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L'IMPECCABLE
THÉOPHILE GAUTIER
ET
LES SACRILÈGES ROMANTIQUES

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR


MÉNAGE ET FINANCES DE VOLTAIRE, 1 vol. in-8, de 412 pages.
Épuisé, rare.
HISTOIRE DE LA TABLE, curiosités gastronomiques de tous les temps et de tous les pays, 1 vol. grand in-18 3 50
JOURNAL DE LOUIS XVI, 1 vol. grand in-18 jésus, papier vergé 5 »
LES COURS ET LES SALONS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, 1 vol. grand in-18 3 50
LA CONFESSION DE SAINTE-BEUVE, 1 vol. grand in-18 3 50

IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CHATILLON-SUR-SEINE.—J. ROBERT.

L'IMPECCABLE
THÉOPHILE GAUTIER
ET
LES SACRILÈGES ROMANTIQUES

PAR

LOUIS NICOLARDOT

PARIS

TRESSE, ÉDITEUR

8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS

PALAIS-ROYAL


1883

Tous droits réservés.


Chapitres: [I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X] [XI] [XII] [XIII]


L'IMPECCABLE
THÉOPHILE GAUTIER
ET
LES SACRILÈGES ROMANTIQUES


[I]

héophile Gautier a obtenu une voix, un jour d'élection à l'Académie. Ce bulletin que la presse attribua à Lamartine était de Sainte-Beuve. C'était tout naturel. Gautier n'a jamais parlé de son père qui est devenu directeur d'un bureau d'octroi, comme l'avait été M. de Sainte-Beuve, le père de Sainte-Beuve; il est incontestablement le fils unique de Joseph Delorme.

Gautier avait commencé les visites d'usage pour chaque candidat d'un fauteuil d'immortel; il dut les cesser. Les dominateurs de l'Académie le reçurent froidement, comme un inconnu et feignirent d'ignorer ses titres. C'est que parmi ses ouvrages figure un roman dont le genre est un prétexte d'exclusion.

L'Académie a ouvert ses bras à Littré et à Renan, mais elle se pique de respecter la morale: c'est là une inconséquence. Qu'est-ce que la morale sans la religion?

Gautier obtint à son tour un disciple. Baudelaire le vénéra comme un maître impeccable. Or, un disciple n'est pas au-dessus du maître. Le thermomètre doit baisser de Sainte-Beuve à Baudelaire et descendre à la glace. Chez Baudelaire tout fut étude; ses traits annonçaient plus de contention d'esprit que de chaleur naturelle; il était toujours d'une propreté recherchée, mais il ne décorait rien de tout ce qu'il portait; sa parole était nette, claire, argentine, mais froide; très poli, mais sans familiarité, sans abandon, sans excentricité; s'il faisait rire, c'était souvent à ses dépens, car il était évident qu'il avait préparé ses conversations pour les visites et les dîners; à la moindre contradiction il était tout désorienté. Il m'a toujours semblé un don Juan systématique. Pour mieux poser, il se donnait à ses amis comme le fils d'un prêtre et d'une religieuse, chose très fausse.

Pour qui l'a hanté ou lu, ce volcan de passions est tout simplement du givre; il en a l'éclat et la frigidité. Le givre ne plaît que parce qu'il rompt la monotonie des jours de brouillards et de neige. La neige a son utilité dans l'hiver; mais le givre?

La camaraderie est venue en grossissant toujours après Baudelaire. Gautier a eu son apothéose; grâce à une souscription, un monument est consacré à sa mémoire.

La publication si précoce d'un ouvrage comme Mademoiselle de Maupin décèle le tempérament et le style. Un pareil début annonce une prédestination à l'impuissance. Gautier et Sainte-Beuve sont morts à peu près au même âge, peu après la soixantième année. Ils sont entrés de bonne heure dans cette Légion de la Bedaine dont j'ai parlé dans la Confession de Sainte-Beuve. Né avec une organisation plus frêle, Sainte-Beuve a été forcé plus tôt de discontinuer ses expérimentations de la volupté; la conscience de sa laideur a doublé la faiblesse de sa constitution; mais une curiosité infatigable le portait à toucher à toutes les branches de l'arbre de la science du bien et du mal; il a dévoré les moralistes les plus rigides du Jansénisme avec la même avidité que les poésies érotiques. Il a suivi tous les succès, mais en restant sur la réserve, parce qu'il n'a presque travaillé que pour la presse, obligée de respecter plus de convenances que le livre.

Gautier avait une belle figure et surtout une chevelure d'un Jupiter Olympien; il faisait honneur à toutes les modes du temps et se sentait attiré vers le beau dans tous les genres; mais sa physionomie manquait d'expression. Sa dernière maladie a prouvé qu'il devait être impuissant, depuis plusieurs années. Il avait à peine passé la cinquantaine qu'il se disait franchement arrivé à l'heureux âge de l'impuissance. Essentiellement lymphatique, il n'a connu ni les transports ni les tourments des passions. Il a pu être libertin, mais jamais voluptueux. S'il fut immoral, ce fut plus par système que par besoin. Paresseux avec délices, il a écrit plus par nécessité que par enthousiasme et conviction; il a maintes fois cédé à ses amis le souci de faire ses articles, car son Pégase avait toujours besoin de quelque coup d'éperon pour finir la copie. Indifférent au bien et au mal, il n'a mérité ni ennemis acharnés, ni amis dévoués, comme certains journalistes. Au fond ce n'était qu'un bon compagnon; impossible de lui reprocher de ces basses vengeances, de ces trahisons qui pèsent sur la mémoire de Sainte-Beuve.

Sainte-Beuve n'a jamais fumé et fut toujours très sobre; il n'avait d'appétit de Gargantua que pour les livres et croyait toujours ne rien savoir; il restait sous l'impression de sa dernière lecture. Gautier mangeait beaucoup et fumait toujours; mais de tous les livres, ceux qu'il préférait c'étaient les lexiques. Tous ceux qui l'ont le plus hanté s'accordent à lui reconnaître cette manie dont ses lecteurs ne se douteront pas, comme on verra.

C'est parce qu'on lui fait l'honneur de l'estimer comme un linguiste que l'idée m'est venue de l'étudier. Je laisse de côté tout ce qu'il a composé; je n'entreprendrai d'examiner que les deux volumes de ses Poésies complètes, publiées par la librairie Charpentier.

Ayant toujours préféré la poésie parfaite à la prose parfaite, et ne m'étant jamais donné la peine de commettre de mauvais vers, je puis me flatter de n'avoir aucun préjugé pour examiner ces deux volumes; j'espère les juger sans fanatisme comme sans envie, puisque je n'ai point connu Gautier et que j'ai une bonne provision de sympathie à la disposition de quiconque l'admire.

Ce qui m'a suggéré l'idée de consacrer une étude à ces deux volumes, c'est la grande importance qu'ils ont rapportée à l'auteur, avant et après sa mort.

Depuis le sacre ou le mariage des rois et la naissance des dauphins ou des princes du sang, aucun événement n'a été l'occasion d'une éruption de vers comparable à celle dont le décès de Gautier devint le sujet. Ce fut comme un grand concours d'Élégies. Tous ceux qui se donnent la peine de faire des vers, se mirent en grand deuil; ils en auraient perdu les cheveux, s'il leur en était resté; s'ils ne sont point morts de chagrin, c'est seulement pour ne pas augmenter le désespoir d'une calamité publique. La librairie s'est hâtée de recueillir et de cristalliser toutes ces larmes si précieuses; elle en a construit le Tombeau de Gautier. Comme le livre est beau, tous ceux qui ont pleuré des vers se consolent dans la pensée d'avoir laissé de belles lamentations à la tendresse de la postérité.

Cette unanimité de témoignages dont aucun écrivain n'avait jamais joui, prouve: 1o que les poètes ne sont maintenant plus envieux;—2o que les poètes n'ont aucun doute sur l'immortalité de l'âme à laquelle ils sacrifient publiquement tant de vers;—et 3o que le métier de courtisan n'était pas absolument abject sous la monarchie, puisque les républicains de la veille ou du lendemain, de principes ou d'intérêts, ont mis tant de zèle à le rétablir. Ces trois choses sont dignes de louanges.

Tous ceux qui se donnent la peine de faire des vers, ont cru devoir cette marque publique de reconnaissance à la mémoire de Gautier. Le premier il a dit et redit que tout le monde peut faire des vers, et que c'est le travail et non l'inspiration, qui fait le mérite de la versification. C'était rétablir la corvée des mots au détriment des facultés natives. Autrefois on enseignait que, pour être poète, il fallait être né poète. Gautier a changé cela. Aussi tous ceux qui sont en état d'observer les règles de la prosodie affirment, avec la foi de Trissotin, qu'ils sont des poètes. Tant pis pour l'expérience, si elle rejette ce sophisme, si fanfaron de sa hardiesse et de sa nouveauté!

