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PILE ET FACE

PAR
LUCIEN BIART

PARIS
J. HETZEL ET Cie, ÉDITEURS
TROISIÈME ÉDITION

A TOI

MON CHER LOYNEL
EN TÉMOIGNAGE D'UNE AMITIÉ DE VINGT ANS.
LUCIEN BIART

PREMIÈRE FARTIE

I

LE MARQUIS DE LA TAILLADE.

René-Alexis Baudoin, comte de Valonne et marquis de La Taillade, naquit en 1796 d'un père ruiné par la Révolution. Sa mère mourut deux ans plus tard en lui donnant une sœur, et, en 1804, les deux enfants, devenus orphelins, héritaient chacun de huit cents francs de rente.

La nature est spirituelle comme une Célimène à notre égard; elle se moque avec malice de nos distinctions sociales. Alexis de La Taillade, qui ne comptait parmi ses ancêtres que ducs, comtes et marquis, fut, dès son bas âge, un rustre des mieux réussis. On eût en vain cherché la race chez ce butor trapu, gauche, au front étroit, à la bouche niaise, au rire bruyant. Certes, ce n'était pas un méchant garçon qu'Alexis, mais une de ces organisations dont le moral et le physique sont à l'unisson, un de ces êtres nés pour l'engrais, comme notre espèce en compte par milliers. Aujourd'hui que les immortels principes de 89 ont remis chaque chose à sa place, on rit de certaines phrases autrefois consacrées, et la noblesse elle-même sait que les belles épaules ne sont pas toujours duchesses, les jolies jambes marquises, les grands pieds plébéiens.

A vingt et un ans, après une série d'aventures qui désolèrent plus d'une fois le vieux chevalier de Saint-Louis qui s'était chargé de la tutelle des deux enfants, Alexis, ne se sentant de disposition pour aucune carrière, consentit à suivre celle des armes. Son instruction, en dépit des sacrifices de son brave tuteur, n'atteignait pas jusqu'à l'orthographe. Sans 89, le jeune homme eût peut-être été d'emblée maréchal de France, comme plusieurs de ses ancêtres. On lui affirma que le fameux bâton reposait au fond de la giberne dont on lui fit hommage; il le crut et l'y chercha vainement pendant un quart de siècle. Cependant il ne maudit pas trop les réformes amenées par la grande Révolution; car, dès son entrée au service, il reconnut que ses camarades et ses chefs attachaient plus d'importance que lui-même à ses titres, ce qui l'aida à vivre selon ses goûts, c'est-à-dire dans une complète oisiveté. Je me trompe, il devint très-fort au piquet et acquit un talent hors ligne dans l'art de préparer une absinthe, talent qui lui valut ses premiers galons.

Vers 1834, Alexis passa sergent-major à l'ancienneté. Il avait alors trente-huit ans, une face écarlate, des cheveux gris, des yeux atones, des dents usées par le tuyau d'une pipe noire qu'il ne retirait d'entre ses lèvres qu'à l'heure des repas,—en un mot, toutes les allures d'un de ces hommes que l'on qualifie de dur-à-cuire, et dont l'intelligence, comme une fille de bonne maison, ne fait jamais parler d'elle.

Bien que le rire entr'ouvrît rarement la vaste bouche du sergent, ses collègues le tenaient pour un joyeux compagnon, bon enfant et pas fier. La ration journalière d'absinthe de ce descendant des croisés variait de dix à quinze verres. Entre le douzième et le treizième, sa langue se déliait un peu, et il donnait son opinion sur le gouvernement avec des demi-mots et des clignements de paupières que ses interlocuteurs feignaient de comprendre. Au quatorzième, le sergent parlait de ses amours, qui n'avaient rien de commun avec le chef-d'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre, bien qu'il y fût question d'une Virginie. Enfin, à la quinzième rasade, Alexis devenait insupportable, répétant d'un ton sinistre les fines plaisanteries qui ont cours dans l'armée sur les mercantis, ces idiots qui payent les uniformes en temps de paix, qu'on rançonne en temps de guerre, et qui ruinent et déshonorent la France comme est prêt à le jurer le moindre porte-épée.

Comment l'idée de marier son frère, qu'elle ne connaissait pas, germa-t-elle dans l'esprit de Mlle Louise de La Taillade? Comment surtout cette excellente personne réussit-elle à mener à bien cette rude entreprise? Toujours est-il qu'un matin, dans la petite ville de Houdan, vers onze heures, au milieu d'une salle ornée du buste de Louis-Philippe, devant un maire ceint d'une écharpe, René-Alexis Baudoin, comte de Valonne, marquis de La Taillade et autres lieux, épousa Mlle Eugénie de Varangue, angélique créature qui, en somme, méritait un meilleur sort.

Mlle de La Taillade avait alors trente-six ans. Vive, spirituelle sans méchanceté, avec un bouche aux dents éclatantes, de grands yeux noirs et doux, elle était, par bonheur pour elle, l'antipode de son cher frère, élevée chez son tuteur, puis dans un couvent, elle fut ensuite adoptée par une parente éloignée, vénérable chanoinesse qui la prit en affection. Sa jeunesse s'écoula calme et paisible, au milieu de vieux amis qui fréquentaient le salon de sa nouvelle tutrice. Jusqu'à l'âge de dix-huit ans, la jeune fille, gaie comme le printemps, demeura convaincue que la vie consistait, selon la saison, à préparer des confitures ou des conserves, à faire ses pâques, à confectionner des layettes pour les enfants pauvres, à broder le soir près d'une table de jeu, à entendre raconter les splendeurs de la cour de Marie-Antoinette ou les catastrophes de la Révolution. Cette existence, qui ressemblait au bonheur, fut subitement troublée. Sans y rien comprendre, Mlle de La Taillade s'éprit d'une façon sérieuse des grâces d'un procureur du roi, le seul homme au-dessous de la cinquantaine qui visitât la chanoinesse. Le grave fonctionnaire, accoutumé à lire dans les consciences, et qui aimait à causer avec la jeune fille, ne se douta jamais de la chaste passion qu'il avait inspirée. Elle n'avait pas de dot et par conséquent pas de sexe,—du moins pour un procureur du roi pris en dehors de ses fonctions.

Les Françaises, si vives, si spirituelles, ne se laissent-elles pas persuader un peu trop facilement qu'elles sont les femmes les plus séduisantes de la terre? On épouse une Anglaise pour son teint, une Allemande pour ses yeux bleus, une Espagnole pour sa désinvolture, une Russe pour on ne sait quoi. Les Françaises, si elles souhaitent devenir mères de famille, doivent encadrer leurs qualités morales ou physiques d'un certain nombre de billets de banque et payer comptant leur mari. Si encore, pour le prix qu'elles y mettent, elles obtenaient des époux de premier choix, on s'expliquerait à la rigueur la chevaleresque coutume de la dot. Mais non, en échange de leur beauté, de leur innocence, de leurs illusions, de leur argent, les mieux partagées se voient pourvues d'un mari blasé, qu'elles traitent plus tard en conséquence. De là nos mœurs qui, tout en valant mieux que leur réputation, ne valent certes pas grand'chose. Après le mariage, les Françaises sont à n'en pas douter les plus séduisantes des femmes; avant, ce sont les Français qui sont séduisants, puisqu'on les achète. Nous rions des Américains, qui mesurent les sentiments au poids des dollars, sans nous apercevoir que nous-mêmes nous faisons intervenir les napoléons dans l'unique contrat d'où frère Jonathan les a bannis,—le contrat de mariage. Nous vendons nos filles, et nous nous étonnons ensuite qu'elles se donnent, comme s'il n'était pas de règle de récolter ce qu'on a semé.

