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NOTES D'UNE MÈRE
COURS D'ÉDUCATION MATERNELLE
PAR
MADAME Louise d'Alq
NOUVELLE ÉDITION CORRIGÉE ET AUGMENTÉE
LA SEULE AUTORISÉE PAR L'AUTEUR
PARIS
BUREAUX DES CAUSERIES FAMILIÈRES
1883
* * * * *
AVIS IMPORTANT
Extrait de la Gazette des Tribunaux du 28 mars 1881:
2e CHAMBRE DU TRIBUNAL CIVIL DE LA SEINE.—Présidence de M. Cazanave.—Jugement du 24 juillet 1880:
Attendu… le Tribunal déclare que la dame Louise d'Alq reprendra la libre disposition de ses ouvrages, sans que F. Ebhardt, son ancien éditeur, avec lequel ses traités se trouvent résiliés, puisse en faire usage ni en tirer profit, etc., etc.
1ère CHAMBRE DE LA COUR D'APPEL DE PARIS.—Présidence de M. Larombière.—Arrêt du 22 mars 1881:
Après avoir entendu les plaidoiries de Me Georges Lachaud pour Mme Louise d'Alq, Me Beaupré pour M. Ebhardt; la Cour, considérant et adoptant les motifs des premiers juges, etc., etc.; confirme le jugement et notamment en ce qui concerne l'interdiction faite à Ebhardt de vendre aucun exemplaire des Œuvres de la dame Louise d'Alq, du jour du présent arrêt.
CHAMBRE DES RÉFÉRÉS.—Ordonnance du 30 juin 1881:
Attendu que M. Rozez, de Bruxelles, a fait déposer pour être vendus chez un intermédiaire, à Paris, des milliers de volumes achetés à Ebhardt depuis l'arrêt; attendu que Mme Louise d'Alq les a fait saisir, sur la demande en référé du sieur Rozez, prétendant qu'ils sont sa propriété, M. le président Vannier, après avoir entendu Me Martin du Gard, avoué de Mme d'Alq, a rendu ordonnance qu'il n'y avait pas lieu à lever la saisie, et que les parties devront se pourvoir au fond, etc.
De ces divers jugements, arrêts et référés, il s'ensuit que Mme L. d'Alq a seule le droit d'éditer ses œuvres, et peut poursuivre tout détenteur des éditions interdites ci-dessus. En conséquence, elle fait paraître une nouvelle édition de ces œuvres, corrigée, remaniée et augmentée, que le public a tout intérêt à se procurer en place des anciens volumes.
Le public est donc prévenu, afin qu'on ne puisse l'induire en erreur, que tout volume de Mme L. d'Alq, non revêtu de la signature autographe de l'auteur, fait partie des éditions belges, incomplètes et surannées, dont la vente a été interdite par l'arrêt de la Cour d'appel du 22 mars, prononcé en faveur de Mme L. d'Alq contre son ancien éditeur. Il est facile de vérifier le lieu de l'impression à la fin des volumes.
Le public est en droit d'exiger la signature autographe de l'auteur et de refuser tout autre exemplaire qui lui serait présenté.
* * * * *
Je vous ai amené ma fillette, me dit après un bout de conversation générale, et comme d'autres visiteurs venaient de sortir, une charmante et aimable jeune femme; voyez comme elle est grande, elle a dix ans et demi!
—C'est une bien belle enfant, l'œil éveillé, bien fraîche! Je suis sûre qu'elle est bonne aussi, studieuse, et ne fait jamais de peine à sa maman! dis-je en attirant la petite pour l'embrasser.
Je n'avais pas beaucoup remarqué l'enfant lors de son entrée dans le salon, entourée que j'étais de nombreuses visites masculines et féminines, et maintenant il me revenait tout à coup que nous avions parlé en gens du monde de choses et d'autres, et qu'il avait bien pu se glisser des phrases peu faites pour l'oreille d'une enfant, et surtout d'une enfant intelligente.
—Oh! oui, elle est assez bien; elle fait mes délices par ses beaux cheveux! je la peigne du matin au soir; voyez, me répondit la mère en faisant retourner sa fille et en soulevant à poignée une superbe chevelure ondulée avec soin qui recouvrait les épaules de l'enfant.
Je dois ajouter que celle-ci parut se prêter avec complaisance et non sans vanité à l'exhibition.
—Cependant, d'un autre côté, elle me désespère, reprit la jeune mère: elle n'aime pas l'étude, elle ne pense qu'à aller au théâtre, aux matinées d'enfants; elle n'a pas de goût pour la musique;… elle est très en retard, elle n'apprend pas…, on me dit que ça lui passera!…
Et elle s'interrompit en me regardant, attendant évidemment que, selon l'usage, je répondisse par les banalités ordinaires:—Certainement! ça lui passera, laissez-la donc s'amuser… Elle en saura toujours assez, etc.
Et tout au contraire, je dis:
—Ça dépend de vous de le lui faire passer, ma chère amie; c'est à vous de la diriger.
A cette réponse, si peu conforme à l'esprit de société, je l'avoue, la mère ne put retenir un mouvement, et l'enfant elle-même me lança un regard étonné. Je me mis à rire.
—Voyons, ma chère, vous vous êtes fort révoltée la semaine dernière contre un article dans mes Causeries familières sur l'esprit de société, où j'ose émettre que dans le monde on dit rarement la vérité, ou du moins toute la vérité, et même qu'il n'est pas possible de la dire. Je sais bien qu'en ne tombant pas dans votre sens je me mets tout à fait en dehors des usages, et je deviens une personne qui ne connaît rien au savoir-vivre… C'est une idée qui me passe par la tête, maintenant que je suis assez vieille pour me passer du monde et pour voir les choses de haut, d'essayer d'user de l'influence de ma position et de mes cheveux blancs pour moraliser un peu. Tant que j'ai été jeune, j'ai fait comme les autres, j'ai toujours approuvé, flatté; cela finit par devenir écœurant!—Pauvre chère dame! combien je vous plains d'avoir un mari pareil!—Ah! chère, vous êtes en effet bien malheureuse d'avoir une telle belle-mère!—Oui, c'est bien terrible pour vous, qui êtes jeune et jolie, de ne pouvoir prendre tous les plaisirs de votre âge!—Et ce sont des serrements de mains compatissants, des exclamations lamentables; on signale les torts de la partie adverse qui pourraient passer inaperçus, on excite ainsi encore davantage à la rébellion et à la révolte la personne qui nous fait ses plaintes, tandis qu'on se dit à soi-même:—Bah! son mari n'a pas tous les torts.—Allons donc, c'est bien naturel que sa belle-mère agisse ainsi!—Est-elle égoïste! elle voudrait tout pour elle! Et ainsi de suite… Et je me demande si l'on ne devient pas complice ainsi des aggravations de malheur qui résultent de cette condescendance; si l'on n'en portera pas, au jugement dernier, une sorte de responsabilité? Que de fois une observation raisonnable et sincère pourrait ramener une tête légère à de meilleurs sentiments, tandis qu'au contraire elle s'affirme dans son erreur sous l'égide de votre approbation!
Et comme ma jeune amie me regardait d'un air profondément désappointé, je continuai en riant:
—Allons! voilà que vous vous dites: Je suis joliment mal tombée aujourd'hui! elle a l'esprit de travers, ma vieille amie, elle est grincheuse, on voit bien qu'elle vieillit!
—Mais non! Mais non! protesta la jeune femme.
—Et maintenant, voilà que vous faites de l'esprit de société!
—Ah! vous êtes taquine! quand je vous dis que non! au contraire, votre critique me plaît; je veux absolument que vous me donniez des conseils sincères sur l'éducation de ma fille… Je suis gâtée; vous avez raison; ces banalités qu'on débite nous gâtent, nous déroutent; c'est un service que vous me rendrez… Vous savez que j'ai été privée d'une éducation maternelle; mettez votre expérience à ma disposition, je vous en supplie… J'adore ma fillette: je ne sais peut-être pas m'y prendre, donnez-moi vos conseils!
—Soit!… quand je vous ai dit tout à l'heure que je me proposais maintenant de morigéner le monde, ne me prenez pas exactement au mot. D'abord, je n'ai pas envie de me faire prendre en grippe par l'humanité entière, mais encore il y a parfois de la cruauté à dessiller les yeux… En résumé, je ne m'arrogerai jamais le droit de critique sévère; mais à ceux qui font appel à mes conseils et à ma sincérité, à ceux qu'il me semblera qu'il est un devoir pour moi d'éclairer, eh bien, je tenterai l'essai, au risque d'encourir leur courroux, et si je vois qu'on se regimbe trop, je m'arrêterai et je les abandonnerai à leur sort, reprenant les phrases banales de l'esprit de société.
—Non, je ne me fâcherai pas, je ne vous en voudrai pas… J'insiste de toutes mes forces pour que vous me disiez comment je dois faire pour faire de ma fille une femme, une vraie femme… Vous avez votre expérience personnelle…
—C'est-à-dire, je suis un peu, comme dit Chateaubriand dans son Génie du Christianisme, le grand nombre d'exemples que j'ai sous les yeux me rendent habile sans expérience.
J'embrassai la charmante petite mère et je continuai ma morale.
—Apprendre à être mère, apprendre à élever ses enfants, voilà un cours qu'il y aurait bien lieu d'ouvrir dans les nouveaux lycées de filles entre le cours de cuisine et le cours de couture! Il semble même que ces trois cours pourraient suffire à l'éducation des femmes. Grâce aux œuvres et au journal du docteur Brochard qui s'est dévoué à ce thème, les jeunes femmes maintenant ne peuvent plus ignorer les soins corporels à donner à leurs bébés; c'est un très grand résultat, mais ce n'est pas tout. Dans le corps de ce bébé, il y a une âme à former, un cœur à guider, une intelligence à développer. Comment s'y prendre? J'ai vu de bonnes et tendres mères bien embarrassées; je ne parle pas des mauvaises mères, mais de celles qui chérissent leurs enfants et s'en occupent comme vous le faites de votre fillette.
Je connais intimement une femme dont les amies envient beaucoup certaines réussites dans la vie; l'accusant surtout d'avoir été favorisée d'une chance énorme. Vous la connaissez aussi, c'est Mme X***.
