LA SAVE
LE DANUBE ET LE BALKAN
VOYAGE CHEZ LES SLOVÈNES
LES CROATES, LES SERBES ET LES BULGARES
Par M. L. LEGER
PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10
1884
Tous droits réservés
L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l’étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en décembre 1883.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR :
- Chants héroïques et Chansons populaires des Slaves de Bohême. — Un vol. in-18. Librairie internationale, 1866.
- La Bohême historique. — Un vol. in-8o. Librairie Internationale, 1867.
- Cyrille et Méthode. — Étude historique sur la conversion des Slaves au christianisme. — Un vol. in-8o. Librairie Franck, 1868.
- Le Monde slave. — Un vol. in-12. Librairie Didier, 1873.
- Études slaves. — Un vol. in-12. Librairie Ernest Leroux, 1875.
- Nouvelles Études slaves. — Un vol. in-12. Même librairie, 1880.
- Itinéraires de l’Asie centrale. — Un vol. in-8o. Même librairie, 1878.
- Contes slaves. — Un vol. in-18. Même librairie, 1882.
- Esquisse sommaire de la mythologie slave. — In-8o. Même librairie, 1882.
- Chrestomathie russe. — In-8o. Même librairie, 1877.
- Grammaire russe. — Un vol. in-8o. Librairie Maisonneuve, 1878.
- Histoire de l’Autriche-Hongrie. — Un vol. in-12. Librairie Hachette, 1879.
- La Russie et l’Exposition de 1878. — Un vol. in-12. Librairie Delagrave, 1878.
- Les Prussiens en Alsace-Lorraine. — Un vol. in-12. Librairie Plon, 1876.
Pour paraître prochainement :
- La Chronique de Nestor, traduite sur le texte slavon-russe, avec une introduction et un Index critique. — Leroux, éditeur.
PARIS. TYPOGRAPHIE F. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
AVANT-PROPOS
Ce volume résume les impressions d’un voyage que j’ai fait pendant l’été de l’année 1882 chez les Slaves méridionaux. J’ai visité tour à tour les quatre peuples dont l’ensemble constitue la Iougo-Slavie, les Slovènes, les Croates, les Serbes et les Bulgares. Je connaissais déjà les Croates et les Serbes[1]. Les Slovènes et les Bulgares étaient nouveaux pour moi ; mais je n’arrivais pas chez eux en touriste novice ; j’avais une longue pratique de leur langue et de leur littérature ; leur histoire ancienne ou récente m’était familière.
[1] Par un voyage fait en 1867. Voir dans mon volume le Monde slave (Paris, Didier, 1872) les chapitres qui leur sont consacrés.
Publiées d’abord dans des Revues, les études qu’on va lire ont été, dès leur apparition, traduites, résumées ou commentées dans les journaux des peuples qu’elles racontent. J’ai profité des observations qui m’ont paru justes ; j’ai maintenu mon opinion lorsque j’ai eu conscience d’avoir raison. Les sympathies que je professe pour les Slaves m’imposent avant tout le devoir de leur dire la vérité. C’est en ami que je suis allé les visiter, c’est en ami dévoué, mais sincère, que je veux parler d’eux. Le tableau que j’ai tracé au retour de mon voyage a été, dans certains détails, modifié par les incidents qui se sont produits récemment en Croatie, en Serbie et en Bulgarie. Je n’ai pas cru devoir tenir compte de ces incidents ; l’histoire se fait tous les jours ; mais l’observateur doit savoir fixer à un certain moment ses impressions et ses jugements, sans s’inquiéter des événements qui continuent à se dérouler autour de lui.
Quelques épreuves que doivent traverser encore les Slaves méridionaux, j’ai une ferme confiance dans leur avenir, et je serais heureux si ce volume écrit avec bonne foi pouvait intéresser à leurs destinées quelques-uns de mes compatriotes.
Louis Leger.
Paris, janvier 1884.
LA SAVE
LE DANUBE ET LE BALKAN
CHAPITRE PREMIER
LAYBACH ET LE PEUPLE SLOVÈNE.
Les Slovènes. — Noms slaves et allemands. — Lublania. — Laybach. — Les langues ; la presse. — Les sociétés littéraires.
Parmi les peuples slaves de la monarchie austro-hongroise, les Slovènes sont peut-être les plus ignorés. Ils ne s’imposent à l’attention ni par leur nombre, ni par les souvenirs éclatants de l’histoire, ni par le rôle bruyant qu’ils ont joué dans les débats parlementaires ou dans les révolutions. Ils existent cependant et ils ont même la vie fort dure. Ils sont au nombre d’environ treize cent mille ; ils atteignent l’Adriatique en Istrie ; ils débordent dans la préfecture d’Udine sur le royaume d’Italie ; ils poussent des pointes dans trois comitats hongrois ; ils habitent la Carniole, la Carinthie et la Styrie méridionale, les comtés de Goriça et de Gradisca, une partie de l’Istrie, et ils isolent complétement les Allemands de l’Adriatique. S’ils ne jouent pas dans l’État autrichien un rôle proportionné à leur nombre, à leur ténacité, à leurs solides vertus, cela tient à ce qu’ils sont dispersés entre cinq ou six groupes historiques, où ils se trouvent mêlés à des éléments rivaux ou hostiles, les Allemands ou les Italiens. Leurs efforts se trouvent ainsi dispersés ; ils ne peuvent se rencontrer que sur deux terrains : le parlement de Vienne, où leurs députés forment un groupe solidaire ; le développement de la littérature nationale, qui franchit sans obstacle les limites provinciales. Moins heureux que leurs voisins, les Croates, ils n’ont pas comme eux un royaume, une diète centrale, un gouvernement national. Il y a bien un royaume d’Illyrie dont le nom figure encore dans les protocoles autrichiens, mais ce royaume est une pure fiction de chancellerie.
Réduits à leurs propres forces, les Slovènes seraient évidemment bien faibles ; mais ils puisent chaque jour une énergie nouvelle dans le sentiment de leur solidarité avec la race slave, dans les relations qu’ils entretiennent avec leurs voisins, les Croates et même les Serbes. Dans l’évolution fédéraliste que l’État autrichien accomplit en ce moment, ils commencent à jouer un rôle sérieux, et si cet État, — comme on l’a plus d’une fois supposé, — venait à se dissoudre, ils ont dès maintenant assez d’énergie morale pour résister aux tentatives d’assimilation de l’élément germanique.
C’est en Carniole que les Slovènes sont le moins mêlés aux étrangers. C’est à Laybach, la capitale de cette province, que se concentre la plus grande partie de leur vie morale et littéraire. Pressé par le temps, je n’ai pu, comme je l’aurais désiré, parcourir l’ensemble des pays slovènes. J’ai pris Laybach pour quartier général, et j’y ai recueilli quelques observations intéressantes.
Il ne faut pas dédaigner en voyage les chemins de traverse. Je suis arrivé à Laybach non point par la grande ligne du Semmering, qui va de Vienne à Venise, mais par les routes moins banales du Brenner et du Pusterthal. Cet itinéraire m’a conduit à Villach, sur les limites mêmes des pays slovènes ; on parle encore allemand ici, mais déjà les noms slaves commencent à faire leur apparition. Il fut un temps où le Pusterthal lui-même était habité par des Slaves aujourd’hui disparus. Il n’est pas facile d’établir aujourd’hui si Villach vient du latin villa, comme nos villes alsaciennes en viller, ou du slave Bielak (la ville blanche), nom qu’il porte encore aujourd’hui chez les Slovènes.
Après la station de Tarvis, nous entrons en plein pays slovène. La compagnie du chemin de fer applique loyalement sur sa ligne le principe de la Gleichberechtigung[2], qui a donné matière à tant de discussions. Désormais les stations portent une double dénomination, l’une allemande, l’autre slovène. La première n’est le plus souvent que la traduction ou la déformation de la seconde. Ainsi Jauerbourg représente le mot slave Javornik, le village des platanes ; Lees égale Lesce, la forêt ; Feistritz est le slave Bystriça qui désigne une eau vive. La voie entre dans une riche et fertile vallée dominée à gauche par la masse imposante des monts Karavanke, dont certaines cimes dépassent deux mille mètres d’altitude ; à droite, par le pic majestueux du Triglav, que nos géographes appellent Terglou. Le Triglav, la montagne aux trois têtes (tri : trois ; glava : tête), est l’une des cimes les moins visitées des alpinistes. De son sommet on découvre, dit-on, l’Adriatique et même Venise. Mais l’ascension en est dangereuse. D’autre part, les guides ne parlant d’autre langue que le slovène, les étrangers n’osent guère s’aventurer en ces pays perdus où l’idiome germanique a peu pénétré. Dans des replis isolés se cachent de délicieuses stations d’été encore ignorées de la plupart des touristes. La plupart des hauteurs abordables sont couronnées de petites églises ou de chapelles qui tantôt se dressent fièrement sur la roche nue, tantôt se dissimulent dans une verdure luxuriante. Nous sommes ici chez une nation très-catholique. Essentiellement agricole, comme le sont presque tous les Slaves, le peuple slovène est, comme ses congénères, peu commerçant. Il ignore encore l’art d’exploiter le voyageur, ou même d’en vivre honnêtement. Tout au plus rencontre-t-on pendant une halte de cinq minutes une paysanne disposée à trafiquer d’un verre d’eau. Proviant mitnehmen, emportez des vivres, dit avec raison le bon et prudent Bædeker, toujours prêt à veiller au confort de son voyageur.
[2] Égalité de droits non pas seulement, comme chez nous, entre les citoyens, mais entre les différentes nationalités.
La ligne suit la vallée de la Save, cette rivière essentiellement slave, qui arrose tour à tour les Slovènes, les Croates et les Serbes. Cependant ce n’est pas sur la Save qu’est située la ville de Laybach, mais bien sur son affluent, la Lublaniça, un cours d’eau pacifique, qui donne son nom à la ville, Lublania. Les Allemands l’ont modifié de manière à lui prêter une terminaison germanique. Mais ici encore cette terminaison n’est qu’un trompe-l’œil. Les Italiens ont mieux respecté la forme originale qu’ils transcrivent Glubiana. Je demande pardon d’insister sur ces détails. Ils ont leur importance. Depuis le début de ce siècle-ci, la cartographie de l’Europe centrale a été complétement embrouillée par les géographes allemands, qui ont mis partout des noms germaniques. Il faut un véritable effort pour rétablir la réalité des choses[3].
[3] Sur cette question des noms, plus importante qu’elle n’en a l’air, je me permets de renvoyer aux considérations que j’ai présentées dans mon Histoire d’Autriche, p. 610, 611. M. Élisée Reclus est le premier géographe français qui se soit occupé de rétablir les noms propres sous leur forme réelle. M. le commandant Niox a suivi son exemple dans son excellente carte de l’Allemagne et de l’Europe centrale (Paris, Dumaine, 1882).
Le touriste en quête de pittoresque peut se contenter d’un court séjour à Lublania. La ville est construite au milieu de la plaine fertile qu’entourent les masses du Triglav et des Karavanke. Elle est dominée par une colline à pic, surmontée d’un château sans caractère qui sert aujourd’hui de prison. Elle ne possède aucun monument vraiment remarquable ; les églises en style jésuite, ruisselantes de dorures, sont d’un fort mauvais goût. L’hôtel de ville et quelques palais aristocratiques sont d’une architecture rococo lourde et disgracieuse. Le plus joli endroit de la ville, c’est la place du Congrès (Kongresni terg), ainsi nommée en souvenir de la réunion réactionnaire de 1823. Cet événement est le plus intéressant dont Laybach ait été le théâtre ; elle n’a pour ainsi dire point d’histoire, encore qu’elle prétende avoir remplacé l’ancienne Hémona, construite au temps jadis par les Argonautes. La place est plantée de beaux ombrages et ornée d’un buste de Radetzky, le fameux général qui fut jadis si populaire en Autriche. En dehors de la ville, de vertes allées de marronniers conduisent à un parc charmant, une espèce de petite Suisse, toute verdoyante, qui est l’abri favori des bons bourgeois pendant l’été. Tout cela est calme, frais, riant, et, comme on dit en allemand d’un mot intraduisible, gemüthlich. Laybach, entrevue au passage, a l’air d’une ville de rentiers. La vie morale du pays ne se révèle qu’à un observateur attentif. Je parlerai tout à l’heure des documents précieux que renferme sa bibliothèque. Les archéologues feront bien de ne pas négliger le musée ; il possède une admirable collection d’antiquités lacustres et romaines, notamment une statue en bronze doré, l’une des plus rares en ce genre. Le conservateur actuel, M. Dezman, l’entretient avec un zèle des plus louables et en fait les honneurs avec une exquise courtoisie.
Ce qui m’intéresse ici, c’est l’étude de la vie politique et intellectuelle du peuple slovène, c’est la recherche des souvenirs qu’a laissés dans ce peuple la domination napoléonienne. J’ai pour me guider dans cette double étude des ciceroni aimables et intelligents ; un avocat, M. Zarnik ; un professeur au gymnase, M. Pletersnik ; un député au parlement de Vienne, M. le docteur Vosniak ; le joupan ou maire de la ville, un patriote très-slave malgré son origine italienne, M. Graselli ; le rédacteur de la Nation slovène, M. Zeleznikar. Si vous avez jamais cru que la Carniole était un pays allemand, remarquez en passant, je vous prie, combien tous ces noms sont peu germaniques.
Au moment de mon arrivée, la bonne ville de Laybach était dans la joie ; les dernières élections municipales avaient enfin donné la majorité aux Slovènes. Le maire, l’adjoint, étaient Slovènes, les délibérations du conseil étaient enfin tenues et rédigées en langue nationale, quitte, bien entendu, à laisser aux membres de la minorité allemande le droit de s’exprimer en leur idiome ; les plaques des rues et des places publiques étaient encore rédigées dans les deux langues ; mais on se proposait bien, à la première occasion, de les remplacer par des plaques en pur slovène, afin d’attester à tout venant que la nationalité dominante avait enfin reconquis sa ville. Les Slovènes, ainsi que je l’ai fait remarquer plus haut, étaient représentés à Vienne par quatorze députés qui s’efforçaient, d’accord avec les Tchèques, les Dalmates et les Polonais, de faire prévaloir cette justice entre toutes les nationalités, qui devrait être la base même de l’État autrichien. (Justitia erga omnes nationes est fundamentum Austriæ.) Ils n’y sont pas encore complétement arrivés.
En Carniole, par exemple, dans les tribunaux, l’allemand a encore la prétention de se substituer à l’idiome indigène, même quand il n’est compris par aucune des deux parties. J’ai assisté à Laybach à une audience de justice de paix ; les débats avaient lieu en langue slovène, mais les protocoles étaient rédigés en allemand. Malgré les instructions formelles du ministre de la justice, certains tribunaux où les Allemands sont en majorité persistent à repousser les requêtes qui leur sont adressées en slovène. Une fois qu’on a pris des habitudes de domination, il est à la fois dur et difficile d’y renoncer. Ces abus se commettent en violation d’une des lois organiques de l’empire : « Tous les peuples de l’État autrichien sont sur le pied d’égalité, et chaque peuple en particulier a droit à ce que l’inviolabilité de sa nationalité et de son idiome soit garantie. L’égalité de tous les idiomes usités dans l’empire pour les écoles, l’administration et la vie publique est reconnue par l’État. » (Article 19 de la loi organique du 21 décembre 1867.) Ce qu’il y a de curieux, c’est que cette loi est précisément contre-signée par M. le comte Taaffe, qui est aujourd’hui le chef conciliant et libéral du cabinet cisleithan. Mais pour obliger tous les Allemands à respecter une loi d’équité, M. Taaffe serait obligé de recourir à des mesures de rigueur. Les Allemands crieraient à l’oppression, invoqueraient le secours de leurs frères de l’empire. Force est donc de prendre patience et de faire semblant de fermer les yeux. En attendant, des haines accumulées fermentent au cœur des Slaves, et il ne faudra pas s’étonner si on les voit un jour éclater.
Le même article 19 dit dans son dernier paragraphe : « Dans les pays où il existe différentes nationalités, les établissements publics d’éducation doivent être organisés de manière que, sans être contraints d’apprendre une seconde langue du pays, chaque nationalité ait dans sa propre langue tous les moyens nécessaires d’instruction. » Cette disposition est appliquée en Carniole d’une façon plus libérale que les précédentes. Dans les écoles primaires et les gymnases, l’enseignement se donne en slovène ; l’allemand y joue d’ailleurs un rôle, et cela dans l’intérêt même des élèves.
L’instruction publique, l’administration, les tribunaux, dépendent du gouvernement central et portent naturellement une empreinte plus ou moins profonde de germanisme. En revanche, la presse est indépendante ; c’est la manifestation sociale qui permet de juger le mieux la vigueur d’une nationalité. En Italie, par exemple, vous trouvez de nombreux dialectes, mais une langue unique. Sauf quelques feuilles populaires, les journaux de Venise ou de Naples sont imprimés dans le même idiome que ceux de Florence ou de Turin. En Autriche, au contraire, chaque groupe ethnographique atteste son existence par une presse nationale. A Laybach, par exemple, le gouvernement entretient un journal officiel en allemand, la Laybacher Zeitung ; mais tous les journaux indépendants sont en slovène ; il n’y aurait point d’abonnés pour les feuilles allemandes. La plus importante du pays est un journal quotidien, le Slovenski Narod (la Nation slovène). Il tire à mille exemplaires et fait ses frais, grâce à des annonces assez abondantes. Une revue populaire, Novice, fondée il y a bientôt quarante ans, par le célèbre patriote Bleiveis, est écrite surtout en vue des gens du peuple et des paysans. Une revue littéraire, Zvon (la Cloche), fort agréablement rédigée, tire à huit cents exemplaires. On compte, en somme, à Laybach, une dizaine de journaux slovènes, dont un humoristique. Il en paraît une dizaine d’autres dans les provinces de même langue, depuis Trieste jusqu’à Klagenfurt (Celovec).
Le théâtre est encore fréquenté l’hiver par des troupes dramatiques allemandes ; mais on commence à y donner des représentations en slovène. Il se publie depuis quelques années une bibliothèque dramatique qui compte déjà une cinquantaine de volumes. Le principal éditeur littéraire, c’est la société appelée Matiça slovenska[4]. Elle a été fondée en 1864, sur le modèle des institutions de ce genre qui existaient déjà à Novi Sad (Hongrie) pour les Serbes, à Agram pour les Croates, à Prague pour les Tchèques. Ce sont tout simplement des associations composées d’un certain nombre de membres qui s’engagent à payer annuellement une somme déterminée et qui reçoivent en échange de leur souscription un certain nombre de volumes. La Matiça slovène compte aujourd’hui plus de quinze cents membres ; mais comme elle vend également ses publications aux non-souscripteurs, elles atteignent un tirage d’environ deux mille exemplaires. Depuis 1867, la Matiça publie un annuaire intéressant qui renferme des travaux de science vulgarisée, d’histoire et d’imagination. Elle y a joint des publications indépendantes, des manuels à l’usage des écoliers, des grammaires des idiomes slaves, etc. A côté de la Matiça existe une institution d’un caractère plus populaire, l’association de Saint-Hermagoras (Druzba svetoga Mohora), qui a son siége à Klagenfurt. Moyennant une contribution annuelle d’un florin (deux francs au cours actuel), elle distribue à ses membres six volumes par an, dont deux de piété, quatre de science vulgarisée ou d’imagination. Elle compte aujourd’hui plus de vingt-cinq mille sociétaires. Enfin la Matiça musicale s’occupe surtout de répandre la musique populaire. Une étude détaillée des principaux représentants de la littérature slovène sortirait du cadre de cette esquisse. Elle a produit notamment des poëtes fort distingués, et dont les œuvres mériteraient un examen particulier.
[4] Matiça, mère des abeilles.
Ce qui caractérise le peuple slovène, c’est son profond attachement au catholicisme. Parmi les livres traduits, le plus grand nombre appartient à cette littérature mystique qui fleurit en France, en Belgique et dans l’Allemagne méridionale. Il n’y a guère que quinze mille Slovènes qui appartiennent à la religion réformée. La Slovénie a été cependant au seizième siècle l’un des pays slaves où la Réforme fut le mieux accueillie. Il y eut alors toute une littérature religieuse protestante dont les publications, imprimées tour à tour à Urach (Wurtemberg), à Tubingue, à Laybach, à Wittenberg, sont de véritables chefs-d’œuvre typographiques. La bibliothèque publique de Laybach en possède une collection à peu près complète. Elle possède aussi les livres et les manuscrits du grand slaviste Kopitar, qui était d’origine slovène, comme son illustre compatriote M. Miklosich.
CHAPITRE II
La domination française en Illyrie. — Un mot de l’empereur François Ier. — Le poëte Vodnik. — Nodier et le Télégraphe illyrien. — Sympathies pour la France. — Les Slovènes et les Croates.
Laybach a été sous la domination française (1809-1813) la capitale des provinces illyriennes qui comprenaient une partie de la Carinthie, la Carniole, l’Istrie, Goriça, la Croatie civile et militaire, la Dalmatie. Sauf dans la Dalmatie, conquise depuis le traité de Presbourg, le régime français n’a duré que quatre ans dans ces contrées. J’ai été étonné des bons souvenirs qu’il y a laissés ; les historiens slaves que j’ai consultés sur cette période sont unanimes à constater les services que l’administration française rendit à ces pays si longtemps écrasés par l’oppression allemande et par les priviléges féodaux. Sans doute on regrettait bien que les Français ne fussent pas assez dévots et n’eussent pas pour le clergé la considération à laquelle il croyait pouvoir prétendre ; mais on admirait l’ordre qu’ils avaient introduit dans le pays, la justice et les impôts égaux pour tous, les grands travaux publics entrepris avec énergie, achevés avec rapidité. Notre langue était apprise avec enthousiasme par une jeunesse réfractaire au rude idiome germanique. « Les Français n’ont régné que quatre ans chez nous, écrit M. Trdina dans son histoire du peuple slovène ; il n’y avait personne à Laybach qui ne sût parler leur langue. S’ils étaient restés trente ans chez nous, les Slovènes seraient sans doute devenus Français[5]. » Encore aujourd’hui, le paysan se souvient du gendarme français ; l’impôt qui remplaça pour lui toutes les redevances féodales a gardé un nom français : Placzati franke, payer des francs. Curieuse réminiscence dans un pays où la monnaie officielle est, comme on sait, le florin.
[5] Je retrouve des témoignages analogues dans deux ouvrages croates : l’Histoire de Croatie, par M. le professeur Smiciklas, Agram, 1819 ; l’Histoire de la ville de Karlovac (Karlstadt), par M. Lopasic, Agram, 1879.
