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SOUVENIRS D'UNE ACTRICE
PAR
Mme LOUISE FUSIL.
«Les années, les heures ne sont pas des mesures de la durée de la vie; une longue vie est celle dans laquelle nous nous sentons vivre; c'est une vie composée de sensations fortes et rapides, où tous les sentiments conservent leur fraîcheur à l'aide des associations du passé.
«LADY MORGAN.»
TOME 2
PARIS,
DUMONT, ÉDITEUR,
1841.
I
Boulogne-sur-Mer.—L'officier municipal maître d'anglais.—Arrivée de Pereyra, agent du comité de salut public.—Une famille d'émigrés.—Avis important.—Arrivée de Joseph Lebon.—Liste des suspects.—Stupeur causée par les arrestations pendant la nuit.—Le perruquier Agneret.—Je suis arrêtée ainsi que la famille de lady Montaigue. On nous conduit dans la cathédrale.—La soeur de mademoiselle Desgarcins.—J'obtiens une entrevue avec Joseph Lebon.—Manière dont je me tire d'affaire.—Un bal de section.
À notre retour il y avait beaucoup d'Anglais à Boulogne-sur-Mer, et notre société fut aussi agréable et aussi paisible qu'on pouvait l'espérer à une pareille époque, jusqu'à l'arrivée d'un commissaire de la convention.
C'était un nommé Pereyra, ce même juif portugais qui avait accompagné Marat chez Talma. Je le connaissais donc de vue et de réputation; il avait de l'esprit et beaucoup d'astuce, de bonnes manières, des formes convenables; enfin c'était un homme dangereux. Il parlait parfaitement anglais. Il chercha à s'introduire dans plusieurs maisons anglaises, ce qui ne lui fut pas difficile. Quelqu'un me dit d'avertir mes amis de prendre garde à ce qu'ils diraient devant lui, parce que c'était un espion du comité de salut public. Je m'en doutais du reste, car j'avais remarqué qu'à table il trouvait le moyen de griser promptement ces messieurs, et que tout en buvant autant et même plus qu'eux, il conservait toute sa tête et son sang-froid. Je les en avertis plusieurs fois; mais ce Pereyra profitait de l'usage qui oblige les dames de quitter la table, au dessert, tandis que les hommes restent à fumer, à boire et à parler politique. Plusieurs de ceux qui furent arrêtés dans la suite ne le durent qu'à cette circonstance.
Quant à moi, il cherchait à m'effrayer sur le sort à venir des personnes de ma connaissance ou de mes amis, peut-être dans l'espoir de me faire parler aussi, mais nous jouions au plus fin, car je causais volontiers avec lui dans la même intention. Il y avait à Boulogne une famille d'émigrés; je ne la connaissais pas, mais lorsque nous nous rencontrions à la promenade nous nous saluions. Pereyra parlant souvent d'eux, je cherchai l'occasion de leur dire en passant un mot, pour les avertir de se tenir sur leurs gardes. Je fus assez long-temps sans pouvoir y parvenir: enfin, un jour que Pereyra me plaisantait, en les appelant mes amis, car il avait remarqué que je leur portais intérêt, je cherchai à lui faire dire quelque chose de plus.
—Que pourrait-il donc leur arriver de si fâcheux, s'ils étaient arrêtés? lui dis-je en m'efforçant de sourire.
—Ah! une misère! ils seraient fusillés.
Je fis un mouvement.
—Je croyais qu'ils seraient seulement enfermés jusqu'à la paix, repris-je.
—Du tout; la loi sur les émigrés est précise. Il n'en manque pas ici: c'est le foyer de l'émigration.
Je fus fort effrayée, et il me sembla que je me ferais un reproche toute ma vie, s'il leur arrivait malheur. J'écrivis au crayon, sur un petit morceau de papier: «Ne restez pas ici, vous seriez arrêtés.»
À la nuit tombante, nous les rencontrâmes sur la grève, où nous nous promenions tous les soirs. Je glissai ce papier à celui qui passait le plus près de moi, en lui faisant un signe de garder le silence; il parut surpris, mais je vis qu'il cachait mon papier. Sans doute qu'ils profitèrent de l'avis, car, à mon grand contentement, je ne les revis plus. On pouvait encore échapper alors: un peu plus tard cela devint très difficile. Combien de fois, depuis, je me suis félicitée d'avoir pris sur moi de faire cette démarche, surtout lorsqu'on arrêta ce malheureux M. de Flahaut, qui n'eut pas le même bonheur! Il était arrivé à Boulogne dans la matinée, et comptait repartir le même soir; mais il eut l'imprudence de donner une pièce d'or à un commissionnaire pour porter une lettre. Cet homme, ayant conçu des soupçons, fut porter la lettre à la municipalité ou aux autorités compétentes. M. de Flahaut fut arrêté et périt sur l'échafaud quelques jours après. Ce fut le premier indice de malheur et le terme de notre sécurité.
Boulogne était en effet le point par lequel les émigrés allaient et venaient avec le plus de facilité, en s'embarquant par les paquebots. La surveillance y fut, pendant long-temps, moins rigoureuse qu'ailleurs, et beaucoup de gens s'enrichirent par ce moyen: les autorités peut-être les premières.
Cela me rappelle un monsieur de Macarty, qui émigrait chapeau sous le bras; il était toujours poudré, musqué et habillé avec un soin extrême. Il avait dans sa poche deux chemises, deux cravates, deux mouchoirs et deux paires de bas: c'était tout son bagage, et il le portait toujours sur lui. Dès qu'il commençait à être remarqué dans une ville, il en sortait en se promenant, une badine à la main, de l'air le plus dégagé; il causait même quelquefois avec la sentinelle et lui demandait son chemin. Il s'en allait ensuite dans la ville voisine, y entrait avec le même air d'insouciance, en fredonnant un air de vaudeville ou d'opéra. Après avoir ainsi parcouru Montreuil-sur-Mer, Samée, Calais, il vint à Boulogne. Il était fort amusant, et dînait souvent chez lady Montaigue; mais, à l'arrivée de Pereyra, il prit un bateau pêcheur avec lequel, je pense, il gagna les côtes d'Angleterre, car on ne le revit plus, et bien lui en prit! Une fois en mer, il fut en sûreté, les vaisseaux anglais recueillant toutes ces petites embarcations.
Sur ces entrefaites, on nous annonça Joseph Lebon; Pereyra l'avait précédé comme l'éclair précède la foudre, car il partit aussitôt son arrivée. Nous avions appris cette nouvelle d'avance par un officier municipal, mon maître d'anglais; cet officier municipal était un fort bon homme; il nous laissait chanter très gaiement:
Cadet-Roussel a un cheval
Qu'est officier-municipal,
et rire de l'accent circonflexe que les jeunes gens avaient mis sur la loge de la municipalité: Lôge de la municipalité.
Comme nous ne prévoyions pas ce qui devait arriver, nous ne fûmes pas fort alarmés de l'arrivée du proconsul. Notre fonctionnaire public nous dit en plaisantant: Si je suis chargé de vous arrêter, je vous le ferai savoir d'avance, afin que vous puissiez faire vos dispositions.
—C'est très obligeant, lui dis-je, mais ne badinez pas ainsi: cela nous porterait peut-être malheur. Ce brave homme ne savait guère qu'il prophétisait!
Joseph arriva le surlendemain dans la soirée et fit illuminer toute la ville, non pour sa réception, mais pour y voir plus clair à ce qu'il voulait faire, et afin que personne ne pût lui échapper. C'était à l'époque de la loi sur les suspects; Joseph Lebon fut au comité révolutionnaire pour demander la liste des suspects; mais, comme il n'y en avait point alors, il s'emporta, dit que, dans une ville comme Boulogne, le foyer de l'émigration et des conspirations, tous les habitans étaient coupables ou complices; quant à vos Anglais, ce sont tous des agens de Pit. Comment, point de liste de suspects! répéta-t-il. Un des membres du comité (un perruquier gascon), effrayé de ce qu'il pouvait en résulter pour eux, assura le citoyen représentant qu'on se trompait; qu'il avait eu cette liste entra les mains; qu'il allait la chercher à la municipalité, et qu'il la porterait lui-même à son domicile. Cela calma un peu la colère de Joseph, qui fut s'établir avec son état-major chez Nols. C'était un des plus beaux hôtels de Boulogne, et celui où descendaient les étrangers opulents. La dépense de ce nouvel hôte coûta cher à ceux qui le reçurent. À son départ, la famille entière fut arrêtée; ils périrent tous à Abbeville, excepté un pauvre petit enfant dont la femme d'un pêcheur voulut se charger, et dont elle prit soin comme une mère. Le perruquier s'enferma avec un autre membre du comité et dressèrent à la hâte une liste sur laquelle ils mirent tous les noms qui leur vinrent à la mémoire; mais, de préférence, les personnes étrangères au département, les Anglais et les gens les plus marquants de la ville, soit par leur fortune, soit par leur position. Pendant ce temps, on avait fait placer des gardes à toutes les issues, et, cette liste à la main, on fut arrêter les trois-quarts des habitants.
La consternation fut générale. On arrêtait les personnes, et, sans leur donner le temps de s'expliquer, on les conduisait dans une vieille église à moitié démolie qui servait de dépôt. Notre officier municipal tint sa promesse; il nous fit prévenir que nous serions du nombre des arrêtés; mais je ne sus si ce serait la nuit même ou le lendemain. Je pris cependant mes précautions; je préparai tout ce qu'il fallait pour habiller chaudement ma petite fille, et je recommandai à la femme de chambre de me l'amener où je serais conduite. Je me jetai sur mon lit, sans me déshabiller, et j'attendis l'événement sans beaucoup de frayeur, persuadée qu'après une explication je ne pourrais être incarcérée long-temps. À deux heures, j'entendis frapper assez violemment à la porte, et des officiers de paix, ou plutôt des membres du comité révolutionnaire, entrèrent dans ma chambre et me dirent en anglais: il faut te lever et nous suivre. Je leur répondis en français, car dans les occasions majeures je n'aime à me servir que d'une langue dans laquelle je puisse comprendre la conséquence d'une phrase qui peut quelquefois avoir une autre interprétation. Je leur répondis que j'étais prête à les suivre, mais que, si c'était comme anglaise qu'ils m'arrêtaient: ils devaient voir qu'ils se trompaient.
«Tu diras tes raisons quand tu seras interrogée, me dirent-ils.»
Les domestiques étaient tellement effrayés de cet appareil militaire, que la femme de chambre, au lieu de m'apporter ma fille, s'était enfuie avec elle dans le grenier. Nous partîmes donc avec lady Montaigue qui m'attendait au bas de l'escalier. Le mari de cette dame et son frère avaient été emmenés les premiers. À peine si on nous avait laissé le temps de prendre nos manteaux et nos chapeaux. Nous fûmes conduites dans l'église dont j'ai parlé, qui était très froide, car nous étions au mois d'octobre. Le tableau qui s'offrait à nos yeux était à la fois triste et bizarre: cette église ressemblait à une ruine, et, à l'exception du maître-autel, ce qui tenait au culte avait disparu. Je regardais douloureusement ces froides dalles, ces longs arceaux, ces portiques sous lesquels des malheureux erraient comme des ombres, pleurant et se livrant au désespoir, lorsque j'aperçus une femme ou plutôt une espèce de folle que j'avais rencontrée quelquefois depuis son retour d'Angleterre. C'était la soeur de mademoiselle Desgarcins, du Théâtre-Français, et la veuve d'un capitaine de vaisseau. Elle se tenait sur les marches de l'autel, une guitare à la main. Je lui dis qu'elle était bien heureuse d'avoir pu emporter sa guitare, tandis qu'on m'avait à peine permis de me munir des choses les plus nécessaires. Ah! me répondit-elle d'un ton emphatique, cette guitare m'est bien nécessaire, car la musique seule calme mes nerfs; mais j'ai cassé mon mi, et j'attends qu'il fasse jour pour prier un de ces messieurs de m'en procurer un autre. En attendant je vais baisser le ton, et elle essayait, malgré l'absence de son mi, de chanter:
L'infortuné David au pied du saint autel
Par ces mots en pleurant implorait l'Éternel:
Je suis puni, je perds ce que j'adore.