Louise de La Taillade apprit à l'improviste le mariage de celui qu'elle aimait. Elle assista défaillante à la bénédiction nuptiale et rentra chez sa tante en proie à une fièvre cérébrale. La force de ses dix-huit ans triompha de la maladie et la condamna à vivre. Sa convalescence fut longue; enfin elle surmonta les douleurs de cette crise dont nul ne connut jamais la cause, et résolut de rester fille. A la mort de la chanoinesse, qui lui laissa quinze cents livres de rente, Mlle Louise dépassait déjà la trentaine; elle alla vivre successivement chez des parents éloignés, et acquit ainsi une triste expérience du monde. Blessée par l'orgueil des uns, indignée de la servilité des autres, rebutée par la sottise de tous, elle revint un beau jour frapper à la porte de son ancien tuteur, établi à Houdan. Là, prenant d'elle-même le titre de vieille fille, elle se consacra tout entière à l'ami qui avait veillé sur son enfance, et lui rendit avec usure les soins qu'elle et son frère en avaient reçus. Sur les conseils du prévoyant vieillard, Mlle de La Taillade plaça son petit capital en viager, ce qui lui produisit trois mille livres de rente. Elle commençait à croire qu'on peut vivre heureux en ce monde, lorsqu'elle perdit son tuteur, qui lui légua la maison qu'il habitait.

Ce nouveau chagrin la jeta dans la dévotion; mais son esprit était trop juste pour qu'elle devînt jamais une bigote. Elle possédait dans Catherine, l'ancienne servante de la chanoinesse, une femme de chambre, une cuisinière, un économe et une jardinière, car la petite maison, derrière sa façade de briques, cachait un splendide jardin. Grâce à cet intendant femelle, Mademoiselle put vivre confortablement avec la moitié de son revenu, dont les pauvres de Houdan absorbèrent l'autre moitié. Il fallait voir les bonnets de coton mettre à l'air les chevelures incultes lorsque Mademoiselle se rendait à la promenade ou à l'église, légère, souriant de ce beau sourire mélancolique qui montrait ses dents toujours blanches, et saluant de la tête et du regard pauvres et riches, vieillards et enfants. Elle était de toutes les fêtes de famille; le maire, le notaire, le curé, le receveur des contributions, ces autocrates des petites villes, la consultaient. Quant aux jeunes gens des deux sexes, ils raffolaient de Mademoiselle, qui pourtant ne cherchait jamais à les marier.

Un mariage! y songer d'abord, le caresser, le préparer, le mûrir, le voir tomber à plat, le relever et enfin le conclure: c'est là le rêve de toute femme oisive qui a dépassé la quarantaine, et Mademoiselle, malgré sa sagesse, ne devait pas échapper à la loi commune. Elle avait vécu éloignée de son frère, et son tuteur, le seul homme qui connût à fond le sergent, évitait de le nommer ou répétait qu'il ne fallait pas plus songer à ce garçon que s'il n'eût jamais existé. Un matin, pour la première fois de sa vie, Mademoiselle reçut une lettre de M. Alexis de La Taillade, lettre fort bien tournée, ma foi, d'une écriture aussi irréprochable que l'orthographe, et dont le véritable auteur était un jeune caporal, bachelier ès lettres. Cette missive, pleine de cœur, se terminait par un post-scriptum, où M. de La Taillade priait incidemment sa sœur de lui prêter une centaine de francs. Ce fut les larmes aux yeux que la bonne Mademoiselle porta elle-même au bureau de poste la lettre chargée qu'elle envoyait à son frère. Une correspondance assez suivie s'établit, et, de plus en plus convaincue que M. de La Taillade avait été calomnié ou méconnu, Mademoiselle choisit son amie, Eugénie de Varangue, pour réparer les injustices du sort à l'égard du pauvre sergent, et se prépara ainsi des remords éternels.

Appelé à Houdan par sa sœur qu'il croyait riche, Alexis renonça au service et accourut accompagné de son secrétaire. La vue de son cher frère désappointa grandement Mademoiselle.

«Le fond chez lui vaut mieux que la forme», se dit-elle en songeant aux lettres si bien tournées qu'elle avait reçues.

Au bout de huit jours, toutes ses illusions étaient envolées; mais comment rompre l'union projetée? Eugénie de Varangue devint donc marquise de La Taillade.

Mademoiselle ne désespéra pas d'abord de l'avenir et tenta de transformer son frère en gentilhomme campagnard. Elle eût voulu lui voir conquérir peu à peu ce qu'elle avait su s'assurer à elle-même, une grande considération. Elle dut renoncer bien vite à ce rêve. Dès le lendemain du départ de son ami le caporal, que l'expiration de son congé forçait à rejoindre son régiment, Alexis alla s'attabler au Soleil d'or. Un mois plus tard, il tutoyait le cabaretier, qui accueillait sa noble pratique en lui frappant sur le ventre.

Une fois convaincue de l'inutilité de ses efforts, Mademoiselle tenta de débarrasser au plus vite son logis et la ville du soudard qu'elle y avait attiré. Elle se heurta contre un obstacle inattendu. Eugénie, élevée loin du monde par une grand'mère dévote, s'était éprise de son mari, dans lequel son imagination lui montrait un héros victime de la jalousie de ses chefs. Ne sachant rien refuser à son noble époux, la pauvre femme, enceinte de six mois, marcha vers une ruine imminente. Mademoiselle, tout en déplorant la faiblesse de son amie, respecta quelque temps cet amour. Mais à mesure que la grossesse d'Eugénie se dessina, elle songea plus sérieusement à la petite créature qui allait naître et sentit s'éveiller en elle de véritables instincts de maternité. Devant les désordres croissants de son frère, elle considéra une plus longue condescendance comme une lâcheté et résolut de précipiter les événements.

La tâche était difficile; car de tous les maux que l'on peut infliger à son prochain, le mariage est le plus irréparable. Mademoiselle ne trouva qu'une solution au problème qu'elle voulait résoudre:—renvoyer son noble frère au régiment. Mais comment s'y prendre, comment surtout vaincre l'opposition d'Eugénie? Catherine, confidente des préoccupations de sa maîtresse, proposait de temps à autre de pousser M. de La Taillade dans le puits, à l'heure à laquelle, par suite de ses habitudes de caserne, il se bichonnait à grande eau dans le jardin. On se hâterait de lui porter secours… mais trop tard. La brave fille, large d'épaules et plantée sur des poteaux, offrait encore de provoquer l'ex-militaire et de l'assommer; elle répondait du résultat, et peut-être n'avait-elle pas tort. C'était le dévouement incarné que cette servante de la vieille roche, qui, depuis quinze ans qu'elle servait Mademoiselle, caressait le rêve de lui sauver la vie. Taillée comme un cuirassier, Catherine méprisait trop la vigueur tant vantée des hommes pour les aimer. Si Mademoiselle n'avait pas repoussé avec indignation l'offre héroïque de sa femme de chambre, M. de La Taillade aurait, contre toutes les règles, mélangé son absinthe d'eau de puits.

Un soir, Mademoiselle, après avoir embrassé sa belle-sœur, envoya Catherine se reposer et attendit, sur le seuil de la maison qu'ils habitaient en commun, le retour de son frère. Le matin même, elle avait réalisé une somme de deux mille francs, ses économies de vingt ans. Vers minuit, le pas lourd et régulier de l'ex-fantassin résonna au bout de la rue. Bientôt il pénétra dans le corridor sur lequel s'ouvraient le salon et la salle à manger, sans paraître surpris le moins du monde de trouver la porte ouverte. M. de La Taillade nageait dans la satisfaction et l'admiration de lui-même; il avait endormi, le verre en main, deux chasseurs d'Afrique et vidé à lui seul une bouteille de cognac.

«J'ai à vous parler, mon frère», dit Mademoiselle en touchant du doigt le bras de l'ivrogne.

Celui-ci fit volte-face, s'appuya contre la muraille, afin d'assurer son équilibre, porta la main ouverte à la hauteur de son front et sourit d'un air aimable.

«J'aurais choisi un autre instant pour vous entretenir, reprit Mademoiselle avec un dégoût visible, s'il en était un où l'on pût vous trouver à jeun.»

L'ex-sergent devint sérieux, posa galamment une main sur son cœur et cria d'une voix caverneuse:

«Présentez… arme!»

Puis, reprenant son sourire, il fit un mouvement d'épaules comme pour remonter son sac absent, et se pressa de nouveau contre la muraille.