Mes hôtes de Laybach me montraient avec une sympathie presque reconnaissante les magnifiques allées de marronniers et de sycomores dont leur ville est entourée, et ils se plaisaient à me faire remarquer qu’elles avaient été plantées par les soldats de Marmont, qui fut ici gouverneur général. Ils me citaient à ce propos une plaisante anecdote. Quand, après le départ des troupes napoléoniennes, l’empereur François Ier vint visiter les provinces d’Illyrie, il s’étonna de l’état florissant où il retrouvait un pays si longtemps occupé par l’ennemi.
— Qui a construit ce pont ? demandait l’Empereur à son guide.
— Sire, ce sont les Français.
— Qui a planté ces arbres ?
— Sire, ce sont les Français.
— Qui a fait empierrer cette route ?
— Les Français.
— En vérité, dit l’Empereur en souriant, c’est dommage qu’ils ne soient pas restés plus longtemps.
Il existe dans la littérature slovène un remarquable document qui atteste quel enthousiasme avait su inspirer Napoléon. C’est l’ode du poëte Vodnik sur l’Illyrie ressuscitée, ode qui fut publiée en 1813 dans le journal officiel de la domination française, le Télégraphe illyrien :
« Napoléon a dit : Réveille-toi, Illyrie ! Elle s’éveille, elle soupire : Qui me rappelle à la lumière ? O grand héros, est-ce toi qui me réveilles ? Tu me donnes ta main puissante, tu me relèves. Notre race sera glorifiée, j’ose l’espérer. Un miracle se prépare, je le prédis. Chez les Slovènes pénètre Napoléon. Une génération nouvelle s’élance de la terre. Appuyé d’une main sur la Gaule, je donne l’autre à la Grèce pour la sauver. A la tête de la Grèce est Corinthe, au centre de l’Europe est l’Illyrie. On appelait Corinthe l’œil de la Grèce, l’Illyrie sera le joyau du monde ! »
J’ai trouvé à la bibliothèque de Laybach la collection aujourd’hui rarissime[6] de ce Télégraphe illyrien qui a eu l’honneur d’avoir Charles Nodier pour rédacteur. Ce journal, rédigé tour à tour en français et en italien, parut alternativement à Trieste et à Laybach. C’est un document des plus précieux pour l’histoire de la politique napoléonienne. Le nom de Nodier n’y apparaît guère qu’en 1812 ; un certain nombre de feuilletons anonymes peuvent certainement lui être attribués. Ainsi Nodier s’occupe avec un vif intérêt de la poésie populaire des Slaves et exprime le désir de la voir recueillie par des collectionneurs compétents. C’est dans ces études qu’il a évidemment puisé l’inspiration de quelques-unes de ses œuvres les plus originales : Jean Sbogar, Smarra. J’ai parcouru les quatre années du Télégraphe dans cette même bibliothèque dont Nodier avait été autrefois le conservateur, et où il a sans doute travaillé plus d’une fois. La brièveté de mon séjour à Laybach ne m’a malheureusement pas permis de dépouiller cette collection comme je l’aurais voulu. J’ai noté au passage dans le dernier numéro publié à Trieste, en septembre 1813, une proclamation de Fouché, alors gouverneur général : « Je ne vois pas d’autre danger pour l’Illyrie, — écrivait le duc d’Otrante, — que dans la pusillanimité et l’imbécile disposition où l’on est de croire à toutes les fables qu’on répand sur les prétendues forces de l’ennemi. Jusqu’à présent, il n’a pas paru sur notre territoire six cents soldats ! » Un mois après cette fanfaronnade, l’Illyrie napoléonienne avait cessé d’exister. Deux ans plus tard, Fouché était ministre de Louis XVIII. En 1820, il mourait exilé dans cette même ville de Trieste où il avait représenté l’Empereur en qualité de gouverneur général.
[6] Elle manque à Paris à la Bibliothèque nationale.
A côté de la collection du Télégraphe, la bibliothèque en renferme une qui n’est pas moins curieuse, c’est celle des Novice, journal populaire rédigé par Vodnik depuis 1797, le premier organe publié chez les Slaves du sud en langue nationale. L’hôtel de ville contient dans ses archives un grand nombre de documents qu’il serait certainement curieux d’examiner. Dans la salle du conseil, j’ai noté un détail qui surprendrait singulièrement le touriste ignorant de l’histoire locale. Les noms des bourgmestres sont inscrits dans des cartouches qui courent tout autour de la muraille. A l’année 1813, on lit celui de M. Codelli, maire. Ce mot français détonne comme une fanfare dans cette salle pacifique où les délibérations municipales avaient lieu naguère en allemand et se tiennent aujourd’hui en slave.
Du reste, les sympathies des Slovènes pour la France paraissent avoir survécu aux circonstances éphémères qui avaient mis en rapport le petit peuple et la « grande nation ». J’ai eu occasion de le constater dans une réunion moitié publique, moitié intime, organisée à la Société de lecture (Citavnica) par quelques patriotes, la veille de mon départ. Dans cette fête de famille dont mon humble personne était le prétexte, mais dont je tiens à reporter tout l’honneur à mon pays, des toasts chaleureux furent portés non-seulement au voyageur — rara avis — qui pouvait les comprendre et répondre dans la langue du pays, mais aussi à la France, à la ville de Paris, à l’amitié des peuples latins et slaves, menacés tous les deux par un ennemi commun.
Dans une improvisation vraiment éloquente, M. Vosniak, député au parlement de Vienne, se fit l’interprète des sympathies que sa race entretient pour la nôtre, et des antipathies qu’elle ressent pour la race germanique. « Comparons, disait-il, l’histoire des Allemands, des Slaves et des Français. Nous n’avons vu jusqu’ici l’Allemagne faire la guerre que pour satisfaire les intérêts les plus égoïstes. L’Allemand ne se contente pas de vouloir vivre libre chez lui ; il prétend aussi s’établir chez les autres ; il revendique notre sol ; il veut nous imposer sa langue et ses mœurs. Quand a-t-on vu les Allemands faire la guerre pour une idée, délivrer un peuple asservi sans rien lui demander, comme la France qui naguère affranchissait l’Italie, comme la Russie qui vient d’arracher nos frères bulgares au joug musulman ? »
Cette réunion cordiale avait lieu le 13 juillet 1882, le jour même où la municipalité de Paris réunissait dans un banquet les représentants des grandes villes de l’Europe. Le maire de Laybach, rappelant cette circonstance, buvait à la ville de Paris, aux glorieux souvenirs qu’éveille l’anniversaire de la prise de la Bastille, à ceux qu’a laissés dans ces contrées la domination française, qui, bien qu’imposée par un tyran, apportait avec elle tous les bienfaits de notre révolution. Je regrette de ne pouvoir reproduire en entier toutes les chaleureuses et cordiales paroles échangées dans cette soirée, qui restera l’un des meilleurs souvenirs de ma vie. Un concert vocal improvisé par une société d’artistes distingués me permit d’apprécier tout le charme et toute la délicatesse des chansons slovènes. Ces mélodies, tour à tour mélancoliques et joyeuses, sont considérées comme les plus belles perles de la musique populaire slave ; elles sont encore peu connues chez nous. Plus d’une d’entre elles a cependant pénétré dans nos répertoires sous un déguisement étranger ; on m’a cité telle mélodie d’un maestro illustre qui n’est qu’une chanson slovène accommodée à la française.
En somme, les Slovènes sont loin encore de posséder en Autriche toutes les libertés auxquelles la Constitution donne droit, toutes celles auxquelles leur instinct national les fait aspirer. Disloqués entre quatre ou cinq provinces différentes, ils ne forment pas un groupe assez puissant pour pouvoir agir efficacement, comme les Tchèques de Bohême ou les Polonais de Galicie. Ils n’ont pu obtenir ni la justice, ni l’enseignement supérieur en langue nationale.
Cependant leurs griefs contre les Allemands ne les empêchent pas d’être de bons et loyaux Autrichiens. Ils sont sincèrement attachés à la dynastie ; ils ne le sont pas moins au catholicisme, qui est l’un des traits saillants de la tradition autrichienne. Ils ne comprennent guère l’enthousiasme que certains slavomanes professent pour la religion orthodoxe. Mais ils sentent très-bien qu’ils sont solidaires des destinées de la race slave, et rien de ce qui se passe chez leurs congénères ne les laisse indifférents ; ils suivent avec passion les destinées de la Russie, celles des Tchèques qui sont à la tête du mouvement fédéraliste et celles de leurs voisins méridionaux, les Slaves du Balkan. L’un des premiers chefs de l’insurrection bosniaque a été un Slovène, un ouvrier typographe de Laybach, l’artilleur Hubmayer. Mais, parmi les Slaves méridionaux, ceux vers lesquels ils se sentent le plus attirés, ce sont leurs voisins immédiats, les Croates. Les deux peuples sont tous deux foncièrement catholiques ; tous deux pratiquent l’alphabet latin et ont la même orthographe ; leurs langues offrent de nombreuses analogies. Tous les gens éclairés lisent également l’un et l’autre idiome.
La Slovénie a même donné à la Croatie l’un de ses plus grands poëtes, Stanko Vraz. Elle lui fournit encore aujourd’hui des savants et des professeurs. Ces rapports scientifiques seraient bien plus intimes si les jeunes Slovènes pouvaient aller étudier à l’université d’Agram ; mais la loi cisleithane ne reconnaît aucune valeur aux diplômes transleithans. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ! dit Pascal.
Les deux peuples ont d’ailleurs en Istrie et en Dalmatie à lutter contre un ennemi commun, l’Italien. C’est dans le patriotisme des Croates et des Slovènes que se trouve le meilleur appui de l’Autriche menacée par les manœuvres des irrédentistes. Jusqu’ici, avec le système dualiste, les rapports des deux nations sœurs conservent nécessairement un caractère tout platonique. Les Croates font partie de la couronne de saint Étienne et envoient des députés au parlement de Pesth ; les Slovènes sont englobés dans la Cisleithanie, dans « les autres pays de Sa Majesté », et se font représenter au Reichstag de Vienne. Ils ne peuvent guère se rencontrer sur le terrain politique que dans la réunion annuelle des deux délégations. Les circonstances dans lesquelles ils se manifestent leurs sympathies sont d’ordre purement artistique ou littéraire. Ce sont des concours de musique ou de gymnastique, des visites de corps que l’on se fait de l’une à l’autre capitale, des fêtes en l’honneur de tel écrivain ou poëte national. En somme, c’est surtout par des articles de journaux, des chansons, des discours ou des toasts que les deux peuples expriment leurs fraternelles aspirations. Pour l’observateur attentif, il y a déjà là des symptômes qui jettent quelques lueurs sur l’avenir.
CHAPITRE III
AGRAM ET LE PEUPLE CROATE.
La Croatie. — Coup d’œil sur Agram. — L’Académie, ses travaux. — Les savants. — L’Université, la littérature et la presse. — La musique et le théâtre.
Je parlais dans le chapitre précédent des rapports moraux qui existent entre les Slovènes et les Croates. Il y a cependant un contraste très-marqué entre la physionomie extérieure des deux pays et des deux nations. Ce contraste saute aux yeux dès qu’on entre en Croatie. C’est à Steinbruck (Kamenni most, le pont de pierre) qu’on quitte la grande ligne de Vienne à Trieste pour prendre l’embranchement latéral qui descend au sud-est vers Agram. La Carniole, pays de montagnes, est toute hérissée d’âpres sommets surmontés de châteaux ou d’églises. La Croatie se déploie en une vallée immense, bordée au sud et au nord par des cimes peu élevées. La Save, jusqu’alors rapide et tumultueuse, s’élargit et roule des eaux jaunâtres entre des rives plates. Elle commence à devenir navigable, du moins pour les canots et les bacs ; elle ne porte bateau qu’à partir d’Agram. Les paquebots à vapeur ne remontent pas au delà de Sisek.
Le costume du paysan slovène, veste gros bleu, culotte collante, guêtres, chapeau mou, boucle d’oreille à l’oreille gauche, ne différait guère de celui de ses voisins tyroliens ou autrichiens. C’est un costume de montagnard. Celui du paysan croate, larges culottes blanches, houppelande blanche avec ou sans broderies, petit chapeau plat, pieds nus, annonce déjà la puszta hongroise[7].
[7] On appelle pusztas les steppes de la Hongrie.
Nous sommes maintenant dans la Transleithanie. Les Magyars ont tenu à ce que le voyageur pût constater, dès la première station croate, qu’il est entré dans le royaume de saint Étienne. Des inscriptions hongroises, peu lues d’ailleurs, s’étalent sur les portes des gares. La Croatie est autonome, mais les chemins de fer font partie des affaires communes qui se traitent à Pesth, et — faute de mieux — la Hongrie oppose sa griffe sur l’entrée des salles d’attente et d’autres édicules… L’allemand a désormais complétement disparu ; nous ne le retrouverons que dans les cartes des restaurants et sur la devanture de certains magasins.
A partir de Steinbruck, le train prend une allure modérée ; il met, suivant qu’il est Personenzug ou Gemischterzug (train qui prend à la fois des voyageurs et des marchandises), trois ou cinq heures pour atteindre la capitale de la Croatie. Il roule lentement au milieu d’un paysage assez mélancolique ; la voie est bordée de prairies, de champs de blés ou de champs de maïs ; les villages sont rares à l’horizon, les arrêts aux stations d’une longueur désespérante. Aucun buffet ; il est même difficile de se procurer un verre d’eau. On chercherait en vain ici le gamin qui, sur la ligne du Semmering, sollicite un kreutzer du voyageur altéré, en criant : Glas Wasser ! Glas Wasser ! ou la fillette aux nattes blondes qui vous offre en souriant les raisins dorés et les pêches vermeilles. Le paysan croate, comme son voisin slovène, est essentiellement agriculteur ; mais il est fort ignorant des choses du commerce ; il ne soupçonne nullement les petits profits légitimes qu’on peut tirer du voyageur. Il aurait bien besoin d’aller à l’école chez les Allemands. Ceci nous explique pourquoi dans les villes la plupart des magasins sont aux mains des Allemands ou des Israélites.
Il y a quinze ans que j’ai visité pour la première fois la ville d’Agram. Elle m’a laissé alors des impressions fort agréables[8]. Elle a pour le touriste un double charme. Au point de vue du confort, c’est encore une ville d’Europe ; au point de vue pittoresque, c’est déjà une ville d’Orient. Certaines rues sont d’un grand village ; certaines places, d’une splendide capitale. L’artère principale, qui va de la gare à la place Jellacich, l’Iliça, est aussi mouvementée que le Corso de Rome. Les paysans mettent pour aller en ville leurs plus beaux costumes, et ces costumes réjouissent les yeux par les couleurs éclatantes. Les hommes ont fort bonne tournure avec leur prslouk ou gilet bleu brodé, leurs manches flottantes, leurs larges culottes blanches, leur petit chapeau bien campé sur l’oreille. Les femmes, coiffées de foulards rouges, sont vêtues de longues robes en toile blanche brodée de dessins rouges. C’est vraiment un coup d’œil gai que celui de la place Jellacich, encombrée le matin de fruits savoureux, de poteries éclatantes, d’écuelles et de gourdes en bois, produits de l’industrie rustique. Les cafés qui la bordent du côté du midi étalent joyeusement sur le trottoir d’innombrables rangées de tables où les consommateurs se succèdent sans relâche. On dirait un coin du boulevard des Italiens à cette heure de flânerie si chère au Parisien. Au milieu de la place, la statue équestre du ban Jellacich ; sur un mamelon voisin, la lourde tour de la cathédrale, moitié église, moitié forteresse, et le palais des archevêques, prélats féodaux dont le type a disparu chez les catholiques d’Occident.
[8] On les trouvera dans mon volume : le Monde slave (Paris, 1872), p. 22-66. Je me permets d’y renvoyer le lecteur pour les détails que je ne répète point ici.
Derrière monte la haute ville, avec sa rue du Chapitre, bordée de petits hôtels uniquement habités par des chanoines, grassement prébendés, ses rues âpres et sombres, ses escaliers tortueux, ses promenades en terrasse, d’où l’on découvre au loin la vallée de la Save. Sous la colline s’enfonce brusquement une gorge ombreuse, le ravin de Tuskanets, qui met en quelque sorte la campagne et la solitude au cœur de la cité même. On peut passer à Zagreb (c’est le nom slave de la ville) les étés les plus chauds ; on est toujours sûr d’y trouver de l’ombre, de la fraîcheur et du silence.
J’ai décrit autrefois l’aimable cité, à une époque où elle n’était guère connue en Occident, où l’on se figurait volontiers les Croates comme des demi-barbares, bons tout au plus à fournir des kaiserliks à l’Autriche. Je ne veux point recommencer l’esquisse que je traçais alors ; mais j’ai plus d’un trait à y ajouter. Les Croates, depuis cette époque, ont fait des progrès très-sérieux.
J’étais à Agram en 1867, à l’époque où s’ouvrait cette Académie des Slaves méridionaux qui m’a fait depuis l’honneur de m’admettre parmi ses membres correspondants ; je signalais l’activité littéraire et politique dont la modeste capitale était alors le théâtre. Pendant les quinze ans qui se sont écoulés depuis, — grande mortalis ævi spatium, — elle a justifié les éloges que je lui donnais alors et la ferme confiance que j’avais en son avenir. Ses progrès ont surpassé mon attente.
Non loin de la place Jellacich, sur un terrain naguère abandonné, s’est élevée une place splendide qui porte, comme elle, le nom d’un héros national. C’est le Zrinski tag (la place Zrinski)[9]. Le palais de l’académie, qu’on a construit récemment, est assurément un des plus élégants édifices de l’empire d’Autriche. Il ne serait déplacé ni à Vienne ni à Pesth ; il a été bâti par le célèbre architecte viennois Schmidt, l’heureux restaurateur de Saint-Étienne. Il est d’un style excellent et merveilleusement aménagé. L’académie croate est certainement mieux logée que l’Institut de France.
[9] Zrinski, en hongrois Zrinyi, ban de Croatie au seizième siècle, est surtout célèbre par l’héroïsme avec lequel il défendit la ville de Szigeth contre les Turcs. Les faubourgs de la ville une fois détruits par l’artillerie ennemie, il se réfugia dans la citadelle ; la citadelle devenue intenable, il se précipita au milieu des ennemis et y trouva la mort.
Les différentes salles sont groupées autour d’un immense vestibule où se déploie tout à son aise un escalier monumental ; les murs, peints en rouge vif, sont destinés à recevoir des fresques qui reproduiront les principaux épisodes de l’histoire nationale. Le roi de France offrit jadis aux quarante immortels les fauteuils dont le souvenir est resté légendaire. Ce sont les grandes dames croates qui ont brodé les siéges de leurs savants compatriotes. La bibliothèque de l’académie est déjà considérable. Mais une collection qui se recommande surtout à l’attention des visiteurs, c’est le musée d’archéologie, confié à l’habile direction d’un savant dalmate, M. Sime Ljubich. Les monuments romains (médailles, inscriptions, statues) qu’il renferme ont déjà sollicité plus d’une fois l’attention des spécialistes. Une immense galerie recevra prochainement les tableaux anciens et modernes offerts à la ville d’Agram par le Mécène des Slaves méridionaux, Mgr Strossmayer.
Les Croates ne sont pas encore assez riches pour s’offrir des statues en pied. De simples bustes décorent le square Zriny autour duquel s’élèvent les somptueux palais de l’aristocratie croate. Cette aristocratie, qui préférait naguère le séjour de Vienne ou de Pesth, revient depuis quelques années se fixer dans la cité transformée. Tous ces édifices ont heureusement été respectés par le tremblement de terre qui a naguère si fortement endommagé la ville d’Agram. Cette catastrophe a fait relativement peu de bruit en Europe. Elle n’a pas donné lieu à ces fêtes de bienfaisance qui fournissent au high life d’ingénieux prétextes pour des divertissements excentriques. Il ne s’agissait que de Slaves, et les ambassadeurs de l’Autriche-Hongrie ne s’émeuvent pas pour si peu. Si les victimes eussent été des Allemands ou des Hongrois, c’eût été une tout autre affaire. Rappelez-vous ce qui s’est passé lors des inondations de Szegedin. Le désastre n’en a pas moins été fort grave ; les dommages qu’il a causés ont atteint le total, énorme pour une petite nation, de quatre millions de francs. Il n’est guère de maison particulière qui n’ait été endommagée. De tous les édifices publics, le plus éprouvé est la cathédrale, dont la voûte est entièrement écroulée et dont le gros œuvre est resté intact. Il faudra cinq ans de travaux pour la remettre en état.
Le palais de l’académie d’Agram n’est pas un de ces édifices auxquels on pourrait appliquer le mot du fabuliste : « Belle tête, mais de cervelle point ! » La docte compagnie a sérieusement travaillé depuis quinze ans, et ses publications comprennent déjà une centaine de volumes.
Elles se divisent en plusieurs séries. D’abord les mémoires proprement dits, recueils de travaux divers dont il paraît en moyenne quatre fascicules par an ; ensuite les Starine, recueil d’anciens textes latins ou slaves, édités avec introductions et commentaires, et dont quelques-uns ont fait grand bruit dans le monde scientifique. Des érudits de Vienne, de Belgrade, de Pétersbourg, collaborent à cette importante publication. A côté de ces séries, l’académie a entrepris une collection des anciens poëtes croates de l’école dalmate et ragusaine, et celle des Monumenta spectantia historiam Slavorum meridionalium, documents empruntés aux archives de Venise et fort intéressants pour l’histoire de la Sérénissime République, des Slaves méridionaux et de la péninsule des Balkans. Sous ses auspices paraissent également un certain nombre de travaux isolés.
Il faut citer en première ligne le grand dictionnaire de la langue croate-serbe, rédigé par un illustre philologue serbe, M. Danicich. L’auteur de ce beau travail, — le plus remarquable assurément de toute la lexicographie slave, — était professeur à la haute école de Belgrade. Le gouvernement serbe, avec une libéralité qui l’honore, a bien voulu le prêter à l’académie d’Agram pour une œuvre que lui seul était capable d’entreprendre et de mener à bonne fin. Ce que l’œuvre de Littré est pour la France, celle de Grimm pour l’Allemagne, le dictionnaire de M. Danicich devait l’être pour les Slaves méridionaux. Malheureusement l’auteur est mort au moment même où il achevait l’impression du premier volume.