—Est-elle heureuse! Voilà une femme qui a de la chance, tout lui réussit! s'écrie aussitôt mon interlocutrice.
—Jamais vous ne diriez: qu'a-t-elle fait pour avoir cette chance? Ne dépend-elle pas de ses mérites? Je choisis un type que je connais, que vous connaissez, je le répète, pour le dépeindre; mais ce type existe à beaucoup d'exemplaires, et si vous ne connaissiez pas celle dont je parle, vous en avez de pareilles dans votre entourage, et je pourrais vous citer des centaines de noms célèbres qui se trouvent dans le même cas. Les femmes qui réussissent et les hommes qui atteignent les sommets à l'aide de leurs capacités seules, ont bien des talents que les autres n'ont pas. Mme X. que je prends pour modèle connaît à fond cinq langues étrangères; elle est musicienne consommée et peintre; aucun ouvrage d'aiguille ne lui est inconnu; et les devoirs de la femme d'intérieur ne l'effraient pas.
—Oui, je le sais, Mme X. est universelle, c'est une nature exceptionnellement douée… elle avait un cerveau exprès pour apprendre!
—Vous êtes dans l'erreur; Mme X. était une enfant très ordinaire, elle a eu certainement plus de mal que votre Odette à apprendre… Elle n'a appris ce qu'elle sait que parce qu'elle a pris la peine de l'apprendre.
—Encore a-t-il fallu qu'elle voulût prendre cette peine… Odette ne veut pas travailler!
—Mais elle non plus n'aurait pas voulu travailler… C'est sa mère qui l'y a obligée.
—Oh! la sévérité! la dureté! jamais je ne pourrai rendre ma fille malheureuse…
—Mon amie n'a pas rendu sa fille malheureuse et n'a jamais été une mère sévère!
—Je ne vous comprends pas alors.
La jeune mère paraissait vivement s'intéresser à ma leçon dans cet art d'être mère; j'avais envie d'envoyer l'enfant dans la pièce voisine, mais je réfléchis qu'elle en avait déjà tant entendu qu'il n'y avait pas danger à ce qu'elle connût la suite, car c'est une erreur de croire qu'une enfant de dix ans ne comprend pas, quoiqu'elle comprenne souvent mal.
—Ses parents se sont donné la peine de la dégourdir, repris-je. Sa mère s'est dévouée à son éducation dès sa première enfance; elle lui ouvrait l'intelligence, non par des morales au-dessus de son âge, ni en lui laissant écouter les conversations des personnes plus âgées, ni en confiant ces soins intellectuels à une bonne, pas plus que les soins physiques. Elle inventait pour son bébé des petits contes, ayant toujours une morale directe pour l'enfant. Il n'y était pas question des minerais que l'on trouve dans la terre, ni des constellations des étoiles, mais de petites filles obéissantes, savantes, qui faisaient le bonheur de leur maman, mises en opposition avec d'autres petites filles méchantes, ignorantes, méprisées de tout le monde, et n'arrivant à rien. Et, selon les circonstances, la maman créait des aventures et des péripéties, où il n'était pas question de prince Charmant venant délivrer sa belle ni des habits de peau d'âne. «Raconte encore… et qu'est-elle devenue après, la méchante petite fille?» demandait l'enfant avec de grands yeux terrifiés, car elle saisissait bien la ressemblance avec elle, mais la maman ne faisait pas semblant de le faire exprès; c'était une histoire qu'elle racontait avec indifférence; alors elle lui disait comment la petite fille était devenue bonne, et combien sa maman avait de bontés pour elle, et combien elle lui devait de la reconnaissance. Et la petite fille grandissait avec l'idée de s'instruire, de travailler pour devenir l'orgueil et la joie de ses parents, de les soigner quand ils seraient vieux en échange de ce qu'ils faisaient pour elle, elle étant jeune.
Dès l'âge de quatre ans, sa mère lui apprit à lire sans qu'elle s'en doutât; elle lui fit désirer de savoir lire. Elle entendait tant parler autour d'elle du bonheur de faire de la musique et d'être instruit, qu'elle ne rêvait à cinq ans que de pouvoir mettre les doigts sur le piano et avoir un professeur d'écriture. Ces premières leçons lui furent promises comme une récompense. Et cependant elle était si enfant, qu'à la première visite de ce professeur d'écriture tant désiré, elle ne voulut jamais consentir à le regarder, tenant la tête cachée dans les jupes de sa mère comme une petite sauvage; mais l'envie de tenir une plume dans ses mains vainquit sa timidité. Quel bonheur de pouvoir écrire à ses petites amies, à son papa, quand elle serait à la campagne! En trois semaines, elle sut écrire; en quelques mois elle jouait des petites ariettes sur le piano et faisait ses gammes de ses petits doigts frêles; mais c'était sa mère qui lui inculquait chaque jour dans la tête quelques lignes de cette théorie musicale si abstraite, s'arrêtant à tout moment pour ne pas la fatiguer; et, sans s'en apercevoir, l'enfant apprenait. A cinq ans et demi, elle conjuguait ses verbes comme une grande demoiselle; la géographie l'intéressait fort; comme il lui tardait de pouvoir entreprendre un grand voyage sur la carte! Et les exploits de Clovis la ravissaient!
—C'était un prodige! une enfant étiolée!
—Mme X. une enfant étiolée! vous n'y pensez pas! Elle a toujours eu la plus belle santé du monde. Elle était plus que potelée, fraîche sans être rouge, gaie et rieuse comme pas une… C'est que sa mère la soignait autant au physique qu'au moral. De bonnes panades faites par la maman, et non par une bonne qui aurait pris le beurre, des petites côtelettes grillées à point, et si elle ne voulait pas manger, une histoire venait l'exciter, un baiser était promis en récompense. Aucune influence étrangère ne venait entraver la mère; l'enfant n'était pas fatiguée par des veillées inutiles; elle n'était point traînée à des théâtres ou à des bals; elle n'avait non plus le crève-cœur de voir sa mère sortir sans elle.
A huit heures du soir, elle s'endormait dans son petit berceau, ses parents veillant dans la pièce voisine, seuls ou avec quelques intimes: elle se réveillait fraîche et dispos, à six heures du matin, et se mettait au travail pour surprendre son papa, en sachant sitôt sa leçon. N'étant point excitée par les mauvaises passions, la vanité, la jalousie, les fatigues mondaines, qui développent une intelligence maladive chez les enfants que l'on appelle «petits prodiges», elle apprenait peu à peu, sans soubresaut.
La mère n'excitait pas son esprit inutilement en applaudissant à ses saillies, aussi aurait-elle paru un peu bêta auprès de ces petites poupées qui scrutent déjà les grandes personnes d'un œil investigateur, et savent les tourner en ridicule avec un esprit bien au-dessus de leur âge, mais qui sauront à peine écrire, et n'auront aucune disposition pour une étude sérieuse.
L'enfant s'habituait à une existence régulière, faite de travail et de jeux, jeux bruyants, exercices de corps, la changeant du tout au tout de ses études; et toujours, la mère à son côté, lui montrant le but à atteindre, la nécessité d'être instruite, autant pour pouvoir faire face à un revirement de fortune que pour tenir sa place au foyer domestique.
Après sa première communion, accomplie avec cette piété, cette foi, cette candeur qui n'est pas hélas! le partage de bien des petites filles sottes, ignorantes et mal élevées, elle fut mise au courant des soins de la maison. Sa mère se faisait remplacer par elle à la lingerie, dans tous les comptes avec les domestiques. Toujours levée dès six heures du matin, se couchant à neuf heures, la journée était occupée dans ses moindres minutes. Mais ces travaux étaient rendus amusants; c'étaient des récréations pour elle que de compter les bottes de foin à l'écurie, de distribuer l'avoine pour les chevaux, de donner le linge à la femme de chambre, et de vérifier le livre de la cuisinière: car les parents de Mme X. avaient de la fortune et un certain train de maison.
A quinze ans, elle avait terminé ses études françaises et pouvait passer ses examens. Elle tenait en partie double les livres de compte de son père, car une grande fortune exige une certaine comptabilité. Il faut se rendre compte des opérations de l'agent de change, des paiements faits par tels fermiers, des ventes à crédit, des coupes de bois, savoir ce qu'on aura à toucher chez son banquier à telle époque, les versements à faire sur les souscriptions aux emprunts d'État et ne pas oublier l'affaire en commandite avec celui-ci et celui-là. Il faut vérifier les comptes, les notes d'impositions et les polices d'assurances.
Elle n'en appréciait pas moins une bonne partie de cache-cache ou de quatre coins, et elle serait allée au bout du monde pour jouer au volant avec une camarade. Quant au bal, au bal où il y aurait des jeunes gens, elle ne comprenait pas encore le plaisir que l'on peut y trouver. Elle dansait avec ses amies, cela lui suffisait.
Il est vrai que ses dernières années s'étaient écoulées à la campagne, en dehors des séductions de la ville; comme elle atteignait l'âge de seize ans, ses parents jugèrent opportun de venir passer l'hiver à Paris: ils comprenaient que l'imagination de la jeune fille commençait à demander de nouveaux aliments, et, n'en trouvant pas, elle tombait dans le mysticisme: à tort ou à raison, son père ne désirait pas qu'elle entrât dans la vie religieuse.
Le monde eût bientôt fait raison de ces aspirations! Aux parties de cache-cache succédèrent les petites réunions et les soirées au Théâtre Français et au Théâtre Italien.
La mère de Mme X. n'était point austère: nous ne demandons pas, ma chère enfant, la mort du pécheur! elle était très fière de la beauté de sa fille, qui était à peu de chose près celle que vous et moi avons eue, et que toutes les jeunes filles ont à cet heureux âge; elle ne demandait pas mieux que sa fille connût ces jouissances éphémères, dont on n'apprécie bien le vide que lorsqu'on les a éprouvées… elle jouissait de ses succès de toute sa force.
Moi, qui ai suivi Mme X. pas à pas, pendant son stage dans le monde, je puis vous dire qu'elle était réputée pour aider admirablement sa mère à recevoir. Ce qui faisait son grand charme, c'était son absence de coquetterie. Très sensible aux hommages, aussi flattée qu'une autre de plaire et d'être aimée, elle préférait la qualité à la quantité, et c'est peut-être pour cela qu'elle était si généreuse de ses danseurs envers ses amies; elle n'a jamais su qu'on pouvait éprouver quelque plaisir à écraser une amie…
—Enfin, vous convenez qu'elle a eu le bonheur immense d'avoir une jeunesse brillante, et de jouir des plaisirs du monde que procure une grande fortune!