Mademoiselle eut un instant d'hésitation; elle craignait de n'être pas comprise de cet homme à l'œil hébété qui la regardait fixement. Combien elle se trompait, et qu'elle aurait eu tort d'attendre jusqu'au lendemain! Si le corps du soudard était alourdi, l'instinct de la bête veillait. L'ex-sergent cessa de sourire quand sa sœur l'engagea à retourner à Paris, à ne jamais reparaître à Houdan. Les jambes de M. de La Taillade furent saisies d'une sorte de tremblement lorsqu'il sentit tomber dans sa main un sac plein d'or qui représentait un nombre incalculable de verres d'absinthe. Il fut pris alors d'un hoquet d'attendrissement, et bâilla de façon à inquiéter une personne plus expérimentée que Mademoiselle sur les suites possibles de ces spasmes. Mais ce descendant des croisés, comme il sut garder sa dignité! Pas une plainte, pas un remercîment, pas un regret ne s'échappa de sa bouche; il ne nomma même pas la pauvre Eugénie. Non, aussitôt qu'il eut compris, il pivota sur la jambe gauche avec une régularité prussienne; puis, d'un pas lent, mesuré, majestueux, vrai miracle d'équilibre, il se dirigea vers l'hôtel du Soleil d'or en bourrant cette pipe noire qui semblait éternelle. Une heure plus tard, une lourde diligence ébranlait de la base au faîte les maisons situées dans la grande rue; les vitres tremblaient, le cornet du conducteur résonnait, et les fers de quatre chevaux semaient la route d'étincelles. Mademoiselle, qui avait épié ce départ, vit reluire sur l'impériale le foyer de la pipe noire. Elle regagna alors sa chambre et songea à l'avenir.

Le lendemain il fallut expliquer à la pauvre délaissée le départ de son mari. Mademoiselle ne savait pas mentir et porta de rudes coups au cœur d'Eugénie, qui, dans le premier moment, ne parla de rien moins que d'aller rejoindre M. de La Taillade. Le monde est plein de ces dévouements sérieux, aveugles, absolus, et, pour se dispenser de les imiter, on qualifie d'esprits faibles ceux qui s'en montrent capables. Mademoiselle ne pensait pas ainsi; les inquiétudes naïves, les regrets touchants de sa belle-sœur la firent pleurer, car elle s'accusait. Mais garder plus longtemps dans la maison l'incorrigible ivrogne, c'eût été marcher volontairement à la misère. D'ailleurs, puisque personne ne se préoccupait de l'enfant qui allait naître, il devenait nécessaire que Mademoiselle y songeât.

La réputation de M. de La Taillade était déjà si bien établie à Houdan, qu'on l'accusa d'une commune voix d'avoir abandonné sa femme. Les hum, hum! sonores de Catherine, lorsqu'on traitait ce sujet devant elle, en disaient plus que la robuste servante ne semblait le croire elle-même, M. de La Taillade fut pourtant regretté; oui, regretté par cinq ou six habitués du Soleil d'or, qui, bien qu'élevés à une école de province, n'étaient pas indignes de trinquer avec le buveur émérite qu'aucun d'eux n'avait pu vaincre et qui payait si généreusement l'écot.

Peu à peu le calme renaquit dans la petite maison de la grande rue. Mademoiselle s'occupa tout d'abord de mettre de l'ordre dans les affaires de sa belle-sœur. On vendit la ferme qui constituait la dot d'Eugénie, on paya les dettes contractées par M. de La Taillade, et une somme de 15,000 francs fut, par les soins du notaire, placée sur première hypothèque. Les deux belles-sœurs continuèrent à vivre ensemble, et Catherine trouva le moyen de ne rien retrancher à la part des pauvres.

Un soir, grâce à l'active servante qui paraissait avoir perdu la tête, l'habitation de Mademoiselle se trouva soudain envahie par vingt commères, plus expérimentées les unes que les autres dans l'art de mettre un enfant au monde. Le salon ressemblait à une ruche en émoi; on allait, on venait, on bourdonnait, tantôt bruyamment, tantôt à voix basse, selon qu'une porte s'ouvrait ou se fermait. Le docteur Fontaine, son bonnet grec sur le coin de l'oreille, sa cravate blanche nouée de travers, ses lunettes d'or sur le front, se promenait de long en large et dédaignait de répondre aux matrones qui s'aventuraient à lui glisser un avis sur l'infaillibilité de tel ou tel remède. Le cas était grave: Mme de La Taillade, en proie depuis trois jours aux douleurs les plus violentes, gisait épuisée dans une chambre voisine.

A un gémissement de la patiente, le docteur disparut. On écouta, et l'on entendit battre le balancier de l'horloge qui ornait la salle à manger. Un cri d'angoisse, douloureux, désespéré comme celui d'une femme qu'on assassine, retentit. Les matrones se pressèrent les unes contre les autres. Mais tout à coup les vagissements d'un enfant dilatèrent les poitrines, et les conversations interrompues, reprirent leur cours. Le docteur marchait, parlait, interpellait Catherine, et l'enfant criait toujours. Soudain il se tut; la vieille horloge, avec un vacarme qui laissait croire que ses rouages allaient se détraquer, s'apprêta à sonner l'heure. Une, deux… trois… En ce moment, la porte s'ouvrit et le médecin apparut.

«Est-ce un garçon? cria-t-on d'une seule voix.

—C'est un orphelin, répondit le docteur d'un ton ému; priez pour Mme de
La Taillade, qui vient de mourir.»

Durant un jour et une nuit, Mademoiselle demeura près du lit de la morte, pleurant en silence. Elle voulut ensevelir elle-même le corps de sa belle-sœur et l'accompagner au cimetière. Le soleil rayonnait, les pommiers semaient la terre de leurs fleurs blanches, et les oiseaux, plus hardis que de coutume, venaient presque sous les pieds glaner des matériaux pour construire leur nid. Mademoiselle s'agenouilla sur la terre molle; le jour lui semblait terne, les rayons sans éclat, le chant des oiseaux plaintif. Elle songea à son père, à sa mère, à la chanoinesse, à son tuteur, à son amie endormis à jamais, et la vie lui apparut comme un désert où il ne restait que le souvenir funèbre de ceux qu'elle avait aimés. Enfin Catherine parvint à l'entraîner et la ramena au logis. Là, Mademoiselle trouva une lettre de son frère; le soudard demandait de l'argent avec une orthographe qui, cette fois, était bien la sienne. Il donnait son adresse à Paris, «chez Mme Blanche Taupin, marchande de vin et de liqueurs, à l'enseigne du Cœur-Enflammé

Par bonheur, le nouveau-né que Catherine venait d'apporter sur ses bras robustes poussa un cri.

«Pauvre petit, il s'appellera Gaston, comme mon père, dit Mademoiselle, qui l'embrassa.»

Puis, après un instant de silence, elle ajouta:

«Je dois vivre pour lui, car il est bien orphelin.»

II

GASTON FAIT SES PREMIÈRES DENTS.

Insensible aux tristes événements qui signalèrent son entrée dans le monde, le nouveau-né fit d'abord peu de bruit. Dix fois dans les vingt-quatre heures, il s'éveillait pour se coller au sein de Françoise, jeune femme du village de Maulette, choisie pour allaiter le dernier des La Taillade. Il fallait voir les effarements de Mademoiselle lorsque la nourrice, chargée du précieux marmot, se transportait d'une chambre à une autre.

«Vous marchez trop vite, criait Catherine.

—Attendez qu'on écarte cette chaise, ajoutait Mademoiselle.

—Prenez garde à la porte!»

La porte était grande ouverte, la chaise ne gênait en rien, et Françoise haussait bravement les épaules.

«Mais je sais comment ça se manie; j'en ai déjà eu deux, répétait en vain la Normande.»

Ni Mademoiselle ni Catherine ne voulaient reconnaître cette expérience de la nourrice, qui, par bonheur pour le poupon, prit le parti de laisser dire et d'agir à sa guise.

«Monsieur crie, dépêchez-vous! disait Catherine aux heures de la toilette.

—Ça leur forme les poumons, répondait Françoise avec calme.

—Il a peut-être faim?

—Allons donc, il vient de boire; il est gris, au contraire.

—Il fait la grimace, il souffre.

—C'est des petites coliques qu'ils ont tous, les chérubins; ça passe en leur frottant le dos, comme aux chats.»

Françoise n'était jamais embarrassée pour répondre, et sa logique dépitait Catherine, qui n'en courait pas moins préparer à la nourrice un excellent plat dont l'enfant devait profiter.