… Pendent opera interrupta, minæque
Murorum ingentes…
L’académie a confié ce lourd héritage de gloire et de labeur à un savant linguiste ragusain, M. Budmanni. Parmi les autres publications de l’académie, il faut encore mentionner les patients travaux de M. Bogisich sur le droit écrit et coutumier des Slaves méridionaux, la Flora Croatica de M. Schlosser, et un certain nombre de volumes relatifs aux sciences historiques, naturelles et philologiques. Toutes ces publications sont excellentes et ont mérité l’approbation des meilleurs juges. Les Slovènes n’en sont encore qu’à la période de littérature et de vulgarisation. Les Croates, eux, sont entrés de plain-pied dans la science. L’académie est aujourd’hui en relation avec la plupart des grands corps savants de l’Europe. Le ministère de l’instruction publique français lui a demandé l’échange de ses publications. Seul l’Institut s’est refusé à des relations que l’académie de Berlin avait acceptées avec empressement. Il se verra plus tard obligé d’acquérir à grands frais des publications qu’il a eu le tort de dédaigner à leur début.
L’âme de l’académie, c’est son président, le savant historien Raczki, prélat romain et chanoine de la cathédrale. C’est un vrai bénédictin. Il s’est passionné pour l’histoire des Slaves méridionaux. Il avait jadis médité de l’écrire en entier. Mais par ses savantes dissertations sur des points de détail, par ses innombrables publications de textes, il a plus que personne contribué à en préparer les éléments. C’est un patriote ardent et qui a joué un rôle considérable dans les négociations entamées naguère entre la Hongrie et la Croatie.
Il convient de citer à côté de lui les deux secrétaires de l’académie, MM. Sulek et Matkovich. M. Sulek est d’origine slovaque et appartient à une famille qui a donné des martyrs à la cause du slavisme ; l’un de ses frères fut pendu par les Hongrois en 1848. Établi à Agram en 1839, il est depuis de longues années naturalisé Croate. Botaniste, linguiste, écrivain politique, c’est un polygraphe des plus érudits. M. Matkovich, géographe et statisticien, s’est surtout occupé de l’étude de l’Orient slave au moyen âge. Il semble vouloir continuer les traditions de son illustre compatriote Katancsich, dont le nom est encore aujourd’hui bien connu des hommes du métier. M. Matkovich n’est pas seulement un savant de cabinet, c’est l’érudit militant et voyageur tel que le réclame notre siècle de congrès et d’expositions. On l’a vu tour à tour aux réunions scientifiques de Paris, de Moscou, de Venise. Il a publié, en français, un livre fort bien fait sur son pays[10]. MM. Raczki et Matkovich sont des prêtres catholiques ; ils justifient par leur vie simple et laborieuse la respectueuse considération que leurs compatriotes professent pour le clergé national. M. Sulek est protestant. Leur collègue M. Danicich, qui fut longtemps secrétaire de l’académie, était orthodoxe. La savante compagnie donne ainsi à la nation l’exemple du labeur et de la tolérance.
[10] La Croatie et la Slavonie, au point de vue de leur culture physique et intellectuelle. Agram, 1873. Un vol. in-8o de 188 pages. Cet ouvrage, publié sous les auspices du gouvernement croate, a pour auteur M. Matkovich.
On n’attend pas de moi une énumération minutieuse de tous les savants qui font l’honneur de la petite et vaillante académie. Il en est deux cependant qui se sont fait à l’étranger une importante situation et dont le nom mérite d’être rappelé ici. M. Bogisich, professeur à l’université d’Odessa, est parmi les Slaves le plus profond connaisseur du droit coutumier, qui joue encore chez eux un rôle si considérable. Appelé par le gouvernement russe à créer un enseignement nouveau, il a reçu le titre de conseiller d’État, et il a été chargé par le gouvernement monténégrin de rédiger un code nouveau pour la principauté. L’éminent légiste est Ragusain d’origine ; mais pour Raguse comme pour toute la Dalmatie, c’est Agram qui est le grand foyer littéraire et scientifique. Un ancien professeur au gymnase d’Agram, M. Jagich, a été successivement professeur de philologie slave aux universités d’Odessa, de Berlin, de Saint-Pétersbourg. Il a fondé à Leipzig l’Archiv für slawische Philologie, l’un des organes les plus sérieux de l’Allemagne. Il est devenu, avec M. Miklosich, le représentant le plus important de cette science si neuve, si importante, qui n’a pas encore dit son dernier mot. Certes l’académie a le droit d’être fière de tels hommes ; c’est elle qui, la première, a eu l’honneur de les mettre en lumière. Je parlerai plus loin du patriote éminent qui a sacrifié sa vie et sa fortune au progrès intellectuel et moral de ses compatriotes, l’évêque Strossmayer.
L’académie n’est pas le seul institut scientifique d’Agram. Elle possède depuis quelques années une société archéologique qui compte aujourd’hui plus de trois cents membres et qui publie une revue spéciale (Archeologicki Viestnik) fort estimée. Le sol de la Mésie et de la Pannonie est fort riche en monuments romains, surtout en inscriptions et en médailles. Ils trouvent à Agram, à Sisek et dans d’autres villes de province des collectionneurs consciencieux et des interprètes expérimentés.
Jusqu’en 1874, la capitale de la Croatie n’avait eu qu’une école supérieure de législation. Elle a ouvert à cette époque une université aujourd’hui florissante. Cet établissement ne compte encore que trois facultés : théologie, droit et philosophie ; cette dernière comprenant, comme en Allemagne, l’histoire, la philologie et les sciences. La faculté de médecine est plus difficile à constituer ; elle réclame un matériel considérable, une littérature technique dont il n’existe encore aujourd’hui que de rares spécimens.
On n’improvise pas du jour au lendemain des manuels pour un enseignement aussi délicat. Les trois autres facultés sont bien organisées et fonctionnent avec succès. Quelques cours de théologie ont lieu en latin ; tous les autres se font en croate. Sauf trois ou quatre Tchèques et un docent slovène, tous les professeurs sont des indigènes. Lors de l’inauguration solennelle de l’alma mater Zagrabiensis, l’illustre Gneist, qui représentait à cette fête l’université de Berlin, crut devoir donner aux Croates des conseils bienveillants. Tout en les félicitant des progrès de leur nationalité, il les engageait à fonder quelques chaires où l’on enseignerait en allemand, ne fût-ce que pour maintenir la solidarité du pays croate avec la Kultursprache et le Kulturvolk. Mais les Croates ont eu fort à souffrir du germanisme sous le régime des Bach et des Schmerling. Ils en craignent le retour, et ils n’ont point écouté les conseils du savant jurisconsulte.
Certes ce n’est pas moi qui oserai leur en faire un reproche. Au point de vue scientifique, on peut rêver d’une ère idéale où il n’y aura qu’un troupeau et qu’un pasteur ; au point de vue politique, on comprend que les plus petits peuples tiennent à maintenir une langue qui est le symbole et le signe vivant de leur nationalité.
L’université possède une bibliothèque de plus de soixante mille volumes ; son musée d’histoire naturelle, dirigé par MM. Brusina et Pilar, est l’un des mieux organisés que j’aie eu l’occasion de visiter. La collection conchyliologique, recueillie sur les plages voisines de l’Istrie et de la Dalmatie, est l’une des plus riches de l’Europe. Le personnel enseignant se compose actuellement de quarante-cinq professeurs ; toutes les spécialités sont convenablement représentées, quelques-unes par des professeurs de grand talent. J’ai noté cependant une lacune importante. L’enseignement des littératures étrangères fait complétement défaut. Il y a bien des lecteurs pour l’allemand, le russe et le magyar. Mais l’anglais, l’italien, le français sont complétement oubliés. L’étudiant croate n’entendra jamais parler de Shakespeare, de Dante ou de Corneille[11]. L’italien est, il est vrai, familier aux jeunes gens nés dans les villes du littoral. Il faudrait choisir l’un d’eux et l’envoyer étudier à Vienne ou à Paris, et en faire un docent de philologie romane. Malheureusement le budget restreint de l’université ne lui permet guère de créer des bourses de voyage.
[11] Cette lacune vient, dit-on, d’être comblée pour le français.
Depuis un demi-siècle, Agram est à la tête du mouvement littéraire des Slaves méridionaux. La génération actuelle ne s’est pas contentée d’exhumer pieusement et d’éditer avec soin les œuvres poétiques du passé. Elle a repris leurs traditions, et les poëtes de l’heure présente continuent l’œuvre de leurs glorieux prédécesseurs. Quelques-uns d’entre eux, Stanko Vraz, Preradovich, Senoa, F. Markovich, mériteraient une réputation européenne.
Le roman produit des œuvres distinguées ; le théâtre national s’enrichit chaque jour de drames et de comédies. La presse périodique a pris un développement considérable. Les journaux politiques et littéraires se multiplient dans la capitale et dans les provinces. En somme, ce ne sont pas les débouchés qui manquent à la production intellectuelle.
Le public lisant est bien plus considérable ici que dans les pays slovènes. Il n’est pas besoin de recourir uniquement à la force de l’association pour éditer des livres et créer des lecteurs. Agram et d’autres villes de langue croate-serbe possèdent des éditeurs entreprenants et qui font des affaires très-honorables. Deux grandes sociétés fournissent leurs adhérents de livres habilement choisis. L’une, la société de Saint-Jérôme[12], publie surtout des ouvrages de piété ou de vulgarisation ; l’autre, la Matiça, des travaux littéraires et scientifiques. Ainsi elle a donné l’an dernier un traité de chimie, la traduction de l’histoire des Grecs de M. Duruy, un recueil de nouvelles originales, un drame, un volume de poésies, des traductions d’Homère et de Salluste. Les adhérents reçoivent cet ensemble de publications moyennant une contribution annuelle de trois florins (six francs environ). Cette faible cotisation permet — dans un pays où la main-d’œuvre est à bon marché — de rétribuer convenablement les collaborateurs de la Matiça, qui compte d’ailleurs un certain nombre de membres bienfaiteurs. Le tirage de certains ouvrages atteint cinq mille exemplaires.
[12] Saint Jérôme était né à Stridon, en Pannonie, dans les contrées occupées aujourd’hui par les Croates. Aussi est-il considéré par eux comme un saint national. Il y a à Rome une église de Saint-Jérôme des Illyriens (San Girolamo degl’ Illirici). Elle est desservie par un chapitre de chanoines croates.
C’est qu’en effet le terrain d’action de l’idiome croate, ou mieux serbo-croate, est beaucoup plus considérable qu’on ne l’imagine en Occident. Il ne se limite pas seulement à la Croatie et à la Slavonie, il embrasse la Dalmatie, la Bosnie, l’Herzégovine, le Monténégro et la Serbie. La littérature de ces deux pays, pour être imprimée en caractères gréco-slaves, n’en est pas moins solidaire de la littérature serbo-croate. Tel poëte en renom, par exemple le comte Pucich, dont j’ai traduit autrefois[13] un poëme sur la Suisse, a fait paraître successivement ses œuvres dans les deux alphabets.
[13] Un poëme slave sur la Suisse. (Bibliothèque universelle, livraison de mars 1874.)
L’annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine par l’Autriche a précisément ouvert un nouveau champ à l’activité littéraire dont Agram est le foyer. L’Autriche a surtout eu pour objet de tenir en échec la Serbie et le Monténégro ; mais elle ne peut songer ni à germaniser ni à magyariser ses nouvelles conquêtes. Force lui est donc de se servir des Croates pour les administrer et les civiliser. Mais elle emploie ces auxiliaires tout en s’en défiant. Ainsi les journaux libéraux qui paraissent à Agram se voient refuser le débit postal dans les provinces annexées. L’administration autrichienne fait même des prodiges d’ingéniosité pour escamoter la nationalité réelle des nouveaux pays d’empire ; ils renferment des Croates catholiques, des Serbes orthodoxes, des musulmans d’origine slave qui ont gardé la langue de leurs pères tout en renonçant à la foi chrétienne. On refuse un nom ethnique à cette masse incohérente ; on en refuse même un à son idiome. Il devient, dans les documents officiels, la langue du pays (die Landsprache). Malgré toutes ces subtilités, la littérature croate, celle du moins qui n’a point de caractère politique, s’introduit en Bosnie et en Herzégovine. Elle y est d’autant mieux accueillie que les deux provinces sont rigoureusement fermées aux publications orthodoxes imprimées à Belgrade ou à Tsettinié.
Ce tableau serait nécessairement incomplet si je n’ajoutais quelques mots sur l’état de l’art dramatique chez les Croates. Le théâtre d’Agram n’est pas, comme celui de Laybach, aux mains des étrangers. Il a un caractère purement national. Il entretient deux troupes, l’une de drame, l’autre d’opéra, et reçoit de la diète du royaume une subvention de trente-deux mille florins. J’ai gardé un bon souvenir d’une représentation à laquelle il m’a été donné d’assister en 1867. Malheureusement, au mois de juillet dernier, le théâtre était fermé. L’opéra m’eût particulièrement intéressé. Son existence avait été un instant menacée, la diète du royaume ayant songé à supprimer la subvention qui lui était allouée. Un orateur l’avait sauvé en lisant en pleine assemblée quelques lignes d’un journal parisien où justice était rendue au sens artistique de la nation croate. Le suffrage de Paris avait fait merveille en cette circonstance, et les trente-deux mille florins rayés du budget avaient été rétablis.
J’étais l’auteur de l’article en question, et j’aurais aimé à jouir des fruits d’une victoire si flatteuse pour mon amour-propre. J’aurais presque eu le droit de réclamer une représentation pour moi tout seul, à l’instar de celles que se donne, dit-on, le roi de Bavière. L’idée ne m’en est pas venue ; elle eût d’ailleurs été peu réalisable. Musiciens et chanteurs, tout le monde était dispersé. J’ai du moins eu la consolation d’entendre au piano des fragments d’un opéra remarquable dû à un maestro d’Agram, M. Zaïtz. Certaines opérettes de M. Zaïtz sont populaires en Autriche et même en Allemagne ; son opéra de Zriny n’a été, que je sache, représenté sur aucune scène étrangère. Ainsi le théâtre d’Agram se crée, même en musique, un répertoire national.
A côté de la troupe d’Agram il y a des troupes errantes qui desservent la province et qui poussent des pointes jusqu’en Dalmatie. Les acteurs serbes de Novi Sad (Neusatz, Hongrie) et de Belgrade viennent quelquefois en représentations chez leurs congénères de Croatie. Ces trois villes sont, à ma connaissance, les seules du monde sud-slave qui entretiennent un théâtre national permanent.
L’instinct musical est d’ailleurs fort développé chez les Croates ; un maître distingué, M. Kuhacz-Koch, vient de publier à Agram quatre volumes de chants populaires des Slaves méridionaux : ils renferment de véritables trésors de poésie et de mélodie. Je ne saurais trop engager les amateurs à se procurer cette admirable collection. Les touristes qui ont visité, à l’exposition autrichienne de Trieste, le pavillon croate ont été surpris des richesses inattendues de l’art populaire croate. Le musée industriel, récemment fondé à Agram, renferme des échantillons de broderies et de tapisseries du plus grand intérêt. Celles de mes lectrices qui cherchent des motifs inédits trouveront des choses exquises dans le grand ouvrage illustré que M. Lay (d’Essek) a consacré à l’ornementation populaire des Slaves méridionaux.
Après cette courte esquisse de la vie intellectuelle des Croates, il nous reste à étudier leur vie sociale, politique et religieuse.
CHAPITRE IV
L’hospitalité croate. — Croates et Serbes. — L’étiquette. — La religion. — Le clergé. — Mgr Strossmayer et la liturgie slave.
Je voyageais un jour sur la ligne du Semmering avec un Allemand qui venait de visiter le midi de l’Autriche et l’Italie du Nord. Il avait poussé une pointe jusqu’à Agram. Il en était revenu enchanté : « La ville est belle, disait-il, les femmes y sont charmantes, les fruits savoureux, les vins exquis. Je préfère Agram à Gratz, à Trieste, à Vérone et même à Venise. » Mon compagnon de route exagérait un peu. Il n’est pas donné à tout le monde de comprendre Venise, et je suppose qu’il ne l’avait pas comprise du tout. Je ne connais pas un Croate de bon sens qui ait la prétention de comparer sa modeste capitale à la ville des doges. Il n’en est pas moins vrai que Zagreb est un séjour fort agréable et l’une des villes où l’hospitalité s’exerce avec le plus de charme et le plus de bienveillance envers l’étranger.
Certains voyageurs ont accusé cette hospitalité d’être parfois un peu tyrannique, mais cette tyrannie s’exerce sous des formes si aimables qu’on aurait vraiment mauvaise grâce à vouloir y résister. « Les rois, dit quelque part Horace, ont coutume, à ce qu’on prétend, de presser de nombreuses coupes, de torturer de vin les gens dont ils veulent savoir s’ils sont dignes de leur amitié. »
Reges dicuntur multis urgere culullis
Et torquere mero quem perspexisse laborant
An sit amicitia dignus.
Il y a précisément en Croatie un roi du festin qui semble vouloir renouveler la tradition signalée par le poëte romain ; ce roi du festin existait, comme on sait, dans la Rome ancienne. A travers mes nombreux voyages, je ne l’ai retrouvé que chez les Croates.
Le maître de maison se contente d’offrir une bonne table et quelques-uns de ces vins généreux dont le pays est prodigue. Il se décharge ensuite de ses droits et de ses devoirs sur le directeur de la table (stola ravnatelj). Mais ce n’est pas sans avoir souhaité une bienvenue spéciale à celui de ses hôtes qui est invité chez lui pour la première fois.
Toute maison qui se respecte possède pour cet usage un verre de cristal, taillé ou doré, accompagné d’un plateau de même matière. On l’appelle bilikom, ce qui est tout simplement une corruption de l’allemand willkommen. On le remplit en l’honneur de l’étranger ; l’amphitryon, en le lui offrant, lui explique qu’il lui remet les clefs de sa maison. Désormais il aura le droit de s’y présenter tant qu’il lui conviendra et d’y être reçu en ami. Le convive doit vider le verre et, bien entendu, remercier. Ce rite accompli, commence le rôle du roi du festin ; il fixe les toasts, comme ferait un maître des cérémonies, et tout le monde doit se conformer à ses instructions.
La galanterie d’ailleurs en fait un devoir ; à toute santé portée par le stola ravnatelj est associé le nom d’une dame : « Je porte la santé de M. N…, et afin qu’il ne boive pas seul, je lui donne pour compagne madame ou mademoiselle N… » Le convive ainsi interpellé doit remercier en son nom et au nom de sa compagne improvisée. Quand le stola ravnatelj est homme d’esprit, ces toasts donnent naturellement lieu à une foule de combinaisons plaisantes. Ses pouvoirs sont d’ailleurs absolus, et il en use pour rappeler à l’ordre les récalcitrants qui négligeraient de vider leurs coupes rubis sur l’ongle.
Il ne suffit pas de boire en silence ; il faut répondre par un discours plus ou moins long. La gaieté des repas développe chez les Croates une éloquence joviale qui ne se retrouve pas chez leurs voisins les Serbes. Ici l’on se grise plus encore de paroles que de vin. La présence des dames retient d’ailleurs ces excès bachiques dans des limites décentes. L’étranger aurait plus de risques à courir dans une réunion privée de leur présence.
Je me souviens d’une soirée passée en 1867 à l’Hôtel de l’Empereur d’Autriche ; j’étais en train de souper seul et sobrement dans la salle à manger, quand elle fut brusquement envahie par une bande joyeuse de gens fort graves d’ailleurs, magistrats, médecins, hommes de lettres : « Vous allez bien nous tenir compagnie, monsieur le professeur. » Une première santé me fut portée, et naturellement il me fallut bien y répondre et prouver par un discours bien rythmé que je n’ignorais ni les lois de l’étiquette locale ni celles de l’éloquence croate. Il était dix heures du soir quand les flacons de vin blanc commencèrent à circuler. Dieu sait combien chacun de nous reçut tour à tour de compagnes et dut adresser de remercîments. A cinq heures du matin, les toasts s’échangeaient encore. Mes souvenirs, un peu troubles il est vrai, m’affirment qu’en cette circonstance j’ai fait tout mon possible pour soutenir l’honneur de mon pays.
Parmi les diverses villes sud-slaves que j’ai visitées récemment, Agram est assurément celle qui m’a laissé, au point de vue de l’hospitalité, les meilleures impressions. A peine arrivé à l’hôtel, j’ai dû en échanger le séjour contre le cordial accueil d’une famille affectueuse et prévenante ; cette circonstance contribue certainement encore à embellir mes souvenirs de voyage. Il y a toujours un peu d’égoïsme dans les impressions du touriste. Que mes aimables hôtes, M. et madame Markovich, me permettent de leur envoyer ici l’expression émue de ma reconnaissance.
Bien que les Croates et les Serbes soient de même race et parlent la même langue, il existe entre eux des différences bien tranchées. Le Serbe, essentiellement démocrate et égalitaire, ne reconnaît aucune aristocratie, aucune distinction de catégories sociales. Les Croates, au contraire, ont une hiérarchie complexe. Les nobles sont chez eux presque aussi nombreux, toute proportion gardée, que chez les Polonais ; les titres sont aussi variés que les tchines chez les Russes. Je ne sais si c’est à une influence hongroise qu’il faut attribuer cette particularité ; je penserais plutôt à une tradition romaine ou byzantine. Dans ces contrées, la langue latine a été jusqu’au début du dix-neuvième siècle celle des affaires publiques ; elle a disparu, mais certaines épithètes emphatiques sont encore employées pour désigner les distinctions sociales.
Ainsi les joupans ou préfets portent l’épithète d’illustrissimi (presvetli) ; d’autres fonctionnaires sont clarissimi. A tel personnage on donne l’épithète de velmojni (potentissime), à tel autre celle de veleuczeni (doctissime) ou de preuzviseni (excellentissime). « Comment vous permettez-vous de m’appeler clarissimus ? disait un fonctionnaire de ma connaissance à un de ses subordonnés. Vous savez bien que je suis illustrissimus. » Le personnage en question est un écrivain fort distingué, et ses ouvrages lui ont acquis une illustration plus durable que celle des fonctions dont il a pu être revêtu.
Cette pompe du langage se retrouve dans la plupart des manifestations extérieures de la vie sociale. Il m’a été donné un jour d’assister à l’enterrement d’un bon bourgeois. Quatre chevaux traînaient le corbillard sur lequel s’étalait un cercueil tout doré. Un grand heiduque, vêtu en hussard de la mort, kolpak noir à plumet, brandebourgs d’argent sur une redingote noire, ouvrait le cortége ; d’autres heiduques revêtus du même costume tenaient des cierges gigantesques. Une vingtaine de musiciens également en uniforme faisaient retentir des airs lugubres. On se fût cru pour le moins à l’enterrement d’un général.