Plusieurs personnes l'ayant priée de se taire, elle se plaignit amèrement de l'injustice et de l'inhumanité des hommes qui voulaient lui ôter la seule consolation qui lui restât. Je quittai cette folle et je fus m'asseoir près de lady Montaigue. Cette pauvre femme pleurait et répétait douloureusement: «Ah! mé chère, c'est le péroqué qui en est lé cause.» Malgré le malheur de notre situation, je ne pus m'empêcher de sourire, car c'était le perruquier gascon, auteur de cette fatale liste, qu'elle appelait le péroqué.
—Ah! me dit-elle, pouvez-vous rire ainsi quand il y va de notre tête.
—Tout ce qui peut vous arriver, c'est d'être renvoyée en Angleterre; quant à moi qui suis artiste, on me fera partir pour Paris, mais il y a ici des malheureux pour lesquels j'ai des craintes réelles.
J'attendis le jour avec impatience. Lorsque le crépuscule commença à paraître, je vis entrer un militaire qui venait donner quelques ordres. Sa figure étant douce et prévenante, je me hasardai à l'aborder.
—Monsieur, lui dis-je, on m'a conduite ici sans doute par erreur, car je suis artiste et étrangère à cette ville. J'ai été arrêtée comme anglaise, et cependant il me serait facile de prouver que je ne le suis pas, si je pouvais parler au représentant.
—Cela ne se peut guère, répondit-il, mais on entendra tout le monde à
Abbeville, où vous devez être transférées demain.
—Mon Dieu! mais c'est justement ce que je ne voudrais pas, monsieur, ajoutai-je d'un ton suppliant; ne pourrais-je par votre entremise parler au citoyen Lebon? Je suis persuadée qu'il ne me ferait pas partir.
Il secoua la tête en signe d'incrédulité. Cependant, après avoir réfléchi un moment, il me dit:
—Attendez, je vais voir si cela est possible.
Après un quart d'heure, qui me parut un siècle, il rentra, me prit par le bras, et nous sortîmes ensemble. On me regardait avec envie, et cependant je traversais cette église avec tristesse: il est des moments où l'on a presque de la honte d'être plus heureux que les autres, car il semble qu'on leur dérobe quelque chose. La maison habitée par Joseph Lebon étant en face de notre église, nous y fûmes bientôt rendus. Il était devant la cheminée, mais il se retourna lorsque j'entrai, et il dit en riant: «Ah çà! toutes les jolies femmes m'en veulent donc aujourd'hui.» Cela m'ayant enhardie un peu, je répondis modestement que l'obscurité m'était favorable. Voyant qu'il était d'assez bonne humeur, je repris de l'assurance et résolus de ne pas me laisser intimider. Joseph Lebon était d'une taille moyenne et assez bien prise; sa figure douce et agréable avait cependant quelque chose de sournois et de diabolique. Il régnait dans sa mise une sorte de coquetterie; sa carmagnole était d'un beau drap gris et son linge d'une grande blancheur; le col de sa chemise était ouvert, et il portait l'écharpe de député en sautoir; ses mains étaient très soignées, et on disait qu'il mettait du rouge. Quel bizarre assemblage de férocité et d'envie de plaire!… On ne le connaissait pas encore pour ce qu'il s'est montré depuis; ce n'est qu'à Abbeville et à Arras qu'il a commencé son horrible carrière de meurtre. Il commença la conversation par me faire des plaisanteries assez grossières sur le jeune officier qui m'avait amenée, puis se retournant brusquement vers moi, il me dit: en définitive, que me veux-tu?
—Mais un passeport pour retourner à Paris.
—Rien que cela? pas davantage! tu n'es pas dégoûtée. Mais étant étrangère au département, pourquoi te trouves-tu ici parmi des aristocrates?
—D'abord, citoyen, ce ne sont pas des aristocrates, ce sont des
Anglais.
—Parbleu! belle preuve.
—Toute leur famille est dans l'opposition au parlement d'Angleterre.
—Beaux patriotes que vos Anglais, des patriotes à l'eau rose. Enfin pourquoi te trouves-tu ici?
—Je suis venue y prendre les bains de mer pour ma santé.
—Tu n'as pas l'air malade.
—C'est qu'ils m'ont fait du bien. Citoyen, lui dis-je pour donner un autre cours à cet entretien, mon mari étant à l'armée de la Vendée, vous voyez…
—Oui, je vois, interrompit-il, que, pendant que ton mari se bat contre les ennemis, tu t'arranges assez bien avec eux.
—Du tout, citoyen, les artistes sont cosmopolites, et j'avais d'ailleurs le dessein de donner un concert au bénéfice des veuves et des orphelins des citoyens morts en défendant la patrie.
—Bien, mais pourquoi ne l'as-tu pas fait?
—C'est qu'il n'y a pas ici un musicien capable de jouer Dupont, mon ami (cela le fit rire).
—As-tu des enfants?
—Oui, citoyen, j'ai une petite fille.
—Alors il faut venir ce soir au bal de la société patriotique, et l'amener avec toi.
—Mais, ma fille n'ayant que quatre ans, ne danse encore que sur les genoux.
—Eh bien! je la ferai danser.
Puisqu'il aimait les enfants, il aurait bien dû prendre plus de pitié de ceux qui en avaient.
—Allons, c'est convenu, tu danseras avec ce joli garçon, ajouta-t-il en me montrant l'officier qui m'avait amenée.
—Oui, citoyen représentant.
—Tu es une aristocrate, tu ne tutoies pas.
—Vous avez trop d'esprit pour vous arrêter à ces misères, lui dis-je sans me déconcerter; qu'est-ce que ça prouve? que je n'en ai pas l'habitude, et que je n'ai jamais tutoyé que mon amant (il fallait bien lui parler son langage).
—Tu as l'air d'un fameux sans-souci.
—J'en prends le moins que je peux, mais je serais bien plus gaie au bal de ce soir, lui dis-je en me rapprochant de lui d'un air suppliant, si vous vouliez me donner quelque espoir pour mes amis?
—Ne parlons pas de cela, s'écria-t-il d'un ton sévère.
Je le saluai et retournai chez moi, bien triste de n'avoir rien pu obtenir pour mes amis; car je craignais qu'ils ne fussent condamnés à une longue réclusion. Ils obtinrent heureusement quelque temps après la permission de retourner chez eux, mais avec un gardien à leurs frais. Ce fut le procureur de la commune qui la leur fit obtenir.
Je me disposai donc à aller à ce bal, dans la toilette la plus simple, car outre que j'étais peu disposée à briller, je ne voulais pas qu'on pût m'appeler muscadine. J'habillai ma petite fille et la fis bien gentille: son élégance ne pouvait la compromettre. À huit heures je me rendis avec elle à la section. Tous les hommes, à l'exception des militaires, étaient en carmagnoles. J'étais fort peu en train de danser, mais il me fallut faire contre fortune bon coeur. Plus d'une dame m'envia l'honneur de danser avec le représentant, et cependant je leur aurais cédé volontiers cet honneur. Il fit beaucoup de caresses à ma fille; sous prétexte qu'elle était fatiguée je me retirai de bonne heure. Je ne partis néanmoins qu'après qu'il eut autorisé le procureur de la commune à me délivrer un passeport. C'était un fort honnête homme que ce fonctionnaire; il eût été à souhaiter que beaucoup d'hommes en place de ce temps lui eussent ressemblé, car il a fait tout le bien qu'il a pu, et empêché le mal, lorsque cela lui était possible. Je l'ai revu depuis avec bien du plaisir. Joseph Lebon m'avait invitée à lui faire mes adieux avant mon départ; mais je m'en gardai bien, car je craignais qu'il ne lui vînt quelque réminiscence. Je partis le coeur navré de n'avoir pu revoir mes amis; j'étais loin de m'attendre à ce qui devait arriver, je n'en sus même les détails que long-temps après. Lady Montaigue, son mari et son frère, qui se félicitaient que j'eusse échappé à la triste destinée de nos compagnons de malheur, furent envoyés à Abbeville, jetés sur des charrettes les uns sur les autres comme des moutons qu'on envoie à la boucherie. La crainte des représailles leur sauva la vie, mais ils eurent beaucoup à souffrir dans les prisons. De tous les malheureux envoyés à Abbeville puis à Arras, pas un n'en revint. Un pauvre médecin de ma connaissance, M. Butor, dont l'amabilité contrastait tant avec son nom, et qui était le plus honnête des hommes, était de ce nombre. Je suis encore à me demander comment j'ai pu me tirer des mains de cet homme féroce; à la vérité j'étais sans crainte, car je ne me doutais pas du danger, et je crois qu'il y a une espèce de magnétisme qui agit sans qu'on s'en rende compte, et qui fait qu'on en impose à ceux dont on n'a pas peur. Le ton de franchise et d'assurance manque rarement de produire cet effet. Mais si j'avais été emmenée à Arras avec les autres, je n'aurais pu parler à Joseph Lebon, et d'ailleurs la terreur de son nom m'aurait causé la même frayeur qu'à tous ces malheureux[1]. Enfin quand je réfléchis à tout ce qui aurait pu m'arriver alors, je suis comme quelqu'un qui regarde un précipice qui devait l'engloutir et auquel il a échappé par miracle. Combien de circonstances dans la vie sont inexplicables et confondent tous les raisonnements.
J'arrivai à Paris à la fin d'octobre 1793 et fort à propos pour chanter les solos dans les choeurs du Timoléon de Chénier, qui devait être joué au Théâtre de la République.
II
Je reviens à Paris.—Répétition générale de la tragédie de Timoléon.—Chénier invite plusieurs députés à y assister.—Au moment du couronnement de Timophane, le député Albite fait une sortie violente.—On s'enfuit en tumulte.—On joue le lendemain Caïus-Gracchus.—Albite renouvelle la scène de la veille, et jette sa carte de député dans le parterre.—Manière dont madame de Genlis raconte dans ses mémoires l'anecdote relative à Chénier, avec mademoiselle Dumesnil, à laquelle il avait rendu un service Important.—Fusil et Martainville.—Fusil fait enfuir Martainville proscrit. Il le déguise en paysan et lui donne de l'argent pour son voyage.—Reconnaissance de Martainville.—Fusil à l'armée de Vendée.—Il rencontre le général d'Autichamp, chef des Vendéens, blessé.—Épisode.
