LOUIS SONOLET

LE PARFUM
DE
LA DAME NOIRE

PHYSIOLOGIE HUMORISTIQUE DE L’AMOUR AFRICAIN

Publiée d’après le manuscrit original de
PAUL BOURGETTE

LA RENAISSANCE DU LIVRE
78, Bd Saint-Michel, 78 — PARIS

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

Copyright by La Renaissance du Livre, Paris 1911.

A
MES BONS CAMARADES
D’AFRIQUE OCCIDENTALE

Hommage d’un hôte reconnaissant,

L. S.

LE PARFUM DE LA DAME NOIRE

NÉCESSAIRE INTRODUCTION
COMMENT JE RENCONTRAI PAUL BOURGETTE.

Chacun sait que l’Afrique occidentale est un pays chaud. Je le constatais une fois de plus par une journée de marche en Haute-Guinée, sur les bords du Tinkisso. Foulant entre les verdures basses la terre d’un sentier semé de roches, mes porteurs s’égrenaient en une longue théorie déguenillée et silencieuse, tandis qu’Adda, ma femme noire, se prélassait dans un hamac porté par quatre vigoureux Malinkés. Autour de nous, la brousse s’étendait discrète et comme morte. Mais, en arrivant dans un fond bien protégé contre les ardeurs du soleil, nous aperçûmes, à l’ombre d’un grand fromager, une case isolée et d’aspect aussi confortable que permet de l’espérer, en pays nègre, la relativité de cet adjectif. Je fus assez surpris de voir un Blanc sortir de cette case et s’avancer vers nous, car nulle présence d’Européen ne m’avait été signalée dans le pays.

Il avait cet aspect qui nous moule tous là-bas d’après un type unique, à la façon des gaufres : casque colonial, complet kaki copieusement usagé, barbe inculte. Son regard nous fixait, plein d’acuité scrutatrice. Ce solitaire se présenta avec l’aisance familière accoutumée en pareil cas :

— Paul Bourgette, prospecteur.

Le prospecteur est un personnage assez répandu dans ces régions qui joignent à la fertilité de leur sol des richesses minières dont la plupart restent encore à découvrir. Cette découverte est confiée à l’homme avisé et subtil qu’est le prospecteur. L’action qu’il y dépense est infiniment plus rémunératrice que toutes celles dont ses rapports amènent l’émission. Je fis, comme on pense, excellent accueil à M. Bourgette. Il m’invita à déjeuner, et ce fut en déchiquetant un quartier de biche que je perçus de sa bouche des détails sensationnels sur son étrange personnalité.

Je lui avais demandé :

— Quelle prospection faites-vous ?

On juge de mon ahurissement quand il me répliqua sans broncher :

— La prospection des femmes.

Il savoura quelques instants la jouissance que lui procuraient mes yeux arrondis et mes lèvres en hiatus, puis il entra dans la voie des explications.

— Par prospection des femmes, dit-il, j’entends leur étude méthodique, leur observation patiente, leur analyse sagace. Tel que vous me voyez, mon cher camarade, je suis né avec une vocation : celle de la psychologie féminine et des expériences de cœur. J’aurais pu être Claude Larcher ou Priola. Il m’eût admirablement convenu de disséquer des âmes de maîtresses du meilleur monde, comme ce Paul Bourget dont mon nom semble un diminutif sans prétention. Mais une telle carrière n’est pas à la portée de n’importe qui. Ma famille, mon cher camarade, était pauvre, et, pour ma part, je n’ai jamais pu voir dans l’argent qu’une chose qu’on dépense et non qu’on gagne. Or, l’amour est le plus coûteux de tous les sports. S’il prend tout le temps d’un homme, il est indispensable que celui-ci ait des rentes. Supposez don Juan venant au monde sans fortune : nous n’aurions certainement pas eu les « mille et trois ». D’un côté, je suis sincère. Je n’aurais pour rien au monde étalé dans un livre des cœurs de Parisiennes élégantes sans les avoir tenus pantelants sous mon scalpel. Rien ne me répugne davantage que le procédé de M. Pierre Wolf qui confère à ses ingénues bourgeoises, faute de documents, des sentiments de filles de brasserie. Alors, puisque je n’étais pas reçu chez les duchesses et que je ne pouvais m’offrir le luxe d’une carrière sentimentale à Paris, comment faire ?

— Oui, répétai-je, comment faire ?

— Me transplanter tout bonnement et plonger mes racines en pleine nature, loin de la vie raffinée et coûteuse. Des terres neuves venaient de s’ouvrir en Afrique occidentale. On pouvait y vivre pour presque rien d’une saine existence primitive. Ce terrain n’en valait-il pas un autre pour mes expériences ? L’amour chez nous est devenu une denrée rare et quintessenciée, qui se distribue de façon avare : chez les Noirs, il coule à pleins bords pour tous. C’était donc là qu’il me fallait aller. Je suis parti, et voilà deux ans que je poursuis ma prospection, à la façon d’un nomade. Je vis comme les peuples pasteurs. N’est-ce pas un excellent moyen de faire renaître sans cesse l’heure du berger ? J’ai parcouru ainsi le Sénégal, le Soudan, le Dahomey, la Côte d’Ivoire et bien d’autres pays encore.

— Cette manière toute spéciale de voyager ne vous fatigue pas ?

— Au contraire. Les arrêts fréquents et toujours agréables me font trouver plus court le chemin.

— Mais n’est-ce point monotone à la longue, ces expériences ?

— Pas pour un observateur, ni pour un véritable chercheur de nouveauté. Sous une apparence plus simple, plus naïve et plus crue, c’est bien la même chose qu’en Europe, allez. J’ai là un manuscrit où j’ai consigné un certain nombre de principes généraux, d’axiomes, d’anecdotes typiques, de souvenirs personnels ou rapportés par d’autres, de faits cliniques, comme dit doctement M. Paul Bourget. Seulement, moi, ma clinique est gaie, et ce ne sont pas précisément des malades qu’il y a dans les lits. Eh bien, la conclusion de mes travaux est celle-ci : ce que nous trouvons d’étrange ou d’abracadabrant dans l’amour africain n’est que l’embryon, admirablement instructif et explicatif, de ce qui se passe chez nous. Sous tant de conceptions barbares et effarantes, ce sont nos sentiments et nos idées que nous retrouvons à l’état brut. C’est comme un schéma d’humanité.

— Pouvez-vous me donner connaissance de ce manuscrit ?

L’étrange prospecteur fit la moue.

— Non, dit-il enfin, il vaut mieux tenir ces choses-là secrètes tant qu’elles ne sont pas publiées.

J’étais assez vexé de ce manque de confiance. A ce moment même, Adda, mon épouse au teint de nuit, fit son entrée dans la case et adressa à mon hôte son plus gracieux sourire. Il l’enveloppa d’un regard approbateur.

— Vous avez une belle mousso, me dit-il. De quelle race est-elle ?

— Sarrakholé, fis-je.

Il bondit, puis leva les bras au ciel, dans un état d’agitation extraordinaire.

— Une Sarrakholé ! s’écria-t-il. La seule race que je n’ai pas expérimentée ! Oui, mon cher camarade, malgré tous mes efforts, je n’ai jamais pu rencontrer de femme sarrakholé. Sur ce sujet-là, je n’en sais pas plus que les autres, et assurément beaucoup moins que vous. Et je serais si heureux de combler cette lacune humiliante ! Une Sarrakholé ! Voilà donc enfin une Sarrakholé !

Durant toute l’heure que je passai encore auprès de lui, le galant prospecteur me parut nerveux, préoccupé, troublé. Enfin, quand il me vit sur le point de plier bagage, il me déclara tout net :

— Vous savez de quels sacrifices un collectionneur est capable pour se procurer la pièce qui lui manque. Eh bien ! je suis ce collectionneur. Laissez-moi votre Sarrakholé et je vous donne en échange mon manuscrit dont vous ferez ce que voudrez.

Je commençais à me lasser d’Adda, qui s’était mise depuis quelque temps à fumer la pipe avec exagération, s’obstinait à fourrer de l’huile rance dans son couscous et avait contracté la fâcheuse habitude de se graisser les cheveux au beurre de karité, la brousse ne lui fournissant pas d’autre onguent pour sa toilette. J’acceptai donc le marché qui m’était proposé, et voilà comment il m’est permis d’offrir aujourd’hui au public le Parfum de la dame noire.

CHAPITRE PREMIER
De l’amour.

Axiome. — Chez les Noirs, l’amour n’est pas un sentiment. Ce n’est qu’une fonction.

Oui, si étrange que cela puisse paraître, le nègre du Soudan ou du Dahomey ignore l’amour passion comme l’amour goût. Les inclinations venues du cœur ou de la tête lui sont aussi étrangères que l’usage du rince-bouche et des formes pour la chaussure. Dans les tamtams, ces bals noirs, on ne flirte pas, on ne se fait pas la cour, à l’instar de nos bals blancs. Jamais vous ne verrez un Bambara prodiguer à sa mousso ces mots qui sont un des plus suaves miels de l’existence : « Ma chérie, mon aimée, mon adorée, mon coco. » Le Noir prend femme comme il achète un cheval. Ce sont exclusivement des considérations d’ordre économique qui le guident dans son choix. (Pas mal de Blancs, d’ailleurs, sont nègres en ce point.) Il suppute soigneusement les frais à exposer — car il lui faut payer une dot. Il examine les avantages à retirer de l’affaire.

Celle qu’il convoite sera-t-elle assez robuste pour exécuter tous les travaux domestiques qu’il va lui imposer ? A-t-elle de beaux boubous (vêtements de corps) et des bijoux d’or en quantité satisfaisante ? Mais surtout, oh ! surtout, lui donnera-t-elle beaucoup d’enfants ? Car, loin de représenter une source de dépenses, l’enfant est considéré là-bas comme un capital, le seul vraiment productif. Un négrillon s’estime à la façon d’un veau ou d’un agneau, mais beaucoup plus cher. Du haut du ciel, ta demeure dernière, monsieur Piot, tu dois être content ! En France, l’amour se refuse à engendrer. Dans la France noire, il n’existe que pour ça, et, comme disait Napoléon à Mme de Staël : « La femme la plus considérée est celle qui fait le plus d’enfants. »

Il arrive pourtant qu’avec son incommensurable vanité, le Noir se laisse influencer par l’éclat de certaines femmes, surtout de celles qui sont à peu près hors de sa portée : les Blanches. Un jour, je vis mon boy fidèle Sidi Coulibali plongé dans la muette contemplation d’un catalogue de la Samaritaine. Il ne pouvait détacher ses yeux d’une des vignettes réclame : une jeune personne à la ligne svelte, aux yeux largement fendus, qui arborait un complet-tailleur d’été, dernière création de la maison. Au-dessous de l’image, le prix s’étalait en chiffres d’imposant format : 39 fr. 95. De son doigt cirageux, mon brave nègre me montra ces chiffres.

— Alors, fit-il tout songeur, y en a moyen dans ton pays avoir beau femme bien habillée comme ça pour 39 francs ?

— Parfaitement.

— Moi faire venir un tout de suite.

— Oh ! tu sais, avec l’emballage, le transport, tu en auras au moins pour deux cents francs.

— Alors, moussié, moi y a pas acheter. Moi y marier avec femme noire.

D’où vient cette absence de sentiment dans l’amour tel qu’on le pratique dans ces pays de soleil ?

Tout simplement du degré rudimentaire de civilisation et de la trop grande distance entre la condition de l’homme et celle de la femme. L’amour sentimental constitue un raffinement, un progrès des mœurs, une humanité supérieure. C’est ainsi un échange délicieux, impossible entre un maître omnipotent et une créature passive qu’on traite depuis des siècles en esclave et en bête de somme. Privé de tout l’adorable superflu de l’amour, le fils de Cham en est réduit au grossier nécessaire, à ce qu’on nous permettra d’appeler l’amour geste.

Mais, sans doute par un juste système de compensation, chez lui, le geste en question — ce geste auguste de semeur — se produit pendant une durée prolongée tout à fait anormale pour nous autres, Blancs. Au joyeux nègre qui entonne, le soir, la voluptueuse complainte, il arrive de s’endormir dans son agréable situation et d’attendre jusqu’au réveil du matin le triomphant épanouissement final.

Infériorité ou avantage ?

Je laisse ce point délicat à l’appréciation de mes lectrices. Ce qui est certain, c’est que, du Sénégal au golfe du Bénin, on se livre à une prodigieuse consommation de stimulants. Hommes et femmes mâchonnent toute la journée des noix de kola auxquelles ils attachent un grand pouvoir aphrodisiaque. Ces « kolas » constituent dans toute l’Afrique occidentale le cadeau par excellence, cadeau aussi agréable à donner qu’à recevoir, puisqu’on se permet ainsi l’aumône d’un peu d’amour.

Corollaire. — Chez les peuples civilisés, l’amour s’exprime d’abord par des mots. Le Noir, lui, n’en connaît que les gestes.

Ainsi, quand une jeune fille nous plaît, nous le lui apprenons par des mots choisis, éloquents, persuasifs. Cela s’appelle une déclaration. Un Bambara ou un Agni se fait comprendre de façon bien plus rapide et bien plus directe. Il va droit au but et met, de but en blanc, mais en Noire, le doigt sur les points visés. Pour lui, la chanson d’amour devient une chanson de geste, ce qui ne veut pas dire qu’il accomplisse chaque fois des exploits de paladin. Au fond, ces primitifs nous donnent une excellente leçon de modernisme par l’économie de temps à laquelle ils arrivent. La fin n’est-elle pas identiquement la même ? Toute parole d’amour qui ne conduit pas au geste correspondant n’est que leurre et vanité, de même que tout bonheur que la main n’atteint pas n’est qu’un rêve. Alors, pourquoi n’en pas éviter la dépense ? Chacune sait, d’ailleurs, que, dans ce domaine éminemment privé, il y a des silences et des soupirs qui valent toutes les conversations. C’est absolument l’avis des séducteurs noirs qui, sans s’attarder à la cour, passent de suite au jardin et commencent aussitôt leur cueillette.

Peut-on formellement dire cependant que le sentiment est toujours et inévitablement absent des tendresses noires ? Ce serait excessif. Comme une seule fleur pique parfois son éclat de pourpre ou d’or parmi des lieues carrées de brousse, on voit paraître de loin en loin, parmi ces humanités rudes et grossières, un élan passionné, une abdication de l’être pour un autre être, qui paraissent ressembler beaucoup à ce que nous nommons l’amour. Des amants meurent l’un pour l’autre. Des femmes se sacrifient à leur mari. (Ajoutons de suite que le contraire ne s’est jamais produit.) Mais ce sont là des faits assez rares pour être immédiatement consacrés par la légende et transmis de génération en génération. Ces héros étonnent d’ailleurs plus qu’ils n’enthousiasment. L’opinion publique se prononce contre eux et les considère comme fous ou dangereux. Ils restent comme de mauvais exemples.

Et puis, ce que nous sommes tentés de prendre pour une manifestation de l’amour n’est la plupart du temps que de la soumission poussée au paroxysme du dévouement d’esclave. Ce n’est pas pour l’époux bien-aimé que la pauvre dame noire se sacrifie, c’est pour le maître. Au fond de l’idylle nègre, il y a toujours plus ou moins la domination du mâle.