Les Croates offrent le type, assez rare aujourd’hui en Europe, d’une nation absolument religieuse et où la libre pensée est complétement inconnue. Qui dit Croate dit catholique. Sans doute d’autres cultes sont professés dans le royaume. Mais ils représentent des nationalités distinctes. Les protestants sont Allemands, les orthodoxes (du culte grec) sont Serbes, les Israélites constituent, comme dans tout l’Orient européen, un véritable groupe ethnique, les confessionlose sont des Tsiganes[14]. Les divers cultes vivent d’ailleurs en excellents termes, et la Croatie est par excellence un pays de tolérance religieuse. Le mouvement antisémitique qui agite en ce moment l’Allemagne et la Hongrie ne s’est point fait sentir chez les Slaves méridionaux. Les Juifs sont généralement considérés comme de bons patriotes ; dans les pays mixtes, comme la Bohême, ils ont le plus souvent une tendance à se ranger du côté des Allemands. En Croatie, l’influence allemande est nulle, et les Israélites ne forment point un clan spécial au point de vue politique. Ils sont d’autant mieux traités que la masse du pays ne voit en eux ni des étrangers ni des adversaires. Dernièrement, à l’inauguration de la synagogue d’Agram, le clergé catholique était officiellement représenté. Il est rare de voir le Nouveau Testament rendre un aussi fraternel hommage à l’Ancien.
[14] Huit mille catholiques croates appartiennent au rite grec ; ce sont des uniates qui reconnaissent la suprématie du Pape.
Les clergés des cultes catholique et orthodoxe entretiennent des relations beaucoup plus cordiales que ne sont chez nous celles des curés et des pasteurs. Un pope en voyage ira fort bien demander l’hospitalité à un couvent de Franciscains. Un malade, à son lit de mort, fera appeler le prêtre orthodoxe, à défaut du curé.
Ce qu’on ne comprendrait pas en Croatie, c’est l’absence d’une religion positive. Nul homme éclairé n’oserait s’avouer athée ; aucun journal ne s’aviserait de publier un article mettant en doute le dogme chrétien, inspiré par une philosophie spiritualiste ou positiviste. Je ne sache pas que jamais un volume ait été écrit pour exposer les théories qui circulent couramment en France, en Angleterre ou en Allemagne. Ce ne pourrait être que pour les réfuter. La Croatie, à ce point de vue, semble en être encore à la période théocratique ; elle est certainement beaucoup plus orthodoxe que l’Espagne ou le Portugal. La presse d’Agram est aussi correcte vis-à-vis du dogme que pouvait l’être la presse romaine du temps de l’autocratie pontificale.
Ce phénomène est d’autant plus frappant que la dévotion populaire, considérée dans ses formes extérieures, paraît très-modérée. On ne voit point dans les églises ces prosternements, ces signes de croix, ces élans mystiques, qui étonnent le voyageur non-seulement dans les pays du Midi, mais même en Pologne. Je me rappelle avoir rencontré dans la cathédrale de Vilna une bonne femme qui faisait sur ses genoux le tour du sanctuaire. Le paysan croate ne me paraît point capable de ces ascétiques exploits.
Il n’y a ici ni censure laïque ni censure ecclésiastique. Ce sont les mœurs qui font la police de la presse. Les doctrines hétérodoxes s’étalent librement dans les journaux de Vienne, qui encombrent les tables des cafés. L’opinion publique ne les ignore pas. Mais ces doctrines étrangères n’ont aucune prise sur elle. Autant que je puis être informé, on n’entend parler, chez les Croates, ni de grèves ni de socialisme. Leur pays ne connaît point les maux qui résultent d’un excès de civilisation, d’une science absorbée trop tôt par les masses populaires et mal dirigée ; il ne souffre point de la plaie du nihilisme. En revanche, il souffre des misères qu’engendrent l’ignorance et la barbarie. Le brigandage est encore fréquent ; il n’est guère de saison où l’on n’apprenne que telle voiture de poste a été dévalisée par des bandits.
Je comparais tout à l’heure la Croatie à un État théocratique. Il ne faudrait pas cependant s’imaginer que le pays donne tout au clergé et ne lui demande rien. Je reçus un jour pendant mon séjour à Agram la visite d’un député, professeur à l’Université, homme fort distingué, très-catholique, ou si l’on veut prendre le mot au sens français, très-clérical. Il me parla avec émotion de la crise antireligieuse que la France traversait en ce moment, des ordres dispersés, du clergé persécuté. Je me permis de lui demander sous quelles conditions les congrégations religieuses existaient dans son pays.
— La première, me dit-il, c’est l’autorisation de la diète, qui se fait soumettre les statuts, les modifie au besoin et les rejette s’ils lui semblent contraires aux intérêts de l’État. Ainsi nous avons là-bas — il me montrait une colline voisine de la ville — des Sœurs de Sainte-Madeleine. Ce sont des Allemandes ; chassées de la Prusse, elles sont venues nous demander asile. Nous ne les avons autorisées qu’après avoir pris connaissance de leurs statuts.
— Et si elles avaient refusé de les communiquer ?
— Dans ce cas, nous ne les aurions pas autorisées à résider dans le royaume.
Mon interlocuteur parut fort surpris quand je lui démontrai que le gouvernement de la République française n’avait pas émis d’autres prétentions que celles de la Croatie conservatrice et cléricale.
Cet esprit religieux des Croates s’explique en partie par le prestige d’une longue tradition, par le voisinage de l’Italie, surtout par l’influence qu’exerce sur le pays un clergé patriote et éclairé. Sauf quelques rares exceptions, les ecclésiastiques sont à la tête du mouvement politique ou littéraire de la nation. Ils défendent ses droits au Parlement ou dans la presse ; ils dirigent ses institutions scientifiques. J’ai rappelé plus haut que le président et les deux secrétaires de l’Académie étaient des ecclésiastiques. L’Académie et l’Université ont été fondées par l’initiative d’un prélat éminent, Mgr Strossmayer, évêque de Diakovo en Slavonie.
Le nom de Mgr Strossmayer a été surtout connu en Europe par le rôle libéral qu’il a joué au dernier concile du Vatican. J’ai tracé de lui à cette époque[15] un portrait qui est encore exact aujourd’hui. Je n’ai que quelques traits à y ajouter. La vie de l’éminent prélat peut se caractériser par le mot bien connu : « Il a passé en faisant le bien. »
[15] Voir le Monde slave, p. 113-134. Voir aussi le récent volume de M. de Caix de Saint-Aymour : les Pays sud-slaves de l’Austro-Hongrie. Paris, Plon, 1883.
Il a fondé l’académie d’Agram ; il a fourni les premiers fonds pour l’établissement de l’université ; il vient de bâtir à ses frais une cathédrale dans sa résidence de Diakovo ; il a donné à la capitale de la Croatie la galerie de peinture qui ornait son palais épiscopal et qui constituait déjà tout un musée. Il entretient de ses subsides de jeunes artistes, des étudiants. Les Croates l’ont surnommé le premier fils de la patrie. Nul ne mérite plus que lui ce nom glorieux. Il serait depuis longtemps archevêque d’Agram et cardinal, si son patriotisme ne faisait peur aux Magyars. On lui a préféré un ancien aumônier de l’insurrection hongroise, un ecclésiastique obscur, Mgr Michalovich, qui consomme les immenses revenus de son archevêché sans rien faire pour le pays.
Mais, du fond de son diocèse reculé, Mgr Strossmayer est le véritable chef spirituel de la nation croate : il est son véritable représentant auprès du Saint-Siége : Léon XIII a pour lui une haute estime et une sympathie profonde. Mgr Strossmayer poursuit un rêve généreux, difficile sans doute à réaliser, mais qui ne peut que sourire à un pontife intelligent et politique : il voudrait amener un rapprochement entre les catholiques et les orthodoxes, préparer la fusion de deux Églises longtemps séparées, et dont le conflit a amené la plupart des malheurs du monde slave. L’un des meilleurs moyens de préparer ce rapprochement, ce serait de ramener l’Église catholique croate à la liturgie nationale qu’elle a professée naguère avec l’autorisation du Saint-Siége, mais à laquelle elle a dû renoncer par suite du schisme byzantin. La Croatie possède, il est vrai, encore aujourd’hui quelques milliers d’uniates, qui célèbrent l’office en slavon. Il y a en Dalmatie un certain nombre de paroisses catholiques où la liturgie dite glagolitique est autorisée ; mais ce ne sont là que des exceptions. L’Église croate est romaine et n’est point nationale.
L’évêque patriote estime qu’en la ramenant à la liturgie primitive le Saint-Siége la rapprocherait de l’Église orthodoxe. Parlant la même langue, on s’entendrait vite sur le dogme. On renouerait la tradition de ces deux grands apôtres slaves, Cyrille et Méthode, qui surent tenir la balance égale entre Rome et Byzance, et dont la mémoire est encore aujourd’hui honorée et disputée par les orthodoxes et les catholiques. Grâce aux instances de Mgr Strossmayer, le Pape a même publié une encyclique, malheureusement peu exacte au point de vue de la critique historique, pour remettre en honneur dans le monde catholique le nom et le culte un peu oublié des deux apôtres. Le prélat a organisé, à cette occasion, un grand pèlerinage slave à Rome. Pour la première fois, en 1881, on a vu paraître ensemble au Vatican les délégués de la Croatie, de la Bohême, de la Pologne, les représentants de ce qu’on pourrait appeler le panslavisme catholique. A vrai dire, les démarches de Mgr Strossmayer n’ont pas été accueillies jusqu’ici des orthodoxes comme il aurait pu l’espérer. Des fanatiques ont publié, en Russie et à Belgrade, des volumes ou des brochures dans lesquels ils accusent la curie romaine de leur avoir escamoté les deux saints, et l’évêque d’être le complice d’une mystification[16].
[16] On peut consulter, sur le rôle réel des deux saints, mon ouvrage : Cyrille et Méthode, étude sur la conversion des Slaves au christianisme. Paris, 1868. Voir également l’opuscule : Die heiligen Cyrill und Method, von Bischof J. G. Strossmayer (traduit du croate). Vienne, 1881.
A l’occasion de cette fête nouvelle, Mgr Strossmayer avait sollicité du Pape la faveur de faire célébrer — une seule fois, à titre exceptionnel — la liturgie dans cette langue slavonne que Cyrille et Méthode ont mise en honneur, et qui fut autrefois autorisée par plusieurs papes. Léon XIII, si je suis bien informé, n’eût pas mieux demandé que de déférer à ce vœu. Déjà le bruit courait que l’autorisation était accordée ; les éditeurs d’Agram préparaient de petits missels en langue slavonne. Les fidèles se réjouissaient d’un retour aux anciennes coutumes, qui flattait à la fois leur dévotion et leur patriotisme. Mais le gouvernement hongrois, toujours affolé par le spectre du panslavisme, a eu peur même de l’ombre des saints Cyrille et Méthode. La célébration de la messe et des vêpres en langue slavonne, même pour une seule fois, est devenue une affaire d’État. Des dépêches ont été échangées entre Pesth, Vienne et Rome. La curie, désireuse de ménager les Magyars, déjà fort enclins au protestantisme, a dû céder et se refuser aux vœux du prélat patriote. Mgr Strossmayer n’en reste pas moins en termes excellents avec Léon XIII ; le jour où les circonstances politiques le permettront, il entrera certainement au Sacré Collége. Il en ferait l’ornement par ses vertus et son éloquence.
CHAPITRE V
Les Croates catholiques et les Serbes orthodoxes. — Situation politique du royaume triunitaire. — Le ban, la frontière militaire, griefs des Croates.
Les Croates vivent en contact perpétuel avec des concitoyens de religion orthodoxe. Mais dans ces contrées orientales, la religion est toujours une des formes de la nationalité. En France, un Bourguignon catholique et un Bourguignon réformé se sentent et se disent Français tous les deux ; ils n’ont qu’un idéal, c’est de rester à jamais citoyens d’une même patrie. Il n’en est pas de même chez les Slaves méridionaux ; un catholique est Croate, un orthodoxe est Serbe. Actuellement, sur deux millions environ d’habitants que renferment les pays croates (en laissant de côté la Dalmatie, province cisleithane), on compte treize cent mille catholiques et près de cinq cent mille orthodoxes. Tous sont citoyens du même État, membres du même groupe politique ; tous parlent la même langue. Cependant la religion les rattache à des origines différentes, et leurs aspirations plus ou moins lointaines d’avenir ne sont pas complétement identiques.
Les catholiques sont des Autrichiens plus convaincus ; les orthodoxes songent parfois qu’ils ont au delà de la Save des frères indépendants qui possèdent un royaume, un drapeau, une armée. Ils ont nécessairement plus de sympathie pour la Russie, qui est le grand empire de leur foi. Ils préfèrent les livres imprimés en caractères gréco-slaves et se rattachent au mouvement littéraire qui a ses foyers à Belgrade, à Novi Sad (Neusatz), à Pancsevo. Les catholiques, au contraire, tiennent pour l’alphabet latin et la littérature dont Agram est le centre.
Une comparaison fera mieux saisir ces nuances un peu délicates. Il y a en Allemagne deux religions dominantes, le luthéranisme et le catholicisme. On imprime des livres avec deux alphabets, le gothique et le latin. Supposez que chacun de ces deux alphabets fût propre à l’une des deux religions ; que les luthériens eussent adopté le gothique, les catholiques le latin, il se formerait immédiatement une sorte de scission dans le monde littéraire. Les uns graviteraient vers Berlin, les autres vers Munich ; il s’établirait en Allemagne une espèce de dualisme.
Les hommes d’un esprit vraiment élevé, d’une large intelligence, planent au-dessus de ces misérables questions de liturgie ou d’orthographe. Suivant les besoins du moment, ils publient leurs œuvres dans l’un ou l’autre alphabet. C’est ce qu’ont fait, par exemple, MM. Bogisich et Medo Pucich, de Raguse ; M. Jagich, d’Agram ; M. Danicich, le savant linguiste de Belgrade. Les fanatiques, bien entendu, ne savent pas s’élever jusqu’à cette généreuse indifférence. Ils ne veulent voir partout que des Croates ou des Serbes, au gré de leur fantaisie. Tandis qu’ils se querellent, un troisième larron, l’Allemand, s’introduit chez eux, fonde des journaux, ouvre des écoles et s’efforce de leur persuader qu’ils sont avant tout… des Autrichiens. Dans les villes dalmates, moitié slaves, moitié italiennes, on a vu parfois les Serbes, ou ceux qui se croyaient tels, voter pour le candidat italien plutôt que pour le croate.
« Laissons ces noms de protestants et de catholiques, ne gardons que le nom de chrétiens », disait le chancelier l’Hospital. C’est le langage que tiennent les vrais patriotes ; une Revue conciliatrice, fondée il y a quelques années à Raguse, publie des articles dans les deux alphabets et s’intitule bravement le Slave (Slovinac). C’est le titre que M. Medo Pucich a donné à une de ses poésies les plus populaires :
« Que serait le Serbe sans le Croate ? — Ce qu’est le frère sans son frère. — Et le Croate sans le Serbe ? — Ce que sans son frère est le frère.
« Que serait le Bulgare sans le Serbe ? — Ce qu’est le père sans son fils. — Et le Serbe sans le Bulgare ? — Ce que sans son père est le fils.
« Que serait le Slovène sans eux trois ? — Ce qu’est l’époux sans son épouse. — Que serait leur groupe sans le Slovène ? — Ce que sans épouse est l’époux.
« C’est seulement à eux quatre — qu’ils forment un chœur harmonieux. — C’est alors que nous sommes un seul peuple — le peuple slave. »
Le sujet réel de ces discordes futiles en apparence est peut-être au fond plus grave qu’on ne l’imagine. Vous vous rappelez le mot de ce père de comédie qui fait dresser le contrat de sa fille : « Ah çà ! mais dans tout ceci il n’est question que de ma mort ! » Dans toutes les aspirations, dans toutes les querelles des peuples autrichiens, il y a toujours un sous-entendu. C’est que l’empire peut venir à se dissoudre, et que les nations dont il est composé lui survivront. Les conflits des Serbes et des Croates sont des chicanes de collatéraux qui se disputent à l’avance un héritage incertain. La Turquie est à peu près finie ; l’Autriche peut disparaître dans une commotion européenne. Les Slaves du Sud une fois maîtres d’eux-mêmes, qui prendra la tête du groupe ?
Le total des Croates catholiques, en Croatie, Slavonie, Dalmatie, Bosnie, Herzégovine, ne dépasse guère deux millions ; mais ils s’appuient sur la supériorité de la culture et de la tradition latine. Les Serbes orthodoxes sont plus de trois millions, quatre peut-être[17] ; leur civilisation est inférieure, mais ils ont à leur service deux États indépendants et déjà organisés, la Serbie et le Monténégro. Les musulmans de race serbo-croate sont au nombre de six cent mille ; pour le moment ils flottent entre les deux éléments rivaux ; ils apporteront un appoint précieux à celui dont ils embrasseront le parti. Je ne les ai pas observés d’assez près pour pouvoir me former une idée à ce sujet. Il me semble cependant, — sauf erreur, — que les musulmans ont en général plus de respect pour les catholiques que pour les orthodoxes. Le clergé catholique est plus instruit que l’autre. Les religieux franciscains qui desservent les deux provinces sont justement populaires. Avec leur robe de bure noire, leurs moustaches brunes, leur fier type slave, ils semblent des héros épiques déguisés en ascètes. Voici d’ailleurs un fait qui démontre avec éloquence la supériorité du clergé romain. On compte en Croatie un condamné sur douze cents catholiques, et sur six cent cinquante orthodoxes. Cette proportion s’explique par le caractère des deux religions, l’une faisant une large part à l’enseignement moral, l’autre confinée dans les rites et les manifestations extérieures de la foi.
[17] Un volume que je reçois de Belgrade, Srpska Zemlia (le Pays serbe), par M. le professeur Karitch, évalue le chiffre des catholiques à 2,400,000, et celui des orthodoxes à 4,200,000. Ces chiffres, le dernier surtout, me paraissent un peu exagérés.
Dans l’État autrichien, la Croatie fait partie du groupe hongrois ou transleithan, mais elle y garde une physionomie bien distincte. Elle forme avec la Slavonie un royaume autonome. Ce royaume, dit triunitaire, devrait comprendre aussi la Dalmatie, mais cette province en a été détachée par la conquête vénitienne et l’occupation française ; elle est aujourd’hui annexée à la Cisleithanie. Cependant les protocoles officiels la considèrent comme faisant toujours partie de la Croatie. A diverses reprises, les souverains autrichiens ont promis de la réannexer.
Les rapports de la Croatie et de la Slavonie avec la Hongrie sont réglés par une longue série de traités. Le premier remonte au douzième siècle. La Croatie a eu jadis des rois nationaux. Les noms des Drzislav, des Kresimir et des Zvonimir sont restés aussi populaires chez les Croates que peuvent être chez les Français les noms de Charlemagne ou de Philippe-Auguste. Au début du douzième siècle, leurs ancêtres offrirent la couronne à un roi de Hongrie, mais il n’y eut entre les deux États qu’une union purement personnelle analogue à celle qui existe aujourd’hui entre la Hongrie et le reste de l’empire.
Le représentant, le symbole vivant de cette union, c’était le ban, véritable vice-roi des Croates. Ce haut et puissant personnage existe encore aujourd’hui. Mais ses pouvoirs ne sont plus que l’ombre de ceux qu’il exerçait naguère. Il était nommé par le roi sur la proposition des États ; il réunissait en sa personne l’autorité civile et l’autorité militaire.
Il faisait son entrée solennelle dans Agram, tenant dans la main droite le sceptre, dans la gauche l’étendard. Des milliers de chevaliers, formant ce qu’on appelait l’armée banale, l’accompagnaient ; il prêtait serment devant les États dans l’église de Saint-Marc. Le ban qui ne se serait pas soumis à cette formalité n’eût pas été reconnu par eux, et le roi eût été obligé d’en nommer un autre.
Il avait le droit de convoquer la diète de sa propre autorité, sans demander l’avis du souverain ; il présidait les délibérations et sanctionnait les décisions des États. Lorsqu’il fallait lever des troupes considérables, c’est la diète qui décrétait l’insurrection. Le ban conduisait en personne l’armée croate ; parfois même la monnaie était frappée à son image. On comprend que les rois de Hongrie et plus tard les empereurs d’Autriche se soient appliqués à restreindre ce privilége[18].
[18] Ce nom de ban n’a point d’étymologie slave. On suppose qu’il remonte au temps de l’invasion des Avares, dont le chef s’appelait Baïan. Il est à remarquer que chez les Slaves, — race essentiellement anarchique, — tous les mots qui désignent l’autorité sont d’origine étrangère. Kral, roi, vient de l’allemand Karl ; kniaz, prince, de König ; tsar, de César.
Aujourd’hui, le ban n’est plus qu’un fonctionnaire de l’ordre administratif, une sorte de gouverneur général. Le titulaire de cette haute dignité est actuellement M. le comte Ladislas Pejacsevics. Il m’a paru peu populaire. On le considère comme un serviteur trop docile de la politique hongroise, trop peu soucieux de l’autonomie nationale. Du reste, le véritable représentant de l’individualité croate, ce n’est plus le ban, c’est le ministre indigène qui réside à Pesth. Il n’a point de portefeuille. Il est l’intermédiaire légal entre le souverain et la Croatie d’une part, entre la Croatie et le royaume de Hongrie de l’autre. Les relations entre le royaume triunitaire et celui de saint Étienne sont aujourd’hui réglées par l’accord conclu en 1868, et renouvelé en 1878, entre les deux diètes de Pesth et d’Agram. Mais cet accord, plus favorable aux Magyars qu’aux Croates, est vicié dans son principe. Il n’a été obtenu qu’au prix des manœuvres les plus déloyales ; à la diète du royaume de Croatie, on a substitué un véritable rump parliament ; on n’a épargné ni les destitutions de fonctionnaires indépendants, ni les suppressions de journaux. J’étais à Agram en 1867, à l’époque où se préparait la sujétion de la Croatie, et j’ai raconté ailleurs les procédés que j’ai vu alors employer[19].
[19] Voir le Monde slave.