Chénier avait invité plusieurs députés à venir assister à la répétition de Timoléon, que l'on faisait ordinairement le soir. Albite et Julien de Toulouse, je crois, étaient du nombre; je ne me rappelle pas les autres. Au moment où l'on couronne Timophane, Albite, interrompant l'action, fit une sortie virulente contre la pièce et contre l'auteur. Choeur[2] et comparses, tout le monde s'enfuit en tumulte, comme à l'Opéra, lorsque le grand-prêtre prononce un anathème. La salle et les loges furent bientôt désertes. Chénier parla d'une manière très animée à ces députés et chercha à justifier ce couronnement par l'événement de la fin, mais ces messieurs ne voulurent rien entendre. Nous crûmes que Chénier serait arrêté dans la nuit, et il le pensait lui-même; cependant il n'en fut rien; on donna même le surlendemain son Caïus-Gracchus à la place de Timoléon; mais il paraît qu'Albite était décidé à le poursuivre dans tous ses ouvrages, car à ce vers,
Des lois et non du sang,
comme il partait un applaudissement général, ce député se leva du balcon où il était placé, en criant au parterre: «Le sang des conspirateurs!» et il jeta sa carte de député au public, auquel il adressa un long discours sur l'inconvenance de ce vers, ajoutant que l'auteur ne pouvait être qu'un mauvais citoyen, et qu'il le signalait comme tel[3]. On regarda dès-lors Chénier comme un homme proscrit, et tout le monde s'éloigna de lui. Quelques amis et les femmes, qu'on trouve toujours dans le malheur, ne l'abandonnèrent pas et lui restèrent fidèles.
À cette époque, André Chénier, frère de l'auteur, attendait son jugement d'un jour à l'autre. Si Marie-Joseph Chénier eût tenté la moindre démarche en sa faveur, il n'eût fait qu'avancer sa perte; on sait d'ailleurs que, dans ces temps malheureux, il n'y avait de salut que pour ceux qu'on oubliait, car les choses pouvaient changer par l'excès même où elles étaient parvenues. Un nommé Labossière, qui était employé au comité du salut public, a sauvé plusieurs personnes en remettant leur acte d'accusation en-dessous, lorsqu'ils se présentaient dans les cartons. Le 9 thermidor arriva, et ils échappèrent à la mort. Ce jour, hélas! vint trop tard pour André Chénier, et pour tant d'autres; il périt la veille de ce jour, et ce qu'il y eut d'affreux pour son frère, c'est que cette tragédie de Timoléon qui devait le perdre, si les choses n'eussent changé, fut le sujet des calomnies les plus affreuses et des fables les plus absurdes répandues par ses ennemis et accueillies par les gens qui n'examinent rien, et croient le mal sans chercher à approfondir la vérité.
* * * * *
Je voyais peu Chénier avant cette époque, mais lorsqu'il fut traité avec tant d'injustice et accusé d'une aussi horrible action, moi qui tant de fois l'avais entendu gémir de la mort de son frère, ce fut un motif pour que je le visse plus souvent. Il est si facile de faire adopter une impression fâcheuse dans les moments de trouble, que celui qui en est accablé ne peut plus se relever; il semble que l'on se plaise à chercher des faits à l'appui pour y donner de la vraisemblance. Les écrits restent et se relisent quelquefois après un long espace de temps; bien souvent aussi les histoires contemporaines les recueillent. Madame de Genlis, dans ses Mémoires ne cite-t-elle pas une anecdote aussi fausse qu'invraisemblable, et qu'elle place même dans un temps où il n'y avait pas de terreur, car la révolution commençait à peine. Chénier à cette époque n'avait encore occupé qu'une place à l'Institut, et André Chénier n'était pas arrêté. Je veux parler de l'entrevue de mademoiselle Dumesnil avec le poète Chénier. J'ai si souvent entendu raconter cette anecdote à madame Vestris, la tragédienne, soeur de Dugazon, et par Chénier lui-même, que je n'ai pu en oublier les détails, les voici:
Madame Vestris était très liée avec mademoiselle Dumesnil, que son grand âge et ses infirmités retenaient dans son lit. M. Chénier parlait sans cesse à madame Vestris du regret qu'il éprouvait de n'avoir jamais vu cette célèbre actrice. Cela paraissait assez difficile à obtenir; cependant un jour madame Vestris, parlant à mademoiselle Dumesnil des jeunes auteurs sur lesquels on pouvait fonder quelque espérance pour soutenir la scène française, nomma Chénier. On avait donné de lui Charles IX et Henri VIII (mademoiselle Dumesnil s'était fait lire ces deux ouvrages).
«Nous espérons beaucoup de ce jeune poète, ajouta madame Vestris, et elle saisit cette occasion pour lui apprendre que c'était à lui qu'elle devait le retour de sa pension, qu'il n'avait cessé de solliciter à l'Institut, et de l'extrême désir qu'il avait de la voir. Mademoiselle Dumesnil n'hésita plus.
«Amenez-le ce soir, lui dit-elle, afin qu'il puisse voir Agrippine infirme.»
Ils vinrent en effet; il faisait petit jour dans la chambre; mais en voyant entrer Chénier elle se leva sur son séant, et avançant la main avec grâce, elle lui récita tout le grand couplet d'Agrippine. Le jeune poète était dans une telle extase, qu'il osait à peine respirer, dans la crainte de l'interrompre; elle avait cessé de parler, qu'il écoutait encore[4].
En rectifiant des faits dénaturés avec tant de malveillance pour Chénier et pour d'autres personnes, on ne s'étonnera pas que je veuille rétablir ceux qui concernent Fusil; je ne répondrai que par des faits.
Peu d'hommes dans la révolution ont été plus faussement jugés par les uns ou plus souvent calomniés par les autres, et cela se conçoit, car quoique son coeur fût plein d'humanité, il était de la plus grande exagération dans ses paroles. Il se serait fait assommer plutôt que de manquer à sa conviction, mais il était incapable de faire du mal à qui que ce soit. Julie Talma, qui l'aimait et lui rendait justice, lui disait sans cesse: «Mais taisez-vous donc, méchant bonhomme! vous rendez service à tous ces gens-là, et vous querellez avec eux; ils tairont vos bonnes actions et répéteront vos mauvaises paroles. Les ennemis se retrouvent dans tous les temps: ils tourmentent les vivants et troublent la cendre des morts.»
Hélas! elle prophétisait! l'un lui a prêté de fausses anecdotes et l'autre le met hors la loi (ainsi que l'a dit M. Arnault dans ses Mémoires), dans un temps où Fusil était à l'armée de l'Ouest avec le général Tureau. J'ai ses états de service, et je peux en montrer les dates.
Si je n'ai pas répondu aux imputations dirigées contre mon mari, c'est que, quand la fureur des partis est encore dans toute sa force et que la haine ou l'exagération dirige la plume des écrivains, on voudrait en vain se faire entendre. Il faut pourtant faire la part de l'époque, de la jeunesse, de l'exaltation des idées, de cette fièvre et de ce fanatisme républicain qui s'était emparé de toutes les têtes. Les hommes sont souvent ce que leur position les fait et vont où les pousse la société qui les entoure. Fusil n'étant pas d'ailleurs un personnage historique, j'avais le droit de penser que, lorsque les passions s'apaiseraient, le temps, qui remet tout à sa place, viendrait à mon aide, mais je me trompais. Les animosités d'opinion survivent à la jeunesse et se retrouvent au bord de la tombe; on recueille avec soin dans les écrits et dans les journaux du temps ce que des haines particulières avaient pu envenimer; on s'inquiète peu de savoir si ces faits ont été rapportés d'une manière inexacte. Il est si facile de donner à un fait une couleur odieuse, en dénaturant une circonstance et en la racontant avec malveillance (comme on l'a vu pour Chénier et pour M. de Caulincourt, et pour tant d'autres). Ne peut-on se tromper d'ailleurs sur des événements qui ont quarante ans de date, lorsque tous les jours on se trompe sur des événements qui se passent sous nos yeux.
Le premier écrit contre Fusil, après la réaction, celui qui a toujours été reproduit depuis, venait d'un homme qui lui devait la vie, et à qui il avait donné de l'argent pour qu'il pût quitter Paris.
En 89, Martainville et Fusil étaient intimement liés. À peu près du même âge, ils se convenaient et s'aimaient, quoique leurs opinions différassent déjà. Rien ne m'amusait plus que de les entendre se donner mutuellement de ces dénominations dont les mots, inusités jusqu'alors, commençaient à passer dans toutes les classes de la société, et souvent arrivaient à des gens qui ne les comprenaient pas: «Tu es un aristocrate! Tu es un démocrate!…» Enfin cela voulait dire qu'on n'était pas du même avis, et, plus tard, cela voulut dire qu'il fallait tomber sur des gens qui ne pensaient pas les uns comme les autres; mais à cette époque il n'y avait encore aucun danger: aussi, après avoir discuté long-temps, ils finissaient par rire eux-mêmes d'avoir fait de la politique en pure perte.
—Mais dis-moi pourquoi, disait Martainville à Fusil, tu cries contre la noblesse, toi qui par état as dû en être mieux traité qu'un autre?
—C'est ce qui te trompe!… J'ai été vexé, méprisé pour ce même état que tu me vantes… Ces gens-là nous applaudissaient au théâtre, parce que nous les amusions, mais, hors de là, nous n'étions pour eux que des parias et des bohémiens. Le plus petit noble croyait avoir le droit de nous insulter, et si nous voulions qu'ils nous en fissent raison, on nous répondait par les fers et les cachots.
—Ah! voilà de l'exagération!…
—Nullement!… Écoute ce qui m'est arrivé en 87… Ce temps n'est pas encore bien éloigné! Avant que je ne connusse mademoiselle Fleury, j'étais à Besançon, et je devais me marier avec mademoiselle Castello (depuis madame Darboville ). J'étais fort aimé dans cette ville, et tout le monde connaissait mes intentions. Cette demoiselle, ainsi que sa I famille, était fort considérée. Un soir que je la reconduisais avec sa mère, des gardes-du-corps l'insultèrent par les propos les plus obscènes, et voulurent l'arracher de mon bras. Pensant qu'ils étaient gris, je cherchai à leur faire entendre raison, mais j'étais dans l'erreur. L'un d'eux ayant levé la main pour me frapper, je me jetai sur lui et le saisis à la gorge. Quelques personnes étant accourues au bruit que cela avait causé, je remis ces dames à un de mes amis, et le priai de les ramener chez elles. J'offris alors à l'officier de lui rendre raison: il me répondit qu'il ne se battrait pas avec un saltimbanque, et qu'il y avait d'autres moyens de châtier un vil histrion!… Tu juges de ma fureur!… Les jeunes gens de la ville, qui m'aimaient beaucoup, et parmi lesquels se trouvaient plusieurs de mes amis, voulurent prendre parti pour moi. Une affaire entre militaires et bourgeois pouvant devenir une chose très grave, un homme plus raisonnable qui se trouvait là, un avocat très estimé, calma les esprits, et ces messieurs se retirèrent en proférant des injures et des menaces.
Mademoiselle Castello ni moi ne jouâmes le lendemain, afin d'éviter le bruit qu'aurait pu causer notre entrée en scène. Je passai la journée avec mes amis, et le soir ils voulurent m'accompagner, persuadés que ces gardes-du-corps ne s'en tiendraient pas la. Je refusai et je pris une épée sous ma redingote, pour me défendre en cas d'attaque. En effet, je fus assailli sur le rempart par des gens qui semblaient m'avoir attendu. C'étaient ces mêmes officiers, mais en plus grand nombre et sans uniformes; ils étaient armés de bâtons. Je tirai mon épée et m'adossai à un arbre, en leur criant que, s'ils m'attaquaient, je vendrais cher ma vie. Cette menace ne parut faire aucune impression sur eux, et j'étais perdu sans M. d'Autichamp, que le hasard avait amené de ce côté, et qui, voyant un homme assailli par plusieurs, s'écria:
—Eh! quoi, messieurs, avez-vous l'intention de l'assassiner?…
—Non!… répondirent-ils, nous voulons punir son insolence!…
—J'ignore, reprit M. d'Autichamp, le sujet de la querelle, mais je suis résolu de m'opposer à tout acte de violence. Venez, monsieur, je vais vous accompagner jusque chez vous!…
Chemin faisant, je lui racontai ce qui m'était arrivé la veille.
