: on aime ben se chauffer, à cet âge-là.
Bonhomme, il les conduit au grand fauteuil à dossier droit où la vieille a été installée au matin, et où depuis de longues heures elle se tasse sur elle-même et semble vouloir glisser vers la terre, ne restant assise enfin que parce que ses membres raides refusent de se plier pour la chute et que son corps usé n’a presque plus de pesanteur.
—Hé! la mère!
Il lui met une main sur l’épaule et la secoue un peu, mais sans violence, avec la précaution que l’on doit à un organisme centenaire qu’un miracle seul garde vivant.
—Voilà des étrangers qui voudraient vous causer un peu de la bataille... Vous vous rappelez bien: la grande bataille... et l’Empereur... Hein?... Vous étiez là?
Les visiteurs ont formé un demi-cercle devant le fauteuil de la vieille et la regardent avec des grimaces de curiosité ou de compassion. Un bonnet plissé cache miséricordieusement sa tête, mais ce que l’on voit de son visage indique un âge émouvant. Les joues forment de grands creux entre les os des pommettes et des mâchoires; de ses yeux blancs suintent des larmes continuelles qui roulent et s’accrochent aux mille plis de la peau, car ce visage n’est plus qu’un amas de rides pareilles à des coupures. Le dur travail précoce, la pauvreté harcelante, la maternité, et après cela toute une longueur encore de vie sordide et dure, sont venus d’année en année corroder et taillader cette chose qui avait été une figure de femme, pour en faire un exemple déchirant. Et ce que l’on devine de son corps, sous les vêtements informes, est tel que cela fait mal d’y penser.
—Hé! la mère!
Une dernière poussée a réveillé en elle un tressaillement de vie, et tout de suite elle commence à réciter sa leçon, sans bouger ni tourner la tête, d’une voix qui tremble et défaille entre ses gencives.
—Oui, oui... C’est bien vrai que j’étais là et je m’en rappelle comme il faut... Les canons et les fusils faisaient ben du bruit, et aussi les chevaux qui couraient tous ensemble, et je vous dis que j’avais assez peur... Il y a eu des hommes qui étaient tout déchirés et qu’on a soignés ici, et les canons ont manqué démolir la maison. C’est vrai...
—Et l’Empereur, la mère? N’oubliez pas l’Empereur!
—C’est ben vrai que j’ai vu l’Empereur aussi. Il a passé derrière la maison avec un grand monde à cheval, des généraux et je ne sais pas qui encore. Là, derrière la maison, sur le chemin, il a passé, et je l’ai vu comme je vous vois... comme je vous vois.
Quand elle en est arrivée là, elle se rappelle la pantomime apprise et tourne vers les visiteurs ses yeux usés qui ne voient plus, en branlant la tête.
—C’est ben vrai... je l’ai vu.
—Quel âge a-t-elle donc? demande une voix.
—Cent sept ans, répond Grand-Grégoire avec assurance.
Du coin de l’âtre une autre voix chevrotante s’élève.
—Cent sept ans, oui, c’est ben ça.
C’est la tante Ferdinand qui parle, et tous les regards se dirigent de ce côté. Comme l’aïeule elle est assise sur une chaise à dossier droit sur laquelle son corps voûté se tasse et vacille; son visage est presque pareil à celui de l’autre, marqué des mêmes plis innombrables et profonds qui creusent la peau jaune, et semble presque aussi vieux; mais en elle la vie est encore forte et ses petits yeux aigus voyagent et luisent.
—J’ai quatre-vingt-quatre ans, moué, et je suis sa fille! Voyez donc! Cent sept ans c’est ça. C’est son âge!
Avec des exclamations d’étonnement les visiteurs se sont retournés et contemplent une fois de plus la survivante des temps héroïques, celle qui a vu, de ses propres yeux, les grands hommes et les grandes guerres. Ils voudraient lui poser des questions, mais la pitié les arrête; ils voient le délabrement pathétique de la face, les yeux morts, la fente sèche qui fut sa bouche; ils devinent l’épuisement du maigre corps affaissé, et se taisent. Seul, Grand-Grégoire parle, et assure que la vieille est encore solide, quoi qu’on pense, et pleine de vie; elle est un peu sourde, et n’a plus ses yeux de vingt ans, mais elle comprend tout et mange bien.
—On ne le croirait pas à la voir, mais elle mange quasiment autant comme moi. Oh! je vous dis qu’elle n’est pas près de mourir! On en a ben soin...