En vertu de l’accord actuel, la Croatie ne touche que 45 p. 100 de ses revenus ; le reste est versé à Pesth et profite soit à l’empire, soit à la Hongrie. Sont considérés comme affaires communes entre la Hongrie et la Croatie le commerce, l’agriculture, les voies de communication, la défense nationale. Sont considérées comme rentrant dans l’autonomie croate l’administration de l’intérieur et du budget régional, l’instruction publique et la justice. Il n’y a point de ministères ; trois chefs de section sont à la tête des trois départements.
Les Croates élèvent plus d’un grief contre cet arrangement. Ils n’ont pas oublié par quels procédés il leur a été arraché ; ils se plaignent que l’accord leur enlève, au profit de leurs voisins, la plus grande partie de leurs revenus ; que leurs voies de communication soient aux mains des étrangers ; que le roi, docile aux vœux des Magyars, nomme dans les postes supérieurs des hommes hostiles ou indifférents à la nationalité croate.
Un grief non moins grave, c’est que les Magyars ont détaché du royaume triunitaire le port de Fiume et en ont fait, aux dépens de la Croatie mutilée, une enclave hongroise qui dépend directement du gouvernement de Pesth. Depuis que l’accord a été imposé à la Croatie, un certain nombre d’hommes distingués se sont retirés de la vie publique et protestent par leur abstention contre une situation qu’il n’est plus en leur pouvoir de modifier. A la tête de ces abstentionnistes figure l’évêque Strossmayer, dont l’éloquence honorerait les plus illustres parlements de l’Europe.
La population de la Croatie et de la Slavonie comprend aujourd’hui douze à treize cent mille habitants. Le petit royaume va s’augmenter prochainement d’un appoint sérieux. La frontière militaire croate, enfin rendue à la vie civile, va être restituée à la mère patrie, dont elle a été détachée depuis la période des invasions musulmanes. C’est un accroissement de plus de six cent mille âmes. Depuis de longues années, la frontière n’avait plus de raison d’être. Il y a beau jour que les Osmanlis ont cessé d’être une nation envahissante, et les eaux de la Save et du Danube suffisaient largement à protéger contre eux le sol de l’Autriche-Hongrie. J’ai entendu autrefois déclarer que si l’on maintenait les régiments confinaires, c’était uniquement comme cordon sanitaire, pour empêcher la peste asiatique de se propager en Europe. En réalité, c’est que l’Autriche trouvait là une pépinière d’excellents soldats, étrangers à toute vie politique et toujours prêts à marcher contre les révolutions. On l’a bien vu en Italie.
La frontière était d’ailleurs un instrument de germanisation. Avec des jeunes gens croates on fabriquait des officiers allemands. Jellacich lui-même, le grand patriote, s’était laissé germaniser. Il eut un jour la velléité d’être poëte, et c’est en allemand qu’il écrivit ses vers. Je me rappelle à ce propos un souvenir de mon premier voyage. C’était en 1867, je voyageais dans la frontière avec un jeune Croate de mes amis. Nous nous arrêtâmes à Vinkovci pour déjeuner ; nous entrâmes dans une auberge où des officiers prenaient pension. Un grand silence se fit à notre arrivée. Tandis que j’avais le dos tourné, un officier reconnut mon ami et le prit à part :
« Êtes-vous sûr, lui dit-il, de la personne avec qui vous voyagez ?
— Sans doute ; c’est un Français, grand ami de notre nation. Pourquoi me demandez-vous cela ?
— C’est que nous étions en train de chanter des chansons croates ; un Allemand aurait pu nous dénoncer. »
Aujourd’hui, la frontière est décidément rendue à la vie civile ; mais elle n’est pas encore complétement restituée à la Croatie. Au point de vue du droit public, elle en a toujours fait partie intégrante. En 1848, en 1861, en 1865, ses délégués ont paru au parlement d’Agram. En 1868, lorsqu’il s’est agi de discuter l’accord avec la Hongrie, ils n’ont point été convoqués. On se méfiait de leur indépendance et de leur patriotisme. Ce n’est pas évidemment sans quelque chagrin que les Magyars voient la frontière entrer définitivement dans le royaume triunitaire, dont la population va se trouver accrue de près d’un tiers. Trente-cinq députés nouveaux vont arriver au parlement d’Agram ; mais le nombre des délégués croates au parlement de Pesth ne sera pas augmenté proportionnellement. Depuis le 1er août 1881, la frontière a cessé d’être administrée militairement ; elle est passée sous l’autorité personnelle du ban ; mais il n’est pas encore question d’élections à la diète.
Si jamais l’idée venait à l’empereur d’Autriche de restituer au royaume triunitaire la Dalmatie, d’y joindre la Bosnie et l’Herzégovine, il se formerait un groupe jougo-slave de plus de trois millions et demi d’habitants. Si l’on y joignait les Slovènes, on arriverait à près de cinq millions. Ce serait presque l’Illyrie, dont le poëte Vodnik avait naguère chanté la résurrection. Mais il est douteux que les Hongrois se prêtent à une combinaison qui renforcerait l’importance de l’élément slave dans la monarchie. Une Illyrie slave, ce serait la ruine du dualisme, c’est-à-dire du système sur lequel les Magyars ont édifié leur puissance. Qui sait d’ailleurs combien de temps la Bosnie et l’Herzégovine resteront à l’Autriche ?
CHAPITRE VI
BELGRADE, LE DANUBE ET LA SERBIE.
Belgrade il y a quinze ans et aujourd’hui. — Progrès accomplis. — Ce qui reste à faire. — Vexations policières ; les passe-ports. — La douane autrichienne. — Les forçats. — La vie sociale et les partis.
Il y a quinze ans que j’ai visité Belgrade pour la première fois. C’était en 1867, au lendemain de l’évacuation des forteresses serbes par les Ottomans ; la Serbie, si longtemps opprimée, commençait enfin à respirer, grâce à l’heureuse et sage politique du prince Michel. Les patriotes se plaisaient à nourrir « de longs espoirs et de vastes pensées ». Ils considéraient leur pays comme le Piémont des Slaves méridionaux ; ils voyaient déjà la Bosnie, l’Herzégovine, la vieille Serbie, groupées autour de lui, la défaite de Kosovo vengée, l’empire du tsar Douchan reconstitué. Je partageais ces illusions. Pendant la dernière guerre, j’avais suivi avec un intérêt ému les épreuves par lesquelles la principauté avait dû passer pour s’émanciper de la tutelle ottomane et devenir un royaume indépendant. La plupart des amis que j’avais quittés en 1867, les uns étudiants, les autres débutant à peine dans la vie politique, étaient devenus à leur tour des hommes d’État. Je me réjouissais de les revoir, de constater avec eux le progrès accompli, de mesurer l’espace qui leur reste encore à parcourir. Je suis arrivé les mains pleines de sympathies et d’illusions : je suis parti affligé et je dirai presque désenchanté. Est-ce la faute des circonstances ? Serait-ce que l’âge mûr apporte avec lui un esprit morose que ne connaît point la jeunesse ? C’est une question à laquelle le lecteur impartial pourra peut-être mieux répondre que moi.
J’ai décrit autrefois la ville de Belgrade telle qu’elle m’est apparue au lendemain de l’évacuation des forteresses par les musulmans[20]. Je l’avais quittée chef-lieu d’une principauté vassale ; je l’ai retrouvée résidence d’un roi et capitale d’un État indépendant. Je dois reconnaître qu’elle a fait quelques efforts pour se mettre à la hauteur de sa nouvelle fortune. Le quartier turc, le Dortjol, avec ses maisons louches et ses ruelles étroites, a presque entièrement disparu. J’ai cherché en vain les ruines monumentales du palais où avait naguère habité le prince Eugène et celles de la grande mosquée turque, la Battal-Djamia. Tout cela n’est plus. Les autres mosquées, qui donnaient à Belgrade une physionomie orientale, ont été rasées. Deux seulement subsistent encore : l’une, entretenue par le gouvernement, pourvoit aux besoins spirituels des voyageurs musulmans ; l’autre, — ironie amère du destin ! — sert à fabriquer le gaz du théâtre national. Les derniers restes de l’enceinte fortifiée ont également disparu ; les débris des portes (Kapia) ont été nivelés ; Belgrade a maintenant comme Paris son boulevard (Chanats, de l’allemand Schanze), sur lequel on commence à élever des constructions élégantes. La plupart des ambassades y ont établi leur hôtel. Je regrette les consulats, dont les pavillons arborés aux grands mâts flottaient naguère si gaiement au soleil.
[20] Dans mon livre le Monde slave. Paris, 1872.
La nouvelle rue du prince Michel, droite, flanquée de trottoirs et presque pavée, est bordée de maisons à plusieurs étages et de magasins à l’européenne ; ils sont ornés d’enseignes cosmopolites dues au pinceau d’artistes indigènes : Au Viennois, Au Parisien. Je ne donnerais ni l’un ni l’autre pour un type de suprême distinction. Dans ces magasins modernes, le système métrique et la monnaie décimale sont désormais en usage. En ces pays lointains, le nom du mètre et de ses subdivisions a une douceur toute particulière pour des oreilles françaises. Le dinar (franc) et le décime ont heureusement remplacé l’effroyable anarchie monétaire, roubles, ducats, piastres, contre laquelle se débattait jadis l’étranger effaré. A vrai dire, les négociants serbes ne sont pas encore faits à ce progrès. Ils se servent bien de la monnaie nouvelle, mais ils persistent à compter en piastres. Faut-il s’en étonner, quand on voit nos paysans, dans certaines provinces, rester encore fidèles aux vieux noms d’écus et de pistoles ?
L’esplanade qui précède la forteresse, le Kalimegdan, naguère témoin de sanglantes exécutions, a été plantée d’arbres et constitue un agréable jardin de ville où la population oisive vient respirer, le soir, l’air frais du Danube. Le Konak du prince, devenu trop étroit pour la royauté serbe, est en train de se transformer en un palais grandiose. Sur la place, où la statue du regretté prince Michel a été récemment inaugurée, un théâtre permanent a été élevé. Nous voilà loin du temps où la Thalie serbe abritait ses pénates errants dans des granges ou dans des hangars. Je me rappelle avoir assisté autrefois à la représentation d’un grand drame intitulé : Miloch, ou la Délivrance de la Serbie. On y voyait des voïévodes, des heidouques, des raiahs, des pachas, des nizams. « Il y aura, avait dit l’affiche, une scène avec des décors. » Tout ce monde épique s’agitait dans un espace de trente mètres carrés. Les coulisses étaient figurées par des paravents derrière lesquels Turcs et Serbes dissimulaient à grand’peine leur stature héroïque. Aujourd’hui, Belgrade possède un vrai théâtre, une vraie troupe. Les acteurs se recrutent en grande partie parmi les Serbes de la Hongrie. Le public se passionne et ne dédaigne point les allusions politiques. Une représentation de Rabagas a été dernièrement le sujet d’une véritable émeute ; les jeunes gens croyaient que Sardou avait voulu rendre ridicules les chefs de l’opposition indigène : Rabagas n’était plus Gambetta, c’était M. Ristitch !
Voici encore un progrès fort louable, surtout en Orient. Les rues ont reçu des noms, et les maisons des numéros. On les a même appliqués d’une façon fort ingénieuse. Chaque maison a été ornée d’une petite plaque en fonte indiquant le nom de la rue et le numéro. Précieuse innovation pour l’étranger ! Malheureusement, l’édilité a fait badigeonner de blanc toutes les plaques, qui sont devenues aussitôt illisibles. Personne n’en tient compte, et je pourrais citer tel habitant qui ignore absolument la dénomination officielle de sa rue. Si vous demandez où est située telle oulitsa (c’est le mot serbe officiel), le passant riposte invariablement par le mot turc de sokak. Si, du moins, le touriste avait un plan à son service ! Mais le seul qui existe est en quatre feuilles grand aigle et vraiment peu portatif. Au bout de quelques jours, j’ai renoncé à courir après mes amis, et j’ai attendu patiemment qu’ils vinssent me chercher dans mon hôtel. Grâce à Dieu, Belgrade offre au voyageur une hospitalité suffisamment confortable. Ce qu’elle ne lui offre point, par exemple, c’est une poste restante bien organisée. J’ai vu, de mes yeux, un employé me déclarer que rien n’était arrivé à mon nom, et cela lorsque je reconnaissais sur les rayons un paquet de livres qui m’était destiné. J’ai entendu à ce sujet, dans les bureaux des légations, des plaintes sérieuses, et dont l’administration serbe devrait bien tenir compte. La poste serbe fait presque regretter l’ancienne poste autrichienne, qui avait la réputation — méritée ou non — de lire les dépêches, mais qui du moins les remettait exactement.
Tout en constatant avec sympathie les progrès accomplis, un peu lentement peut-être, mais au milieu du tumulte des guerres extérieures et des convulsions politiques, il faut signaler tous ceux qui restent encore à réaliser. Belgrade n’a point de quai sur la Save, et la berge mal pavée où abordent les voyageurs est vraiment trop primitive. On s’étonne de ne pas rencontrer un système d’éclairage conforme aux besoins de la civilisation moderne. Il est singulier qu’on n’ait pas encore établi une usine à gaz dans une capitale commerçante dont la population, suffisamment agglomérée, est certainement supérieure à trente mille âmes. Les optimistes se consolent, il est vrai, en pensant qu’on débutera tout à coup par l’éclairage électrique. Le pavage, sauf dans une ou deux rues privilégiées, continue à ne justifier nullement ce nom grec de kalderma (kalos dromos, la belle route !) que la tradition byzantine a légué à l’idiome serbe.
D’ici à deux ou trois ans, Belgrade, qui n’est encore accessible que par les voies fluviales, sera définitivement rattachée à l’Europe par le chemin de fer. J’ai visité sur les bords de la Save le vaste chantier où notre compagnie de Fives-Lille achève le grand pont de fer qui réunira prochainement l’Autriche à la Serbie. Deux locomotives courent déjà le long du fleuve et ballastent la voie. Non loin de Belgrade, on commence à percer des tunnels. Le royaume tout entier est couvert d’ingénieurs qui plantent des jalons et relèvent des niveaux. Bientôt Belgrade sera reliée à Pesth et à Vienne, à Sofia, à Salonique, à Constantinople. Elle deviendra une des grandes étapes du transit international. Il faut qu’elle s’apprête à jouer dignement le rôle de ville européenne. En attendant que le royaume soit traversé de part en part par la voie ferrée, on a du moins organisé quelques lignes postales. Une diligence, fort primitive d’ailleurs, franchit en vingt-quatre heures les 300 kilomètres qui séparent Belgrade de Nich. Dans la plupart des provinces, on voyage encore à cheval ou en voiture particulière.
Il faut espérer que, le jour où les railways auront définitivement pénétré en Serbie, le gouvernement serbe renoncera à des vexations policières qui ne se retrouvent plus nulle part en Europe, pas même chez ces pauvres Turcs, pas même en Russie. Le voyageur qui débarque à Belgrade est d’abord tenu d’exhiber son passe-port. C’est là une formalité qui n’est plus guère en usage dans les pays civilisés, sauf en Russie et en Turquie. Si la Serbie tient à se distinguer d’eux, c’est son droit, et il n’y a rien à dire. Ce qui est plus grave, c’est ceci. Le passe-port est remis à un gendarme qui happe le voyageur sur la passerelle même du bateau, sans lui donner le temps de se reconnaître. Il est expédié à la police serbe, qui ne le rend pas à son propriétaire, mais l’envoie à la légation compétente, où vous êtes libre d’aller le réclamer le lendemain ou même vingt-quatre heures après. Vous arrivez à Belgrade le samedi soir à cinq heures ; vous comptez y dîner et repartir immédiatement pour Nich ou Kragouievats ; impossible, votre passe-port est confisqué. Le lendemain dimanche, la légation n’est pas ouverte. Le lundi matin, vous courez à la chancellerie ; mais comme elle était déjà fermée le samedi soir, votre passe-port n’y est point encore arrivé. Total, quarante-huit heures d’internement à Belgrade. Les Serbes, auxquels je signalais non sans indignation cet abus de leur gouvernement, paraissaient fort étonnés. Ceux qui n’avaient jamais quitté le pays trouvaient la chose toute naturelle ; ceux qui avaient vécu en Europe ne s’apercevaient point de la différence. D’aucuns cherchaient à justifier leur administration.
— Notre pays est trop petit, disaient-ils ; si nous le laissions ouvert à tout le monde, nous serions envahis par les aventuriers de toute l’Europe. Nous avons subi des convulsions politiques ; la dynastie régnante des Obrenovitch a longtemps eu à craindre les complots de la dynastie tombée des Karageorgevitch. Il faut bien prendre ses précautions.
En vérité, ces précautions sont prises d’une singulière façon : le gendarme chargé de recueillir les passe-ports ne connaît aucune langue étrangère et d’ailleurs ne les lit même pas. On lui remet un papier plié en quatre, une note quelconque, et le tour est joué. Mon ami M. Jireczek, qui a visité Belgrade en 1874, raconte ceci : « J’ai vu, dit-il, dans un consulat, un monceau de notes de restaurant, de récépissés postaux, de laisser-passer de bétail, de quittances et autres documents du même genre, qui avaient été remis par des étrangers au gendarme ; il ne savait pas lire et prenait pour un passe-port tout ce qui portait un timbre ou un cachet[21]. » Ceci était écrit en 1875. Les choses n’ont pas changé depuis, si j’en crois les témoignages que j’ai recueillis dans certaines chancelleries. Le procédé est vexatoire, mais en revanche absurde, puisqu’il ne peut en aucune façon empêcher les gens suspects d’entrer dans le royaume.
[21] Le témoignage de M. Jireczek est peu suspect de malveillance. Il est, comme je crois l’être moi-même, un ami dévoué de la Serbie. Mais le premier devoir qu’impose la sympathie pour un peuple, c’est de lui dire franchement ses défauts.
Je sais des étrangers que leurs affaires appellent fréquemment à Semlin, de l’autre côté du Danube ; ils sont obligés, pour assurer la liberté de leurs mouvements, d’avoir un jeu de trois ou quatre passe-ports. Que mes amis serbes prennent la peine d’aller chez leurs voisins, en Bulgarie, en Roumanie, en Roumélie, dans les États aussi petits et plus récents que le leur, ils ne trouveront nulle part ces chinoiseries grotesques, véritables inventions de pachas en délire. Ce n’est vraiment pas la peine d’envoyer chaque année des jeunes gens étudier à Vienne, à Heidelberg, à Paris, pour qu’ils rapportent chez leurs compatriotes des idées aussi saugrenues en matière de police et d’administration.
Je cherche tous les moyens possibles d’excuser mes amis serbes. J’avais supposé que peut-être leurs procédés étaient provoqués par des procédés analogues de leurs voisins d’Autriche. Un beau matin, j’allai à Semlin tout exprès pour vérifier la chose. Pas le moindre gendarme sur le ponton autrichien ; on m’a laissé entrer dans Semlin et en sortir, sans daigner même s’informer de mon identité. Cette grande villasse ne mérite guère d’ailleurs d’être visitée. Je ne sais où Lamartine avait l’esprit quand il a écrit qu’elle lui était apparue « avec toutes les splendeurs de l’Orient ».
Il n’est pas aisé d’entrer en Serbie, — par Belgrade du moins, — même pour les honnêtes gens qui ont un passe-port ; il n’est pas plus commode d’en sortir. Le voyageur qui prend les bateaux de la Compagnie autrichienne, fût-ce pour aller à Semlin, doit : 1o présenter son passe-port à la police serbe ; 2o payer un droit fixe de 35 centimes ; 3o remettre le récépissé de ces 35 centimes au gendarme qui l’attend sur la passerelle ; 4o soumettre ses bagages à la visite de la douane autrichienne établie sur le ponton, et cela quand même il n’irait point en Autriche. Examinons un peu en détail ces formalités. Le visa des passe-ports à la sortie de la frontière ne se pratique plus aujourd’hui que dans un seul État, la Russie. Mais la Russie autocratique traîne après elle deux boulets : le polonisme et le nihilisme. La Serbie pourrait assurément choisir de meilleurs modèles.
Quand sur une personne on prétend se régler,
C’est par les beaux côtés qu’il lui faut ressembler.
La seule raison du visa qui m’ait paru vraisemblable, c’est une raison fiscale, assez difficile d’ailleurs à justifier. On m’a proposé diverses explications. Autrefois, les bateaux à vapeur du Danube ne touchaient point Belgrade ; ils restaient à Semlin, sur la rive autrichienne. Il fallait aller les chercher en canot ; le gouvernement serbe profitait de ce trafic. Depuis que les paquebots abordent à Belgrade, cette source de revenu est supprimée. On la remplace par une taxe imposée au voyageur. Voulez-vous une autre explication qui ne vaut guère mieux ? La Save, comme je l’ai dit plus haut, n’a point de quai. La taxe en question serait destinée à produire les fonds nécessaires pour en construire un. Soit ; mais un gouvernement intelligent trouverait pour le prélever des procédés moins vexatoires. Il suffirait de faire percevoir l’impôt sous forme de surtaxe ajoutée au prix du billet. C’est ce qui se pratique chez nous pour les billets de chemin de fer. Personne en France n’a eu l’idée d’envoyer d’abord chez le percepteur les voyageurs qui veulent aller de Paris à Bougival. En tout cas, l’impôt est hors de toute proportion avec la matière imposée. Une excursion à Semlin coûte environ 1 franc ; le voyageur est frappé d’une contribution de plus de 30 p. 100. Il est vrai qu’il ne paye pas plus pour descendre jusqu’aux bouches du Danube. J’aime mieux croire qu’il s’agit d’une simple mesure protectionniste. On veut empêcher les Belgradiens d’aller chercher à Semlin les articles autrichiens qu’ils introduiraient au détriment de la douane dans le royaume. Quoi qu’il en soit, il y a là un abus à supprimer au plus vite. J’ai souvent lu dans les journaux de Belgrade de généreuses tirades sur la liberté et la dignité humaine. Si jamais ceux qui les écrivent sont au pouvoir, voilà pour eux une belle occasion de réformes à accomplir.
Du reste, il semble que tout ait été combiné dans le port de Belgrade pour la plus grande incommodité du voyageur. Après avoir échappé au policier et au gendarme serbe, à peine met-il le pied sur le ponton qu’il tombe aux mains du douanier autrichien. « Mais je ne vais pas en Autriche, je vais à Semendria en Serbie, à Viddin en Bulgarie, à Turn Severin en Roumanie. — Il n’importe ! Ouvrez vos malles. » Le voyageur non prévenu de cette formalité, qui arriverait à la dernière heure, se verrait inexorablement refuser l’accès du bateau. Les personnages diplomatiques ne sont pas même assurés d’échapper à ces vexations. Dernièrement, le ministre de Roumanie à Belgrade s’est vu, malgré ses passe-ports, obligé de laisser fouiller ses bagages. Les douaniers exigeaient de lui un certificat de l’ambassadeur autrichien. Qu’est ceci, sinon le fameux droit de visite naguère réclamé par l’Angleterre, et contre lequel l’Europe s’est insurgée à bon droit ?