A l’appui de l’aptitude de ces enfants du soleil à l’amour passion, on pourrait citer l’histoire de ce sergent de tirailleurs sénégalais qui s’éprit d’une jeune Ouolof atteinte de la maladie du sommeil et soignée au village de ségrégation de Saint-Louis. La belle jouissant d’une certaine liberté, ils se voyaient tous les jours et échangeaient évidemment mieux que des promesses. Un jour, le militaire fut désigné pour Konakry, et sa conquête, oubliant son mal, sa famille et la consigne du docquetor, s’embarqua subrepticement sur le même navire que son amant, en se glissant dans la cale à la façon d’une couleuvre. On la découvrit avant le départ, et ce fut fort heureux, car peut-être la maladie du sommeil est-elle contagieuse et l’on frémit à l’idée d’une troupe de braves soldats au service de la France terrassés en face de l’ennemi par un funeste Morphée. Des personnes à l’imagination lyrique ont vu dans cette aventure touchante une réédition de celle de la Belle au bois dormant avec le Prince charmant, de la Walkyrie avec Siegfried. C’est faire trop d’honneur à ces modestes héros. Tout s’explique par l’autorité masculine et le prestige de l’uniforme. Le reste n’est que conte à nous faire nous-mêmes dormir debout.

A notre contact journalier, le Noir arrivera-t-il à une conception de l’amour voisine de la nôtre ? Peut-être vaut-il mieux ne pas le lui souhaiter. Dès maintenant, en singes expérimentés, de malins indigènes vivant dans l’entourage des Européens se donnent volontiers de grands airs de sentiment, mais c’est généralement pour en tirer bénéfice. Un jeune administrateur reçut dernièrement de son boy une lettre éplorée lui demandant deux cents francs pour épouser la beauté noire de ses pensées.

« Si toi pas donner, suppliait l’amoureux, moi y en a chagrin beaucoup, moi y en a mourir. »

Apitoyé, le fonctionnaire donna les deux billets bleus. Le lendemain, trois officiers, cinq fonctionnaires civils et quatre commerçants recevaient de leur boy un message identique. Inutile de dire qu’ils ne se laissèrent pas faire et que l’organisateur du coup fut mis à la porte. Mais l’histoire n’est-elle pas d’une jolie philosophie ? Elle prouve que les peuples vaincus et domestiqués par nous ont beau s’incliner devant le brutal étalage de notre force, ils n’en prennent pas moins leur revanche en exploitant nos bons sentiments qu’ils considèrent comme des faiblesses.

CHAPITRE II
Des femmes.

Observation fondamentale. — La femme noire ne sait ni se refuser ni se faire désirer. Elle ignore en amour la coquetterie.

Si l’amour en Afrique occidentale est totalement dépourvu de fantaisie, c’est en grande partie en raison de l’inaptitude des femmes à l’exercer dans toute sa plénitude. Mais avant de chercher la raison de cette infériorité, il convient de citer celles des femmes habitant le pays qui sauvent les bonnes traditions chères à Vénus. Il y en a trois catégories faciles à distinguer par la couleur : 1o les femmes blanches ; 2o les femmes bleues ; 3o les femmes oranges.

1o Les femmes blanches. — Ce sont les Européennes, les vaillantes exportatrices d’amour, qui apportent sur les marchés tropicaux leur stock inépuisable de caresses expérimentées et qui remplissent, grâce à la prodigalité cigalière des coloniaux, plusieurs bas de laine ou de soie, suivant la richesse de leur garde-robe. On les rencontre généralement dans les villes de la côte, à Dakar, à Saint-Louis, à Konakry, à Porto-Novo, parfois dans l’intérieur, à Kayes ou à Bamako. On en a vu même faire la brousse, comme leurs sœurs parisiennes font le trottoir. De simples péripatéticiennes qu’elles étaient, elles se sont élevées au rôle émouvant de globe-trotteuses.

L’une d’elle me raconta un jour avec fierté qu’elle avait rendu les plus grands services à la colonisation.

— Avec mon petit lieutenant, disait-elle, j’ai été jusque chez les Bakoués, de terribles cannibales de la Côte d’Ivoire. Eh bien, c’est en me voyant qu’ils ont compris pour la première fois que les toubabs (blancs) avaient des femmes comme eux et que ce n’étaient pas de mauvais génies venus pour leur enlever les leurs. Tout de suite, on s’en est fait des amis. Je jouissais d’une popularité extraordinaire dans le pays. Les indigènes faisaient des lieues et des lieues et se munissaient de présents pour venir me contempler. Ce sont les plus beaux succès de ma carrière. Les maris disaient à leurs femmes : « Si toi y a faire bon couscous, moi y a mener voir Mme Toubab du lieutenant. »

Qu’eût pensé M. Jaurès de ce nouveau moyen de pénétration pacifique ?

Ces hardies pionnières du baiser ont eu généralement une existence assez agitée. Elles ont connu les rudes travaux dans les ports, les villes cosmopolites, à Marseille, Anvers, New-York, et même à Tanger et Casablanca. Elles restent beaucoup chez elles et reçoivent énormément. La position horizontale est si naturelle aux colonies ! Certaines chantent dans des cafés-concerts d’architecture et d’installation plutôt simplettes. D’autres se contentent de faire chanter leurs adorateurs imprudents.

A ces talents professionnels éprouvés, il faut joindre quelques talents d’amateurs choisis parmi les épouses légitimes des fonctionnaires et des colons (car, quoi qu’on en dise, il y a des colons). Si l’adultère est rare en Afrique occidentale, il y est singulièrement facilité par la familiarité et le sans-façon des rapports sociaux. Dans ces régions nouvellement conquises, les femmes sont en si petit nombre qu’elles prennent souvent le parti de vivre en homme. Il arrive alors que les conversations, les passe-temps, les distractions rappellent plutôt le café que le salon. « Oh ! moi, vous savez, je suis un garçon » est une phrase que l’on entend à tout bout de champ et une raison suffisante de rappeler éloquemment à celle qui la prononce à quel point elle se trompe.

2o Les femmes bleues. — Ce sont les Mauresques, les jolies et délicates Mauresques qui suivent les caravanes et qu’on rencontre dans les centres commerçants. Leur couleur naturelle est bistre clair. Mais, vêtues des pieds à la tête de toile de Guinée gros bleu, elles sont aussi bleues de visage à cause de l’indigo dont elles cernent abondamment leurs yeux en amandes, et bleues de jambes et de bras, parce que leurs robes et leurs voiles au drapé biblique déteignent perpétuellement sur leur peau mate.

Telles quelles, elles sont fort désirables. Mais leur conquête est presque aussi ardue que celles de leur ingrat pays de Mauritanie. Ici, plus de pénétration pacifique. Avec elles, violence fait mieux que douceur.

Le pis, c’est qu’elles ont contre la violence même des moyens de résistance invincibles. Sentent-elles devenu inévitable le moment du viol, elles suivent les principes en usage dans le génie militaire en barricadant leur personne même de façon tout intime à l’aide de terre humide et de sable mouillé. Cela fait une sorte de barrage assez peu engageant, enlevant l’espoir de tout accès au bonheur et décourageant d’autant plus l’agresseur le plus audacieux que la farouche enfant du bled y a perfidement mêlé quelques coquillages coupants. Ceux-ci jouent le rôle de chevaux de frise. Rien à faire, si ce n’est de rester bleu comme la dame.

Remarquez que cette défense acharnée est toute de principe et uniquement en vue de la galerie. Tâchez de mettre les femmes bleues dans l’impossibilité de l’organiser, par exemple en les faisant brusquement empoigner par quatre hommes et un caporal. Elle se prêteront alors très volontiers à en voir et à en faire de toutes les couleurs. Que de Parisiennes les imiteraient et éprouveraient même un vif plaisir à se trouver dans ce cas de force majeure ! Il est fâcheux que les femmes bleues soient presque aussi difficiles à saisir que l’oiseau du même nom, car elles ont l’attrait étrange et savoureux d’un fruit de la brousse.

3o Les femmes oranges. — Ce sont les femmes touareg, à la peau dorée. Leur teint ressemble à celui des oranges mûries par le grand soleil. Avec leur nez fin, leur bouche voluptueuse et leurs cheveux lisses, tombant en tresses luisantes autour du visage mince, elles rappellent invinciblement les Bohémiennes. Qui sait si la Esméralda, qu’on traitait de fille d’Égypte, n’était pas tout simplement d’origine touareg ? En amour, ces belles nomades vibrent comme la lumière qui les dore. Elle sentent bon le laitage et sur leur peau hâlée courent toujours quelques grains de sable rapportés de leur tente de peau de chameau.

Henri IV aurait adoré ce genre-là.


Maintenant, passons à la teinte de fond, la teinte noire. Hélas ! qu’elle soit de race ouolof, malinké, soussou ou appolonienne, qu’elle ait vu le jour au Soudan ou en Guinée, la Noire n’a été que fort médiocrement douée par le dieu de l’amour. Cette infériorité tient surtout à quatre causes que nous allons analyser.

1o La passivité du sujet. — La Noire est complètement dépourvue d’initiative amoureuse. Elle ignore l’offensive, mère de beaux résultats, et tous les petits manèges de la coquetterie sentimentale. Sarcey déclarait que le théâtre est l’art des préparations, et l’on en peut dire autant de l’amour. Voilà un art que ne possédera pas, de longtemps, la négresse d’Afrique occidentale. Elle consent et ne provoque pas. Elle cède docilement à la mèche qui flambe, mais ne sait pas allumer le feu. Aussi, la manière dont on invite là-bas une femme à l’amour manque-t-elle absolument d’élans de tendresse. Cela ressemble au « Préparez-vous à partir au galop » d’un maître de manège. Et pourtant, on rencontre des corps admirables, des peaux du satin le plus délicat au toucher, des seins qu’on dirait impeccablement sculptés dans l’ébène le plus pur. Mais, depuis si longtemps aux yeux de ces filles du soleil déshéritées, l’homme incarne le maître, le vainqueur, le tyran ; qu’elles le laissent faire à sa guise, sans intervenir jamais, sans montrer ni joie ni tristesse, pauvres chairs lasses.

Classification. — En appliquant le langage de la mécanique à l’amour, on peut dire qu’il existe deux catégories de maîtresses : les dynamiques, c’est-à-dire celles qui savent arriver à l’état de mouvement ; et les statiques, c’est-à-dire celles qui s’immobilisent dans l’état d’inertie. La femme noire est éminemment statique.

2o Une particularité physique. — Ici, il faut appeler à mon aide toutes les ressources de l’euphémisme. Au plus intime, au plus mystérieux d’elles-mêmes, les femmes de tous pays possèdent une sorte de commutateur, présent de la nature. C’est lui, ce diabolique commutateur, qui donne le signal de la « bonne tempête », comme disait Verlaine. Eh bien, depuis des siècles, les nègres d’Afrique occidentale ont adopté la barbare coutume de supprimer à leurs compagnes cet aimable détail. C’est une extension stupide de la circoncision au beau sexe. L’opération dite excision a lieu vers l’âge de dix ans, et c’est traditionnellement la femme du forgeron, la noumoumousso, qui s’en charge. Assimiler pareil objet à une enclume !

La raison de cette mutilation, ni Noir, ni Blanc ne saurait la dire. « Nos pères le faisaient ! » telle est la seule réponse que j’aie obtenue des Toucouleurs comme des Foulahs, des Bambaras comme des Dahoméens. Peut-être trouverait-on des motifs plausibles dans l’égoïsme de mâle du Noir, dans sa crainte d’être trompé. Le plus étrange, c’est que les femmes tiennent absolument à être excisées, comme les fillettes de chez nous crient pour avoir les oreilles percées.

— Pas coupée ? Vous n’y pensez pas, ma chère. Pour qui allez-vous passer !

On a vu des snobinettes qui, par hasard, avaient passé indemnes l’âge de l’excision se précipiter chez la noumoumousso et se faire opérer, au péril de leur vie. Ah ! la mode, où diable va-t-elle se nicher ! Et pourtant, lugete veneres ! Ces belles formes ne tressailleront plus au contact enivré de l’amour.

Pauvres petites noiraudes injustement frustrées, elles n’ont plus de commutateur !

3o L’odor di femina. — Ceci n’existe qu’à l’égard du Blanc, le Noir possédant un nerf olfactif autrement façonné que le nôtre. Trop souvent les beautés noires dégagent un parfum naturel des plus pénétrant, si pénétrant parfois qu’il conduit le postulant à leurs faveurs droit à un découragement irrémédiable et à un ridicule dénouement. Susceptible de degrés et de nuances, ce parfum va d’un discret relent de cuir de Russie à un intense dégagement d’huile rance. A cette odeur naturelle, il faut ajouter une odeur artificielle, celle du beurre de karité, avec lequel les moins distinguées de ces dames oignent leur chevelure, luisante comme un haut-de-forme au sortir du coup de fer. Alors se produit l’effet — effet trop souvent contraire, hélas ! — exprimé par Baudelaire dans ces vers :

Un air subtil, un dangereux parfum

Nagent autour de ce corps brun.

4o La déchéance précoce. — Les négresses se fanent et se déforment avec une incroyable rapidité. En très peu d’années, leur figure se tire, leurs yeux perdent cet éclat humide qui en faisait le charme, leurs hanches s’épaississent, mais surtout, oh ! surtout, leur poitrine, cette fière poitrine de marbre noir, descend en flasque avalanche d’ombre, au point d’évoquer les plus navrantes comparaisons. Comme on connaît les seins on les honore. Blancs ou noirs, les hommes, en trouvant méconnaissables ceux qu’ils ont connus plus orgueilleux, cessent peu galamment de les honorer. La cause de cet affaissement lamentable ? La maternité, et surtout l’allaitement, qui dure là-bas beaucoup plus longtemps que chez nous. Qui sait ? M. Brieux n’aurait peut-être pas écrit les Remplaçantes, s’il avait eu l’occasion de rencontrer quelques mères nourrices en Afrique occidentale. Et comme je comprends que, sans se laisser persuader, nos Parisiennes prêchent pour leur sein !

Telles sont les tares amoureuses des dames de couleur. Est-ce à dire que toutes, sans exception, ignorent l’art d’aimer et de se faire aimer ? Non, mais cet art est chez elle l’apanage d’une élite, élite de race ou élite de caste. C’est ainsi que la race peulh, d’origine asiatique et aryenne, fournit quelques sujets assez bien doués. Voilà pour l’élite de race. En ce qui concerne l’élite de caste, je citerai les petites féticheuses du Dahomey — Éliacines dessalées, élevées dans le temple — qui révèlent dans des tamtams fort expressifs une science approfondie du baiser et de l’étreinte. Ah ! elles le connaissent, celles-là, l’art des préparations ! Je citerai également les princesses royales du Dahomey, vieil État depuis longtemps en progrès sur les peuplades environnantes. Parmi leurs prérogatives les moins discutées, ces princesses comptent celle de prendre les amants qu’elles veulent, et autant qu’elles en veulent. Cléopâtre au Centre-Afrique ! Catherine de Russie sous les tropiques ! Et ceci revient à répéter ce que nous disions tout à l’heure : le sentiment aussi bien que l’éducation de la luxure implique un pas en avant dans l’évolution de l’humanité. Là, comme dans notre société démocratique mal débarbouillée de ces origines, il faut l’étape.

Mais cette étape, il existe des femmes qui l’ont accomplie, et celles-ci ne sont point dépourvues de séduction ni de connaissances en amour. Elles comptent même généralement beaucoup de connaissances mâles, étant essentiellement aptes à se partager en tranches, comme la plupart de ces savoureux fruits exotiques qui vous fondent dans la bouche ainsi qu’un rafraîchissant baiser. Si vous voulez admirer quelques lots choisis de ces créatures en train de monter tout à la fois dans l’échelle des races et sur celle du petit dieu Cupidon, allez à Saint-Louis, à la sortie de la messe. Vous verrez nombre d’élégantes au teint café au lait et aux cheveux crépus dont le masque reproduit, en les affinant, le nez épaté et les grosses lèvres des marchandes bougnoules accroupies devant leurs calebasses au marché de Guet’n-dar. Ce sont les mulâtresses. Elles arborent des toilettes tapageuses et de grands coquins de chapeaux aux plumes multicolores poignardant l’azur. On leur donne en ville le joli nom de signardes (de señora).