Il y avait bien quelque chose comme cela dans la prose et les vers de Victor Hugo, mais pas à l'état de symbole. Il jouissait du droit d'aînesse et du droit du plus fort; on ne songea point à lui disputer le premier rang. Mais on reconnut Gautier comme le second poète; c'était Dieu et Mahomet, son prophète. Donc on adora et on pria, en esprit et en vérité, Victor Hugo comme le Père éternel de la Poésie; pareillement on adora et on pria, en esprit et en vérité, Théophile Gautier comme le Fils Unique du Dieu de la Poésie. De tous ceux qui se condamnent à la corvée des vers, il n'y en a pas un qui ne croie procéder du Père et du Fils, et ne se regarde comme l'Esprit de la Trinité Poétique. Ceci explique pourquoi les poètes qui abusent de tout, laissent le Saint-Esprit assez tranquille; Béranger avait affirmé que l'Esprit est de trop dans la Trinité.

Pour consacrer l'invention de cette érudition des mots qui doit, dans l'avenir, remplacer l'âme du poète et le cerveau du penseur, tous ceux qui se donnent la peine de faire des vers acclamèrent Gautier poète impeccable.

Cet adjectif qualificatif, essentiellement catholique, n'avait jamais été appliqué à un homme, ni à plus forte raison à un écrivain. L'Eglise Romaine allait proclamer solennellement, en plein concile, le dogme de l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge: de là l'idée de retirer le mot impeccable de sa retraite, si rarement troublée, et de le graver sur le front d'un poète. Il est digne de remarque que tous les prosateurs et poètes, qui ont précédé et suivi le mouvement révolutionnaire de 1830, se sont ingéniés à jouer le rôle de Tartuffes par l'affectation exclusive et permanente de tous les substantifs, verbes et adjectifs, créés ou consacrés par la Religion et respectés par l'usage. Au moyen de cette hypocrisie de mots, ils se sont insinués dans les familles chrétiennes et chez tous les honnêtes gens pour y déposer le germe du scepticisme qu'ils ont tenu bien caché, suivant leurs intérêts, mais qu'ils n'ont pas manqué de professer et d'étaler dès que leur fortune le leur permit, sans courir aucun risque. Ils ont recours à l'enterrement civil pour se venger de la longue contrainte de leur passé de saltimbanque. Par cette manifestation ne se rendent-ils pas la justice qu'ils ne méritent que le néant et l'oubli pour avoir autant tartufié que versifié?

Le titre d'impeccable décerné et maintenu à Gautier, mérite attention. Aussi c'est comme linguiste que je me propose de le prendre. Toute l'Ecole romantique viendra lui tenir compagnie dans cette étude de linguistique à propos de vers, bâclés à coup de dictionnaire, pour justifier la théorie que la Poésie n'est après tout qu'une fabrique de vers à laquelle on ne doit demander que le tapage d'une musique tambourine, le charivari de tous les mots à vent.

Cette étude de mots nous donnera toute l'histoire des sacrilèges romantiques.

L'office du Saint-Sacrement défie la Critique. Depuis Fontenelle, c'est un fait reconnu en littérature que l'Imitation de Jésus-Christ est le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes; jadis Corneille l'a traduit en vers; de nos jours Lamennais l'a traduit en prose; le chapitre cinquième du troisième livre est consacré à l'Amour; c'est encore ce qu'on peut trouver de plus complet sur ce sujet. Tout le quatrième livre est relatif à l'Eucharistie; c'est le chef-d'œuvre de l'ouvrage.

Après la Transfiguration, de Raphaël, et le Jugement dernier, de Michel-Ange, les artistes ont toujours placé au premier rang la Dispute du saint sacrement par Raphaël, la Cène de Jésus-Christ avec les Apôtres, par Léonard de Vinci, la Communion de S. Jérome, par le Dominiquin.

Ce que Bossuet a écrit de plus original, de plus hardi, de plus étonnant, ce sont ses Méditations sur la Cène; les romantiques qui aiment tant la difficulté vaincue, n'ont rien produit de comparable à la dix-huitième et à la vingt-quatrième, comme tour de force dans notre langue.

Se souvient-on des négations de Spinosa qui n'aimait que les mouches et les araignées, quand on voit les tableaux que la Messe, la Fête-Dieu, la Communion ont inspirés à Chateaubriand? Osera-t-on comparer aux taquineries de Bayle qui n'a jamais aimé que les marionnettes, ce Traité sur les sacrifices que Joseph de Maistre composa pour développer et justifier la page consacrée à la Communion dans les Soirées de Saint-Pétersbourg?

Après l'Essai sur l'Indifférence en matière de Religion par l'abbé de Lamennais, l'ouvrage le plus remarquable que notre siècle doive à un prêtre, ce sont les Considérations sur le dogme générateur de la piété catholique par l'abbé Gerbet, mort évêque de Perpignan. Au commencement de l'empire, Sainte-Beuve en a rendu compte et ne lui a reproché que le défaut d'être trop court. L'auteur n'aurait rien laissé à désirer, s'il avait mieux connu l'Histoire ecclésiastique.

Dans une station à Dijon, sous la République, le R. P. Lacordaire prêchait sur l'Eucharistie; il devint si éblouissant, si pathétique qu'un général transporté d'admiration, se leva subitement et s'écria: «F..... que c'est beau!» Personne ne se scandalisa parce que cette exaltation exprimait le sentiment de tout l'auditoire ravi, comme un seul homme, jusqu'aux lèvres du prêtre.

Napoléon a été enivré de toutes les jouissances humaines; il avoua, un jour, à ses maréchaux éblouis de sa gloire, que c'était le jour de sa première communion qu'il regardait comme le plus beau de sa vie. A Sainte-Hélène, il s'humilia sous les verges du Dieu des Armées, confessa ses fautes et mourut muni des sacrements de l'Église, en désirant que ses restes fussent un jour portés dans l'Église des Invalides.

Sous la Commune, la première communion se fit à Paris, comme d'habitude, mais avec moins de pompe. On a nommé dans le temps les chefs de la Commune qui ont assisté, vivement émus, à la première communion de leurs enfants. Il y a eu des Églises qui n'ont pas été profanées, comme on s'y attendait, parce qu'elles ont eu pour protecteurs de ces pères dont les enfants venaient d'y faire la première communion.

Le plus auguste des sacrements est devenu pour les romantiques le plus habituel sujet de profanations. Depuis Michelet jusqu'au romancier, le mot de communion est étendu à tout; c'est la famille, c'est le mariage, c'est le concubinage, c'est le viol, c'est même une cohue.

Sainte-Beuve a consacré une partie de sa vie à étudier l'histoire de Port-Royal, il n'a pas hésité à scruter les mystères de la théologie que les docteurs de l'Eglise n'ont abordés qu'en tremblant. Aussi lui est-il arrivé de laisser pour définitions des images qui font la risée des théologiens et des écrivains aussi bien chez les protestants que chez les catholiques. Il n'a pas même compris le sens des mots latins les plus simples, les plus clairs pour quiconque se donne la peine d'ouvrir un dictionnaire latin-français.

Feu M. Hector de Saint-Maur a publié en 1865, chez Douniol, libraire du Correspondant, une traduction en vers du Psautier, qui a eu tout le succès qu'elle mérite. Il s'agit de rendre le cinquième verset du quatrième Psaume qui se chante aux Complies du Dimanche: Irascimini et nolite peccare. La pensée de David n'inspire que ce vers:

Blasphémez et criez, oui,—mais ne péchez plus.

Le Dante que le traducteur a dû lire, n'a pas laissé les blasphémateurs impunis; dans son Enfer, ch. XI, il les plonge dans le même cercle de douleurs que les usuriers et les sodomites. Dans son Histoire des Français de divers états, Monteil a eu soin de rappeler tous les châtiments auxquels les blasphémateurs furent condamnés, depuis Philippe-Auguste jusqu'à la Révolution.

Il faut être romantique pour ne pas qualifier le blasphème de péché! Un écolier de huitième traduira ainsi les mots latins précités: Fâchez-vous et gardez-vous de pécher. Il est clair comme le jour qu'il s'agit ici d'une colère qui est un mérite, et non l'un des sept péchés capitaux. C'est la colère de Jacob contre Ruben, l'aîné de ses enfants, qui a souillé sa couche. C'est la colère de Moïse, brisant les tables de la loi en voyant l'idolatrie de son peuple. C'est la colère de saint Pierre, reprochant leur hypocrisie à Ananie et à sa femme Saphire. C'est la colère de Jésus-Christ, chassant du Temple tous ces marchands qui font de la maison de la prière une caverne de voleurs.

Lorsque je fis ces observations à M. de Saint-Maur, il eut honte de son ignorance et de sa bévue. Ses lecteurs comme ses critiques, ne s'en étaient pas aperçus.

Dans la Chute d'un Ange, les traits de Lackmi réunissent à la fois femme, enfant, démon, ange. Ainsi nous avons sous les yeux les deux âges, les deux sexes, le bien et le mal, la félicité et le désespoir, la charité et le blasphème, le paradis et l'enfer, et la terre par-dessus le marché! Il faudra reléguer la Philosophie à la Salpêtrière, si elle ne va plus loin que Bacon, Descartes, Malebranche et Leibnitz.