Le baptême de Gaston se célébra sans bruit, autant que la chose est possible dans une ville de quatre mille âmes. Mademoiselle choisit pour compère son plus vieil ami, le docteur Fontaine, qui, si sa science eût été doublée d'un grain de savoir-faire, se serait enrichi à Houdan. Mais le bon médecin, véritable original, n'oubliait que les services qu'il rendait, excellente condition pour rester pauvre, aussi bien en Normandie qu'ailleurs. Toujours prêt à se mettre en route sur une jument qui n'avait plus d'âge, il visitait les châteaux, les fermes et les chaumières, semant d'une main ce qu'il récoltait de l'autre. C'était un homme de quarante ans, gros, court, pensif, à l'œil doux, au front développé, la tête sans cesse préoccupée de réformes sociales, et croyant au progrès. Plein d'admiration pour les merveilles du monde physique, le docteur refusait d'en faire honneur au hasard.

«Je suis un esprit fort, disait-il quelquefois en souriant, car je crois non-seulement en Dieu, mais encore à l'immortalité de l'âme.»

Au résumé, il riait avec Voltaire, s'attendrissait avec Rousseau, leur préférait Bayle, et, bien que philosophe, pratiquait la tolérance et vivait en paix avec son curé.

Mademoiselle, qui se croyait inconsolable, reprit insensiblement goût à la vie. Ce qu'elle avait d'abord considéré comme une tâche, comme un devoir sérieux, devint une douce occupation, un plaisir, puis une source de jouissances. Du matin au soir elle rôdait autour du berceau, le penchait, le redressait, taillait, rognait, cousait des bavettes ou des béguins, et jamais son activité ne fut mise à plus rude épreuve. On suffisait à peine aux soins nécessités par ce bambin moins bruyant que la grande horloge, mais qu'il ne fallait perdre de vue ni jour ni nuit. Peu à peu ses yeux perdirent cette expression vague qui ferait croire que les nouveau-nés contemplent encore les merveilles d'un monde inconnu. Comme un oiseau privé soudain de sa liberté meurt faute de pouvoir oublier le buisson natal, combien de babies succombent l'œil fixé sur cette patrie perdue qu'ils regrettent sans doute, jusqu'à l'heure où le sourire maternel les éblouit de son rayon! Gaston, grâce à sa tante, triompha de l'épreuve, se tourna vaillamment vers la vie, et commença à suivre la marche de la lumière, dès qu'on déplaçait une lampe ou une bougie. Catherine, émerveillée, raconta partout ce prodige, et Mademoiselle sentit se réveiller en elle l'orgueil héréditaire en songeant que ce petit être si intelligent était un La Taillade. Françoise déclarait en vain que tous les fieux de cet âge en font autant, Mademoiselle n'en voulait rien croire. Ce n'est pas que la nourrice n'eût aussi l'orgueil de son poupon; mais elle le plaçait dans le poids qu'il pouvait avoir, et offrait sans cesse de gager qu'avant six mois il serait plus lourd que l'enfant si vanté de la Claude.

Que faisons-nous de nos grâces en grandissant? Au dire des mères,—personnes généralement bien informées,—il n'existe pas de bambin au-dessous de dix ans qui ne soit un prodige à plusieurs points de vue. Beauté, esprit, mémoire, raison, ils ont tout, ces lutins roses, ces monstres toujours trop vifs, trop ardents, trop grands pour leur âge.

«Il est extraordinaire, madame; songez qu'il n'aura six ans que la semaine prochaine.

—Et ma fille, elle surprend tous ceux qui l'entendent; son père n'en revient pas.

—L'autre jour, M. Martinet avouait n'avoir jamais vu le pareil de
Jules, et vous le connaissez M. Martinet,—un homme sérieux.

—Croiriez-vous que Laure, qui sait à peine lire, met l'orthographe, c'est-à-dire qu'elle m'épouvante.»

Réjouissons-nous; la génération qui va nous succéder sera composée d'êtres beaux, supérieurs, idéals. Mais, hélas! n'est-ce pas un leurre? n'avons-nous pas tous été charmants lorsque nous étions petits, et ces bonshommes qui passent là, devant nous, bêtes, laids, méchants, vicieux, hargneux, jaloux, tarés, blasés, n'auraient-ils pas été aussi des prodiges? N'approfondissons pas; les grâces divines de l'enfance ne peuvent se nier, elles séduisent jusqu'aux indifférents, et Gaston en montrait chaque jour une nouvelle. A quatre mois, il tendait ses bras vers Mademoiselle ou vers Catherine aussitôt qu'il les apercevait, et les comblait ainsi d'une joie ineffable. Elle méritait bien cette gentillesse, car jamais véritable mère ne témoigna plus d'affection à un enfant. Mademoiselle, dans son abnégation, demeurait immobile des heures entières, de crainte d'éveiller le poupon endormi sur ses genoux. Elle oubliait alors le passé pour ne songer qu'à l'avenir, et Dieu sait les rêves d'or que son imagination faisait planer au-dessus de la tête de son neveu!

Gaston grandit sans autre accident que la rougeole. Il apprit à lire de bonne heure, dans le livre de messe de sa tante, excité par les images dont il voulait déchiffrer les légendes. Il était d'une bonne santé, vif, nerveux, intelligent, et gâté à l'excès. Ses traits fins, ses yeux bleus, ses cheveux bouclés, rappelaient sa mère à ceux qui l'avaient connue enfant. Le docteur blâmait souvent la condescendance de Mademoiselle pour le bambin, dont il craignait qu'on n'altérât l'excellent naturel. L'enfant se plaçait entre ses genoux pour l'écouter sermonner; puis, comme péroraison, l'amenait à confectionner des bateaux en papier, art dans lequel son parrain déclarait lui-même avec complaisance n'avoir jamais connu de rival.

La vieille horloge, qui avait sonné à la fois l'heure de la naissance du petit garçon et celle de la mort de sa mère, exerçait sur lui une singulière fascination. Françoise, pour apaiser les colères de l'enfant, l'amenait près de l'espèce de cercueil au fond duquel le balancier se démenait avec un entrain diabolique. Aussitôt qu'il put marcher, Gaston se dirigea de lui-même vers la salle à manger; il s'arrêtait sur le seuil, et, la bouche entr'ouverte, regardait les aiguilles courir sur les chiffres noirs. Quelquefois la tempête produite par la sonnerie se déchaînait à l'improviste, et alors il fuyait éperdu. L'âge le rendit plus brave; peu à peu il osa affronter le vacarme qui précédait l'annonce de l'heure, et le tic-tac du balancier devint sa musique de prédilection.

Un jour, Mademoiselle reçut une lettre de M. de La Taillade, qui vivait heureux à Paris et demandait de l'argent. Il annonçait en outre son prochain mariage avec Mme veuve Blanche Taupin, propriétaire de l'établissement du Cœur-Enflammé, et offrait à sa sœur de lui amener sa nouvelle épouse. Le soudard oubliait de s'informer de son fils, oubli qui n'affligea personne.

Oh! le temps, il nous échappe, il fuit, il n'est plus! Nous marchons en avant, dépensant les heures qui s'amoncellent derrière nous. Tout à coup un souvenir nous traverse l'esprit, nous faisons volte-face: comme l'horizon a changé! On croyait que c'était hier, et c'était il y a dix ans. On devient pensif devant ce passé qui a été nous, qui est mort et qui ne reviendra plus. On doute, on croit se tromper, on regarde autour de soi. Les enfants sont devenus des hommes, les hommes des vieillards; les vieillards, où sont-ils? D'autres êtres qui n'existaient pas hier les remplacent aujourd'hui. Quoi! c'était il y a dix ans! On se tâte, on s'examine, l'œil est moins sûr, les cheveux sont moins épais, les lèvres moins rouges, et ces plis qui sillonnent le front, quelle main les a formés? On montait, voilà qu'on descend, et l'on n'y songeait pas. Que d'angoisses, que de joies, que de douleurs, que d'espérances enfouies dans cette ombre qui est une moitié de notre vie! Ah! pourquoi s'être retourné? Et pourtant, on s'attarde à contempler ces ténèbres d'où la mémoire fait jaillir maintes étincelles, dont la plus brillante, par un phénomène singulier, n'est pas toujours celle des jours heureux.