—Oui! Elle a eu ce bonheur, puisque bonheur il y a, mais elle le gagnait, elle le méritait. Après être restée quatre heures devant son chevalet, de huit heures du matin à midi, après avoir pris ses leçons d'allemand, d'italien et d'accompagnement, avoir arrangé elle-même ses chapeaux et ses toilettes, contrôlé les domestiques, elle allait au Bois vers cinq heures avec sa mère, et deux ou trois soirées par semaine étaient consacrées au monde. Elle jouissait de tous ces plaisirs avec délices, mais comme on jouit du parfum d'un bouquet, momentanément.
—Mme X. est une femme du monde accomplie… une parfaite maîtresse de maison…
—Sa mère lui a enseigné autre chose encore, cependant, que vous ne soupçonnez pas: c'est l'énergie et le contentement de peu…
—Le contentement de peu? comment, puisqu'elle avait tout ce qu'elle pouvait désirer?
—A-t-on jamais tout ce qu'on peut désirer? Que vous êtes enfant de dire cela!
—Enfin, elle avait une voiture!
—Une voiture! Ignorez-vous que ceux qui ont une voiture voudraient en avoir deux, trois, quatre? Un coupé ne fait la plupart du temps que rendre très malheureuse une femme du monde, car elle ne rêve dès lors que le dorsay à huit ressorts.
—Je m'en contenterais bien, moi!
—Vous dites cela aujourd'hui parce que vous n'en avez pas… mais le luxe est comme la gangrène, il ne sait pas s'arrêter, et c'est là que le proverbe est vrai plus que jamais: l'appétit vient en mangeant.
—Bref, ma fille ne connaîtra jamais le plaisir d'être recherchée dans le monde et d'être admirée dans une loge de l'Opéra!
—Pourquoi?
—Vous êtes agaçante, ma bonne amie, avec vos pourquoi? Vous le savez bien! Il faut de la fortune et elle n'en aura pas!
—Dussé-je vous irriter encore, je vais répéter: pourquoi la fortune est-elle indispensable? et pourquoi d'ailleurs n'en aurait-elle pas?
La jeune femme me jeta un regard de courroux et de découragement.
—Ne vous fâchez pas contre moi, continuai-je toujours en souriant, car je ne pouvais m'empêcher de m'amuser un peu de lui tenir ce langage si nouveau pour elle. Mais si votre fille devenait une artiste, comme Mme Massart, professeur de piano au Conservatoire, ou Mme Mirbel, la célèbre miniaturiste, pu encore un écrivain comme Mme Guizot (je vous cite les premiers noms qui me viennent en tête, mais combien de femmes se font une position par leur talent: Mme Pape-Carpentier, Mme Deslignières et tant d'autres), n'acquerrait-elle pas une réputation, sinon de la fortune, qui la ferait rechercher, ou au moins améliorerait sa position?
La jeune femme me regardait comme si je lui eusse parlé grec.
—Mais pour cela, se décida-t-elle à dire, il faut du talent, du génie!
—Eh! bien, votre fillette n'est-elle pas aussi intelligente que bien d'autres?
—Certes! mais elle ne travaille pas!
—Faites-la travailler; stimulez-la; donnez-lui de l'ambition. Au lieu de vous lamenter devant elle de votre manque de fortune, faites-lui comprendre qu'elle peut en acquérir par son travail, et si elle n'arrive pas à ce résultat, au moins vous atteindrez un but bien désirable, celui qu'elle apprenne à se satisfaire de la destinée qui lui est échue, si elle n'a pas l'énergie de la changer!… Quand on est mère, il ne suffit pas de dire: L'enfant est paresseux ou n'a pas de génie! Il faut tâcher de vaincre ses défauts et d'ouvrir la porte à ses qualités. C'est à cela qu'une bonne mère comme vous excelle quand on lui montre le chemin, si elle ne le voit pas.
Une visite arriva qui nous interrompit.
—Je voudrais bien reparler avec vous encore de tout cela, me dit la jeune mère, en se levant; ce que vous me dites m'intéresse vivement, je vous assure; vous m'ouvrez de nouveaux aperçus!
—Eh! bien, je suis à votre disposition! Mais je ne vous parlerai de la sorte que lorsque vous viendrez chez moi me le demander. Je n'irai jamais vous imposer ce qu'on appelle en anglais des lectures et en français des sermons!
—Je reviendrai… et j'amènerai, si vous voulez, mon amie de pension, la richissime Aglaé que vous connaissez; je crois qu'elle aura besoin passablement de vos conseils, quoiqu'elle soit dans une position bien différente.
—Bah! ce sera un vrai cours, alors!
—C'est vous qui l'avez dit!
La mère d'Odette et son amie Aglaé revinrent, ainsi qu'on le verra dans quelques-uns des chapitres du livre. Mais les événements de la vie les empêchèrent aussi bien que moi de venir avec une assiduité régulière.
Néanmoins, je pensai utile de poursuivre l'idée d'un Cours d'éducation maternelle, et de réunir, de classer sous cette rubrique, les nombreux articles ayant trait à l'éducation des enfants que j'ai écrit dans mes journaux, dont les collections sont épuisées pour la plupart. Tour à tour, j'emploierai la forme conversation, la forme personnelle, la forme sérieuse de la morale générale, car il faut pouvoir, dût l'attrait de la lecture en souffrir, être utile à tous, et non à quelque cas particulier, comme peut l'être une histoire suivie.
Quoique je n'aie pas divisé ce livre, il pourrait l'être en trois parties, car j'ai suivi un classement progressif autant que possible. Je commence par l'éducation du bébé, pour le suivre dans son développement physique et intellectuel; après l'éducation, je m'occupe de l'instruction à donner aux garçonnets et fillettes, et je termine enfin par l'éducation de l'adolescent, qui conduit à son entrée dans le monde.
CHAPITRE I
LES ENFANTS D'AUJOURD'HUI. L'ÉDUCATION.
Je ne suis pas encore, cependant, tout à fait une vieille femme, eh bien, c'est étrange, je me prends souvent à dire: c'était mieux il y a vingt ans!
Mais si je le dis, je crois que c'est aussi la vérité, et les affreux résultats de cette différence, ceux qui en sont cause, les subiront dans une vingtaine d'années; je veux parler de l'éducation des enfants.
Il faut une période de quarante ans, environ, un demi-siècle, pour que des changements bien radicaux se produisent dans les mœurs et les allures, changements qui ne peuvent arriver qu'insensiblement. C'est pourquoi on a entendu et entendra les grands parents de tout temps récriminer; c'est que toujours tout a changé, et à mesure que nous avons avancé dans la civilisation, comme l'ancienne Rome, nous avons avancé dans la connaissance de l'arbre du mal; ne s'appelle-t-il pas aussi l'arbre de la science? Hélas! oui, la science, que l'on reçoit aujourd'hui en lieu d'éducation, sans parvenir à remplacer celle-ci. S'il était dévolu à l'homme d'être parfait, il les posséderait toutes les deux; on en trouve des exemples, mais rares: la science étouffe les sentiments.
Je me demande aussi si le bien n'est pas plus étendu qu'on ne le croit. Le mal fait tant de bruit, comme toutes les minorités, qu'on n'entend que lui, parce que la majorité, le Bien, est calme. Je me pose cette question devant les lettres si nombreuses que je reçois, exprimant comme une soif de morale.
Si je m'en rapportais aux récriminations qui courent, je m'arrêterais, hésitante, me demandant si je ne hasarde pas trop, et si grand nombre de mes lectrices ne jetteront pas loin d'elles ces feuilles où elles trouvent une critique si sévère de leur conduite. Mais il paraît qu'il y a encore assez de femmes vertueuses et sincères, grâce au Ciel, pour fournir à une œuvre morale un contingent de lecteurs; et certes, sans tapage, en catimini, que de volumes essentiellement moraux et devant leur principal succès à ce mérite positif, se publient à un nombre d'exemplaires que n'ont jamais atteint ces ouvrages à scandale dont on crie si haut le succès!
Il est difficile de parler éducation sans s'attaquer, indirectement, il est vrai, aux parents; ce sont des conseils qu'on leur offre, mais parfois ces conseils peuvent les choquer comme un blâme, s'ils se sentent en faute, c'est-à-dire, ont l'idée invétérée de ne pas changer de manière d'agir.
La fureur, maintenant, est de gâter les enfants, de les laisser indépendants. «Ça viendra tout seul,» «il a le temps!» «Jamais on ne m'a rien dit, et je ne suis pas plus mal pour cela.» Ah! voilà, la grande phrase! le grand dada. C'est l'orgueil, la personnalité qui domine! Quelques parents ont le bon sens de dire: «J'ai été mal élevé, je ne veux pas que mes enfants soient comme moi.» Beaucoup d'autres pensent qu'il suffit qu'on leur ressemble.
Cela me rappelle une Américaine que je rencontrai à une table d'hôte, pendant la guerre de 1870, à Bruxelles; elle était phtisique au dernier degré, sa figure était recouverte d'une épaisse couche de blanc et de rouge, afin de lui enlever l'aspect cadavérique naturel et que l'on pouvait apercevoir sur son long cou décharné. Elle mélangeait à tous ses aliments du poivre rouge, du gingembre, du vinaigre et autres assaisonnements pimentés à l'excès; elle ne se couchait jamais avant deux heures du matin; elle engageait ses voisines à l'imiter, et comme nous répondions que ce régime abîmait la santé, elle nous répondit:
—C'est une erreur; voyez, moi!
En même temps, une forte quinte la secouait, ses yeux fiévreux et bistrés s'enfonçaient, sa frêle taille s'ébranlait. Il était difficile de se retenir de lui répondre: «Je serais bien fâchée de vous ressembler!»
Que de parents disent: «Voyez, moi! J'ai toujours été mauvaise tête comme mon fils; je n'ai jamais voulu rien apprendre!… Eh bien, je m'en suis sorti tout de même!