Les Noirs ne les aiment pas, et elles ne les aiment pas davantage, ne leur pardonnant pas d’avoir joué un rôle si important dans leur ascendance. Je ne sais plus quel poète descriptif du XVIIIe siècle nous apprend avec le plus grand sérieux que le mulet rougirait d’entendre nommer son père. Si une mulâtresse pouvait rougir, ce serait précisément dans une occasion semblable. A condition d’éviter soigneusement avec elles ce sujet de conversation, elles se montrent des plus aimables. C’est un petit café toujours chaud dans lequel il est fort appétissant de désaltérer sa soif de caresses. Les mulâtresses ont gardé les beaux grands yeux de négresse, mais elles y mêlent quelque chose de vivant, d’audacieux, de provocant qui dit qu’elles ne sont plus esclaves. Ces yeux flambent et font flamber. Certains de ces produits mixtes poussent le dédain de la race noire et la prétention à l’européanisme jusqu’à être blondes. Mais oui, pour surprenant que cela paraisse, il s’en trouve de blondes comme les blés. Nous savons, d’ailleurs, qu’il existe du blé noir.


Conseils aux voyageurs. — En somme, quand vous irez au pays des Noires, tâchez de tomber sur une blanche, une orange ou une bleue. A leur défaut, nous recommandons le mélange. Chacun sait qu’il n’y a rien de tel pour vous griser.

CHAPITRE III
Du baiser.

Ce chapitre sera bref, pour l’excellente raison que le Noir d’Afrique occidentale ignore totalement cet interprète divin de l’amour : le baiser. Il paraît même fort peu disposé à l’apprendre, car depuis que nous nous sommes mêlés à lui et que nous lui montrons le bon exemple, il n’a pas fait le moindre progrès. Ce barbare ne se sert prosaïquement de sa bouche que pour boire et manger. Sur ce point, je me permets de trouver en défaut la théorie de Darwin. S’il est vrai que la fonction développe l’organe, comment les lèvres des nègres, qui n’embrassent jamais, sont-elles considérablement plus développées que les nôtres, à nous Européens qui embrassons à bouche que veux-tu ?

A la science de répondre.

CHAPITRE IV
De la pudeur.

Observation fondamentale. — Le Noir, à l’instar de l’éléphant, ne cache qu’une chose de son être physique : ses amours.

Le reste lui importe peu. En Guinée, pays où il est d’usage de se vêtir, tous les indigènes se mettent nus comme le crâne de M. Caillaux, dès qu’arrive la tornade, afin de ne pas mouiller leurs vêtements, soigneusement protégés en tas par une large feuille de palmier. Comme impudeurs plus particulièrement caractéristiques ou pittoresques, citons la sobre élégance de tenue des Bobos, qui se limite à une ficelle autour des reins jouant sur le devant un rôle curieux de tuteur, et aussi celle des dames youabous qui arborent un petit bouquet de feuilles vertes côté face et un autre plus grand, naturellement, côté pile. Les Djédjés du Dahomey ont adopté pour tout costume une sorte d’étui protecteur en bois de la plus flagrante incongruité. Moins pudiques encore (ce qui déroute toutes nos idées sur la réserve féminine), leurs épouses, comme les peintres impressionnistes, s’en tiennent à la nature.

D’une manière générale, d’ailleurs, les négresses d’Afrique n’éprouvent aucune honte à montrer dans leur intégralité leurs charmes les plus suggestifs. C’est, là-bas, le fait le plus constant de la vie journalière que la rencontre de naïades de bronze lavant tranquillement sans la moindre gêne, dans le fleuve ou le marigot, des corps à la plastique irréprochable.

Mais la même naïade si parfaitement insoucieuse de sa nudité ne consentira jamais à se laisser connaître, dans le sens biblique du mot, devant témoins, ni même dans le voisinage de gens qui pourraient la voir, l’épier. Les offres d’argent les plus magnifiques ne viendront pas à bout de son scrupule inattendu. On ne tirera pas d’elle davantage une simple promesse, si celle-ci peut frapper quelque oreille proche.

Mieux encore, même dans la plus absolue solitude, cette pseudo-Lucrèce au beurre noir ne prononcera pas le « oui » réjouissant qu’on attend d’elle. Mais rassurez-vous, le « non » dûment accentué est d’excellent augure et annonce une très prochaine reddition. En revanche, n’en déplaise à la sagesse des nations, qui ne dit mot ne consent pas. Ah ! ce n’est pas seulement chez nous que la femme est illogique et déroutante.

Voyageur qui t’en vas au pas dolent de ton cheval ou qui uses tes souliers sur la terre rouge, si tu te sens la chair aiguillonnée par le brûlant soleil des tropiques, fais ton profit de cette observation toujours vérifiée. Si à ta mimique expressive et engageante, à l’exhibition opportune d’une pièce d’argent conforme au tarif local, la belle fille aux seins orgueilleux que tu as croisée a répondu par un décisif geste de refus, réjouis-toi, tu touches à la réalisation de ton souhait impatient. Soudain tu vas voir disparaître celle que tu as provoquée au jeu d’amour. Ne t’inquiète pas. Elle est là, dans quelque case abandonnée où elle s’est glissée avec la rapidité d’une souris, et elle t’attend.

L’homme n’a pas moins besoin de solitude pour célébrer le culte farouchement occulte dont il honore les appas de sa mousso. Il goûte peu les allusions à son intimité conjugale, à ses aventures féminines. Mais il est autre chose que les Noirs des deux sexes cachent avec une extraordinaire vigilance. Osons le dire. C’est la satisfaction des besoins les plus vulgaires mais aussi les plus tyranniques de notre pauvre humanité. A ce propos, je vous dois une histoire dont l’intérêt psychologique fera passer, j’espère, l’apparente gauloiserie.

Par un beau soir, à l’heure du couchant, je rencontrai sur la plage de Grand-Bassam une jeune négresse, de cette race courte et boulotte qu’on appelle là-bas les « Popotes ». Je liai conversation, mais, après m’avoir d’abord accueilli d’un sourire, elle me fit comprendre par gestes qu’elle était pressée et, d’une main autoritaire, elle me montra la direction opposée à celle que nous suivions. Je n’en continuai pas moins mon chemin. Une vieille qui venait derrière nous m’accosta et répéta le geste de la Popote, ce geste qui voulait dire : « Va-t’en de l’autre côté. » Puis ce fut le tour d’une autre promeneuse, de deux, de trois, de dix, la même indication de la patte noire, à chaque fois plus impérative, plus nerveuse, plus brutale, bientôt même chargée d’indignation et de courroux. Ma curiosité commençait à être piquée, surtout en voyant toutes ces sombres passantes se diriger vers un même coin isolé de la plage. « Que vont-elles faire là ? me disais-je. Peut-être offrir quelque sacrifice, célébrer quelque incantation. A coup sûr, les galantes occasions ne manqueront pas. » Quelle déception ! Bientôt, dans l’ombre montante du soir, je distinguai un étrange aréopage : vingt femmes, au moins, accroupies en cercle, et qui, toutes, se levèrent à mon approche, le poing menaçant, le visage bouleversé, la bouche pleine d’insultes et de malédictions.

Hélas ! pauvre coureur d’aventures, j’étais tombé sur l’emplacement choisi par les dames de Grand-Bassam pour apporter le modeste tribut de leurs incommodités à la grande mer purificatrice.

CHAPITRE V
Des marchandes d’amour.

Bien qu’il ne figure pas sur les statistiques officielles, l’amour représente un des commerces les plus florissants de nos colonies d’Afrique occidentale. Ce commerce y est essentiellement d’importation française. Nous nous trouvons en présence d’un cas particulier, d’une loi générale, qui se peut formuler ainsi :

Règle. — La civilisation a pour premier effet de faire payer plus ou moins cher ce qu’on trouvait auparavant pour rien. C’est ainsi que l’amour, en devenant un objet de trafic dans les régions tropicales occupées par l’Européen, descend au rang humiliant de denrée coloniale.

C’est fatal. Partout où s’arrête le casque blanc du colonisateur, la professionnelle apparaît, l’Aspasie noire se révèle, le fameux Nigra sum sed formosa prend la forme d’une carte à payer. Femmes, sexe cupide et âpre aux écus, quand donc cesserons-nous de nous servir en pâture à votre avidité financière ! Ça commence par un caporal, incendié de désir, qui offre dix sous à une petite moricaude pour avoir plus vite raison de sa résistance. Ça continue par le fonctionnaire malencontreusement somptueux, qui gâte les prix en se collant une pièce de cinq francs sous l’arcade sourcilière pour décider la mousso de ses pensées. Dès lors, les tarifs se régularisent. Un prix courant s’établit. Une caste de vendeuses s’organise. Par notre faute, par notre imprudence, par notre vice, la garbo est née. Quelques mois ont suffi pour faire franchir à ces candides sauvagesses les étapes qui séparent la proie innocente de la mérétrice avisée, l’esclave de la commerçante, la marchandise de la marchande. Et c’est là un raccourci de ton évolution, ô femme moderne ! Et c’est ton histoire, ô humanité !

Tout naturellement, notre plus vieille colonie d’Afrique, le Sénégal, a offert à la garbo son premier champ d’éclosion. Celle-ci y trouve un élément fécond de recrutement dans la mulâtresse, la souple et langoureuse mulâtresse au teint de café au lait, création de l’homme et non pas de Dieu, inquiétante, déroutante et frelatée comme tous les mélanges, dangereuse héritière des instincts sournois du Noir et des vices raffinés de l’Européen.

A Saint-Louis, si vous vous sentez trop vivement émoustillé par les ardeurs provocantes du climat, on ne manquera pas de vous dire :

— Prenez une mulâtresse, et de préférence une ancienne élève des sœurs.

Qu’est-ce à dire ? Est-ce que, par hasard, ces saintes filles inculqueraient aux négrillonnes confiées à leurs soins des conseils de perdition ? Bien au contraire, et si vous voulez être édifié sur ce point, vous n’avez qu’à passer devant les fenêtres de la classe où elles dispensent leur humble savoir aux petites mulottes. Par des jalousies soigneusement closes aux rayons du brûlant soleil, une sorte de mélopée arrivera jusqu’à vous, psalmodiée en mesure, rythmiquement scandée par des voix fraîches.

« Pas-sez-vo-tre-che-min. — Je-ne-suis-pas-cel-le-que-vous-croyez. — En-vé-ri-té-je-vous-le-dis-je-ne-man-ge-pas-de-ce-pain-là… »

Que signifient ces paroles d’allure évangélique ? C’est tout simplement la leçon qui permettra à ces demoiselles d’en donner une et de répondre vertement et imperturbablement aux audacieux débauchés qui ne manqueront pas, quelque jour prochain, de leur faire des propositions malhonnêtes sur le pont Faidherbe ou dans les ruelles de Guet’n-dar. Mais ce n’est pas là une défense à arrêter un hussard. Aussi, le soleil s’obstinant à précipiter le flux de votre sang dans vos artères et à tendre vos nerfs comme des cordes de violon, vous emboîtez fébrilement le pas à la première mulâtresse qui passe. Sa taille se cambre à souhait dans l’ample robe de mousseline blanche à petits bouquets de couleur, son déhanchement promet. Et voilà qu’une voix au timbre enfantin se met à dévider :

— Pas-sez-vo-tre-che-min. — Je-ne-suis-pas-cel-le-que-vous-croyez. — En-vé-ri-té-je-vous-le-dis-je-ne-man-ge-pas-de-ce-pain-là.

En même temps, un regard oblique et énigmatique vous frappe au cœur et une bouche lippue découvre, en souriant, deux rangées de dents à l’émail neigeux. Vous demeurez interdit… Réjouissez-vous donc. On accepte vos hommages, heureux homme ! Et c’est une fois de plus l’affirmation éclatante de l’illogisme féminin, de cet angoissant illogisme qui nous vaut de la part des Blanches tant d’affreux doutes et d’éternels tourments, et qui se manifeste chez les Noires avec une si rassurante clarté et cette simplicité ingénue voisine de l’innocence.

Faut-il donc accuser les religieuses du Sénégal d’enseignement pervertisseur ? Non, certes, et nous venons de voir, au contraire, de quelles touchantes précautions elles arment leurs élèves contre les œuvres de Satan. Des précautions, notre amateur de Brunes et demie fera bien d’en prendre lui aussi, notamment celles dont M. Brieux, déjà nommé, s’est fait l’apôtre et le héraut. Mulâtresse ou négresse, les hétaïres de Saint-Louis disposent d’une clientèle nombreuse, variée, souvent même avariée. Si celles qui pratiquent la religion catholique s’enorgueillissent d’un chiffre d’affaires plus imposant que les autres, c’est uniquement parce qu’elles possèdent à peu près la langue française. Et les langues, ça rapproche toujours.

De même que notre élan colonisateur s’est étendu des rives du Sénégal à celles du Niger et du Tchad, la garbo a pris son vol amoureux jusqu’aux coins les plus reculés du Soudan et du Dahomey. Il y a des garbos toucouleurs, bambaras, malinkés, foulahs, ébriés, nagos, appoloniennes, etc. Mais toutes ces garbos se ressemblent par un caractère particulier qui n’est pas sans nous surprendre.

Pascal a dit : « vérité en deçà, erreur au delà ! » Et Montesquieu : « La considération change d’objets avec les climats. » Il est vrai qu’en Espagne un contrebandier jouit de toute l’estime de ses concitoyens, qu’en Corse un bandit se voit honoré de tous les respects et qu’en France, depuis quelque temps, les pickpockets récoltent au théâtre et dans le roman un unanime élan de sympathie. En Afrique occidentale, nous assistons à un phénomène à peu près analogue.

Principe. — Pour la dame noire, le commerce de l’amour est aussi honorable qu’un autre. La profession d’hétaïre n’implique aucune déchéance, mais constitue, au contraire, un métier peu considéré, à vrai dire, mais aussi avouable que celui de blanchisseuse ou de vendeuse au marché.

Que la garbo ne rougisse pas de son état, cela n’est pas pour nous étonner outre mesure. Mais il est étrange de la voir s’enorgueillir de particularités plutôt humiliantes tenant à cet état. A Paris et dans toutes les villes, la police astreint les prêtresses de la Vénus populaire à une visite hebdomadaire et à un poinçonnage sur une carte dénommée brême par l’argot des faubourgs. La brême, c’est la terreur des irrégulières, c’est l’aveu cynique de la dégradation, le certificat du métier honteux. C’est le signe détesté d’une étroite dépendance vis-à-vis des argousins et comme un brutal genou de mouchard pesant sur toutes ces gorges de femmes toujours prêtes à s’offrir. Dans plusieurs de nos villes d’Afrique française, à Kayes notamment, les garbos sont également munies de brêmes. Mais ne croyez pas qu’elles en ressentent la moindre offense. Au contraire, elles s’en font un motif de fierté, un titre incontestable à la confiance de leurs clients et à l’estime épanoui de leurs concitoyens. Il faut les voir, un air d’honnête satisfaction animant leur visage d’encre, tandis qu’elles exhibent des plis de leur boubou le carré de carton vert troué de petits ronds symétriques :

— Tu sais moi y en a pas sale mousso… Moi y en a gagné carte, bon carte pour moussié… Gouverneur y a donné moi. Toi y a mirer.

Et la carte passe sous les regards respectueux, admiratifs presque, des indigènes. Elle circule parmi les mains noires gesticulantes ; elle fait s’arrondir les yeux blancs. Car tous ces braves gens bambaras, peulhs ou sonraïs, sont pleins d’une considération innée pour le cébé, c’est-à-dire pour tout papier officiel, pour tout acte, carte, certificat, brevet qui émane de l’administration. Ils ont l’âme fonctionnaire. Et la garbo est comme eux. Elle s’imagine qu’avec sa carte imprimée, signée, poinçonnée, elle est quelque chose dans le gouvernement des toubabs (blancs). Elle se prend de bonne foi pour une petite fonctionnaire à la Capus. Et, en somme, elle ne se trompe pas tant que cela, si l’on se rappelle ce que nous avons posé comme principe de début ! Pour le Noir, l’amour n’est pas un sentiment, mais une fonction.