—Il faut apaiser cette affaire, me dit-il, car elle peut devenir fâcheuse pour vous, mais je prévois que vous serez obligé de quitter Besançon. J'en parlerai demain au vicomte de Puységur (c'était le commandant); ne sortez pas que je ne vous aie vu.
Mais avant que M. d'Autichamp eût pu faire aucune démarche, je fus arrêté; on me mit les fers aux pieds et aux mains, comme à un criminel, et je fus jeté dans un cachot, dont je ne sortis que pour quitter la ville: tout cela, sans être entendu et quoique les témoignages eussent été en ma faveur. Cet événement fit manquer mon mariage et me laissa long-temps sans existence.
Ceci se passait en 1787; crois-tu que cela m'ait donné un grand amour pour le despotisme de la noblesse?
—Tu vois cependant que M. d'Autichamp s'est conduit en homme d'honneur!…
—Je ne prétends pas te dire qu'il n'y ait pas de gens d'honneur parmi eux; il y a peut-être moins de morgue dans la haute noblesse que dans la petite; mais ils se croyaient tous le droit de nous écraser. Lorsque l'on nous insultera maintenant, nous pourrons en avoir raison.
Voilà les premiers motifs qui rendirent Fusil républicain; mais il eût sans doute été moins exalté, s'il ne fût pas venu au théâtre de la République, où il était entouré de gens qui lui montaient la tête, et dont la plupart l'ont désavoué.
Nous étions alors en 91, et les événements marchaient à grands pas. Non-seulement il était dangereux d'émettre, mais d'être cité pour avoir une opinion. Fusil avait souvent averti Martainville de se tenir sur ses gardes, de ne pas parler aussi légèrement, surtout lorsque le vin de Champagne lui montait à la tête. Martainville n'en avait pas tenu compte. Un jour cependant il arriva fort alarmé et me dit qu'il était persuadé qu'il ne tarderait pas à être arrêté. J'arrivais de la Belgique et je ne savais rien de ce qui se passait à Paris, où j'avais éprouvé beaucoup de chagrins et d'inquiétudes.
—Attendez, lui dis-je, que mon mari soit rentré, il vous donnera quelques bons conseils et pourra peut-être vous être utile.
J'aimais assez Martainville, parce qu'il avait un caractère qui m'amusait, et que je lui croyais un bon coeur, quoiqu'en général il fût peu estimé. Mon mari rentra avec Michot; ils furent d'avis qu'il fallait que Martainville quittât Paris, où il ne serait pas en sûreté; mais c'était chose assez difficile de se procurer les papiers nécessaires, même pour passer la barrière.
—Tu resteras chez moi, lui dit Fusil, jusqu'à ce que j'aie pris des renseignements à ce sujet. Je vais voir quelqu'un de ta section, qui pourra m'en donner.
Le soir il lui annonça qu'il avait été dénoncé, et qu'il ne pourrait passer la barrière que déguisé. On avait été dans sa maison pour s'informer de l'heure à laquelle il devait rentrer.
—Tu attendras chez moi, ajouta Fusil, jusqu'à jeudi, jour où je serai de garde à la barrière. Voyons, endosse un de mes habits de paysan, pour t'accoutumer aux allures qu'il te faut prendre; et il lui fit répéter son rôle. Je ne pouvais, en le voyant ainsi, m'empêcher de rire, et cela mettait Fusil en colère. Il est certain que la circonstance n'était rien moins que gaie. Martainville n'avait jamais d'argent, et Fusil, dont les appointements étaient presque entièrement saisis, n'en avait guère. Cependant il lui donna trois cents francs qu'il venait de recevoir. Le lendemain étant le jour de garde de mon mari, Martainville s'achemina à la barrière, le dos voûté, comme on le lui avait recommandé, avec un grand panier rempli de provisions, au bras. Nous lui avions fait emporter des provisions, afin que, tant qu'il serait près de Paris, il n'entrât pas dans les auberges ou dans les cabarets. Son permis était en règle. Il ne lui arriva rien de fâcheux, et il sortit de Paris sans obstacle. Mais si l'on avait soupçonné Fusil d'avoir favorisé sa fuite, Dieu sait ce qui lui serait arrivé, car à cette époque nulle opinion ne vous défendait. Michot en fit l'observation à mon mari, et je n'ai pas oublié qu'il ajouta:
—C'est un vilain monsieur, que ton ami Martainville; il n'en ferait pas autant pour toi, et s'il peut un jour te faire du mal, il n'y manquera pas.
Lorsqu'en 1802 on me montra l'article écrit par Martainville contre Fusil, je ne pus en croire mes yeux; je restai confondue. Je fus chez lui le voir, et lui parodiai ce vers de Tartufe:
Mais t'es-tu souvenu que sa main charitable,
Ingrat, t'a retiré d'un état misérable?
—Oui, me dit-il, je sais tout ce que vous pouvez me dire, et il est à ma connaissance que Fusil n'a jamais fait de mal, mais c'était un braillard, un nigaud, qui pouvait s'enrichir et qui ne l'a pas fait.
—Oui, je crois en effet que, s'il eût suivi l'exemple de tant d'autres, on ne se serait pas informé d'où serait venue sa fortune. S'il avait pu surtout prêter de l'argent à ses anciens amis, et qu'il eût eu une bonne table, aucun d'eux ne l'eût attaqué; mais il n'a jamais voulu accepter de place, et il a abandonné son état pour défendre son pays.
—Je vous disais bien, interrompit Martainville, que c'était un nigaud.
Croyez-vous qu'on lui sache gré de ne s'être pas enrichi?
—Mais ce n'était pas une raison pour rapporter qu'il était d'une commission dont il n'a jamais fait partie; Duviquet vous l'a dit lui-même, et il le savait mieux que personne. Pourquoi donc répéter un fait qui a été démenti le lendemain? Vous savez bien que c'est à l'Opéra-Comique et non au Théâtre de la République qu'un jeune homme est monté sur une banquette pour lire l'article que vous citez et qui concernait Trial.
—C'est possible, reprit Martainville, mais d'ailleurs pourquoi vous en prendre à moi? J'ai un collaborateur.
—Ce collaborateur était trop jeune alors pour avoir eu ces détails autrement que par vous; d'ailleurs, si vous lui eussiez dit les obligations que vous aviez à mon mari, il eût trouvé tout naturel votre réclamation contre cet article.
C'est cependant cette première version de Martainville, dont on s'est emparée et qui a été répétée: «Quand un homme est placé sous le poids d'une accusation odieuse, il se trouve toujours des gens qui prétendent en avoir été témoins; mais s'il a fait quelque bonne action, personne ne s'en souvient.»
Il est un fait remarquable, c'est que, dans le Moniteur et dans les journaux officiels du temps, cités par les historiens, le nom de Fusil ne s'est jamais rencontré. Ce n'est donc que dans ces scènes de théâtre, répétées de tant de manières, et dans lesquelles on a mis sur le compte des uns ce qui appartenait aux autres, qu'il en a été question; on les retrouve encore sous la plume de quelques Girondins rancuneux qui ont déversé sur Fusil la haine qu'ils portaient aux républicains.
La première impression reste toujours, même après qu'on en a bien démontré la fausseté; je puis en citer une preuve convaincante.
Une artiste de mes amies intimes, qui eut jadis une grande célébrité, avait une soeur à Bordeaux. Ainsi que la plupart des artistes du Grand-Théâtre, elle fut arrêtée pendant le temps de la terreur. Comme il y avait à cette époque un nommé Fusier, remplissant l'emploi de basse-taille et qui était fort lié avec Tallien, lorsque ce député vint en mission à Bordeaux, on soupçonna ce chanteur d'avoir contribué à faire arrêter ses camarades, pour servir les intérêts du second théâtre, dont il voulait être directeur. Je n'examinerai point si cette accusation était fondée: j'aime mieux croire qu'elle ne l'était pas; mais, bien des années après, me trouvant avec cette amie qui m'a toujours témoigné un vif intérêt:
—Il faut que je vous aime bien, s'écria-t-elle un jour, pour avoir pu oublier que vous êtes la femme de celui qui a fait arrêter ma soeur à Bordeaux; je ne vous l'ai jamais dit, mais…
—À Bordeaux? interrompis-je, Fusil n'a jamais été dans cette ville.
—Si fait, si fait, il a chanté les basses-tailles.
—J'aurais plaint ceux qui l'auraient entendu chanter, repris-je en riant, c'est Fusier que vous voulez dire, un chanteur du Midi, qui n'a jamais quitté Bordeaux.
—Ah! c'est possible, pardon, ma chère amie, j'ai toujours cru que c'était votre mari, d'après ce qu'a dit Martainville.
Voilà comme on écrit l'histoire.
Depuis cette explication, elle m'a répété plusieurs fois:
«—Il faut que je vous aime bien.»
—Mais si vous m'aimez, ayez un peu plus de mémoire.
—Ah! c'est vrai, c'est vrai, quand on s'est habitué à croire quelque chose, c'est terrible.
Et elle m'embrasse.
Lorsque Fusil était dans la Vendée en 95, comme aide-de-camp du général Turreau, il rencontra ce même M. d'Autichamp, devenu chef vendéen, qui était blessé et pouvait à peine se tenir sur son cheval; ils s'arrêtèrent et se reconnurent aussitôt.
—Eh quoi! lui dit cet officier, c'est vous, Fusil, qui vous battez contre nous?
—Fuyez! s'écria Fusil, f… le camp, car je n'ai d'autre alternative que de vous faire prisonnier ou de passer devant un conseil de guerre.
Il était temps, en effet, car à peine ce chef vendéen avait-il disparu, que les troupes républicaines arrivèrent.
C'est M. d'Autichamp qui a raconté cette circonstance. Fusil n'en avait jamais parlé, pas même à moi.
Dans ce même temps, où l'on incendiait tout ce pays, il trouva un pauvre enfant abandonné au pied d'un arbre, près d'un village en flammes. Il le prit sous son manteau, le porta dans la ville de Chollet, et fit aussitôt chercher une nourrice, car son intention était de me l'envoyer à Paris; mais la femme du général lui ayant demandé avec instance cet enfant, Fusil pensa qu'il serait plus heureux avec elle, et consentit à le lui laisser.
Par une destinée bizarre, il avait arraché un petit garçon des flammes; vingt ans plus tard j'ai trouvé une petite fille au milieu des neiges, et je l'ai sauvée. Tristes épisodes des guerres!…
III
La terreur.—Visites domiciliaires.—La romance du Pauvre Jacques.—On joue au tribunal révolutionnaire.—Le président Bonhomme.—Réunion des proscrits chez Talma.—Marchenna.—Un mot de Riouffe.—La fête de l'Être-Suprême.—Dîner patriotique devant les portes.—Épicharis et Néron, tragédie de Legouvé.—Allusions à Robespierre.—Après le 9 thermidor.—Talma amoureux.
Le temps qui précéda la fête de l'Être-Suprême fut celui des plus monstrueuses extravagances. On serait tenté de croire qu'un esprit de vertige s'empare quelquefois des hommes; privés de religion, ils furent sur le point de diviniser Lepelletier et Marat. L'hymne des Marseillais était devenue la prière du soir; à la dernière strophe, Amour sacré de la patrie, on criait: «À genoux!» et il eût été dangereux de ne pas se conformer à cet ordre. Les chants peignent les époques. Je me rappelle un couplet chanté dans une pièce du Vaudeville où l'on inaugurait les bustes de Marat et de Lepelletier. Le voici:
Ces martyrs de la Liberté,
Patriotes sincères,
Chez l'ami de l'égalité,
Sont des dieux qu'on révère.
