LE RETOUR DE L'EXILÉ
Drame en cinq actes et huit tableaux
Par Louis-H. Fréchette
(En collaboration.)
Représenté à Montréal pour la première fois, le 1er juin 1880
DRAMATIS PERSONAE
- AUGUSTE, 45 ans.
- ADRIEN, 22 ans.
- JOLIN, 60 ans.
- CAYOU.
- BERTRAND.
- THIBEAULT.
- LECOURS.
- JULES, 9 ans.
- Mme SAINT-VALLIER.
- BLANCHE SAINT-VALLIER, sa fille.
- JOSEPTE, épouse de Cayou.
ACTE I
PREMIER TABLEAU
L'ÉTRANGER
(Le théâtre représente un intérieur d'auberge, à Sillery, près de Québec. Au lever du rideau, Adrien est assis près d'une table, écrivant. Josepte est occupée à rincer des verres.)
SCÈNE I
ADRIEN, JOSEPTE, CAYOU.
CAYOU, entrant—Toujours à écrire, lui?
JOSEPTE—Oui, à sa blonde probablement; ce pauvre M. Launière!
CAYOU—Foi de gueux! il fait plus de pattes de mouches en dix minutes, que j'en fais pendant six mois pour tenir les comptes de l'auberge.
JOSEPTE—Il en perd le boire et le manger... le pauvre jeune homme! Oublie pas de marquer les plumes et le papier; il y en a pour douze sous. Ah! dame, quand on est amoureux...
SCÈNE II
LES PRÉCÉDENTS, AUGUSTE, en habits très négligés.
AUGUSTE—Au diable ce maudit vent de nord-est, qui ne reconnaît pas une ancienne connaissance! Le gueux m'a bourré les yeux et le nez de gravois... Pouah! j'ai du sable jusque dans l'estomac. Allons, mes bonnes gens, vous tenez auberge à ce qu'il paraît, et à la vieille mode canadienne, hein! je vois ça. Eh bien, servez-moi quelque chose, et hurry up, if you please! Le kamsin d'Afrique et le mistral de Marseille m'ont moins maltraité que votre enragé vent de nord-est... Toujours le même, Québec, pour le vent de nord-est!
JOSEPTE, bas à Cayou—Cayou!
CAYOU—Hein?
JOSEPTE—Es-tu pour donner à boire à ce quéteux-là?
CAYOU—Tais-toi donc, la vieille; y a des quêteux qu'ont le goussette ben gréé, va! (À Auguste.) Qu'est-ce que vous allez prendre, l'ami?
AUGUSTE—Que boit-on chez vous, mio amigo? Partout où j'ai passé, je me suis imposé la loi de suivre la mode du pays. J'ai bu du tafia à la Guiane, de la bière en Hollande, du kirsch en Allemagne, du rhum aux Antilles, du madère à Calcutta, et de l'eau saumâtre en Afrique... Mais, j'y pense, si vous aviez ce qu'on appelait autrefois de l'absinthe du pays...
CAYOU—De la liqueur de Mme Desjardins? Je penserais, qu'y en a!
AUGUSTE—Eh bien, ma foi, je renouerai volontiers avec elle d'anciens rapports d'amitié. (Cayou sert à boire.) Mettez deux verres; je n'ai pas l'habitude de boire seul. (S'adressant à Adrien.) Quelqu'un voudra bien me tenir compagnie, j'espère.
CAYOU—Comment donc, mille carafes! mais ça se refuse pas. (Il se verse à boire, et Auguste aussi.) Vous êtes voyageur, je suppose; marin, commerçant peut-être?
AUGUSTE—Un peu. Si après avoir doublé trois fois le cap Horn et cinq fois le cap de Bonne-Espérance, on peut se dire marin; si après avoir fait quatre fois sa fortune dans le commerce maritime, on peut se dire commerçant, je suis certainement l'un et l'autre. Mais laissons cela, si vous voulez bien, et causons d'autre chose. Y a-t-il longtemps que vous habitez Sillery?
CAYOU—Ah! ben, Josepte, comment c'qui y a que j'avons ouvert ici?
JOSEPTE—Arrête! c'est justement quèque temps après les troubles. Doit ben y avoir à peu près une vingtaine d'années.
AUGUSTE—Bien. Alors vous connaissez les environs. L'ancienne résidence de M. DesRivières, quelque part en arrière, ici, sur le cap, existe-t-elle encore?
CAYOU—Le Domaine? Je crois bien qu'il existe encore. A peu près un quart de lieue d'ici, sur la côte, un peu au sorrois. M. Jolin, le propriétaire, passe jamais à ma porte sans me faire un salut.
AUGUSTE—Et ce M. Jolin est sans doute un homme riche... considéré...
JOSEPTE, bas à Cayou—Prends garde à toi, mon homme; tourne ta langue sept fois, tu sais...
CAYOU—Ah! pour être riche, vous l'avez dit. Y a pas un plus gros bourgeois que lui dans tous les environs.
AUGUSTE—Et cependant il y a vingt-deux ans, il n'était que simple commis de la maison DesRivières. Ne s'est-on pas étonné que tous les biens de cette famille aient passé ainsi entre les mains de ce Jolin?
JOSEPTE, bas à Cayou—Cayou, tourne ta langue sept fois, tu sais...
CAYOU, bas à Josepte—Tais-toi donc; songe donc qu'il a fait quatre fois sa fortune. (À Auguste.) Écoutez-la pas, allez; c'est toujours comme ça les femmes. Allons, on prend-y encore un coup? (Ils vident un autre verre.) Je gagerais qu'y a pas longtemps que vous êtes arrivé par icitte.
AUGUSTE—Quelques heures seulement. J'étais à bord du Volcan, le navire français arrivé de ce matin. Il y a vingt-deux ans que j'ai quitté le Canada.
CAYOU—J'ai vu ça tout de suite, que vous étiez canayen. Et vous r'venez vous établir dans le pays, je suppose.
AUGUSTE—Je ne sais pas; cela dépendra des affaires que j'ai à régler ce soir avec Jolin.
CAYOU—Vous allez chez Jolin à soir?
AUGUSTE—Oui; qu'y a-t-il là de si extraordinaire?
JOSEPTE—Cayou, tu sais... tourne...