Il faut la voir encore, l’impénitente et indiscrète Aspasie d’ébène, quand elle revient de son obligatoire visite hebdomadaire au dispensaire du médecin de l’assistance indigène. A qui veut l’entendre, elle répète avec un gros rire de complet bonheur :

« Docquetor a dit : « Aïssata, y a bon. »

C’est la conscience du devoir accompli.

Mais où Aïssata ne rit plus du tout, c’est quand surgit quelque concurrence déloyale, quand une effrontée, une impertinente non patentée se mêle d’avoir pour les hommes de ces complaisances rétribuées qu’elle considère comme son monopole à elle, la fonctionnaire, à elle que le gouverneur a honorée d’un cébé. Un peu plus, elle se dirait garbo par privilège royal. Pourtant, elle pratique des idées éminemment modernes sur la protection du travail des femmes et elle se défend contre les empiètements d’autrui avec la rigueur farouche d’un syndicat.

Écoutez plutôt les doléances que je recueillis des lèvres vénales de Fatimata, gloire de la galanterie officielle en la bonne ville de Bamako. Comme la belle Mme X… ou Y…, la beauté à réputation dont toute cité provinciale s’enorgueillit, Fatimata n’est plus très jeune. Elle a acquis de l’expérience et un sentiment un peu chatouilleux de ses droits. Je la rencontrai un jour, le visage plus sombre qu’à l’ordinaire (ce qui n’est pas peu dire), les regards fulminant d’éclairs indignés. J’aime à confesser les femmes :

— Hé ! Fatimata, qu’y a-t-il ?

— Y a pas bon, moussié, y a pas bon du tout. Moi y en a trouver gouverneur tout suite.

— Diable !

— Moi plaindre à lui beaucoup. Si même chose continuer, moi y a bientôt plus pouvoir dominiquer (manger).

— Et qu’est-ce qui t’empêchera de manger, Fatimata ?

— C’est les moussos qui ont marié avec toubabs. Mauvais moussos, moussié ! Moi, y a fait garbo. Pourquoi y a fait garbo, moussié ? Parce qu’y a pas mari ni grand frère, ni personne pour donner dominiquer. Moi, pour avoir argent, faut faire garbo. Autrement amoul (pas d’argent). Eux, les femmes qui ont marié avec toubabs, ils ont argent, boubous, eau-Cologne, kolas et tout. Alors pourquoi ils vont faire toc toc à la porte des autres toubabs pendant la sieste ? Pourquoi ils font sigui (se couchent) dans leur case ? Pourquoi ils font même chose garbo ? Après, quand moi viens faire toc toc, tout le monde ils disent : « Fatimata, y a pas bon ! » Alors moi amoul dimanchi (pas de cadeau). Moi y a foutue, moussié ! Moi y a trouver gouverneur !

Ainsi, sous toutes les latitudes, c’est la même histoire. En Afrique aussi bien qu’à Paris, chez les Noires comme chez les Blanches, la professionnelle de l’amour poursuit de sa haine inextinguible la femme mariée en qui elle voit une rivale heureuse, une concurrente odieusement avantagée. A l’ombre des fromagers immenses et des dioubalés aux cheveux fauves, on retrouve cette affirmation chère à nos impures : « Les femmes mariées, c’est pire que les autres ! » Rien de nouveau sous le grand soleil. Quant à Fatimata, elle n’alla pas, comme bien on le pense, demander audience au gouverneur. Elle prit un parti plus raisonnable, en égayant de ses charmes la sieste de quelque célibataire qui avait échappé, espérons-le, aux étreintes des perfides adultères.

Au pays noir, l’heure de la sieste, c’est l’heure du berger, d’un berger qui n’a plus rien à garder, ni préjugés, ni répugnances, ni vêtements. C’est le moment où chez l’Européen la bête prend sa revanche sur l’ange, où le sentiment se tait, lardé et réduit au silence par les aiguillons de la chair, où deux races oublient tout ce qui les sépare pour ne plus voir que ce qui les rapproche. Il est une heure de l’après-midi. Une chaleur étouffante tombe en nappes de plomb sur la terre calcinée. Au dehors, pas un bruit, pas un mouvement, pas une ombre : une étonnante impression de silence et d’immobilité sous une aveuglante lumière. Dans sa case de banco (boue séchée), bien close contre les ardeurs de la fournaise, le colonial, étendu sur son lit Picot, somnole sans rêves.

Soudain, il entend gratter discrètement à sa porte.

— Qui est là ?

Une voix de femme susurre imperceptiblement :

— C’est moi, Dado.

Ah ! c’est Dado, la providence des siestes, Dado qui, chaque après-midi, se glisse entre les cases des blancs, furtive, silencieuse et grave. Mon Dieu, elle tombe bien !

— Entre ! fait sans bouger le colonial.

Lentement, dans la pénombre de la case, elle retire son boubou, son pagne. La voilà nue, statue de bronze à l’attitude nonchalante, ses larges hanches ceintes de plusieurs rangées tintinnabulantes de gros grains de verroterie. Toujours muette, elle s’insinue souplement sous la moustiquaire. Et comme jadis pour les amours des dieux, une buée blanche, aspect de la mousseline dans le demi-jour, dissimule l’accouplement disparate du descendant de Japhet et de la fille de Cham.

D’aucuns ne peuvent s’empêcher de trouver cet accouplement anormal et peu désirable. Il y a des Blancs qui éprouvent un éloignement invincible à l’égard de la négresse. « Ce n’est pas une femme, vous disent-ils, c’est une femelle. » Ceux-là sont, d’ailleurs, assez rares, et on ne les rencontre que parmi les cérébraux et sentimentaux renforcés. La plupart des coloniaux arrivent à s’abstraire suffisamment de leur mentalité d’Européen pour accueillir bénévolement les visites de marchandes d’amour à la face couleur de poix. Chez l’homme moderne, malgré la force de la civilisation, de l’être moral, des préjugés, les instincts demeurent encore plus puissants que les sentiments et les idées. Nous résumerons cette importante observation dans la formule suivante :

Avant d’être homme, on est mâle.

D’ailleurs la pauvre garbo n’y met aucun amour-propre. Elle ne se vexe nullement des refus et se garde bien d’insister. Elle passe chez vous à la façon de l’employé du gaz qui vient voir si votre compteur marche bien, ou de l’homme de chez Dufayel qui demande à toucher. Si vous la renvoyez, elle n’en conserve pas moins le sourire, et viendra le lendemain tâter encore le terrain. Si vous lui faites comprendre que vous êtes las de ses charmes et que vous êtes assoiffé de nouveau, elle partira de son pas de gazelle légère et silencieuse et reviendra quelques minutes après, accompagnée d’une collègue qu’elle vous recommandera chaleureusement.

— Y en a très bon mousso, moussié !

Puis elle ira attendre dans quelque coin ombreux à proximité de votre case que vous ayez mené à bonne fin votre amoureuse entreprise. Car il s’agit de toucher sa part sur les cent sous ou les trois francs dont vous allez récompenser le zèle de la bailleuse de volupté qu’elle vient de vous présenter. Au pays noir, c’est un usage consacré. Ces dames dichotomisent à la façon de nos grands chirurgiens. Seulement, il y a cette différence essentielle que ce n’est pas l’opérateur qui reçoit l’argent, mais bien l’opérée.

Je vois que vous allez me demander : « A quelle race appartiennent plus particulièrement les garbos ? » A toutes, monsieur. Car aucune race ne se peut prévaloir de l’honneur de fournir seule à l’homme ces dispensatrices de plaisir qui font à la fois de leur corps un trottoir roulant et une tirelire (tirelire que nous appellerons, si vous le voulez bien, le tronc des riches). L’hétaïre vient de partout, fleurit partout. Ne l’observons-nous point en Europe et ne pouvons-nous dire en toute sûreté :

Celle qui vend l’amour ne peut se rattacher qu’à un groupe ethnique : l’humanité.

CHAPITRE VI
Des intermédiaires.

Est-ce parce que l’amour est aveugle ? Il est d’expérience courante et d’observation journalière qu’il lui faut un guide qui dirige ses pas maladroits vers l’objet aimé, le mette en rapport avec lui, aplanisse les difficultés de la route, et finalement le fasse toucher au but. En amour comme en affaires, on ne peut que difficilement se passer d’intermédiaire. Dans l’antiquité, cet intermédiaire était représenté par la nourrice traditionnelle chargée du service des postes et télégraphes entre sa jeune maîtresse et ses galants. En Espagne, c’est la duègne. Dans le théâtre de Molière, ce sont les valets et les femmes d’intrigue. Enfin, il existe un intermédiaire plus répandu et plus à la portée de tout le monde, auquel on a donné le nom malsonnant d’entremetteur. Et pourtant, ce nom est encore un euphémisme. Car, lorsqu’il s’agit d’amours vénales, le personnage assez peu considéré dont nous parlons est désigné dans l’opinion populaire par un terme devant lequel ne reculent ni Rabelais ni Mathurin Régnier, mais que je n’infligerai certes pas aux oreilles de mes lectrices. Qu’il me suffise de dire que ce terme, emprunté au vocabulaire de la pisciculture, exprime une profondeur vraiment sous-marine de mépris.

J’ai une réelle peine à constater qu’en pays nègre, c’est à cette classe justement honnie et grossièrement baptisée qu’appartiennent les intermédiaires d’amour. Ici, pas de nourrices, pas de confidents et, d’une manière générale, pas de femmes pour tenir le rôle. D’où cette première observation d’ordre général :

Dans les amours d’Afrique, l’intermédiaire est toujours un homme.

Certainement cela est fâcheux pour la pudeur des belles défaillantes. Mais on comprendra combien vite se calme cette pudeur, si l’on songe que l’intermédiaire en question est généralement pour elles l’ami le plus intime, auquel elles ne cachent rien de leurs équipées, qui les provoque même et en tient un compte des mieux ordonné. Il est, d’ailleurs, d’une discrétion exemplaire qui garantit expressément le succès de son exploitation. Avec son profond instinct de dissimulation, ce Noir comprend qu’en amour plus qu’ailleurs, la langue est la pire et la meilleure des choses.

C’est le plus souvent un boy, votre propre boy.

Ce jeune domestique indigène est associé à toutes les manifestations de la vie coloniale. Il tient tout à la fois du valet de chambre, du blanchisseur, du cuisinier et du page. Il sert aussi, à l’occasion, à distraire les hôtes de passage. Au temps de la conquête du Soudan, une plaisanterie classique quand on traitait à table le camarade nouvellement arrivé de France, consistait à appuyer du doigt sur le nombril proéminent du boy occupé à servir, le torse nu, cependant qu’un compère faisait adroitement résonner sous la table le sonnerie d’un timbre. Il existe une autre mystification traditionnelle, toujours à l’adresse du camarade fraîchement débarqué, et qui se pratique également pendant les repas. L’un des convives lance une phrase remarquable par la forme ou le fond, et le boy souligne alors d’un air entendu : « comme dit M. de Tocqueville » ou « suivant la formule de Maurice Barrès ». Tête du nouveau camarade qui ne devine pas, d’abord, qu’on a seriné ces quelques mots au candide serviteur, sans qu’il en ait compris plus qu’un perroquet. Le boy, pour l’Européen dans la brousse, c’est le nègre-tender, comme aurait dit le brave général Poilloüe de Saint-Mars. Si vous ne savez pas toujours où il est, il sait, lui, où vous êtes et, en quelque endroit que Vous vous teniez, il ne manque jamais de vous retrouver à cette heure du soir où il doit vous apporter képi ou chapeau, pour le troquer contre le casque devenu inutile. C’est là une de ses sacramentelles attributions.

Héritier imprévu de Scapin, ce ténébreux valet de brousse en assume de plus délicates, notamment celle de procurer à son maître et aux amis de son maître des moussos de choix. Généralement, il ne s’en tire pas trop mal, car le bon boy est, par essence, un malin, un débrouillard, un qui connaît manière, comme on dit là-bas. Grand coureur de tamtams, plus don Juan encore que Leporello, il peut se vanter d’immenses relations dans le monde féminin. Toutes les cases indigènes lui sont connues et ouvertes. Partout, il fait figure d’ami, d’autorité, de protecteur. Aussi vous pouvez jeter votre dévolu où bon vous semble.

— Boy, tu connais cette mousso ?

Infailliblement et même s’il n’en a pas la moindre idée, il vous répondra sans broncher.

— Moi y a bien connaître.

Car le Noir connaît tout ce qu’on lui demande. Il ne consentira jamais à rester court devant une question. Et le voilà parti au village, après avoir revêtu celle de ses tenues de sortie qui lui vaut le plus de considération : casque usé provenant de vos largesses, tunique d’officier anglais achetée au marché en un jour d’opulence, vieux pantalon kaki, épave de votre garde-robe. Les souliers et la canne achèvent d’en faire un personnage.

Une heure et demie après, — car il prend son temps, — vous le voyez revenir escorté d’une négresse au dandinement paresseux, fier comme s’il venait de faire une conquête. De honte, il n’en éprouve trace. Car dans le pays le rôle dont il s’acquitte n’est nullement déshonorant, tout comme le métier de garbo. Le boy fait son travail, et voilà tout. C’est tout juste s’il ne demande pas que son maître mentionne ces services si particulièrement spéciaux sur le certificat qu’il lui remettra au moment de rentrer en France. Regardez avec quel air sérieux d’autorité, de composition, il marche à côté de celle que vous allez honorer de vos faveurs. On dirait d’un garde municipal conduisant une prévenue de luxe à l’audience. Mais tout à coup vous poussez un cri de surprise :

— Qu’est-ce que c’est que cette mousso ?

Ce n’est pas du tout ce que vous avez demandé. Le boy essaye de s’expliquer, patauge, finalement laisse passer l’orage sans souffler mot. Il a tout bonnement amené une amie à lui, une associée avec qui il est entendu qu’il partage le dimanchi espéré de votre générosité. Toujours la dichotomie ! Si vous persistez dans votre colère, il ira vous cueillir d’autres fleurs d’ombre, et jusqu’à ce que vous soyez satisfait, il vous les amènera à domicile. Car c’est un des grands avantages de l’amour africain de se porter toujours à domicile.

La galanterie y est à forme ambulante.

En Europe, on court après l’amour ; en Afrique, on l’attend dans son lit.

Le boy réalise ainsi de petits bénéfices d’occasion qu’il ajoute à ses revenus ordinaires. Grâce à eux, il s’offrira les emplettes dont il rêve : un accordéon, un jeu de loto, une trompe de bicyclette. On le verra trôner au restaurant pour Noirs qu’un industriel avisé a eu l’idée de monter et qui ne reste ouvert que les huit premiers jours du mois, parce que le reste du temps la clientèle n’a plus le sou. Il y déjeunera somptueusement pour 3fr,75, avec une serviette, s’il vous plaît. Il criera d’un ton impérieux :

— La suite !

Et il tancera d’importance le boy qui le sert :

— Veux-tu te dépêcher, Moussa, sale nègre !

Ah ! il est bon d’avoir des amies !

A défaut de boy, l’amateur de beauté noire s’adressera au garde de cercle. Celui-ci n’est pas, comme vous pourriez le croire, un chasseur de club élégant, mais bien une sorte de gendarme indigène. A cheval sur la discipline, il est prêt à toutes les consignes. Mais il y met un peu trop de brutalité. Il racole les moussos à la façon d’un sergent recruteur et les ramène tremblantes comme des brebis qu’on pousse à l’abattoir. Et puis, il est plus gêné par les scrupules que le boy. Il lui arrive de se retrancher derrière la dignité de sa fonction. Les épithètes malsonnantes l’inquiètent. Un jour, j’en entendis un déclarer imperturbablement :

— Femme à moi garbo, mais moi pas…

Et il prononça un mot qui nous rappela une espèce connue de groseilles.

