Notes du transcripteur :

Dans cette transcription, l’orthographe en usage lors de la publication (1763) de l’ouvrage a été conservée.

De même, les variations d’accentuation (par ex. Grèce/Grece) et d’orthographe (par ex. sçavoir/savoir, enfan/enfant, tems/temps, etc.) au sein de l’ouvrage.

Les corrections typographiques ont porté seulement sur les mots comportant à l’évidence des lettres erronées, manquantes ou inversées, et sur la ponctuation absente.

Les notes en bas de page dans l’ouvrage original ont été regroupées à la fin du texte (sous forme numérique).

Des notes critiques ont été ajoutées à la fin du texte (sous forme alphabétique).

Un sommaire, absent dans l’ouvrage original, a été introduit au début du texte.

ESSAI
D’ÉDUCATION NATIONALE,
OU
PLAN D’ÉTUDES
POUR LA JEUNESSE

par Messire LOUIS-RENÉ DE CARADEUC DE LA CHALOTAIS, Procureur-Général du Roi au Parlement de Bretagne.


[ Prologue ]

Du 24 Mars 1763, Chambres assemblées.

LE Procureur-Général du Roi entré à la Cour, les Chambres assemblées, a dit : MESSIEURS, un des principaux objets de mes Réquisitoires du 7 Décembre 1761, & du 24 Mai 1762, étoit de vous porter à représenter à Sa Majesté combien il est important de réformer les Colleges du Royaume & l’éducation qu’y reçoit la jeunesse ; à la supplier d’ordonner aux Universités & aux Académies de dresser un Plan d’Etudes, & de composer les livres élémentaires propres à le remplir. Il paroît que la Nation est pleinement convaincue aujourd’hui de la nécessité d’une réformation générale dans la méthode ordinaire des Colleges. J’avois eu l’honneur de vous dire que je me proposois de vous présenter un Mémoire sur ces objets ; ils sont si importants, que je ne cesserai jamais de les recommander à votre vigilance. Je remplis ma promesse, & mon desir est que ce Mémoire réponde à votre attente & à vos espérances. Je ne me suis pas borné à des vues générales qui n’eussent servi qu’à nous éclairer sur nos abus ; je suis entré dans quelques détails qui m’ont paru nécessaires pour y remédier. J’ai mieux aimé vous offrir un ouvrage utile qu’agréable. Mon but est de prouver qu’à la place d’une éducation qui n’étoit propre tout au plus que pour l’Ecole, on peut en substituer une qui forme des Sujets pour l’Etat. Ce sont ici les vues d’un Citoyen qui vous demande, & à la Nation entiere, des éclaircissemens pour le bien général de la Nation. Le Ministere public n’est étranger à rien de ce qui est utile à l’ordre public, mais il n’a que des vœux à former ; c’est au Roi qu’il appartient de prescrire ce qui doit être fait, & c’est à vous, Messieurs, qui exercez la Police en son nom, de faire exécuter, par l’autorité qu’il vous a confiée, ce qu’il aura disposé par sa sagesse.

Je demande acte du dépôt que je fais d’un Mémoire sur l’éducation, intitulé : Essai d’Education nationale, ou Plan d’Etudes pour la Jeunesse. Fait au Parquet, ce 24 Mars 1763.

Signé, DE CARADEUC DE LA CHALOTAIS : Retiré, & sur ce délibéré,

LA COUR a décerné acte au Procureur-Général du Roi du dépôt qu’il fait présentement sur le Bureau, d’un Mémoire sur l’Education, intitulé : Essai d’Education nationale, ou Plan d’Etudes pour la Jeunesse.


SOMMAIRE


[ Prologue ]

[ Réflexions préliminaires sur l’utilité des Lettres, sur la mauvaise maniere de les enseigner, & sur la qualité des Maîtres. ]

[ Du nombre des Colleges & des Etudians. ]

[ Quel est le meilleur plan d’études pour l’éducation de la jeunesse & quelle méthode doit-on suivre pour remplir ce plan ? ]

[ Principes d’un Plan d’études. ]

[ De l’Education du premier âge, jusqu’à environ dix ans. ]

[ De l’Histoire. ]

[ De la Géographie. ]

[ De l’Histoire naturelle & des Récréations physiques & mathématiques. ]

[ Des Observations physiques, astronomiques ; des Expériences & des Méchaniques. ]

[ Des Mathématiques. ]

[ Education des Enfans depuis dix ans. ]

[ Ce que c’est que le goût, & quels sont les moyens de le former. ]

[ Opérations & exercices du second âge. ]

[ Continuation des Etudes du premier & du second âge. De l’Histoire naturelle, des Récréations physiques & mathématiques, des Méchaniques, &c. ]

[ De la Géographie et de l’Histoire. ]

[ De l’Histoire. ]

[ De l’usage de l’Histoire. ]

[ Des principes sur la certitude historique, ou de la critique. ]

[ Des temps où l’on peut remonter dans l’Histoire. ]

[ De la Critique. ]

[ De la Critique & de la Logique. ]

[ Regles de la Logique & de la Critique. ]

[ De la Métaphysique. ]

[ De la Logique des vraisemblances. ]

[ De l’Esprit philosophique. ]

[ De l’Art de l’Invention. ]

[ De la Morale. ]

[ Suite des Etudes du dernier âge. ]

[ Du soin de la santé ; des affaires & de la Religion. ]

[ Réflexions sur deux abus dans les Colleges. ]

[ Avantages de ce Plan d’Etudes. ]

[ Manière d’exécuter ce Plan. ]

[ POST-SCRIPTUM ]


E S S A I

D’ÉDUCATION NATIONALE,

OU

PLAN D’ÉTUDES

POUR LA JEUNESSE,

Déposé au Greffe du Parlement de Bretagne, par Messire LOUIS-RENÉ DE CARADEUC DE LA CHALOTAIS, Procureur-Général du Roi.


[ Réflexions préliminaires sur l’utilité des Lettres, sur la mauvaise maniere de les enseigner, & sur la qualité des Maîtres. ]

LEs Cours Souveraines se sont occupées, depuis un an, des moyens d’établir dans les Colleges, des Sujets capables d’instruire la jeunesse. C’est peu de détruire, si on ne songe à édifier. Nous avions une éducation qui n’étoit propre tout au plus qu’à former des Sujets pour l’Ecole. Le bien public, l’honneur de la Nation, demandent qu’on y substitue une éducation civile qui prépare chaque génération naissante à remplir avec succès les différentes professions de l’Etat.

Je me suis proposé, dans ce Mémoire, d’en établir la nécessité, & d’en indiquer les moyens. Pour en bien juger, il est peut-être nécessaire de reprendre les choses de plus loin, de faire voir l’utilité des sciences & des lettres, combien une bonne ou une mauvaise éducation influent sur le bonheur ou sur le malheur d’une Nation, & d’examiner en même tems ce qu’elle a droit d’exiger de ses Instituteurs.

Les sciences sont nécessaires à l’homme ; s’il a des devoirs à remplir, il est important qu’il les connoisse : les connoître, c’est posséder la plus utile de toutes les sciences ; c’est être fort avancé dans la carriere où se forment les Citoyens utiles. L’ignorance n’est bonne à rien, & elle nuit à tout. Il est impossible qu’il sorte quelque lumiere des ténebres, & on ne peut marcher dans les ténebres sans s’égarer.

Si les apologistes de l’ignorance ne prétendent préconiser que celle qui conduiroit à un doute sensé & raisonnable, qui ne décide point, parce qu’elle se connoît elle-même, ils auroient dû lui donner le nom de science ; c’est en effet une science très-réelle & très-estimable, que de savoir douter & apprécier son impuissance. Mais je parle ici de l’ignorance proprement dite, qui est presque toujours présomptueuse, qui décide, approuve & condamne avec une égale témérité ; & je dis que si on en compare les funestes effets avec l’abus des sciences, la question est décidée. Il n’y a personne qui ne dise comme moi, que l’ignorance nuit à tout, & qui ne forme des vœux pour le rétablissement des bonnes études, afin de diminuer, autant qu’il est possible, l’abus du savoir.

Les siecles les plus grossiers & les plus ignorans ont toujours été les plus vicieux & les plus corrompus. Laissez l’homme sans culture, ignorant & par conséquent insensible sur ses devoirs, il deviendra timide, superstitieux, peut-être cruel. Si on ne lui enseigne pas le bien, il se préoccupera nécessairement du mal. L’esprit & le cœur ne peuvent rester vuides.

Abandonnons tous les paradoxes sur l’inutilité ou sur le danger des sciences ; séparons les choses de l’abus qui peut s’y trouver ; dirigeons les études vers la plus grande utilité publique ; & en attendant que l’on sache si la société humaine telle qu’elle est, si l’homme tel qu’il n’est pas, pourroient s’en passer, travaillons à imprimer dans l’esprit des jeunes gens les connoissances qui leur seront nécessaires pour remplir les différentes professions, y travailler à leur bonheur, à celui des autres, & contribuer par conséquent au bien général de la société.

On ne craint pas d’établir en général, que dans l’état où est l’Europe, n’ayant point à redouter les invasions des Barbares, le peuple qui sera le plus éclairé (toutes choses étant égales d’ailleurs, ou même ne l’étant pas entiérement) aura toujours de l’avantage sur ceux qui le seront moins ; il les surpassera par son industrie, il les subjuguera peut-être par ses armes : toutes les professions étant mieux remplies, les emplois mieux exercés, les esprits plus cultivés & plus solides, les opérations publiques & particulieres mieux concertées & mieux exécutées ; la discipline en tous genres sera meilleure & mieux observée, l’administration intérieure & extérieure plus sage, les abus seront moindres & plutôt réprimés.

Il faut s’appliquer dans l’enfance & dans la jeunesse, sans quoi on devient ordinairement incapable de s’appliquer le reste de sa vie. La nature met de la différence entre les hommes (on n’en peut douter), l’éducation en met peut-être davantage. Le talent est un don de la nature ; mais il entre dans le talent bien apprécié, beaucoup de ce qu’on appelle art acquis, habitude. S’il étoit possible de décomposer le talent d’un Bossuet, d’un Corneille, d’un Racine, d’un la Fontaine, on trouveroit à la vérité le fonds le plus riche, mais perfectionné par un long & continuel exercice ; la culture ajoute toujours à la bonté & à la fécondité du terroir. L’application sans talent ne fera que des hommes médiocres ; le talent sans application ne produira jamais des hommes supérieurs.

Supposer que la nature fait tout, que l’exercice & l’application n’ajoutent rien aux talens naturels, c’est une maxime pernicieuse qui entretient la nonchalance des bons esprits, & augmente le découragement des médiocres. On reconnoît, par l’expérience, que presque tous les hommes ne vont pas si loin qu’ils pourroient aller, s’ils apportoient à ce qu’ils sont, une grande application. Il ne faut pas s’y méprendre, tous ceux qui sont nés pour avoir de l’esprit, ne sont pas gens d’esprit. Il est d’une utilité universelle, que l’on soit convaincu dans toutes les professions qu’il est impossible de bien savoir ce que l’on n’a pas bien appris.

Nier la force de l’éducation, c’est nier contre l’expérience la force des habitudes. Que ne pourroit point une institution formée par les loix, & dirigée par des exemples ! Elle changerait en peu d’années les mœurs d’une Nation entiere ; chez les Spartiates, elle avoit vaincu la nature même ; il y a un Art de changer la race des animaux ; n’y en auroit-il point pour perfectionner celle des hommes ?

Si l’humanité est susceptible d’un certain point de perfection, c’est par l’institution qu’elle peut y arriver. L’objet du Législateur doit être de procurer aux esprits le plus haut degré de justesse & de capacité qu’il est possible, aux caracteres le plus haut degré de bonté & d’élévation, aux corps le plus haut degré de force & de santé.

On ne doit pas espérer d’atteindre aisément à ce point de perfection ; trop d’obstacles s’y opposent, sur-tout parmi nous ; mais on doit toujours tendre au but, c’est le moyen d’en approcher de plus près.

Les mœurs publiques d’une grande Nation ne sont pas toujours bonnes ; la débauche trop universelle de la jeunesse, le luxe trop répandu, le peu d’amour de la Patrie & du bien public, l’inquiétude naturelle de nos esprits, la dissipation, l’oubli des devoirs essentiels de sa profession, une multitude de causes connues, s’opposent à la considération due au mérite & à la vertu, & qui en est la plus flatteuse récompense. Sans la considération personnelle, toute institution sera imparfaite, quand même les loix la favoriseroient. Quid leges sine moribus vanæ proficiunt ?[a] disoit un des plus beaux & des meilleurs esprits de l’Antiquité. [Horace 3, Od. 24.] Mais le Gouvernement peut subjuguer les mœurs même ; les titres, les honneurs, le blâme qu’il distribue, ont cours comme sa monnoie.

Les études publiques ne sont pas dirigées vers la plus grande utilité publique ; c’est un fait dont la vérité est portée jusqu’à la démonstration : heureusement la possibilité de les réformer, est aussi-bien prouvée que sa nécessité. Il y a un nombre prodigieux de vérités connues, éparses dans une infinité de livres, répandues dans une infinité de têtes ; il ne s’agit que de les recueillir & de les mettre en ordre, pour éclairer les Maîtres & les Instituteurs ; mais puisque l’éducation péche dans le principe même, il faut reprendre l’édifice dès le fondement.