Les romantiques ont accablé d'injures M. Désiré Nisard pour avoir protesté contre la littérature facile. Que deviendra notre langue pour les Français et les étrangers, si l'on continue de ne tenir aucun compte du sens des mots?

[II]

A l'époque où Gautier, né en 1811, débuta, l'épigraphe était à la mode. La religiosité aspirait à remplacer la religion, comme le protestantisme s'était substitué au catholicisme. La Poésie avait usurpé les honneurs du culte; les poètes ne manquèrent pas de se rendre mutuellement le service de s'ordonner prêtres et de se sacrer pontifes, en réservant sinon l'infaillibilité, au moins la suprématie à Victor Hugo. Enivrés de la conscience de leur jeunesse et de leur génie, ils parlaient haut et criaient fort pour rappeler le grand vent, qui avait précédé les langues de feu, le saint jour de la Pentecôte. Pour que l'illusion fût complète, Sainte-Beuve composa le Cénacle, qui tiendrait lieu des Actes des Apôtres, de saint Luc. Il fallait un texte pour justifier la mission; l'épigraphe devint de rigueur pour toute tête de livre, de chapitre ou de chant. On emprunta des mots à tous les dictionnaires, afin que le miracle de la diversité des langues ne pût être révoqué en doute par personne.

Gautier eut la modestie de se contenter des principales langues de l'Occident. Il associa à des citations du français de tous les âges en général, et en particulier du breton et du provençal, des pensées latines, espagnoles, italiennes, anglaises, allemandes. Il laissa la Grèce à Sainte-Beuve, qui l'avait adoptée pour Sainte Mère; il se dédommagea de ce sacrifice, en demandant un mot au Dictionnaire arabe.

A la vérité, il n'y a que deux épigraphes, une latine et une seconde espagnole, dans le poème sur l'Espagne. Le poème d'Albertus n'est décoré que d'une épigraphe anglaise au fronton.

Gautier avait fait ses preuves en linguistique dans son premier recueil de poésie. Sur soixante-deux pièces, il n'y en a qu'une qui se passe d'épigraphe, parce que c'est une imitation; en comptant bien, on y trouve cent douze épigraphes, savoir vingt pièces qui sont réduites à une épigraphe, trente-sept pièces qui marchent sur deux épigraphes, deux pièces qui tiennent le triangle de trois épigraphes, et enfin trois pièces qui s'élèvent à quatre épigraphes, la plus haute puissance de l'épigraphe.

Il n'est pas facile de deviner pourquoi on étale quatre, trois ou deux épigraphes, quand une seule suffirait. Ainsi une pièce qui s'appuie sur des épigraphes de Shakespeare, de Goldsmith, de Tibulle et de Villon ne se compose que de deux strophes, de chacune six vers, sur le coin du feu.

Les épigraphes ne citent qu'une fois Antoine de Baïf, Amadis Jamyn, Barthelemy, Béranger, Bürger, Bernardin de Saint-Pierre, Crabbe, Callimaque, traduction de La Porte Duteil, A. Chartier, De Lingendes, Dovalle, Du May, Dubartas, Estienne de Knobelsdorff, Ferideddin Atar, Goërres, Goëthe, François Ier, Grandval, Joachim du Bellay, Jules de Saint-Félix, P. L. Jacob, Le Chastelain de Coucy, Méry et Barthélemy, Mandeville, Malherbe, Peyrols, Ponthus de Thyard, Saint-Amand, Saintine, Shakspeare, Am. Tastu, Tibulle, Théophile, Ulric Guttinguer, Victor Pavie, P. Virgilius Maro, Wordsworth, enfin Eugène De***, Auguste M*** et mademoiselle L. A. qui figure pour tout son sexe. On a usé du passé et du présent; on devance l'avenir de l'inédit de M***.

Les épigraphes accordent l'honneur du bis pour lord Byron, A. Guiraud, Goldsmith, Villon, Philippe Desportes, Petrus Borel, Jean de La Fontaine, Catulle, qui reprend ensuite son vrai nom de V. Catullus pour ceux qui aiment les mots en us, Labrunie, qui est le pseudonyme de G. de Nerval, dont le vrai nom revient après en toutes lettres.

Trois poètes seulement sont rappelés trois fois sur la scène des épigraphes: Alfred de Musset, puis Joseph Delorme, J. Delorme qui se relève Sainte-Beuve, et enfin Marot, qui devient Clément Marot et reste Maître Clément Marot.

Le triomphe des quatre citations est réservé à Ronsard tout court, une fois, qui reparaît trois autres fois avec ses nom et prénom de Pierre Ronsard. Victor Hugo est le seul qui monte sur le char après lui.

Outre ces cinquante-deux noms plus ou moins connus ou plus ou moins oubliés maintenant, les épigraphes affectent, pour exercer la perspicacité et l'érudition du lecteur, d'indiquer seulement le titre des ouvrages, ou des compositions: The lay of last minstrel, Don Juan, Inferno, son Autounous, li roman du Brut, le lay de maistre Ytier Marchand, les loyales et pudiques amours de Scolton de Virbluneau, Epistre à la première vieille, Roman de la Rose, le livre des quatre Dames, le Confiteor de l'infidèle éprouvé, la complainte de Valentin Granson, le Vagabond, Bataille des chasseurs, Teresa, Hernani, Marion Delorme, Sara la Baigneuse, Harmonies. Dans ce jeu de colin-maillard des épigraphes, on arrivera à toucher du doigt la plupart des auteurs de ces pièces. Mais il faut se résigner au mystère de l'anonyme pour ce reste d'épigraphes: Ancien fabliau, Ancien proverbe breton, épitaphe gothique. Heureusement tout finit par des chansons, comme dans l'histoire. Ainsi chanson italienne, chanson espagnole, chanson des marins, ballade des petites filles.

C'est fâcheux que cette profusion d'épigraphes fasse seulement beaucoup de bruit pour rien. Ne pleure pas, dit Dovalle. Béranger répond: Chauffons-nous, chauffons-nous bien. Sainte-Beuve offre des petits horizons. Vite Alfred de Musset de crier: Allons, la belle nuit d'été; En chasse, et chasse heureuse! Victor Hugo étend ses ailes pour voler, en poussant ce soupir: Notre Dame, que c'est haut! Mais ses filles l'arrêtent. De là ces réflexions: La petite fille est devenue jeune fille! La jeune fille rieuse! Oh! la paresseuse fille! Pendant ce temps-là Méry et Barthélemy se demandent où trouver le bonheur? La Ballade des petites filles le donne pour rien: Hanneton, vole, vole, vole!

L'épigraphe est le flambeau comme le résumé d'une composition, et doit donner le diapason du morceau. Un auteur se révèle dans le choix des épigraphes, aussi bien que dans le style. Au lieu d'être le Saint-Denis des rois et des princes du sang de l'Intelligence, l'épigraphe de Gautier n'est qu'un cimetière où les personnages les plus fameux sont confondus, dans la fosse commune, avec les gens les plus médiocres, avec les écrivains morts-nés. Le pédantisme d'une érudition de noms propres dégénère en badauderie, et le badaud ne montre que la niaiserie.

[III]

Dès la deuxième page, Gautier dit: Recueilli dans moi. La plus vile prose rejetterait ce recueillement; un capucin ne voudrait pas répéter cette expression dans un sermon pour les domestiques.

Gautier ne sait pas même échapper aux fautes que toutes les grammaires conseillent d'éviter. On est averti qu'il faut faire attention aux substantifs qui conservent leur unité et n'admettent point de fraction. Gautier aurait donc dû mettre ou au lieu d'à ou bien six, au lieu de cinq dans ce vers:

Aux discrètes lueurs de quatre à cinq bougies.

Il y a des bougies de différentes dimensions, de divers prix; mais il n'y en a point de quatre à cinq.

Pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'il ignore ce que tout le monde sait, il affectera de savoir ce que tout le monde ignore. Le Dictionnaire lui donnera raison, mais auparavant, il sera exposé à être qualifié d'absurde, comme ces vers:

J'aime sous les charmilles,

Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles

Emplir leurs tabliers de pain de hanneton.

Afin d'avoir une idée de ce pain de hanneton, je me suis adressé à des pharmaciens; ils m'ont répondu que le hanneton est inconnu comme remède dans les ordonnances. J'ai consulté un célèbre médecin, qui a connu Gautier; soit en qualité de docteur, soit à titre d'amateur de poésie, il a trouvé le vers de Gautier absurde, à tous les points de vue. J'ai soumis mes difficultés à d'excellents écrivains, tous disciples de Gautier; ils n'ont pas pu gober ce pain de hanneton. J'ouvre par hasard le Dictionnaire de Littré au mot Pain, et je lis: pain de hanneton: fruits de l'orme. Tous ceux qui n'ont pas un Littré à leur disposition, ne commenceront-ils pas par rire de la boulangerie de Gautier?

Ce pain de hanneton est d'un pédant, et surtout d'un précieux ridicule. Si un Molière avait à refaire les Précieuses Ridicules, il est probable qu'il ne manquerait pas d'attacher à Cathos et à Madelon des tabliers emplis de pain de hanneton.