Dans les villes, dans certaines villes tout au moins, la police assure un service de ravitaillement et de croisement sélectionné qui est au-dessus de tout éloge. Son personnel pratique méthodiquement la recherche de la femme, mais ce n’est pas à des fins judiciaires. Il tire un heureux parti de cette recherche de la femme, mais c’est en la combinant avec le principe moderne de la commission. Que voulez-vous ? le gouvernement paye mal. Le voyageur qui arrive dans une de ces cités privilégiées et qui veut s’y créer des relations aussi intimes que rapides n’a pas besoin de chercher midi à quatorze heures. Qu’il aille trouver le commissaire de police nègre ou l’un de ses agents et qu’il fasse miroiter aux gros yeux ronds de ce coloured fonctionnaire un modeste backchich de vingt sous. Aussitôt, les gros yeux se ferment lentement, pour vous montrer qu’on a compris. Et une heure après, l’agent vous apparaît sous un jour enchanteur nouveau jusqu’au paradoxe, en vous servant galamment à domicile une Aphrodite qu’on dirait éclose de l’écume de goudron. Le plus beau, c’est que les livraisons sont garanties. Votre Vénus est sans risque. Vive la police, monsieur !

Et quelle plaisante opposition, s’il vous plaît ?

Chez les Blancs, la police persécute Les impures. Chez les Nègres, elle les protège.

Ah ! monsieur le Préfet de police, quelle popularité serait la vôtre si vous empruntiez aux régions tropicales ce bienfaisant système ! Quel concert d’éloges chez les hygiénistes ! Quels remerciements des pères et mères de famille ! Quel enthousiasme dans la population tout entière ! Du coup, vos agents se trouveraient relevés dans l’opinion. On ne leur crierait plus : « Mort aux vaches ! » mais « Bravo toro ! » comme dans les corridas grisées de sympathie passionnée. L’âge d’or remplacerait l’âge du mercure. Et personne n’oserait dire que l’agent ne fait pas le bonheur.

Arrivons à la dernière catégorie d’intermédiaires : les amateurs. On en trouve à foison dans le monde noir, d’abord parce que le client invite à la paresse et ensuite parce que la femme a conservé une nature d’esclave qui la dispose à subir le joug et les exigences du premier venu. Nos gentlemen en casquette des boulevards extérieurs trouveraient là un recrutement merveilleux ! C’est avec tous les regrets d’un cœur voué à l’admiration de l’autre sexe que je trace cet aphorisme :

On a pu supprimer la traite des Noirs. On n’empêchera jamais la traite des Noires.

Ce qu’un nègre murmure dans les rues ensoleillées à l’oreille de l’Européen dépasse en crudité et en cynisme les propositions les plus graveleuses du Napolitain au voyageur. Il met à votre entière disposition sa sœur, sa fille, sa femme, et autre chose aussi que je n’ose vous dire. J’en ai même entendu un offrir « madame toubab ». Une Blanche, rien que ça !

Tombouctou est par excellente le centre où fleurit ce genre d’individus qu’afin de ne pas user de terme incongru, nous dénommerons les hommes de communication. Si nous empruntons cette expression au langage du service en campagne, c’est qu’à Tombouctou, ceux dont nous parlons ont adopté une organisation et une hiérarchie toutes militaires. C’est une reproduction fortuite mais exacte de l’Armée du salut. Le nouveau venu qui flâne sur un des marchés de la perle du Soudan ou aux environs de la mosquée de Djingerey-ber se voit immanquablement accosté par un éphèbe long et grêle qui lui débite cette phrase stupéfiante :

— Moi y a bien connaître mousso, moussié. Moi caporal…

Et il ajoute le mot que nous prenons si fort le soin d’éviter. Un instant après, nouvel éphèbe, nouvelles offres, nouvel étalage de grade :

— Moi sergent…

S’il ne quitte la place, le voyageur verra arriver à leur tour le lieutenant et le capitaine, le plus gros bonnet de la corporation. En raison du grade supérieur et incontesté de celui-ci, c’est à lui que le nouveau venu donnera la préférence. Les jeunes hommes de communication de Tombouctou procèdent tous de la même manière. Ils amènent, le soir, à leur client de rencontre, une femme sonraï généralement et à dessein peu désirable. Le toubab se récrie, déclare qu’il lui faut mieux que ça et renvoie la négresse. Mais l’éphèbe demeure et déclare sans l’ombre d’embarras :

— Tu sais, moussié, moi y a même chose femme.

Les hommes de communication de ce pays donnent à leurs collègues parisiens un admirable exemple non seulement d’organisation hiérarchisée, mais d’étroite solidarité. Durant mon séjour à Tombouctou, le commandant de région fit empoigner et mettre à l’ombre une dizaine de ces stipendiés de l’amour. Le lendemain, deux troupes de leurs collègues se promenaient par la ville, l’allure agressive, la mine indignée. Ils avaient arboré des bonnets blancs sur lesquels on lisait, pour l’une des troupes : Je m’en fous ! et pour l’autre : Ça m’est égal ! Énergiquement appréhendés par les tirailleurs, les « Je m’en fous ! » furent parqués au fort Bonnier, qui avait besoin de sérieux travaux de terrassement. Disciples inconscients des citoyens Pataud et Bousquet, les « Ça m’est égal » réclamèrent leur part dans le sort cruel infligé à leurs camarades. On les envoya piocher la terre du fort Hugueny. Afin d’empêcher les captifs de prendre la poudre d’escampette, le commandant les fit mettre nus comme la Vérité. Mais le cadi vint réclamer au nom des convenances. Car la nudité n’est permise qu’aux bilakoros (enfants non circoncis) et il y a un âge canonique où le noir est tenu par le Coran d’aller vêtu. S’inclinant devant la pudeur mahométane, le commandant accorda une légère bande de toile.

Soyez sûrs que la leçon, pour être bonne, ne découragea pas les adolescents pervers qui ont élevé le proxénétisme à la hauteur d’une institution. Leur aplomb est incommensurable. Les offres les plus abracadabrantes sortent de leurs lèvres noires comme le péché. Je me souviens que l’un d’eux vint carrément et à voix haute nous faire des propositions qu’il jugeait particulièrement alléchantes, un jour que je passais avec un fonctionnaire et sa jeune femme. Rebuté et quelque peu bousculé par nous, le vaurien ne perdit pas espoir de réussir, et se tournant vers notre compagne, il lui demanda, tout un infini de candeur dans ses yeux blancs :

— Et toi, madame, veux-tu un artilleur ?

Un artilleur ? Pourquoi un artilleur plutôt qu’un fantassin ? Mystère et prestige des armes spéciales !

CHAPITRE VII
Des artifices.

Vous connaissez la mésaventure de Jean-Jacques avec la Zulietta. Vous savez comment ce piètre amoureux offensa par omission la courtisane vénitienne. Hélas ! cette abstention forcée fait en tous pays bien des déçues. Sous toutes les latitudes, l’amour peut perdre la parole momentanément ou pour toujours. En Afrique, comme ailleurs, il y a des âges où le rôle de coq expose à des déboires. Même la menace pèse plus lourdement sur le nègre, car au jeu d’amour un Blanc vaut plusieurs Noirs. Mais le nègre accepte difficilement sa déchéance. Il tient à continuer. Et c’est alors qu’il fait appel aux artifices, qu’il demande aux adjuvants de toutes espèces de lui rendre sa voix et le paradis perdus.

J’ai déjà dit à quelle extraordinaire consommation de noix de kola se livrent les indigènes de l’Ouest africain. C’est le stimulant le plus connu, le plus répandu, le plus populaire. Sur cinq Noirs que vous rencontrez, quatre mâchonnent lentement le fruit accélérateur, le regard indolent noyé d’extase paisible. Pas de cadeaux, pas de cérémonies, d’actes importants de la vie sans kola. Pour contracter mariage, kola. Pour offrir dans un palabre, kola. Pour donner en pourboire, kola. C’est un érotisme tranquille et familial présidant à l’existence journalière sous la forme d’une friandise. C’est aussi un sujet inépuisable d’allusions et de plaisanteries.

Sur les marchés, où une foule nonchalante stationne autour de corbeilles pleines de petites choses blanches, rouges, noires, brunes, les visages d’encre des vendeuses accroupies sourient de tout le blanc de leurs yeux et de leurs dents, tandis qu’elles interpellent fort impudiquement l’Européen qui passe.

— Moussié, y en manger bon kola. Madame à toi y en aura content.

Mais voilà qu’un jour d’infortune le kola perd son effet régénérateur. Fort dépité, le Noir s’aperçoit qu’il lui faut une aide plus énergique pour sonner avec assurance la diane de l’amour. Alors, il se rend, la mine basse, chez le souhaha (sorcier), à qui il expose sa réserve involontaire et son désir de se voir rappeler à l’activité. Un sorcier ne se trouve jamais plus à court qu’un médecin. Celui-là ordonnera inévitablement l’emploi souverain du gris-gris. Le gris-gris est une sorte d’amulette contenue dans un minuscule sachet de cuir le plus souvent attaché par un long cordon autour du cou et retombant sur l’abdomen. Chez les marabouts, sorciers et féticheurs, on peut se procurer moyennant finance tout un stock de gris-gris contre la maladie, les coups de fusil, la mort du bétail ou la stérilité des femmes, au choix de l’acheteur. Celui qui nous occupe ici, le gris-gris contre la fuite des capacités amoureuses, se présente généralement sous la forme d’un corps dur : pierre d’une certaine forme, tige de bois ou de fer douée d’un pouvoir surnaturel à la suite de consécrations, de prières, de récitations du Coran. Muni de son précieux talisman, notre consulteur de sorcier s’en va tout ragaillardi, tout pénétré d’espérance. Mahomet n’a-t-il pas promis la résurrection au croyant fidèle ? Et ce qu’il attend de la mansuétude divine, lui, le pauvre déshérité d’amour, n’est qu’une petite résurrection toute partielle.

Maxime à méditer. — C’est toujours des puissances d’en haut que la créature en détresse attend son relèvement.

Merveilleux pouvoir de la foi, suggestion de la croyance au fond des âmes simples, confiance invincible des êtres primitifs dans les forces du surnaturel ! Il arrivera plus d’une fois que, par son seul effet moral, le gris-gris réalisera l’effet miraculeux du « Lazare, lève-toi ! » Plus souvent, hélas ! à l’exemple de celui qui a invoqué son secours, il restera sans résultat. Que faire alors ? Employer les grands moyens, c’est-à-dire sacrifier une poule blanche, tandis que le féticheur prononce des paroles sacramentelles (la bonne poule, n’est-ce pas, fait souvent le bon coq), ou bien déposer une calebasse de maïs et de coton au pied de l’arbre appelé diala et tourner autour en agitant une daba (sorte de boyau) et en jurant de donner le nom de l’arbre au premier enfant dont on sera capable d’être le père, ou encore boire le nasigui des Bambaras obtenu par la macération d’écorce de balansa dans l’eau qui a servi à laver une planchette portant un verset du Coran tracé au pinceau (planche de saut s’il en est). Disons tout de suite que ces grands moyens ne conduisent généralement qu’à une assez piteuse fin.

Le singulier, c’est que ces pratiques s’accomplissent au grand jour, avec la plus indiscrète publicité. On ne trouve chez les Noirs ni nos exigences d’amour-propre, ni nos coquetteries de virilité, ni notre tyrannique souci des convenances. Celui d’entre eux que la nature marâtre réduit ainsi à une cruelle abstinence de chevalier de Malte n’en éprouve point de honte et ne fait aucune façon pour l’avouer. Sa disgrâce lui apparaît comme un de ces maux qui accablent normalement l’humanité, mal qui, pas plus que les autres, ne doit être tenu secret. C’est un disciple de M. Brieux qui s’ignore.

Aussi n’hésite-t-il pas à faire part de la perte douloureuse qu’il vient d’éprouver à ses amis et connaissances, qui l’en plaignent en conscience. L’usage le plus fondé et le plus suivi veut même que lesdits amis et connaissances l’assistent dans l’exécution des prescriptions bizarres qui doivent lui rendre sa verdeur. Ils le font avec le plus grand sérieux et un air d’affliction où l’on reconnaît l’indice certain d’une nature polie. On croirait voir des gens qui suivent un enterrement. De ces considérations, nous pouvons tirer l’aphorisme suivant, qui n’est pas précisément à l’honneur de notre civilisation :

Ce que nous appelons décence n’est le plus souvent qu’un masque inventé par le respect humain et qui s’oppose au bienfaisant exercice de la solidarité humaine.

Les mœurs d’Afrique occidentale fournissent à ma thèse une foule d’arguments. Mais je ne leur veux emprunter qu’un second exemple. Il arrive fréquemment qu’un nouveau marié jouissant de ses prérogatives amoureuses se sent néanmoins inquiet, timide au moment de consommer dans toute sa réalité l’union conjugale. Sait-on jamais avec ces sonkourous (jeunes filles) ! C’est gauche, maladroit, inexpérimenté. Et puis le mari n’a pas en lui-même une indémontable confiance. Tout le monde ne possède pas la puissance d’un bélier de guerre défonçant une clôture. Bien des citoyens de France ou de Navarre déchantent à cette heure critique, restent sur de vaines tentatives et implorent désespérément l’aide de l’avenir pour réparer leur lamentable fiasco. Plus pratique, moins garotté par les préjugés, le nègre réclame tout simplement et tout crânement l’aide de ses parents et amis. Le clan pénètre dans la case nuptiale, uni et docile à la voix de celui qui l’appelle, comme s’il s’agissait de perpétrer quelque vendetta corse. Il s’agit seulement d’un service corsé. Tous ces beaux-frères, cousins et oncles à la mode de Bretagne se ruent sur la victime, c’est-à-dire la jeune mariée. L’un lui empoigne le bras, un autre la jambe, un troisième la bâillonne de sa grosse patte noire. Pendant ce temps, le galant époux accomplit aussi commodément que possible ses devoirs, sans s’inquiéter le moins du monde des impressions de Madame. J’ai dit cependant que le Noir était pudique. Sans doute, mais ici l’importance sacramentelle de la situation et surtout l’esprit de la famille sauvent tout. La famille entière profitera du petit être qu’on attend, du capital humain qu’il présente : il est donc naturel qu’elle prête une main secourable à son engendrement. C’est une coopérative de production. On voit souvent de vieux maris user ainsi de bonnes volontés auxiliaires. Et personne ne se choque dans le pays de cette forme imprévue d’assistance publique.

Enfin, quand tous les moyens ont été épuisés, quand ni le gris-gris, ni la poule blanche, ni le nasigui, n’ont permis à l’espoir de relever la tête, alors notre jeûneur d’amour tourne les yeux vers celui dont il connaît les capacités tout en les redoutant, vers l’homme qui lui inspire une considération mêlée de méfiance, vers le Blanc. Il se dit que « toubab y en a malin », et qu’on trouve chez lui des médicaments pour toutes sortes d’infirmités. Un beau matin, après avoir longtemps hésité, il revêt son boubou des dimanches, coiffe son plus beau bonnet de velours grenat, prend son parapluie, et le voilà parti chez le docquetor, celui qui dispense libéralement aux indigènes le pica (ipéca) et l’eau de réputation (iodure de potassium). C’est ainsi qu’un médecin des troupes coloniales vit arriver un vieux chef des environs de Bamako. Le visage ordinairement jovial de l’homme portait les traces d’une obsédante préoccupation.

— Eh bien, Abdoulaye, quoi de neuf ? demanda le médecin.

— Ma docquetor, moi y en a marié, mois dernier, avec petit mousso.

— Voyez-vous ça ! Vieux passionné ! et ta nouvelle femme est jolie ?