L’Autriche a toujours tenu les Slaves méridionaux en suspicion ; elle a longtemps fait contre eux la police du Danube. Le temps n’est pas loin où les capitaines de ses paquebots livraient aux agents de Mithad-Pacha les Bulgares suspects qui naviguaient sous le pavillon de l’empire. Elle garde encore ses habitudes inquisitoriales. Je ne puis croire qu’elle déploie un tel luxe de douaniers uniquement pour empêcher quelques voyageurs de fumer du tabac serbe ou de boire du vin de Negotin à bord de ses bâtiments. Ah ! si les Anglais voyageaient dans ces contrées, comme ils feraient retentir les journaux de leurs doléances ! Ils sont malheureusement fort rares dans ces parages. De Belgrade à Constantinople, je n’en ai pas rencontré un seul.
Le bateau qui part de Belgrade, à six heures du matin, pour le bas Danube arrive la veille au soir sur les dix heures, venant de Pesth. Il dépose les passagers qu’il amène d’Autriche, mais refuse de prendre, pour passer la nuit à bord, ceux qui doivent partir le lendemain matin. MM. les douaniers ont besoin de dormir en paix et ne sauraient visiter les bagages à la lueur du pétrole. Force est donc au voyageur de passer la nuit à l’hôtel et de se lever à quatre heures du matin pour remplir toutes les formalités que j’ai indiquées plus haut. Ce que j’admire le plus, c’est le flegme avec lequel les Serbes supportent cette série d’avanies. On parle beaucoup de la liberté du Danube ; elle n’a point de pire ennemie que la Donaudampfschifffahrtsgesellschaft[22]. On se querelle dans les parlements de Bucarest, de Belgrade, de Sofia. Il y a des blancs et des rouges, des conservateurs et des libéraux. On verse des flots d’encre et des torrents d’éloquence. Pendant ce temps-là, le noble fleuve, le grand lien des trois États, reste aux mains d’étrangers qui l’exploitent et en font la police. Quand donc Serbes, Roumains et Bulgares sauront-ils s’entendre pour s’émanciper de ce monopole humiliant ? On me dit que dans tel de ces trois États il y a des personnages considérables qui ont des actions de la Société danubienne, et qui, en luttant contre elle, lutteraient contre leurs propres intérêts. Ce sont là, j’aime à le croire, des bruits calomnieux. Il y a des cas où une spéculation, d’ailleurs en soi-même indifférente, devient un véritable crime de haute trahison envers le pays.
[22] Compagnie de navigation danubienne.
Belgrade est donc pour le touriste une prison d’où l’on ne sort pas sans l’autorisation de deux ou trois geôliers. Cette prison, à certains moments, prend des allures de bagne. Si j’ai été blessé dans ma liberté, je ne l’ai pas moins été dans le sentiment élevé que j’ai de la dignité humaine. La forteresse de la ville, à peu près inutile aujourd’hui au point de vue militaire, sert de résidence à un certain nombre de forçats. Il y en a, hélas ! en tout pays ; mais ce qui est le propre de Belgrade, c’est l’exhibition perpétuelle de ces misérables. Ils ne restent pas renfermés dans la citadelle ; ils sont employés en ville aux corvées les plus diverses, et on les rencontre sans cesse par escouades, marchant sous la conduite d’un soldat en armes et faisant sonner leurs chaînes sur le rude pavé des rues. La capitale serbe est la seule ville d’Europe où j’aie jamais eu l’occasion de constater cette prostitution quotidienne de la dignité humaine.
Que les farouches compagnons de Miloch aient ignoré les délicatesses occidentales, rien de plus naturel. Que leurs descendants, les élèves des Bluntschli, des Faustin Hélie, des Stuart Mill, ne saisissent pas tout ce qu’il y a de dégradant, d’humiliant dans ces lamentables exhibitions, cela m’étonne. Il y a peut-être, en ce moment, à la Faculté de droit, à l’École des sciences politiques, un étudiant serbe qui sera quelque jour là-bas ministre de la justice. Si ces lignes lui tombent sous les yeux, je le supplie de les méditer un instant dans l’intérêt de son propre pays. On ne peut pas civiliser tout un peuple en un demi-siècle ; on peut faire disparaître, du jour au lendemain, les marques extérieures de la barbarie.
La vie sociale était naguère presque inconnue à Belgrade ; elle commence à naître aujourd’hui. Il faudra cependant quelque temps encore pour que nos mœurs pénètrent dans toutes les couches de la bourgeoisie. Vous trouverez en Serbie cette hospitalité patriarcale qui installe l’hôte au foyer domestique, en fait un membre de la famille, une sorte de frère ou d’enfant d’adoption. J’ai joui longuement autrefois de cette hospitalité, et j’ai gardé un souvenir reconnaissant à ceux qui m’en ont fait connaître la douceur. C’était dans une vieille famille indigène qui n’avait jamais voyagé et ne connaissait d’autre langue que le parler national. Mais les salons sont rares à Belgrade, et ne s’ouvrent pas aisément. Les diplomates sont réduits à se recevoir entre eux et forment comme un îlot isolé.
Ces mœurs commencent pourtant à changer, grâce à l’influence de la jeune reine qui préside aujourd’hui la petite cour de Serbie. A moitié Russe, à moitié Roumaine, elle appartient par ses origines à deux pays où la femme est depuis longtemps émancipée du gynécée oriental. Les réceptions qu’elle a inaugurées dans les salons du Konak apprendront peu à peu aux dames serbes les charmes de cette vie délicate que les Belgradiens ignoraient presque complétement sous le règne précédent. Les Serbes appelés à représenter leur pays dans les grandes capitales de l’Europe en rapporteront certainement des traditions d’élégance et de courtoisie qu’ils transmettront à leurs compatriotes. Les légations étrangères, récemment installées à Belgrade avec tout un état-major de secrétaires d’ambassade, exerceront aussi une influence inévitable sur les mœurs des habitants.
J’ai trouvé les Serbes divisés sur toutes les questions de politique intérieure ou extérieure. Je ne les ai vus d’accord que sur un point : leur enthousiasme pour la reine Nathalie. « Avez-vous vu notre reine ? » me demandaient mes interlocuteurs et surtout mes interlocutrices. J’ai le regret d’avouer que je n’ai pas eu l’honneur d’être présenté à Sa très-gracieuse Majesté. C’est la première fois que les Serbes ont une princesse vraiment digne de ce nom. Lioubitsa, la femme de Miloch, n’était qu’une héroïque paysanne ; Hélène, l’épouse du prince Michel, était Hongroise d’origine et ne vivait pas en très-bons termes avec son mélancolique époux. La reine Nathalie est jeune, belle, intelligente. Elle réussira certainement à donner à ses sujets une idée de la vie sociale telle qu’elle se pratique à Pétersbourg et à Bucarest, à leur apprendre cet art de recevoir, que l’on peut ignorer même quand on pratique de la façon la plus cordiale les devoirs de l’hospitalité.
Malheureusement ce développement de la vie sociale, si désirable à tous égards, est fortement contrarié par les dissensions politiques qui agitent le pays depuis plusieurs années. Il y a, en Serbie comme en tous pays, des conservateurs et des libéraux ; il y a en outre deux partis bien tranchés : d’un côté, ceux qui estiment que le rôle de la Serbie n’est pas encore fini, et qu’elle doit travailler sans relâche à s’annexer tous les pays de langue serbe, la Bosnie, l’Herzégovine, la vieille Serbie ; de l’autre, ceux qui croient que le développement de la patrie est arrêté jusqu’à nouvel ordre, et que le royaume doit se contenter des limites assignées par le traité de Berlin. Les querelles des deux partis, envenimées par les violentes discussions de la presse, ont atteint un degré d’acuité maladive. Dans une petite capitale moins importante que telle de nos sous-préfectures, le contact incessant des adversaires politiques donne lieu à des conflits sans cesse renaissants. Les meilleurs amis brisent d’anciennes relations parce qu’ils sont, les uns libéraux, les autres radicaux. On se traite mutuellement de traîtres et de vendus. Les démarches les plus banales de la vie privée sont interprétées au point de vue des passions du moment.
Je me rappelle à ce sujet un curieux incident qui date de mon premier séjour à Belgrade. Je vivais alors dans une famille serbe qui m’offrait la plus aimable hospitalité. Cette famille se plaisait à me présenter à ses amis, et je m’y prêtais d’autant plus volontiers que c’était le meilleur moyen d’étudier à fond la langue et les mœurs du pays. J’avais ainsi été présenté à une famille …itch, dont le chef était un haut fonctionnaire du ministère. A ce moment-là se tenait à Belgrade une réunion de l’Omladina serbe, c’est-à-dire de la jeunesse des écoles[23] ; j’y assistais naturellement. Après une séance orageuse, le gouvernement crut devoir dissoudre la réunion. Ce fut M…itch qui fut chargé de mettre cette mesure à exécution. Elle excita une fermentation générale.
[23] L’Omladina (la jeunesse) était une association de jeunes gens qui avait pour objet le développement de la littérature et de la nationalité serbes dans tous les pays habités par les Serbes, notamment dans la principauté et en Hongrie.
Quelques jours plus tard, un visiteur se présente chez mes hôtes ; ils me prient de passer au salon pour voir M…itch. Presque tous les noms serbes se terminent ainsi, et l’étranger peut aisément les confondre. Je suis assez myope, et le salon, — c’était au mois d’août, — avait ses jalousies et ses rideaux soigneusement fermés. Je ne reconnais point le visiteur, et la conversation se borne à un échange de banalités. Quelques jours plus tard, j’apprends que M…itch est fort mécontent de moi et convaincu que j’ai voulu l’insulter à cause du rôle qu’il a joué dans l’affaire de l’Omladina. Je ne m’étais point rappelé son nom, et ne l’avais point reconnu. Lui, s’imaginait de bonne foi que je m’associais aux passions du jour, et que j’avais tenu à lui témoigner mon indignation. Une courte explication suffit à dissiper le malentendu.
Lors de mon récent voyage, tel homme politique, depuis descendu du pouvoir, s’est montré indigné de me voir rendre visite à d’anciens amis actuellement dans l’opposition, plutôt qu’à des inconnus qui se trouvent aujourd’hui aux affaires. Un haut personnage, que je ne nommerai pas, a cru devoir chercher à m’être désagréable parce que je n’étais pas allé lui présenter mes hommages, alors que j’allais dîner chez son subordonné. Depuis quelques années, avec les chemins de fer et les emprunts serbes, il s’est abattu sur Belgrade toute une nuée de quémandeurs, parmi lesquels on a signalé même quelques aventuriers. Ils n’ont épargné aux gens en place ni les visites ni les flagorneries. Pour tel homme d’État, la présence d’un étranger, simple observateur, connaissant déjà les hommes et les choses, et ne demandant rien à personne, s’exprimant sur tout avec franchise, a semblé un phénomène extraordinaire et même désagréable.
Dans ces petites capitales, le rôle de l’étranger doit être des plus réservés. S’il se permet de signaler un abus, il n’est jamais sûr de n’être pas en face de celui qui l’a imaginé ou qui en vit. S’il apprécie un homme public, c’est peut-être en présence de son fils ou de son neveu. Le plus sage est donc de laisser parler les indigènes et de garder un silence religieux. Cette neutralité ne saurait cependant aller jusqu’à faire oublier ou renier de vieux amis qui ont le malheur d’être aujourd’hui dans l’opposition, et qui demain reviendront peut-être au pouvoir. « La roue de la fortune tourne, tourne sans cesse sans s’arrêter. Celui qui fut en haut, le voici en bas. Celui qui était en bas, le voici en haut :
Kolo od srece u okoli
Varteci se ne prestaje.
Tko bi gori eto doli,
A tko doli, gori ustaje. »
Qui a dit cela ? Le Serbe Gundoulitch, qui ne faisait que mettre en beaux vers un axiome de la sagesse des nations.
CHAPITRE VII
La Serbie après le traité de Berlin. — L’armée. — L’instruction publique. — Les institutions scientifiques ; le musée ; la presse et la littérature. — Le Kulturkampf. — La Serbie, la Russie et l’Autriche.
Arrivons à des choses plus sérieuses. Chez ces États nouveaux, ce qu’il faut avant tout étudier, c’est la situation de l’armée et de l’instruction publique ; c’est le développement de la force matérielle, qui assure l’indépendance de la nation, et celui de la force morale, qui prépare son avenir. La Serbie, telle que l’a faite le traité de Berlin, ne compte que deux millions d’habitants. Mais son rôle n’est pas fini. Si vraiment elle doit être le Piémont des Serbes non encore affranchis, elle a encore une grande étape à parcourir. Si elle manque à son rôle de libératrice, elle n’a plus qu’à devenir une simple province autrichienne. Jusqu’à nouvel ordre elle ne peut pas désarmer. Elle doit entretenir une force militaire considérable, non pas seulement pour défendre ses frontières, mais pour se mettre en état de les élargir. Il ne faut donc point s’étonner si son armée absorbe près du tiers de son budget. Elle lui consacre neuf millions cinq cent mille francs.
Le service militaire est rigoureusement obligatoire pour tous les citoyens de vingt à cinquante ans. L’armée permanente ne comprend que les jeunes gens de vingt à vingt-deux ans. Elle présente un effectif très-restreint. Elle ne compte que dix bataillons d’infanterie, quatre escadrons de cavalerie, trente-deux batteries d’artillerie. L’armée nationale ou milice (narodna voïska) se divise en deux catégories correspondant, l’une à notre réserve, l’autre à notre armée territoriale. La première comprend cent bataillons d’infanterie, vingt-cinq escadrons de cavalerie ; la seconde, cent bataillons d’infanterie et quatorze de cavalerie. Les exercices peuvent durer jusqu’à vingt-cinq jours par an. Au total, en temps de guerre, la Serbie peut mettre sur pied environ cent cinquante mille hommes. Il y a dans cette armée d’excellents éléments. Je ne crois pas cependant qu’elle vaille l’armée bulgare, organisée et disciplinée par des officiers russes. C’est, dit-on, l’impression que le roi Milan aurait remportée de sa récente visite au prince de Bulgarie.
Les Serbes, dans les deux guerres qu’ils viennent de soutenir contre les Turcs, n’ont obtenu que de médiocres succès ; ils ont même vu leur territoire envahi et leur capitale menacée. Mais il ne faut pas oublier qu’ils avaient à lutter contre toutes les forces réunies de l’Islam. La Russie leur avait envoyé des volontaires ; au fond, sauf quelques exceptions héroïques, ils ne représentaient pas un élément militaire bien sérieux. L’empereur Alexandre II, dans un discours qui a eu quelque retentissement, s’est plu un jour à exalter la valeur des Monténégrins au détriment de celle de leurs congénères serbes. J’ignore quelle arrière-pensée inspirait le monarque russe : je crains qu’il n’ait cédé à un mouvement de mauvaise humeur impolitique. Quoi qu’il en soit, il est souverainement injuste d’exiger les mêmes exploits des Serbes que des Monténégrins. Pour ceux-ci, la guerre est en quelque sorte une industrie nationale ; pour les Serbes, peuple essentiellement agricole, elle constitue un état exceptionnel. Leur pays n’est d’ailleurs pas protégé par des défenses naturelles aussi formidables que celles du Monténégro.
L’armée serbe est actuellement divisée en quatre corps, qui font face aux quatre frontières du royaume : celui de la Choumadia (chef-lieu du commandement, Belgrade), celui du Timok (Negotin), celui de la Morava (Nich), et celui de la Drina (Valievo). Le point le plus faible de cette armée est peut-être l’armement. Il y a bien une fonderie de canons à Kragouievats ; mais il n’y a point de manufacture de fusils. Force est donc de faire venir les armes de l’étranger. L’armement de la Serbie est entièrement à la discrétion de sa puissante et jalouse voisine, l’Autriche. En cas de conflit avec elle, il faudrait s’adresser à la Russie, qui pourrait expédier des armes par la voie de Bulgarie ; mais le Danube étant fermé, l’expédition se ferait par terre dans des conditions fort défavorables. La Roumanie, la Bulgarie, la Serbie, dont les intérêts sont solidaires, auraient peut-être quelques mesures à prendre pour s’assurer réciproquement contre les dangers d’une invasion. Plus je réfléchis, plus ces trois États me semblent destinés à former un groupe confédéré appelé à peser d’un grand poids sur les destinées de l’Orient. Neuf millions d’hommes, ce n’est pas un chiffre à dédaigner.
L’intérieur du royaume, avec ses massifs de montagnes et de forêts, peut être aisément défendu. En revanche, la capitale est à la merci du premier coup de main ; la forteresse, qui a été si longtemps la clef du Danube, produit encore quelque effet, grâce à sa masse imposante et au large développement de ses bastions ; mais ses murs tombent en ruine, et elle ne tiendrait pas devant quelques coups de canon.
La Serbie a été émancipée bien avant la Bulgarie ; elle compte aujourd’hui près de soixante-dix ans d’autonomie. Cependant, si l’on comparait les deux États au point de vue de l’instruction publique, du moins de l’instruction primaire, peut-être la supériorité serait-elle du côté des Bulgares. Un professeur de Belgrade, M. Karitch, dans un récent ouvrage[24], apprécie ainsi l’état intellectuel de son pays : « L’instruction publique, dit-il, est chez nous, en moyenne, fort arriérée, même dans les parties les plus avancées ; le nombre des écoles est excessivement restreint. Dans les provinces du Nord, l’école n’est pas fréquentée par la moitié des enfants qui sont en âge d’y aller. En remontant vers le Midi, cet état de choses empire de plus en plus. Il y a de grands espaces où l’on ne trouve pas une école ; on ne rencontre que des illettrés, sauf les popes et les moines. Encore leur instruction mérite-t-elle à peine ce nom. »
[24] Srpska Zemlia (les Pays serbes). Belgrade, 1882.
Voilà, certes, un tableau peu flatté. Comment expliquer cette infériorité des Serbes vis-à-vis des Bulgares ? Sans doute par ce fait qu’ils ne sont pas, comme leurs voisins, en contact avec les populations helléniques. D’ailleurs, ainsi que nous le verrons plus loin, les Serbes ont une supériorité marquée en ce qui concerne l’enseignement secondaire et supérieur. Il ne faut pas oublier que sous la domination ottomane il n’y avait d’autres écoles que celles des popes ou des moines. Le grand libérateur du pays, Miloch Obrenovitch, ne savait ni lire ni écrire. Un de ses principaux auxiliaires, le protopope Nenadovitch, qui fut chargé de diverses missions diplomatiques à Vienne, à Varsovie, à Moscou, raconte naïvement dans ses curieux Mémoires[25] comment se fit son éducation :
[25] Memoare Prota Nenadovitcha. Belgrade, 1867.
« Mon père, dit-il, me remit jeune encore aux mains de notre pope pour qu’il m’apprît à lire. Je commençai d’épeler dans un abécédaire de Moscou dont les lettres initiales étaient imprimées en rouge. Le pauvre pope m’instruisait comme on l’avait instruit lui-même. En ce temps-là, — il s’agit de la fin du dix-huitième siècle, — personne en Serbie n’avait l’idée de ce que pouvait être une école. Quiconque voulait apprendre quelque chose devait aller chez le pope ou au monastère. Les élèves pauvres étaient tenus de servir ou de soigner les chevaux ; mais on s’y résignait volontiers pour apprendre quelque chose. En ce temps-là, il n’y avait chez nous d’hommes considérés que les knezes (maires), les popes, les moines et les pandours. J’appris ainsi à lire chez le pope Stanoïé ; je commençais à lire le calendrier et je savais distinguer les fêtes. Et les bonnes femmes disaient à ma mère : « Tu es bien heureuse, sœur, d’avoir un fils si savant, qui peut t’indiquer les fêtes et te préserver du péché qu’on commet en travaillant les jours défendus. »
La statistique de l’enseignement, publiée en 1876 à Belgrade par M. Bogolioub Iovanovitch[26], donnait pour la principauté un total de 507 écoles primaires. L’auteur ne se dissimulait pas que son pays occupait à ce point de vue un des derniers rangs en Europe. Mais ce qui le préoccupait le plus, c’était moins le petit nombre des écoles que la valeur médiocre des instituteurs. « Ils n’embrassent leur profession, écrit-il, que comme pis aller, et la quittent dès qu’ils en trouvent une autre. » M. Iovanovitch nous apprend que sur cent recrues on n’en comptait alors que quinze sachant lire et écrire. C’est là sans doute un chiffre médiocre. Une élévation de 0 à 15 pour 100 en un demi-siècle constitue cependant un progrès considérable. D’après M. Iovanovitch, le nombre des écoles s’accroissait de 10 environ par an. Cette proportion paraît s’être maintenue. M. Karitch accuse pour 1882 un chiffre de 600 établissements primaires. Il faut tenir compte ici de deux faits importants : d’une part, les dommages subis par la Serbie pendant la dernière guerre ; d’autre part, l’accroissement de population résultant de l’acquisition des arrondissements de Nich et de Pirot.
[26] Statistika Nastave ou Knejevini Srbiji. Belgrade, 1876.
En somme, la Serbie possède aujourd’hui une école primaire pour trois mille habitants. Un dixième seulement des enfants fréquente l’école. Ce chiffre paraît en contradiction avec la proportion de 15 pour 100 de conscrits lettrés que j’ai citée plus haut ; mais l’annexion des provinces enlevées à la Turquie a nécessairement fait baisser le niveau moyen de l’instruction publique.
A l’exemple de la Bulgarie, la Serbie a proclamé le principe de l’obligation dans une loi votée par la Skoupchina au mois de décembre 1882. Cette loi fait aux instituteurs de fort belles conditions ; elle leur assure après dix ans de service une retraite égale à 40 pour 100 de leur traitement. Après trente-cinq ans de service, la retraite est égale à l’intégralité du traitement. J’ai assisté, pendant mon séjour à Belgrade, à un congrès d’instituteurs et d’institutrices. Ils m’ont paru sérieux et intelligents ; mais c’était évidemment une élite. L’instruction des filles est, bien entendu, très-inférieure à celle des garçons.