On ne joue guère au colin-maillard du précieux sans toucher au galimatias. Contentons-nous de quelques citations, car on pourrait en prendre à chaque page:

1.

Esquif infortuné que d'un baiser vermeil

Dans sa course jamais n'a doré le soleil.

2.

Car les Anges du ciel, du reflet de leurs ailes,

Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles.

3.

Toi, dont le plomb à l'hirondelle

Toujours porte une mort fidèle.

4.

Et j'ose dans l'azur, dont l'encens fait la brume

Chez les Olympiens, m'élever jusqu'à vous.

Je ne suis pas envieux, mais je voudrais bien savoir si M. Leconte de l'Isle trouverait dans les Œuvres de Delille, quelque chose d'équivalent au doré d'un baiser vermeil, à cet anémique verbe dorer qui ne peut que rougir; à une mort fidèle au plomb ou bien à l'hirondelle, ce qui n'est pas distingué; à la brume faite de l'encens fait par l'azur; et à ces ombres solennelles des murs noirs de Notre-Dame que les Anges du ciel dorent du reflet de leurs ailes.

Au tour du galimatias pur, ce profond qui n'est que creux et vide, comme disait autrefois Figaro.

1.

Je t'aimerai, ma jeune folle,

Un peu plus que toujours,—longtemps!

Je voudrais bien savoir ce que M. Coppée, qui est à l'âge du serment des toujours, entend par un longtemps qui doit durer plus que toujours.

2.

Asile calme et vert comme en peint Hobbéma.

Où les chuchotements dont est fait le silence

Troublent seuls du rêveur la douce somnolence.

Je voudrais bien savoir ce que M. Anatole France entend par le silence fait par les chuchotements:

3.

Il est un sentier creux dans la vallée étroite,

Qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite.

Je souhaiterai bon voyage à M. Paul Bourget, qui a déjà parcouru la Grèce, l'Italie, l'Angleterre, l'Écosse, l'Irlande, une partie de l'Allemagne, s'il connaît le point de bifurcation de ce sentier ivre qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite. Il fera bien de lui servir de guide.

4.

Par delà le soleil et par delà l'espace

Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité:

Pour le coup, il faut pour commentateur un vrai vieillard, un vieillard à cheveux blancs, un vieillard à moustaches de grognard, un contemporain de Gautier. Aurait-on osé demander à M. Amédée Pommier ce qu'il faut entendre par l'espace où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité?

5.

Et l'enfant, hier encore chérubin chez les anges,

Par le ver du linceul est piqué sous ses langes.

Qui m'expliquera comment, avant de mourir, l'enfant est un Chérubin chez les Anges et par conséquent au-dessus des Anges! A mon secours l'excellent traducteur du Livre de Job et du Psautier! Mais M. Hector de Saint-Maur unissait au bon sens des classiques l'imagination des romantiques; il est le seul de nos poètes qui sut s'attendrir et pleurer, et, au besoin, rire comme Racine. Il se serait moqué de moi comme de Gautier, si je l'avais pris pour un docteur en Israël, dans une question grammaticale du ressort de sa petite fille Suzanne, qui lui inspira de si beaux vers.

Gautier a des fanatiques qui lui passent tout en faveur de la couleur. Il est certain qu'il sent et décrit bien un tableau; c'est son unique aptitude. Il est aussi certain qu'il ne voit rien dans la nature; toutes ses descriptions n'annoncent et ne montrent rien. Son poème sur l'Espagne sera une duperie pour quiconque relira certains passages de Télémaque. Fénelon, qui n'a pas visité l'Espagne, a mieux saisi la couleur locale que Gautier, qui a parcouru toute l'Espagne en amateur.

Puisqu'on persiste à prendre Gautier pour un éminent coloriste, le premier après le premier peintre, il est bon d'entrer dans son atelier et de bien regarder sa palette.

[IV]

Notre peintre mérite de recevoir, de la reconnaissance des Bas Bleus, le titre de Maître Bleu. Le bleu est la couleur favorite de sa palette. Aussi ne lui arrive-t-il que deux fois de laisser le bleu à sa nature vierge, à sa nature brute de substantif. Il le délaie avec la même habileté qu'Eustache Lesueur; il bleuit autant que la manufacture des Gobelins, et plus que la blanchisserie du Grand Hôtel à sept cents chambres. Il voit tout en bleu, parce qu'il a tout passé au bleu. Il se fait un paradis bleu; dès lors toute la création s'ouvre devant lui comme un Grand Livre bleu.

Pour être digne de scruter toutes les merveilles de ce nouveau Dictionnaire bleu, qui manquait à l'art et au commerce, il faut préalablement se laver de toute souillure dans l'eau bleue. Rien de plus facile que de se jeter dans les bleus océans, de se frictionner avec les flots bleus, de se reposer sur l'épaule bleue de l'océan, de se sécher sur le tapis bleu de la mer, et de se regarder, comme Narcisse, dans le bleu cristal de l'océan. C'est le moyen d'avoir une figure bleue. Dès qu'on aura serré une ceinture bleue, on devra donner un baiser bleu aux pieds meurtris et bleus du Christ, afin de n'avoir pas peur des roués meurtris et bleus qu'on rencontrerait; on aura de plus la vertu de terrasser, après saint Georges, les dragons bleus, et l'on ne sera pas accroché par la chevelure bleue des sirènes. L'oiseau bleu du cœur n'a pas un instant à perdre sous la voûte en bleu, à moins qu'il ne se recueille, derrière le dos bleu des chartreux, sur la dalle des couvents dans le bleu.

C'est le jour le plus bleu. Les bleus nuages, la muraille bleue de l'horizon reculent à mesure qu'on s'avise de passer à travers les franges bleues de l'horizon. Guidé par l'étoile bleue, attiré par les sourires bleus du ciel, on suit le bleu chemin de l'air; on ne quitte pas l'air bleu. Continuellement éclairé par la lumière bleue, on ne saurait être distrait que par les oiseaux bleus.

Le ciel bleu de la fresque a dû faire pressentir la couleur du ciel. Sans doute le ciel peut être noir ou bleu. Heureusement le noir devient bleu. Il faut bien admettre que le ciel est bleu, puisqu'il est question au moins huit fois du ciel bleu. Le ciel bleu de l'Amérique est donné en exemple à ceux qui n'auraient pas compris la définition, ou conserveraient quelque doute. Donc ciel tout bleu, beau ciel toujours bleu, cieux toujours bleus. Le bleu est infatigable; il marche aussi bien derrière que devant; solitaire comme le singulier, multiple comme le pluriel, il va toujours son train: de là les champs bleus du ciel et les champs du ciel bleu. Il y a des variations dans ce ciel bleu, pour que sa monotonie ne dégoûte personne. Aussi en juin les cieux se font plus bleus. Mais pour qui tant de bleu? C'est le bleu séjour du soleil.

A cette hauteur de bleu le globe bleu d'Uranie rappelle deux petits globes bleus, offerts comme l'emblème de la terre. C'est le moment ou jamais de la voir tout en bleu.

Soit la nature, soit l'effet, de reflet bleu, de reflets bleus, à première vue ce sont des abîmes bleus que les grandes perspectives bleues. Heureusement de l'immensité bleue se dégagent et l'immensité bleue du lac, et le grand désert bleu, et le Sahara bleu. Celui qui possède le secret de bleuir les hautes cimes des Alpes prodigue rochers bleus, côteaux bleus, colline bleue auxquels répondent les toits bleus des habitations. Il n'est pas plus difficile de bleuir les campagnes; les campagnes bleues une fois ouvertes, on est libre, dans le bleu de la plaine, de couper ici des bleuets, là encore des bleuets, d'attraper au vol la demoiselle bleue, de boire dans le calice bleu de la pervenche, de se chauffer au gaz bleu ou même au jet de gaz bleu.

Ce serait la perfection du bleu, si on n'avait pas oublié le petit poisson bleu, qui aurait eu tant de grâce à frétiller à travers les jets de gaz bleu, à expirer dans le gaz bleu.

Un œil bleu est à la disposition des borgnes et des amateurs, qui ont l'habitude de ne regarder que d'un œil la nature et l'art. Ceux qui ont le goût moins difficile, ceux qui font usage de deux yeux, trouveront des yeux bleus éparpillés partout comme sur les plumages du paon. Il faudrait être aveugle pour ne pas admirer le royaume du bleu.

L'œil bleu du printemps peut vénérer le bel œil bleu du ciel, saluer les yeux bleus de la lune, courtiser l'étoile aux yeux bleus, caresser les yeux bleus de la montagne, baiser l'œil bleu des fleurs, dévorer la fleur aux doux yeux bleus ou l'œil bleu au cœur des nénuphars, à moins qu'il ne soit empêché par la fée au bleu regard.

Les créatures animées n'ont rien à envier à la matière. Bel ange a œil bleu. C'est un ange aux yeux bleus que l'ange de l'Inspiration aux ailes roses. Les deux sexes ont été doués des mêmes agréments. L'enfant à l'œil bleu peut jouer avec la fillette à l'œil bleu. Les yeux bleus sont toujours occupés: témoin la blonde aux yeux bleus rêveurs. Qu'on admire les beaux yeux bleus de la jeune fille, mais qu'on n'oublie pas qu'il reste pour les mélancoliques de pâles yeux bleus et des yeux cernés et bleus.