AUGUSTE—Voyons, qu'y a-t-il?
CAYOU—Rien. On prend-y encore une larme?
AUGUSTE—Pas d'objection. A la saluta! (Ils trinquent.) Mais corpo di Baccho! vous ne m'avez pas dit comment ce vieux coquin de Jolin a fait sa fortune.
CAYOU—Comment il a fait sa fortune? C'est pas aisé à dire, ça. Le vieux DesRivières était mort; le fils Auguste, un mauvais sujet qui s'était mêlé aux troubles de 37, avait été exilé. Jolin montra des actes prouvant qu'il avait acheté et payé comptant toutes les propriétés. Ça parut drôle; mais les actes étaient en règle; la signature était bonne; on finit par n'y plus penser. Depuis ce temps là, Jolin s'est toujours enrichi; il a amassé piastre sur piastre, et il s'est retiré au Domaine où il vit comme un ours.
AUGUSTE—Et ce jeune homme, ce mauvais sujet, l'exilé, en a-t-on jamais entendu parler? Est-il jamais revenu dans le pays?
CAYOU—Non; quand les autres exilés sont revenus, j'ai entendu dire comme ça, à travers les branches qu'il avait péri en voulant s'échapper du bâtiment qui les emmenait dans les pays chauds, aux Barmules qu'ils appellent ces pays-là, je pense. Mais y avait pas de danger qu'il se remontre par icitte. Il avait affronté une jeune demoiselle qu'il avait mariée en cachette, dans les États; épi tué son beau-frère en duel, comme y disent, parce qu'il voulait venger ce qu'ils appellent l'honneur de la famille. Après ça, y fut s'fourrer parmi les révoltés des paroisses d'en-haut. Il fut poigné, condamné à être pendu, un tas d'affaires; enfin il fut exilé avec les autres. Toujours qu'il est mort, et ma foi, y a pas de mal à ça: y en a toujours assez de ces vauriens-là dans le monde!
AUGUSTE—Amen! Mais pour en revenir à Jolin, est-ce qu'il passe pour honnête homme?
CAYOU—Hum! hum! Jolin est un peu avaricieux: Il paraît qu'il shave un peu dur. Et pis, y a la bande de voleurs du Carouge qui ont l'air de pas trop l'haïr...
AUGUSTE—Une bande de voleurs?
CAYOU—Oui, des tueurs, des meurtriers, qui volent le monde, les églises, tout. Tenez, je vous assure que c'est pas trop hardi de s'aventurer sur la route, le soir, de ce temps-citte. Et puis y en a qu'ont vu Jolin—à ce qui paraît—rôder la nuit avec des gens qu'avaient une petite mine. Enfin, c'est un homme qui fait jaser, quoi.
JOSEPTE—C'est honteux de répéter de pareils bavardages. Parce que M. Jolin est un homme qui sort pas beaucoup, parce qu'il vit un peu seul, les gens de Sillery font des tas d'histoires; c'est honteux!
AUGUSTE—Vous dites que Jolin vit seul au Domaine?
JOSEPTE—Seul... pas tout à fait. Depuis quelque temps y s'est ennuyé; il a fait venir chez lui une veuve avec sa fille... du beau monde, mais qu'avaient pas la tôle. C'est une bonne œuvre qu'il a faite là.
CAYOU—Cré tire-bouchon! il avait ben ses raisons pour être aussi charitable.
JOSEPTE—Tais-toi, Cayou! c'est encore les mauvaises langues qui disent ça. Ça va faire un mariage, vous verrez.
ADRIEN, se levant brusquement—Jamais!... Pierre Jolin n'épousera Blanche Saint-Vallier qu'en me passant sur le corps!
JOSEPTE, plus bas—Ah! tiens, je l'avais oublié lui. Le pauvre jeune homme est emmouraché de la demoiselle, vous savez; mais la mère veut pas en entendre parler. C'est pourtant un jeune homme comme il faut, allez, je vous assure. C'est un clerc avocat, de Montréal, à ce qui paraît... Y passe presque tout son temps à écrire des lettres.
AUGUSTE—Oui?... Pauvre garçon, chacun son tour (Se levant.) Allons, bonnes gens, merci de vos renseignements sur maître Jolin. Décidément ça ne me paraît pas du bois de calvaire. Mais je saurai bientôt à quoi m'en tenir, car je mets le cap de ce côté; et cette nuit même, Jolin et moi, nous nous reverrons.
CAYOU—Vous allez si tard au Domaine?
AUGUSTE—Pourquoi pas? y aurait-il quelque danger?
JOSEPTE—Y a les brigands, vous savez.
AUGUSTE—Ah! quant à cela...
JOSEPTE—Et puis vous pourriez vous écarter; il fait si noir!
AUGUSTE—Oh! je connais le chemin.
CAYOU—Et puis vous entrerez certainement pas chez M. Jolin à cette heure-citte. La porte se ferme au soleil couché, et le diable la ferait pas rouvrir.
AUGUSTE—Eh bien, je serai plus fort que le diable, voilà tout. Allons, salam alicum! c'est-à-dire god nicht! (Il va pour sortir.)
CAYOU—Eh ben, et vot' dépense?
AUGUSTE—Ah! ah! c'est juste. J'ai vu des pays barbares où le voyageur entre dans la première case venue, se fait servir ce qu'il y a de meilleur, et s'en va sans autres formalités. Dans nos pays civilisés, ce n'est pas la même chose. (Il jette un trente-sous sur la table.) Tenez, voilà tout ce qui me reste.
CAYOU, furieux—Tout ce qui vous reste! mais c'est à peine la moitié.
AUGUSTE—Vous avez bu l'autre moitié: nous sommes quittes.
CAYOU—Mais vous m'avez invité, million de carafes! Comment? un homme qui a fait sa fortune quatre fois...
AUGUSTE—Allons donc, my dear, quand je vous disais que j'avais fait quatre fois ma fortune, il vous était facile de comprendre que je l'avais perdue au moins trois fois. A mon équipage, la quatrième était présumable.
JOSEPTE—Je m'en doutais, moi; ç'avait l'air de rien. Ça vient boire le butin des pauvres gens, et puis, bonsoir la compagnie!