Je ne répéterai point ici tout ce qu’on a remarqué de défectueux dans la méthode ordinaire. La somme des lumières a beaucoup augmenté depuis deux siecles ; ainsi il est facile de mieux faire que ceux qui nous ont précédés ; mais nous ne devons pas oublier les services qu’ils ont rendus à l’humanité. L’établissement des Universités & des Colleges a banni l’ignorance grossiere ; & le plan d’études, qu’on adopta, étoit peut-être le meilleur qu’il fût possible de suivre alors. Dès le commencement du dernier siecle, l’Université desiroit une réformation dans les études. Des circonstances plus heureuses doivent déterminer aujourd’hui à corriger la mauvaise routine des Colleges, & à chercher une maniere plus utile d’enseigner & d’appprendre.

Notre éducation se ressent par-tout de la barbarie des siecles passés, où l’on ne faisoit étudier que ceux que l’on destinoit à la Cléricature ; où l’on n’avoit de livres que ceux qui étoient copiés par des Moines ; où l’on étoit obligé d’envoyer à Rome pour faire transcrire les Ouvrages de Ciceron ; où les Nobles savoient à peine lire & écrire ; où les guerres & les pillages rendoient les livres si rares & les études si difficiles ; où il n’y avoit d’Ecoles que dans les Cathédrales & dans les Monasteres. La Langue maternelle des François n’était alors qu’un jargon informe & incertain : un Latin barbare s’étoit emparé des Ordonnances, des Chartes des Rois, des Arrêts des Cours Souveraines. La Philosophie se réduisoit à disputer sur les livres d’Aristote ; la Morale n’instruisoit point l’homme de ses devoirs ; la Physique ne rapportoit qu’à des causes chimériques, des effets qu’on ne songeoit pas même à observer. A la place de l’Astronomie & de l’Histoire naturelle, régnoient des Fables qui amenerent les délires de l’Astrologie & des pratiques superstitieuses de Médecine. La Théologie & la Jurisprudence n’aboutissoient qu’à des disputes d’Ecoles ou à des opinions de Docteurs, parce qu’on abandonnoit les textes, faute de critique, pour s’en rapporter à des sommaires ou à des gloses.

Si l’on voit des vertus sublimes & des talens éminens briller au milieu des ténebres de ces siecles d’ignorance, c’est par un effort de la nature seule, & qu’elle ne fait que rarement. Quels hommes qu’un Abbé Suger, un Bertrand du Guesclin, un Barbasan, un Bayard, & dans les tems moins reculés, un Connétable de Montmorenci, un Colbert, qui n’avoient pas étudié ! Qu’on ne s’en étonne pas ; les idées d’honneur & de vertus prédominent dans les ames supérieures, & les sentimens sont bien au-dessus des connoissances acquises : il doit paroître plus étonnant encore, qu’on ait fait des découvertes du premier ordre dans ces tems de barbarie. Elles ont été le fruit du génie dont le caractere propre est de percer les ténebres les plus épaisses, & de s’élever même au-dessus des siecles éclairés. La meilleure culture de l’esprit ne peut donner le génie, mais on doit tâcher au moins d’établir une éducation qui ne l’étouffe pas.

Au renouvellement des lettres & des sciences, les ténebres qui couvroient l’Europe depuis si long-tems, disparurent ; l’Imprimerie fut inventée, des Colleges furent fondés, l’émulation fut excitée, & on eut honte d’être ignorant ; mais l’éducation fut trop concentrée dans les Colleges, & elle est restée presque toute scholastique.

Les Lettres ne sont qu’une partie de l’institution d’une nation ; l’institution a des vues plus étendues : elle est pour un Etat ce qu’est l’éducation pour les Particuliers. Son objet est de rendre une nation plus éclairée en tout genre, & par conséquent plus florissante.

Les lettres sont à la fois la nourriture des esprits, l’instruction & l’ornement du monde. Platon & Ciceron, qui ont instruit leurs contemporains, éclairent encore aujourd’hui l’univers ; & la postérité la plus reculée profitera de leurs leçons. On doit regarder les lettres dans un Etat, comme la source & l’appui des vertus humaines & civiles. Malheur aux Nations, chez qui l’amour des lettres viendroit à s’éteindre !

Elles ont reçu en France les témoignages les plus éclatants de la protection de nos Rois ; & les établissemens qu’ils ont faits pour assurer toute espece d’instruction, eussent été le fondement le plus solide de la prospérité publique, si la premiere institution de la jeunesse eût été bien dirigée. Les Universités, les Académies, les Chaires de Langue, les Ecoles d’Hydrographie, tout sembloit concourir à former des Citoyens distingués dans tous les genres. Le Monarque qui nous gouverne, a encouragé les sciences, & a excité l’émulation en envoyant des Observateurs au Nord, à l’Equateur, au Cap de Bonne-Espérance, en fondant une Ecole Militaire ; mais malheureusement des secours si précieux ne sont offerts qu’en sous-ordre, si j’ose m’exprimer ainsi. La premiere institution nationale est demeurée la même, & on y a tout asservi : elle est restreinte par-tout à l’éducation des Colleges, & cette éducation a été bornée à l’étude de la langue Latine. On n’acquiert dans la plûpart des Colleges aucune connoissance de notre langue ; on n’y apprend qu’une Philosophie abstraite qui ne peut être d’aucun usage dans le cours de la vie ; qui ne renferme ni les principes de Morale nécessaires pour se bien conduire dans la société, ni rien de ce qu’il importe de savoir, étant homme. La Religion n’y est pas enseignée avec plus de soin ; ensorte que la jeunesse quitte le College sans avoir presque rien appris qui puisse lui servir dans les différentes professions.

J’en appelle à l’expérience & au témoignage de la Nation, de ceux même qui par préjugé soutiendroient la méthode ordinaire. Les connoissances que l’on acquiert au College, peuvent-elles s’appeler des connoissances ? Que fait-on après dix années qu’on emploie, soit à se préparer à y entrer, soit à se fatiguer dans les cours des différentes Classes ? Sait-on même la seule chose qu’on y a étudiée, les langues, qui ne sont que des instrumens pour frayer la route des sciences ? A l’exception d’un peu de Latin qu’il faut étudier de nouveau, si l’on veut faire usage de cette langue, la jeunesse est intéressée à oublier, en entrant dans le monde, presque tout ce que ses prétendus Instituteurs lui ont appris. Est-ce-là le fruit que la Nation devroit tirer de dix années du travail le plus assidu ?

Sur mille Etudians qui ont fait ce qu’on appelle leur cours d’Humanités & de Philosophie, à peine en trouveroit-on dix qui fussent en état d’exposer clairement & avec intelligence les premiers élémens de la Religion, qui sçussent écrire une lettre, qui pussent discerner habituellement une bonne raison d’une mauvaise, un fait prouvé de celui qui ne l’est pas.

Les Grecs & les Romains plus sages que nous & plus vigilans sur un objet aussi important que l’éducation, ne l’avoient pas abandonnée à des hommes qui eussent des vues & des intérêts différens de ceux de la patrie ; elle étoit dirigée par des Législateurs ou par des Philosophes capables de l’être. Solon n’eût jamais confié à des Spartiates, à plus forte raison à des Ilotes[1], l’éducation des Athéniens & Lycurgue n’eût pas confié aux Athéniens celles des Spartiates, Lorsqu’Antipater demanda à ces derniers cent cinquante enfans pour ôtage, ils répondirent qu’ils aimoient mieux donner le double d’hommes faits, de peur qu’une éducation étrangere ne corrompît leurs enfans.

L’éducation devant préparer des Citoyen à l’Etat, il est évident qu’elle doit être relative à sa constitution & à ses loix ; elle seroit fonciérement mauvaise, si elle y étoit contraire : c’est un principe de tout bon Gouvernement, que chaque famille particuliere soit réglée sur le plan de la grande famille qui les comprend toutes. Comment a-t-on pu penser que des hommes qui ne tiennent point à l’Etat, qui sont accoutumés à mettre un Religieux au-dessus des Chefs des Etats, leur Ordre au-dessus de la Patrie, leur Institut & des Constitutions au-dessus des Loix, seroient capables d’élever & d’instruire la jeunesse d’un Royaume. L’enthousiasme & les prestiges de la dévotion avoient livré les François à de pareils Instituteurs, livrés eux-mêmes à un Maître étranger. Ainsi l’enseignement de la Nation entiere, cette portion de la législation qui est la base & le fondement des Etats, étoit resté sous la direction immédiate d’un Régime Ultramontain, nécessairement ennemi de nos Loix. Quelle inconséquence, & quel scandale !

Sans approfondir toutes les conséquences qui résulte d’un abus si énorme, doit-on s’étonner que le vice de la Monasticité ait infecté toute notre éducation ? Un Etranger à qui on en expliqueroit les détails, s’imagineroit que la France veut peupler les Séminaires, les Cloîtres & des Colonies Latines. Comment pourroit-il supposer que l’étude d’une langue étrangere, des pratiques de Cloître, fussent des moyens destinés à former des Militaires, des Magistrats, des Chefs de famille propres à remplir les différentes professions, dont l’ensemble constitue la force de l’État ?

Nous sommes imbus des notions Monastiques qui nous gouvernent sans que nous le sachions & sans qu’on s’en apperçoive. De petites pratiques de dévotion (& pourquoi n’oseroit-on-pas le dire, puisque le sage & le vertueux Abbé Fleury l’a dit) qui ne rappellent point les grandes idées de la Religion, ont saisi les Chefs des Eglises.

De là ces Congrégations, ces Confrairies, ces Conventicules, qui détournent les Chrétiens des lieux où ils doivent apprendre la Religion, qui empêchent les Pasteurs de s’instruire assez solidement pour être en état d’instruire les autres.

S’il est question d’Ecoles, de Colléges, dans l’instant les notions mystiques s’emparent des personnes principales, & on ne parle que de Communautés de Religieux ou au moins d’Ecclésiastiques, pour leur en confier la direction. On doute si des Professeurs mariés peuvent instruire les enfans. Quand on songe que dans le quinzieme siecle il fallut une Ordonnance, & une Ordonnance d’un Légat du Pape[2] en France pour permettre aux Médecins de se marier, que peut-on penser de l’effet des préjugés Ecclésiastiques ? On veut exclure ceux qui ne sont pas célibataires des places purement civiles. Quel paradoxe ! Il semble qu’avoir des enfans soit une exclusion pour pouvoir en élever, que l’on prenne des précautions pour empêcher l’Etat de se peupler, ou pour qu’il ne se peuple pas trop. Le bien de la société exige manifestement une éducation civile ; & si on ne sécularise pas la nôtre, nous vivrons éternellement sous l’esclavage du pédantisme.

Pourquoi faut-il en effet, que les Colleges soient administrés par des Moines ou par des Prêtres ? Sous quel prétexte l’instruction dans les lettres & dans les sciences leur seroit-elle exclusivement dévolue ? Les Ecclésiastiques présenteront toujours le motif d’instruire les enfans dans la Religion. Il est certain que de toutes les instructions c’est la plus importante ; mais est-il vrai que les seuls Ecclésiastiques puissent leur apprendre le Catéchisme, leur enseigner le François & le Latin, expliquer Horace & Virgile ?

Il y a d’excellens Catéchismes imprimés ; il n’est pas nécessaire d’être promu aux Ordres pour lire à des enfans ceux de Bossuet ou de Fleury ; & l’on peut demander s’il est besoin d’en faire tous les jours de nouveaux, ou de réformer si souvent ceux qui sont faits. C’est dans le sein des familles chrétiennes, dans les instructions de la Paroisse, que les enfans doivent prendre les élémens du Christianisme. Les Eglises sont les véritables écoles de la Religion. Les Jésuites, qu’on nommoit Ecoliers approuvés, & qui l’enseignoient, n’étoient pas véritablement Ecclésiastiques, quoiqu’ils en portassent l’habit. Au surplus, employer 40 ou 50 demi-heures par an à expliquer bien ou mal le Catéchisme de Canisius, ce n’est pas ce que des personnes instruites appelleroient enseigner la Religion.

Un Aumônier ou Chapelain dans chaque College pourroit suffir à cette fonction, sous prétexte de laquelle les Ecclésiastiques prétendant l’administration des Colleges comme un patrimoine exclusif.

Je ne dois pas oublier une remarque importante ; c’est que présentement presque tous les hommes distingués dans les sciences & dans les lettres, sont des laïques. On ne cesse de répéter qu’il n’y a pas assez de Prêtres pour remplir les fonctions du Ministere Ecclésiastique ; & pourquoi donc veut-on en faire des Professeurs de Colleges & des Précepteurs ?

Une foule de Prêtres oisifs inondent les villes, tandis que les campagnes sont dépourvues de Ministres. Ils ne veulent plus les habiter ; & voilà qu’on leur cherche dans les Cités de nouvelles places dont on puisse disposer, comme de titres de Bénéfices amovibles. Une des maladies de l’Etat est que chacun veut avoir à ses ordres des troupes qui ne soient pas à ses frais.