Mademoiselle se livrait à ces réflexions alors que Gaston accomplissait sa septième année. «Déjà!» disait-elle; elle n'y pouvait croire et secouait la tête avec mélancolie. A cette époque, sur les instances du docteur, le petit garçon fut placé sous la surveillance d'une brave et honnête dame qui, en même temps que la civilité puérile et honnête, enseignait aux principaux enfants de la ville à distinguer un substantif d'un adverbe. Le jour où il fut conduit pour la première fois à l'école resta gravé dans l'esprit de Gaston. Dès la veille, il vit pleurer sa tante, qui ne se décidait qu'à contre-cœur à se séparer de lui, même pour quelques heures. Catherine, silencieuse, embrassait à chaque instant son favori, qui alla se coucher assez inquiet, se demandant si l'école où son parrain voulait le mener n'était pas en réalité un antre d'ogre. Le matin arrivé, deux heures se perdirent en pourparlers; enfin on se mit en route. Le soir, Gaston rentra enchanté: il avait jeté les fondements de plusieurs amitiés et négocié l'échange d'une toupie contre cinq billes, dont une de marbre.

Quelques mois plus tard, le docteur, en diplomate habile, prononça le mot collége. Mademoiselle, qui s'effrayait de voir Gaston grandir, imposait alors silence à son vieil ami.

«Il faut s'accoutumer à regarder l'avenir en face, disait celui-ci, c'est pour eux, non pour soi, qu'on élève les enfants, et nous l'oublions trop dans notre beau pays de France. Lorsque la société, grâce au progrès…

—Le progrès sera la suppression de vos affreux colléges.

—Ou du moins la suppression des méthodes vicieuses qu'on y suit par routine, reprenait le docteur. Le progrès…»

Et une fois sur ce thème, je ne sais qui eût pu l'arrêter. La belle âme que celle du docteur Fontaine! Les hommes devenaient bons, sages, dignes et libres dans ses utopies; la veuve était protégée, l'enfance instruite, et les jeunes gens, robustes et sains, épousaient vaillamment les jeunes filles sans dot. Comme sa vieille jument jaune avait raison de hennir lorsqu'elle passait, selon sa fantaisie, d'un bord à l'autre de la route, portant son maître toujours absorbé dans la recherche des nouvelles perfections dont il voulait doter le monde futur! Les bêtes ne le sont pas tant qu'on pense, et si la jument hennissait, c'était sans doute par orgueil de sentir sur son dos ce fardeau aussi rare sur une selle que partout ailleurs: un homme de bien.

Heureux, content, choyé, Gaston atteignit sa huitième année. A cette date, on vit souvent Mademoiselle en conférence avec son notaire. Le soir, elle s'oubliait pensive près du lit de son neveu, qu'elle embrassait de temps à autre, tout en prenant garde de ne pas l'éveiller.

«Chère tante, dit-il une nuit qu'elle le croyait endormi, pourquoi pleures-tu?

—Je songe à ton avenir, répondit Mademoiselle, qui souleva l'enfant pour le presser contre son cœur.

—Vas-tu donc m'envoyer au collége, ainsi que le demande mon parrain?

—Pas encore; mais il faudra nous y résoudre; tu n'es pas riche et tu dois apprendre à travailler.

—Je veux bien travailler; ce que je ne veux pas, c'est te quitter. Tu es riche, toi!

—Hélas! non, cher petit, murmura Mademoiselle, dont les larmes recommencèrent à couler.

—Et c'est pour cela que tu pleures? Ris donc, va! lorsque je serai grand, je saurai bien gagner de l'argent pour toi et pour Catherine.»

Et, prenant la main de Mademoiselle entre les siennes, l'enfant se rendormit.

Catherine, sans connaître le docteur Pangloss, était presque de son avis. Que lui manquait-il? la maison était assez vaste pour occuper son activité, et, après Mademoiselle, Gaston ne chérissait personne autant que la vieille servante. L'été, elle conduisait son favori chez Françoise, à Maulette, où Petit-Pierre, gars de la plus belle venue, s'évertuait à compléter l'éducation de son frère de lait. Il l'entraînait au grenier, parmi les bottes de foin; à l'étable, où Jeannette, tout en ruminant, contemplait d'un air pensif les deux amis. Puis on visitait le poulailler pour chercher des œufs, et enfin on revenait dans l'enclos pour grimper aux arbres. Le docteur approuvait ces exercices hygiéniques. Parfois, les jours de vacances, il prenait son filleul en croupe et lui exposait, entre deux visites, quelques-unes de ses théories sur les sociétés de l'avenir.

«Il y a donc des gens méchants? demanda un jour Gaston.

—Non, répondit le docteur, il n'y a que des ignorants qu'il faut plaindre; le mal, sur la terre, vient de l'ignorance.

—Catherine ne sait pas lire, mon parrain, et tout le monde la trouve bonne.»

Le docteur sourit et pinça le bout de l'oreille de l'enfant.

«Tu me comprendras plus tard», dit-il.

Ces jours d'excursion, Mademoiselle se rendait au-devant de son ami et de son neveu, vers l'heure présumée de leur retour. Gaston était le premier à l'apercevoir, tantôt assise au bord d'un fossé, tantôt cheminant sur la route, un livre à la main, abritée sous une vaste ombrelle. Si le docteur eût alors écouté son compagnon, la vieille jument aurait pris le galop pour rejoindre plus vite la chère promeneuse. Quelquefois Gaston, impatienté de la lente allure de la bête, se laissait glisser à terre et s'élançait pour tomber hors d'haleine entre les bras de Mademoiselle, qui le grondait de sa course folle, tout en l'embrassant. Le docteur arrivait à son tour, et les trois amis regagnaient la ville, salués par les piétons et les cavaliers. On faisait halte pour voir le soleil disparaître derrière les murailles de l'ancien château et embraser ses créneaux de lueurs rouges.

«Le progrès…» commençait le docteur.

Mais il était bientôt interrompu par une consultation en plein air. Du fond d'une charrette dont une fermière coiffée d'un grand bonnet, à la jupe rayée, au fichu croisé, guidait la haridelle, sortaient cinq ou six gars perdus dans leurs cols de chemise. Dociles aux ordres de la matrone, l'un montrait sa langue, l'autre un genou endommagé par une chute, un troisième une blessure honorablement acquise dans une lutte avec un de ses pareils. Gaston, parti en avant, cueillait des pâquerettes et des boutons d'or, regardait les cousins diaphanes danser sur l'eau des fossés, les bourdons s'enfuir effarés, les pies sautiller dans les prés humides. Le ciel s'incendiait vers le couchant, on entendait mugir, au fond des chemins creux, les bestiaux qui regagnaient l'étable et que gourmandait une voix d'enfant. De la masse sombre des taillis, bordés de tanaisie aux fleurons d'or, de mûriers sauvages et de fines bruyères, sortaient, comme des apparitions fantastiques, de vieilles femmes courbées sous un fardeau de bois mort. Un paysan, assis sur un cheval de labour, traînait une herse aux dents polies, et la mèche bruyante de son fouet décapitait au passage une grappe de gaillet ou la tige cotonneuse d'un bouillon-blanc. La nuit venait, lente, paisible, majestueuse, rétrécissant peu à peu l'horizon. Les grillons faisaient bruire l'air imprégné de senteurs balsamiques; de légères vapeurs montaient du sol, s'irisant sous un dernier rayon; on eût dit qu'une main invisible agitait une de ces étoffes chatoyantes dont l'œil veut en vain préciser la couleur. La nature, comme recueillie, apaisait ses voix tumultueuses, et le grand silence des solitudes semblait descendre avec l'ombre sur la plaine déserte. Mais bientôt le cri moqueur d'un coucou s'élevait du fond d'un bois, et les grenouilles préludaient au loin à leur monotone concert. Une cloche d'église tintait à l'improviste; la brise emportait les notes vibrantes et les semait sur la vallée. A ce signal, des chauves-souris échappées de la vieille tour commençaient leur chasse nocturne; des vers luisants allumaient leurs fanaux dans l'herbe; les trembles frémissaient. Toujours ému par la grandeur et l'harmonie solennelle de ces couchers du soleil, le docteur s'arrêtait, l'âme rêveuse, l'oreille charmée, l'œil fixé sur le ciel où brillaient les étoiles, et secouait sa tête grise en murmurant: «Spinoza s'est trompé: il y a un Dieu.»