CAYOU—Allons, c'est pas tout ci tout ça. Vous avez bu mon absinthe; il faut qu'a s'paie! Si y avait de la police au moins pour les vagabonds comme ça! Allons, vite, vite! payez-moi, guerdin, ou je vous fais dévorer par mon chien. Pautaud! Ici, Pataud!...
ADRIEN, s'avançant—Monsieur, me permettrez-vous de vous rendre sans vous connaître un léger service? Si vous le voulez bien, l'aubergiste portera le surplus de votre dépense à mon compte personnel.
AUGUSTE—Jeune homme...
ADRIEN—On conçoit qu'un voyageur, en débarquant trop précipitamment peut-être, ait oublié sa bourse dans ses bagages.
AUGUSTE—Je n'ai ni bourse ni bagages, ni feu ni lieu. Je jette l'or par les fenêtres quand j'en ai, et j'oublie souvent que je n'en ai pas, comme ce soir, par exemple. Néanmoins j'accepte votre proposition, jeune homme. Votre figure m'a frappé tout d'abord. Vous avez une étrange ressemblance avec... quelqu'un que j'ai connu... Enfin, j'accepte. Peut-être cette pièce d'argent que vous donnez à un inconnu sera-t-elle à jamais perdue pour vous; peut-être aussi... Merci donc, et felice notte! Dieu est grand! (Il sort.)
JOSEPTE—Oui, fiche-moi le camp! Que Dieu nous préserve de pareilles visites! On serait beutôt mort de faim!
DEUXIÈME TABLEAU
AMOUR D'ENFANCE
(Le théâtre représente une route solitaire dans les bois. Il fait nuit. Au lever du rideau, Auguste traverse la scène, et Adrien apparaît par le fond.)
SCÈNE III
AUGUSTE, ADRIEN.
ADRIEN—Monsieur, pardonnez-moi; je suis monté ici par un raccourci, j'avais besoin de vous parler.
AUGUSTE—Tiens, c'est vous, jeune homme? Tron de Diou, je n'espérais pas vous revoir si tôt.
ADRIEN—Monsieur, j'ai deviné sous votre modeste costume un homme bien né qui a connu de meilleurs jours, et cela m'a décidé à réclamer de vous un service d'un prix inestimable pour moi.
AUGUSTE—Un service? Vous m'en avez rendu un bien mince pour demander si vite du retour. Écoutez, mon camarade, dans le cours de ma vie, j'ai donné des milliers de louis, à des hommes que je connaissais moins encore que vous ne me connaissez, sans exiger d'eux même un remerciement.
ADRIEN—Monsieur, je ne mérite pas ces duretés.
AUGUSTE—Enfin, que me voulez-vous?
ADRIEN—N'avez-vous pas dit, à l'auberge, que vous alliez chez M. Jolin?
AUGUSTE—Je l'ai dit.
ADRIEN—Vous avez fait entendre, si je ne me trompe, que vous pouviez exercer sur lui quelque influence.
AUGUSTE—Après?
ADRIEN—C'est qu'alors, monsieur, j'implorerais votre protection pour une personne bien digne de votre intérêt, pour une jeune fille dont la position devient intolérable.
AUGUSTE—Eh! eh!... je commence à voir d'où vient le vent, mon jeune homme. Vous voulez parler de cette demoiselle que Jolin a recueillie... En effet, on a fait allusion à une petite amourette, je crois...
ADRIEN—Une amourette, monsieur? Dites un amour qui ne finira qu'avec ma vie...
AUGUSTE—Eh! oui, sans doute! Oh! j'ai passé par là, moi aussi... Mais, mon camarade, il y a donc bien longtemps que cet amour-là dure, pour être aussi enraciné?
ADRIEN—Oh! il date de l'enfance, monsieur. J'aimais Blanche Saint-Vallier longtemps avant de le savoir moi-même. J'étais malheureux chez mes parents; mon père me détestait, et ma mère... me repoussait souvent en pleurant. Et c'est auprès de Blanche que j'allais me consoler. Je fis presque seul mon éducation. Ma mère mourut, et cet événement rompit le dernier lien qui m'attachait à mon père. Je restai seul au monde. Une maison m'était ouverte, cependant; c'était celle de Blanche. L'enfant était devenue jeune fille, et je l'aimais à l'adoration à la folie. Ah! monsieur, vous la verrez... et... Mais je vous ennuie, avec ces détails puérils...
AUGUSTE—Non, non, continuez, continuez! En vous écoutant, je me sens rajeunir; mon cœur bat comme l'aile d'une mouette. Continuez, cospetto!
ADRIEN—M. Saint-Vallier mourut sans laisser de fortune. C'est alors que Jolin vint à Montréal. Il avait connu le défunt; il devait tout naturellement une visite à sa veuve. La beauté de Blanche le frappa; le sort de ces dames parut le toucher. Je ne sais pas comment il s'y prit, mais il finit par leur faire accepter un asile dans sa maison. Jolin est riche; Mme Saint-Vallier ambitieuse; cela explique tout. Je fis l'impossible pour ouvrir les yeux à cette mère imprudente; inutile! Quant à Blanche, elle pleura, mais il lui fallait obéir. Trois mois se sont écoulés depuis cette époque. Or, il y a huit jours, je reçus une lettre de Blanche m'annonçant qu'elle était en proie à des persécutions odieuses. Sa mère veut lui faire épouser son soi-disant protecteur, et sa résistance l'expose à d'indignes traitements. Elle n'est ni plus ni moins que prisonnière. Je suis accouru immédiatement; mais depuis huit jours que je suis ici, je n'ai pu réussir à me mettre en communication avec elle...
AUGUSTE—Vous me contez-là une jolie histoire! Allah kerim! voyons, mon garçon, on m'a dit que vous étiez homme de loi, vous devez savoir par conséquent qu'il y a dans les statuts anglais quelque chose qui s'appelle writ d'habeas corpus; et veramente! si, comme vous le dites, cette demoiselle est retenue contre sa volonté...
ADRIEN—Vous ne m'avez pas compris, monsieur; la contrainte où vit Blanche est surtout une contrainte morale. Elle m'aime, je le sais; mais s'il lui fallait quitter sa mère...