Pour professer les Lettres & les Sciences, il faut des personnes qui fassent profession des Lettres. Le Clergé ne peut pas trouver mauvais qu’on ne mette pas, généralement parlant, les Ecclésiastiques dans cette classe. Je ne suis pas assez injuste pour les en exclure ; je reconnois avec plaisir qu’il y en a plusieurs dans les Universités & dans les Académies qui sont très-instruits & très-capables d’instruire. Je n’omettrai pas les Prêtres de l’Oratoire, qui sont dégagés des préjugés de l’Ecole & du Cloître, & qui sont Citoyens ; mais je réclame contre l’exclusion des Séculiers. Je prétends revendiquer pour la Nation une éducation qui ne dépende que de l’Etat, parce qu’elle lui appartient essentiellement ; parce que toute Nation a un droit inaliénable & imprescriptible d’instruire ses membres ; parce qu’enfin les enfans de l’Etat doivent être élevés par des membres de l’État.

Le droit exclusif qu’on voudroit accorder aux Prêtres séculiers & réguliers, d’instituer la jeunesse, n’est pas le seul inconvénient qui résulte des notions monastiques ; on peut en remarquer de nouveaux jusques dans les détails de l’éducation des Colleges.

Chez les Réguliers, l’objet des exercices est plutôt de former les Maîtres que d’instruire les Disciples. Dans les premières années, un jeune Régent, qui n’est qu’un vieil Ecolier, acheve le cours de ses études aux dépens d’autrui. Il surcharge ses éleves de thêmes qui lui coutent peu à dicter, de longues & d’ennuyeuses leçons. Toute la peine & tout le travail est du côté des enfans ; pendant ce temps il s’occupe à ce qui peut lui être utile : il fait des collections, des extraits ; il se prépare par des discours à la prédication, ou à la direction par des lectures. Dès qu’il est formé & qu’il s’est mis en état, par les connoissances qu’il a acquises, d’être utile aux autres, il abandonne cet enseignement, & va remplir la vocation à laquelle il est destiné pour la gloire & le profit de son Ordre.

L’administration des Classes se ressent de l’uniformité des Cloîtres ; les corrections tiennent de la discipline claustrale, & semblent faites pour abaisser les cœurs qu’il faudroit chercher à élever. Toute cette manutention est triste & rebutante ; son effet le plus ordinaire est de faire haïr l’étude pour toute la vie. Des hommes faits résisteroient à peine à la vie sédentaire & contrainte, à laquelle on assujettit les enfans. Il est contre la nature, que dans un demi-jour ils demeurent assis pendant cinq ou six heures. Il regne d’ailleurs dans les études qu’on leur fait faire, une monotonie, qui les jette presque nécessairement dans l’indolence & le dégoût. Toujours du latin & des thêmes ! Loin d’inspirer du goût pour aucune Science, pour aucun Art, l’ennui & la sécheresse qui accompagnent par-tout l’étude, donnent de la répugnance pour les élémens de toutes les Sciences, de tous les Arts : aussi rien n’est plus ordinaire que de voir les jeunes gens abandonner toute lecture au sortir des Colleges. Le premier fruit de ce qu’on nomme institution de la jeunesse, est de la laisser sans objet d’application, dans l’âge où il seroit plus nécessaire de l’appliquer, pour prévenir les dangers multipliés d’un loisir, que remplissent les assauts des passions les plus fougueuses.

Comparons la sombre obscurité de nos classes à la gaieté du Portique & du Licée. Parmi nous, un Régent presque enfant, qui revient l’esprit frappé d’une extase de deux années, opprimé par le despotisme, opprime d’autres enfans. Chez les Grecs, les jeunes gens se promenoient ; ils prenoient dans ces lieux, s’il est permis de me servir de ce terme, leurs leçons & leurs ébats ; ils conversoient avec les Aristides, les Miltiades, les Platons, les Aristotes, les Xénophons, les Démosthenes, &c.

Dans nos Colleges, nul amusement pour des esprits légers qu’il faudroit plutôt réjouir par quelque diversité & par des études agréables ; les seuls divertissemens sont des Enigmes, des Ballets, des pieces dramatiques aussi ridiculement composées que déclamées ; exercices d’autant plus méprisables, que la perte du temps se réunit aux exemples du plus mauvais goût.

Des Maîtres habitués aux subtilités scholastiques, y exercent les jeunes gens qui contractent l’habitude de disputer & de chicaner. Il y en a qui dans le reste de leur vie semblent être toujours sur les bancs de l’école.

Mais le plus grand vice de l’éducation & le plus inévitable peut-être, tant qu’elle sera confiée à des personnes qui ont renoncé au monde, & qui, loin de chercher à le connoître, ne doivent songer qu’à le fuir, c’est le défaut absolu d’instruction sur les vertus morales & politiques. Notre éducation ne tient point à nos mœurs comme celle des Anciens. Après avoir essuyé toutes les fatigues & l’ennui des Colleges, la jeunesse se trouve dans la nécessité d’apprendre en quoi consistent les devoirs communs à tous les hommes ; elle n’a reçu aucun principe pour juger des actions, des mœurs, des opinions, des coutumes ; elle a tout à apprendre sur des articles si importans. On lui inspire une dévotion qui n’est qu’une imitation de la Religion ; des pratiques pour tenir lieu de vertu, & qui n’en sont que l’ombre.

On a trop mis à l’écart le soin de la santé, les moyens de la conserver, & les exercices du corps. On a négligé ce qui regarde les affaires les plus communes & les plus ordinaires, ce qui fait l’entretien de la vie, le fondement de la Société civile. La plupart des jeunes gens ne connoissent ni ce monde qu’ils habitent, ni la terre qui les nourrit, ni les hommes qui fournissent à leurs besoins, ni les animaux qui les servent, ni les ouvriers & les artisans qu’ils emploient ; ils n’ont même là-dessus aucun principe de connoissance. On ne profite point de leur curiosité naturelle, pour l’augmenter. Ils ne savent admirer ni les merveilles de la nature, ni les prodiges des Arts. Ainsi ce qu’on leur enseigne, ce qu’on ne leur enseigne pas, la maniere de leur donner des instructions & de les en priver, tout est marqué du sceau de l’esprit Monastique.

Cet esprit qui n’a pour but que d’asservir toutes les facultés de l’ame à l’observance d’une Regle Religieuse, ne pouvoit que donner des bornes aux Sciences, & mettre, pour ainsi dire, entre elles un mur de séparation. Ce n’est pas dans ces lieux, où l’étude des Sciences utiles au monde est purement accessoire, qu’on pouvoit songer que les vérités ont toutes un rapport entre elles ; qu’elles sont plus aisées à saisir lorsqu’on a des points de jonction ; qu’il étoit essentiel de les rapprocher les unes des autres, afin de les mieux reconnoître, puisque c’est ordinairement le caractere des erreurs, d’être isolées & inconséquentes.

Ce n’est pas d’une administration des Colleges, semblable à la pratique de la Regle d’un Ordre Religieux, qui oblige également tous les Membres, qu’on pouvoit espérer de diversifier l’instruction, & de la rendre quelquefois différente, selon les personnes. Celui qui doit commander un jour des Armées, ou qui est destiné aux premieres places de la Magistrature, est élevé comme le fils d’un Major de Milice Bourgeoise ou comme le fils d’un Praticien de village. Je ne me plaindrois pas de ce que l’on donnât une bonne éducation aux petits comme aux grands. Je regrette de ce qu’on en donne une également mauvaise à tous.

Ce n’est donc qu’en nous délivrant de cet esprit Monacal, qui depuis plus de deux siecles embarrasse les Etats policés, par des entraves de toute espece, qu’on peut parvenir à établir une base d’éducation générale, sur laquelle portent toutes les instructions particulieres. Cette base ne peut être fondée que sur un systême lié des connoissances humaines, comme l’a dit judicieusement, il y a plus de quinze ans, l’Auteur des Considérations sur les mœurs, puisqu’il est indispensable que toutes les parties de l’instruction tendent au même but.

[ Du nombre des Colleges & des Etudians. ]

Tout se tient dans l’ordre moral, comme dans l’ordre physique ; l’éducation des Particuliers & celle des Colleges, sont relatives à l’institution d’une Nation, & à la constitution même de l’Etat.

Est-il Militaire ou Commerçant ? Est-ce une Monarchie, une République, une Aristocratie, un Etat peuplé ou dégarni d’habitans ? Il est évident que toute police générale, toute opération politique, dépend d’un calcul exact des différentes professions du Clergé, de la Noblesse, du Militaire, des Officiers de Justice, des Commerçans, des Laboureurs, des Artisans, &c.

Par exemple, on demande s’il y a trop, ou trop peu de Colleges en France. La résolution de cette question dépend de savoir s’il y a assez de Laboureurs, assez de Soldats ; s’il n’y a pas trop de Praticiens, s’il y a trop ou trop peu d’Ecclésiastiques, de Gens de lettres ; en un mot, elle dérive de la proportion qui regne ou qui doit regner entre les différentes professions combinées avec leur utilité & leur nécessité. Sans entrer dans un détail qui seroit inutile ici, & en supposant la proportion qui paroît fixée à un centième pour le Militaire, par l’expérience des siecles & des Nations, je réponds qu’il n’y a pas assez de Laboureurs dans un Pays où il y a des terres en friche, & où l’État, assez riche par lui-même pour exporter ses productions naturelles, importe souvent celles de l’Etranger qu’il pourroit fournir.

L’excès n’est point à craindre dans une profession qui nourrit les autres, & qui apporte continuellement des valeurs réelles dans l’Etat, mais il est dangereux dans toutes celles qui ne créant aucune nouvelle valeur, vivent par celle qui les crée.

Est-il besoin pour l’instruction des Peuples & pour le bien de la Religion, qu’il y ait au moins deux cens cinquante mille Prêtres, ou Religieux ou Religieuses dans le Royaume ?

Du temps du Pape Saint Corneille, il n’y avoit dans la Ville de Rome[3] que quarante-six Prêtres, & en tout cent cinquante-quatre Clercs, quoiqu’il y eut un peuple innombrable ; il y en a maintenant plusieurs milliers. Il n’y en avoit pas assez alors, ou il y en a trop présentement. Le nombre des Ecclésiastiques s’est prodigieusement accru dans tous les Pays Catholiques. Quelles fonctions ont-ils donc aujourd’hui qu’ils n’eussent pas dans ces temps florissans de la Religion ?

L’instruction des Procès exige-t-elle ce nombre incroyable d’Officiers & de Suppôts de judicature, qui désolent les Habitans des Villes & des Campagnes. Seyssel, sous Louis XII, comptoit en France plus d’Officiers de Justice, que dans tous les Royaumes de l’Europe ensemble. Ce calcul étoit sans doute exagéré ; mais à quel point ce nombre ne s’est-il pas augmenté depuis ?

N’y a-t-il pas trop d’Ecrivains, trop d’Académies, trop de Colleges ? Autrefois il étoit difficile d’être sçavant, faute de Livres : maintenant la multitude de Livres empêche de l’être. On peut dire, comme Tacite : Ut multarum rerum, sic litterarum intemperantia laboramus[b]. Il n’y a jamais eu tant d’Etudians dans un Royaume où tout le monde se plaint de la dépopulation : le Peuple même veut étudier ; des Laboureurs, des Artisans envoient leurs enfans dans les Colleges des petites Villes, où il en coûte peu pour vivre ; & quand ils ont fait de mauvaises études qui ne leur ont appris qu’à dédaigner la profession de leurs peres, ils se jettent dans les Cloîtres, dans l’Etat Ecclésiastique ; ils prennent des Offices de Justice, & deviennent souvent des Sujets nuisibles à la Société. Multorum manibus egent res humanæ, paucorum capita sufficiunt.[c]

Les Frères de la Doctrine Chrétienne, qu’on appelle Ignorantins, sont survenus pour achever de tout perdre ; ils apprennent à lire & à écrire à des gens qui n’eussent dû apprendre qu’à dessiner & à manier le rabot & la lime, mais qui ne le veulent plus faire. Ce sont les rivaux ou les successeurs des Jésuites[4]. Le bien de la Société demande que les connoissances du Peuple ne s’étendent pas plus loin que ses occupations. Tout homme qui voit au-delà de son triste métier, ne s’en acquittera jamais avec courage & avec patience. Parmi les gens du Peuple il n’est presque nécessaire de sçavoir lire & écrire qu’à ceux qui vivent par ces arts, ou à ceux que ces arts aident à vivre.

On sçait que dans une bonne institution on ne doit pas multiplier l’espece des hommes qui vivent aux dépens des autres, & qu’il faut contenir ces professions dans les bornes du nécessaire. Il semble que dans la pratique on ait adopté la maxime contraire. Bientôt nous n’aurons plus dans le Peuple que de misérables Artisans, des Miliciens & des Etudians.

Ainsi il est plus avantageux à l’Etat qu’il y ait peu de Colleges, pourvu qu’ils soient bons, & que le cours des études y soit complet, que d’en avoir beaucoup de médiocres. Il vaut mieux qu’il y ait moins d’Etudians, pourvu qu’ils soient mieux instruits ; & on les instruira plus facilement, s’ils ne sont pas en si grand nombre.