Le bleu fait pied de grue en poésie puisqu'il n'a qu'un pied. Le bleu à deux pieds irait beaucoup plus vite et serait meilleur ouvrier. Où le chercher?

Maître Bleu s'écrie incontinent: A nous l'azur! Accordé de bon cœur. Au moins douze fois, il prend le substantif azur, dans ses mains, comme une masse; il le presse, le broie, le pulvérise, et il en fait un adjectif qualificatif qui se répand à l'infini comme l'huile. De là l'azur du ciel comme l'azur des cieux, l'azur aux cieux comme l'azur des cieux. Le manteau d'azur de la nuit ne doit pas être jaloux des robes d'azur du ciel et de l'horizon.

L'azur est immuable de nature, mais susceptible de nuances. Donc faible azur, mais double azur, quand on est cerclé par le ciel et la mer. Suivant les goûts ou les besoins, on donne pour rien l'azur vénitien, le splendide azur du ciel italien, et même le limpide azur du Japon, si on a la manie de l'azur lointain, et si on est tenté de respirer sur les montagnes au front d'azur.

A-t-on foi aux yeux d'azur de l'ange? qu'on s'abandonne, comme un enfant, aux ailes d'azur de l'ange gardien, au plumage d'azur des chérubins joufflus. Mais attention! L'Amour aussi a des ailes d'azur, et les yeux d'azur de l'ange deviennent quelquefois les regards d'azur de la belle à tout faire. Il vaudrait mieux s'arrêter au regard d'azur de la violette, observer la langue d'azur des dragons, couper les bleuets peints d'azur dans les plaines d'azur et poursuivre dans les parterres d'azur, tantôt le scarabée au corselet d'azur, tantôt la demoiselle, ce tourbillon d'or, de gaz et d'azur.

A défaut de veines d'azur, de front veiné d'azur, qu'on se couvre d'une couronne d'azur qui fera un bel effet avec un albornez d'azur, une écharpe d'azur et tout accoutrement de fil d'azur, à plis d'azur. Un pareil équipage est de rigueur pour s'incliner sur le champ d'azur du papier en face des rideaux d'azur de quelque berceau.

Quand les flots d'azur de la mer du cœur viendront à se soulever, ce sera le moment de nager dans le fluide azur, de se plonger dans le plus limpide azur. Il n'y a pas rien que la mer d'azur, les mers aux lames d'azur. La langue d'azur de l'intarissable flot apprend que le lac d'azur, les ruisseaux d'azur sont les champs d'azur de l'eau. En cherchant bien, on finit par découvrir des palais d'azur sous les ondes.

L'azur a rendu tant de services, depuis qu'il est devenu le bleu à deux pieds, qu'il mérite d'être élevé à la dignité de verbe et de jouir, en cette qualité, du privilège de trois pieds. Pour le coup beau ciel azuré, vélin azuré et même pâleur azurée de la mort. On est sûr de le voir avec ses trois pieds toutes les fois que le pied de grue du bleu, l'azur en bleu bipède sont trop faibles ou trop petits pour marcher en ligne.

Mais il y a bleu et bleu, et par conséquent la beauté de la variété dans l'unité de la poétique bleue, de même que dans l'Eglise Gallicane. Anathème au bleu sombre! Mais salut aux deux lacs bleus comme des turquoises, au bleu volubilis, au bleu myosotis et surtout à l'œil bleu d'outremer! De l'outremer sort l'outremer du ciel, qui doit captiver tout front bleuissant d'outremer. Cet outremer a pour perfection un beau ton plus vif que nul saphir.

Le saphir proteste et se réclame de la splendeur du saphir des eaux, de manche de saphir et de baldaquin de saphir.

Le bleu le plus rare est le lapis; il n'a servi qu'une fois pour orner un anneau de lapis. Il en est de même de l'indigo. Le ciel est indigo pour les fameuses journées de juillet 1830.

Voilà assurément trop de bleu pour qu'il n'en passe pas un peu. Cette nuance de langueur sera le bleuâtre, autre espèce de bleu à trois pieds, qui remplira tous les devoirs du service à trois pieds avec les rares sujets fournis par l'azuré, l'outremer et l'indigo.

Le sommeil se présente comme l'amant bleuâtre de la nuit. Reflet bleuâtre est tout naturel, dès qu'on admet clarté bleuâtre, jour bleuâtre. Le foyer seul suffit à donner une idée du bleuâtre; on y remarque les bleuâtres vapeurs, la langue bleuâtre du gaz, les bleuâtres fils du feu. En suivant la bleuâtre rampe, on parviendra au temple bleuâtre. Si l'on est dégoûté de l'haleine bleuâtre des villes, on respirera un air plus pur sur les montagnes bleuâtres; c'est une excellente position pour se rappeler la veine bleuâtre, les veines bleuâtres, la bouche bleuâtre des vivants, et songer au teint bleuâtre des trépassés.

Pour que le bleu ne perde pas tout son éclat, sa propriété originelle, il faut se hâter de le relever avec le contraste de différentes couleurs. Donc face jaune et bleue des fœtus; trame blanche et bleue; lointains bleus et verts; pendu à la peau bleue et verte; Mont Gemmi rouge et bleu; toits rouges et bleus; poussière rouge et bleue; braise qui flambe rouge et bleu; fleurs d'azur et de vermeil; enfin couronne de bleuets et coquelicots.

Certes voilà bien du bleu; le sujet est si fécond qu'il serait facile de trouver encore, si l'on se donnait la peine de chercher. Il est temps de faire la facture de toutes ces livraisons de bleu. Il se trouve que le bleu a servi de pittoresque deux cents fois. Lamartine paraîtra bien modéré, si l'on se donne la peine de compter les touches de bleu que Timon lui reprochait comme une profusion de couleur.

[V]

Anne de Boleyn avait un œil bleu et un œil noir. On serait tenté de croire que Maître Bleu avait deux yeux bleus. La vérité est qu'il n'avait qu'un œil bleu; nous allons prouver que son autre œil était jaune. Cette singularité est une couleur locale de moyen âge, comme on se le représentait après l'avénement de Louis-Philippe.

Converti par le succès des Rayons jaunes, de Joseph Delorme, maintenant si passés, Maître Bleu s'est affublé de la livrée du jaune, comme l'Empereur de la Chine, avec autant de ferveur qu'il s'était voué au bleu. Devenu Maître Jaune, il passera tout au jaune aussi bien qu'il a tout passé au bleu et laissera un Dictionnaire jaune. Dans les vers adressés aux yeux bleus de la montagne, il n'a pas manqué d'enfoncer deux lacs bleus comme des turquoises pour lesquels l'azur du ciel fait de l'harmonie imitative. Il compose une pièce sur les Taches jaunes; il est digne de remarque qu'il n'y ait de jaune que le titre dans ces vers. Mais il a tellement usé et même abusé du jaune dans le voisinage, qu'il faut pardonner cette inadvertance. Il enfoncera les Rayons jaunes de Joseph Delorme avec le même succès qu'il a éclipsé le bleu de Lamartine. Ceci fera comprendre pourquoi Victor Hugo, qui a fait un mariage d'amour, qui a été père de filles et garçons, a été amené à adopter après les Franciscains, la couleur accaparée par les classes pauvres chez les anciens Romains; il a la modestie de se réduire au fauve, qui jure avec sa prédilection pour les couleurs éclatantes, tous les trésors du jaune ayant été accaparés par ses thuriféraires, Théophile Gautier, qui a dédaigné de se marier, et Sainte-Beuve, si laid qu'il n'a pas pu trouver une fille d'Eve qui voulût lui promettre amour et fidélité, par-devant M. le curé et M. le maire.

Au moins quatorze fois il est question d'or. Mais à qui cet or? C'est notre or. On a occasion de donner or pour or; on paie au poids de l'or. On ne confondra avec l'or faux ni le vieil or, ni même le filet d'or pur. Aussi a-t-on les prunelles d'or fin de l'étoile polaire pour diriger le gouvernail d'or fin, et distinguer l'or des aurores d'été et l'or fauve de soie de l'or du hâle. On joue avec les sequins d'or; on roule sur des monceaux d'or; on possède coffre plein d'or. En un mot, on dispose de tout l'or du Pactole. Si l'on se ruine pour un bal plein d'or, on saura exploiter ensuite l'Inde pleine d'or, afin d'avoir continuellement ou coffre d'or ou coffret d'or jusqu'au moment où on reposera dans une urne d'or, sous une épitaphe d'or.

Un microcosme d'or à la main pour remplacer l'insuffisance du binocle d'or, la vie va devenir une vision d'or, une étude de livres d'or, sur fond d'or; de sorte qu'on ne sera pas tenté d'apostasier dans les pagodes toutes d'or, ni de s'enfermer dans les tourelles d'or de palais enchanté.