Mais les modérés doucereux,
Les aristocrates peureux,
Sans les aimer, les ont chez eux,
Comme un paratonnerre.
C'est dans ce même temps qu'on faisait des visites domiciliaires. Un détachement du comité révolutionnaire de la section, se trouvant de service pour une de ces visites, chez mademoiselle Arnould, aperçut le buste de Marat coiffé d'un turban.
«Tiens, t'as Marat, t'es donc une bonne patriote, toi?»
Ces visites se faisaient la nuit, et l'on peut penser que l'on avait grand soin de brûler tous les papiers qui pouvaient paraître le moins du monde suspects. J'avais quelques couplets faits dans un temps où l'on ne prévoyait pas qu'ils deviendraient un arrêt de mort. Ils m'avaient été donnés pendant que j'étais à Tournay; ils étaient conformes aux idées d'alors. Je croyais les avoir brûlés depuis long-temps, mais comme toute ma vie j'ai été distraite et brouillonne, ils m'avaient échappé jusqu'alors.
J'étais couchée lorsque ces messieurs vinrent me faire leur visite; je me levai, et j'ouvris mon secrétaire. Ils lurent des lettres de mon mari, qui était alors à l'armée; ils regardèrent ensuite minutieusement chaque papier, introduisirent de petites pointes de fer dans les fauteuils et jusque dans les matelas. Ne trouvant rien de suspect, ils me souhaitèrent une bonne nuit.
Le lendemain matin, voulant remettre en ordre tous ces papiers épars, la première chose qui me tomba sous la main fut une parodie de la romance de Pauvre Jacques, romance fort en vogue trois ans auparavant, mais dont les strophes parodiées pouvaient m'envoyer au tribunal révolutionnaire. Voici les paroles de la véritable romance:
Pauvre Jacques, quand j'étais près de toi,
je ne sentais pas la misère;
Mais à présent que je vis loin de toi,
Je manque de tout sur la terre.
Et voici la parodie:
Pauvre peuple, quand tu n'avais qu'un roi,
Tu ne sentais pas la misère;
Mais à présent, sans monarque et sans loi,
Tu manques de tout sur la terre.
J'ignore par quel miracle cette feuille leur était échappée, car j'étais à mille lieues de croire qu'elle se trouvât dans ces chiffons de papier. Quant à la romance du Pauvre Jacques, on sait qu'elle devait son origine à une jeune laitière suisse, que madame Élisabeth avait fait venir pour la mettre à la tête de sa laiterie, et qui regrettait toujours son amoureux.
Cependant, malgré cet état d'anxiété continuelle, les amis, les connaissances intimes aimaient à se réunir; l'on éprouvait un besoin de se communiquer les craintes qui vous poursuivaient et qui n'étaient, hélas! que trop souvent réalisées. Les amis qui s'étaient séparés la veille étaient-ils sûrs de se revoir le lendemain? Il semblait qu'en se tenant serrés les uns près des autres, l'on attendait avec plus de courage le coup qui devait vous frapper. On prenait son parti sur le peu de temps qui restait à vivre: c'était une abnégation complète de soi-même. L'on ne se disait point en se séparant: À bientôt, au revoir; mais: À peut-être jamais, ou dans un meilleur monde.
Dans cet état si nouveau pour la société entière, on retrouvait encore des moments de gaieté, et cet esprit français qui ne nous abandonne jamais se montrait parfois, lorsqu'on était réunis entre amis qui couraient les mêmes dangers. On jouait au tribunal révolutionnaire, pour s'accoutumer à le voir sans trembler. Chez Talma l'on distribuait les rôles pour la répétition. C'était Bonhomme (un grand chien de Terre-Neuve) qui faisait le président; grande injustice que l'on commettait en donnant un tel rôle à ce pauvre animal, car c'était bien la meilleure bête que j'aie jamais connue: enfin il s'en acquittait convenablement. Quand il fallait juger en dernier ressort, on lui pinçait l'oreille ou la queue pour le faire aboyer, ce qui voulait dire: «À la mort.» Marchenna se chargeait de ce soin. Marchenna était un Espagnol passionné pour la liberté: il avait eu la singulière idée de venir la chercher en France, où il n'avait pas tardé à être proscrit comme ami des Girondins. Il était intimement lié avec Souque[5], et Riouffe dont la gaieté ne s'est jamais démentie, quoiqu'il fût certain du sort qui l'attendait, car il pouvait être envoyé à l'échafaud d'un moment à l'autre. C'était lui qui nous disait: «Je suis venu par les rues détournées, parce que la guillotine court après le monde.»
Ils avaient obtenu tous les deux de rester libres, sous la surveillance d'un gendarme qui ne les quittait jamais; l'on accordait assez facilement cette faveur, car l'on savait toujours où vous prendre en cas de besoin, et d'ailleurs il était impossible de s'enfuir ni de se cacher.
Riouffe faisait la cour à toutes les femmes; il prétendait qu'un homme à moitié condamné ne devait point trouver de cruelles, car ça le rendait intéressant, et qu'une conversation d'amour, un tête-à-tête accompagné d'un gendarme, avait quelque chose de pittoresque. Le fait est que, s'il trouvait des cruelles, comme il s'en plaignait, il trouvait aussi toutes les femmes disposées à s'intéresser à son sort, et moi la première. J'éprouvais pour ce pauvre garçon un intérêt bien pur; sa gaieté me faisait mal, quoique je ne pusse m'empêcher de rire de toutes ses folies.
Un jour qu'il m'avait tourmentée pour venir à un théâtre qui se trouvait au Palais-Royal, et où l'on ne jouait que des pantomimes, nous entrâmes, toujours accompagnés de son garde.
«Madame, dit-il, à l'ouvreuse de loges, nous sommes des jeunes gens qui échappons à nos parents pour venir au spectacle: ainsi, placez-nous bien, pas trop en vue.»
Il fut peu de temps après conduit à la Conciergerie; fort heureusement c'était quelque temps avant le 9 thermidor. C'est là qu'il a écrit ses Mémoires d'un détenu.
Ce fut au mois de mai que l'on rendit ce fameux décret par lequel le peuple français reconnaissait l'Être-Suprême et l'immortalité de l'âme.
On ne pouvait être attaché avec avantage à aucune administration théâtrale, sans faire partie de l'Institut de musique, Conservatoire d'alors, payé par le gouvernement, et qui, par conséquent, était toujours de service pour les fêtes nationales. Je n'ai échappé qu'à celle de Marat, parce qu'heureusement j'étais malade.
Chénier, David, Méhul, Lesueur, Gossec, des artistes et des gens de lettres, étaient à la tête de cette administration. David composait le plan, indiquait les costumes et les programmes, désignait la marche des fêtes. Lesueur, et Méhul particulièrement, composaient les hymnes que nous y chantions, le chant du Départ, la ronde de Grandpré, et les hymnes de la fête de l'Être-Suprême.
Cette fête fut sans contredit la plus belle de cette époque. On avait pratiqué sur la terrasse du château des Tuileries une rotonde qui s'avançait en amphithéâtre. De chaque côté on descendait par un escalier ayant une rampe pour soutenir les femmes, qui étaient échelonnées deux à deux du haut en bas, et chantaient les hymnes. Elles étaient vêtues d'une tunique blanche, portaient une écharpe transversale sur la poitrine, une couronne de roses sur la tête, et une corbeille remplie de feuilles de roses, dans les mains.
Cette conformité de costumes formait un coup-d'oeil ravissant. Un orchestre nombreux, composé de tout ce que la capitale possédait de célébrités musicales, et présidé par Lesueur, remplissait le devant de la rotonde. Les députés de la Convention, en grand costume, étaient sur le balcon. Près des carrés, en face, on voyait la statue de l'Athéisme. Ce fut celle à laquelle Robespierre, un flambeau à la main, vint mettre le feu et dont il partit une espèce d'artifice. Cette effigie fut remplacée par une statue de la Raison, qui se découvrit toute noircie des flammes de l'Athéisme et du Fanatisme. Le changement de décoration eut peu de succès.
Cette cérémonie accomplie, le cortège se mit en marche, et Dieu sait la fatigue et la chaleur que nous éprouvâmes jusqu'au Champ-de-Mars. Ce fut sous l'arbre qui était au sommet de la Montagne que nous chantâmes:
Père de l'univers, suprême intelligence,
Bienfaiteur ignoré des aveugles mortels,
Tu révélas ton être à la reconnaissance, etc.
Cette cérémonie finit fort tard. Nous mourions de soif et de faim; Talma et David eurent grand'peine à nous trouver quelque chose à manger; encore fûmes-nous obligées de nous cacher, car cela aurait pu paraître trop prosaïque à Robespierre, qui, placé au sommet de la Montagne, croyait sans doute que cette nourriture d'encens devait nous suffire. Ce fut là, a-t-on rapporté depuis, que Bourdon (de l'Oise) lui dit:
«Robespierre, la roche Tarpéïenne est près du Capitole![6]»
C'est la première fois que je vis de près ce député qui faisait trembler tout le monde. Je le vis encore le jour où l'on mangea devant les portes. Des tables étaient placées rue Richelieu, devant le théâtre de la République. Il s'arrêta pour parler, je ne sais plus à qui. Il avait l'air de fort mauvaise humeur, et ne semblait pas approuver ce burlesque festin, commandé par la commune de Paris. Aussi nous permit-on de quitter la table de bonne heure, à notre grand contentement.
Je n'ai jamais vu Robespierre dans les coulisses du Théâtre de la
République, quoique j'aie lu quelque part qu'il y venait tous les jours.
Le comité de salut public, devant qui tout tremblait, finit enfin par inspirer des craintes sérieuses aux plus chauds démocrates, surtout lorsqu'ils se virent attaqués directement. Plusieurs d'entre eux avaient été envoyés à l'échafaud; les autres en étaient menacés. Une telle violence ne pouvait plus avoir une longue durée; on commençait donc à entrevoir quelque faible espoir. Le 8 thermidor, jour où Robespierre fut attaqué par ses collègues, Talma jouait au Théâtre de la République la tragédie d'Épicharis et Néron, de Legouvé. Une foule de vers portaient à faire des applications sur la circonstance, tels que ceux-ci, par exemple:
Eh! pourquoi voulez-vous, Romains, qu'on se sépare!
Quelle indigne terreur de votre âme s'empare?
Voilà donc ces grands coeurs qui devaient tout souffrir!
Ils osent conspirer et craignent de mourir.
[…]
Croyez-vous du péril par là vous délivrer?
Non, si Néron sait tout, votre impuissante fuite
Ne dérobera pas vos jours à sa poursuite…
[…]
Courez tous au Forum; moi, d'un zèle aussi prompt,
Je monte à la tribune et j'accuse Néron.
Je harangue le peuple et lui peins sa misère;
J'enflamme tous les coeurs de haine et de colère.
À ce vers, les applaudissements, long-temps comprimés, éclatèrent tumultueusement; puis il se fit tout à coup un grand silence, et l'on semblait frappé de terreur. On laissa continuer la pièce; mais le lendemain, 9 thermidor, on donna de nouveau l'ouvrage, et les applications furent saisies avec fureur.
[…]
la force! eh! qui t'a dit que tu l'aurais toujours?
[…]
C'est demander la mort que m'inspirer la crainte.
[…]
J'assieds sur l'échafaud mon trône ensanglanté,
Et je veux que toujours le monde épouvanté
Redoute, en me voyant, le signal du supplice,
Et que l'avenir même à mon nom seul pâlisse.
[…]
Quand ils le verront mort, ils oseront s'armer;
Mais, tant qu'il règnera, n'ayez pas l'espérance
Que d'un maître implacable ils bravent la puissance.