Nous vivons de systêmes, d’inconséquences & de lieux communs. Il faut, dit-on, faire le bien ; on n’en peut trop faire, ni trop le multiplier. Les Colleges sont utiles & nécessaires, il ne peut donc y avoir trop d’Etudians. Il est essentiel d’apprendre la Religion, il ne peut donc y avoir trop de Couvens, de Congregations, trop de Retraites, même pour des gens de la Campagne, pour des peres & des meres de famille, qu’il est contre le bon ordre de faire quitter leur maison & leur travail. D’un autre côté, le monde va-t-il mieux ? la société es-elle mieux réglée ? la corruption n’est-elle pas aussi grande & aussi universelle ? Comment accorder ces maux qu’on ne peut se dissimuler, avec les lieux communs qu’on entend tous les jours sur les mœurs plus pures de nos peres qui ne connoissoient presqu’aucune de ces institutions ?

D’autre part, on soutient que les Colleges ne sont ni bien dirigés, ni bien conduits, que les sciences y sont mal enseignées, & l’on ne peut gueres s’empêcher d’en convenir : donc on doit supprimer les Colleges & ne point enseigner les sciences. Les Livres, dit-on, sont le fléau des enfans : on en conclut qu’ils n’en doivent lire aucun. Ainsi s’établissent les opinions extrêmes. La vérité n’est jamais outrée, la raison n’exagere point ; mais il y a une infinité de personnes qui ne distinguent point la nuance des couleurs : tout est blanc ou noir pour eux.

Il est bien étonnant que la politesse & les lumieres du dernier siecle aient pu supporter une éducation aussi informe que la nôtre, en la critiquant sans cesse. L’habitude qui conduit les hommes, la routine des corps, une institution du seizieme siecle, qui n’avoit jamais été réformée & qui étoit irréformable par principe, je le repete, des idées Monastiques en eussent éternisé l’abus & le vice. Ce que l’on fit dans les commencemens pour perfectionner l’éducation, la rendit un peu meilleure alors. C’est précisément ce qui en a perpétué les imperfections & les défauts.

Les Jésuites étoient convaincus que le plan d’études (Ratio studiorum) dressé sous Aquaviva, dans le seizieme siecle, & le foible opuscule de Jouvenci, étoient des chef-d’œuvres de littérature. Attachés à de vieux préjugés, ils étoient les derniers à les quitter, & ils s’opposoient à toute réformation ; ils n’admettoient de Livres que les leurs ; ils n’ont commencé à adopter le Cartésianisme, que quand les autres ont commencé à l’abandonner.

On sort plus aisément des ténebres de l’ignorance, que de la présomption d’une fausse science. La Russie en dix ans a plus avancé dans la Physique & dans les sciences naturelles, que d’autres Nations n’auraient fait en cent ans. Il suffit de voir les Mémoires de l’Académie de Petersbourg. Peut-être que le Portugal qui réforme entiérement ses études, avancera beaucoup plus que nous à proportion, si nous ne songeons pas sérieusement à réformer les nôtres.

Dans les siecles derniers toute l’instruction étoit tournée vers l’étude des Langues ; dans celui-ci la manie du bel-esprit s’est emparé de la Nation, & a dérangé toutes les professions. La société est peut-être devenue plus aimable pour quelques Particuliers ; mais la société générale, l’Etat y a perdu. Son intérêt exige que toutes les professions soient exercées par des hommes capables. Des malades ne s’embarrassent pas que les ordonnances de leurs Médecins soient en épigrammes. On cherche un Avocat qui sache les Loix, & non un bel-esprit. En un mot, le bien de l’Etat demande que chacun s’attache à sa profession ; & si les mœurs ne changent pas, bientôt on ne professera plus véritablement que les arts méchaniques.

Le goût du bel esprit devenu une mode, a banni la science & la véritable érudition, à laquelle on avoit tant d’obligation ; sur le fonds de laquelle nos grands Hommes s’étoient formés, & qui est de beaucoup trop négligée, pour ne pas dire méprisée absolument.

Il se peut faire qu’il y ait dans une Nation des Particuliers très-habiles, & que le gros de la Nation soit peu instruit.

Ce sont les Colleges comparés, qui marquent la somme des lumieres répandues dans les différentes têtes des Citoyens ; mais ce sont les Mémoires des Académies, les bons Livres qui désignent les lumieres de la Nation.

Que l’on compare nos Colleges, dont les méthodes sont vicieuses, avec ceux d’Oxfort, de Cambrige, de Leyde, de Gottingue, qui ont des Livres élémentaires mieux faits que les nôtres ; on verra qu’il est nécessaire qu’un Allemand & un Anglois soient mieux instruits qu’un François. Par la même raison il étoit impossible qu’un Romain bien élevé, qui se façonnoit dans la conversation & dans la société d’un homme respectable, qui plaidoit des causes, qui devenoit Edile, Préteur, Augure, Consul ; qui présidoit au Sénat & commandoit des Armées, ne fût pas un homme supérieur à nos Anglois & à nos François, parce que c’est l’expérience seule qui peut former les hommes.

Mais quand on mettra nos Mémoires de l’Académie des Sciences, en parallele avec ceux de Londres, de Leipsick, &c. nos bons Livres avec ceux des Etrangers, on verra qu’un François qui sera mis de bonne heure sur les bonnes voies, est aussi habile & peut-être mieux instruit qu’un autre ; qu’il a plus d’ordre, de méthode & de goût ; car il faut rendre justice à la Nation Françoise ; elle sera tout ce qu’elle voudra être, ou tout ce qu’on voudra qu’elle soit. Elle a dans tous les genres des exemples & des modeles à opposer à ceux de l’Antiquité. Elle a eu ses Thémistocles, ses Miltiades & ses Periclès, ses Demosthenes, ses Sophocles & ses Aristophanes ; elle les aura encore quand on le voudra sérieusement. C’est l’Etat, c’est la majeure partie de la Nation qu’il faut principalement avoir en vue dans l’éducation : car vingt millions d’hommes doivent être plus considérés qu’un million, & les Paysans qui ne sont pas encore un Ordre en France, comme en Suede, ne doivent pas être négligés dans une Institution : elle a également pour but que les Lettres soient cultivées, & que les terres soient labourées ; que toutes les Sciences & les Arts utiles soient perfectionnées, que la justice soit rendue, & que la Religion soit enseignée ; qu’il y ait des Généraux, des Magistrats, des Ecclésiastiques instruits & capables, des Artistes, des Artisans habiles, le tout dans une proportion convenable. C’est au Gouvernement à rendre chaque Citoyen assez heureux dans son état, pour qu’il ne soit pas forcé d’en sortir.

Pour remplir ces différens objets, il n’est pas nécessaire que l’Etat gêne les Particuliers ni la liberté des Citoyens ; il doit seulement présider à tout, animer tout, lever les obstacles, donner des facilités, des encouragemens à une Nation industrieuse ; &, pour dire ce que je pense, une Nation comme la nôtre (je parle du commun de la Nation) n’a besoin que d’être instruite. Nous avons une infinité de Livres excellens, peu de Livres classiques & élémentaires. Qu’il en soit fait pour les enfans & pour les ignorans, qu’on laisse ensuite agir le génie, qu’on ne gêne pas la liberté des esprits, qu’on inspire l’amour de la patrie & du bien public, & que les talens ne nuisent pas à ceux qui les possedent, quand ils n’en abusent pas.

II y aura des Savans en France, quand la Science sera honorée, & qu’elle ne sera pas toute tournée vers un objet de parti, de cabale & d’intrigue, comme nous avons vu pendant un siecle l’Erudition Ecclésiastique réduite à ce qu’on nommoit l’affaire du temps ; ou, pour mieux dire, à celle du jour. Il y aura des professions quand il y aura des apprentissages réels, & que l’application & les talens meneront à la considération.

Il est aisé de voir que tous ces grands objets tiennent à la Législation, mais il est bon de les remettre sous les yeux d’un Gouvernement sage & prudent, pour marquer toute l’étendue qu’on doit donner à une bonne Institution.

Ce seroit ici le lieu d’examiner à quel âge on doit faire entrer les enfans dans les Colleges ; mais cela dépend de l’âge où l’on doit les en faire sortir pour commencer l’essai des différentes professions : & c’est encore une portion de la Législation qui mériteroit d’être approfondie.

Est-il convenable que l’on s’inscrive à dix ou douze ans dans des Rolles de Milices de terre ou de mer, uniquement pour gagner du tems & obtenir la récompense d’un service que l’on ne peut faire ? C’est une injustice évidente contre ceux qui servent en effet.

Les temps pour la Cléricature & pour la Magistrature, sont fixés par les Loix ; & il semble que l’on n’ait considéré les apprentissages que par rapport à ces professions, comme-si les autres n’en avoient pas également besoin.

Je pense que l’on pourroit déterminer à peu près l’âge de dix ans pour entrer dans les Colleges, & celui de dix-sept ans pour en sortir. Dix-sept ans accomplis est l’âge où les Romains prenoient la robe virile.

On ne parle jamais de l’institution, sans traiter la question de l’éducation publique & de l’éducation particuliere ; mais si l’on avoit de bons Plans d’étude & des Livres élémentaires, peut-être verroit-on que celle-ci deviendroit aussi facile que l’autre, & en ce cas il n’y auroit pas de comparaison à faire. Le lait de la mere vaut toujours mieux pour les enfans que celui des mercénaires.

Un homme de beaucoup d’esprit[5] a dit que le plus grand service que les Sociétés Littéraires pussent rendre aux Lettres, aux Sciences & aux Arts, étoit de faire des méthodes & de tracer des routes qui épargnassent du travail & des erreurs, & qui conduisissent à la vérité par les voies les plus courtes & les plus sûres.

Un jeune homme qui est sur les bonnes voies, en saura plus à vingt-cinq ans qu’un autre à trente-cinq, si celui-ci n’a pas été bien conduit.

Les études sont trop longues & trop difficiles, parce qu’elles sont trop embarrassées d’inutilités ; cela est évident pour les Colleges : voilà pourquoi en étudiant beaucoup on sait si peu de chose. Quand on n’est pas dans le vrai chemin, plus on avance, moins on arrive au terme : un bon guide épargnerait bien des longueurs. Ce sont les inutilités & les faussetés qui sont longues & prolixes. Le vrai a encore le mérite d’être plus aisément entendu ; c’est le faux qui est inintelligible.

Il paroît que par rapport aux vues d’éducation, il y a dans le Public de l’Europe même, une espece de fermentation qui doit naturellement faire de bons effets ; elle en produira certainement chez nous, si elle est soutenue & ménagée, si on ne se contente pas d’une spéculation inutile, & si on n’oublie pas avant six mois ce qu’il faudroit mettre en pratique dès-à-present.

Il s’agit de savoir s’il est possible de tirer de nos Colleges plus d’utilité que l’on n’en tiroit. Je crois qu’il est facile de prouver l’affirmative par des raisons & par des exemples, & c’est l’objet que je me suis proposé dans cet Essai.

Je n’entrerai pas dans les détails qui seraient infinis, & j’exhorte les Maîtres à lire tous les bons Livres sur l’Education[6] & sur le choix des études. J’établis les principes & la formule générale de l’éducation littéraire, les opérations principales de chaque âge : je marque les bons Livres élémentaires qui manquent à la société ; les conséquences & les détails viendront s’y joindre d’eux-mêmes.

[ Quel est le meilleur plan d’études pour l’éducation de la jeunesse & quelle méthode doit-on suivre pour remplir ce plan ? ]

On voit qu’il ne s’agit point ici d’un traité entier d’éducation, qui demanderoit des vues plus approfondies, mais simplement du plan des études que l’on pourroit substituer à celles des Colleges.

Je suppose dans tout ce Mémoire la distinction que l’Abbé Fleury a établi des connoissances nécessaires, utiles & agréables, de celles qui sont le plus généralement utiles, suivant la différence des personnes.

Ces distinctions suffisent, pourvu que l’on ait soin de proportionner les études à la différence des âges, d’en bien désigner le but, de ne pas confondre les moyens avec la fin, les mots avec les choses, & l’instrument avec l’art même ; pourvu que l’on marque avec précision, en chaque genre, les bornes des connoissances au-delà desquelles l’esprit humain ne peut atteindre ; & c’est ce qui me paroît le plus essentiel dans un plan d’éducation.

[ Principes d’un Plan d’études. ]

Un plan est le dessein d’un édifice dans lequel il entre plusieurs parties, qui doivent si correspondre & former un ensemble. Un Plan d’études pour la jeunesse, c’est l’ordre, l’arrangement des instructions, suivant lequel les connoissances qui précedent, doivent servir à acquérir celles qui suivent, & concourir toutes au but & aux vues qu’on s’est proposées.

Il semble que cette méthode ne devroit pas être un grand mystere. Les principes pour instruire les enfans doivent être ceux par lesquels la nature les instruit elle-même. La mature est le meilleur des maîtres.

Il suffit donc d’observer comment les premières connoissances entrent dans l’esprit des enfans, & comment les hommes faits en acquièrent eux-mêmes.

L’expérience, contre laquelle on philosopheroit en vain, apprend que nous n’apportons en naissant qu’une capacité vuide, qui se remplit successivement ; que pour introduire des notions dans les esprits, il n’y a d’autres passages ouverts, que la sensation & la réflexion.

Il paroît certain que l’homme ne commence à avoir des connoissances, que lorsqu’il commence à faire usage de ses sens ; sa premiere sensation est sa premiere connoissance.