Peu à peu on pénétrait dans la grande rue où Mademoiselle et son compagnon suffisaient à peine à répondre aux bonsoirs qui les accueillaient. Bientôt on apercevait Catherine, installée sur le seuil de la maison, inquiète, comme toujours, de l'absence de sa maîtresse. Le plus souvent, le docteur prenait place à table, et, à l'heure du café, Dieu sait si le monde était réformé et l'humanité heureuse!

«Tu verras tout cela, toi, disait-il en caressant la joue de son filleul, qui luttait contre le sommeil; le progrès…»

A ce mot, Gaston fermait les yeux, croyant les ouvrir, et se trouvait transporté sur la place du marché. L'église, la vieille tour, les deux écussons du notaire et l'énorme rasoir qui servait d'enseigne au coutelier lui apparaissaient noyés dans une lumière éblouissante. Cinq ou six soleils brillaient dans le ciel, et les passants, par la mise et les traits, ressemblaient à Mademoiselle, à Catherine ou au docteur. C'est ainsi que l'enfant voyait en rêve le monde perfectionné de son parrain; aux hommes devenus bons, il ne pouvait prêter une autre forme que celle des êtres dévoués qui ne savaient que lui sourire depuis qu'il était né.

Un soir de l'automne de 1842, un vent furieux, âpre, glacial, ébranlait les maisons de Houdan et présageait le retour de l'hiver. Neuf heures sonnaient; Catherine tricotait près de Mademoiselle; Gaston, établi sur une chaise, lisait à haute voix un conte de Berquin. Le petit garçon interrompait parfois sa lecture pour écouter la bise siffler dans la cheminée ou le bruit de la girouette, qui représentait un chasseur visant un gibier imaginaire. Catherine levait alors les yeux, mais sa maîtresse, perdue dans une rêverie, semblait ne pas s'apercevoir de l'interruption. C'est que, l'âme émue, elle prêtait l'oreille aux plaintes désespérées de la rafale, qui tantôt murmurait avec une voix plaintive et tantôt rugissait comme irritée.

«Catherine, dit Gaston à voix basse en posant son livre sur les genoux de la vieille bonne, qui est le plus fort, le vent ou les arbres?

—Le vent, monsieur Gaston, car il déracine jusqu'aux chênes.

—Comment peut-il être aussi fort, puisqu'on ne le voit pas?

—On ne voit pas Dieu qui pourtant est plus fort que le vent, dit
Catherine en introduisant une de ses longues aiguilles sous sa coiffe.»

L'enfant allait reprendre sa lecture; mais il releva de nouveau la tête:

«Pourquoi le vent fait-il semblant de rire et de pleurer? demanda-t-il; écoute…

—Il pleure lorsqu'il passe sur le cimetière, répondit la Normande, qui se signa.

—Et pourquoi rit-il?»

En ce moment, le marteau de la porte retentit.

Mademoiselle tressaillit; ses yeux inquiets interrogèrent ceux de
Catherine, qui restait bouche béante.

«On dirait…», murmura-t-elle sans pouvoir achever.

Le marteau résonna de nouveau; la servante s'élança: il y eut un grand bruit de voix, puis Catherine reparut précédant M. Alexis de La Taillade et son épouse, la propriétaire du Cœur-Enflammé.

III

LA PROPRIÉTAIRE DU CŒUR-ENFLAMMÉ.

A la vue de son frère, Mademoiselle se rapprocha de Gaston; ses lèvres pâlirent, ses yeux se remplirent de larmes, et son bras droit s'étendit vers la tête bouclée de l'enfant, comme pour le protéger. Le soudard n'avait guère changé depuis son départ. Sa face niaise, bouffie, rugueuse, marbrée de plaques rouges, apparaissait au-dessus d'un col noir éraillé. Il était vêtu d'un pantalon de drap clair et d'une de ces longues redingotes dites à la propriétaire, dont les Allemands perpétuent la mode à Paris. D'une main, il tenait gauchement un chapeau gris, de l'autre la fameuse pipe noire dans le fourneau de laquelle plongeait un de ses doigts. Il salua militairement et demeura immobile, tandis que sa femme s'avançait de quelques pas.

«C'est ton môme? s'écria-t-elle en désignant Gaston, il est gentil.»

La nouvelle marquise de La Taillade, qui pouvait avoir une quarantaine d'années, en représentait au moins cinquante. C'était une grande femme sèche, anguleuse, à la peau jaune, aux yeux de fouine, et dont une dent malvenue entr'ouvrait les lèvres minces. Coiffée d'un de ces bonnets de laine si fort à la mode vers 1840, elle portait, suspendu au bras gauche, l'indispensable cabas d'alors. Drapée dans un châle de laine, étranglée dans une robe d'indienne, chaussée de socques qui la grandissaient encore, elle n'avait rien d'avenant, en dépit du sourire qu'elle ébauchait à l'adresse de sa belle-sœur. En somme, le noble couple, dont l'écusson portait une fleur de lis, ressemblait, à s'y méprendre, à ces chanteurs ambulants dont le type primitif a disparu comme les socques, les bonnets de laine et les cabas.

Tout en continuant la grimace qui lui servait de sourire, Mme de La Taillade se pencha vers Gaston. L'enfant recula et se tapit derrière sa tante, toujours immobile. Mademoiselle sentait son cœur bondir et ne pouvait parler. Elle contemplait son étrange belle-sœur avec une surprise douloureuse, et les deux larmes suspendues à ses cils coulèrent enfin. Devenue écarlate à cette vue, Catherine retroussa ses manches, frotta avec énergie ses bras nus, fit craquer ses doigts, tandis que son regard se promenait de M. de La Taillade à sa femme, puis s'arrêtait sur une énorme paire de pincettes qui reluisait au coin de la cheminée. La brave fille se demandait sans doute si l'heure n'était pas venue de sauver à la fois Mademoiselle et Gaston en assommant d'un seul coup les deux intrus.

Mme de La Taillade s'était avancée d'un pas, ses prunelles, dures et luisantes comme celles des animaux carnassiers, se fixèrent sur la sœur de son mari, qui peu à peu reprenait son sang-froid.

«Embrassez votre père, Gaston, dit Mademoiselle, dont la voix tremblante trahissait l'émotion intérieure.»

L'enfant leva vers sa tante ses grands yeux limpides et se dirigea avec lenteur vers celui qu'on lui ordonnait d'embrasser.

«Bonsoir, monsieur», dit-il en présentant son front.

Le soudard, un moment embarrassé, plaça son chapeau et sa pipe sur le marbre de la cheminée, considéra un instant son fils et lui prit la tête entre ses deux grosses mains.

«Une, deux…, hope-là, mon luron! s'écria-t-il en le soulevant de terre.»

Gaston ainsi suspendu devint pâle.

«Vous me faites mal», murmura-t-il.

M. de La Taillade, interdit du peu de succès de sa gentillesse, le laissa retomber.

«Et moi, mon mignon, ne m'embrasses-tu pas? dit Mme de La Taillade, qui tenta de saisir l'enfant au passage.»

Comme un oiseau qui fuit la griffe d'un chat, Gaston se jeta dans la jupe de Catherine.

«Petit grincheux, ne sais-tu pas que je suis ta maman?

—Ma mère est au ciel, répondit Gaston aussitôt qu'il se vît hors d'atteinte.

—Mais c'est moi qui la remplace», reprit la grande femme.

L'enfant secoua sa jolie tête bouclée et se pressa plus fort contre
Catherine qui, sur un signe de Mademoiselle, disparut avec son favori.

Il y eut un moment de silence. Mme de La Taillade ne cessait de regarder sa belle-sœur; Alexis soufflait dans le tuyau de sa pipe qui crépitait; Mademoiselle, debout, chiffonnait la collerette qu'elle raccommodait quelques minutes auparavant.

«Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, ma chère sœur», dit enfin l'horrible femme d'un ton ironique.

Les joues de Mademoiselle s'empourprèrent, elle courba la tête comme pour éviter le choc d'un projectile et fit un pas vers son frère.

«Puis-je savoir, monsieur, lui dit-elle, ce qui me vaut votre visite?»