—Moi, je n'ai jamais aimé le ménage; ma fille me ressemble! Il m'a été impossible de tout temps de coudre un point, et de rester un jour sans sortir…
—Elle est un peu moqueuse, c'est vrai, reprend une autre, c'est un défaut qu'elle tient de famille; nous avons trop d'esprit. Elle ne fait pas grand mal!»
Que dire? que répondre? sinon s'incliner bien bas en parodiant la chanson de Nadaud:
… Vous avez raison!
L'erreur greffée sur l'orgueil humain est indéracinable, et voilà pourquoi le mal fait sans cesse des progrès.
Il est donc résolu de laisser les enfants s'élever eux-mêmes; à eux de choisir la religion qu'ils veulent suivre, la carrière, les sentiments!
Aussi, dans toutes les classes, chez le millionnaire comme chez l'ouvrier, l'enfance se gangrène; l'enfance n'existe plus; il n'y a que de petits hommes, de petites femmes, sauf la raison que donne l'expérience des années.
Voyez le gamin de la rue, non pas le voyou seulement dont le défaut d'éducation pourrait servir d'excuse, mais l'enfant des commerçants, dès le plus bas âge: il est hardi et insolent; il ne connaît pas le respect qu'il doit aux gens âgés et qui sont ses supérieurs! il est impossible de lui en imposer, s'il lui plaît de vous insulter. Il se sait soutenu par ses parents. Que sera sa hardiesse à vingt ans?
Et la fillette qu'un équipage fringant va promener, sa morgue, son impertinence n'ont pas de limites; elle parle argot et affecte les allures de l'actrice… Sa mère, son père même, l'adorent ainsi! Les parents sont beaucoup trop aveugles, mais c'est l'amour-propre et non l'amour paternel qui leur met un bandeau sur les yeux. Cet enfant, qui est à eux, fait à leur image, ne peut être, ne doit être qu'une perfection!
Certes, il y a des exceptions, beaucoup d'exceptions; si, autour de moi, je connais bon nombre d'enfants mal élevés, je pourrais prendre modèle sur d'autres bien charmants; je n'aurais qu'à jeter les yeux sur telle ou telle famille que je connais, dans le commerce, dans la bourgeoisie, où une mère sensée, industrieuse et active a su élever ses filles à son côté, les accoutumer au travail, à la docilité, leur faire conserver la simplicité, la douceur, la modestie de la jeunesse, et leur a appris à respecter la vieillesse, à écouter ceux qui en savent plus qu'elles.
Oui! il y a encore des pères qui savent dresser leurs fils, quoiqu'il puisse leur en coûter à rester sévères, sans cesser d'être tendres; qui élèvent leurs enfants en vue du bonheur de ces enfants et non du leur; et ces fils, enseignés à aimer le foyer domestique, à être prudents dans leurs amitiés et dans leurs affaires, se laissent guider par une main expérimentée et arrivent aux meilleures positions.
Mais, pour obtenir ces résultats, il faut se vaincre, se donner de la peine, voir le devoir avant tout, et mettre souvent de côté le plaisir, la lassitude… et surtout le faux amour-propre.
CHAPITRE II
NOTES D'UNE MÈRE SUR L'ÉDUCATION DES ENFANTS.
L'éducation de l'enfant commence, on peut dire, dès sa naissance; il est même avéré que, dans le lait de sa nourrice, l'enfant suce avec la force et la santé, au physique, une certaine dose de qualités morales et d'intelligence; cette pensée devrait faire réfléchir les mères avant de confier leurs enfants à des mains mercenaires.
Je m'émerveille toujours quand je vois des pères avoir plus de confiance dans des nourrices dont ils ne connaissent les antécédents matériels ni intellectuels que dans leurs propres femmes. Avouons que ce n'est pas flatteur! Cela provient de ce qu'on est toujours porté à admirer ce qu'on ne connaît pas!
Il n'y a qu'un cas où une femme est obligée de renoncer à nourrir son enfant, c'est celui de maladie sérieuse, avérée. Mais il n'entre pas dans mon plan de traiter ce sujet, pas plus que celui de l'hygiène de l'enfance; je laisse ce soin au docteur Brochard, connu de la plupart de mes lectrices, et dont c'est la compétence; je me réserve à l'éducation spéciale et, sur les demandes de mes correspondantes, je voudrais leur dire «comment doit être une petite fille de cinq ou six ans, bien élevée», puisque c'est ainsi que m'est posée la question.
Il est bien difficile d'indiquer une méthode pour bien élever les enfants, car cela dépend du caractère de l'enfant, des caractères des parents et des circonstances dans lesquelles on se trouve.
Il y a des parents qui semblent incapables de bien élever les enfants, et cependant ils en font des perfections, tandis que d'autres, ayant étudié le sujet sous tous ses aspects, et se croyant bien forts, réussissent fort mal, tellement le caractère humain défie tous les partis pris.
Une petite fille bien élevée ne doit être ni sauvage ni trop hardie, je dirai presque trop aimable.
Je crois qu'une enfant un peu sauvage est préférable, car cette sauvagerie, cette timidité se dissiperont avec le temps, tandis que la hardiesse s'accroîtra et deviendra insupportable.
Ce qu'on appelle une enfant terrible, est, en général, une enfant gâtée, que sa mère emmène partout avec elle, sans se contraindre ni la contraindre, à la moindre gêne. L'enfant entend tout, voit tout, s'habitue à parler de tout; elle dit des choses drôles que l'on applaudit, ce qui l'encourage à parler encore davantage, à dire tout ce qui lui passe par l'esprit, et elle s'habitue à ce qu'on admire tout ce qu'elle dit. Si, parfois, on la fait taire, comme elle n'en pense pas moins, elle devient hypocrite, dissimulée, menteuse…
Ce qu'il faut obtenir, c'est que l'enfant reste naïve, qu'elle ne pense pas à ce qu'elle ne doit pas penser.
J'ai connu bien des enfants terribles, bien des enfants désagréables, et d'autres aussi bien élevés, du moins qui en avaient l'apparence; car la bonne éducation n'est pas toujours sincère.
Marie, à six ans, lit et écrit et commence à conjuguer ses verbes; elle commence aussi le piano, joue déjà un grand morceau, et déchiffre l'album de Bleuettes, de M. Schmoll; c'est une petite fille bien portante, sans être d'une santé exubérante; elle a bon appétit aux heures voulues, car les règles d'hygiène sont exactement suivies: elle se couche à huit heures du soir, sans exception, se lève à six heures du matin, même en hiver; les ablutions sont toujours faites à l'eau froide; en été, la promenade a lieu à huit heures du matin, en mangeant la tartine qui compose le premier déjeuner; cette promenade consiste à aller au bon air, en jouant au cerceau et au ballon dans les prés, où se cueillent des pâquerettes; puis, quand le soleil monte, on apprend sa leçon au grand air; on rentre à onze heures et du meilleur appétit on déjeune d'un beefteak ou d'une côtelette saignante. Le piano vient comme recréation après le déjeuner; l'après-midi se passe, à l'abri de la chaleur, à faire les devoirs et prendre les leçons; le goûter consiste en un morceau de pain sec ou une tartine très légère de fromage blanc ou de confitures, ou encore en bons fruits, cerises, groseilles, etc. Vers cinq heures, récréation jusqu'au dîner. Après dîner, promenade ou jeux et coucher à huit heures.
En hiver, les leçons se prennent le matin; la promenade a lieu après le déjeuner de midi; cette promenade se passe en jeux de corps; Marie a surtout cette naïveté, cette fraîcheur d'impression qui fait le charme de l'enfance et aussi de l'adolescence. Les parents, les professeurs, les gens âgés quels qu'ils soient, sont, à ses yeux, des êtres supérieurs avec lesquels elle ne discute pas; tout ce qu'ils font est bien. Devant eux, elle n'ose bouger ni parler; elle écoute, questionne peu, et répond quand on la questionne; elle se tient tranquille et respectueuse. La toilette se résume pour elle dans la propreté; et lorsqu'on lui demande si une autre petite fille est bien gentille, c'est pour elle le synonyme de bonne. Sa pensée sérieuse est de satisfaire ses parents, de les rendre heureux; ses projets sont d'arriver à être très savante, à bien travailler; son grand désir est de bien jouer, bien s'amuser. Quant à faire de l'esprit, à critiquer, elle n'y songe pas.
Julie a tous les dehors de Marie, sauf qu'elle est pâle et mince et a un petit air rusé et concentré; elle sait faire la dame, et bien se tenir, mais ce n'est que par hypocrisie; ça lui est imposé. C'est une sournoise qui attend que sa mère ou sa bonne ne soient pas là pour pincer sa sœur.
Fanny n'est pas élevée du tout; pas de tenue, pas d'heures d'étude; elle a six ans, elle ne sait pas lire; elle voudrait bien jouer du piano, mais elle ne peut arriver à apprendre les principes. Elle est grande et forte et paraît dix ans. Elle est d'une santé exubérante; sa mère craint de la fatiguer, et lui fait prendre un exercice qui ne fait que l'enforcir au physique, et l'abrutir au moral. Elle ne peut supporter aucune gêne, aucune contrariété; elle sera toujours très en retard dans ses études; elle n'a aucun maintien; elle est fort belle enfant, et, comme on le lui répète à l'envi, elle sait fort bien montrer ses jambes, et sauter très haut devant les messieurs. C'est un garçon en jupon.
Alix est une futée; avec ses grands yeux enfiévrés, son petit corps mignon, la petite gâtée est un vrai démon d'esprit, elle saisit tout et apprend tout, caresse tout le monde et passe de main en main comme un petit chien ou un bibelot curieux; il est impossible d'avoir une conversation sérieuse en sa présence, sans qu'elle vienne vous interrompre; il faut toujours s'occuper d'elle et l'admirer. Elle cherche, cherche, et vous lance au visage une observation, souvent plus impertinente et désagréable que spirituelle.
—Madame, pourquoi tu portes un chignon noir quand hier tu avais des cheveux blancs?
La mère gronde.
—Veux-tu bien te taire!
Mais quand la dame est partie et que le mari rentre, elle lui raconte en riant comme la petite est observatrice, et elle embrasse l'enfant, en lui disant:—Tu as bien fait, va, ma chérie, de lui dire cela! Elle a été bien attrapée!