Les enfans, non plus que les personnes avancées en âge, ne sont capables de réflexions, qu’au moyen des idées acquises : les idées abstraites supposent dans l’esprit, des connoissances avec lesquelles elles puissent se lier ; on ne les appelle abstraites, que parce qu’elles sont tirées des idées particulieres ; elles doivent par conséquent en être précédées dans l’ordre de l’enseignement, comme dans l’ordre de la nature. Vous ne feriez jamais comprendre que le tout est plus grand que la partie à une personne qui n’auroit pas auparavant une idée de la partie & du tout.

Ainsi le principe fondamental de toute bonne méthode, est de commencer par ce qui est sensible, pour s’élever par degrés à ce qui est intellectuel ; par ce qui est simple, pour parvenir à ce qui est composé ; de s’assurer des faits avant de rechercher les causes.

Le plus sûr moyen d’instruire les autres, c’est de les conduire par la route qu’on a dû suivre pour s’instruire soi-même : or chacun peut connoître, par sa propre expérience, que les idées sont plus faciles à proportion qu’elles sont moins abstraites & qu’elles se rapprochent davantage des sens ; elles ont encore l’avantage d’être déterminées par elles-mêmes : les notions abstraites au contraire sont vagues, n’offrent rien de fixe à l’esprit, & l’objet du Philosophe doit être de déterminer ses idées, & de les fixer.

C’est donc une regle invariable d’inculquer par des exemples sensibles & réitérés, les connoissances particulieres dont les maximes générales & les termes abstraits supposent les impressions.

« Si l’on saisissoit les progrès des connoissances, dit un homme qui en a bien démêlé l’origine (l’Abbé de Condillac), elles se suivroient dans un tel ordre, que ce que l’une ajouteroit à celle qui l’auroit immédiatement précédée, seroit trop simple pour avoir besoin de preuves. De la sorte on arriveroit aux plus compliquées, & de celles-là on descendroit sans peine aux plus simples : à peine pourroit-on les oublier, ou du moins si cela arrivoit, la liaison qui seroit entre elles, donneroit la facilité de les retrouver.

Par ce moyen, continue cet Auteur, on paroîtroit plutôt trouver des vérités nouvelles, que démontrer celles qui sont déjà trouvées. On ne convaincroit pas seulement les jeunes gens, on les éclaireroit ; on les mettroit en état de se rendre raison de tous leurs progrès, & d’en faire par eux-mêmes ; ils sauroient toujours où ils sont, d’où ils viennent, où ils vont ; ils pourroient juger par eux-mêmes de la route que le guide leur traceroit, & en prendre une plus sûre, s’ils trouvoient du danger à la suivre. »

On doit autant étudier pour se former que pour s’instruire. Comment est-ce que les hommes se forment & qu’ils acquierent des connoissances ? C’est en voyant différens objets ; c’est en écoutant les gens instruits, en expérimentant, en réfléchissant : celui qui a plus vu, plus observé, plus réflechi, est le plus habile ; celui à qui on a montré de meilleurs modeles, a le goût le plus sûr ; c’est l’avantage que certains enfans ont sur d’autres : il a passé sous leurs yeux un plus grand nombre d’objets ; il y a plus de choix dans ceux qu’on leur a montrés ; ils ont de meilleurs modeles, plus d’idées exemplaires. Un homme qui n’auroit vu que des tableaux de Raphaël & du Titien, ne se contenteroit pas de peintres médiocres.

Il s’ensuit de ces observations, que toute méthode qui commence par des idées abstraites, n’est pas faite pour les enfans, & qu’elle est contraire à la nature de l’esprit humain : cette seule réflexion bannit les abstractions de tous les Livres élémentaires de Grammaire, de Rhétorique, de Philosophie & de Religion.

Il s’agit de bâtir une maison, on doit d’abord amasser des matériaux : il s’agit d’élever l’édifice des connoissances humaines, il faut avoir les idées particulieres qui composent cet édifice ; les faits, les observations, les expériences en sont le fondement : c’est donc à les assembler, à se rendre ces objets familiers, qu’on doit s’appliquer dans les commencemens.

Que les enfans voient beaucoup d’objets, qu’on les varie, qu’on les montre sous plusieurs faces & à diverses reprises ; on ne peut trop remplir leur mémoire & leur imagination de faits & d’idées utiles, dont ils puissent faire usage dans le cours de la vie[7][, d]. « La variété plaît sur-tout à cet âge, dit l’Abbé Fleury ; les enfans étudient plus volontiers deux heures durant, quatre matieres différentes, qu’une seule pendant une heure. Une étude sert de divertissement à l’autre ; & plus elles sont diverses, moins il est à craindre qu’elles se confondent. » Un autre grand Maître dans l’art d’enseigner (s’Gravesande) dit dans le chapitre 30 de sa Logique, « que ceux qui ont pris l’habitude de ne considérer qu’une sorte d’idées, quelque habileté qu’ils puissent y avoir acquise, raisonnent presque toujours mal sur d’autres objets ». Il ajoute, que « pour acquérir de la flexibilité dans l’esprit & de l’étendue, il faut s’être appliqué à plusieurs choses différentes entre elles. »

Tout ce qu’on doit savoir, n’est pas contenu dans les Livres : il y a mille choses dont on peut s’instruire par la conversation, par l’usage et la pratique ; mais il n’y a que des esprits déjà un peu formés, qui puissent profiter de cette instruction. L’homme est fait pour agir, & il n’étudie que pour s’en rendre capable. L’esprit d’étude dans le monde, seroit opposé à celui d’affaires ; mais on entendra mal les affaires, si on n’a pas étudié. L’important est d’acquérir les grands principes des connoissances les plus ordinaires : l’expérience, qui est la meilleure leçon, achèvera le reste. Si l’on n’a pas ces principes, le seul conseil que l’on puisse prendre, c’est de suspendre son jugement : de tous les préceptes de la Philosophie, c’est le plus universel.

L’étude doit être l’occupation de la jeunesse, & le délassement du reste de la vie pour remplir utilement les intervalles de l’action.

Le premier âge n’est pas la saison des récoltes, c’est le tems de semer & de faire des provisions : l’objet des études n’est pas que les jeunes gens, au sortir de la premiere éducation, possedent les idées formées de toutes les Sciences : ce seroit un projet chimérique, un beau rêve ; mais il se peut faire aisément qu’ils aient une teinture des principales, qu’ils aient acquis un grand nombre de matériaux de connoissances, & qu’ils aient l’art d’en acquérir ; art inestimable, & peut-être supérieur aux connoissances mêmes.

Presque toute notre Philosophie & notre éducation ne roulent que sur des mots ; ce sont les choses même qu’il importe de connoître. Revenons au vrai & au réel ; car en soi la vérité n’est autre chose que ce qui est, ce qui existe, & dans notre esprit ce n’est que la connoissance des choses existantes.

Ce but est certainement plus juste, & le chemin pour y arriver, est plus droit que le chemin tortueux par lequel les jeunes gens n’arrivent qu’à la connoissance de mots ou d’abstractions.

Le moyen pour réussir, est d’exciter leur curiosité, d’aider l’esprit & le génie, de donner du ressort à leur ame : c’est ce que l’on ne fera jamais par des études abstraites, seches & ennuyeuses. Que ce que vous leur présentez soit agréable ; piquez leur curiosité ; flattez leur amour propre ; entretenez-les dans la gaieté qui est naturelle à cet âge, & ne joignez pas aux études, l’idée de labeur & de peine ; parmi les connaissances choisissez celles dont on peut tirer plus de conséquences utiles, qui ont plus de rapport à l’usage de la vie civile, aux mœurs & à la vertu ; celles qui élèvent l’ame & l’esprit : préférez les opérations qui ont plusieurs utilités à la fois ; répétez & approfondissez les mêmes dans toute la suite de l’éducation, de sorte que depuis le commencement jusqu’à la fin ce ne soient que les mêmes vérités, les mêmes choses plus développées.

L’expérience fait voir qu’on oublie, au sortir du College, presque tout ce qu’on y a appris. Pourquoi ? C’est que les connoissances qu’on y a acquises ne sont point liées avec les notions communes ; c’est que l’on ne retient bien que ce qui a été souvent répété, & qu’il n’y a que la répétition des mêmes idées qui puisse former des traces assez fortes pour les conserver long-tems. L’expérience fait voir également qu’on n’oublie jamais ce qui est gravé pendant l’enfance dans les fibres délicates du cerveau, par des actes fréquens & réitérés. Il n’y a point d’enfant qui ait oublié à jouer aux cartes.

C’est sur ces principes simples qu’est fondé le Plan que je propose. Toute bonne méthode doit porter sur la nature de l’esprit humain & sur des faits incontestables. Un Plan court peut contenir plus de choses qu’un Plan allongé : ce qu’il y a de plus long, c’est l’Histoire ; encore pourroit-on y faire beaucoup de retranchemens. Toutes les sciences nécessaires à chaque homme peuvent être resserrées en peu de volumes.

Une précaution nécessaire, c’est que l’on ne rejette pas, comme on fait, toute la peine & tout le travail sur les enfans ; c’est en quoi l’usage des Colleges est le plus vicieux, parce qu’il y a un trop grand nombre d’Eleves dans une seule classe. C’est aux Maîtres à faire travailler les enfans, mais ils doivent se charger de ce qu’il y a de plus pénible ; & l’Etat doit soulager les Maîtres, autant qu’il est possible, en faisant composer par des gens habiles des Livres élémentaires & classiques.

[ De l’Education du premier âge, jusqu’à environ dix ans. ]

Les enfans n’ont point d’expérience, parce qu’ils n’ont rien vu ; ils n’ont point d’attention, parce que la foiblesse de leurs organes ne résisteroit pas à une tension soutenue sur le même objet ; ils n’ont pas de jugement, parce qu’ils n’ont ni assez de matériaux dans l’esprit pour les comparer, ni assez d’exercice & de force pour saisir les détails sans lesquels toute comparaison manque de justesse. Ils ont des sens qui sont les portes des connoissances ; de la mémoire qui leur rappelle les choses absentes qu’ils ont vues ; ils ont de plus la faculté de réfléchir sur leurs sensations, sur le sentiment intérieur qui ne les abandonne jamais, non plus que les autres hommes, & sur les représentations des uns & des autres, c’est-à-dire, sur leurs idées.

Il ne s’agit que d’employer ces facultés pour fixer leur attention, pour perfectionner leur jugement, & leur procurer l’expérience qui manque à cet âge.

J’avoue qu’après l’effort inconcevable qu’ont fait les enfans pour apprendre à parler, ce qui me paroît le plus difficile dans toute l’éducation, c’est de leur apprendre à lire. J’ai peine à comprendre comment on y parvient, sur-tout par la méthode qu’on emploie pour les instruire. Si l’on fait attention aux différentes combinaisons, à la multiplicité des opérations que cette étude exige, à la quantité de sons inutiles ou impropres qu’on leur fait articuler : on conviendra que ce n’est pas une chose aisée, quoiqu’elle soit commune, & qu’il faut nécessairement ou que ce soit presque l’effet d’une routine méchanique, ou que leur esprit soit déjà capable d’une infinité de combinaisons, lorsqu’il s’applique à des objets sensibles.

Ce qui porteroit à supposer cette capacité dans les enfans, c’est le peu d’effort avec lequel ils apprennent des jeux qui exigent des combinaisons assez fines. Mais d’un autre côté on peut demander si cette facilité ne viendroit pas plutôt de ce qu’ils ont les idées particulieres de la chose qu’ils font, & qu’ils font avec plaisir.

Je remarque que tout ce que fait la nature, quelque compliqué qu’il soit, elle le fait aisément ; dès que l’art survient, la difficulté naît ; l’art est long & pénible. Apprendre à parler, apprendre une langue par l’usage, cela se fait naturellement & facilement : apprendre à lire, apprendre une langue par regles & par art, c’est l’occupation de plusieurs années.

Ainsi ce seroit une matiere digne de la recherche des bons Citoyens & de l’attention des Gouvernemens que de fixer une fois la méthode la plus simple d’enseigner à lire & d’enseigner les langues. Ce seroit épargner beaucoup de peine aux enfans, d’embarras aux peres & aux maîtres ; ce serait ménager bien du temps pour l’acquisition des connoissances réelles. Je crois, d’après plusieurs expériences réitérées, que le Bureau Typographique est sans comparaison ce qu’il y a de mieux pour la lecture.

Mais je suppose qu’un enfant sache déjà lire & écrire ; qu’il sache même dessiner, ce que je regarde comme nécessaire, je dis que les premiers objets dont on doit l’occuper depuis cinq ou six ans jusqu’à dix, sont l’Histoire, la Géographie, l’Histoire naturelle, des Récréations physiques & mathématiques ; connoissances qui sont à sa portée parce qu’elles tombent sous les sens, parce qu’elles sont les plus agréables, & par conséquent les plus propices à occuper l’enfance. S’il est vrai que ces objets soient la base & les matériaux de nos idées, le fondement de la vie civile, de toutes les sciences & de tous les arts sans exception, il est évident que c’est par-là qu’on doit commencer l’instruction.