Le soudard, embarrassé, souffla plus fort dans sa pipe, ferma un œil, caressa son épaisse moustache, fit un mouvement d'épaules comme pour remonter le sac qu'il avait si longtemps porté, et regarda sa femme d'un air piteux.

«Nous venons chercher le petit, dit celle-ci de sa voix aigre; Alexis ne peut plus vivre sans lui.

—Cette menace de vos dernières lettres est donc sérieuse? s'écria
Mademoiselle.

—Une menace! reprit Mme de La Taillade, dont la dent malencontreuse saillit comme celle d'un dogue, n'est-il pas naturel qu'un enfant vive auprès de son père? Un chérubin, c'est ce qui manque à notre ménage pour qu'il soit parfait. Pas vrai, Alexis?»

Mademoiselle ne regarda même pas sa belle-sœur; elle se rapprocha de son frère, dont les yeux ternes clignotaient, et qui continuait à remonter son sac.

«Sur mon honneur, dit-elle, tout l'argent dont je pouvais disposer vous a été remis, y compris la part qui revenait à votre fils sur la dot de sa mère. Au nom de la pauvre morte, monsieur, ne me causez pas cette affreuse douleur de m'enlever Gaston.

—Là, là, ma chère belle-sœur, s'écria Mme de La Taillade, n'attendrissez pas Alexis; il pleure facilement, ce pauvre chéri, surtout lorsqu'on lui parle de la défunte. Ordonnez qu'on lui serve une goutte de quelque chose, afin qu'il nous laisse en repos, et traitons ensemble cette petite affaire. Je suis un agneau, moi; nous nous entendrons.»

Le regard de Mademoiselle se détourna d'Alexis, qui balançait sa tête comme celle d'un magot chinois, pour se reporter sur l'agneau dont la mise, le type, les gestes, le son de voix étaient bien faits pour surprendre une provinciale élevée par une chanoinesse. Certes, Mademoiselle n'avait jamais soupçonné son frère d'avoir contracté une alliance qui ne fût pas une mésalliance, mais elle se demandait à quelle branche de la famille humaine pouvait appartenir cette créature roide, sèche, vulgaire, et quel charme invisible avait pu amener Alexis à lui donner son nom. Bien que Mademoiselle, autant par esprit que par religion, fût exempte de préjugés, elle sentait une répugnance profonde à débattre avec cette inconnue ce qu'elle considérait comme le but capital de sa vie,—l'avenir et le bonheur de Gaston. Elle surmonta cependant sa répulsion.

«Je veux croire à votre bonté, dit-elle en regardant bien en face Mme de La Taillade; mais, je vous en prie, rassurez-moi d'abord sur les intentions de mon frère au sujet de son fils.»

Blanchote, ainsi que la nommait Alexis, était loin d'être timide; une flamme intérieure éclaira ses prunelles qui, cependant, ne purent soutenir le regard loyal de Mademoiselle. Elle se retourna brusquement vers son mari.

«Hein, chéri, l'aime-t-elle! Bourre donc ta pipe, tu nous agaces à souffler comme ça dans le tuyau.»

Puis elle entr'ouvrit son cabas, fouilla dans la poche de sa robe et finit par se frotter les yeux du revers de sa main.

«Pauvre chérubin, continua-t-elle enfin, n'était son éducation dont il faut s'occuper, Alexis n'aurait jamais songé à vous le reprendre. J'ai voulu le raisonner; bast! vous devez le connaître, il n'est pas facile de le faire démordre d'une idée. «Ça me crève l'âme pour ma sœur, répète-t-il; mais la jeunesse doit s'instruire. Il ne sort pas de là!»

Mademoiselle ne put dissimuler un geste de dégoût; elle n'était pas dupe de cette feinte bonhomie, et l'hypocrisie lui était odieuse. Elle se rapprocha de nouveau de l'ex-sergent, qui, n'osant plus souffler dans sa pipe, tassait son mouchoir au fond de son chapeau et remontait son sac.

«Vous voulez de l'argent, lui dit-elle, et je n'en possède plus. J'ai élevé votre fils sans songer à me mettre en garde contre vos exigences, sans songer qu'un jour vous chercheriez à me l'enlever. Voyons, monsieur, tout sentiment humain ne peut être mort en vous. Emmener Gaston, c'est le livrer à la misère, c'est le plonger de gaieté de cœur dans le bourbier où vos vices vous condamnent à vivre. Ayez pitié de sa jeunesse, si vous n'avez pitié de moi. Il partagera mon pain jusqu'à l'heure de ma mort, il saura porter le nom de nos ancêtres, et je vous jure de lui apprendre à vous respecter.»

Alexis avait reculé de quelques pas; Blanchote vint à son secours.

«Vous y voyez clair, dit-elle, j'aime mieux ça que de chercher midi à quatorze heures. Il dépend de vous de le conserver ce mioche, auquel vous paraissez tenir comme à vos yeux. Prêtez-nous deux mille francs, qui me serviront à m'établir de nouveau, car votre amour de frère a bu jusqu'au comptoir du Cœur-Enflammé. Mais il est dompté; je vous réponds de lui, il ne boira désormais que ce qu'il aura gagné, dût-il tirer la langue d'une aune.

—Je n'ai plus d'argent, répondit Mademoiselle d'un ton navré.

—Allons donc, deux mille balles? vous en avez envoyé plus de dix à votre frère pour son absinthe? Puis, c'est cossu, chez vous, sans vous offenser; ça sent le pain sur la planche. Voilà des meubles et des tapisseries qui se vendraient cher à Paris, je m'y connais. D'ailleurs, vous pouvez emprunter sur la bicoque, je sais qu'elle est à vous.»

Mademoiselle secoua tristement la tête; depuis plus d'un an, afin de satisfaire aux exigences d'Alexis, elle avait hypothéqué la petite maison qu'elle tenait de son tuteur.

«Vous réfléchirez, reprit Mme de La Taillade, qui se drapa dans son châle et dont les socques résonnèrent sur le parquet; nous ne repartirons que demain soir, avec ou sans l'enfant, à votre choix. Viens, chéri; ne vous dérangez pas; Alexis doit connaître les êtres.»

En ce moment Catherine parut, rouge comme la crête d'un coq et armée d'un balai, bien qu'il ne fût guère l'heure de se servir de cet ustensile; Mademoiselle s'était laissé choir sur un fauteuil, elle se redressa brusquement.

«Catherine!» s'écria-t-elle d'une voix impérieuse.

Il était temps; deux secondes de plus, et le balai, manié avec une énergique maladresse, aurait heurté le dos de Blanchote et aplati le chapeau d'Alexis. M. et Mme de La Taillade se retournèrent au cri poussé par Mademoiselle, et, frappés sans doute de l'attitude de la robuste Normande, jugèrent à propos de sortir à reculons, tout en murmurant autre chose que des patenôtres. Catherine suivit pas à pas les deux époux, balayant le parquet derrière eux avec une vigueur pleine de sentiments contenus.

La visite de M. de La Taillade, inattendue pour Catherine, n'était qu'un événement trop prévu par Mademoiselle, qui, depuis six mois, vivait sous la menace incessante de se voir enlever Gaston. Pour satisfaire aux exigences, sans cesse renouvelées de son frère, elle avait dû vendre peu à peu ses bijoux, hypothéquer sa maison et consacrer une partie de son revenu à solder l'intérêt de cet emprunt. Insensiblement, la misère s'approchait de l'hospitalière demeure autrefois si riante dans sa médiocrité. Encore un pas, et le hideux spectre allait s'asseoir au foyer glacé et mesurer le pain à ses hôtes. Effrayée, Mademoiselle s'était enfin décidée à se confier au docteur Fontaine. Celui-ci se plaignit avec amertume de n'avoir pas été consulté plus tôt. Il écrivit sur l'heure à M. de La Taillade, lui signifiant qu'il ne devait plus compter sur la faiblesse de sa sœur, réduite au strict nécessaire par ses libéralités passées. Bien que sachant à qui il s'adressait, le brave médecin ne put se défendre, au passage, d'invoquer l'humanité et le progrès, ce soleil du monde futur. D'un autre côté, il rassura son amie sur les suites possibles de cette brusque rupture, et lui démontra qu'Alexis, paresseux et incapable de se suffire à lui-même, se garderait bien de s'embarrasser de son fils.