L'oncle, le parrain, le vieux cousin, tous gâtent l'enfant à l'envi, l'excitant à dire des mots drôles, et le soir, lorsqu'il y a du monde, on a toute la peine du monde à obtenir qu'elle aille se coucher à dix ou onze heures du soir; il faut l'emporter moitié en pleurs, moitié endormie; on la lève à huit heures le lendemain, pâle, fatiguée; le déjeuner succulent la tente peu; on ne sait que lui offrir pour éveiller son appétit; c'est une petite femme en herbe, déjà nerveuse, capricieuse, coquette, mais que la fièvre dévore avant l'âge.
Il serait bien difficile de dire ce que deviendront ces petits caractères, quand ils se développeront; mais quand on fait parler un enfant, qu'on l'observe, qu'on l'étudie avec l'intention d'en déduire son caractère futur, on trouve si rarement la fleur d'innocence et le caractère sincère et bien intentionné, qui sont les bases d'une existence vertueuse et bonne, qu'on n'est plus étonné de toutes les vilenies qu'on rencontre dans le monde. En étudiant l'enfance, on peut prédire ce que sera l'avenir.
Il n'y a rien de plus délicieux au monde et qui ne vous ouvre l'âme à plus de délices qu'une enfant telle qu'elle doit être.
CHAPITRE III
LES BESOINS ET LES PLAISIRS DE L'ENFANCE.
La plupart des parents de la génération actuelle ne comprennent pas les besoins de l'enfance.
Ils répètent à satiété que leur père et leur mère ne se souviennent pas d'avoir été jeunes, et eux-mêmes ne se souviennent pas d'avoir été enfants, ne se rappellent pas les soins que l'on a pris d'eux; on ne peut nier que l'éducation des enfants a subi des modifications importantes, quelques-unes au grand avantage de ceux qui en sont l'objet, d'autres provenant de l'égoïsme le mieux entendu. Le démaillottage, pratiqué d'ailleurs de longue date par les mères intelligentes, se propage heureusement, et les préjugés nuisibles se détruisent; mais du désir de fortifier l'enfant en lui faisant une éducation physique un peu forte, on tombe dans l'égoïsme en délaissant de s'en occuper.
Rien n'est meilleur pour un enfant qu'une forte éducation au physique comme au moral, mais elle n'imprime nullement qu'on le délaisse pour cela à lui-même, pas plus au moral qu'au physique.
Le développement physique ne consiste pas à devenir agile comme un petit singe, à monter dans un omnibus et à en descendre pendant qu'il marche, avec des jambes grêles, de même que je ne regarde pas comme un développement moral bien utile celui de donner des reparties malicieuses, de se moquer plus ou moins spirituellement de choses respectables.
Il est évident qu'aujourd'hui on ne comprend pas les besoins de l'enfance, pas plus que ses plaisirs. Pour qu'un livre pour enfants ait du succès, on exige d'abord que les parents le puissent lire avec plaisir; or, il est absolument impossible que ce qui a de l'attrait pour un esprit de trente ans, en ait pour une intelligence vieille de six années, et non seulement de l'attrait, mais de l'utilité.
On se figure moraliser par une histoire romanesque, où tous les personnages sont revêtus de la plus haute vertu à peu d'exceptions, et lesquelles absolument abhorrées; il en résulte que les enfants sont appelés à faire des comparaisons très fâcheuses à l'égard de leurs parents.
Ils s'aperçoivent des défauts de ceux-ci, se regardent très malheureux pour ce motif, et de là la leçon est complètement perdue. Dans les contes de Mmes Guizot, de Bouilly, de Berquin, etc., on s'y occupait bien davantage des enfants que des parents; les premiers seuls étaient en scène avec leurs défauts à corriger, leurs qualités à acquérir, défauts et qualités d'enfants. C'était l'histoire de la petite fille pressée, de la petite gourmande, de la désobéissante, etc. Les enfants trouvaient à chaque ligne des morales contre leurs défauts; à force de vouloir raffiner et perfectionner, on tombe dans l'excès contraire.
A l'égard des plaisirs, les enfants ambitionnent d'imiter les grands, il faut leur laisser ce plaisir, tout en le comprimant dans ce qui pourrait être nuisible. L'enfant qui ne désire pas être grand et vieillir, n'est plus un enfant, car pour connaître le prix du jeune âge, il faut être déjà désabusé, désillusionné de la vie. Maintenant bien des enfants, des fillettes surtout, apprécient parfaitement la valeur d'être jeunes, et ne souhaitent en aucune façon quitter leur fourreau court pour la robe à panier ou la traîne de la sœur aînée. C'est vers douze ans que cette science précoce commence, eh bien! les plus jeunes, qui heureusement ne la possèdent pas encore, conservent ce désir d'imiter papa et maman. Pour les satisfaire, maman consent à leur mettre de la poudre de riz, à flatter leur amour-propre, par des vêtements aussi riches que les siens, et en leur passant des caprices comme les siens aussi; imitations fort nuisibles.
Quant à celles qui ne le sont pas, on les supprime parce qu'on ne les comprend pas; exemple: il existe aux Champs-Elysées des petites voitures traînées par des chèvres qui font le bonheur des bébés; il y avait jadis un petit omnibus, une petite calèche, et c'était un grand bonheur pour les enfants d'avoir à leur taille ce que leurs parents ont. J'ai connu une toute mignonne petite fille, encore à l'âge où l'on porte la petite douillette bleue et la petite capote à bavolet; à peine si elle commençait à marcher, et le secret désir de ce petit être était de monter dans le petit omnibus; elle allait dans de grandes calèches avec ses parents, mais on la tenait sur les genoux; dans les grands omnibus, si elle y avait été, cela aurait été dans les bras de sa bonne; mais quel plaisir de monter dans le petit omnibus aux chèvres! On acquiesce avec plaisir à sa demande; elle va donc enfin jouir de la douce sensation de passer sur ces marches, d'entrer par cette petite porte, de marcher entre les deux rangs «jusqu'au fond»; quelle volupté!
—Près de la porte, n'est-ce pas fillette? lui dit son père.
—Non, au fond! balbutie l'enfant qui parle à peine.
Alors, il enlève le bébé dans ses bras, et le passe en riant à travers la fenêtre de l'omnibus. Oh! désespoir concentré de la pauvrette, qui retient ses larmes pour ne pas faire voir à son père qu'il lui a gâté son plaisir; entrer par la fenêtre, quelle honte! entrer comme une poupée, au lieu de faire la grande demoiselle! Eh! bien, aujourd'hui, on a voulu raffiner ce plaisir charmant des enfants, on a remplacé l'omnibus et la calèche par une corbeille, où l'on assied en rond les voyageurs; cette corbeille est ornée de fleurs, et l'aspect des bébés dans une corbeille de fleurs est ravissant de poésie, mais je doute fort que les bébés y trouvent autant de plaisir!
Les parents commencent par se satisfaire à eux-mêmes. Ils emmèneront leurs enfants au théâtre avec eux, mais ne les accompagneront pas à Robert Houdin. Ils les rendront agiles, afin de n'avoir pas à s'occuper d'eux, mais non dans le but de les rendre forts et courageux. Ils leur donneront de la science et non du cœur; puis ils se plaindront, quand ils seront vieux, de les trouver, égoïstes, durs ingrats.
La plupart du temps, ce sont les domestiques qui sont chargés de la première éducation; quel triste exemple dans ces affaires jugées par les tribunaux! Cette bonne qui martyrisait les enfants que sa maîtresse lui laissait du matin au soir, pendant qu'elle-même allait à son travail! Mais gagnait-elle seulement de quoi payer sa bonne? C'est qu'elle préférait ses travaux qui lui apportaient de la distraction à s'occuper de sa maison et de ses enfants; ce qui eût été plus triste, plus terre à terre.
Il est vraiment triste qu'une femme ayant des enfants soit obligée d'aller travailler au dehors; il semble que si son mari n'est pas assez fort pour subvenir aux besoins de sa famille, elle pourrait trouver un travail à faire chez elle. Mais on n'aime pas à se gêner, même pour ses enfants.
Telle autre mère dont la lamentable histoire s'est déroulée aussi devant les tribunaux, ayant une conduite fautive, faisait élever sa fille loin d'elle, pour qu'elle n'eût pas son mauvais exemple. Pourquoi ne se rangeait-elle plutôt?
Les jeunes femmes ont facilement confiance. Dernièrement je fus témoin de la scène suivante:
C'était une jeune gouvernante; elle avait de doux yeux bleus, des cheveux blonds soyeux, son petit chapeau noir fermé la coiffait gentiment, un voile loup tombait un peu plus bas que sa bouche, tiré soigneusement sur son visage; elle retenait gracieusement d'une main sa mantille, dans l'autre elle avait pris la main d'un bébé ravissant, âgé de quatre ans environ, pendant que l'aîné, qui n'avait certainement pas six ans, donnait la main à son petit frère; elle se disposait à traverser ainsi en courant le large boulevard Haussmann, au carrefour de l'église Saint-Augustin, sillonné en cet endroit par des tramways venant de tous côtés, de nombreuses lignes d'omnibus, des charrettes, des voitures en multitude. D'ailleurs, la rareté des voitures ne fait quelquefois qu'augmenter le danger, car elle endort les précautions. Une voiture arrive rapidement par un tournant ou sort d'une porte, on court, on s'affole et le malheur est arrivé. Un homme d'un certain âge, sur le refuge en face, examinait à travers son binocle la jeune fille, qui, parfaitement consciencieuse de cet examen, rougissait, se troublait et se préoccupait beaucoup plus du monsieur et d'elle-même que des enfants. La mère qui lui confie ses deux bébés, sait qu'elle est incapable de leur faire du mal; elle est bonne, pure, une vraie perle; mais si, pendant qu'ils vont traverser, une voiture survient trop vite, qu'un passant se jette brutalement dans le petit groupe, les mains des deux enfants se séparent, et le bébé éperdu est renversé sous la voiture; ah! certes, la pauvre gouvernante est désespérée, elle souffre sincèrement, elle s'évanouit, car elle se demande comment elle affrontera la vue de sa maîtresse! mais le malheur n'en est pas moins arrivé.