AUGUSTE—Alors pourquoi vous a-t-elle appelé? Par il diavolo! les amoureux ont d'étranges idées! A votre place, savez-vous ce que je ferais? J'irais trouver Jolin, et je lui demanderais une explication franche et précise en présence de ces dames.
ADRIEN—Je ne l'obtiendrais pas; et Jolin, prenant l'alarme à ma vue, redoublerait de rigueur envers cette malheureuse enfant. Et, monsieur, s'il faut vous avouer la vérité, quelques mots de la lettre de Blanche me font craindre que l'on n'ait l'intention d'exercer sur elle d'indignes violences...
AUGUSTE—Allons donc, sa mère n'est-elle pas là?
ADRIEN—Mme Saint-Vallier a un esprit borné et opiniâtre... monsieur. Et ce Jolin est si profondément corrompu!
AUGUSTE—Vous semblez ne pas avoir une très bonne opinion de ce pauvre Jolin.
ADRIEN, baissant la voix—Ah! là bas, à l'auberge, on n'a pas osé vous dire la vérité, tant il inspire de terreur. Ici tout le monde tremble au nom de Jolin!
AUGUSTE—Diable! Et sur quoi se base cette belle réputation?
ADRIEN—Sur des bruits vagues, je l'avoue, mais qui ont certainement leur origine dans la réalité. D'abord on n'a jamais su d'où lui venait sa fortune; et puis ont dit (Baissant la voix.) qu'il est associé avec la bande de malfaiteurs qui désole les environs. Enfin, malgré son âge, Jolin passe pour un homme profondément immoral, qui a dû, à force d'argent, étouffer certaines affaires scandaleuses de la nature la plus grave. Jugez de mon désespoir en sachant la femme que j'aime au pouvoir d'un pareil homme.
AUGUSTE, après avoir fait quelques pas—La lutte sera rude; n'importe, nous lutterons... Enfin, jeune homme, en deux mots, qu'attendez-vous de moi?
ADRIEN—Oh! bien peu de chose, monsieur; consentez seulement à remettre cette lettre à Mlle Saint-Vallier.
AUGUSTE—Mais à quoi cela vous servira-t-il?
ADRIEN—À l'instruire de mon arrivée d'abord...
AUGUSTE—Et en définitive à tenter quelque démarche imprudente qui gâterait encore vos affaires. Cette lettre est inutile, jeune homme. Écoutez; mon arrivée va singulièrement occuper Jolin, et il ne songera pas de sitôt aux amourettes. Fiez-vous à moi pour le reste. Vous m'avez raconté vos chagrins; laissez-moi maintenant vous servir à ma manière. Je ne vous le cache pas; Je suis dans un moment de crise. Demain je puis être au sommet de la roue de fortune; peut-être serai-je aussi misérable qu'aujourd'hui... moins l'espérance. Vous courrez ma chance. En attendant, ne me demandez aucun engagement que je serais peut-être embarrassé de tenir. J'ai besoin de ma liberté d'action. Bona sera!...
ADRIEN—Au moins, permettez-moi...
AUGUSTE—Au diable! (Il sort.)
SCÈNE IV
ADRIEN, seul.
ADRIEN—Allons, je l'ai mécontenté. Quel homme étrange! Malgré ses manières brusques, il y a en lui quelque chose qui m'inspire je ne sais quelle confiance. Mais n'ai-je pas eu tort de lui ouvrir mon cœur? S'il allait me trahir!... mais non, c'est impossible; l'intérêt qu'il m'a témoigné était sincère. Cependant je m'applaudis de ne pas lui avoir révélé mon projet, comme j'en ai eu un moment la pensée. Et ce projet, pourquoi ne l'accomplirais-je pas cette nuit même? L'arrivée de ce voyageur va occuper Jolin et ces gens... Allons, oui; prenons ce chemin détourné. Je ne trouverai peut-être jamais une occasion aussi favorable! (Il sort.)
(La toile tombe.)
ACTE II
TROISIÈME TABLEAU
LE TOIT PATERNEL
(Le théâtre représente une pièce élégamment meublée. Au lever du rideau, Jolin est assis près d'une table, occupé à feuilleter des livres de comptes. Mme Saint-Vallier est assise en face et fait quelque travail de broderie. Blanche est au piano, fredonnant négligemment quelques lambeaux de romance; et, même après que la conversation est commencée, elle continue à plaquer des accords par-ci par-là. Une lampe éclaire la pièce.)
SCÈNE I
JOLIN, Mme SAINT-VALLIER, BLANCHE.
JOLIN—Quelle jolie voix elle a, cette aimable Blanche! Vous avez admirablement cultivé votre fille, madame Saint-Vallier.
Mme SAINT-VALLIER—Elle ne manque pas de talent en effet, cher monsieur Jolin. Mais, vous savez, la jeunesse, ça n'a pas toujours la tête solide. Blanche, chante donc à M. Jolin la romance qu'il aime, tant Les quatre âges du cœur, tu sais...
BLANCHE—Je ne suis pas en voix, maman.
JOLIN—J'espère que Blanche sera toujours reconnaissante, raisonnable, et docile à vos instructions..
Mme SAINT-VALLIER—Certainement cher monsieur; Blanche ne sera pas une ingrate. Elle a maintenant dix-neuf ans; c'est l'âge ou jamais de prendre la vie au sérieux, d'apprécier les positions, les caractères, de reconnaître les bienfaits et les affection véritables.
JOLIN—Sans doute, sans doute. (À Blanche.) N'est-ce pas, Blanche, que vous vous montrerez toujours digne des soins que l'on a pour vous?
BLANCHE—Je l'espère, monsieur.
JOLIN—Charmante enfant!... Mais pourquoi ne pas m'appeler votre ami, ma fille?... Pourquoi ce titre de monsieur si banal et si froid? Allons, venez m'embrasser, petite mauvaise.
Mme SAINT-VALLIER—Allons, Blanche, n'as-tu pas entendu? Va dire bonsoir à notre cher protecteur.
JOLIN, après l'avoir embrassée au front, et la retenant par la main—Adorable enfant! que ne ferait-on pas pour être aimé d'elle!
BLANCHE, faisant des efforts pour s'échapper—Laissez-moi, monsieur!... Ô mon Dieu! (Elle détourne la tête et se met à pleurer.)