Qu'on saisisse un long fil d'or pour mieux se tenir sur les ailes d'or des nuages et traverser heureusement les rivages d'or de l'univers des rêves. Le rayon d'or qui scintille nous conduira, à travers les étincelles d'or, aux rayons d'or du nimbe sidéral, aux beaux rayons d'or, à l'astre d'or, à l'or du soleil, au gros ballon d'or du soleil, en un mot, au soleil d'or du printemps. Il a pour cortège des étoiles d'or. De loin elles font l'effet de petites paillettes d'or. En réalité ces étoiles d'or ont habits d'or, doigt d'or, yeux d'or. Il y a cent mille astres qui se redressent comme des fleurs d'or. Un Ange d'or annonce qu'elles sont les créatures du saint Triangle d'or. Devant Lui se courbent le glaive d'or de saint Michel, le bouclier d'or de l'Ange gardien, l'auréole d'or de l'Ange de l'Inspiration, l'auréole d'or du Bel Ange de la poésie, tout ange aux ailes d'or, tout ce qu'il y a d'envergure d'or, d'ailes d'or, de gerbe d'or de l'auréole, d'auréole d'or, de nimbe à pointes d'or.

Notre-Dame, damasquinée de l'or des caresses du soir, invite le prêtre à s'unir au ciel. Il a sous la main calice d'or pour dire la messe, l'or chevelu des gloires pour bénir, encensoir d'or pour parfumer les autels et les fidèles. Sous le manteau d'or d'amour profond, l'or du cœur, une fois ouvert avec la clef d'or de l'âme, priera avec l'esprit du prêtre. Précédé par les victoires aux longues ailes d'or, le chevalier s'empresse de s'agenouiller, dès qu'il a quitté son cheval aux étriers d'or. On oublie ses galons d'or, pour le bouclier d'or, la cuirasse de fer étoilée de clous d'or, les armes d'acier bruni étoilé de clous d'or.

Au tour du poète. A lui les cithares d'or! La note a des ailes d'or pour transporter dans l'infini tout ce qui sort des poètes aux rimes d'or, comme Pétrarque. Ses larmes sont divines; elles vont se transformer en larmes d'or.

Il est temps que le beau sexe dévot quitte le balcon d'or pour incliner et front d'or et tempe, couleur d'or. A la vérité, il est défendu d'étaler ici les chevelures d'or, les flots d'or du chignon, l'or des tresses blondes, le ruisseau d'or des chevelures blondes, comme si c'était l'or des cheveux roux de la Chimère; à plus forte raison doit-on cacher la riche gorge d'or.

Comme Maître Jaune n'aime point le luxe bariolé d'argent et d'or, il a eu soin de prévenir tous les désirs de la fille qui est une fleur d'or, et dont la vertu est une autre fleur d'or. Donc à ces yeux d'or et chaîne de Venise en or, et rubans d'or, et bracelet d'or et même souliers d'or. On lui donne jusqu'à des grosses boules d'or pour se faire un chapelet.

Toute fête exige un festin. On a pourvu à tout; soit pour la soif, soit pour la faim. Voilà coupe d'or; qu'on la remplisse de l'océan d'or. Le pain est facile à tirer des moissons d'or, du blé d'or, de l'or des blés, des blés à flots d'or, de l'or des gerbes et surtout de l'océan d'or de la riche moisson de la campagne de Rome. Des vases à ventres d'or contiennent, pour mettre sur le pain sec, le fruit d'or, la tunique d'or des oranges, l'orange aux tons d'or et les pommes d'or de l'arbre de la science.

Permis après d'aller se promener sur le sable d'or des jardins ou sur la grève au sable d'or; partout on glissera sur la poudre d'or. L'or ne manque pas au cadre d'or. Si on chérit les animaux, voici lion d'or et béliers aux pieds d'or. Tout là-haut, là-haut plane l'aigle d'or; plus près bourdonne l'abeille d'or, suivie d'un essaim d'abeilles d'or. Attention à la jupe d'or de la salamandre! Où va la demoiselle aux prunelles d'or, la demoiselle aux minces corsets d'or, la demoiselle, tourbillon d'or, de gaze et d'azur? C'est vers la fleur d'or, pour se désaltérer dans les coupes d'or des fleurs. Elle vole de l'or de la tulipe à la tulipe d'or, de l'or des marguerites à la marguerite au cœur étoilé d'or. Si elle remarque quelque bouton d'or, elle préfère le gai bouton d'or aux boutons d'or sans épithète.

Qui peut le plus peut le moins. Or, il n'y a rien de plus malléable ni de plus ductile que l'or. Que n'a-t-on point fait avec un long fil d'or? Grâce à un filet doré, nous allons descendre dans les rêves dorés. L'or pur, l'or simple et massif, l'or solipède doit céder le tour à l'or devenu verbe, au doré moins précieux que l'or à pied de grue, comme le bleu substantif, mais plus utile puisqu'il est bipède et met ses deux pieds au service de l'hiatus, de la césure et de la rime, avec le même courage que l'azur.

On a reproché à la vieille école poétique l'abus des lambris dorés dans ses descriptions. Pour se ménager des amis parmi les classiques Maître Jaune ne se donne la peine qu'une seule fois de fabriquer des lambris dorés, afin d'en conserver le souvenir. Si l'on passe la grille dorée, qu'on soulève la portière dorée sans abîmer les glands dorés. Derrière les murs dorés se dressent, comme dans une exposition universelle, Alhambra doré, colosse doré, minarets dorés, lit doré, tilburys dorés, bûchers dorés auxquels répondent et urne dorée et cercueils dorés: tout cela est éclairé par des vitraux dorés. Il y a encore la dorure de la croix. N'eût-il pas été plus convenable de donner une croix d'or plus tôt, le jour où l'on exposait calice d'or, encensoir d'or, gloires d'or? En rognant un peu les tourelles d'or, on aurait pu couler une croix d'or assez lourde pour n'importe quel porte-croix.

L'été dorera le blé vert; le temps venu, blés dorés; mais les blés d'or ne les éclipseront-ils pas sur la place? Les papillons dorés oseront-ils voltiger sur les fleurs d'or avec la même audace que l'abeille d'or et le tourbillon d'or de la demoiselle? Front doré, tresse dorée, col blond et doré ne seront-ils pas jaloux de tant de chevelures d'or, de tempes d'or?

Pourquoi l'astre aux rayons dorés? Ces rayons dorés sont-ils destinés à faire mieux ressortir ses rayons d'or, comme les pierreries fausses qu'on entremêle aux vraies? Qui distinguera l'étoile dorée dans un ciel de cent mille astres d'or? Pourquoi l'aile blanche et dorée de l'ange au milieu de tant d'ailes d'or des anges?

Il est évident que le doré n'est étendu le plus souvent que comme synonyme d'or, et qu'on le préfère à l'or, parce qu'il a un pied de plus.

Il y aurait de la mauvaise foi à chicaner sur les procédés de dorure. Qui accepte l'or du hâle doit passer le doré d'une couche de hâle. Pour l'amour de l'art il faut tolérer, sinon admirer le rayon d'en haut qui dore un taudis, le marbre grec doré par l'ambre italien, un beau reflet ambré qui dore le front du jour, le rayon de soleil qui dore de reflets éclatants des cheveux follets. Mais qu'on blâme comme mauvais effet ces Anges qui, du reflet de leurs ailes dorent les ombres solennelles des murs noirs de Notre-Dame.

De pareils reflets auraient tenu lieu des taches jaunes qui n'ont point répondu à l'appel de ce titre de pièce pour lutter avec les seize nuances de jaune des fameux rayons jaunes, de Joseph Delorme.

Il est vrai que le jaune est encore employé fréquemment pour synonyme de doré, d'or, comme jaune rayon, jaune étincelle, et surtout les nimbes jaunes des longs anges blancs. A titre de bipède, le jaune est de la même famille que le doré, mais il a sur le doré l'avantage de pouvoir faire le pied de grue et de ne compter que pour un pied, toutes les fois qu'il doit retirer un pied devant la bouche de l'élision.

Il ne faut pas être difficile sur l'immensité jaune. Qu'en dirait le Fleuve jaune? De vitres jaunes peut-il sortir autre chose que jaune lumière, vernis jaune? Que l'on mette chapeaux jaunes, sandales de cuir jaune pour observer le teint jaune, le crâne jaune, la face jaune et bleue des fœtus, le ventre jaune de la sorcière, les vieillards au cuir jaune et rugueux, tout corps plus jaune qu'un mort. Sinon qu'on aille se promener sur la mousse jaune, et qu'on réserve le chaume jaune aux moissons jaunes. S'il reste encore une minute, que ce soit pour les blancs et jaunes nénuphars.

On est sobre de jaune, parce qu'il déteint avec le temps comme le bleu, et qu'il ne gagne pas à vieillir. Il n'y a guère de bon que le vin jauni de vieillesse. Plafond jauni et carreaux jaunis n'ont pas plus de valeur que portraits jaunis, marge jaunie des bouquins. Il y a plus laid que tout ce jauni, ce sont: lèvres jaunies des courtisanes de bas lieu, front jauni de fiel, face jaunie, tête de mort jaunie, os jaunis, ossements jaunis.