Journellement on voit les mêmes imprudences se renouveler; les bonnes, les gouvernantes, et, faut-il l'ajouter, les mères parfois, ne comprennent pas ce que c'est qu'un enfant. On veut qu'il ait de la raison.
La plupart du temps, aujourd'hui, on ne donne plus la main aux enfants; vous voyez des petites filles de cinq et six ans courir dans les rues de Paris, devant et derrière leurs mères, leur petit parapluie à la main, s'il pleut.
—Il est bon que les enfants apprennent de bonne heure à se suffire à eux-mêmes, dit-on.
Oui! mais il faut le leur apprendre, et on ne fait rien pour cela. Il faut se donner la peine de les gronder en temps opportun et pour des faits qui les concernent bien eux-mêmes et ne servent pas seulement à nos aises.
Élever les enfants est certainement une tâche difficile sous bien des rapports; et pour former un caractère, que de peine doit-on prendre! Je me dis cela souvent, en regardant jouer des petites filles avec leurs compagnes. Quelle différence dans les caractères, et comme on peut tirer de petits faits de grandes déductions!
Voici Juliette et Gabrielle qui sautent et gambadent; mais, ô terreur! elles glissent sur l'asphalte et s'étalent, s'entraînant l'une l'autre, car Juliette s'est cramponnée à Gabrielle; celle-ci est tombée sur les genoux et a dû se faire du mal, cependant elle se relève précipitamment, regarde autour d'elle pour voir si on l'a vue.
La mère, qui était devant, se retourne et la voit déjà debout:
—Tu es tombée! s'écrie-t-elle alarmée.
—Oh! à peine ai-je touché la terre, s'écrie l'enfant en riant, quoique des larmes de douleur brillent dans ses yeux.
—Tu t'es fais mal, dis-moi où.
—Mais non, mère, je t'assure! Ne dis donc rien!… tout le monde nous regarde. Allons-nous-en vite!
Et elle s'échappe en courant dans une allée latérale; arrivée derrière un gros arbre, auprès d'une fontaine, elle soulève le bord de son pantalon et découvre une bosse rouge, sur laquelle elle applique de l'eau fraîche, en se cachant.
Il est évident que le caractère de Gabrielle est énergique, fier et bon; il n'est ni égoïste, ni mou.
Qu'a fait Juliette pendant ce temps? Elle s'est laissée aller assise, et comme elle n'a que six ans, de même que sa compagne elle n'est pas tombée de bien haut et ne s'est pas fait grand mal. Cependant elle pousse des cris perçants et reste à terre.
Tout le monde s'empresse autour d'elle. Sa mère la prend par un bras et la relève rondement.
—Allons, maladroite, sotte! relève-toi!
—Mais elle s'est peut-être blessée grièvement, ma chère, fait observer la maman de Gabrielle, qui juge par sa fille: où t'es tu fait mal, mon enfant?
Et comme la petite continue à hurler sans répondre:
—Voyons, où? répète la dame alarmée; à la hanche?
—Je ne sais pas! hi! hi!
—Vous ne la connaissez pas, ma chère, elle pleure pour un rien, ne faites donc pas attention… Allons, viens; tu vois, on fait cercle autour de nous! dit la mère.
Et elle cherche à l'entraîner.
—Hi! hi!
—Tu ne peux donc pas marcher?
—Je ne sais pas! hi! hi!
—Essaie.
Juliette avance un pied, puis l'autre, et paraît tout étonnée de pouvoir marcher; mais elle se suspend au bras de sa mère et ne veut plus courir avec sa compagne, qui lui demande avec intérêt où elle a mal.
On rencontre à la porte de la maison le papa de Juliette, qui arrivait.
—Papa! papa! hi! hi!
—Qu'est-ce qu'il y a, ma chérie?
—Je suis tombée!
—Tu es tombée!… oh!… tu t'es fait mal?
—Oh! oui! hi! hi!
—Tu ne la tiens donc pas par la main! dit le père à sa femme d'un ton de reproche; tu ne surveilles pas assez cette enfant, il lui arrivera malheur!
Il prend la petite dans ses bras et la monte l'escalier.
Il l'assied sur le canapé.
—Où t'es-tu fait mal, dis-le à papa, ma chérie? Nous allons y mettre des compresses; où, où?
—Ça ne me fait plus bien mal, dit l'enfant, qui ne se soucie pas de compresses; mais… j'ai un peu mal là, et elle montre son estomac.
—Prépare-lui le quart d'un verre d'eau de fleurs d'oranger avec beaucoup de sucre, Thérèse, ça la remettra.
Un éclair de joie brilla dans les yeux de Juliette; elle se coucha sur la poitrine de son père et se fit câliner.
—Gabrielle aussi est tombée, fit observer Mme Thérèse, en mettant du sucre dans un verre.
—Oh! madame! s'écria Gabrielle d'un air fâché; il n'y avait pas besoin de le dire! Je ne suis presque pas tombée, vous n'avez même pas eu le temps de me voir à terre!
—Vous êtes-vous fait du mal?
—Jamais je ne me fais du mal, moi! je tombe, me relève; ça ne vaut pas la peine qu'on y fasse attention.
—Oui! elle est robuste comme un petit cheval, cette petite Gabrielle! remarqua le père de Juliette.
Cependant Gabrielle était mignonne et pâle auprès de sa fille, si forte et si rouge.
—Qu'est-ce que je vois donc là, cependant? fit la mère de Gabrielle, en soulevant du bout de son ombrelle le bord de la jupe courte de sa fille, laquelle, assise sur une chaise haute, laissait un peu voir ses jambes nues au-dessus des chaussettes. Une large tache violacée apparaissait au-dessous du genou.
—Oh! ce n'est rien! un petit bleu, dit-elle en ramenant sa jupe bien vite.
—Comment donc! un petit bleu! Mais vous auriez pu vous faire beaucoup de mal! dit le père; vous auriez pu vous casser la jambe! vous auriez pu vous luxer le genou… Prenez garde! je vous engage à veiller à cela, il pourrait bien se former un phlegmon… c'est excessivement grave… Quand j'étais au collège, j'ai eu un de mes camarades qui a fait une chute de ce genre, et il a fallu lui faire l'amputation… il en est mort!
La mère de Gabrielle était devenue triste et pâle en entendant ces fâcheux pronostics.
—Gabrielle, je veux que tu te soignes!
—Mère! j'y ai déjà mis de l'eau fraîche…je veux bien en mettre encore, mais je t'assure que je ne sens plus rien et il ne vaut pas la peine de tant s'occuper de moi!
—Je ne sais pas pourquoi tu ne veux jamais qu'on s'occupe de toi quand tu tombes!
—Je suis en colère contre moi! c'est si bête! si maladroit!… Montre donc tes bleus, Juliette?
—Non! répondit la petite gâtée en se pressant contre son père; c'est bien laid ton bleu! je ne voudrais pas l'avoir!
—Voulez-vous un peu d'eau de fleurs d'oranger, Gabrielle?
—Oh! merci, madame… je vais boire de l'eau pure et tremper mon mouchoir dans le restant du verre pour faire une compresse… C'est-y bête de se jeter par terre comme ça! Imbéciles de jambes, va!—et elle tapait sur ses mollets—je vous apprendrai à ne pas mieux vous tenir!… encore, c'était un chemin tout uni!
—Comme ce doit être froid! dit Juliette en regardant la compresse que sa petite amie s'appliquait, et tout en sirotant le sucre dans l'eau de fleurs d'oranger.
De tels caractères sont difficiles à métamorphoser par l'éducation; on peut cependant y arriver. Livrées à elles-mêmes, Juliette et Gabrielle deviendront, il est facile de le deviner, la première une petite-maîtresse égoïste et toujours geignante, l'autre une fille dévouée, énergique, ne s'occupant jamais d elle.
CHAPITRE IV
LES BONNES.
Que d'abus, que de victimes les illusions, la légèreté, l'ignorance, peuvent occasionner, mais non excuser! Malheureusement tout concourt souvent à entretenir et à confirmer ces illusions et ces ignorances.
Une voix s'élève-t-elle de temps à autre pour combattre les erreurs, elle est étouffée ou oubliée bientôt.
Le docteur Brochard a dit et répété combien les nourrices et les bonnes maltraitaient ou pervertissaient les pauvres petits enfants qui leur étaient confiés; pour moi, je voudrais pouvoir inculquer cette méfiance dans le cœur de toutes les mères; au risque de me répéter encore, je veux faire une nouvelle campagne à ce sujet.
Existe-t-il une cause plus intéressante que celle de ces pauvres bébés? Oh! je ne viens pas, mesdames, vous parler des malheureux petits Chinois, que leurs parents jettent à la voirie, ni des enfants orphelins à recueillir par la charité et si dignes de pitié; je veux seulement attirer votre attention sur vos propres enfants, ceux qui sont nés de votre chair et de votre sang, ceux qui sont là tout auprès de vous, tendant leurs petites lèvres roses toutes gonflées, et leurs petits bras blancs potelés vers vous, et qui voudraient vous dire s'ils le pouvaient:
—Maman! donne de l'argent pour sauver les petits Chinois, tant mieux! que le bon Dieu me le rende, mais donne ton temps à la surveillance de ton bébé… et n'accorde pas ta confiance illimitée en la nourrice ou en la bonne.
Je ne voudrais pas m'attirer l'aversion des bonnes, et paraître chercher à dénigrer cette classe de femmes, parmi lesquelles il peut y avoir, comme dans toutes les classes, mais moins dans celle-ci que dans d'autres par suite des circonstances, des cœurs d'or et dévoués. Mais, en ne prenant même que ces derniers, vous ne pouvez nier que par le défaut d'éducation, par le milieu généralement campagnard, sinon vicieux, où la bonne et la nourrice ont été éduquées, enfin par la force des choses, la meilleure de toutes est brutale sans en avoir conscience, dénuée de délicatesse dans ses paroles et dans ses actions, et votre enfant, ce trésor, né de parents citadins, fortunés, c'est-à-dire délicats, ne peut supporter sans mauvais résultats d'être traité comme un enfant né dans d'autres conditions, et pour lesquelles la nature l'aurait doué d'une constitution ad hoc et dont l'éducation doit répondre à l'avenir.