Le ministre actuel de l’instruction publique, M. Stoïan Novakovitch, a eu l’heureuse idée de créer pour son département un organe spécial : le Prosvetni Glasnik. Ce recueil renferme des documents statistiques, des travaux de pédagogie ou de science vulgarisée. Les inspecteurs y publient leurs rapports et signalent les lacunes qu’ils ont constatées dans l’enseignement ou dans le matériel des établissements scolaires. Le Glasnik nous apprend qu’il existe actuellement deux écoles normales d’instituteurs : l’une à Belgrade, avec 143 élèves ; l’autre à Nich, avec 53 élèves. L’enseignement secondaire est représenté par trois gymnases : celui de Belgrade (490 élèves), celui de Kragouievats (445 élèves), celui de Nich (168 élèves). C’est donc un millier d’enfants, sur deux millions d’hommes, qui reçoivent les bienfaits de l’enseignement classique. Le gouvernement serbe a multiplié avec raison les établissements scolaires dans la ville de Nich ; ce sont surtout les pays le plus récemment enlevés à la Turquie, qui ont le plus besoin d’être éclairés. Le royaume compte encore vingt-cinq pro-gymnases à quatre classes seulement, avec une population scolaire de 4,727 enfants. On constate que le nombre des élèves diminue très-rapidement en raison de l’élévation des classes. Ainsi, la sixième, qui correspond à notre rhétorique, ne compte pour tout le royaume que 146 élèves ; la septième, qui équivaut à notre philosophie, n’en a plus que 67.
L’enseignement supérieur n’est représenté en Serbie que par un seul établissement, la haute école de Belgrade. Elle n’a point la prétention d’être une université ; elle ne décerne point de diplômes de docteur ; elle se contente de préparer des jeunes gens d’élite aux carrières libérales. Elle comptait l’an dernier 172 élèves, dont 86 pour le droit, 21 pour l’histoire, 41 pour les sciences pures et appliquées. Quelques-uns des professeurs de la haute école sont des savants très-distingués. La Serbie n’est pas réduite, comme la Bulgarie, à recruter son personnel enseignant dans son propre fonds. Il y a, au delà de la Save et du Danube, des milliers de Serbes, descendants d’aïeux émigrés au siècle dernier, qui ont reçu en Autriche une éducation supérieure et qui viennent volontiers prendre du service dans la patrie de leurs ancêtres. La plupart d’entre eux se font naturaliser.
En dehors des élèves de la haute école (visoka schkola), un certain nombre de jeunes gens sont envoyés, aux frais de l’État ou par leur famille, dans les universités étrangères. Ce sont surtout des étudiants en droit, en médecine, en économie politique. Il est évidemment indispensable d’aller chercher ces sciences du dehors. Malheureusement, ces jeunes gens n’ont à leur retour qu’une ambition, celle de se faire caser à Belgrade dans les bureaux et d’administrer, du fond de leurs fauteuils, un pays qu’ils ne connaissent pas, qu’ils n’ont jamais visité. Ici encore, je me plais à citer le témoignage de mon ami, M. Constantin Jireczek. « En Serbie, dit-il, le voyageur constate à chaque pas que, depuis le départ des Turcs, le gouvernement n’a pas fait tout ce que l’étranger, peut-être même l’indigène, pourrait attendre de lui… Un négociant serbe attribuait devant moi cette stagnation du pays aux bureaucrates de Belgrade, des gens qui, après avoir passé quelques joyeuses années à Vienne, à Paris, à Berlin, reviennent dans leur pays sans en connaître les besoins, y introduisent des réformes la plupart du temps intempestives et souvent ne pensent qu’à leur propre intérêt[27]. »
[27] Voir la Revue de Prague, Osveta, année 1875, p. 428.
A côté de la haute école, l’institution scientifique la plus importante du royaume, c’est la Société des sciences (Outcheno droujtvo), qui, sans avoir la prétention de rivaliser avec celle d’Agram, a rendu d’utiles services au pays. Elle a été fondée en 1842, sous le règne de Miloch ; elle publie, depuis 1847, un recueil annuel de mémoires(Glasnik), dont la collection jouit d’une légitime autorité. Elle a édité, en outre, un certain nombre de travaux d’histoire, de sciences naturelles, d’archéologie. Elle se divise en quatre sections : philosophie et philologie, — histoire et droit, — sciences mathématiques et naturelles, — beaux-arts. Le gouvernement lui accorde une subvention de 12,000 francs. Les membres les plus distingués de la Société sont, dans l’ordre des lettres : M. Novakovitch, le ministre actuel de l’instruction publique ; son collègue M. Miatovitch, ministre des finances, historien et publiciste distingué ; M. Militchevitch, un géographe consommé, auquel on doit la meilleure description de la Serbie et nombre de récits populaires ; M. Kouïoundjitch, poëte et philosophe, qui représente aujourd’hui la Serbie auprès de la cour d’Italie.
Il existe en outre, à Belgrade, une Société de médecine, une d’agriculture et une fondation particulière due à la libéralité d’un officier récemment décédé, le capitaine Tchoupitch. Ce patriote a légué par testament une partie de sa fortune pour la publication d’œuvres morales et littéraires. De telles libéralités ne sont pas rares chez les Serbes, plus pourtant que chez les Grecs et les Bulgares. L’un des Mécènes les plus généreux a été le capitaine Micha Atanasievitch, qui a fait construire à ses frais le grandiose édifice où sont logés la haute école, la Société scientifique, la bibliothèque et le musée.
La bibliothèque, qui a été autrefois sous la direction de M. Stoïan Novakovitch, renferme environ vingt-cinq mille volumes et une belle collection de cartes et de dessins. Les catalogues sont fort bien tenus. Une autre bibliothèque a été fondée par l’État dans la seconde capitale du pays, à Kragouievats.
Le musée est certainement, au point de vue archéologique, un des plus intéressants de l’Europe orientale. Les antiquités, les médailles, abondent sur le sol de l’ancienne Singidunum. On en découvre chaque jour. Le commandant de la forteresse m’a montré toute une poignée de monnaies que ses forçats venaient de découvrir au pied d’un vieux mur. Une statue d’Isis a été rapportée de la Bosnie. Une tête de bronze, trouvée dans le Danube, est considérée comme ayant appartenu à une statue de Trajan. Mais ce qui mérite surtout l’attention des amateurs, c’est la numismatique des anciens États serbes, Serbie, Bosnie, Bulgarie. Il y a là des pièces à faire pâmer de joie un collectionneur. Toutes ces richesses ont été décrites dans un grand ouvrage publié à Agram par un archéologue dalmate, M. Sime Ljubich.
Une salle particulièrement intéressante pour l’historien, c’est celle qui renferme les souvenirs de la domination turque et de la guerre de l’Indépendance. Quel est le Serbe dont le patriotisme ne s’enflammerait à voir ces carcans de fer, ces fouets aux nœuds métalliques sous lesquels ont naguère gémi ses ancêtres, ces drapeaux qui ont mené au combat les Karageorge et les Obrenovitch ?
Une galerie de peinture renferme les portraits de ces héros épiques et ceux des hommes qui ont régénéré par la science un peuple redevenu à demi barbare : les Dosithée Obradovitch, les Karadjitch, les Miloutinovitch. Œuvres d’artistes indigènes, ces portraits sont d’une exécution grossière, mais d’une grande sincérité. Ils donnent bien l’idée de ces rudes personnages, nés pour vendre des prunes, élever des pourceaux ou végéter dans un monastère, et qui s’improvisèrent un beau matin chefs d’armée, poëtes, diplomates. Cette partie du musée est une excellente école de patriotisme.
Parmi les établissements fondés par l’État, il faut encore citer l’imprimerie royale, qui existe depuis de longues années, et qui est dirigée avec zèle et intelligence par M. Steva Raïtchevitch. Ses travaux sont très-soignés, et, dans une exposition internationale, ils mériteraient d’être distingués. Elle a été longtemps la seule imprimerie de Belgrade. Aujourd’hui, l’industrie privée lui fait une sérieuse concurrence. Le nombre des typographies s’est multiplié, en même temps que celui des journaux, et les journaux se sont accrus en raison du progrès des passions et des idées politiques. Nos confrères belgradiens se font remarquer par la violence de leurs polémiques. Ils ont un goût peut-être prématuré pour les questions sociales et la logomachie cosmopolite. Cela tient sans doute à ce que la plupart d’entre eux ont fait leur éducation à l’étranger. Il est bien tôt pour parler des rapports du travail et du capital dans un pays où l’industrie est encore dans l’enfance. Il serait plus pratique et plus patriotique de créer une industrie nationale, qui affranchirait le pays du monopole du marché autrichien.
La librairie se développe en même temps que l’imprimerie. Je me rappelle le temps où elle n’avait d’autre établissement que celui du sieur Valojitch, une papeterie de village. Aujourd’hui, le commerce des livres est représenté par des magasins à l’européenne ; Belgrade a même des éditeurs. Leur commerce s’alimente en grande partie de travaux publiés à l’étranger, à Novi-Sad et à Pancsevo (Hongrie), à Pesth, à Vienne, à Raguse. La littérature serbe dépasse de beaucoup les limites restreintes du royaume ; son territoire s’étend des bouches de Cattaro aux frontières de la Bulgarie, et de la Drave aux Balkans. Elle obéit à des influences très-diverses. Parmi les littérateurs distingués de Belgrade, beaucoup sont originaires des pays étrangers, de la Dalmatie, de la Syrmie, de la Hongrie méridionale. Les études historiques me paraissent être les plus florissantes ; la poésie a des représentants de quelque mérite ; le drame, le roman, vivent surtout de traductions et d’adaptations.
Si les progrès de l’instruction publique dans un pays dépendaient uniquement des mérites du ministre compétent, la Serbie ne tarderait pas à égaler les plus avancés des États européens. Le ministre actuel, M. Stoïan Novakovitch[28], est un des savants les plus remarquables du monde slave. Ses travaux d’histoire et de linguistique font autorité. Il est depuis de longues années l’âme de la Société des sciences ; les Académies de Pétersbourg et d’Agram l’ont nommé membre correspondant. Ses amis regrettent que les labeurs de l’administration et de la politique l’aient arraché aux études qui ont assuré sa réputation. Malheureusement ni le talent, ni l’érudition ne peuvent faire jaillir du sol les instituteurs ou les écoles. M. Novakovitch a hérité d’une situation qui ne peut être modifiée qu’avec l’aide de deux facteurs indispensables, le temps et l’argent.
[28] M. Novakovitch a donné sa démission en septembre 1883.
M. Novakovitch a d’ailleurs d’autres soucis que ceux de l’instruction publique. Il est aussi ministre des cultes. Ce devrait être un portefeuille aisé à manier dans un pays où l’unité religieuse est à peu près absolue. Sauf quelques musulmans de passage, trois ou quatre mille catholiques, sujets étrangers, et deux mille Israélites, toute la population du royaume appartient à la religion orthodoxe. L’Église serbe n’a point de parti ultramontain. Cependant la Serbie, tout comme la Prusse, a eu son Kulturkampf.
La chose, au premier abord, semble assez singulière. S’il est un peuple chez lequel les passions religieuses paraissent peu capables de s’allumer, c’est le peuple serbe. Il pratique l’orthodoxie avec sobriété ; son caractère est essentiellement flegmatique. Le fanatisme et le mysticisme n’ont guère prise sur lui. A ce point de vue, il offre peu de rapports avec le peuple russe. Vous ne verrez dans les rues de Belgrade ni génuflexions ni signes de croix devant les églises, ni saintes images pieusement baisées, ni cierges allumés devant la chapelle de tel patron miraculeux. Les pèlerinages sont surtout des prétextes à fêtes populaires et à réunions.
On compte en Serbie cinquante-quatre couvents avec cent trente-huit moines, soit, pour parler le langage rigoureux de la statistique, deux moines six dixièmes par monastère. Il n’y a point de couvents de femmes. Étant donné ces dispositions générales des esprits, on s’attendait peu à voir éclater un conflit entre l’Église et l’État.
Ce conflit a pourtant eu lieu ; il s’est produit à propos d’une loi de finances. Le gouvernement prétendait frapper d’un impôt certaines fonctions ecclésiastiques ; il voulait faire payer une taxe de cent francs à quiconque se faisait moine, une de cent cinquante à qui devenait hiéromonaque. Le métropolitain de Belgrade, Mgr Michel, protesta contre une mesure qui lui semblait contraire aux canons, aux constitutions apostoliques, et qui, paraît-il, entachait l’Église serbe du péché de simonie. Non-seulement il protesta par lettre, mais la première fois qu’il eut une consécration à célébrer, il se refusa à prélever l’impôt en question. Le gouvernement le frappa d’une amende égale à six fois la somme exigée. Le métropolitain soumit le conflit à un concile national composé des évêques de Nich, Negotin, Oujitsa et Schabats. Le concile se prononça également contre l’innovation gouvernementale. Le ministre répondit par la suspension du métropolitain, qui se vit relégué dans un monastère[29]. Le scandale a été grand dans le monde russe, à Moscou notamment.
[29] Mgr Michel a été remplacé (avril 1883) par M. Mraovitch ; ce prélat a été sacré par le métropolitain serbe de Karlovtsi (Hongrie).
D’après les hommes d’État serbes, il s’agit d’une simple question de discipline intérieure ; d’après les slavophiles moscovites, l’incident est beaucoup plus grave.
Le métropolitain, chef suprême de l’Église serbe, est le partisan le plus dévoué de la Russie dans le royaume. Or, le ministère actuel suit une politique entièrement docile à l’Autriche. Il a donc dû supprimer l’homme dont la présence à la tête du clergé national est une protestation vivante contre la tutelle autrichienne. Je ne prends point parti entre les deux opinions ; je me contente de les exposer. Il m’a semblé qu’à Belgrade la suspension du métropolitain avait produit assez peu d’effet, du moins parmi les classes intelligentes.
Ceci m’amène à étudier la situation que les circonstances ont faite à la Serbie. Je suis depuis de longues années en rapport avec ses hommes politiques, avec les représentants de l’opinion publique en ce pays, et je crois pouvoir donner des appréciations assez exactes. Le peuple serbe n’est plus, — sauf telle ou telle exception individuelle, — capable ni de fanatisme religieux, ni même de fanatisme patriotique. Plusieurs siècles de servitude, de longs rapports avec les Osmanlis, lui ont appris qu’il faut savoir tour à tour se résigner et dissimuler. Si la Serbie, au début de notre siècle, s’est affranchie par les armes, elle s’est maintenue par la diplomatie. Elle a cherché tout d’abord d’où venait le vent, et elle a plié devant les plus forts, de crainte d’être brisée par eux. Pièce à pièce, morceau par morceau, elle a arraché à l’Europe et aux sultans les concessions successives avec lesquelles elle a fait son indépendance.
Les sympathies naturelles qu’elle peut avoir pour ses congénères slaves ou ses coreligionnaires orthodoxes, elle a toujours su les sacrifier aux nécessités du moment ou aux espérances de l’avenir. C’est ainsi que, pendant la guerre de Crimée, elle est restée neutre pour être agréable aux puissances alliées, et surtout par crainte de l’Autriche, sa puissante voisine. Certes, elle prévoyait bien qu’elle aurait un jour besoin de la Russie, et en Orient on regardait volontiers la Russie comme sa protectrice. Mais cette protection, elle la subissait plutôt qu’elle ne la désirait : « L’homme qui se noie se raccroche même à une paille », dit un proverbe indigène.
Causée par les abus de l’administration turque, fomentée peut-être en secret par le gouvernement autrichien, l’insurrection de la Bosnie et de l’Herzégovine a été, comme on sait, le point de départ des événements qui ont définitivement affranchi la Serbie et l’ont transformée en royaume. La principauté ne pouvait guère refuser l’aide que venaient lui apporter les volontaires russes. Elle en a profité, avec l’assentiment tacite de l’Autriche, bien entendu. Cependant, cette fraternité d’armes n’a peut-être pas beaucoup contribué à resserrer les liens d’affection avec les Russes et les Serbes. Si parmi les volontaires il y avait des héros, il y avait aussi beaucoup d’aventuriers. On les a subis, mais sans enthousiasme, et l’on n’en a pas gardé partout un excellent souvenir. D’ailleurs, l’empereur Alexandre II a fait payer cher à l’amour-propre des Serbes les secours qu’il leur envoyait. Dans le discours célèbre auquel je faisais plus haut allusion, il a grièvement blessé leur amour-propre. Il se servit même, m’assure-t-on, d’expressions que des raisons de haute convenance ne permettent pas de reproduire ici. Il n’est jamais habile d’humilier ceux à qui l’on vient de rendre service.
Un bienfait reproché tint toujours lieu d’offense.
Quand les Turcs arrivés devant Djunis se furent ouvert la route de Belgrade, la médiation russe vint tout à coup arrêter leur marche triomphante et rétablir le statu quo ante bellum. La Russie ne faisait que son devoir le plus strict en tirant le petit État d’une aventure où elle avait puissamment contribué à l’engager. Un peu plus tard, vers la fin de la campagne de Bulgarie, la Russie eut à son tour besoin de la principauté. Elle lui fit reprendre les armes, et cette intervention produisit une diversion utile sur l’aile gauche des Ottomans. Les Serbes prétendent donc que si la Russie leur a rendu quelques services, elle les leur a bien fait payer. Ils se considèrent comme quittes envers elle, et n’admettent point d’ailleurs que la reconnaissance ait un rôle quelconque à jouer dans la politique des nations. La Serbie, comme l’Autriche de Schwarzenberg, est prête à « étonner le monde par son ingratitude ».
L’acquisition de dix mille kilomètres carrés alloués par le traité de Berlin, l’indépendance, le titre de royaume, peuvent-ils être considérés comme des compensations suffisantes pour les sacrifices que le petit État s’est imposés pendant la dernière guerre ? Oui, sans doute, si ces avantages sont l’augure et le gage assuré d’un développement ultérieur. Non, s’ils tracent le cadre définitif où la nation serbe doit être renfermée ne varietur.
Le traité de Berlin, en accordant à la Serbie les districts de Nich et de Pirot, a donné à l’Autriche la Bosnie et l’Herzégovine ; il a fauché jusque dans leurs racines les espérances de la Serbie ; il a réduit le royaume à l’état de vassal du dangereux voisin, qui s’annonce dès maintenant comme l’héritier réservataire de la Turquie, et dont l’ambition vise, dit-on, les rivages de l’Archipel. Depuis que la Serbie régénérée a recommencé son existence politique, jamais un coup plus rude n’avait été porté à son avenir. Ces provinces maintenant livrées au Schwaba, elles avaient été l’objet des aspirations et des convoitises de tous les patriotes. De tout temps ils avaient rêvé de les affranchir du joug détesté et d’aller, par-dessus la Drina, donner la main aux frères du Monténégro.
Tant que les Osmanlis restaient les maîtres en Bosnie et en Herzégovine, on pouvait avoir l’espérance de les en chasser, comme on les a chassés jadis des forêts de la Schoumadia. Et voici que l’éternel ennemi des Slaves, l’Allemand, s’y établit avec la force militaire d’un empire de quarante millions d’hommes ! Désormais la Serbie est surveillée par l’Autriche, non pas seulement sur la ligne si mal défendue de la Save et du Danube, mais encore sur la frontière occidentale de la Drina. Dans ces provinces où elle voyait naguère des frères prêts à l’accueillir comme une libératrice, elle ne voit plus désormais que des ennemis jaloux qui épient toutes ses démarches, contrôlent toutes ses ambitions.
Au sud de la Bosnie et de l’Herzégovine, il y a encore la Vieille Serbie, où les Autrichiens n’ont pas pénétré. C’est là que s’élèvent la ville de Prizren, où fut jadis la capitale du tsar Douchan, la ville de Petch, où siégeaient les patriarches ; c’est là qu’est le champ de bataille de Kosovo, où succomba l’indépendance nationale. Il suffirait d’un coup de main heureux pour remettre les Serbes en possession de tous ces sanctuaires nationaux. Mais les Kaiserliks sont là, à deux pas, qui veillent sur le chemin de fer de Salonique.
Quelle rage a dû mordre le cœur des patriotes quand ils ont vu la diplomatie européenne briser ainsi toutes leurs espérances ! En vingt-quatre heures les Autrichiens peuvent occuper Belgrade ; en cinq ou six jours leur armée de Bosnie peut arriver à Kragouievats. La Serbie, pour renouer le fil brisé de ses destinées, ne doit plus compter que sur une guerre européenne.
Faut-il s’étonner si, au milieu de circonstances si délicates, le roi Milan et ses conseillers ont cru devoir courber la tête et s’incliner devant la loi inéluctable du plus fort ? La Serbie est aujourd’hui dans la situation où se trouvait le Piémont après Novare. Elle se recueille et elle attend. Tempus et meum jus, dit l’exergue inscrit dans les armoiries de sa jeune royauté.
Il ne manque pas d’impatients à qui l’attente semble pénible et qui contiennent mal l’expression de leurs angoisses et de leurs aspirations. On m’a raconté à Belgrade une anecdote significative. L’an dernier, le roi faisait un voyage dans ses États ; il se rendait à Oujitsa. C’est un chef-lieu de département à l’ouest du royaume, à dix lieues environ de la frontière bosniaque. Ainsi qu’il est d’usage entre pays monarchiques, une députation d’officiers autrichiens de l’armée d’occupation cantonnée en Bosnie devait venir le saluer au passage. Les habitants d’Oujitsa avaient imaginé d’élever à l’entrée de la ville un arc de triomphe portant deux inscriptions ; d’un côté :
CECI EST LE CHEMIN DE LA BOSNIE.
De l’autre :
LA BOSNIE SERA A NOUS.
Le roi, arrivé à quelque distance de la ville, fut prévenu de cette incartade peu diplomatique. Il s’empressa de tourner bride et fit annoncer aux habitants d’Oujitsa qu’il n’irait point les visiter. Ceux-ci eurent beau lui envoyer une députation, prier, supplier, le roi resta inflexible : « Je reviendrai, répondit-il, quand vous serez plus sages. »
Le métier de roi a parfois de dures exigences. L’une des plus cruelles que Milan Ier ait eu à subir, c’est certainement ce vasselage autrichien qui lui est imposé par les circonstances. Ses conseillers l’acceptent avec une gaieté de cœur plus apparente peut-être que réelle. La masse de la nation est-elle d’accord avec son gouvernement ? Oui, si l’on en croit certaines manifestations officielles de l’opinion publique ; non, sans doute, si l’on fait parler à cœur ouvert ceux qui doivent, pour des raisons politiques, mettre une sourdine à leur pensée[30]. Royaume indépendant, la Serbie est aujourd’hui dans une situation plus précaire que n’était naguère la principauté vassale, même au temps où les forteresses étaient occupées par les Turcs. Elle avait alors le plus précieux des biens, l’espérance. Aujourd’hui, elle a dû y renoncer, du moins jusqu’à nouvel ordre. En attendant que les événements lui permettent de reprendre la marche brusquement interrompue de son développement normal, le petit royaume ne doit point s’endormir dans un lâche abandon. Qu’il se recueille, qu’il se civilise, qu’il travaille sans relâche. Instruction publique, industrie, commerce, voies de communication, tout est encore à créer. Si les hommes d’État serbes ne peuvent plus faire de grande politique, s’ils sont réduits à se traîner à la remorque d’un puissant voisin, ils peuvent du moins préparer à leurs successeurs une patrie plus intelligente, plus éclairée, plus riche, que celle qu’ils ont reçue de leurs rudes ancêtres, plus digne des hautes destinées que l’avenir lui réserve et qui tôt ou tard ne sauraient lui échapper.