JOLIN—Encore des larmes! (La retenant par les deux mains.) Voyons, mon enfant, seriez-vous vraiment malheureuse dans cette maison? Que vous manque-t-il? Êtes-vous lasse de la solitude? Voulez-vous voir le monde? J'appellerai ici toute la société de Québec. Voulez-vous de belles toilettes, des bijoux? Parlez! Dites! Que désirez-vous?
BLANCHE, sanglotant—Rien, monsieur. (Elle s'échappe des mains de Jolin.)
Mme SAINT-VALLIER—Peut-on répondre ainsi à des procédés si généreux! Se montrer ingrate à ce point envers un bienfaiteur, un ange...
JOLIN—Non, non, ma bonne amie, ne parlons point de cela; ni elle ni vous ne me devez rien. La satisfaction de ma conscience est la seule récompense que je cherche en faisant le bien.
BLANCHE—Monsieur Jolin, et vous ma mère, ne m'accusez pas d'ingratitude; je serai pleine de reconnaissance pour un bienfaiteur, pour un ami, mais je ne puis, je ne dois rien accepter à un autre titre.
JOLIN—Et pourquoi pas, mon enfant? Dieu m'est témoin de la pureté de mes intentions. Je n'ai que votre bonheur en vue. Je suis vieux; je voudrais avant de mourir vous assurer, ainsi qu'à votre mère, une fortune acquise au prix de bien des sueurs. Ce projet eût coupé court à toute malveillante interprétation; et j'aurais eu, en mourant, la consolation de vous avoir assuré un sort heureux et enviable...
Mme SAINT-VALLIER—Y a-t-il un pareil ange de bonté? Monsieur Jolin, quand vous mourrez, votre place est au ciel. Vous êtes un saint! Et toi, petite sotte, qui restes insensible à tant de vertus, tu n'as pas de cœur.
BLANCHE—Ma mère, je voudrais vous obéir, mais vous le savez, des engagements sacrés...
Mme SAINT-VALLIER—Oui, un méchant barbouilleur de papier qui n'a pas le sou.
BLANCHE—Maman, vous savez que je l'aime!
Mme SAINT-VALLIER—Elle l'aime, elle l'aime! Tiens, Blanche, ne me parle plus de lui. Ce mariage ne se fera jamais tant que j'existerai!...
JOLIN—Allons, calmez-vous, ma chère amie. La jolie Blanche n'est pas encore majeure; elle ne peut se soustraire à votre autorité. Je sais bien qu'elle a fait mettre à la poste une lettre adressée à un certain M. Adrien Launière, à Montréal, et que ce M. Adrien Launière est venu s'établir en bas, chez Cayou, et qu'il vient rôder souvent dans les environs du Domaine... mais...
BLANCHE—Il est ici! ô mon Dieu, merci! il m'aime toujours!
JOLIN—Oh! ne remerciez pas Dieu pour si peu. On attrape des coups de fusil au jeu qu'il joue-là. Mme Saint-Vallier ne se laissera pas prendre aux ruses d'une petite fille, j'espère.
Mme SAINT-VALLIER—Moi! J'aimerais mieux la faire murer dans un cachot, que de la voir échanger une seule parole avec ce freluquet.
JOLIN—Et moi, je veillerai de mon côté, et Thibeault avec son fusil veillera de l'autre. Puisque tous les moyens de douceur échouent, nous en essaierons d'autres.
Mme SAINT-VALLIER—Je vous aiderai, je vous aiderai, mon ami.
BLANCHE—Malheureuse que je suis, je n'aurai donc personne pour me protéger. (On sonne.)
JOLIN, tressaillant, à part—Qui peut venir à pareille heure? Tout le monde connaît les habitudes de la maison... On sait que je ne reçois personne le soir... Qui diable ce peut-il être?... A moins que ce ne soit... Enfer! je suis un imbécile, la moindre chose m'épouvante (On sonne de nouveau.) Diable, diable!... On y met de l'impatience; c'est sérieux alors; prenons garde, prenons garde!... (À Mme Saint-Vallier, avec beaucoup d'agitation.) Ma chère amie, retenez-les un moment, pendant que je vais mettre mes livres en sûreté. Dites que je reviens à l'instant. (Il empile ses livres sous un bras pour sortir; Thibeault entre.)
SCÈNE II
LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.
JOLIN—Thibeault!
THIBEAULT—De quoi?
JOLIN—Qui est là?
THIBEAULT—Un homme.
JOLIN—Rien qu'un?
THIBEAULT—Oui.
JOLIN—Tu ne le connais pas?
THIBEAULT—Non.
JOLIN—De quoi a-t-il l'air?
THIBEAULT—Il a l'air de rien.
JOLIN—A-t-il l'air d'un... (Pantomime)
THIBEAULT—Je vous dis qu'il a l'air de rien.
JOLIN—Qu'est-ce qu'il veut?
THIBEAULT—Il veut rentrer.
JOLIN—A-t-il dit son nom?
THIBEAULT—Oui, mais j'cré ben qu'il a voulu s'moquer de moué.
JOLIN—Comment s'appelle-t-il?
THIBEAULT—Ben, y m'a dit d'vous dire qu'y s'appelait la tempête... non... la bourrasque.
JOLIN—Hein!... (il laisse tomber ses registres.) Qu'est-ce que tu dis-là, brute? (On sonne de nouveau.)
THIBEAULT—Le v'là qui s'impatiente... épi il a pas l'air endurant. J'vas-t-y ouvrir?
JOLIN—Attends, attends! Mon Dieu, que faire?... (À part.) Si c'était lui!... Cette nouvelle de sa mort n'a jamais été certaine... Si c'est lui je suis perdu.
THIBEAULT—Eh ben, faut-il y ouvrir à votre tourbillon?
JOLIN—Oui, oui, ouvre-lui... Tout retard ne pourrait que l'irriter... Sainte Vierge! comment parer le coup? (Thibeault sort.)
BLANCHE, à part—Mon Dieu, qu'est-ce que cela veut dire?
Mme SAINT-VALLIER, à part—Serait-ce quelque malheur inattendu?
JOLIN, à part—Allons, il ne faut pas perdre la tête... Du courage! Du sang froid. Si c'est lui, il va falloir jouer gros jeu. Prends garde à toi, Jolin; il y va de ta fortune.