Voilà l'effet inévitable du temps impitoyable. L'automne ne jaunit-il pas le bois, si beau, quand il est tout verdoyant comme l'émeraude? Les roses de l'aurore ne jaunissent-elles pas en quelques instants pour disparaître sans retour?

On tient tellement au jaune vif et au jaune pâle qu'on dédaigne de recourir en faveur du jaune aux seize nuances que la manufacture des Gobelins donne à chaque couleur. On n'emprunte qu'une variété à la profusion de la Flore; on en fait un ciel de safran. On craint d'arracher plus de deux fruits à l'abondance de l'horticulture. Le citron n'est guère offert plus de deux fois, soit au singulier, soit au pluriel. On ménage les orangers frileux; une fois l'orange tient lieu de lest à la barcarolle; dans deux cas il colorie le teint et la peau. Pourquoi? on a découvert un sable plus jaune que l'orange. On finit par unir le citron et l'orange; il en résulte un ciel vert à tons de citron et d'orange.

On se fait un point de conscience de ne tirer que de l'ambre de toutes les mines de la nature. L'odeur d'ambre, le parfum d'ambre mène sur la piste des pastilles d'ambre, au jaune reflet d'ambre, et conduit enfin au boudoir ambré: là cassolette ambrée, atmosphère ambrée qui viendront augmenter les parfums ambrés du printemps.

La mélancolie, qui est la Vénusette des romantiques, regrette le jaune du souci. Mais Joseph Delorme avait si bien déraciné le jaune souci, que cette fleur est comme perdue. Il en est autrement du blé de Turquie, du maïs dont les grains, les cheveux et les robes auraient pu remplacer le safran, le citron et l'orange. Cet oubli est inconcevable chez un Maître Jaune, qui fut le premier à porter le costume arabe dans les bals masqués et travestis du docteur Belliol où l'on vit tous les artistes et les écrivains de l'époque entrer, l'un après l'autre, avec toute la variété des livrées dépeintes dans les chapitres de Notre-Dame de Paris.

Stendhal a intitulé, on ne sait pourquoi, l'un de ses romans: Rouge et Noir. On ferait bien d'appeler maintenant les poésies de Gautier l'Œuvre jaune et bleue. Il est certain que c'est un écrivain mi-partie jaune et bleue, suivant les us et coutumes du moyen âge. Le bleu annonce qu'il a dû aimer. Il est de la nature du jaune de tout éclipser; il est aussi de fâcheux augure en amour. Pour savoir si le Maître Jaune sera aimé autant qu'aime Maître Bleu, qu'on joue à pile ou face. La face du bleu représente: Deux cents. Que lit-on sur la pile où sont notés tous les exemples de jaune? Hélas! Deux cent vingt-quatre. On demandera à la marguerite si le jaune n'a pas menti.

[VI]

La stérile abondance de tous ces coups de pinceau bleus et jaunes ne démontrera que l'inanité du fond.

Peintre manqué, Gautier s'est fait poète. Il fait des vers parce qu'il a lu des vers, et il imite les vers qu'il a lus, en se servant du vocabulaire à la mode. Il est aussi incapable d'enthousiasme que de fiel. Toujours monotone, il est aussi médiocre que possible. Au moment où l'on croit que le badaud va s'élever à l'art, on est tout surpris de tomber dans la niaiserie. Il ne bourdonne pas plus fort et ne s'élève pas plus haut que le hanneton; avec un dictionnaire de poche, le gamin est assez éclairé pour l'écraser sous le ridicule.

Si l'on veut savoir son idéal, il répond naïvement dans son Ambition:

Etre Shakspeare, être Dante, être Dieu!

Comme c'est impossible, il faut bien qu'il cherche. Dans un moment d'ennui, il dira:

Ici-bas être heureux, c'est oublier.

Il a le bon goût de ne pas se désespérer. Aussi parvient-il à trouver le bonheur:

Car le bonheur est fait de trois choses sur terre,

Qui sont:—Un beau soleil, une femme, un cheval.

Il ne veut pas de gêne dans le plaisir. Dans la Débauche, il exècre les gens qui gardent les convenances sociales dans l'immoralité de la vie privée:

J'aime trente fois mieux une débauche franche.

Dans le Triomphe de Pétrarque, il explique pourquoi il s'est dispensé de tout:

Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter:

Car c'est le seul devoir que Dieu donne aux poètes,

Et le monde à genoux les devrait écouter.

Pourquoi pas? Il montre à Jean Duseigneur

La tête homérique et napoléonienne

De notre roi Victor.

Tout est grêle et mesquin dans cette époque étroite

Où Victor Hugo, seul, porte sa tête droite

Et crève les plafonds de son crâne géant.

Victor Hugo revient sur la scène, mais cette fois c'est Hugo et compagnie:

De nos auteurs chéris, Victor et Sainte-Beuve,

Aigles audacieux, qui d'une route neuve

Et d'obstacles semée, ont tenté les hasards.

Voilà la République des lettres proclamée; elle a Victor Hugo pour président, et Sainte-Beuve pour vice-président. Hugo ne devra pas être jaloux, car Sainte-Beuve s'incline devant l'essor souverain, le vol sublime de ce noble ami et dit humblement:

L'Aigle saint n'est pour moi qu'un vautour qui me ronge

Sans m'emporter au ciel.

Gautier se hâte d'exposer le tableau de la situation:

Le siècle où nous sommes

Est mauvais pour nous tous, oseurs et jeunes hommes.

Il se vante d'être hardi. Aussi emploiera-t-il un verbe et un substantif qu'on avait dédaignés depuis certaine ode qui fut si fatale à Piron. Un siècle plus tôt, il aurait été voltairien; le temps de l'incrédulité commence à passer. Pour être remarqué, il faut donc donner une chiquenaude à la décrépitude des derniers disciples de Voltaire, de Rousseau, de Diderot.

L'on ne croit plus à rien.

Quel est le résultat de l'impiété?

La passion est morte avec la foi.

Donc il est de l'intérêt du talent de revenir à la première des vérités:

L'esprit est immortel, on ne peut le nier.

Ceci admis, l'âme, hôte des cieux, jouit des plus consolantes pensées:

La jeune fille!—elle est un souvenir des cieux.

L'espoir aussi trouve son compte:

O mon amour la plus tendre!

De ce ciel où je te crois.

Il est fâcheux que le charme de cette vision soit détruit par le tableau d'un plaisir à briser les forces, et finisse comme le temple de la prostitution:

Mon petit lit rouge à colonnes torses

Ce soir-là se change en bleu paradis.

Pour se représenter le séjour des Élus comme l'ignoble paradis de Mahomet, qui n'est qu'un sérail, il ne faut pas avoir une conviction bien profonde ni une foi bien éclairée.

J'ai les talons usés de battre cette route

Qui ramène toujours de la science au doute.

Cette science se réduit probablement à la lecture de Faust. On fera à Goëthe ce sacrifice:

A présent jeune encore, mais certain que notre âme,

Inexplicable essence, insaisissable flamme,

Une fois exhalée, en nous tout est néant.

Plus tard on reviendra à l'espoir du néant:

Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame.

Quand il vous faut mourir, pourquoi vouloir vivre,

Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?

Dans l'immobilité savourer lentement,

Comme un philtre endormeur, l'anéantissement:

Voilà quel est mon vœu.

On n'est pas aussi certain qu'on s'en vante, devant ce néant. Aussi on aspire à un néant qui n'est qu'une fontaine de Jouvence:

Je veux dans le néant renouveler mon être.

Ce néant est peut-être une découpure de paradis. Il a pour pendant un néant, qui est une miniature d'enfer:

Mais vous, vous tomberez, sans que l'onde s'émeuve

Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit.

Ces deux contrastes de néant sont occasionnés par le jugement dernier qu'il convient de conserver comme excellent sujet de tableau pour la poésie aussi bien que pour la peinture, puisque le pinceau de Michel-Ange attend un rival de plume, une Épopée de l'Apocalypse.

En dépit du doute de la science et de la certitude du néant, on ne se permet que les exclamations de cette âme naturellement chrétienne dont parle Tertullien. On dit une fois: O Dieu! On répète cinq fois: Mon Dieu! Deux fois on s'écrie: O mon Dieu! Il est vrai qu'on prie mon Dieu, une fois pour lui faire admirer un tableau d'amour.

A la tombée du jour, on adorera Dieu:

Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu,

Dans Albertus, on récitera son symbole:

Dieu seul est le grand maître.

Comme preuve de l'existence de Dieu, on dira à un jeune tribun:

Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?

L'argument est sans réplique pour les voluptueux. Mais les impuissants et les refusés ont une excuse d'incrédulité, dans le sixième sonnet:

Et comment croire en Dieu, quand on n'est pas aimé?