Abdoulaye secoua d’un air consterné sa tête, où les cheveux blancs produisaient l’effet d’une mousse neigeuse sur de la crème au chocolat.

— Oui, ma docquetor, y en a jolie, beaucoup jolie…

Puis, se prenant à pleines mains les pectoraux :

— Petit mousso y en a dur là, yen a dur, dur, dur, mais moi…

La phrase s’acheva dans une confidence scabreuse susurrée à l’oreille. Après quoi, Abdoulaye exposa sa requête avec des phrases embarrassées et filandreuses qui eussent fait souhaiter l’aide d’un démêloir. L’homme de l’art finit par comprendre, mais, comme bien on pense, il refusa net tout aphrodisiaque. En vain, le Géronte noir insista : il dut s’en aller les mains vides. Mais en traversant la place du marché, une idée lumineuse lui vint tout d’un coup. Pourquoi n’irait-il pas aussi bien demander un remède au commerçant toubab ? « Commerçant il y en a presque aussi malin que docquetor. » Justement, une vaste boutique s’ouvre devant lui où l’on débite pêle-mêle des bouteilles de pernod et des paires de bottes, des colliers de verroterie et de la quinine. Abdoulaye s’approche du comptoir et aborde discrètement le patron qui, en casque et manches de chemise, examine des échantillons de caoutchouc. Nouvel exposé pâteux de sa triste situation. Le commerçant l’écoute sans broncher, puis, quand le vieux chef a enfin terminé, il dit simplement :

— J’ai ton affaire.

Au pays noir, un commerçant ne se laisse pas prendre de court plus qu’un sorcier. Il sait toujours découvrir au fond de sa boutique tout ce qu’on lui demande. Sans hésiter, celui-ci saisit sur une de ses étagères un flacon soigneusement empaqueté, étiqueté, ficelé. Quel est ce philtre régénérateur ? Sans doute quelques nouvelles dragées d’Hercule, fruit des veilles d’un pharmacien compatissant aux angoisses des amants à la retraite. Eh bien ! non, ce sont tout simplement des pilules Pink, un rossignol qui attend la poire.

— Pour toi ce ne sera que vingt-cinq francs, déclare imperturbablement l’homme au casque.

Le cœur battant d’espoir, le crédule Abdoulaye allonge ses cinq pièces de cent sous. Mais le plus piquant (ou pinkant) de l’histoire, c’est qu’il revint trois jours après à la boutique, son large visage noir illuminé au point de ressembler à une nuit de 14 juillet.

— Y a bon, moussié, dit-il au tant scrupuleux commerçant, en lui secouant la main et en riant jusqu’aux oreilles. Moi y a content beaucoup. Médicament y a bon, petit mousso y a bon. Lui gagner petit, pour sûr. Moi faire cadeau toi beau mouton.

Et des gens oseront soutenir qu’il n’y a pas que la foi qui sauve[1] !

[1] Cette phrase me dispense de dire que je n’ai pas touché un sou des pilules Pink.

Moralité. — C’est la confiance en la victoire qui donne la victoire. La confiance fait la force principale des vieux maris et des jeunes armées.

CHAPITRE VIII
De la conception de la beauté.

Nous avons vu tout à l’heure un Noir vanter les charmes d’une de ses épouses. A-t-il donc, ce Noir, la notion de la beauté féminine ? Se fait-il de cette beauté une conception juste et précise ? Répondons de suite par l’axiome suivant :

Le nègre, dans son appréciation du physique féminin, n’est guidé par aucune notion d’ordre esthétique. Il n’en juge qu’au point de vue utilitaire.

Ainsi, un Bambara ou un Ébrié qui veut prendre femme ne s’arrêtera pas au dessin des traits ni à l’harmonie des formes. Il verra seulement si l’objet de son choix a les hanches larges, indice d’une maternité qu’il espère gigognesque ; si les bras sont suffisamment solides et musclés pour manier, l’existence durant, le lourd pilon à couscous ; si les reins sont assez souples pour supporter le lourd travail des lougans (terrains de culture). L’âge lui importe peu, du moment où cet âge laisse intact l’espoir des enfants à venir. Souvent même, une veuve ou une divorcée se verra particulièrement appréciée pour avoir donné d’incontestables preuves de fécondité et pour traîner après elle toute une marmaille barbouillée de blanc. (Car si les petits enfants de chez nous sont barbouillés de noir, les petits Noirs, eux, en raison de la couleur de leur nourriture, sont barbouillés de blanc.) Combien de veuves et de divorcées au teint de lis et de rose verraient avec transport s’acclimater en France les traditions matrimoniales des villages africains !

Mais pourtant, me direz-vous, le vieux chef Abdoulaye avait pris une épouse jeune et jolie dont il célébrait la poitrine d’acier. Sans doute, et il n’est point seul à cueillir ainsi des primeurs de choix. Presque tous les Noirs riches en font autant. Et cette cueillette a lieu généralement dans un âge assez avancé, car il est rare que le nègre connaisse l’opulence au cours de ses années de jeunesse. Mon ami Mademba, fama (roi) des États de Sansanding, qui court sur soixante-seize ans, charme ses dernières années en épousant, presque coup sur coup, les plus séduisantes de ses jeunes administrées. Mais Mademba est un civilisé qui a passé presque toute son existence au milieu des fonctionnaires français, chez lequel la mentalité indigène s’est fortement transformée et à qui l’on prête ce propos audacieusement paradoxal :

— Nous autres, Européens… »

Et c’est cela, parbleu ! Ce Noir émule du Vert-Galant est arrivé à considérer la femme du point de vue européen. Il voit en elle le plus délicieux des luxes. La mousso, objet de luxe ! Comment le pauvre bougnoul, qui vit misérablement dans sa case de banco, pourrait-il arriver à une conception aussi radicalement contraire à ses habitudes et à ses traditions ? Et voilà pourquoi la beauté, don superflu qui ne rapporte pas (nous supposons notre mousso honnête, mossieu !), représente si peu de chose aux yeux de son seigneur et maître. Mais qu’il s’enrichisse, qu’il vieillisse. Instruit par l’expérience, servi par l’argent, il appréciera à leur valeur et saura goûter comme il sied les traits menus, les épidermes satinés et les seins aux pointes triomphantes. Il sera plus épris de ses nouvelles épouses oisives qu’il ne l’a jamais été de celles qui travaillaient pour lui jadis.

Ceci revient à dire que, pour sa notion de la beauté féminine, la mentalité nègre varie du jeune au vieux et du pauvre au riche. Cela n’est pas pour nous surprendre et ne nous change guère de ce que nous voyons tous les jours. Un paysan de nos campagnes ne fait-il pas passer la force et la santé de la femme avant la finesse de ses traits et l’élégance de sa démarche ? Et n’est-ce point l’amateur grisonnant, vieilli sous le harnais, qui sait dénicher les plus jolis oiseaux de passage du boulevard ? Il y a longtemps, du reste, que les choses se passent ainsi, et les amours d’un vieux monsieur d’autrefois, nommé le roi David, avec certaine petite Sulamite ont donné naissance à une histoire connue de tous. De ces diverses considérations, nous tirerons hardiment la maxime suivante :

La conception de la beauté féminine vient aux Blancs de leur éducation et de ce que la femme est considérée chez eux comme un objet d’agrément. Chez les Noirs, au contraire, où la femme représente un être de rapport et un instrument de travail, on n’arrivera à la même conception que par la civilisation ou l’expérience. La conscience de la beauté est un présent du progrès.

Existe-t-il néanmoins chez les peuplades d’Afrique quelques règles, quelques canons de beauté ? Bien vagues et presque toujours inspirés par des traditions utilitaires, au rebours de toute notion d’esthétique. On sait avec quelle fâcheuse rapidité s’effondre cette gorge des négresses, jadis si orgueilleuse. Tout naturellement, on pense qu’elles multiplient leurs efforts pour arrêter cette funèbre cascade. Erreur ! l’élégance suprême pour une mère de famille consiste, là-bas, à exhiber des seins qui donnent envie de se baisser pour les ramasser.

Afin d’arriver plus rapidement à ce brillant résultat, elles les humilient comme des coupables, les oppriment comme des captifs, les aplatissent comme des galettes, les écrasent comme des raisins mûrs, en nouant aussi serré que possible leur pagne sur ces infortunés. D’autres femmes se servent de leur ceinture comme d’un tuteur : elles lui font remplir, elles, le service imprévu de rouleau compresseur. Avec ce régime barbare de l’aplatissement à outrance, les provocants jumeaux d’ébène qui savaient si bien se tenir dans le monde semblent avoir perdu jusqu’au souvenir de leur rotondité. Et il y a là un motif de fierté, un étalage de vanité ! Un peu plus, la dame noire dirait comme Cornélie, mère des Gracques, en montrant les navrantes flascités de sa poitrine : « Voilà mes joyaux. » La raison de cette invraisemblable coquetterie ? Toujours la même : l’importance primordiale donnée à la fonction de reproduction. Ces gorges qui s’épandent comme un flot d’encre sont l’évidente preuve qu’on a mis au monde, qu’on a nourri beaucoup d’enfants. Aussi une femme de vingt-cinq ans usera-t-elle de tous les moyens pour exhiber la poitrine piteusement décadente d’une grand’mère. Touchante ambition, sans doute, mais je crois que les apôtres de la repopulation obtiendront difficilement des Françaises cette héroïque affirmation d’orgueil maternel.

Si l’on découvre chez les Noirs, au point de vue des formes féminines, le moindre soupçon d’idéal, il se limite à cette simple donnée qui dérive évidemment de la conception utilitaire dont j’ai parlé : la femme doit de préférence être grasse et fortement membrée. Maigries et anémiées par un climat contre lequel on ne savait pas encore lutter, les premières femmes blanches qui vinrent en Afrique n’obtinrent aucun succès de beauté auprès des indigènes. Cette opinion désavantageuse nous a été conservée par une légende qu’on se raconte en Guinée et que je vais à mon tour vous narrer.

Un jour, — il y a très longtemps de cela, — le grand fétiche Mahou s’ennuyait à périr s’il n’eût été immortel. Il ne savait qu’imaginer pour se distraire. Les sacrifices des hommes lui donnaient la migraine, les prières l’obsédaient comme un bavardage de vieilles femmes. Mais soudain une idée lui vint, idée cocasse et plaisante qui le rasséréna. Il fit assembler toutes les femmes de la terre et il leur cria : « Allez toutes vous tremper dans le marigot voisin. Vous en sortirez blanches comme l’aile du pélican. Je suis las d’avoir sans cesse sous les yeux des créatures plus noires que la nuit. » Car, en ces temps reculés, la race blanche n’existait pas encore, et les Noirs peuplaient seuls la terre. Les femmes firent comme il l’avait ordonné. Elles prirent toutes ensemble leur course vers l’onde claire qui coulait tout proche. Mais les maigres, étant moins lourdes, couraient plus vite. Elles arrivèrent les premières au marigot et s’y plongèrent des pieds à la tête. L’eau était si haute et elles s’y trémoussaient si fort que cela faisait : « Flouc ! flouc ! flouc ! » tant et si bien que le marigot déborda et que le flot se répandit à travers la brousse. Alors on put voir que les femmes maigres étaient devenues plus blanches que l’aile du pélican. A ce moment, les femmes grasses arrivaient tout essoufflées de leur course. Elles voulurent aussi se tremper des pieds à la tête dans le marigot, mais, par l’affluence des femmes maigres et par l’inondation qui s’en était suivie, le niveau de l’eau avait baissé, baissé. C’est tout juste si elle formait une mince nappe au ras de terre. Quand on l’agitait, elle ne faisait plus qu’un tout petit bruit : « Flac ! flac ! flac ! » Les femmes grasses ne purent s’y mouiller que la plante des pieds et la paume des mains. Celles-ci devinrent aussitôt plus claires que le reste de leur peau. Mais les pauvres attardées n’en purent obtenir davantage, et il leur fallut rester plus noires que la nuit. Elles s’en consolèrent, en se disant qu’elles étaient plus grasses que les femmes blanches, que leurs membres étaient plus forts et que les hommes les trouveraient plus belles.

Donc, pour plaire, mieux vaut être grasse. Là se borne à peu près l’idéal de tous les nègres. Pour les charmer plus sûrement, la Vénus africaine appelle-t-elle au moins à son aide les ressources de la coquetterie ? Oui, à l’exemple de la blonde Cythéréenne modernisée, elle dispose savamment ses cheveux, elle orne, peint et façonne son visage et son corps. Mais, sous le soleil tropical, la conception de la coquetterie est aussi rudimentaire que celle de la beauté, quand elle n’est pas d’une abracadabrante saugrenuité. N’est-il pas surprenant de voir les Popotes se taillader le visage, les Foulbés se suspendre au nez une branche de corail, les dames ébriés se tailler leurs quenottes en dents de scie, et les dames bobos s’insérer dans la lèvre inférieure un lourd silex ? Quant aux coiffures, on s’explique assez mal le goût des élégantes de la Côte d’Ivoire pour la mode des têtes rases conservant çà et là des ronds et des carrés, des losanges, des triangles de cheveux évocateurs d’un tracé de jardin à la française. Et les tatouages ! Certaines beautés du Bénin sont littéralement sculptées sur tout le corps de cicatrices saillantes ornementales. Le voilà bien, monsieur Rodin, le moulage sur nature ! Concluons en constatant que l’éternel féminin est incommensurablement varié dans ses manifestations. Certes, il est banal de déclarer que ce qui signifie beauté en Afrique devient laideur chez nous et que chaque race conçoit l’image idéale de la femme à sa manière. Pourtant, on éprouve quelque surprise à se dire qu’Hélène et Cléopâtre, transportées dans toute la grâce de leur parure sur les rivages du Niger, n’y auraient probablement recueilli aucun hommage.

CHAPITRE IX
Des fêtes galantes.

Quoi ! Tircis et Aminte au pays noir ? Dorante et Chloris passés au jus de réglisse et exécutant des pas de gavotte sous les cocotiers ? Mon Dieu, pas tout à fait, mais sous le brûlant soleil africain comme sous la brise embaumée de Paphos, il est des heures douces où hommes et femmes se rassemblent pour célébrer la vie, la joie et l’amour. En raison du mouvement qu’elle s’y donne, c’est même à ces heures-là que s’épand le plus largement dans l’air le parfum de la dame noire.

Parfois — oh ! seulement chez les races supérieures — la fête n’est pas sans ressembler à nos soirées bourgeoises de thé, musique et petits jeux innocents. Il y a des moments où la tente en peau de chèvre d’un Targui plantée en plein désert rappelle à s’y méprendre le salon d’un M. Choufleury resté chez lui. Mais la composition des groupes d’invités est infiniment plus pittoresque. Ils sont formés de guerriers de grande allure, au visage couvert de ce voile noir qu’on appelle litham, de femmes au teint d’ambre et d’or sous l’édifice de petites tresses raides et luisantes, de jeunes filles aux longs yeux rieurs, au buste gracile hardiment dénudé. Au milieu de l’assistance attentive se tient la joueuse d’amz’ad, sorte de violon à une seule corde, ou bien encore la personne chargée de deviner une énigme.

Car on joue aux énigmes, aux charades, qui sait ? peut-être à « Trois petits pâtés, ma chemise brûle » et à « Je vous passe mon corbillon, qu’y met-on ? » Un des passe-temps les plus goûtés est l’improvisation obligatoire. Celui qu’on met sur la sellette doit immédiatement composer et réciter des vers galants. Je sais bien peu de nos soireux parisiens qui vaudraient un Targui à cet exercice. Une calebasse de lait circule, remplaçant notre thé anodin, notre bénin tilleul, notre médicinale camomille. Seulement, la société est autrement bien choisie que chez nous, car, d’après une opinion des mieux fondée, ces Touareg sont tous d’authentiques descendants des Croisés. Et l’on sait combien il est devenu rare et difficile, même pour les maîtresses de maison les plus aristocratiques, de recevoir chez soi des gens dont les aïeux ont été aux Croisades !