La pauvreté décevante du musée est oubliée; les visiteurs s’en vont vers la porte, saisis, un peu émus; des pièces blanches sortent des goussets. Grand-Grégoire les reçoit d’un geste gauche et suit le groupe jusqu’au seuil. Un des étrangers se retourne, une fois dehors, et regarde le trou que le boulet a creusé dans le mur; d’autres s’arrêtent quelques instants au bord du chemin, le chemin où quatre-vingt-dix-huit ans plus tôt une petite fille a regardé passer l’Empereur et son escorte. Puis ils s’éloignent lentement.
Grand-Grégoire revient vers la vieille et la regarde avec une nuance d’inquiétude.
—Elle a ben du mal à se réveiller, aujourd’hui!
—Ouai! fait la tante Ferdinand. C’est tous les jours pire, et quand des étrangers viennent, elle en raconte un peu moins toutes les fois.
Le silence emplit la maison. Dehors, le vent fouette la vaste plaine brune, les nuées grises se pourchassent d’un bout à l’autre du ciel gris, et tous les reliefs de la campagne—les maisons et les granges aux toits noirs, les arbres que l’automne dénude et que le vent brutalise—ont l’air de s’ennuyer ou de souffrir.
Les bûches mal séchées fument dans l’âtre; la vieille est affaissée sur sa chaise dure devant la cheminée, et elle n’a plus conscience que de la fatigue qui l’écrase, et plus d’autre désir que celui de la mort.
Il y a quelques années—quinze ou vingt ans peut-être: qu’est-ce que cela pour elle?—son grand âge lui inspirait une sorte de vanité sénile et elle redoutait de mourir. Mais depuis, d’autres années trop nombreuses sont venues, et d’autres encore, et le tout l’a chargée d’un fardeau tel qu’un Dieu miséricordieux n’aurait jamais dû l’imposer à une de ses créatures. Le poids l’écrase, presse ses vieux os dans leurs jointures usées, fait de son souffle et des battements de son cœur des spasmes douloureux dont l’arrêt amènerait pourtant une autre douleur insupportable, et ce qui reste de sa chair a perdu la vie et n’est plus qu’un suaire inerte et froid qui l’oppresse.
Elle est assise de telle sorte qu’elle ne peut tomber, et il lui semble pourtant que c’est son seul désir: quitter une fois l’éternelle posture immobile qui lui fait mal, se pencher et tomber face contre terre, secouant du même coup le fardeau qui l’écrase sur elle-même et la douleur de ses os. Elle sent que la terre l’appelle, et que si elle pouvait se jeter en avant, coucher son corps usé sur le sol frais et rester là quelques instants, l’insoutenable lassitude de ses membres se muerait en repos.
Mais plusieurs fois par heure quelqu’un vient la remonter sur sa chaise dure, lui secouer l’épaule, éloigner l’inconscience douce qui semble toujours sur le point de venir, et il faut qu’elle violente sa poitrine et sa gorge séchées pour prononcer une fois de plus les mots qu’elle a appris autrefois, qui n’ont plus de sens pour elle et que ses propres oreilles n’entendent plus. Si seulement—ô Dieu pitoyable—elle pouvait trouver la force de se pencher et de se laisser tomber en avant, pour répondre à l’appel de la terre!
Le silence dure longtemps. Les bûches se consument. Grand-Grégoire vient en jeter d’autres sur le feu et retourne s’asseoir. Les nuées défilent toujours dans le ciel attristé, et le jour gris reste pareil à lui-même à travers les heures de l’après-midi.
Mais quelque chose approche lentement dans la plaine, Grand-Grégoire se lève et regarde par la petite fenêtre carrée. C’est une automobile à carrosserie longue qui porte plusieurs personnes, quatre ou cinq; maintenant elles sont descendues et s’approchent encore, s’arrêtant souvent et parlant entre elles avec des gestes qui montrent le lointain. Des étrangers? Ils vont venir au musée, sans aucun doute, et leur apparence promet une moisson de pièces blanches.
Grand-Grégoire lisse encore avec sa manche le verre de la vitrine, s’approche de la vieille et lui touche l’épaule.
—Hé, la mère! Voilà du monde qui arrive.
Il attend quelques instants et la secoue de nouveau:
—Hé!
Il n’a jamais été brutal avec elle, mais voici qu’une peur le prend et sa poigne se fait rude.
—Hé! réveillez-vous.
La poussée a fait osciller le corps menu, qui s’affaisse sur lui-même encore plus que de coutume et commence à glisser vers le sol dans une posture singulière. Il le relève aussitôt et l’accote contre le dossier, mais l’inertie assouplie de ce corps et de la tête qui vacille, et le regard qu’il a jeté sur la figure ridée, lui ont dit la même chose en même temps.
La tante Ferdinand le voit reculer d’un pas et comprend de suite.