SCÈNE III
AUGUSTE, LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.
AUGUSTE, en dehors—Laisse, laisse, va! j'ai habité la maison avant toi. Une vieille hirondelle reconnaît toujours son nid.
JOLIN, à part—Plus de doute... c'est lui!
AUGUSTE, entrant—Comme tout est changé ici!... Comme tout est vieux, noir et triste!... L'ancien salon d'apparat, la pièce qu'on n'ouvrait qu'aux grands jours!
JOLIN—Je ne vous connais pas, monsieur... et...
AUGUSTE, après avoir regardé Jolin un instant, et éclaté de rire—Ah! ah! Par la Caâbah! si je juge de moi d'après toi, mon pauvre Jolin, il n'est pas étonnant que tu ne me reconnaisses pas. Tu parais aussi vieux que le brahmine Abdallah que je rencontrai sur les bords du Gange, pêchant des crocodiles à la ligne, et Abdallah avait cent deux ans.
JOLIN—Monsieur...
AUGUSTE, saisissant le bras de Jolin d'une main, et de l'autre élevant la lampe au niveau de son visage—Tu ne me reconnais pas, et cependant tu trembles. Regarde-moi bien, Antoine-Pierre Jolin, ancien commis de la maison DesRivières et compagnie, à Québec; regarde-moi d'aussi près que tu voudras; j'ai été rudement secoué par la destinée, sur terre et sur mer, mais je suis toujours...
JOLIN—Oseriez-vous encore porter votre nom dans ce pays où il est déshonoré, flétri?...
AUGUSTE—Pourquoi pas? Le temps efface bien des choses. Une seule personne aurait eu le droit de me maudire, mais j'ai appris à mon arrivée que cette personne avait disparu depuis longtemps. Mais laissons cela; tu me connais, Jolin, et tu sais ce qui m'amène ici. Fais-moi donc servir à souper, car je suis las, et l'absinthe que j'ai bue à l'auberge là-bas m'a mis en appétit. (Il se jette sur un siège et allonge ses jambes à la façon américaine.)
JOLIN, apercevant les dames, qu'il avait oubliées—Comment! mais vous êtes encore là, vous autres! Pourquoi cela?
Mme SAINT-VALLIER—Mon cher monsieur Jolin, ni ma fille ni moi n'avons eu l'intention...
JOLIN—Laissez-nous!
AUGUSTE—Comment cela, vieil égoïste? me prends-tu pour un sauvage? Tu apprendras que j'ai vu des dames jaunes en Chine, des dames vertes à Java, des noires en Afrique, des rouges dans les plaines de l'Ouest, des blanches partout, et l'on ne m'a jamais reproché d'avoir manqué d'égards envers le sexe, quelle ne fût sa couleur. Permets donc à ces dames de m'honorer de leur compagnie...
JOLIN, à part—Pour parler avec cette assurance, il faut qu'il soit bien sûr de ses droits. Allons, je ne puis tarder d'avantage à le reconnaître. Résignons-nous. (S'adressant aux dames.) Mes chères amies, ce qui se passe doit vous paraître extraordinaire; mais vous vous expliquerez mon trouble et ma brusquerie involontaire lorsque vous saurez que la personne qui nous arrive n'est autre que M. Auguste DesRivières, mon ancien maître, qui a quitté le Canada, il y a vingt-deux ans.
Mme SAINT-VALLIER—M. DesRivières! Oh! mais c'est une histoire dont j'ai beaucoup entendu parler; elle fit grand bruit à l'époque de mon mariage. M. DesRivières eut, je crois, le malheur de tuer...
AUGUSTE—Le frère de celle qu'il aimait; oui, madame; regret et malheur de toute ma vie.
Mme SAINT-VALLIER—La pauvre jeune femme n'y a pas survécu, paraît-il.
AUGUSTE—Hélas!... (À Jolin.) Mais je t'avais demandé à souper ce me semble, Jolin!
JOLIN, à Thibeault—Eh bien, grand imbécile, qu'est-ce que tu fais-là? N'as-tu pas entendu que M. DesRivières voulait souper? Va chercher ce qu'il y a de meilleur à la cuisine. Mme Saint-Vallier voudra bien t'aider un peu dans cette besogne, n'est-ce pas, chère amie?
Mme SAINT-VALLIER—Sans doute, monsieur Jolin, je ne suis pas rancunière; et du reste je connais la cause première de votre mauvaise humeur. (Elle jette un regard de colère à sa fille.)
(Jolin va donner quelques ordres à voix basse à Thibeault qui sort; Auguste s'est approché de Blanche.)
AUGUSTE, bas à Blanche—Mademoiselle, ayez bon courage; je suis l'ami d'Adrien... nous veillerons sur vous.
BLANCHE—Ah! merci! merci, monsieur!... Vous l'avez vu? Vous lui avez parlé?
AUGUSTE—Chut! (Revenant s'asseoir.) Eh bien, oui, ma foi! Voilà comme va le monde!... Étrange chose que la destinée. C'est aujourd'hui le 25 juin. Il y a un an, jour pour jour, j'engloutissais dans un naufrage une fortune colossale, et j'étais jeté, seul, ruiné, presque nu, tout sanglant et à demi-mort sur l'une des îles de la Sonde, dans la mer australe. J'étais loin de m'attendre à célébrer cet anniversaire en ta compagnie, mon vieux Jolin.
(Thibeault entre avec un plateau sur lequel il y a quelques mets que Mme Saint-Vallier s'empresse de disposer sur la table, pendant qu'Auguste s'approche, et se met à manger.)
Mme SAINT-VALLIER—Vous avez eu bien des aventures, M. DesRivières?
AUGUSTE—Ah! madame, on ne passe pas vingt-deux ans de sa vie à parcourir les mers les plus inconnues, les pays les plus inexplorés, sans amasser un certain recueil de ce que vous appelez des aventures.
Mme SAINT-VALLIER—Vous avez même couru de grands dangers, probablement?
AUGUSTE—La mort est une coquette, madame; elle ne veut pas de ceux qui la cherchent. Et après tout ce qui m'est arrivé sur terre et sur mer, quand je me retrouve aujourd'hui soupant tranquillement sous le toit de mes ancêtres, je me demande si je n'ai pas été l'objet d'une protection toute particulière de la part de la providence.