[30] J’écrivais ceci dans la Nouvelle Revue en avril 1882. Quatre mois après, les élections pour la Skoupchtina, la chute du ministère Pirotchanats, une insurrection redoutable confirmaient mes prévisions.
CHAPITRE VIII
SUR LE DANUBE. — LA TRAVERSÉE DES PORTES DE FER.
Le Danube sous Belgrade. — Smederevo. — Baziasch. — Les Portes de Fer. — Babakaï. — Le château de Goloubats. — Drenkova. — La table de Trajan. — La chapelle de la Couronne. — Adah-Kaleh. — Turn Severin. — La Bulgarie.
Le dimanche 6 août 1882, à six heures du matin, après avoir subi, pendant deux heures, non sans maugréer, les innombrables vexations que la police serbe et la douane autrichienne infligent au voyageur, je m’embarquais enfin sur l’Albrecht, un des plus puissants navires de la Donaudampfschifffahrtgesellschaft[31]. Sa machine est d’une force de cent cinquante chevaux ; les voyageurs de première classe ont trois étages à leur disposition : un dortoir analogue à ceux des bâtiments transatlantiques, un salon et une terrasse. Le service et la table ne laissent rien à désirer. M. Kanitz raconte quelque part qu’un boïar valaque à moitié ruiné faisait tous les ans, aller et retour, la traversée de Giurgevo à Orsova pour retrouver pendant quelques jours les jouissances du confort européen. Ce boïar n’avait pas tout à fait tort.
[31] Compagnie de navigation à vapeur du Danube.
L’Albrecht navigue sous le pavillon hongrois, qui depuis le dualisme a remplacé celui de l’empire. Société peu variée et peu intéressante. Allemands, Serbes ou Hongrois, tous portent le même costume et se servent entre eux du même idiome germanique. Pas un seul Turc. On voit bien que le Danube a cessé d’être un fleuve musulman. Je suis, au milieu de cette foule peu bigarrée, le seul représentant de l’Occident latin.
La machine siffle ; le paquebot file, et nous avons bientôt perdu de vue la citadelle et la cathédrale de Belgrade ; lourds bastions, clocher doré, tout s’enfonce en quelques minutes sous l’horizon. Le Danube est peut-être bleu aux environs de Lintz, de Passau ou de Vienne. Ici il roule des eaux jaunes et bourbeuses. Ses rives plates et peu pittoresques sont mal défendues contre les inondations : aussi ne sont-elles guère habitées. Les villes, fort rares, se tiennent à distance respectueuse du redoutable fleuve. Nous naviguons deux ou trois heures de suite sans rencontrer une station, un bateau remontant le courant ou même une barque de pêcheur. Après avoir dépassé l’embouchure de la Temes[32], nous atteignons la ville hongroise de Pancsevo (Pantchevo), dont les clochers s’aperçoivent à l’horizon derrière des bouquets d’arbres. Pancsevo appartient à la Hongrie, mais sa population est en grande partie serbe. Deux ou trois voitures boiteuses stationnent près du ponton désert ; la ville est trop éloignée pour que les habitants puissent se donner régulièrement le plaisir d’assister au passage du paquebot. C’est une excursion évidemment réservée pour les dimanches, et que les bourgeois ingambes peuvent seuls se permettre.
[32] C’est la rivière qui donne son nom à la ville de Temesvar.
La rive serbe est plus élevée que la rive autrichienne, mieux plantée et plus fertile. Elle n’est guère plus habitée. Des osiers, des champs de maïs, des vignobles égayent parfois le paysage, mais l’homme y manque, et avec lui la vie. On ne la retrouve guère qu’en arrivant au petit port de Smederevo. Nos cartes le désignent sous le nom de Semendria. La ville est célèbre par ses vignobles, qui, suivant une tradition assez vague, remonteraient au temps de l’empereur Probus. Son nom et son origine sont également mystérieux. Elle a été certainement colonie romaine, et le château (grad) qui domine le Danube a été élevé sur les débris d’un ancien castellum. Smederevo n’appartient à l’histoire qu’à partir de la période slave. Elle a joué un rôle considérable au moyen âge.
Tel qu’il apparaît aujourd’hui, le château est l’œuvre du despote[33] Georges Brankovitch, qui, d’après une inscription encore aujourd’hui existante, l’aurait construit en 1430. Il a la forme d’un triangle et est flanqué de vingt-quatre tours, la plupart à moitié ruinées. Smederevo se vante d’avoir possédé autrefois le corps de saint Luc. L’examen de cette légende nous entraînerait trop loin.
[33] On appelle despotes les princes serbes qui, après la chute de l’Empire, essayèrent de garder dans certaines provinces une autorité indépendante.
Au quinzième siècle, après la chute de l’empire serbe, Smederevo a été pendant quelque temps la capitale des pays serbes restés indépendants. Tour à tour prise et restituée par les Osmanlis, elle fut définitivement occupée par eux en 1459. Le beg de Smederevo porte dans les documents officiels le titre de seigneur des pays serbes, des sandjaks de Semendria, de Belgrade, du Danube, de la Save et de Syrmie. La ville resta aux mains des infidèles jusqu’en 1805 ; délivrée à cette époque par les compagnons de Karageorges, elle fut reprise par les Turcs en 1813. Mais de 1815 à 1867 ils n’occupèrent plus que la forteresse. Elle faisait partie des six places de guerre (Semendria, Belgrade, Schabats, Kladova, Oujitsa, Sokol) où ils eurent le droit de tenir garnison jusqu’au jour où l’habile diplomatie du prince Michel amena l’évacuation définitive de la principauté. Aujourd’hui, Smederevo n’est plus qu’une échelle pacifique du Danube ; elle fait un grand commerce avec l’Autriche-Hongrie et lui expédie des grains, du bétail et d’innombrables pourceaux.
La station de Kulin sur la rive serbe, celle de Dubravitsa sur la rive autrichienne, n’offrent aucun intérêt. En face de cette dernière ville commence la longue île d’Ostrova, dont les habitants se livrent à la pêche et à la fabrication du caviar. Les derniers contre-forts des montagnes du Banat commencent à se rapprocher du fleuve. A leur pied s’élève la petite ville de Baziasch, l’un des points les plus importants du transit international européen. C’est à Baziasch qu’aboutit le chemin de fer qui rattache le moyen Danube à l’Europe centrale. Le mouvement de cette petite station est naturellement considérable. Elle met Belgrade en communication avec Pesth et Vienne. Le Danube serait trop long à remonter. C’est ici que la plupart des voyageurs occidentaux viennent par les voies les plus rapides gagner le Danube, pour jouir de la traversée des Portes de Fer et se rendre à Constantinople par la ligne de Roustchouk, Varna et la mer Noire. Quand le chemin de fer de Belgrade à Constantinople d’une part, à Pesth et à Vienne de l’autre, sera terminé, Baziasch verra certainement décroître son importance.
Jusqu’ici, la traversée est en somme assez maussade. Le touriste curieux de pittoresque pourrait presque rester dans sa cabine et s’absorber dans la lecture de la bibliothèque du bord. Elle se compose d’un seul et unique volume, un album d’annonces internationales imposé à la compagnie danubienne par je ne sais quelle société de publicité parisienne. De désespoir, je me plonge dans l’étude de mon guide, l’Illustrirter Führer auf der Donau von Regensburg bis Sulina, de M. A. Hebksch. Très-prodigue de renseignements pour tout ce qui concerne le Danube allemand ou purement hongrois, il résume en une vingtaine de pages fort sèches le trajet de Pesth à la mer Noire. On sent qu’il s’agit de pays barbares auxquels le géographe viennois ne s’intéresse que médiocrement. Je trouve dans le Führer d’intéressants renseignements statistiques sur la navigation du Danube. La flottille de la Donaudampschifffahrtgesellschaft ne compte pas moins de soixante-deux paquebots. Leur force totale dépasse quatre mille chevaux. C’est décidément une puissante institution, et l’on comprend que les petits États hésitent à entamer la lutte contre un aussi formidable concurrent. Il y a eu jadis une compagnie de navigation franco-serbe qui n’a point réussi. Son matériel se composait, il est vrai, de quelques mauvais bateaux du Rhône amenés à grands frais par les Dardanelles. Le seul moyen d’affranchir le Danube inférieur du monopole austro-hongrois serait de grouper en un seul faisceau les capitaux des trois États riverains, la Serbie, la Roumanie, la Bulgarie.
Mais ce n’est pas le moment de s’absorber dans ces considérations économiques. L’Albrecht a ralenti sa marche ; un mouvement se produit parmi les touristes, même parmi ceux qui sont les plus blasés sur la navigation danubienne. Nous allons entrer dans les fameux défilés des Portes de Fer. Les collines qui bordent le fleuve deviennent de plus en plus âpres et de plus en plus sauvages. Son lit se resserre, ses flots noirs tourbillonnent en remous tumultueux ; des rochers perfides surgissent du fond des eaux. Pendant les étés secs, lorsqu’elles atteignent leur niveau le plus bas, les voyageurs et les marchandises sont transbordés à la station autrichienne d’Alt-Moldova sur des bâtiments légers d’un faible tirant. Grâce à Dieu, cette corvée nous est épargnée ; les eaux sont assez hautes pour nous permettre de rester sur l’Albrecht jusqu’à la station de Drenkova. Si un trajet plus confortable nous est assuré, en revanche nous sommes privés de la vue des récifs qui, à certaines époques, donnent au fleuve majestueux la physionomie capricieuse d’un torrent.
Aux grandeurs sauvages de la nature, se mêlent ici la majesté des souvenirs historiques et l’attrait mystérieux des légendes. Les Romains ont laissé partout leur empreinte dans ces contrées, Neu-Moldova avait déjà de leur temps des mines célèbres, et des inscriptions nous ont conservé le nom des fonctionnaires qui présidaient à leur exploitation. Le rocher de Babakaï qui émerge du fleuve même par les plus hautes eaux est le sujet de merveilleux récits. Au temps jadis, une jeune et belle Ottomane, Babakaï, se serait laissé enlever par un jeune et bel Hongrois : reprise et ramenée par les janissaires de son époux outragé, elle aurait été attachée à la roche fatale et, nouvelle Andromède, aurait péri sans que personne osât la délivrer. La linguistique nous donne, hélas ! une explication plus prosaïque de ce nom de Babakaï : baba, en turc, veut dire l’oncle, le grand-père, le vieux ; kaï, le rocher. Ce serait tout simplement la roche du vieux ! Les Serbes, eux, ont une troisième explication : baba, femme ; kaj, repens-toi. Elle confirme la légende à sa façon. Elle l’a même peut-être fait naître.
L’entrée du défilé, clef de la navigation danubienne en Orient, devait nécessairement être gardée par des châteaux forts. Sur la rive serbe apparaît la splendide ruine des Goloubats. C’est l’un des monuments les plus importants et les mieux conservés du moyen âge slave. Le Guide en Orient, du docteur Isambert, un livre d’ailleurs très-recommandable à bien des égards, raconte que cette forteresse a été construite par Marie-Thérèse ! Singulière distraction ! Le style du noble édifice indique suffisamment qu’il est bien antérieur à la construction de l’artillerie. Ce ne sont que tours et créneaux. On chercherait en vain des glacis ou des bastions. Le point stratégique est trop important pour que les Romains l’aient négligé. C’est certainement sur les ruines d’un ancien castellum qu’a dû s’élever le fort de Goloubats. On connaît mal ses origines ; durant tout le moyen âge il joue un rôle considérable ; il tombe en 1391 aux mains des Turcs ; les Serbes essayent en vain de le reprendre en 1428, ils sont repoussés après un sanglant combat. Pour tenir en échec Goloubats et protéger l’autre rive, un roi de Hongrie construisit en face le château de Ladislas (Laslovar). Mais les Hongrois ne réussirent pas à déloger les Ottomans du formidable abri d’où ils envahirent plus d’une fois le Banat. Ils l’abandonnèrent d’eux-mêmes vers la fin du dix-septième siècle. Depuis cette époque la ruine est restée solitaire.
Majestueuse et mélancolique, elle profile sur un fond de rochers et de broussailles ses neuf tours et ses longs murs crénelés. Le chemin qui naguère y conduisait n’existe plus ; les ronces défendent les abords et rendent la ruine impénétrable. Elle ne reçoit pas de visiteurs et garde peut-être sous ses murs plus d’un secret. D’après un savant serbe, M. Militchevitch[34], on aurait trouvé aux environs de nombreuses pointes de flèches. En dehors du château s’élevaient encore, au commencement du siècle, un hammam turc (bain) et une mosquée. Miloch les détruisit en haine des souvenirs ottomans. Avec les matériaux qu’on en retira, il fit construire aux environs le village de Goloubats. Toute la contrée est fort riche, dit-on, en antiquités romaines.
[34] Dans son excellente description de la principauté de Serbie. (En serbe, Belgrade, 1875.)
Le nom de Goloubats veut dire colombier ; des légendes assez vagues rattachent à ce nom des légendes amoureuses où des pigeons voyageurs auraient joué le rôle de messagers. Je ne sache pas que la poésie populaire, si riche en récits merveilleux, ait célébré le château ou sa ruine.
Goloubats n’est pas moins célèbre par ses moustiques que par ses souvenirs historiques. Dans le flanc des rochers qui l’entourent s’enfonce une grotte humide et malsaine qui sert d’abri à ces insectes dangereux. Une tradition, peu scientifique, veut qu’ils en soient originaires. La tête d’un dragon tué par saint Georges aurait été jetée dans la caverne, et de ses chairs putréfiées seraient nés les perfides animalcules. Ce qui paraît acquis à la science, c’est que leurs larves se développent dans les cours d’eau marécageux des environs. Ces moustiques (simulium reptans Golubatsense des naturalistes) se multiplient dans des proportions effroyables et étendent au loin leurs ravages. Poussés par le vent, on a vu parfois leurs essaims arriver jusqu’en Moravie. Leurs piqûres, aussi fatales aux hommes qu’aux bestiaux, provoquent une fièvre intense et parfois même donnent la mort. Le seul moyen qu’on ait inventé pour préserver les troupeaux, c’est d’allumer des feux immenses dont la fumée repousse les infatigables parasites. Nous n’avons pas eu l’occasion de faire, même en passant, connaissance avec ces dangereux représentants de la faune serbe.
Sur la rive autrichienne, une route excellente suit les anfractuosités des rochers ; tantôt elle est taillée à vif dans le granit, tantôt elle s’élance sur des viaducs, ou elle s’enfonce sous des tunnels. Ce bel ouvrage d’art porte le nom d’un illustre patriote hongrois, le comte Szechenyi, le véritable créateur de la navigation danubienne. Le bâtiment ralentit sa marche, et la sonde interroge fréquemment le lit du fleuve. Il se resserre entre deux rives abruptes ; à travers la luxuriante végétation qui les couronne, on devine parfois la ruine d’un castellum ; la hauteur des eaux nous dissimule en général les récifs qui embarrassent le lit du fleuve. Elles ne sont cependant pas assez élevées pour que nous puissions continuer indéfiniment notre voyage à bord de l’Albrecht. Le capitaine nous fait annoncer que le transbordement aura lieu à Drenkova. Nous n’avons pas encore trop à nous plaindre, nous continuerons notre voyage sur le Danube. Dans certaines saisons le fleuve cesse d’être navigable à Drenkova, et les voyageurs sont transportés en omnibus jusqu’à Orsova. Nous échappons par bonheur à cet ennui.
La ville de Drenkova se compose de quelques rares maisons abritées à l’ombre des montagnes. Elle doit toute son importance à la station des paquebots hongrois, aux mines de charbon et aux forêts qu’on exploite dans son voisinage. L’opération du transbordement est naturellement longue et pénible. O surprise ! le vapeur sur lequel je monte est une vieille connaissance. C’est l’Argo, l’Argo sur lequel j’ai fait il y a quinze ans le voyage de Sissek à Belgrade, « l’expédition des Argonautes », disait un Allemand qui m’accompagnait alors. Tout un monde de souvenirs endormis se réveille en moi. Il y a quinze ans de cela ! Combien de fois verrai-je une période aussi longue se renouveler dans mon existence ? Salut, vieux compagnon de ma jeunesse ! Qui sait quand nous nous reverrons ? Je te remercie de m’avoir rappelé le printemps de la vie et l’ivresse des premiers voyages.
L’Albrecht cotait cent cinquante chevaux ; l’Argo n’en a que cinquante[35]. Heureusement nous ne sommes pas nombreux, et nous pourrons jouir, sans être trop incommodés, des splendeurs qui nous attendent. Le fleuve tantôt se resserre entre les flancs escarpés des montagnes, tantôt s’infléchit en sinuosités brusques, tantôt s’élargit en un vaste bassin qui semble n’avoir pas d’issues. A certains moments, les parois des montagnes qui nous étreignent dépassent une altitude de 600 mètres. Le grand silence de la nature n’est troublé que par le ronflement de la machine ou par la rencontre bien rare d’une voiture qui file sur la route de Szechenyi. Parfois un aigle noir plane au-dessus de nous.
[35] Le bâtiment qui dessert la Save, de Sissek à Belgrade, est aujourd’hui de quatre-vingts chevaux. Ce chiffre donne une idée de l’augmentation du trafic et des voyageurs pendant ces dernières années.
Nous traversons sans difficulté les passes de Tchatalia et d’Izlaz. Izlaz, en serbe, veut dire sortie ; le nom est exact. Nous débouchons brusquement dans un immense bassin qui a près de deux kilomètres de largeur. Nous avons franchi la petite Porte de Fer. Nous touchons la station serbe de Milanovats. Devant nous, le fleuve semble complétement fermé. Il s’engage par une gorge étroite dans le défilé que les Turcs ont appelé le Chaudron (Kazan). A notre gauche court toujours la route de Szechenyi ; à droite, on reconnaît par endroits celle que les Romains avaient taillée dans la pierre. La roche à pic a été évidée ; la route, surplombée par ces masses gigantesques, n’avait guère qu’une largeur d’un mètre et demi ; on la doublait en ajoutant un plancher de bois qui restait suspendu au-dessus des eaux. Tout en haut plane une frondaison luxuriante ; les chênes, les noyers, les bouleaux élancés, les vignes folles entremêlent dans un fouillis harmonieux leurs verdures glauques, éclatantes ou pâles.
Cette masse d’eau colossale, engouffrée dans le défilé de Kazan, a dû gagner en profondeur tout ce qui lui était enlevé en largeur ; le lit du fleuve, profond de soixante mètres, est plus bas ici que le niveau de la mer Noire. C’est dans le défilé de Kazan, sur la rive serbe, que se rencontre un des monuments les plus curieux de l’époque romaine, la Table de Trajan. Les passagers se pressent sur le pont pour contempler ce vénérable document. C’est une inscription taillée dans la roche vive, au milieu d’un cartouche soutenu par deux génies en bas-relief :
IMPERATOR CÆSAR DIVI NERVÆ FILIUS
NERVA TRAJANUS AUGUSTUS GERMANICUS
PONTIFEX MAXIMUS TRIBUNITIÆ POTESTATIS QUARTUM
PATER PATRIÆ CONSUL QUARTUM
MONTIS ET FLUVII ANFRACTIBUS
SUPERATIS VIAM PATEFECIT[36]
[36] Les dernières lignes sont à moitié effacées. M. Mommsen lit ainsi la fin de l’inscription :
MONTIBUS EXCISIS, AMNIBUS
SUPERATIS VIAM PATEFECIT
« L’empereur César, fils du divin Nerva, Nerva Trajan Auguste Germanicus, grand pontife, tribun pour la quatrième fois, père de la patrie, consul pour la quatrième fois, a dompté la montagne et le fleuve, et ouvert cette voie. »
La Table de Trajan est malheureusement sans cesse endommagée par la fumée des feux que les pêcheurs allument sous le rocher qui la surplombe. Le gouvernement serbe, qui possède ce rare monument, a jusqu’ici négligé de prendre les mesures nécessaires pour assurer sa conservation. Il serait à souhaiter qu’un grillage fût établi devant lui pour le mettre à l’abri des atteintes des curieux ou des ignorants. Une société d’archéologie est, dit-on, en train de se fonder à Belgrade. Je lui recommande ce trésor.
Après les souvenirs de l’antiquité, ceux du présent. La Chapelle de la Couronne, située sur le sol hongrois, près d’Orsova, rappelle un des plus dramatiques épisodes de l’histoire des Magyars. Ce petit édifice octogonal, en style byzantin, s’élève au bout d’une allée de peupliers qui aboutit au fleuve même. Il indique l’endroit où furent enterrés, en 1849, les insignes royaux si chers au patriotisme hongrois. La couronne de saint Étienne est pour eux le symbole sacré de leur droit historique ; le souverain qui n’en a point été solennellement investi par le primat du royaume ne saurait être un roi légitime. En 1848, quand le gouvernement révolutionnaire dut quitter Pesth et se réfugier à Debreczen, il emporta les insignes du couronnement, pour les empêcher de tomber aux mains de François-Joseph. Après l’asservissement de la Hongrie, un certain nombre de patriotes s’enfuirent en Turquie. Ils emportèrent avec eux le trésor national. Craignant de le perdre ou d’être arrêtés au passage du Danube, ils l’enterrèrent au-dessous d’Orsova, dans une plaine marécageuse. Ils gardèrent bien leur secret, et pendant longtemps la nationalité hongroise pleura, avec la perte de ses libertés, celle des reliques augustes qui en étaient le symbole. Retrouvées au bout de quelques années, elles furent réintégrées à Pesth, et ont servi en 1868 au couronnement de ce même François-Joseph que la Diète hongroise avait naguère déclaré déchu du trône de saint Étienne. Les Hongrois ont pour ces insignes une superstitieuse vénération. L’une des plus hautes sinécures du royaume, c’est celle de gardien de la couronne.