[…]
Dans le fond de leur âme ils cachent leur fureur,
Et n'attendent qu'un chef pour montrer tout leur coeur.
[…]
Une voix même crie en mon coeur oppressé;
Tremble, tremble, Néron: ton empire est passé.
[…]
Me voilà seul portant ma haine universelle.
[…]
Tous les morts aujourd'hui sortent-ils du tombeau?
Meurs! meurs! criez-vous tous…
[…]
Décret du sénat qui condamne Néron.
Il éclata un applaudissement de rage à ce vers, de même qu'aux vers suivants:
Quoi! tout souillé du sang des malheureux humains,
Ton sang, lâche Néron, épouvante tes mains.
[…]
Je n'aurai pas su suivre et ne sais pas mourir.
[…]
Et mourant dans la fange, on ne le plaindra pas.
Le spectacle dura jusqu'à une heure du matin, car chaque vers fut interrompu et redemandé.
Après une si longue terreur, cette horrible position finit enfin; les prisons s'ouvrirent, et l'on reprit l'espoir d'un meilleur avenir.
Bientôt on éprouva le besoin de revoir sa famille, ses amis éloignés, de compter ceux qui avaient échappé à la mort. On voulut voyager, changer de lieux. L'Italie, dont nos armées occupaient les principales villes, avait attiré une grande partie des proscrits; ils y avaient pris du service militaire ou administratif. Les intimes connaissances s'étaient éparpillées peu à peu, et il n'était resté que ceux que leur état ou leurs affaires empêchaient de quitter Paris.
C'est de cette époque que Talma commença à négliger sa femme: il rentrait tard les jours qu'il n'était pas occupé au théâtre. Lorsqu'ils avaient du monde à dîner, on l'attendait souvent en vain. Sa Julie trouvait toujours quelques motifs pour l'excuser: Il était bien naturel, disait-elle, que son mari éprouvât, comme les autres, le besoin de se distraire après les chagrins et les dangers de toute espèce auxquels on venait d'échapper. Cette pauvre femme, sans prévoir le sort qui la menaçait, était confiante et paisible; mais moi, qui voyais Talma très assidu auprès d'une jolie petite personne qu'il avait enlevée à son ami Michot, et dont il paraissait fort épris, je ne partageais pas sa confiance; nous en parlions souvent avec Souque, qui s'en apercevait aussi, mais nous avions grand soin de ne pas montrer nos craintes à madame Talma. Je savais que cette seule idée empoisonnerait sa vie, et qu'il fallait la tromper pour ne pas détruire son bonheur et lui ravir sa tranquillité: ce qu'on ignore n'existe pas. Je pensai d'ailleurs que cela ne pouvait avoir une longue durée, ce grand artiste étant trop occupé de son art, pour faire de l'amour une affaire sérieuse; il nous en avait déjà donné la preuve avec mademoiselle Desgarcins, sa touchante Desdemone. Son amour s'était évanoui avec la nouveauté de la pièce d'Othello.
IV
La jeunesse dorée de Fréron.—Louvet.—Lodoïska.—Les voleurs de diligences.—Aventure à Tournay.—Les faux assignats.—Le chevalier Blondel.—Aigré.
À la terreur succéda une réaction qui ne fut pas moins cruelle, mais comme elle se répandit dans les départements, dans les campagnes, sur les grandes routes, et ne se manifesta à Paris que par les extravagances de ceux que l'on nomma la jeunesse dorée de Fréron, cela eut moins de retentissement dans la capitale, mais ce n'en fut pas moins fâcheux pour ceux qui en furent victimes.
Fréron était un député de la Montagne; il avait été envoyé avec Tallien en mission à Bordeaux, où il ne s'était pas fait remarquer par une extrême philanthropie. Cependant il fut un de ceux qui attaquèrent Robespierre, lorsqu'ils craignirent pour leur propre sûreté.
Après la réaction, Fréron fut l'étendard autour duquel se rallièrent les jeunes gens qui allaient dresser leurs plans de bataille dans les cafés, et les mettre à exécution sur les théâtres, dans les rues et chez les particuliers. Louvet, député de la Gironde, qui avait échappé miraculeusement à la proscription, ne put se soustraire à celle de ces messieurs, pour avoir fait chanter la Marseillaise au Théâtre de la République.
Je ne connaissais point ce député; je savais seulement qu'il était lié avec Talma, mais je ne l'avais jamais rencontré chez lui, lorsque je voyais le plus habituellement Julie.
On sait combien son roman du Chevalier de Faublas a fait de bruit; le joli opéra de Lodoïska en était un épisode. Cependant, aucune jeune femme n'eût osé avouer qu'elle avait lu cet ouvrage. Je me figurais que l'auteur devait être un cavalier charmant, aux manières élégantes et nobles; enfin un homme accompli. Un jour, j'entendis prononcer le nom de Louvet chez madame de Condorcet, où j'étais avec Julie Talma. C'était en 1794, après la terreur; on parlait de la proscription de ce député, et d'une brochure qu'il venait de publier. Dans cet opuscule, il faisait connaître minutieusement la manière dont il avait échappé à la mort par les soins et la tendre sollicitude d'une femme, qui depuis fut la sienne, et qu'il nommait Lodoïska. Je voulus avoir cette brochure, et je la lus avec un vif intérêt. On ne manque jamais de se tracer en idée, sous des couleurs ravissantes, l'image des héros dont on sait l'histoire. Je m'imaginais que le chevalier de Faublas était devenu un homme politique; que la légèreté de son âge était remplacée par des formes plus sérieuses et plus nobles, et que sa Lodoïska était toujours belle et toujours adorée. Cette fiction donnait plus de prix à l'ouvrage que je lisais. Je parlai de cette brochure à Julie, et de l'intérêt que ce récit m'avait fait éprouver, sans y ajouter mes suppositions; je lui dis seulement combien je désirais pouvoir rencontrer M. et madame Louvet.
«Rien n'est plus facile, car ils dînent demain chez moi, et je comptais t'inviter.»
J'acceptai avec empressement, et j'arrivai de bonne heure, tant mon impatience était grande de voir mes héros. Lorsqu'on les annonça, la maîtresse de la maison se leva pour aller au-devant d'eux, et je la suivis par un mouvement presque involontaire; mais je ne fus pas peu surprise de trouver, à la place du Faublas que je m'étais dessiné avec tant de complaisance, un petit homme maigre, à la figure bilieuse, au mauvais maintien, à la mise plus que négligée. Et cette belle Lodoïska!… laide, noire, marquée de petite vérole, et de la tournure la plus commune[7]. Je fus tellement désenchantée, que je n'en pouvais croire mes yeux, et je regrettais encore mon illusion.
Après les premières félicitations sur les dangers auxquels ils avaient échappé, sur le courage et l'admirable dévouement de madame Louvet, Julie me présenta à ce couple charmant.
«—Voilà, leur dit-elle, une de mes amies qui avait un bien grand désir de vous voir; elle a lu avec avidité le récit touchant de vos dangers, et n'a respiré que lorsqu'elle vous a vus sauvés.»
Louvet me fit un salut de la tête, accompagné d'un sourire qui voulait dire: «Tu croyais rencontrer un Faublas!…»
Je pense qu'il avait lu mon étonnement sur ma figure. On parla de nouveau de ce temps de malheur et d'alarme, et de la façon ingénieuse avec laquelle Lodoïska avait soustrait à la mort ce malheureux proscrit, ce qui finit par m'intéresser beaucoup, car Louvet était un homme d'esprit et de mérite, et sa femme, malgré son physique peu agréable, n'en était pas moins une personne remarquable. La maladresse de son mari fut d'en faire une héroïne de roman et de la peindre sous des couleurs si séduisantes, dans son Faublas; s'il l'avait appelée tout bonnement madame Louvet, elle n'en aurait été que plus intéressante, et il lui aurait évité un ridicule qu'elle n'avait pas provoqué.
Riouffe venait aussi de publier ses Mémoires d'un détenu; je les préfère maintenant de beaucoup à ceux de Louvet. Riouffe était à cette époque un charmant garçon[8], et je me le rappelle encore avec intérêt, sous la surveillance de son gendarme, et lorsqu'il pouvait, d'un moment à l'autre, porter sa tête sur l'échafaud.
J'avais fait la musique de la romance qu'il avait composée en prison, et qui se trouve dans les Mémoires d'un détenu. Quoique je ne fusse pas très forte sur les règles de la composition, je la fis d'inspiration, et la chantai avec ce sentiment qui part du coeur: aussi plut-elle beaucoup à tous ses amis.
Louvet ayant peu de moyens d'existence, voulut former un établissement de librairie. Il prit un magasin sous la galerie qui donnait alors sur la place, en face du libraire Barba et de la porte des artistes du Théâtre-Français. La belle jeunesse de Fréron ne manqua pas de venir assiéger la boutique du libraire qui avait fait chanter la Marseillaise au Théâtre de la République, et d'assaillir la belle Lodoïska de mille quolibets offensants.
En voyant ce rassemblement à sa porte, madame Louvet s'était retirée dans son arrière-magasin, et son mari se promenait comme un lion qui ronge son frein. Lorsque ces messieurs n'eurent plus la facilité d'attaquer madame Louvet en face, ils se tournèrent contre son mari.
«Eh bien! chante donc la Marseillaise, lui crièrent-ils.»
Alors, dans un mouvement de rage, d'autant plus violent que depuis long-temps il le concentrait, il ouvre la porte en s'écriant d'un air de mépris:
Que veut cette horde d'esclaves?…
Ce beau mouvement de courage interdit un moment cette foule qui se réunissait contre un seul homme; mais bientôt après ils se mirent à vociférer de nouveau.
Fort heureusement la patrouille, appelée par les voisins, parvint à les dissiper, mais Louvet ne put conserver son établissement, car de semblables scènes se renouvelèrent tous les jours.
J'appris sa mort à mon retour de Bordeaux; cette pauvre madame Louvet était restée sans fortune. Je ne sais ce qu'elle est devenue et je ne l'ai rencontrée nulle part depuis.
Après les dévaliseurs de diligences à main armée, vinrent les compagnies de Jésus, les chauffeurs, dont on parle si peu dans les écrits que l'on publie maintenant, et qui remplacèrent les républicains exaltés dont on parle tant.
Les voleurs de diligences voulaient, disaient-ils, se dédommager de la perte de leurs biens, confisqués par la Convention; mais la plupart cependant n'avaient rien perdu, attendu qu'ils n'avaient rien à perdre, et les chauffeurs, ni vengeance ni représailles à exercer. Ils ne voulaient autre chose que le pillage et l'incendie. Lorsqu'ils attaquaient les habitations des propriétaires et des malheureux fermiers, ils s'inquiétaient peu de leurs opinions. Ceux qui avaient perdu leur famille et leurs biens à la révolution étaient d'honnêtes gens qui ne cherchaient point à s'en dédommager par de semblables moyens; mais, dans tous les partis, on a toujours cherché à couvrir de mauvaises actions par des sophismes. Lorsque les assignats parurent, il se forma une compagnie pour en fabriquer de faux, afin de les discréditer. Ces messieurs se chargeaient de les faire colporter; tout cela avec les meilleures intentions du monde, et pour ruiner la République qui les avait ruinés. Mais ils ne songeaient probablement pas que la fortune des particuliers, qui en étaient fort innocents, se perdait également.