BLANCHE, à part—Il a dit qu'il l'avait vu, qu'il était son ami... C'est sans doute un protecteur que le ciel m'envoie... O Adrien!...
AUGUSTE—Du reste, si la chose vous amuse, vous ne me trouverez pas chiche de mes histoires, Madame; soyez tranquille.
Mme SAINT-VALLIER—Vous êtes bien aimable il me tarde de vous entendre nous raconter tout cela. Mais il commence à se faire tard, et pour ne pas vous gêner plus longtemps, vous me permettrez de me retirer avec ma fille... n'est-ce pas?
AUGUSTE—Je suis votre serviteur, madame. (Il reconduit les dames, jusqu'à la porte, et revient se mettre à table.)
SCÈNE IV
AUGUSTE, JOLIN.
JOLIN, à part—Tenons-nous bien.
AUGUSTE—Eh bien, mon vieux Jolin, à nous deux maintenant! Veux-tu?
JOLIN—D'après ce que je vois, vous revenez vous établir dans le pays?
AUGUSTE—Oui!
JOLIN—Le retour de l'enfant prodigue.
AUGUSTE—L'enfant prodigue? Mais tu sais bien, vieux Jolin, que je n'ai pu comme lui dissiper mon héritage.
JOLIN—Sans doute, car vous n'aviez pu l'emporter.
AUGUSTE—Tu feins de ne pas me comprendre... Tu dois bien penser cependant que mon intention, en remettant les pieds ici, est de revendiquer le dépôt que je t'ai confié en partant. C'est l'héritage de mon père, et après tant de revers, je ne serai pas fâché d'en jouir en paix.
JOLIN—Mais, au moment de votre départ, vous m'avez cédé vos biens, par actes réguliers.
AUGUSTE—Ah! très bien; mais tu oublies que cette vente était purement fictive, maître Jolin; car tu m'avais signé toi-même à l'avance une déclaration qui l'annulait. Cette déclaration, cette contre-lettre, comme on appelle les actes de ce genre, te constituait seulement dépositaire de ma fortune; tu étais obligé de tout me restituer à ma première demande.
JOLIN—Mais... cette... contre-lettre... n'existe plus... sans doute...
AUGUSTE—Eh bien, quand cela serait, la perte de cet acte serait-elle une raison pour un ancien serviteur de ma famille de retenir ce qui m'appartient légitimement?
JOLIN, se levant brusquement—La contre-lettre est perdue! Ah! je le savais bien, moi; il ne faut jamais s'abandonner au désespoir!
AUGUSTE, se levant de table—Jolin, je ne veux pas croire encore aux soupçons que tes paroles tendraient à m'inspirer. Il m'en coûterait trop de te regarder comme un fripon.
JOLIN—Ah! ah! ah!... La bonne histoire, ce pauvre garçon revient tel qu'il est parti... ah! ah ah! C'est toujours le même écervelé que son père lui-même avait surnommé La Bourrasque. Ah! oui, La Bourrasque; pas de tête! pas de tête! Il vient réclamer cette fortune sans laquelle je ne pourrais plus vivre, et il n'a pas le précieux papier pour m'obliger à cette restitution. Il l'a perdu, le pauvre enfant... le pauvre niais... le pauvre fou!... Il l'a perdu... ah! ah! ah! il l'a perdu!
AUGUSTE—Comme tu vas vite en besogne, vieux Jolin! T'ai-je dit que cet acte était perdu? Est-il si difficile de conserver une feuille de papier?
JOLIN—Hein! c'était donc une épreuve?
AUGUSTE—Peut-être. Dans tous les cas, cette épreuve ne t'a pas été favorable; aussi je me montrerai sévère envers un déloyal fondé de pouvoir; tu peux t'y attendre.
JOLIN—Non, non, c'est impossible, ce papier n'a pu échapper à la destruction, à tous les naufrages dont vous parliez tout à l'heure. Vous avez imaginé quelque ruse pour me tromper. Mais j'ai l'œil ouvert...
AUGUSTE—Jolin! Tu sens que l'âge a modifié mon tempérament; car tu sais bien qu'autrefois, vieux coquin, je n'aurais pas souffert ces insolences sans te rompre les os... Mais causons tranquillement. Me croyais-tu assez imprudent, malgré ma légèreté, pour ne pas laisser cette contre-lettre au Canada?
JOLIN—Ce n'est pas probable, car j'ai pris les informations les plus minutieuses...
AUGUSTE—Dans mon intérêt, sans doute, vertueux Jolin. Eh bien, tiens, écoute; je vais te révéler certaines circonstances que tu me parais ignorer. En quittant Québec, après la mort de mon beau-frère, pour aller prendre part aux malheureuses échauffourées de 1838, je devais assurer le sort de celle qui m'avait tout sacrifié. Le jour donc où je conclus avec toi cette vente simulée de mes propriétés, je signai secrètement chez un autre notaire, un nouvel acte par lequel j'abandonnais à Berthe de Blavière, le revenu de tous les biens dont tu étais le dépositaire. A cette pièce je joignis la contre-lettre avec un testament. Je mis le tout sous cachet, et je le remis au notaire Dumont, en le chargeant de les faire parvenir à Berthe.
JOLIN—Ils ne lui sont pas parvenus, car personne n'a jamais rien réclamé de moi en vertu de ces papiers.
AUGUSTE—Je le sais, et c'est ce qui me fait croire, comme on me l'a assuré, que la malheureuse enfant, ne pouvant survivre à son chagrin, est allée mourir obscurément quelque part aux États-Unis.
JOLIN—Ainsi donc ces papiers sont restés entre les mains de Dumont? Il n'a pourtant jamais voulu convenir qu'il eût un dépôt venant de vous.
AUGUSTE—C'était son devoir de notaire.
JOLIN—Mais Dumont est mort, et son successeur...
AUGUSTE—A quoi bon ces explications? Les papiers existent, cela doit te suffire. Ils te seront montrés quand il sera temps.
JOLIN—Mais... mais... on vous les a donc rendus?
AUGUSTE—Pouvait-on refuser de me les restituer?
JOLIN—Mais alors, vous les avez sur vous, vous pouvez...