C'est pourquoi la meilleure des bonnes ou des nourrices ne peut élever un bébé comme le ferait sa mère. Le plus que vous pouvez exiger d'elle, sans même l'espérer, est qu'elle agisse comme s'il s'agissait de son propre enfant; or, regardez autour de vous, et voyez comme elles agissent envers leurs propres enfants!
Citer des exemples entraînerait trop loin, mais l'imagination ne pourra jamais exagérer ce qui se passe entre les bonnes et les enfants. J'aurais presque crainte, sinon horreur, de raconter certains faits, de peur d'en suggérer l'idée! On a vu des bonnes adorant les enfants qui leur étaient confiés, leur donner l'habitude de boire des liqueurs pour les satisfaire…!
Une, qui buvait de l'eau-de-vie en cachette de sa maîtresse, en frottait légèrement les lèvres de l'enfant, qui y prenait grand plaisir et lui fit ainsi contracter le vice de l'alcoolisme!
Il serait à désirer que les maris et les mères n'appréhendassent pas autant de dévoiler aux jeunes femmes certains vices, afin de les éclairer sur les dangers à éviter.
Mais j'entends ici maintes voix s'élever:
—Oh! j'ai une excellente vieille bonne! je puis avoir la plus grande confiance en elle!
—La mienne est une fille douce et honnête, qui n'a aucun vice.
—Celle-ci a élevé des enfants dans les meilleures maisons!…
Les jeunes femmes ont facilement confiance, d'abord parce qu'elles n'ont pas l'expérience du mal, triste expérience, hélas! qu'on acquiert avec les ans et toujours trop tard! ensuite, elles ont le caractère indécis et faible; quittant la tutelle paternelle pour entrer sous le joug conjugal, l'obéissance, la douceur sont de leurs principales qualités; leur bonne, leur nourrice sont plus âgées qu'elles, en savent plus qu'elles sur bien des points: elles cèdent et se laissent dominer. Ensuite encore, la confiance s'accorde d'autant plus facilement que c'est un soulagement pour les caractères légers qui aiment bien à se décharger des corvées ennuyeuses.
La jeune femme donne un coup d'œil de temps à autre à la nursery; elle aperçoit tout bien en règle. Plus une bonne est une maîtresse femme, plus elle a d'aptitude pour réglementer seule, sans surveillance, plus elle est à craindre pour l'enfant.
Comment une mère peut-elle souffrir qu'on morigène, qu'on caresse son enfant à sa place? Comment peut-elle renoncer pour… pour qui? grand Dieu! pour un monde… indifférent! à essuyer ces grosses larmes que les gronderies font couler, à entendre cette petite voix implorer son pardon; à donner une petite correction même, toujours mesurée par l'amour maternel, puis à voir ces ris faire des fossettes aux joues roses, à démêler ces fins cheveux encore si faibles, à chausser ces pieds si mignons et si vifs!
Petite fille, cette femme a aimé à habiller sa poupée, à la bercer, et aujourd'hui que Dieu met entre ses mains une poupée vivante bien autrement intéressante que celle aux yeux d'émail, où il y a plus qu'un corps à soigner, mais une âme à former, elle s'empresse de confier ce précieux trésor à une femme à laquelle elle n'aurait certainement pas voulu confier sa poupée de bois!
Pour se rendre compte du peu de confiance qu'il faut mettre dans les domestiques même les plus éprouvés, il n'y a qu'à parcourir les jardins publics, et on s'étonnera que là où il y a des gardiens pour empêcher de maltraiter les chevaux, on ne songe pas à en mettre pour empêcher de maltraiter les enfants!
Que d'accidents funestes sont dus, sans qu'on le sache jamais, à la malveillance ou simplement à l'ignorance des domestiques auxquels on confie les bébés! Lésion du cerveau, idiotisme, déviation de l'épine dorsale, bras et jambes démis, mort souvent, hélas! anémie, fièvres typhoïdes, maladies diverses et horribles, dartres, etc., puis infirmités morales, caractères faussés, pervertis dès l'enfance, dépravation de mœurs et de sentiment, etc.!
Tout petit, l'enfant est terriblement exposé loin des yeux vigilants de sa mère, éclairés par cet amour instinctif qui surpasse tous les autres.
Un peu plus âgé, il réclame, je ne dirai pas davantage, mais tout autant la surveillance continuelle de la mère, et il n'y a qu'une institutrice tout à fait d'élite qui puisse à peu près, mais jamais tout à fait, la remplacer entièrement.
Heureux les bébés de parents de position médiocre, où la mère peut s'occuper d'eux et les environner de ses soins! Heureux les bébés qui ne sont pas entourés de valets, et qui s'ébattent sous la sauvegarde maternelle, recevant les gronderies et les baisers de leur mère!
CHAPITRE V
LE DÉVELOPPEMENT DE L'ENFANT.
I
Voilà un bien grand mot, pour l'associer à la personne mignonne de l'enfance! mais il exprime si bien l'action de la croissance qui se produit dans la première partie de la vie humaine! des changements qui surviennent!
Parmi toutes les sciences sur lesquelles on appelle l'attention des jeunes filles, au nombre de tous les arts qu'on leur apprend, au milieu des talents qu'on leur donne, des préceptes qu'on leur inculque, pour les rendre des épouses modèles, des maîtresses de maison capables, des femmes instruites et mondaines, il y a un chapitre sur lequel on néglige de les éclairer, c'est sur les soins à donner aux enfants, quoique cependant ce soit un des événements les plus prévus de la vie que d'avoir une famille à élever.
La jeune fille la mieux éduquée, la plus instruite, la plus capable pour diriger sa maison, s'en remettra du soin d'élever son enfant, au physique comme au moral, à sa nourrice et à sa bonne.
Certes il arrive que la nourrice ou la bonne peut être capable et experte, mais n'est-ce pas triste d'entendre un mari obligé de dire à sa jeune femme: «Laisse donc faire ta nourrice, elle en sait plus que toi à ce sujet? » N'est-ce pas humiliant?
Ah! je sais bien, et là-dessus j'aurai beaucoup à dire; c'est une habitude dans beaucoup de familles de tenir les enfants sous la tutelle des domestiques, d'en faire leurs supérieurs, jusqu'au moment où l'âge leur fait secouer une partie de cette dépendance et conserver la plus fâcheuse.
La supériorité d'un inférieur, d'un subordonné, est néfaste, car elle intervertit les rôles. Il est très commode pour une mère frivole et mondaine de se débarrasser du poids de l'éducation de ses enfants sur les autres. Mais elle ne réfléchit pas si les gens auxquels elle donne cette effrayante responsabilité en sont dignes. Je sais bien qu'elle nous assurera que les domestiques sont de véritables perfections.
Que j'en ai connu de jeunes femmes, qui ont gardé ainsi, plus ou moins d'années, des domestiques précieux, faisant un éloge pompeux de leurs qualités éminentes, consentant à peine à leur reconnaître quelques imperfections insignifiantes… puis, un beau jour, patatras! on découvrait qu'il n'y avait pas de monstres pareils!
La domesticité, à la ville, est presque fatalement vouée à sa perte; mais, en mettant les choses au mieux, en admettant que ceux à qui vous confiez vos enfants soient braves, ils ne sont pas moins sans éducation.
Malheureusement, les pères ne s'inquiètent pas des bébés, et les femmes sont bien entraînées sur cette pente par leurs maris. Le bébé est une chose; il sera temps de s'occuper de lui quand il aura six ou sept ans… Mais alors on se trouve en présence d'une nature qu'on doit se féliciter si elle n'est qu'hébétée et si elle n'est pas viciée.
Lorsqu'une mère dit à son bébé, âgé de quatre ou cinq ans: «Obéis à ta bonne… Si elle t'a grondé, c'est que tu le méritais… Ce sont des mensonges que tu me fais;» elle donne à cette bonne le droit de torturer son enfant, et elle brise le germe de la dignité et de la justice qui naissait dans l'esprit de cet enfant…
Entre autres, je connaissais une élégante jeune femme… mais j'en ai connu et en connais des centaines dans le même cas… elle avait une adorable petite fille qu'elle adorait, et une femme de chambre des plus adroites, un phénix de femme de chambre… qui embrassait constamment l'enfant, à en user la peau de ses petites joues… (Encore une triste habitude de laisser embrasser ses enfants! Dans les maisons riches, les pauvres bébés n'arrivent dans les bras de leurs parents que chauds des baisers de l'office!) La jeune mondaine ne pouvait toujours suivre son enfant. Ne fallait-il pas, le matin, trouver, bien sauvegardée de tous bruits, dans un sommeil réparateur, le repos des fatigues du bal de la veille? ne fallait-il pas faire des visites, aller chez sa couturière, etc.? L'enfant eût été bien à plaindre si elle avait dû attendre que sa mère eût le temps de s'occuper d'elle!
—Oui! on m'a dit que ma femme de chambre brutalise ma fille… quand elle est seule avec elle, me disait-elle en réponse à une observation… Je ne peux pas le croire…, je la surveille beaucoup…; j'arrive à toute heure, au moment qu'elle ne m'attend pas, aux Champs-Elysées par derrière les buissons… Je la surprends… Un jour, il est vrai, j'ai trouvé l'enfant qui pleurait pitoyablement sur un bout du banc, pendant qu'Eudoxie causait, avec d'autres gouvernantes. Je l'ai réprimandée vertement et cela n'est plus arrivé!
—Comment le savez-vous, que ce n'est plus arrivé?
—Je ne l'ai plus surprise en faute.
—Mais la petite est toujours si rouge qu'on dirait qu'elle vient de pleurer!
—La petite est capricieuse, nerveuse, elle crie et pleure pour un rien.
Elle a besoin d'être corrigée.
—Elle ne pleure jamais quand elle est avec vous!
—C'est vrai… Ma femme de chambre me raconte toutes les méchancetés qu'elle lui fait. C'est un diable…
La petite fille, lorsqu'elle eut huit ans, eut le caractère dissimulé, l'intelligence obtuse, les sentiments corrompus, le parler vulgaire… Ce fut toute une éducation à refaire, et cette première empreinte s'efface difficilement à fond.
En revanche, elle avait un grand respect pour les domestiques. L'opinion de la femme de chambre avait beaucoup plus d'influence sur elle que celle de sa mère. Cette femme de chambre était véritablement la maîtresse de la maison. Cependant elle la détestait; la haine s'était accumulée dans son cœur avec la fourberie, et il lui tardait d'être elle-même mariée pour se soustraire à cette dépendance.