[ De l’Histoire. ] [ 8 ]

Est-il nécessaire de dire ici que les Histoires sont à la portée des enfans, & de prouver dans le dix-huitième siecle une vérité connue il y a deux mille ans. Mais l’esprit de paradoxe sait tout réduire en problême : sous prétexte de procurer aux enfans une expérience qui leur soit propre, on prétend les priver du secours de l’expérience d’autrui, comme s’il étoit impossible d’allier l’une avec l’autre.

On veut qu’ils n’aient pas d’autre école que le monde ; & on leur défend de voir le monde : on veut qu’ils n’apprennent leur chemin, qu’en s’égarant.

Le mal qu’il y a dans ces instructions, n’est pas qu’elles soient toutes fausses ; c’est au contraire dans le mêlange du vrai, que réside l’inconvénient.

Personne ne peut nier ce principe incontestable, & qui n’est pas nouveau, c’est que la premiere instruction doit commencer par les choses sensibles, par des faits, par ce que l’on voit, ce que l’on touche, ce que l’on pese, ce que l’on mesure, ce que l’on dépeint, ce que l’on décrit.

Ce sont les faits de la nature, ceux de l’art & ceux des hommes : je parlerai dans un moment des premiers ; je n’envisage maintenant que les faits des hommes, ou ceux de l’Histoire. Le spectacle de ce qui s’est passé dans le monde, n’est autre, à la rigueur, que la représentation de ce qui se passe tous les jours dans la place publique ; les enfans peuvent voir l’un aussi bien que l’autre, si l’on sait diriger leur vue ; & il n’est pas besoin d’une plus grande contention d’esprit. On sait qu’ils aiment avec passion les Contes & les Histoires ; pourquoi les sévrer entierement d’un plaisir auquel ils sont si sensibles ?

On ne sait que mettre entre les mains des peres, des meres, des gouvernantes, pour les instruire à un certain âge, ou pour ne les pas gâter : on leur lit des Contes de Fées ; on leur en fait d’effrayans qui ont quelquefois des suites pour toute la vie : pourquoi ne pas chercher à les instruire en les amusant ? Si la plupart des Histoires sont au-dessus de leur capacité, est-ce une raison pour ne les pas mettre à leur portée ? Ce seroit la faute des Ecrivains. L’enfant qui entendra Le Petit Poucet, La Barbe bleue peut entendre l’Histoire de Romulus & de Clovis. Ils savent, aussi bien que les hommes avancés en âge, qu’on ne doit faire de mal à personne ; qu’on n’en doit pas faire au public qui est composé de plusieurs personnes ; que les méchans, c’est-à-dire, ceux qui font du mal, sont dignes de l’exécration publique. Ces maximes toutes simples suffisent pour entendre presque toutes les Histoires & pour en juger.

Une autre raison décisive pour en occuper les enfans, est que si on les laisse jusqu’à un certain âge sans en entendre parler, ils ne pourront plus dans la suite en apprendre, ni en retenir aucune : la chose deviendroit physiquement impossible. Ils se trouveroient à l’égard de toute Histoire, dans le cas où nous sommes par rapport à celles de la Chine & du Japon, qu’on a tant de peine à imprimer dans la mémoire, parce que les noms des hommes, des villes, des fleuves n’ont jamais frappé nos oreilles. Ils se trouveroient dans le cas où sont la plupart des femmes qui se plaignent de leur mémoire, parce qu’ayant peu lu dans l’enfance, les traces que font des objets tous nouveaux, s’effacent presque dans l’instant. Qu’on essaie de faire retenir à un jeune homme de la campagne, la suite des Rois depuis François I, & l’on verra ce que l’on doit penser de la proposition que je combats.

Il faut donc se résoudre à lire de l’Histoire aux enfans, ou à la leur laisser ignorer pendant toute la vie. Il y a même des contes & des récits d’aventures fabuleuses, je ne les exclurois pas, s’ils ne donnoient pas des idées d’êtres ou de vertus imaginaires. Les Romans nuisent en ce qu’ils ne décrivent que les foiblesses de l’humanité, ou en ce qu’ils peignent les hommes tels qu’ils ne sont pas. On verroit mal, si les yeux étoient faits comme des Microscopes. Ces narrations fausses augmentent, diminuent, ou affoiblissent la nature. Presque tous les tableaux de Roman ne sont point de grandeur naturelle.

Mais laissons les paradoxes métaphysiques, & ne craignons point de leur préférer des maximes enseignées par tous les Philosophes de l’univers, adoptées par tous les hommes d’Etat, & consacrées par la pratique de toutes les Nations policées ; tâchons seulement de rendre les Histoires utiles aux enfans, & d’indiquer ce qu’elles doivent contenir.

Je voudrois que l’on composât, pour leur usage, des Histoires de toutes Nations, de tout siecle, & sur-tout des siecles derniers ; que celles-ci fussent plus détaillées ; que même on les leur fît lire avant celles des siecles plus reculés ; qu’on écrivît des vies d’Hommes illustres dans tous les genres, dans toutes les conditions & dans toutes les professions ; de Héros, de Savans, de femmes & d’enfans célebres, &c. qu’on leur fît des peintures vives des grands événemens, des exemples mémorables de vice ou de vertu, de malheur ou de prospérité, &c.

Il faudroit que l’instruction fût toute faite dans ces livres ; qu’on n’y laissât presque rien à ajouter au Maître, & qu’il n’eût, pour ainsi dire, qu’à lire & à interroger. Je desirerois qu’à la suite de chaque Histoire, on plaçât des questions pour voir ce que l’enfant auroit retenu, pour le redresser, s’il avoit mal entendu, ou s’il ne s’était pas attaché au plus essentiel.

C’est la méthode du judicieux Abbé Fleury, dans son Catéchisme historique : il en prouve l’utilité dans une Préface très-philosophique, qu’on lit peu, parce qu’on ne lit gueres les Préfaces, & sur-tout celle d’un Catéchisme.

Ces Livres & ces Histoires serviroient en même-tems à former le cœur & l’esprit des enfans, & on pourroit y faire entrer une morale[9] entiere à leur portée, non en établissant, par des principes abstraits, les regles du juste & de l’injuste ; mais en excitant ce sentiment qui est assez vif chez eux, & qui le seroit également chez tous les hommes, s’il n’étoit pas étouffé par le préjugé & par l’intérêt.

On pourroit ainsi les accoutumer de bonne heure à juger les hommes & les actions : on leur inspireroit l’humanité, la générosité, la bienséance, soit par l’éloge des hommes généreux & bienfaisans, soit par la comparaison des grands exemples, de vertus ou de vices, de Ciceron & de Catilina, de Neron & de Titus, de Sully & du Maréchal d’Ancre. Des questions simples & des réponses courtes indiqueroient le chemin ; leur esprit s’ouvriroit insensiblement, & se formeroit sans effort à goûter ce qui est bien, & à détester ce qui est mal : ils apprendroient par leurs exemples même, & par les jugemens qu’on leur feroit porter sur leurs querelles particulieres, sur leurs actions, qu’il ne faut pas faire à autrui ce qu’on ne voudroit pas qui nous fût fait ; que l’on n’est véritablement grand que pour le bien que l’on fait aux hommes ; & qu’il faut faire à autrui tout le bien que l’on peut faire.

La morale des enfans, & même celle des hommes faits, se réduit presque à ces deux points.[10]

Combien l’émulation des enfans ne seroit-elle pas excitée par la lecture des vies d’enfans célebres ? Il est étonnant que depuis Baillet, qui en a fait un Livre exprès, on n’ait pas suivi cette idée pour leur inspirer l’amour si précieux de la distinction.

On a dit qu’il falloit préférer dans les études celles qui sont plus utiles, celles dont on peut tirer plus de conséquences pour les mœurs, pour la conduite de la vie, pour les affaires publiques & particulieres : or il n’est pas douteux que les Histoires modernes renferment à cet égard plus d’utilités que les Histoires anciennes ; celles de l’Europe, plus que les Histoires de l’Egypte & de la Chine ; les Histoires du pays, plus que les étrangeres : c’est l’avis du savant Grotius qui avoit employé un temps considérable à l’étude de l’antiquité[11][, e], & c’est celui de tous les gens sensés.

Un homme, de goût pourroit extraire des Livres des Antiquités Egyptiennes, Grecques, Etrusques & Romaines, des Monumens de la Monarchie Françoise, du Livre des Cérémonies religieuses, des Livres de Médailles, de ceux qui traitent des mœurs des Nations en général & en particulier, du Dictionnaire de la Bible, tout ce qui mériteroit d’être retenu : on montreroit le plan des Villes célebres, des Ports, des plus beaux édifices ; quelques ouvrages des meilleurs Peintres, si cela étoit possible ; des estampes : enfin on recueilleroit parmi les monumens anciens & modernes, ce qu’il y a de plus curieux ; on pourroit y joindre une description très-simple.

Ces Histoires & ces Recueils, pour être utiles, devroient être composés par des Philosophes. Ce n’est pas rabaisser la Philosophie, que de lui faire parler le langage des enfans ; c’est en faire l’usage le plus digne d’elle : & à quoi est-elle bonne, si ce n’est à former le jugement de tous les âges ?

Plus il y auroit de volumes d’Histoires bien faites, plus la société & les familles seroient instruites, plus les études seroient préparées ; elles serviroient aux meres, aux enfans & à toutes les générations. Duché en fit pour Saint-Cyr, dans le siecle dernier ; l’Abbé de Choisy, pour Madame la Duchesse de Bourgogne : elles sont agréables ; mais ces Ecrivains, comme plusieurs du siecle passé, avoient peu de philosophie dans la tête.

Je suppose donc quelques volumes de pareilles Histoires composées par des Philosophes.

On les feroit lire aux enfans, pour apprendre à bien lire.

Ils répondroient aux questions qui y seroient contenues, & par-là ils s’accoutumeroient à juger.

On leur feroit raconter ces mêmes Histoires, pour leur apprendre à parler.

Ce ne sont-là que les matériaux de l’Histoire : on réserveroit pour le second âge l’arrangement des faits par la Chronologie, la suite des Empires, les principes qui servent de fondement à la certitude historique, & les usages innombrables de l’Histoire.

[ De la Géographie. ]

La Géographie ne doit jamais être séparée de l’Histoire : c’est l’affaire des yeux & de la mémoire, & par conséquent une étude faite pour les enfans. Mais il faudroit une Géographie à leur portée, qui sans entrer dans un détail sec & ennuyeux (comme la Géographie de Lenglet), les fît voyager agréablement dans les différentes contrées, remarquant ce qu’il y a de principal & de curieux, les faits les plus frappans, la patrie des grands hommes, les batailles célebres, tout ce qu’il y a de plus remarquable, soit pour les mœurs & les coutumes, soit pour les productions naturelles, pour les arts ou pour le commerce.

On se serviroit du Recueil des voyages & de tous les Livres qui ont été faits jusqu’ici : ce travail ne seroit ni long, ni pénible.

Lorsque les enfans seroient plus avancés, on leur feroit faire un second & un troisieme voyage de Géographie historique, politique, physique & mathématique, comme on le dira dans la suite.

[ De l’Histoire naturelle & des Récréations physiques & mathématiques. ]

Une autre étude spécialement propre aux enfans, est l’Histoire naturelle & les Récréations physiques & mathématiques.

L’Histoire naturelle ne demande à cet âge que des yeux, de l’exercice & de la mémoire : c’est une des plus utiles connoissances qu’ils puissent acquérir, étant un des fondemens de l’Economie, de la Médecine, du Commerce & de la politique même ; elle est aussi une des plus agréables, & des plus faciles.

Il ne s’agit point encore de raisonner ni de découvrir des rapports & des causes : il ne faut à cet âge que voir beaucoup & revoir souvent, comme l’a dit un grand Maître. Qu’ils voient sans dessein, même sans explication les productions diverses, les échantillons de tout ce qui compose la terre : on doit les familiariser avec tous ces objets, dont le commun des hommes jouit sans les connoître, & qui se trouvent si souvent dans l’usage de la vie.

Le principal est de montrer d’abord les différens objets, de l’Histoire naturelle, tels qu’ils paroissent aux yeux ; la figure, avec une description précise & exacte, suffit. On pourroit rendre les descriptions moins seches & plus agréables, en y mêlant quelques faits, de la vie & des mœurs des animaux, de la culture & de l’usage des plantes, de la propriété & de l’emploi des minéraux : mais dans cette partie, on doit être sobre, éviter le trop grand détail, & sur-tout écarter le fabuleux, que les Naturalises y ont mêlé trop souvent.

Pour les conduire d’abord dans cette immensité d’objets, il ne doit point être question de méthodes savantes, qui ne serviroient qu’à apporter de la confusion : il suffit de s’en tenir à cette premiere & grande division des trois regnes, l’animal, le végétal & le minéral.

Pour les détailler, on suivra la maxime déjà posée plusieurs fois, de s’attacher aux objets qui ont plus de rapport avec nous, qui sont les plus nécessaires & les plus utiles.

On donnera la préférence aux animaux domestiques sur les sauvages, aux animaux du pays sur les étrangers.

Dans les plantes, on préférera celles qui servent pour les alimens & pour les remedes. Les enfans parviendroient insensiblement à distinguer les parties d’un animal, des oiseaux, des poissons, des insectes ; à savoir comment tous ces corps vivans croissent, se nourrissent & se conservent : mais il seroit essentiel que l’instruction n’allât point alors au-delà de ce dont ils pourroient juger par la vue & par le tact.