Voici une aventure qui m'arriva en ce temps-là même, et lorsque j'étais à Lille. Il y a une très petite distance de cette ville à celle de Tournay, qui appartenait alors à l'Autriche, et, avant l'émigration, on y allait très fréquemment. Un simple poteau séparait les deux pays. Les communications étaient si faciles, que plusieurs habitants de Lille y avaient même des maisons de plaisance, et on se croisait sans cesse sur cette route. Les douaniers ne faisaient attention qu'aux voyageurs qui pouvaient y passer des marchandises. Le théâtre de Lille y donnait des concerts et des représentations. Les émigrés étaient persuadés alors qu'il leur suffirait de se montrer aux portes de Paris, avec l'armée de Condé, pour y entrer, et qu'on les recevrait comme des libérateurs. Leurs biens n'étant point encore confisqués, ils avaient de l'argent, et ils en usaient comme si cela eût dû ne jamais finir: d'ailleurs ils avaient, quelques-uns du moins, pour s'en procurer, des moyens que l'on ignorait encore.
Ce fut à cette époque que le sacre de l'empereur d'Allemagne eut lieu. Cette solennité attira un monde prodigieux à Tournay: les concerts, les bals, les fêtes, s'organisaient d'avance. Je partis donc pour cette ville avec une dame artiste comme moi. Nous étions persuadées que nous trouverions des logements, ou tout au moins une chambre, dans la maison où nous avions l'habitude de descendre; mais tout avait été pris de vive force, et il y avait tellement de monde, que l'on couchait dans les granges, dans les écuries, et les tables étaient dressées dans les cours et dans les corridors.
Nous étions dans un fort grand embarras, et nous pensions déjà à retourner à Lille, lorsque nous rencontrâmes deux dames de nos connaissances de Paris; elles nous dirent qu'elles habitaient avec leurs maris une petite maison de campagne tout près de la ville; qu'elles nous y donneraient l'hospitalité pour la journée, et que l'on pourrait peut-être nous trouver un gîte pour la nuit; en pareille circonstance, on se contente de ce que l'on trouve. Le mari d'une de ces dames, M. Aigré, dans un voyage qu'il avait fait à Lille quelque temps auparavant, était venu me voir et m'avait confié qu'il émigrait. Mais, comme on fouillait à la frontière, et qu'il était défendu d'emporter de l'argent, il me pria de vouloir bien lui coudre dans une ceinture un jeu de cartes, comme il le disait en riant: c'étaient trente-deux assignats de mille francs. Cette somme, pour un si court voyage, pouvait faire soupçonner qu'il avait le projet de rejoindre l'armée de Condé: aussi je ne fus pas surprise de rencontrer sa femme à Tournay. Ils me dirent que le chevalier Blondel était avec eux et M. de *** avec sa femme, qu'ainsi j'allais me trouver en pays de connaissance.
Nous nous apprêtâmes donc à passer une journée fort agréable. Ce chevalier de Blondel avait l'esprit le plus gai et le plus original que l'on puisse rencontrer. Après le dîner, on alla se promener; mais ces messieurs restèrent pour fumer des cigares et jouer à la bouillotte. Je ne sais plus quel motif, ou plutôt quelle inspiration, nous poussa à venir chercher quelque chose à la maison. Nous nous trompâmes d'escalier, et nous montâmes dans un petit corps de logis qu'on ne nous avait pas montré. Ayant trouvé une porte qui n'était qu'entrebâillée, j'entre, et je vois des petits pots, des petites bouteilles avec du noir, du rouge et des papiers. Au premier coup-d'oeil, je crus que c'était pour dessiner; mais en avançant je reconnus des assignats; les uns commencés, les autres achevés. J'appelai ma compagne. J'étais, je crois, pâle comme la mort, et elle le devint elle-même en me regardant. Nous n'eûmes pas la force de nous communiquer nos pensées, et nous descendîmes les escaliers comme la belle Isaure descendit ceux du cabinet de la Barbe-Bleue.
—Ah! mon Dieu! lui dis-je, où sommes-nous? Il paraît que c'est une de ces réunions dont nous avions entendu parler et auxquelles nous ne voulions pas croire; mais qu'allons-nous faire? S'ils se doutent que nous avons découvert ce secret, ils nous tueront peut-être, pour nous empêcher d'en parler. Partons, car il nous serait impossible de nous contraindre et de conserver notre sang-froid. Il leur suffirait de nous voir un moment pour se douter de la vérité. Mais, comment faire? partir sans rien dire, c'est aussi dangereux; je vais écrire.
—Que penseront-ils?
—Ma foi, ce qu'ils voudront. J'aimerais mieux passer la nuit sur la route que de rester ici; d'ailleurs on trouve plus de voitures pour retourner que pour venir.
J'écrivis donc que, dans la crainte d'être indiscrètes, et ne voulant point les gêner, nous avions pris le parti de nous dérober à leurs instances pour ne pas céder à la séduction. Je laissai ce sot billet sur la table, et nous partîmes avec plus de vitesse que nous n'étions venues, et croyant toujours qu'on nous poursuivait.
Lorsque nous fûmes en sûreté, je me rappelai les trente-deux assignats que j'avais cousus dans l'élégante ceinture de M. Aigré. Long-temps après j'appris qu'il avait été arrêté à Paris, ainsi que M. Blondel, et qu'ils avaient été jugés sous la prévention de fabrication de faux assignats. Comme c'était après le 10 avril, cela ne m'étonna point. Ce même Blondel, qui était encore à Sainte-Pélagie lors des horribles massacres de septembre, trouva le moyen d'échapper. Il harangua les gens assemblés autour de lui, leur dit qu'il était prisonnier pour avoir défendu leur cause; enfin il les persuada si bien par son éloquence, que plusieurs de ceux qui l'écoutaient le prirent sur leurs épaules et le portèrent en triomphe comme un martyr de la liberté. Il ne se laissa pas enivrer par cette ovation, et gagna au large aussitôt qu'ils l'eurent quitté. Lorsqu'on en vint à lire son écrou et que l'on vit qu'il était détenu pour faux assignats, on voulut le retrouver: fort heureusement il était alors à l'abri de toute poursuite. Les deux dames avaient été confrontées avec le chevalier Aigré, lors de son jugement; mais comme il s'était bien gardé de les compromettre, elles s'en étaient fort adroitement tirées. La femme de Blondel, qui était jolie et très spirituelle, avait victorieusement plaidé sa cause et celle de sa soeur. Ils trouvèrent tous trois le moyen de passer en Angleterre; mais le malheureux Aigré avait porté sa tête sur l'échafaud.
V
Je vais à Bordeaux.—Disette.—Arrivée dans une ferme.—Famille villageoise.—Ma guitare.—Puissance de la musique.—Je donne des représentations à la Rochelle.—Les fichus verts.—L'argent et les assignats.
Mon mari devant partir pour l'armée d'Italie, je me décidai à accepter un engagement à Bordeaux; mais une femme ne pouvait guère voyager seule à cette époque, même en diligence. Je ne savais quel parti prendre, lorsque je rencontrai, chez une personne de notre connaissance, un négociant qui partait pour la Rochelle. Il avait une très bonne voiture, et désirait lui-même trouver quelqu'un pour voyager à frais communs. Nos arrangements furent bientôt faits; mais, dans la crainte de manquer de chevaux de poste, car ils étaient souvent en réquisition, nous prîmes un voiturier, qui nous assura qu'il trouverait des relais sur la route. Nous nous munîmes de provisions, autant qu'il nous fut possible d'en emporter, car ce n'était pas chose facile: non-seulement elles étaient rares, mais on les enlevait à ceux qu'on supposait en avoir.
En faisant nos arrangements dans la voiture, mon compagnon de voyage voulut absolument me faire prendre ma guitare; je m'en souciais d'autant moins que c'était un embarras inutile.
—Qui sait, me dit-il, si nous étions obligés de rester en route, cela vous amuserait.
Ne pouvant la mettre dans un étui qui aurait tenu trop de place, on la suspendit au-dessus de nos têtes. Par un singulier hasard, ce fut une heureuse prévision d'avoir emporté cet instrument.
Tant que nous fûmes près de Paris, nous eûmes beaucoup de peine à nous procurer ce dont nous avions besoin; mais à mesure que nous avancions, cela devenait plus facile. Cependant, nos provisions commençant à s'épuiser, notre postillon nous conseilla d'en chercher d'autres avant d'aller plus loin, et nous indiqua une habitation où nous pourrions nous en procurer.
C'était une riche ferme, dans une position charmante. Mon compagnon de voyage descendit pour parler au maître de la maison.
«—J'ai dans ma voiture, dit-il à ce bon fermier, une dame fort indisposée par les fatigues et les privations de toute espèce que nous avons déjà endurées depuis notre départ.»
Il lui en fit un tableau touchant, et je crois même que, pour l'attendrir, il l'assura que j'étais enceinte.
«—Voyons, dit le vieux fermier, en se levant de son fauteuil et venant à la voiture. Descendez vous reposer, madame, et venez prendre des oeufs frais et du bon lait, cela vous rafraîchira.»
Il me conduisit dans une grande chambre où toute la famille était rassemblée. Cette belle ferme me rappelait nos opéras-comiques, surtout les Trois Fermiers, de Monvel.
Une jeune femme bien fraîche allaitait son enfant: c'était la bru. Une vieille mère, deux jeunes filles, un grand garçon et plusieurs petits enfants, composaient cette belle famille. Il y avait dans tout cela un air de propreté, d'aisance, qui faisait plaisir à voir. Le vieux père était du Languedoc; il me parla le patois de Toulouse, que j'avais habitée quelque temps.
Nous en revînmes aux difficultés du voyage, à la peine que l'on avait de se procurer les choses les plus simples, et nous demandâmes comment nous pourrions faire pour les acheter.
—Nous ne vendons rien, répondit le fermier, mais si madame veut nous jouer un petit air de c'te machine que j'ai vue dans la voiture: je ne sais pas comment vous appelez ça.
—Une guitare.
—Une guitare, soit. Eh ben, jouez-nous-en un petit brin, et j'vous donnerons des provisions pour votre voyage.
Mon compagnon, enchanté de cette représentation à notre bénéfice, courut vite chercher l'instrument[9].
Je leur chantai ce qui me vint à l'esprit de chansonnettes villageoises:
Sans un petit brin d'amour,
On s'ennuierait même à la cour.
Cela les égaya fort, et me fit penser à la chanson du Misanthrope:
Si le roi m'avait donné
Paris, sa grand'ville.
Mais ce qui enchanta surtout mon vieux fermier, ce fut une romance languedocienne, de Goudoulis, célèbre par ses poésies languedociennes:
Tircis est mort pécaïre: osulous ploura lous.
Je crois qu'il m'aurait donné sa ferme, et m'aurait gardée toute ma vie, si j'avais voulu y rester.
«—Saperbleu, madame, vous chantez joliment ça, me dit-il, j'en ai la chair de poulet.»
Les succès flattent, de quelque part qu'ils viennent, et ce n'est pas celui qui me flatta le moins, car il partait du coeur: c'est pour cela que je m'en vante.
Cette guitare devait être pour moi un talisman dans mon voyage. Elle me fut encore favorable à la Rochelle. M. D…, en me la faisant emporter, eut une prévision bien heureuse.
Comme il habitait la Rochelle, et que j'étais obligée d'attendre la diligence de Bordeaux, il me fit descendre à l'hôtel où elle devait arriver. On ôta de la voiture tout ce qui m'appartenait, excepté mes malles, qui devaient m'être envoyées dans la soirée.
Les garçons, ayant mis dans une salle basse le sac de nuit, la guitare et plusieurs autres bagatelles, ils furent avertir la maîtresse de la maison.
L'hôtesse, élégante et belle dame, me voyant un si mince bagage, n'augura pas beaucoup de mon séjour dans sa maison. Comme il était presque nuit, je lui demandai une chambre pour attendre l'arrivée de la diligence.