Cette paradoxale réunion mondaine dans le désert s’appelle l’ahal. Mais ce qui en fait le plus grand charme, c’est qu’il est permis d’y flirter, ou plutôt d’y fleureter, car notre joli mot des cours d’amour convient mieux à ces salons nomades que ce vocable britannique sec comme un coup de raquette. Entre le Noir brutal et le Maure jaloux, le Targui représente une nuance curieuse de sentiment et de galanterie. Il est admis chez lui de s’empresser auprès d’une femme, même mariée, de s’instituer son chevalier servant, d’attendre d’elle quelque menu suffrage (le suffrage restreint). Naturellement, on ne s’en tient pas toujours là, et parfois comme dans la suggestive toile qui fit pâmer tant de sensitives à l’un des derniers salons, cela finit par un vertige échevelé. Aucune contrainte n’opprime les charmes féminins. Quoique musulmanes, les dames touareg vont le visage et souvent même le torse découverts. Par un étrange revirement des rôles, ce sont les hommes qui sont rigoureusement voilés. Le litham, qu’ils n’enlèvent jamais, ne laisse voir que leurs ardentes prunelles d’aigle. Quelle cocasse interversion de l’ordre des facteurs dans le célèbre vers de Coppée :

Oh ! les premiers baisers à travers la voilette.

La légende raconte que ces rudes guerriers cachent ainsi leur figure depuis un lointain jour d’opprobre où ils avaient fui devant leurs ennemis. Une femme qui les rencontra arracha le voile qu’elles portaient alors toutes et le lança en signe de mépris à la face de l’un des fuyards. Depuis ce temps, tous les Touareg prennent le voile comme de pieuses carmélites. Tout naturellement, leurs femmes en profitent souvent pour porter la culotte.

Natures fières et décidées, elles ne rappellent en rien l’âme esclave de la Noire. Elles exercent une véritable autorité dans la famille, et parfois même dans les conseils de la tribu. Ah ! ce n’est pas elles qui se laisseraient couper la parole ou tout autre chose.

Les fêtes galantes des Noirs n’offrent pas le cachet imprévu de distinction qu’on trouve dans l’ahal des fils du Sahara. Elles se résument en une bruyante manifestation chorégraphique à laquelle tout le village prend part et qui ne varie guère des rives du Sénégal à celles du Barh-el-Ghazal. C’est le tamtam, l’immuable et bien-aimé tamtam, père des bonds formidables, des contorsions ahurissantes, des grimaces hilarantes, des entrechats frénétiques. Pour Moussa et Fatou, pour Capo et Alouba, il cumule nos joies européennes du bal, du théâtre, du concert, du cercle, du café, du pâtissier et de la musique militaire sur la place. Ajoutez à cela que souvent il constitue en même temps une cérémonie religieuse ou la solennelle mise en scène d’une tradition.

Le tamtam, c’est la synthèse de la vie nègre.

On peut dire qu’une société se traduit au naturel par sa danse favorite. Un menuet évoque à merveille la pompe cérémonieuse et l’étiquette raffinée du XVIIIe siècle. La valse nous révèle l’âme allemande sentimentale et rêveuse. Dans le charleston, l’Amérique se retrouve frappante avec son allure affairée, hâtive, tourbillonnante. Et devant les déhanchements canailles de la « java », qui ne devinerait les mœurs si spéciales des costauds et des gigolettes de Ménilmuche ? Le tamtam n’est pas un miroir moins fidèle du peuple noir. Allons en voir un, voulez-vous ?

Il est cinq heures du soir, dans un village du bord du Niger. Sur la terre rouge, les ombres commencent à s’allonger. L’accablante chaleur tombe un peu. Sur un emplacement découvert, des griots appellent les danseurs à l’assemblée avec les longs tambours, les timbales faites d’une grande calebasse, les flageolets piaillards, parfois aussi les trompes au meuglement sourd. De toutes les cases sortent les longs gaillards au dandinement lent et majestueux flottant dans de luxueux boubous immaculés, les femmes tout enorgueillies des plus belles pièces de leur garde-robe et de l’intégralité de leurs bijoux, et toute la bande des marmots au ventre en pointe tendu comme un tambour, des petits court-tout-nu qui grouillent, courent, gambadent, fourmillent comme un troupeau indiscipliné de ouistitis. Un air d’universel contentement épanouit les ténébreux visages. Les yeux blancs ont perdu leur ordinaire voile d’apathie pour pétiller d’aise et d’impatience. On se rencontre, on se congratule, on échange à perte de vue des phrases de bienvenue qui veulent dire : « Comment va ton père ? Comment va ta mère ? Comment va ton grand frère ? Comment va ta petite sœur ? Comment va ton oncle ? »

Puis, lentement, — tout est lent là-bas ! — le cercle se forme. Presque toujours, il y a un président de tamtam qui ne peut se tenir de palabrer. D’un air bon enfant, il prononce quelques paroles d’ouverture. Suit un moment d’hésitation. Qui est-ce qui va commencer la danse ? Enfin, un audacieux se risque. Tandis que les tambours font rage et que le flageolet déchire l’air de ses cris aigus, il exécute en bonds rythmés, en gambades gigantesques, le tour de l’assistance. Il s’élance ensuite au milieu du cercle, ploie ses longues jambes et ramasse sa haute taille jusqu’à donner l’apparence d’un nain, puis, comme poussé par un ressort, d’un seul coup, il se détend, saute sur place plusieurs fois, se contorsionne, se disloque, grimace, chavire son visage avec des gestes et des grimaces de singe.

Une femme lui succède, et la folle détente de ses jambes nerveuses produit une tumultueuse envolée d’étoffes blanches à rendre jalouse la Loïe Fuller. On applaudit, on bat des mains en mesure. Un chœur barbare accompagne la danse. Au milieu, la danseuse s’enlève et tourbillonne avec la souple légèreté d’une antilope. Il y a, dalleurs, dans ses pas et ses attitudes, quelque chose de brusque, de sauvage, d’animal même, qui prouve que la légèreté n’est pas la grâce. Une mère de famille la rejoint à l’intérieur du cercle, la figure fendue par le rire, son nourrisson lié au dos, suivant l’usage immémorial. Sans se laisser troubler par les entrechats maternels et l’assourdissant tapage, le bébé noir continue à dormir comme si on lui lisait la prose de Mme Delarue-Mardrus. Et voilà comment, à l’occasion, le tamtam peut se transformer en berceuse.

D’autres amateurs s’élancent, gambillent, se trémoussent, virevoltent, se font vis-à-vis en poussant des cris de sirène de navire. Il y a des riches, des pauvres, des jeunes, des vieux, des enfants, des grand’mères, des chiens, des poules. Car le tamtam est un plaisir de toutes les conditions, de tous les âges, de toutes les espèces. Le tamtam, c’est le bastringue pour tous, le gigotage intégral. Souvent, un appel s’élève dans l’assemblée : « Baba ! Baba ! » Baba est un danseur fameux, un farceur qui fait rire tout le monde avec ses mines impayables. Il s’exécute et on se tord. Dans cet assaut de légèreté et de drôlerie, les personnes d’âge mûr brillent tout spécialement et jouissent en général d’une autorité considérable. D’où cette opposition que nous croyons devoir mettre en lumière :

En Europe, les bals font le succès des jeunes. En Afrique, ils sont le triomphe des vieux.

Cela se remarque surtout dans les colonies du sud, au Dahomey et à la Côte d’Ivoire. Là, les pas du tamtam sont difficiles et exécutés suivant un rite traditionnel des plus vigoureux. On ne bondit pas à jambes folles, on ne se lance pas dans un tourbillon éperdu comme au Soudan et en Guinée. La danse en faveur est une sorte de marche rythmique, les genoux joints, les pieds ne quittant pas le sol et avançant par lentes secousses, les bras et les doigts contournés en lents mouvements que règle la mesure. Digne et fortement gourmée dans son rôle de monitrice, une douairière dont la pauvre chair nue évoque le radis noir desséché donne l’exemple des vrais principes et perpétue les gestes classiques. A voir ses genoux soudés l’un à l’autre, ses pieds étiques rivés au sol, on modifie à part soi un vers célèbre, en se disant :

Même quand elle danse, on dirait qu’elle marche.

Mais on ne fait pas que danser au tamtam. On y grignote des kolas, on y suce d’inquiétantes pâtisseries, on s’y régale de nauséabondes préparations culinaires, dont l’une surtout, le noir et abominable soumbala, donnerait des crises de dégoût à un égoutier. Le tout est arrosé de dolo (bière indigène), de sirop, de limonade, et, dans le sud, d’affreux gin de traite. Les bavardages et les potins vont leur train. C’est là que les tombeurs de femmes font leurs conquêtes, que les rendez-vous se donnent, que les boys complotent contre les patrons, que les dames sans conduite s’entendent avec les intermédiaires. Il y a des sociétés de tamtam qui donnent des réunions à date régulière, comme il existe à Paris des groupes mondains sous l’invocation de Terpsichore. Les différents tamtams d’une même ville possèdent chacun leur clientèle spéciale. Il y a celui des gens chics et celui des purotins. Une dame noire mariée à un Européen vous déclare avec une impertinente fierté :

— Tu sais, moussié, moi y a faire seulement tamtam avec autres femmes de toubabs. Tamtam y a pas bon avec sales nègres.

Il existe aussi de petits tamtams de jeunes filles, des « sauteries » comme on dirait chez nous. Et le mot est infiniment plus juste en Afrique, si l’on songe à quelle fantastique hauteur atteignent les jarrets des danseuses. Par les belles nuits de lune à l’azur lumineux et calme, le voyageur qui, dans son chaland rustique, descend lentement le cours du Niger entend souvent au loin un bruit de tambourins et de voix chantantes. Peu à peu, les sons se rapprochent. Ils viennent d’un village de pêcheurs bosos, au bord du grand fleuve. Un rassemblement nombreux se perçoit dans l’ombre auprès de la berge. Il entoure et accompagne de ses chants et de ses battements de mains le tamtam des filles du village. Danses de négresses dans la nuit ! Toutes, elles ont arboré la tenue de soirée. En quoi elle consiste ? Frémissez, mères, grand’mères, chaperons et gouvernantes : elle est tout uniquement constituée par une mince bande de toile qu’on nomme limpé. Non, mais voyez-vous la fifille à sa mémère faisant ainsi son entrée dans le monde ! Quelle horreur, monsieur !

Horreur, peut-être, madame, mais horreur sagement économique et qui vous éviterait, j’en suis sûr, bien des scènes, des pleurs et des grincements de dents chez la couturière. J’admire profondément ces demoiselles bosos d’avoir si simplement résolu le difficile problème de la toilette de bal pour les débutantes. Sans compter, comme on dit, que le noir est toujours habillé. Ah ! les parents de ces vierges sages sont d’heureux parents. Et si tranquilles ! J’admire encore ces lestes nymphes du Niger pour l’entrain et le feu de leur danse. Peste ! quels bonds, quels tournoiements, quelles magnifiques cambrures de gorges idéales vers le ciel tout sablé d’or par les étoiles, quels tortillements prometteurs de croupes opulentes ! Chacune exécute à son tour un pas vertigineux qui se termine par une petite comédie d’épuisement : la danseuse se laisse tomber tout de son haut, comme au théâtre, dans les bras de ses compagnes. Savoir tomber avec grâce, quel art utile pour une femme ! On n’insultera jamais une femme qui tombe avec grâce. Méditez cela, mes sœurs de France. Ah ! ces petites noires, que de nuits blanches on passerait à leur demander des leçons.

Il est vrai que parfois elles vont un peu loin, mais leurs intentions demeurent toujours pures. On trouve parmi les féticheuses du Dahomey de jeunes vestales, foncées et ardentes comme du bitume en ébullition, qui entretiennent, à défaut de feu sacré, une agréable excitation chez les témoins de leurs ébats chorégraphiques. Mais on aurait tort d’incriminer leur moralité, car il s’agit ici de cérémonies purement religieuses, n’ayant d’autre but que d’exalter cette fonction de reproduction qui, pour les Noirs comme pour feu M. Piot, revêt un caractère sacré et domine toutes choses. Les mignonnes féticheuses de Porto-Novo et d’Abomey sont tenues de célébrer un culte scabreux renouvelé de plusieurs peuples de l’antiquité et dont l’emblème parlant est l’image démesurément grossie de ce que les bonnes dames de province désignent de cet euphémisme pudibond : « le loup ». Ces suaves prêtresses ont toutes vu le loup, et un loup énorme encore, et elles résolvent cet abracadabrant problème de garder quand même intacte leur virginité. Il est vrai que ledit loup demeure immobile et imposant sur un autel ; c’est bien moins dangereux qu’à l’hôtel.

Dans les tamtams rituels, les féticheuses se livrent à une danse couplée qui n’est pas sans rappeler la mattchiche et le tango et qui leur a laborieusement été inculquée dans le temple. Malgré son goût du positivisme, je crois que notre Université ne pourrait l’introduire dans le programme des lycées de jeunes filles sans avoir à redouter pour les élèves un surmenage spécial.

J’ai vu à Ouidah un de ces croustillants tamtams. Ouidah tire sa principale célébrité de son temple des serpents, mais c’est tout juste si le féticheur préposé à leur service put me montrer un seul de ces reptiles, en m’insinuant que les autres étaient à se promener en ville et qu’ils ne rentraient que pour dîner. Ne croyez pas un mot de cette explication. Personne n’a jamais vu ces serpents Benoîton, et si je ne craignais de passer pour un vil imitateur du grand poète de nos poulaillers nationaux, l’immense Rostand, je dirais que ce sont des serpents à sornettes. Un vieux Noir obèse avait été témoin de ma déconvenue, un notable, à en juger par son panama, son complet à l’européenne, sa chaîne, ses breloques et souliers vernis. C’est, en effet, l’un des plus gros personnages d’Ouidah. Il s’appelle Tovalo Quenum, et il a gagné énormément d’argent lors de la conquête française, à fournir de porteurs et de vivres le corps expéditionnaire du général Dodds. Cet Ouvrard nègre s’approcha de moi et me dit tout cru :

— Moussié, les serpents, c’est tout des blagues. Mais si tu veux venir avec moi, moi te ferai voir joli tamtam cochon.

Il éclata d’un gros rire qui ouvrit toute grande, noire et dévastée, une bouche où une seule canine demeurait, comme en manière de protestation. L’offre était aimable, et puis il faut toujours s’instruire en voyage. Je suivis Tovalo Quenum, très amusé de trouver dans ce cerveau d’homme d’affaires dahoméen les fantaisies graveleuses d’un traitant d’ancien régime. Il envoya quérir Agbahounzo, nom qui veut dire « véranda en fleurs » et qui désigne un des gros bonnets du sacerdoce à Ouidah. Mis au courant par Tovalo Quenum, le vénérable Agbahounzo fit un signe d’assentiment, puis tous deux éclatèrent d’un rire énorme qui me rappela celui des augures.

Bientôt, les petites féticheuses arrivèrent, deux à deux et silencieuses comme des pensionnaires. Elles avaient arboré la grande tenue du tamtam : bandeau d’argent autour de leurs cheveux crépus coupés court, portant en son milieu une plume crânement piquée vers le ciel ; amples guirlandes de colliers en verroterie, en perles blanches, en coquillages, brinqueballant sur les seins d’ébène relevés et fiers comme le front d’un conquérant ; pagne bariolé de rayures aux couleurs vives, drapant sur des hanches au svelte dessin d’amphore ; cascades de bracelets de métal tintinnabulant aux bras et aux jambes. Agbahounzo fit un signe, et la danse commença. Quelle danse !