Il en seroit de même pour les fossiles, les minéraux, les métaux, les pierres & les différentes substances que la terre renferme.

On les montrera de suite, la figure d’un côté, & la description de l’autre : quand on pourra y joindre les objets mêmes, l’image sera plus nette & plus vive, l’impression plus durable. S’ils sont présentés avec ordre aux enfans, ils se placeront naturellement dans leur tête, suivant l’ordre même dans lequel ils en auront acquis la connoissance. On leur nommera en même tems les Hommes fameux, tant anciens que modernes, qui ont fait des découvertes dans les Sciences relatives à ces objets, & qui, par des travaux souvent immenses, les ont perfectionnées. Rendre un juste hommage aux talens, c’est faire honneur à l’humanité ; ce seroit inspirer aux enfans de la vénération pour les bienfaiteurs des Nations ; une louable curiosité s’empareroit de leurs esprits ; peut-être feroit-elle naître un jour l’émulation d’égaler & de surpasser ceux qui leur auroient d’abord servi de guides.

Ce spectacle, quoiqu’ébauché, leur élevera l’ame, & fera croître leurs idées. Il viendra un tems où, après avoir vu & revu plusieurs fois les objets, ils commenceront à se les représenter en gros, & à s’en faire eux-mêmes des divisions : le goût de la Science naîtra, & il pourra être aidé alors par des méthodes & par des réflexions ; mais il faut toujours commencer par des faits & par des descriptions qui sont elles-mêmes des faits. Le Dessein serviroit à tous ces usages, parce que les enfans se font un plaisir de copier ce qu’ils voient.

[ Des Observations physiques, astronomiques ; des Expériences & des Méchaniques. ]

Sous le titre de Récréations physiques, je comprends les observations, les expériences, les faits de la nature les plus simples, les plus frappans, & les plus faciles à retenir.

Je dois prévenir ici une objection facile à faire, & plus facile encore à tourner en plaisanterie. On dira peut-être que pour faciliter l’étude à des enfans, je veux qu’ils apprennent l’Histoire naturelle, la Physique, les Arts & l’Astronomie.

Je réponds que l’objection ne pourroit être faite que par des personnes qui n’auroient aucune teinture de ces sciences ; elle seroit fondée, si je prétendois qu’on formât à cet âge des Physiciens, des Astronomes & des Méchaniciens ; mais ce n’est pas ce que je propose ; je prends pour exemple l’Histoire naturelle, & je dis pour apprendre cette science, il faut d’abord distinguer les objets, les appeller par leur nom, les reconnoître par la forme, la grandeur, le poids, les couleurs, &c.

C’est-là une premiere opération nécessaire, mais qui ne suffit pas pour former un Naturaliste.

Pour posséder cette science, il faut non-seulement connoître les qualités sensibles, mais tout ce qui a rapport à la naissance, à la production, à l’accroissement, au développement, aux usages de chaque objet en particulier, son histoire raisonnée, en un mot tout ce que des doctes Académiciens rassemblent dans leur savante Histoire naturelle.

Il en est à peu près de même dans les Arts, dans la Physique, dans l’Astronomie, &c.

Je conviens que des enfans ne sont point en état de comprendre les secondes opérations, ni les raisonnemens qu’elles exigent ; mais je soutiens que toute personne qui a des sens, est capable des premieres, puisqu’elles ne consistent qu’à distinguer les objets & leurs différentes parties, à les peser, à les mesurer, à remarquer leurs couleurs, à dessiner leurs contours : tout ce qui ne demande que des yeux, des mains & un très-simple calcul, n’est point au-dessus de la portée de l’âge le plus tendre.

On ne prétend point démontrer à des enfans la divisibilité de la matiere à l’infini ; mais un enfant de sept ans peut appercevoir qu’un grain de carmin teint sensiblement dix pintes d’eau, & que par conséquent il peut être divisé en autant de particules, qu’il y a de petites gouttes de liqueur.

Qu’un grain d’or mis en feuilles, peut couvrir une surface de 50 pouces quarrés ; que chaque feuille d’un pouce quarré, peut se couper en deux cens petites bandes, & chaque petite bande en deux cens plus petites ; de sorte que chaque feuille ainsi divisée, contient des parties presque innombrables.

Qu’une feuille d’or couvrant un cylindre d’argent, peut être applatie, alongée & mise en un fil de 444 lieues. On découvre dans les liqueurs, des animaux qu’on démontre géométriquement être 27 millions plus petits qu’un ciron ; ces animaux ont des veines, des muscles, &c. &, ce qui est plus petit encore, des liqueurs qui y circulent & qui en entretiennent le jeu. (Hist. de l’Acad. des Sciences, 1718, p. 9.)

On ne demande pas que la Méchanique soit enseignée aux enfans ; mais on ne sauroit les accoutumer de trop bonne heure à voir les machines simples qui produisent & facilitent le mouvement, à remarquer les effets sensibles du levier, des roues, des poulies, de la vis, du coin & des balances.

Les femmes considerent des ciseaux par leur matiere & comme un bijou ; les ouvrieres, comme un outil pour couper : y auroit-il de l’inconvénient que l’on fît considérer cet instrument aux enfans, comme étant composé de deux leviers réunis par un clou qui leur sert de point d’appui, & les deux branches tranchantes en dedans, comme deux coins propres à diviser, lorsqu’ils éprouvent l’action des leviers ?

Qu’on leur fît remarquer que plus le point d’appui est éloigné de la puissance qui donne le mouvement, plus la force est grande, &c.

Il y a un livre assez imparfait, intitulé, Description abrégée des principaux Arts & Métiers, & des instrumens qui leur sont propres, le tout détaillé par figures. L’académie fait imprimer la description des Arts : c’est un des plus beaux monumens que la génération présente puisse laisser à la postérité.

Est-il au-dessus de la portée des enfans, de feuilleter ces Livres, d’en dessiner quelques figures ? Seroit-il impossible d’avoir dans un College une salle où l’on mît des modeles de machines en bois ou en fer ? S’il y avoit dans cette salle des armoires garnies, de quelques morceaux d’Histoire naturelle, ne demanderoient-ils pas avec empressement à les voir ! Ils se promeneroient, ils agiroient & acquerroient en même temps des connoissances.

On ne prétend point apprendre l’Astronomie à des enfans ; mais seroit-il inutile de leur dire, par exemple, que le soleil est à environ 34 ou 35 millions de lieues de la terre ; qu’il faudrait vingt-cinq ans à un boulet de canon pour y parvenir ?

Que le diametre du cercle que nous parcourons en un an autour du soleil est double, ou de 70 millions de lieues.

Que l’éloignement des étoiles est incomparablement plus grand.

Qu’en supposant égale au Soleil l’étoile Sirius, l’une des plus grandes, des plus éclatantes, & vraisemblablement la plus proche, il faudroit à un boulet de canon, pour y parvenir, 27 à 28 millions de fois 25 ans.

Que l’on compte avec les yeux un peu plus de 1022 étoiles ; mais qu’avec le télescope on en découvre dix & vingt fois davantage, dont chacune est vraisemblablement aussi éloignée de l’autre, que le Sirius l’est de nous.

Que la terre dans son mouvement journalier autour du Soleil, fait plus de six cens mille lieues en une heure, quatre cens seize en une minute ; qu’un boulet de canon ne pourroit faire que deux mille six cens lieues en vingt-quatre heures ; qu’ainsi la terre va cent cinquante fois plus vite qu’un boulet de canon.

Encore une fois je demande s’il y auroit de l’inconvénient à frapper d’admiration & d’étonnement l’esprit des enfans par ces infiniment grands & ces infiniment petits.

Quelle idée n’en résulteroit-il pas de l’Etre qui a produit toutes choses ? & faudroit-il leur demander, à quelque âge qu’ils fussent parvenus, Quis est qui creavit hæc ?[f]

Seroit-il nécessaire après ces connoissances inculquées de loin, de les préparer à comprendre la pesanteur de l’air, son ressort, tous les phénomènes que la Physique décrit, & tous ceux que la Chymie découvre ? Y auroit-il du danger à leur montrer que la viande où les mouches déposent leurs œufs, se charge de vers ; & que celles où elles n’en déposent pas, ne s’en charge point ?

Ce fait, dont les yeux sont témoins, ne les conduiroit-il pas à penser que tout est organisé & a son germe ? N’en concluroient-ils pas naturellement qu’un champignon est l’ouvrage de la Sagesse de Dieu, ainsi que le monde ?

Y a-t-il dans les Livres d’Exercices spirituels des réflexions plus pieuses que celles qui résultent de ces observations & de ces expériences ?

Il seroit à desirer que les enfans fussent de bonne heure familiarisés avec des globes, des Cartes, des Sphères, des Termometres, des Barometres ; qu’ils eussent des étuis de Mathématique ; qu’ils sussent faire usage de la regle, du compas, quand ce ne seroit que pour se procurer un divertissement ; qu’ils apprissent qu’il y a un art de rapprocher les objets les plus éloignés, d’appercevoir ceux qui leur semblent imperceptibles.

Ils verroient avec le microscope ce qu’ils ne soupçonnoient pas sur la tête d’une mouche, & dans la barbe d’une plume. Ces instrumens seroient de nouveaux organes qu’on ajouteroit à leurs yeux, & qui leur feroient découvrir de nouveaux mondes : ils manieroient la machine pneumatique, & tous ces instrumens inventés par le génie, & employés par l’art pour dévoiler la nature : ils se réjouiroient avec des jeux d’Optique qui leur mettraient sous les yeux les monumens des quatre parties de l’Univers.

Ils verroient les phénomènes de l’Electricité qui embarrassent les Philosophes, & qui étonnent tous les hommes.

On leur feroit connoître le plus grand nombre d’objets qu’il seroit possible : enfin tout sera bon, pourvu que tout soit exact. Je ne propose de leur apprendre que des faits, des faits dont les yeux déposent à sept ans comme à trente : je demande si ce sont là des études pénibles, ou si ce sont des récréations, utiles & agréables.

Je passe aux Mathématiques.

[ Des Mathématiques. ]

Le préjugé commun a attaché à ces Sciences l’idée d’une grande difficulté pour les enfans : & par qui cette difficulté est-elle exagérée ? Par des gens qui dès l’âge de six ans leur mettent en main la Grammaire, c’est-à-dire, la Métaphysique du langage ; un tissu d’idées abstraites, difficiles à saisir par elles-mêmes, & rendues inintelligibles par la façon dont elles sont présentées.

La coutume qui régit la multitude, avoit renvoyé les Mathématiques à la fin des études, pour en prendre une légère teinture bientôt effacée. Les lumieres de ce siecle, l’exemple & l’autorité des gens capables ont ramené à l’avis des Anciens, de Pythagore, de Platon, qui vouloient que personne n’entrât aux Ecoles, sans être initié à la Géométrie : Socrate conseilloit d’apprendre les Mathématiques dès l’âge le plus tendre. Platon Rép. Dial 7[g]. L’expérience & le raisonnement prouvent que les enfans sont capables de s’appliquer à ces Sciences.

La Géométrie ne présente rien que de sensible & de palpable, rien dont les sens ne rendent témoignage. Les Géometres mesurent ce qu’ils voient, ce qu’ils touchent, ce qu’ils parcourent : les sens sont dans un perpétuel exercice ; & lorsque les sens ne suffisent pas, la mémoire vient au secours pour conserver le souvenir d’une premiere vérité, d’une seconde, d’une troisieme, &c. Nulle science n’est plus assortie à la curiosité des enfans, à leur caractere, à leur tempérament, qui les porte à être presque toujours en mouvement : rien ne flatte davantage l’amour-propre, que de croire inventer soi-même les figures que l’on construit, ou les problêmes que l’on résout.

Je ne parle point de leur utilité par rapport aux besoins des hommes, à la perfection de tous les Arts, aux secours qu’en tirent les Sciences, & sur-tout la Physique ; le principal motif pour y appliquer les enfans, c’est le grand avantage qu’elles ont de perfectionner l’esprit.

La premiere qualité de l’homme, la plus nécessaire, celle qui s’étend à toutes ses actions, à tous ses emplois, & qui étant jointe à la droiture du cœur, qu’elle doit mettre en œuvre & conduire par sa lumiere, fait toute sa perfection ; c’est la justesse de l’esprit.

Pour acquérir cette qualité, il ne suffit pas de savoir les regles qui conduisent à la vérité ; il faut y joindre l’habitude de suivre ces regles, & elle ne s’acquiert que par la pratique continuelle des actes qui la produisent : or il est évident que par la méthode que l’on est forcé de suivre dans l’étude des Mathématiques, on pratique continuellement les actes qui forment cette habitude. Pour apprendre & raisonner, il suffit de bien raisonner sans discontinuation, c’est ce que l’on fait toujours & nécessairement dans les Mathématiques. Il est très-possible & très-ordinaire de raisonner mal en Théologie, en Politique ; cela est impossible en Arithmétique & en Géométrie : si l’on n’a pas l’esprit juste, la regle a de la justesse & de l’intelligence pour celui qui la pratique.

Les Mathématiques accoutument à l’esprit de combinaison & de calcul ; esprit si nécessaire dans l’usage de la vie ; elles donnent de l’aptitude à lier les idées, & c’est peut-être la plus essentielle de toutes les dispositions ; car on ne voit ordinairement dans tout le reste de la vie, que comme on a vu dans les commencemens.