—Ah! Dieu sait quand elle viendra, me dit-elle.
—J'attendrai, lui répondis-je.
—Je ne puis vous donner de chambre à présent, car il n'y en a qu'une de libre, et le voyageur qui l'occupe ne part qu'après le souper; il est maintenant au spectacle.
—Il m'est cependant impossible de rester dans la salle à manger.
Elle m'ouvrit une pièce qui donnait sur cette salle.
—Veuillez, lui dis-je, m'envoyer de l'encre, du papier et de la lumière.
Cette dame avait l'air de mauvaise humeur et elle était assez peu polie; mais, en voyage, il faut prendre le temps comme il vient.
En attendant qu'on m'apportât de la lumière, ne sachant que faire, je pris ma guitare et me mis à fredonner et à essayer un accompagnement. Insensiblement, et sans même m'en apercevoir, je finis par chanter, mais à demi-voix. En me retournant, je crus voir de la lumière à travers les fentes de la porte; je me levai pour l'ouvrir, et je trouvai ma peu gracieuse hôtesse qui m'écoutait.
—Ah! pardonnez-moi, madame, me dit-elle, mais je craignais de vous interrompre, et j'avais tant de plaisir à vous entendre, que je serais restée là une heure.
De ce moment, elle me traita avec une politesse extrême, et ce fut bien autre chose lorsque l'on vit dessus mes caisses: «ARTISTE VENANT DE PARIS ET ALLANT À BORDEAUX.» À cette époque, le théâtre de cette ville était un des meilleurs de la province.
La nouvelle qu'une artiste de Paris était à la Rochelle se répandit bientôt. En province, les moindres choses deviennent importantes.
—J'espère, me dit mon hôtesse, que madame soupera à table d'hôte.
—Vous voyez, lui dis-je, car je ne me souciais pas de souper à table d'hôte, que je suis en habit de voyage, et je sais qu'il est d'usage en province d'avoir des habitués de la ville.
—Comme on ne soupe qu'à dix heures, madame a le temps de faire un peu de toilette; d'ailleurs, il y aura des dames à table, et moi-même j'en ferai les honneurs.
Je me laissai persuader. Elle m'aida à chercher ce qui m'était nécessaire pour un négligé de voyage, et fut aussi prévenante qu'elle l'avait été peu à mon arrivée. Elle s'extasiait sur chaque pièce de mon ajustement.
«—Ah! comme on voit que madame est une Parisienne, nos dames vont-elles vous regarder demain, au spectacle!»
Tout le monde arriva pour souper, et mon compagnon de voyage, tout fatigué qu'il devait être, ne manqua pas de s'y rendre. Il avait, à ce qu'il paraît, raconté mes succès dans la ferme. S'il n'avait cependant jugé mes talents que d'après cela, il ne pouvait s'en faire qu'une médiocre idée. Je ne m'attendais pas à ce qui allait arriver.
Il vint me chercher pour me placer à table, et me mit entre lui et un monsieur que je sus bientôt après être le directeur du théâtre, qu'on avait amené tout exprès pour me faire la proposition de jouer deux ou trois représentations. Je m'en défendis, prétextant mon engagement à Bordeaux, où j'étais attendue pour le commencement de mai.
—Pouvez-vous répondre des événements? me dit le directeur, et s'il n'y a pas de chevaux.
—Mais il en viendra, repris-je.
—Non pas de trois ou quatre jours, répliqua-t-il.
Enfin, on me fit des propositions si séduisantes, que je cédai, et l'on fixa le spectacle au surlendemain. Il fut question de trois traductions italiennes: le Marquis de Tulipano d'abord, la Frasquatane et la Servante maîtresse. M. de D… vint me voir le lendemain, et me dit:
—Vous faites révolution parmi nos dames: elles ne tarissent pas sur l'élégance de la Parisienne.
—C'est fort bien, repris-je, mais quel malheur pour mon élégance, que je n'aie pas ici de ces jolis fichus de taffetas vert: c'est un peu séditieux, mais c'est de la dernière mode.
—Eh bien! il faut acheter du taffetas et les faire vous-même; on croira que vous les avez apportés de Paris.
Nous courûmes en vain tous les magasins: il nous fut impossible de trouver un seul morceau de taffetas vert, de la nuance que je cherchais.
—Mais, s'écria tout à coup M. D…, il me vient une idée: vous faut-il beaucoup de taffetas?
—Non, vraiment, un carré suffit: cela se coupe en fichu simple.
—En ce cas, venez avec moi chez un marchand de parapluies.
—Auriez-vous un coupon de taffetas vert? demandai-je au marchand.
Il m'en montra un qui était précisément ce qu'il me fallait, et il ne lui restait que celui-là. Je m'emparai bien vite de ce trésor, puis je fus acheter de la petite blonde pour garnir mes fichus, et je m'enfermai afin que personne ne me vît travailler. J'en posai un coquettement sur ma tête et mis l'autre sur mon cou. J'étais bien sûre qu'on ne pourrait imiter ces fichus, de quelques jours, car personne n'aurait la pensée de les chercher chez un marchand de parapluies. Les femmes qui liront cela me comprendront facilement, car les femmes sont femmes dans tous les temps. J'eus un si brillant succès dans l'opéra de Tulipano, qu'on voulut me faire rompre mon engagement avec le théâtre de Bordeaux et m'en faire contracter un avec celui de la Rochelle, où les négociants m'assuraient la valeur de mon traitement au pair. C'était un grand avantage dans un temps où les assignats perdaient tous les jours.
—Vous avez, me dit un de ces messieurs, douze mille francs d'appointements, eh bien! dans trois mois, vos douze mille francs ne vaudront pas deux louis d'or.
Cela ne fut que trop vrai; à la vérité, on nous augmentait à mesure que les assignats baissaient, mais que faire avec du papier lorsque le pain se payait cinquante francs la livre, une douzaine d'oeufs cent écus, et un poulet cinq cents francs. Si j'avais gardé les reçus des centaines de mille francs que j'ai gagnés, pour les montrer à mes petits-enfants, ils auraient eu une haute idée d'une mère dont les appointements étaient aussi considérables. Je ne pus accepter les propositions qu'on me fit à la Rochelle, quelqu'avantageuses qu'elles fussent, parce qu'un engagement ne se rompt pas ainsi, lorsque l'on a de la probité et de la délicatesse.
Les assignats, qui, à cette époque, ruinèrent tant de personnes, causèrent aussi la ruine de ma famille.
VI
Scènes tumultueuses à Bordeaux.—L'opéra de la Pauvre femme.—Rencontre de Fusil et de madame Bonaparte sur la route de Milan.—Lettre de Julie Talma à ce sujet.—M. et madame Dauberval.—Le ballet du Page inconstant.—Anecdote.—Lettre de madame Talma sur son divorce.
J'arrivai donc à Bordeaux en mai 1795, c'était au plus fort de la disette et dans un moment où les esprits méridionaux étaient en fermentation, et où il y avait tous les jours des scènes tumultueuses. La terreur, quoique passée, pesait encore de tout son poids sur ces coeurs ulcérés, et cette disette factice, dont les effets n'étaient que trop réels, tenait les esprits dans une inquiétude continuelle. Le pain, comme je l'ai dit, coûtait cinquante francs la livre; il était plus rare encore qu'à Paris. Je me rappelle que, lorsque je venais dîner chez madame Talma, elle me disait en entrant:
«Apportes-tu ton pain?»
Lorsque j'avais l'étourderie de l'oublier, le poète Lebrun, Bitaubé ou Fenouillot de Falbert, me faisaient une petite part du leur, et j'avais vraiment honte de l'accepter; mais à Bordeaux on n'était point aussi hospitalier. Cependant d'aimables muscadins (comme on les appelait alors) nous apportaient de temps en temps un morceau de pain blanc soigneusement enveloppé dans du papier, et cela s'acceptait comme on accepte des oranges, des bonbons ou des fleurs. Je m'attendais qu'on finirait par nous offrir des pommes de terre ou des oignons. Si les poètes lauréats avaient pu trouver là-dessus le sujet d'un madrigal ou d'un bouquet à Chloris, il aurait fallu qu'ils eussent l'imagination bien vive.
Jusqu'à cette époque j'avais peu joué la comédie, si ce n'est au Théâtre de la République, où je m'étais essayée dans ce genre; je n'étais donc connue que pour avoir chanté les traductions italiennes dans les opéras. J'allais à Bordeaux remplir l'emploi dit des Dugazon. On donnait à cette époque beaucoup de pièces de circonstance, et l'on sait que les pauvres acteurs sont obligés de chanter sur tous les tons: Vive le roi! Vive la ligue! La pièce de la Pauvre femme, opéra de Marsollier, était un des ouvrages les plus courus à mon départ de Paris; madame Dugazon y était admirable: on voulut voir cette pièce à Bordeaux. Madame Dugazon ayant vieilli et étant devenue d'un embonpoint excessif, les auteurs étaient obligés de travailler uniquement pour elle: mais l'administration ne fut pas arrêtée par cette considération; elle me fit jouer la Pauvre femme, rôle qui aurait mieux convenu à une duègne, et cela parce que ce rôle portait le nom de madame Dugazon.
* * * * *
Les esprits étaient encore en fermentation, et les opinions divergentes. Ne pouvant attaquer l'auteur, on voulut s'en prendre à l'actrice: au moment où la pauvre femme s'écrie:
«La terreur ne reviendra jamais, j'en prends à témoin tous mes concitoyens.»
On applaudit avec fureur et l'on cria bis. Je répétai avec un très grand plaisir, et m'avançant sur la scène, je dis avec beaucoup d'énergie:
«Non, la terreur ne reviendra jamais!»
À peine avais-je terminé cette phrase, qu'on me lança une pièce de monnaie en cuivre, appelée monneron, et presque aussi grosse qu'un écu de cinq francs; elle me tomba sur la poitrine et me fit perdre l'équilibre. Fort heureusement j'avais un fichu très épais, mais si je l'eusse reçue à la tête, j'étais tuée. On ne peut se faire une idée des vociférations et du tumulte que cela occasionna: si l'on eût trouvé celui qui avait jeté ce monneron, il eût été écharpé. J'en éprouvai cependant beaucoup moins de mal qu'on pouvait le craindre ou qu'on l'avait espéré. On rejoua cette pièce le lendemain, et l'on peut penser combien je fus applaudie; mais lorsque je redisais les mêmes phrases, je jetais involontairement un coup-d'oeil furtif vers l'endroit d'où était parti le projectile.
«N'ayez pas peur, me criait-on, ils ne s'en aviseront pas.»
En effet, tout se passa sans opposition. On rejoua plusieurs fois cette pièce, et chaque soir j'étais accompagnée par une foule de jeunes gens qui me suivaient jusque chez moi, dans la crainte qu'il ne m'arrivât malheur. M. Brochon, ami de Barbaroux et de M. Ravez, me reconduisit pendant long-temps. C'était un avocat d'autant plus estimé à Bordeaux, qu'il avait été le défenseur officieux de plusieurs accusés, dans un temps où cette noble mission n'était pas sans danger; il fallait même avoir du courage pour accepter. Il eut le bonheur de sauver un assez grand nombre d'accusés: aussi était-il adoré des jeunes gens et considéré dans toute la ville.
On donna dans ce même temps l'opéra du Brigand, de Hoffmann; je me rappelle ce couplet, parce que c'était à moi qu'il s'adressait dans la pièce:
Plus de pitié, plus de clémence;
Quand nous trouvons des factieux,
Envoyons-les en diligence
Aux enfers revoir leurs aïeux.