Les femmes sont si peu difficiles, si peu cruelles, qu'on conçoit avec peine comment on s'y prend pour ne point se faire aimer d'elles. Elles se lasseront vite de vers ennuyeux; mais on arrivera infailliblement à leur plaire, si on les laisse dire tout ce qu'elles veulent. Quand un homme de talent a un grand fond d'amour à dépenser, et qu'il ne trouve pas de femme qui veuille bien puiser dans ce trésor, il n'a qu'à suivre l'exemple de saint Augustin, qui devint si grand, depuis qu'il se résigna à l'abandon de la maîtresse dont il avait eu un enfant. Homme du monde, M. de Ravignan voulait se marier; ses vœux furent rejetés; sa carrière religieuse le consola vite de cet échec. Henri Lacordaire ne fut amoureux qu'une fois; c'était pour le bon motif; timide et gauche comme les gens qui n'ont pas connu les femmes, ce qu'il n'osait pas dire, il l'écrivait, mais il attachait ses lettres avec une épingle tantôt au schall, tantôt à la robe de la bien-aimée: elle se fâcha et dit nettement à sa mère qu'elle se jetterait dans un couvent, si l'on ne la débarrassait pas d'un prétendant si bête. Le dédaigné en conserva toujours de la rancune contre les femmes; il affectait de se moquer de leurs larmes et de leurs chagrins. Il fut tout étonné de se surprendre à pleurer la mort d'une matrone pour qui il eut autant d'amitié que de vénération; ce fut pour lui comme une nymphe Égérie; d'un mot, prenez garde, elle le ramenait à l'ordre dans les questions politiques. Le père Lacordaire a trouvé dans la chaire évangélique des jouissances intellectuelles qui valent bien le plaisir éphémère d'un mariage qui aurait été malheureux. M. de Lamartine avait une passion sérieuse pour une jeune, jolie et riche voisine; sa réputation d'homme prodigue lui attira un refus; recherché à son tour par une jeune fille qui ne se lassait point de le suivre dans la compagnie de sa mère, il restait froid, mais il n'hésita point à accepter le joug du mariage, quand on lui offrit en perspective une dot de 1,800,000 francs. Aucun poète n'a jamais exercé autant d'influence sur le cœur des femmes; à la Chambre des Députés, toutes demandaient à le voir; dès qu'elles l'apercevaient, elles poussaient un soupir; après, elles se faisaient montrer Berrier; cette figure ne leur disant rien du tout, elles reportaient incontinent leurs regards sur Lamartine et ne cessaient point de le contempler. Il est impossible de calculer combien il y a eu de femmes du monde qui sont allées chez lui pour se mettre à sa disposition. Les Messalines couraient chez Alexandre Dumas: on cite un jour où il en vint jusqu'à quatre, l'une après l'autre, de sorte que la servante eut des inquiétudes sur la santé de son maître. L'ambition tourna la tête à bien des femmes vers Gambetta; quand il était à Tours, il reçut en moyenne quatre demandes en mariage par jour; chaque lettre garantissait la vertu, la beauté et la fortune des soupirantes.

Après cette digression qu'on dédie à tous les refusés, hâtons-nous de revenir à Gautier.

En vérité, exiger qu'une femme se donne au premier venu pour croire en Dieu, c'est faire de la foi une affaire de prostitution.

On est sur le chemin de la niaiserie; on continue de le suivre. Que dit l'Ambition?

Être Shakspeare, être Dante, être Dieu!

Du moment qu'on s'est mis cette idée dans la tête, il n'est pas surprenant que l'œuvre de l'homme puisse devenir Dieu, comme la statue de Pygmalion s'anima et se changea en femme. De là cette conséquence:

Peinture, la rivale et l'égale de Dieu.

Il y a peinture et peinture. On ne distingue rien, parce qu'on veut plaire aux artistes passés, présents et futurs, à Courbet aussi bien qu'à Raphaël qu'on révère comme un homme au-dessus de l'homme. On s'est fait de Dieu un bon compagnon d'atelier. Un jour qu'on aura beaucoup de modèles, les rapins s'amuseront à contrarier le rival et l'égal de leur pinceau, car il lui faudra entendre cette déclaration:

C'est un amour sans mélange,

Pur à rendre Dieu jaloux.

Si la jalousie n'a pas fait fuir le Dieu, voici ce qu'Albertus va lui apprendre:

Poignante volupté,—plaisir qui fait peut-être

L'homme l'égal de Dieu.

Sur ce terrain, Sénèque fait honte à l'homme, en comparant sa faiblesse à la vigueur du bouc que Buffon montre capable de satisfaire l'ardeur de cent cinquante chèvres. Si l'homme est seulement peut-être le rival de Dieu, le bouc sera certainement l'égal de Dieu. Or, comme le poisson est plus fécond que le bouc, il faudra lui concéder d'être supérieur à Dieu. On a calculé qu'une paire de harengs dont les œufs ne se perdraient pas, suffirait pour peupler tout ce qu'il y a d'eau dans le globe, en moins de dix ans. Ainsi, de conséquence en conséquence dans cette question de génération, la logique amènera invinciblement tout lecteur impartial à tirer cette conclusion:

Le Dieu de ce Gautier ne vaut pas un hareng.

[VII]

Gautier ne recule pas dans sa mosaïque de mots. Considérant, son âme, ange elle-même, il convoite une âme

Capable d'aimer comme aimerait un ange.

Il développe sa pensée sur le plaisir:

Poignante volupté,—plaisir qui fait peut-être

L'homme l'égal de Dieu! qui ne veut vous connaître

S'il ne vous a connus, moments délicieux,

Et si longs et si courts qui valent une vie,

Et que voudrait payer l'ange qui les envie

De son éternité de bonheur dans les cieux?

Il laisse les démons, les mauvais anges assez tranquilles. Toutefois il pense à l'ange déchu, à l'ange, exilé des cieux. Il aime l'ange gardien comme compagnon fidèle, maintes fois il se réclame de son ange gardien. La classe des anges une fois reconnue, il s'élève jusqu'aux séraphins, distingue les chérubins en légions merveilles, ne prend point l'archange saint Michel pour l'ange Ituriel, et sépare les chérubins d'avec les anges. Il connaît si bien les anges du ciel qu'il peut en faire un dénombrement aussi authentique que celui des douze tribus d'Israël, laissé par Moïse. Il cultive l'ange de la mort, l'ange de minuit, l'ange de la douleur, l'ange des douleurs, l'ange des jugements, l'ange du souvenir, l'ange de la poésie et surtout l'ange de l'inspiration. Suivant leur rang, il prodigue les ailes d'or, les ailes jaunes, les ailes d'azur, les ailes roses, les ailes blanches. S'imaginant l'ange amoureux, il regarde la fille comme un ange d'amour, appelle la jeune fille un jeune ange et dit cher ange pour chère fille. Le mot lui sert de paravent à l'adultère ou à la fornication pour cette Fatuité:

J'aime, et parfois un ange avec un corps de femme

Le soir descend du ciel pour dormir sur mon cœur.

Même quand le plaisir n'a pas été complet et que l'amour ne peut inspirer qu'une Élégie, c'est un ange qui figure. A plus forte raison ce sera un ange qui, dans un sonnet, fera des colonnes torses du petit lit rouge d'un taudis un paradis bleu:

Un ange chez moi parfois vient le soir

Dans un domino d'Hilcampt ou Palmire,

Robe en moire antique avec cachemire,

Voilette et chapeau faisant masque noir.

Ses ailes ainsi, nul ne peut les voir,

Ni ses yeux d'azur où le ciel se mire;

Son joli menton que l'artiste admire,

Un bouquet le cache ou bien le mouchoir.

Nous fumons tous deux en prenant le thé.

Tout le chœur des anges finit par passer à l'Opéra. Ce sera leur nuit du fameux 4 août de la première Assemblée constituante. Autant de filles, autant d'anges à marchander et à acheter au poids de l'or. Elles restent des anges après comme avant ce trafic; les hommes seuls sont des démons de corruption.

Sur ce sujet, Gautier reste le premier. Ainsi dès 1823, Alfred de Vigny avait pris le mot hébreu Eloa qui signifie Dieu, pour faire dans un mystère, Eloa ou la sœur des anges, un Dieu des deux sexes, un Dieu hermaphrodite pour quiconque s'en tient au genre du dictionnaire. Reniant sa gloire de poète catholique, Lamartine se rapprocha de la nouvelle école sacrilège et lui offrit en 1838, la Chute d'un ange; plus tard il proclama Charlotte Corday l'ange de l'assassinat. On raconte que M. de Lamartine réunit un jour tous les membres de sa famille pour leur offrir un banquet; il resta triste et taciturne pendant toute la durée du repas; on crut que le dessert lui donnerait de la gaieté. On lui demanda donc la raison d'un silence si prolongé. Alors il déplia une serviette et en retira un livre; puis il dit en pleurant: «Mon fils Alphonse était l'orgueil de la famille; il vient de la déshonorer.» Il jeta le livre au feu; ce livre c'était la Chute d'un ange. Le poète resta si confondu qu'il ne fit plus de poème du même genre.

Les saints ne sont pas plus épargnés que les anges, comme l'annonce Albertus.

Un ange, un saint du ciel, pour être à cette place

Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu.

Albertus se ravise, et dans la crainte que les saints ne soient considérés comme d'une nature plus parfaite que les anges, il ajoute bientôt:

La dame était si belle

Qu'un saint du paradis se fût damné pour elle.