D’ailleurs qu’elle comparaison entre les idées claires des corps, de la ligne, des angles qui frappent les sens, & les idées abstraites du verbe, des déclinaisons & des conjugaisons, d’un accusatif, d’un ablatif, d’un subjonctif, d’un infinitif, du que retranché, &c. La Géométrie ne demande pas plus d’application que les jeux de Piquet & de Quadrille.

C’est aux Mathématiciens à trouver une route qui n’est pas encore assez frayée. On pourrait peut-être commencer par des récréations mathématiques : mais celles d’Ozanam ne sont pas si claires que les Elémens même, & ne sont pas si instructives.

M. Clairaut a donné des Elémens de Géométrie & d’Algebre dans l’ordre que les inventeurs eussent pu suivre. Il a réuni les deux avantages d’intéresser & d’éclairer les Commençans.

Telles sont les opérations que je propose pour le premier âge : apprendre à lire, à écrire & à dessiner ; de la Danse, de la Musique qui doivent entrer dans l’éducation de toutes les personnes au-dessus du commun ; des Histoires & des vies d’Hommes illustres de tout Pays, de tous siecles & de toute profession ; la Géographie ; des Récréations Physiques & Mathématiques ; les Fables de la Fontaine, qui, quoi qu’on en dise, ne doivent pas être retirées des mains des enfans, mais qu’on doit leur faire toutes apprendre par cœur. Du reste, des promenades, des courses, de la gaieté, des exercices; & je ne propose même les études que comme des amusemens.

[ Education des Enfans depuis dix ans. ]

Vers l’âge de dix ans, il seroit tems de commencer le cours de Littérature Françoise & Latine, ou d’Humanités, & on continueroit en même tems les opérations du premier âge.

Je joins ensemble l’étude des Langues Françoise & Latine : Ciceron[12][, h] conseilloit à son fils de réunir l’étude du Grec & du Latin.

J’ajouterois pour ceux qui en auront le goût, l’étude du Grec qu’il seroit très-utile de ne pas abandonner comme on a fait. Sans ces deux Langues, il n’y a point de vraie ni de solide érudition. Je conseillerois aussi l’Anglois devenu nécessaire pour les sciences, & l’Allemand pour la guerre ; mais je ne parlerai point ici de ces deux Langues.

On traite les Langues vivantes à peu près comme ses contemporains, avec une forme d’indifférence & presque toujours désavantageusement : ce sont les circonstances & le goût qui doivent décider du tems ; on renvoye ordinairement cette étude aux années qui suivent l’éducation.

Dans toute institution il faut donner le pas à la Langue maternelle : elle est la plus nécessaire dans tout le cours de la vie. Il est donc déraisonnable de la négliger, sous prétexte qu’on l’apprendra toujours assez bien par l’usage.

L’expérience apprend qu’on ne la sait jamais parfaitement si on ne l’a pas étudiée ; & il est honteux que dans une éducation de France on néglige la Littérature Françoise, comme si nous n’avions pas des modeles dans notre Langue. Les Grecs & les Romains cultivoient la leur préférablement aux Langues étrangeres. De cent étudians il n’y en a pas cinquante à qui le Latin soit nécessaire, & à peine en compteroit-on quatre ou cinq, à qui il puisse être utile, dans la suite, de le parler & de l’écrire. Il n’y en a aucun qui puisse avoir besoin de parler ou d’écrire en Grec, de faire des Vers Latins ou des Vers Grecs : il est donc contre la raison de dresser un Plan d’éducation générale pour ce petit nombre de personnes.

Les Langues demandent de l’application & du travail ; & quoiqu’elles ne soient qu’une disposition à une étude plus solide, il faut s’y attacher avec ardeur pendant les premieres années, & éviter le peu de conduite de la plupart de ceux qui s’appliquent aux Belles-Lettres, & qui sont contraints d’apprendre toute leur vie à parler & à écrire purement, parce qu’il n’y ont pas donné le tems nécessaire dans les commencemens, ou qu’ils l’ont fait sans ordre & sans principe. Mais il n’est pas inutile de fixer ce que j’entends par Littérature : c’est ce que les Romains appelloient la Grammaire, Grammatica. L’Abbé Gédouin dit que « l’on comprenoit à Rome sous ce terme généralement tout ce qui concerne la Langue, c’est-à-dire, non-seulement l’habitude de bien lire, une prononciation correcte, une ortographe exacte, une diction pure & régulière, l’étymologie des mots, les divers changemens arrivés à la Langue, l’usage ancien & l’usage moderne, le bon & le mauvais usage, les différentes acceptions des termes, mais encore la lecture & l’intelligence de tout ce qu’il y avoit de bons écrits dans la Langue maternelle, soit en prose, soit en vers. »

Telle étoit l’idée qu’on avoit à Rome & à Athenes des Maîtres de Grammaire ou des Grammairiens, terme presque ignoble anjourd’hui, mais qui étoit alors en honneur autant que la chose qu’il signifioit. Voilà ce que les enfans venoient apprendre à leurs Ecoles, & ce qu’ils y apprenoient en effet.

La Littérature Françoise & la Littérature Latine doivent marcher d’un pas égal ; ainsi il seroit bon que les écoles du matin, par exemple, fussent pour le François, & celles du soir pour le Latin, jusqu’à la Philosophie qui doit, malgré le mauvais usage, être traitée en François. Il se trouverait des enfans qui n’ayant besoin ni de Latin ni de Grec, suivroient seulement celles de François : & je ne regarderois pas comme un mal, que cet usage pût s’introduire.

Faut-il six ans pour apprendre deux Langues ? Deux ou trois années d’Humanités suffisent ; une année de Rhétorique & deux de Philosophie. On pourrait ajouter une Chaire de Physique expérimentale & de Mathématiques. Peut-être seroit-il mieux de finir par la Rhétorique, ou du moins de ne pas abandonner les Belles-Lettres pendant la Philosophie.

Pour remplir les objets de la Littérature, il faut commencer par une Grammaire générale & raisonnée, qui contienne les fondemens de l’art de parler, qui donne une idée nette de toutes les parties du discours, où l’on voie ce qui est commun à toutes les Langues, & les principales différences qui s’y rencontrent.

On a une très-bonne Grammaire générale de Lancelot, avec les notes d’un Académicien qui a autant de netteté & de justesse que de goût ; il lui seroit plus aisé qu’à personne de la mettre à la portée des enfans.

On doit compter pour un avantage considérable, d’apprendre tout par principes : cette pratique rend l’esprit juste & accoutumeroit les enfans à faire usage de leur raison dans les différentes fonctions de la vie ; ce qui doit être le but de toutes les études.

Après ce premier degré, auquel il ne faut pas s’arrêter trop long-tems, parce que l’usage est le meilleur maître en matiere de Langues, on doit passer à la lecture des Auteurs, & la premiere opération seroit de faire faire aux enfans sur un Livre François qu’ils entendent, la construction des phrases, suivant les notions de la Grammaire générale qu’ils auroient apprise, & de la Grammaire Françoise qu’ils apprendroient en même-temps.

Ce seroit-là leurs premières leçons ; les secondes seroient un abrégé de Grammaire Latine qui en marqueroit les différences avec la Grammaire Françoise ; après quoi on les mettroit dans l’explication du Latin[13] : car je suppose avec les personnes instruites[14], que c’est par l’explication qu’il faut commencer & continuer l’étude des Langues.

Il est naturel de penser que pour apprendre une Langue morte, on doit imiter, autant qu’il est possible, la maniere dont les enfans apprennent leur Langue maternelle, & celle que nous employons pour apprendre les Langues étrangeres ; c’est l’usage, l’exercice & l’habitude ; avec cette différence, qu’en apprenant une Langue vivante, les idées des objets que l’on voit, se lient immédiatement avec les noms qu’on entend prononcer ; au lieu qu’en étudiant une Langue morte, la liaison des mots ne se fait qu’avec ceux de la langue maternelle, & non avec les objets même : dans l’un, c’est le signe de la chose; dans l’autre, c’est le signe du signe, ce qui cause une double contention d’esprit.

Dans la seconde, ou même la troisieme année, il seroit tems, si l’on veut, de joindre à l’explication & à la traduction des Auteurs Latins, la méthode des thêmes. Il faut entendre avant de parler. On choisiroit un Auteur bien traduit en François par un homme habile dans les deux Langues, tels que Phedre, Terence, Saluste, quelques Livres de Ciceron : on feroit traduire quelques morceaux choisis, on compareroit le François avec celui du Traducteur. Quelque temps après l’enfant mettrait la traduction en Latin que l’on corrigeroit sur le texte original. Par-là le Disciple auroit Ciceron pour Maître de Latin, & l’Abbé Mougaut, par exemple, pour Maître de François : ce serait le moyen d’apprendre parfaitement les deux Langues.

Un Livre classique nécessaire seroit un recueil relatif à l’état actuel de notre Langue, extrait des Remarques de Vaugelas, de Bouhours, de Corneille, de Patru, Saint-Evremond, & tous ceux qui ont écrit sur la Langue, avec les raisons de leurs décisions. Ce Recueil seroit au moins aussi utile que les Particules de Turcelin, & seroit d’un plus grand usage.

On commencerait par des Fables, par des Lettres, dont le discours est moins figuré ; on auroit soin de parcourir tous les genres de Littérature en vers et en prose, depuis l’Epigramme jusqu’à l’Epopée, depuis les Lettres jusqu’au Discours public ; observant, autant qu’il seroit possible, de joindre les Auteurs François & Latins, comme Phedre & la Fontaine, Horace & Boileau, Homere & Virgile, avec le Tasse & la Henriade, &c.

L’objet de cette étude, seroit d’inspirer aux jeunes gens le goût du beau & du bon en chaque genre de Littérature, & celui des beautés particulieres des Langues, sur-tout de la Langue Françoise.

Des Gens de Lettres ont prouvé qu’il est impossible de connoître parfaitement les beautés d’une Langue morte ; mais s’il est difficile d’appercevoir toutes les finesses de l’élocution de Demosthene, de Ciceron, de Virgile, il est aisé de sentir les charmes de leur éloquence, de reconnoître la maniere noble & grande dont ils s’expliquent. On peut imiter les Auteurs sans parler leur Langue, & on doit tâcher de traiter les matieres dans la sienne, de la même façon qu’ils les traitoient dans la leur.

Ici il manque aux enfans un Livre de Préceptes qui les conduisent, & dont ils fassent une continuelle application ; ou, pour mieux dire, ce livre est fait, si les Maîtres sçavoient l’appliquer & le mettre à la portée des enfans ; c’est le Cours des Belles-Lettres, de M. le Batteux, où les regles sont si bien éclaircies par des exemples.

[ Ce que c’est que le goût, & quels sont les moyens de le former. ]

L’art de parler a été formé en observant ce qui persuadoit & ce qui nuisoit à la persuasion : de ces observations on a formé un corps de préceptes & de regles; mais les préceptes seuls ne donnent jamais le goût : tous ensemble ne valent pas, pour instruire, un ouvrage de génie ; & comme l’a remarqué un génie supérieur (M. de Voltaire) il y a plus à apprendre dans Demosthene, dans Ciceron, dans Bossuet, que dans toutes les Réthoriques : ce sont-là les Maîtres de l’art. Je citerai parmi ces grands modeles l’Auteur même de cette réflexion, quoiqu’il soit vivant. Quand il est question de Science & de Littérature, il faut que la jalousie contemporaine se taise, & l’on doit parler le langage de la postérité.

Les préceptes de tous les arts sont aisés & simples, ils sont pris dans la nature & dans la raison ; l’important n’est pas de les connoître, quoique ce soit quelque chose, mais d’en faire l’application.

Le goût est un discernement prompt, vif, & délicat des beautés qui doivent entrer dans un ouvrage ; il naît de la sagacité & de la justesse de l’esprit, & par conséquent c’est un don de la nature ; mais il se perfectionne par l’étude & par l’exercice : il apperçoit les beautés & les défauts ; il les compare, les balance & les apprécie par un examen si fin & si prompt qu’il paroît être plutôt l’effet du sentiment & d’une espece d’instinct, que de la discussion.

Le goût peut être regardé comme un sens ; puisqu’il agit comme les autres sens. Nous avons par la vue le sentiment des objets, sans sçavoir comment ce sentiment est produit en nous.

Il en est de même de ce que l’on appelle le goût : nous jugeons naturellement de ce qui est beau, & ce jugement naturel se forme dans notre esprit, de même que si nous sçavions la cause & l’origine du plaisir que nous sentons ; si nous avions présentes les regles invariables du beau, & que sur toutes ces connoissances, nous fissions en un instant une infinité de raisonnemens qui en seroient le résultat.

On ne peut pas donner le sentiment de la vue à un aveugle, mais Locke prouve que les enfans apprennent à voir, ou, pour mieux dire, à juger par la vue, de la distance des corps & de leur figure.

Le goût ne differe pas des autres sens, l’organe ne se peut acquérir ; il doit être fort grossier dans ceux qui n’en ont pas souvent fait usage ; mais il peut être perfectionné par l’exercice.

Le goût sans regle & sans raisonnement, seroit un mauvais guide, le raisonnement sans goût, seroit un guide encore plus trompeur.