Mais lorsqu'elle sera mariée, elle s'empressera, au contraire, d'y retomber, afin de se décharger de ses devoirs, elle aussi.
Ce ne sont pas seulement les femmes qui ont de la fortune qui devraient apprendre à être mères, mais il faudrait que dans les écoles primaires on réservât quelques heures à cette étude.
Dans le peuple on traite les enfants un peu plus mal que les animaux, et telle concierge qui sacrifiera son lait à son chat, et le couchera sur son lit dans son édredon, sautant à la gorge de celui qui se permettrait le geste d'un coup de pied, brutalisera son enfant, ne lui donnera pas une nourriture convenable, le couchera dans un placard humide, et ne saura en aucune façon former son caractère! elle n'en comprendra même pas l'obligation. En corrigeant son enfant, elle n'a en vue, la plupart du temps, que sa satisfaction personnelle; en tous cas, elle ne sait guère comment s'y prendre.
L'amour maternel, dit-on, est instinctif à la mère et lui apprend à soigner son enfant; qui enseigne aux oiseaux à donner la becquée à leurs petits? Oui, ce serait très vrai, si nous étions laissés à l'état naturel, comme les oiseaux. Mais la civilisation est précisément là pour nous enlever nos instincts, et c'est l'éducation qui doit nous les rendre. Le cœur pris intellectuellement et l'instinct sont deux organes différents.
Des animaux ont de l'instinct, ils n'ont pas de cœur. Ensuite, le cœur ne suffit pas à tout dans la vie, et s'il est indispensable pour aimer et bien élever ses enfants, il faut aussi en avoir la science.
Il n'y a pas à nier que le cœur puisse jusqu'à un certain degré suppléer à la science qui manque et inspire une sorte de devination indiquant ce qui doit être fait. Une mère qui s'adonne de tout cœur à l'éducation de son enfant peut arriver, certainement, à posséder cette science d'intuition, mais à ces caractères légers si nombreux tant soit peu qu'ils soient distraits et éloignés du point de vue unique qu'il faut avoir pour arriver à ce degré, à ceux-là il faut enseigner les soins à apporter pour développer l'enfant au moral comme on le développe au physique.
Les hommes pour la plupart, je le répète, ne s'intéressent pas plus aux bébés qu'aux petits chiens. De ce que l'enfant ne les comprend pas tout de suite, ils assurent qu'il n'a pas d'âme, et que la nourriture corporelle seule lui est nécessaire. Le corps seul selon eux a à se développer pendant les premières années de sa vie; encore le développement du corps doit-il se faire n'importe dans quelle condition, et la croyance est invétérée qu'un enfant de faible constitution sera fortifié en étant élevé par une paysanne et, si l'on peut, au milieu de paysans.—Voyez comme leurs enfants sont robustes! s'écrie-t-on à l'appui; ils ne sont ni anémiques ni étiolés!
Il n'y a pas de règles sans exception, et un enfant peut devenir très robuste élevé par une paysanne à la campagne, mais il est nécessaire qu'il soit lui-même d'une origine robuste, et c'est bien pour cela qu'il meurt en si grande quantité des petits citadins en nourrice; qui ne connaît le proverbe «à brebis tondue Dieu mesure le vent»? aux poumons faibles et délicats il faut un climat doux, l'air vif les tue.
Dieu, dans sa sagesse infinie, a gradué la force du lait maternel, proportionnellement au nombre de jours de l'enfant, ce qui n'empêche pas que l'on donne fréquemment des nourrices qui ont déjà nourri deux ou trois bébés, c'est-à-dire qui ont du lait de deux ou trois ans [J'ai vu ce fait dans une des premières familles de France. La fille du duc de M., aujourd'hui marquise de B., a été nourrie en quatrième nourrisson par une robuste femme de quarante-deux ans, une maîtresse femme! la jeune femme n'en est pas moins anémique.]. L'enfant du paysan hérite de la force musculaire de ses parents et il peut supporter les brutalités, tandis que l'enfant d'une femme frêle aura les membres abîmés, mais non enforcis, par ces brutalités; on peut refaire une seconde nature, mais par des soins bien entendus. La mortalité des enfants est bien plus considérable à la campagne qu'à la ville, ou plutôt dans la classe populaire, parce que le faible y est condamné d'avance. Le fort seul peut résister et subsister.
Les parents ne se douteront jamais, parce qu'ils éloignent autant que possible de leurs yeux et de leur pensée ce spectacle et cette idée désagréables, que de fois leurs enfants meurent, ou sont malades, mal bâtis, abrutis ou pervertis par la faute de ceux qui ont été chargés à leur place, moyennant une récompense pécuniaire, de remplir leurs devoirs.
Le développement intellectuel demande au moins autant d'attention; certainement, on redressera le caractère, les habitudes, l'intelligence, comme on redressera les jambes, c'est-à-dire, à grand renfort de peine, et si l'on peut, et si cette intelligence n'est pas tuée comme il arrive du corps. Pour se développer, l'intelligence doit être exercée, mais d'une façon salutaire et entendue. Une jeune mère doit savoir qu'il lui appartient de former, de développer peu à peu, sans fatigue et avec douceur, l'intelligence de son enfant, en s'occupant de lui, en ne le laissant pas à lui-même, sans le gâter et sans le rudoyer, afin que cette intelligence se développe, droite et vigoureuse, pure de toute souillure, comme le corps. Alors seulement que les jeunes femmes seront elles-mêmes des mères parfaites, connaissant leur devoir et le remplissant, on pourra espérer une génération meilleure.
II
Je n'en ai pas fini avec ce sujet, et ce qu'il me reste à dire, qui est, je crois, le plus important, ne concerne pas seulement les bébés, les grands peuvent aussi en faire leur profit.
Constamment l'on entend dire, aussi bien chez les riches que dans les classes pauvres: «Cet enfant ne doit pas travailler: il est très intelligent, mais nous sommes obligés de le retenir dans ses études; le docteur recommande de ne point trop le tenir au travail.»
Ici, j'ouvre une parenthèse à l'égard des propos de docteurs; loin de moi l'idée d'attaquer un corps aussi honorable; il n'en est pas moins vrai que la Faculté tient souvent des propos un peu jetés à la légère et dont elle ne pèse pas toute l'importance. Il est de ces conseils qui sont bientôt donnés et qui débarrassent d'une grande responsabilité. Un médecin qui conseille à un pauvre hère du repos, une bonne nourriture, du bon air, des toniques, a bien plutôt fait que d'écrire une ordonnance.
Un médecin est appelé auprès d'un enfant fiévreux au teint excité, à l'œil brillant; cet enfant a des reparties vives, des rires et des gestes nerveux; il paraît plus avancé que son âge ne le comporte. Le docteur l'entend parler de ses études, raisonner d'une façon étonnante; il en conclut que l'enfant est surmené et il recommande de ne pas le fatiguer. Il est indispensable de s'entendre: est-ce bien l'étude qui fatigue les enfants? Parents, rappelons nos souvenirs et jugeons par nous-mêmes.
Nous souvenons-nous avoir jamais été fatigués par l'étude? par le travail? Nous avons été fatigués et énervés quand on nous a menés au théâtre, au cirque, aux bals costumés; après une veillée prolongée, après avoir siroté un peu de café noir, goûté à de bonnes liqueurs; le lendemain nous avons dû nous remettre, la tête pleine de nouvelles images, à l'étude; et notre petite intelligence aussi bien que nos membres ont été las!
La nourriture pimentée ou trop sucrée, le farniente énervant des vacances, les courses forcées du dimanche, les habillements gênants, les conversations intrigantes des grandes personnes, les excitations hélas! que trop d'enfants rencontrent dans leur entourage, voilà qui les fatigue et les énerve; mais ce n'est ni le travail ni l'étude; bien au contraire, l'étude calme les effervescences de la nature.
Prenez un enfant aussi nerveux, aussi délicat de physique, aussi vif d'intelligence qu'il soit: placez-le dans un milieu d'hygiène parfait, au bon air; donnez-lui une nourriture essentiellement saine et régulière, procurez-lui une existence calme, méthodique, vous pouvez le faire avancer dans ses études autant qu'il vous plaira, vous ne lui verrez jamais les yeux enfiévrés, ni la tête exaltée.
Que ses récréations se passent à des exercices du corps, qu'il se lève de bonne heure et se couche tôt, qu'il soit préservé des commotions humaines.
Le travail calme, mate les nerfs et ne les excite pas, c'est donc à tort qu'un médecin dit: «Ne faites pas travailler cet enfant,» il doit dire plutôt: «Ne le fatiguez pas», ce qui est tout autre chose. Il ne faut pas confondre; or les parents, dans la croyance de faire reposer leur enfant parce qu'ils ne lui feront rien faire d'utile, se mettent la plupart du temps à le surmener de plaisirs, de courses, de veillées.
Je le répète, je rappelle mes souvenirs et il ne me revient pas que l'étude m'ait excitée, tandis que je l'étais fort après des parties de plaisir.
Ce qui rend les enfants incapables de travail, ce qui affaiblit leur constitution, c'est la vie excitante de la ville d'une part, pour ceux qui ont de l'intelligence naturelle, c'est le manque d'encouragement pour ceux qui sont apathiques. En ayant peur de fatiguer les enfants par une contrainte quelconque, en ne craignant pas de les laisser se fatiguer, toujours par le même motif, c'est-à-dire en contraignant pour le bien, en laissant faire pour le mal, l'éducation ne peut aller que de mal en pis. Le fait est qu'avec la méthode de vouloir enseigner les sciences aux bébés dès le berceau, d'applaudir à leurs reparties spirituelles, et en les condamnant au repos pour ce qui est d'une étude suivie, on arrive à une instruction irrégulière.
J'ai dit que je m'adressais aussi bien aux grands qu'aux petits, parce qu'à tout âge on peut réparer le mal, et puis les jeunes filles qui me liront et qui ont pu se croire très maltraitées parce qu'on les forçait à travailler, verront que leurs parents n'étaient que justement préoccupés de leur avenir; celles qui ont été gâtées n'en voudront pas à leurs parents et essaieront de réparer le mal sans crainte de se fatiguer.