AUGUSTE—Curieux! mais en voilà assez pour ce soir. J'éprouve le besoin de prendre un peu de repos... Fais tes réflexions, Jolin; on dit que la nuit porte conseil. Emploie-la bien, caro mio; agis loyalement avec moi, et je ne te chicanerai pas trop sur tes comptes. A tort ou à raison, tu es riche, très riche, je le sais; même en me restituant ce qui m'est dû, tu pourrais vivre dans l'opulence... Crois-moi donc; la loyauté et la bonne foi te serviront mieux que la ruse ou la violence.
JOLIN—Certainement, mon cher monsieur Auguste, nous nous entendrons aisément... Seulement si vous pouviez me laisser voir cette contre-lettre.
AUGUSTE—Tu la verras, mais pas ce soir; le sommeil me gagne; dans quelle chambre as-tu fait préparer mon lit?
JOLIN—Dans la chambre jaune; Thibeault va vous y conduire. (Il sonne et Thibeault entre avec un bougeoir qu'il remet à Auguste.)
AUGUSTE—La chambre jaune! elle est bien triste et bien solitaire. C'est là que mourut ma vieille gouvernante, il y a près de quarante ans... Enfin, soit, je ne crains rien ni des vivants ni des morts... Bonsoir, Jolin; Dieu te donne des idées de paix!
(Tout en parlant il s'empare furtivement d'un couteau de table, dont il examine la pointe, et sort.)
SCÈNE V
JOLIN, THIBEAULT.
JOLIN, seul—Allons, je l'aurai échappé belle! Heureusement que La Bourrasque est toujours La Bourrasque... Il a la contre-lettre dans sa poche, je l'ai deviné. Avant deux heures je me moquerai de ses menaces. Thibeault, où est Bertrand?
THIBEAULT—Y a un bout de temps qu'il doit être dans le parc, comme tous, les soirs, à attendre vos ordres.
JOLIN—Dis-lui que j'ai affaire à lui. (Pantomime.) Tu comprends?
THIBEAULT—C'est pas difficile.
JOLIN—Dépêche-toi.
THIBEAULT—Ça y est. (Il sort.)
SCÈNE VI
JOLIN, seul.
JOLIN—Jolin, voici le moment de mettre la dernière main à ta fortune... ou de perdre tout ce que tu possèdes. Question de vie ou de mort, Jolin! Oui, il faut lui enlever ce maudit papier, il le faut... à tout prix!... Ah! ma fortune! Il veut m'arracher ma fortune... mon bien, mon argent, ma vie!... Tout ce que j'ai passé la première partie de mon existence à désirer, et dont je n'ai pu profiter encore dans la seconde! Cette fortune pour laquelle je risque tous les jours la prison et l'échafaud... Ah! nous allons voir!... Non, monsieur Auguste DesRivières, vous ne m'arracherez pas ainsi le cœur. Auriez-vous tous les démons de l'enfer à votre service, vous ne réussirez pas. Plutôt vous étrangler de mes propres mains... Oui, oui, un meurtre, s'il le faut... la potence plutôt que la ruine... Oh! que je sois damné, mais que je sois riche!... riche!... riche!...
(La toile tombe.)
ACTE III
QUATRIÈME TABLEAU
LES BRIGANDS
(Le théâtre représente l'intérieur d'un parc. Au fond, un mur qu'au lever du rideau, Adrien est en train d'escalader. Il fait nuit.)
SCÈNE I
ADRIEN, seul.
ADRIEN, dont on ne voit que la tête—On n'a pas l'habitude de veiller si tard au Domaine. Il faut que ce singulier personnage soit un homme d'importance aux yeux de Jolin... Se souviendra-t-il de moi?... cherchera-t-il à protéger Blanche?... Mais qu'importe après tout? Maintenant je suis décidé à agir seul... Agissons donc! (Il passe une jambe sur le mur.) Que vais-je faire? Ce voyageur n'avait-il pas raison de m'engager à prendre garde aux démarches imprudentes? Mon projet ne pourrait-il pas avoir pour résultat de compromettre Blanche sans utilité? Que gagnerai-je à me trouver seul, la nuit, dans ce jardin solitaire?... Ah bah! qui peut répondre du hasard? La pauvre enfant dort peu sans doute. Si elle avait l'heureuse pensée de se mettre à sa fenêtre pour respirer l'air frais de la nuit! Je pourrais me montrer à elle, lui adresser quelques mots à voix basse... Dans le cas contraire, je grimperai dans les peupliers jusqu'à sa fenêtre, et je déposerai ma lettre dans les pots de fleurs qu'elle arrose chaque matin... oui; d'ailleurs je serai plus près de ma chère, Blanche, je respirerai l'air qu'elle respire... Oui, oui, Dieu m'aidera! (Il entend du bruit; il retire sa jambe, et ne laisse que sa tête dépasser le mur.) Quelqu'un!... silence!
SCÈNE II
BERTRAND, THIBEAULT.
BERTRAND, entrant avec Thibeault—Cré nom d'un nom! j'aime pas ça, moi, qu'on me laisse là, planté comme un pieu, pendant des deux ou trois heures de la nuit, quand y a des bons coups à faire partout.
THIBEAULT—Vous avez pas besoin de vous plaindre, ça arrive toujours pas si souvent.
BERTRAND—Une fois c'est de reste.
THIBEAULT—Je voudrais ben vous voir rebeller... Quoi c'que vous pourriez faire avec vot' gang sans lui?
BERTRAND—Enfin de quoi s'agit-il?
THIBEAULT—Il va vous le dire lui-même. Y a un grand jack qu'est arrivé à soir qui y a pas fait plaisir.
BERTRAND—Ah! y s'agit de... (Pantomime.)
THIBEAULT—J'cré qu'oui.
BERTRAND—Un de ses anciens amis, je gagerais.
THIBEAULT—Ça m'en a tout l'air.
BERTRAND—C'est comme ça; les meilleurs amis finissent toujours par en venir au couteau. Moi, j'avais un camarade d'école que j'aimais comme mes yeux. Un jour, à propos de rien, y m'plante son canif dans les côtes et se sauve. Six mois après, j'lui envoya dans la tête une balle qu'il vit pas venir. C'est de valeur, parce qu'on était comme les deux doigt de la main.