Au son de deux tambourins sur lesquels des féticheuses s’escrimaient à tour de bras, les Éliacines couleur de poix se prirent deux à deux et commencèrent à se balancer, en faisant chacune à son vis-à-vis des yeux énamourés de chatte au printemps. Puis, d’un mouvement onduleux et lent, elles tournèrent en cadence, en se caressant longuement leur torse gracile et ferme avec une symbolique réciprocité. Elles exagérèrent même un peu ce sport, et il était visible à cette pantomime que l’une des deux figurait un homme tandis que l’autre conservait le rôle de son sexe. C’était une savante démonstration de cet art des préparations dont j’ai déjà déploré l’absence en pays noir et dont je venais, ce jour-là, de découvrir enfin, par la grâce de Tovalo Quenum, un nécessaire conservatoire.

Quand fut close cette phase amoureuse qu’on me permettra d’appeler les préliminaires de l’ouverture, chaque couple fit semblant de s’enlacer avec tendresse. Les regards se fondirent languissamment ; les bouches s’unirent ; les bustes se collèrent l’un à l’autre, et ces inquiétantes ingénues reproduisirent à merveille tous les degrés d’un processus aussi vieux que le monde pour finir par le parfait simulacre d’une fusion dont elles ne se confusionnèrent nullement. C’était l’ange de Victor Hugo rendu avec le réalisme de Chamfort… Et après, quels airs de lassitude, quels regards noyés, quels soupirs ! Oh ! les stupéfiantes petites comédiennes !

Un qui était content, c’était Tovalo Quenum. Riait-il, mon Dieu ! Je vois encore le four noir de sa bouche arrondie en passeboule avec, au milieu, sa dent unique, semblable à une pierre solitaire au milieu d’un édifice détruit. Je le remerciai du divertissement pimenté qu’il avait fait venir pour moi avec la polissonne courtoisie d’un fermier général. Puis, la psychologie réclamant ses droits, j’allai méditer à l’ombre d’un fromager séculaire sur ce que je venais de voir.

Le spectacle avait-il été obscène, comme d’aucuns le pourraient penser ? Non, certes, car ce qui fait l’obscénité, c’est le désir, ou tout au moins la conscience d’être obscène. Or, rien de pareil dans la danse si énergiquement expressive des petites féticheuses. Elles n’y mettaient aucune intention de luxure. Elles accomplissaient un rite, elles célébraient un office de leur culte, et voilà tout. Et ce culte était celui de la génération des êtres, de la vie qui se transmet d’âge en âge et qui donne au monde sa durée, son avenir, son évolution vers des fins meilleures. Il se dansa, à coup sûr, des ballets du genre de ceux d’Ouidah à ces mystères d’Éleusis qui incarnaient l’âme de la Grèce antique. Prêtresses d’une religion de fécondité, les petites dahoméennes naïves ne voient assurément aucune inconvenance à mimer dans tous ses détails l’aimable dialogue créateur. N’est-ce pas notre pudibonderie qui a tort de se scandaliser devant leurs libres jeux ? Question de milieu, à tous points de vue. Mais il me semble que les esprits perspicaces doivent se ranger en chœur à l’aphorisme suivant :

De même que le nu est chaste, le geste de l’amour n’est pas obscène en soi-même. Ce sont la civilisation et nos vices de civilisés qui l’ont rendu tel, en en faisant une chose défendue et honteuse.

Je sais bien que tout le monde n’est pas de mon avis, et ce fut notamment le cas des pères missionnaires qui évangélisèrent la côte du Dahomey au XVIIIe siècle. Témoins effarés des représentations gratuites données par les féticheuses, les bons religieux se dirent : « Il faut chasser loin de ces pauvres gens ces inspirations monstrueuses de l’esprit de fornication. Apprenons-leur à la place quelque gracieux ballet d’Europe. » Et ces maîtres à danser inattendus introduisirent chez les Nagots le tamtam brésilien.

Ce tamtam brésilien que j’ai vu danser, une nuit, à Porto-Novo, est la chose la plus étrange, la plus cocasse, la plus saugrenue du monde. C’est une fête galante, pour le coup, une véritable fête galante d’invention portugaise, avec ses travestissements rococo, ses romances sentimentales, ses entrées de masques et de grotesques. Il n’y manque que Léandre et Colombine, et ils sont remplacés par des nègres et des négresses. L’ahurissant spectacle de voir des anciens sujets de feu Béhanzin grimacer dans les costumes fidèlement copiés sur ceux du carnaval de Venise en son époque glorieuse, de suivre les péripéties d’une corrida mimée par des toréadors du plus beau noir, de regarder défiler et d’entendre roucouler sur le mode suraigu de jeunes personnes aux traits plus difficiles à pénétrer sous leur béret Watteau que la nuit dans laquelle ils se fondent, malgré les lanternes de papier peint qu’elles brandissent en furioso au bout de longues perches ! Quel contraste bouffon de ces rôles précieux à ces gestes brutaux de sauvagesses, de ces copieuses hanches au tangage énergique, à ces robes à ramages évocatrices d’un Lancret qui doivent si fort s’étonner de les contenir ! Ah ! ces marquises dont les mouches tiennent toute la figure ! Dans la nuit chaude, on dirait que l’obscur feuillage des palmiers et des fromagers prend de confuses silhouettes de bosquets taillés à la française.

Et je me demande, médusé, si un flot d’encre ne s’est pas répandu sur une gravure de l’Embarquement pour Cythère, si quelque malin génie n’as pas passé au caviar les rimes poudrées de Verlaine, ou si, dans une catastrophe imprévue de ma bibliothèque, les pages de mon Robinson Crusoë ne se sont pas mêlées à celles de Manon Lescaut.

CHAPITRE X
De la jalousie.
Côté des Blancs.

On dit souvent d’une jalousie poussée à l’extrême qu’elle est une jalousie noire. Encore une locution à changer ! Le Noir ignore en effet complètement la jalousie au sens où nous l’entendons, c’est-à-dire le tourment causé par la crainte ou la certitude d’être trahi par l’être aimé. Je vois d’ici se froncer les sourcils de nombreux lecteurs. « Pas jaloux, les nègres ! me crieraient ces gens de bonne foi si je pouvais les entendre, mais les hommes très bruns le sont toujours. Vous oubliez cent histoires probantes. Et Othello ? Que faites-vous d’Othello ? » Pardon, monsieur, Othello était un Maure, un de ces hommes très bruns auxquels vous voulez, de si choquante façon, assimiler les nègres. Quant aux histoires qui me démentent, elles viennent d’observateurs superficiels, qui ont attribué à la jalousie des faits provoqués par de tout autres sentiments.

Peut-être aussi va-t-on m’opposer cette ardeur brûlante du climat tropical qui décuple tous les sentiments violents. Ici, je m’inclinerai et je répondrai :

Si le climat d’Afrique est sans influence sur la jalousie des Noirs, il porte au paroxysme celle des Blancs.

Et conformément aux bonnes règles de préséance des races, avant d’étudier le cas des nègres, j’inclinerai ma loupe de psychologue sur l’âme de nos coloniaux.

Est-ce la rareté des femmes blanches qui les rend plus précieuses à qui a la chance d’en avoir une à soi ? Est-ce la convoitise générale provoquée par elles qui incite maris et amants à une surveillance plus étroite ? Toujours est-il que la peur de l’être pousse au cœur des Blancs en pays noir avec la rapidité des herbes dans la brousse. Tel que vous avez connu à Paris mari confiant et plein de libéralisme indulgent vous apparaît sur les bords du Niger ou du Tinkisso sous les espèces rébarbatives d’un Bartholo. On cite un fonctionnaire qui fait aimablement visiter aux gens de passage sa maison, son jardin, son potager, sa basse-cour, mais oublie régulièrement de leur présenter sa femme. Un autre fait garnir d’impénétrables volets toujours en place la véranda de la petite maison où il a logé sa maîtresse amenée de France. Un troisième dissimule chez lui, durant son séjour, une femme qui ne sort jamais et que personne ne connaît. C’est à se demander s’il n’y aura pas bientôt des désenchantées d’Occident, mais comme Pierre Loti n’est plus, il ne pourra se faire leur champion.

Ajoutez que nulle part la scène de jalousie ne fleurit avec autant d’éclat qu’en Afrique occidentale. Les échos s’en répandent rapidement à travers le poste ou la ville, car les murs coloniaux ont encore plus d’oreilles que les autres. Ça distrait la société du lieu. Et, mon Dieu, ça distrait aussi ceux qui se font la scène. C’est si difficile, là-bas, pour un ménage, de se trouver des occupations !

D’où vient, sur la terre du péril noir, cette frayeur inattendue du péril jaune ? Du soleil, d’un peu d’ennui, et surtout de la lassitude, de l’obsession même d’une vie à deux qui n’est pas interrompue et tempérée comme en Europe par les sorties, l’existence du dehors, les obligations mondaines et professionnelles. Il faut joindre à cela les exigences d’un individualisme outrancier. Sous les tropiques, le moi amoureux s’hypertrophie aussi facilement que le moi administratif ou militaire. S’imprégnant inconsciemment de la mentalité ambiante, ne rencontrant pas d’obstacles à l’affirmation de son omnipotence, libéré des contrepoids de la vie française, le mari ou l’amant colonial tranche à son aise du seigneur et maître. Ah ! le féminisme a peu de chances de réussir sous le soleil africain. Les femmes, d’ailleurs, ne font rien pour ça, car elles y ont élevé l’art d’embêter les maris à la hauteur de nos meilleures institutions rénovatrices.

Mais le plus étrange c’est que cette jalousie féroce à l’égard de la Blanche se manifeste dans les amours les plus faciles, les plus vulgaires, les plus vénales. Le colonial refuse de se montrer partageux, même en face de celle qui est le partage même : la vaillante dispensatrice de caresses salariées qui a traversé l’Océan pour se créer dans quelque coin à peu près habitable un petit syndicat d’adorateurs « tous bien gentils ». Une bonne entente serait la sagesse en même temps que l’économie. Mais non, à une époque où rien se fait que par l’association, notre amoureux au casque immaculé entend demeurer seul !

Supposez, par exemple, que Mme Camélia, de Bordeaux, vienne de débarquer à Dakar et se soit installée modestement dans une chambre aux murs crépis de blanc, du haut en bas, tout juste égayés par un vide-poche-chromo offert par les Galeries Sénégalaises et par le dernier portrait de son amant, écarteur aux courses landaises du Bouscat. A l’heure propice de la sieste, notre bouillant colonial vient furtivement faire à la nouvelle venue une première visite, visite de corps, au sens exact du mot.

Très satisfait de la conversation de Mme Camélia et des attentions qu’elle a eues pour lui, il revient le lendemain, mais montre un furieux dépit en apprenant qu’il y a déjà quelqu’un de son sexe en train de faire la causette à son tour. Le troisième jour, en recevant le même accueil négatif, il se fâche tout rouge, entre de force et interpelle violemment le causeur. Celui-ci prend d’autant plus mal la chose qu’il est en tenue pour causer avec les dames, mais non avec les hommes. Le quatrième jour, nouvelle rencontre, mais cette fois notre entêté colonial va jusqu’à mettre le gêneur à la porte. Puis, par une conséquence toute naturelle, il offre à la complaisante Bordelaise son cœur, sa bourse et sa protection. A elle ses appointements, ses bénéfices, ses économies !

Donnez-lui seulement six mois, et il sera sérieusement question de mariage. Et voilà comment il se fait que Mme X…, femme d’un distingué fonctionnaire, lance de temps en temps le « Penses-tu, bébé ! » si usité dans certains salons moins distingués et qu’au dire d’une servante renvoyée, Mme Y…, épouse incontestée d’un négociant, porte, tatouée en exergue autour de son ventre satiné, cette inscription évocatrice de notre plus galante troupe d’Algérie : Au rendez-vous des Joyeux.

Oh ! l’insolente et indémontable prétention des coloniaux à aimer seuls des femmes que leur destinée a invinciblement vouées à la pluralité, à l’universalité des amants ! Au cours d’une traversée, j’entendis, un soir, dialoguer sur le pont du paquebot un administrateur du Soudan déjà mûr et un tout jeune adjoint des affaires indigènes nommé de la veille et qui se rendait, pour la première fois, en Afrique occidentale.

— Surtout, disait paternellement l’ancien, si vous êtes désigné pour quelque ville de la côte où il y a des Blanches qui font la noce, gardez-vous bien de prendre celles qui vont déjà avec vos camarades. Vous auriez des histoires épouvantables, des duels…

— Mais, répondait avec sens le néophyte, il ne peut exister d’histoires à propos de professionnelles qui font tranquillement leurs affaires avec le premier venu. Au Quartier Latin, à Montmartre, nous prenions souvent les mêmes femmes entre amis, et ça n’avait aucune importance. On se donnait même des tuyaux sur leurs talents. On se disait : « C’est étonnant comme Marcelle cause bien » ou « Yvonne a vraiment trop mauvaise langue ».

— Peut-être. Mais vous verrez que là-bas ce n’est pas la même chose. On est beaucoup plus strict.

— Alors, comment vais-je faire ? insistait l’adjoint, déjà saisi d’inquiétude. Il y a évidemment dans les villes dont vous parlez beaucoup plus de fonctionnaires que de femmes accueillantes. Elles connaîtront toutes un de mes camarades, si ce n’est deux. Me faudrait-il donc rester vierge et martyr, parce que ces messieurs ont décrété qu’il est interdit de chasser sur les mêmes terres qu’eux ?

— Si vous ne suivez pas mes conseils, vous passerez pour un mauvais camarade.

— Moi, je trouve que ce sont eux, les mauvais camarades, conclut le conscrit avec un soupir de découragement. On pourrait si bien s’arranger !

Et je trouvais à part moi que le conscrit avait parfaitement raison.

Mais il n’y a rien à faire pour modifier cette conception farouchement exclusiviste de l’amour. Tant que les Blanches ne seront pas plus nombreuses en pays noir, il en sera ainsi. Dès que l’une d’elle paraît, transformant tout autour d’elle par sa grâce européenne et le charme de ses toilettes claires, la petite fleur bleue du sentiment éclot aussitôt dans le cœur du colonial, resté presque toujours, malgré les années, ingénu et enthousiaste. Bien loin de se dire que ce sentiment est une denrée rare et précieuse qu’il importe de ne pas gaspiller, il en prodigue à tort et à travers les trésors restés trop longtemps sans emploi. Le plus grave, c’est que la petite fleur bleue cède rapidement la place au fruit empoisonné de la jalousie. La reine de Navarre a dit : « La jalousie éteint l’amour comme les cendres éteignent le feu. » Elle en parlait à son aise, en observatrice d’une cour où les femmes étaient légion.

Au contraire d’elle, nous dirons :

Dans les pays où les femmes sont rares, l’amour allume la jalousie comme le feu allume l’incendie.

C’était ce qui se voyait à l’âge du rapt, où les femmes appartenaient aux hommes les plus forts. Sourde, invisible et inavouée souvent, la lutte pour la femme dure encore dans nos villes coloniales. L’arrivée d’une Blanche fait bondir et se heurter tous les cœurs, comme une pièce de monnaie lancée en plein marché fait accourir, se bousculer et se battre les petits enfants noirs. Naturellement, on en veut à ses voisins, immédiatement transformés en rivaux, on les regarde de travers, on épie leurs façons, on dénombre leurs visites, on s’irrite de leurs plus minces avantages.

Cette méfiance est souvent justifiée. Les voisins, les camarades, les amis, ont une si impérieuse tendance à se montrer entreprenants ! Et il faut compter aussi avec les supérieurs, que leur élévation ne retient pas toujours assez sur le rivage du Tendre. On s’est amusé plus d’une fois, dans les villes, d’entreprises amoureuses conduites sur les propriétés d’autrui par de gros bonnets, et même des bonnets carrés, témoin l’aventure suivante qui court encore le Sénégal sous le nom imprévu « d’histoire du lion ».