Mademoiselle, les deux mains étendues sur son visage, était retombée sur son fauteuil. Elle releva la tête au bruit de la porte extérieure qui se refermait avec fracas. Avait-elle rêvé? Non, hélas! elle allait perdre Gaston, car ses ressources épuisées ne lui permettaient plus le moindre sacrifice. Elle se repentit de n'avoir pas retenu son frère, de n'avoir pas cherché à gagner le cœur de cette femme devant laquelle il semblait trembler, et fondit soudain en larmes.

«Bonté du ciel, ma chère maîtresse, s'écria Catherine qui venait de
reparaître, faut-il que je vous voie pleurer! Eux, emmener M. Gaston?
Ah! bien oui, ils ne sont pas de force, allez! Qu'elle y vienne donc, la
Parisienne, et je la coiffe de son cabas!

—Ils veulent de l'argent, ma bonne Catherine, et je possède à peine ce qui nous est indispensable pour vivre.

—Ah, les voleurs! mais ça n'est pas du monde, ces gens-là! Attendez, j'ai cinq cents francs, moi, je vais leur acheter M. Gaston…

—Ils en exigent deux mille, ma pauvre Catherine.»

La brave servante demeura interdite. Pour son esprit naïf, deux mille francs représentaient une de ces sommes fabuleuses dont on parle, mais qu'un souverain seul peut réunir.

«Il faut prévenir le maire, s'écria-t-elle enfin.

—Le maire est impuissant, répliqua Mademoiselle, mon frère a le code pour lui.»

Pour le coup, Catherine cessa de comprendre. Le code, quel était ce personnage plus puissant que M. le maire, et assez injuste pour donner raison à l'ex-sergent contre Mademoiselle? Mais non, la douleur égarait sa maîtresse, et le code, si hardi qu'on le supposât, ne pourrait commettre une énormité qui révolterait tous les honnêtes gens. Qui donc, depuis sa naissance, soignait, entretenait, nourrissait Gaston, et qui donc oserait soutenir qu'il n'était pas la propriété de Mademoiselle? Catherine feignit pourtant de se rendre aux explications de sa maîtresse, tout en se proposant d'éveiller au jour le docteur Fontaine. Par malheur, en ce moment même, le docteur se mettait en selle pour se rendre au château de Pontchartrain.

L'heure avançait; il fallut avoir recours à la prière pour obtenir de Catherine qu'elle allât se reposer, et pour lui arracher la promesse formelle qu'elle accueillerait le lendemain M. et Mme de La Taillade autrement qu'avec son balai.

Demeurée seule, Mademoiselle s'établit près du lit de son neveu. L'enfant dormait d'un sommeil paisible; ses boucles blondes inondaient son oreiller; ses mains croisées soutenaient sa tête. Au dehors, le vent continuait à souffler par rafales; la girouette grinçait, et vingt autres girouettes, comme entraînées par l'exemple, pivotaient à leur tour, changeant sans cesse le point de mire de leurs impassibles chasseurs. L'âme pleine de pensées lugubres, Mademoiselle ne relevait le front que lorsqu'un tourbillon accourait à l'improviste, secouait les fenêtres avec rage, enveloppait la maison, essayait de l'ébranler, et fuyait en sifflant comme un malfaiteur qui appelle à son aide des compagnons invisibles. A ces furieux efforts succédait un silence profond; on entendait alors la respiration de Gaston et le tic-tac de la grande horloge qui comptait dans l'ombre les secondes de l'éternité. Parfois un meuble craquait et faisait tressaillir Mademoiselle, qui prêtait machinalement l'oreille. Ses larmes coulaient encore, et sous son front endolori les idées se pressaient amères et confuses. Gaston allait partir, être malheureux, et elle ne pouvait rien. Elle regardait l'enfant d'un œil voilé, aussi brisée, aussi morne, aussi anéantie que si elle l'eût contemplé mort entre les planches d'un cercueil.

La première lueur du jour la surprit encore accoudée sur le lit de son neveu. A force de penser, son cerveau ne lui présentait plus qu'une image infidèle des choses, et sa raison, fatiguée de chercher une solution introuvable, la demandait au monde surnaturel. Elle songeait qu'à la dernière heure Dieu pourrait intervenir; puis, retombant dans la réalité, elle rêvait de se rendre avec Catherine dans la tour de l'ancien manoir, et de creuser la terre pour trouver les trésors que la rumeur publique prétendait y avoir été enfouis. Parfois aussi elle pressait son front entre ses mains comme pour en faire jaillir un moyen de gagner en une semaine, en un jour, en une heure, un peu de cet or devenu nécessaire pour assurer son bonheur. Hélas! Gaston avait comblé tous les vides de ce cœur créé pour être celui d'une épouse, d'une mère, et que l'indifférence des hommes avait meurtri sans le dessécher.

A la vue du premier rayon qui vint s'implanter comme un javelot d'or dans les rideaux de Gaston, Mademoiselle se leva, les membres engourdis. Elle se rapprocha de la fenêtre et appuya sa tête en feu contre la vitre glacée. Son regard erra dans le jardin. Des oiseaux se querellaient; on les voyait sautiller entre les branches déjà nues des pommiers, tandis que des merles parcouraient magistralement les plates-bandes. Au milieu d'une allée, une petite charrette remplie de cailloux barrait le passage: c'étaient les matériaux que Gaston transportait depuis deux jours, afin d'édifier un château où il devait loger sa tante, Catherine et le docteur. Mademoiselle poussa un soupir et ferma les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit, ce fut pour regarder au loin, par-dessus les haies, un champ immense qui commençait à jaunir. Le ciel, sans un seul nuage, empruntait au soleil levant de splendides teintes orangées; le sol jonché de feuilles rousses rappelait seul la tourmente de la nuit. Mademoiselle s'enveloppa d'un châle, sortit sans bruit et se rendit au cimetière. Un vieux fossoyeur achevait de creuser une tombe et disparaissait à demi dans le trou béant. Il se redressa au bruit des pas de la visiteuse matinale, qui, si légers qu'ils fussent, faisaient crépiter les feuilles. Elle passa sans le voir. Le sourire qui avait éclairé un instant la face du vieillard s'effaça.

«Il y a du nouveau,» murmura-t-il en branlant la tête.

Il trancha du revers de sa bêche deux ou trois vers qui se tordaient sur la terre brune et reprit sa tâche funèbre, après avoir craché dans ses mains calleuses. La cloche de l'église tinta; en cet instant, Mademoiselle s'agenouillait sur la pierre qui, depuis dix ans, recouvrait la dépouille de la mère de Gaston.

Le soir du même jour, ménageant sa monture fatiguée, le docteur revenait de Pontchartrain. Au moment d'abandonner la grand'route pour s'engager sur un sentier, il entendit le bruit de la diligence de Brest cachée par un taillis, et s'arrêta pour la voir passer. Elle arriva au galop furieux de ses chevaux frais. Le docteur releva ses lunettes; sous l'ombre de la bâche de cuir qui recouvrait l'impériale, il avait cru reconnaître M. de La Taillade et Gaston.

«Je suis fou,» pensa-t-il.

Cependant son cœur battait, et il regardait fuir avec inquiétude le lourd véhicule qui rebondissait sur les pavés, vacillant, de droite à gauche, au milieu d'une poussière vermeille. Tout à coup le docteur tourna bride, et tenta de faire galoper sa jument. Une heure plus tard, il mettait pied à terre devant la demeure de sa vieille amie, et s'élançait vers le salon. Mademoiselle, comme au lendemain du mariage de celui qu'elle avait aimé, se débattait dans le délire de la fièvre entre les bras de Catherine éplorée.

IV

OU PEUT CONDUIRE L'AMOUR DU CANON.

En dehors de la probité la plus stricte, d'une propreté réglementaire et de l'exactitude, l'esprit borné d'Alexis ne comprenait rien aux lois du monde. Boire lui semblait le but de la vie, à tel point que le malheur, lorsqu'il y songeait, lui apparaissait sous l'aspect d'un verre vide. Dressé à l'obéissance passive, le soudard s'inclinait devant les ordres de sa femme comme autrefois devant ceux de son lieutenant, heureux qu'on voulût bien se charger de penser pour lui. Blanchote, par contre, ne manquait ni d'initiative ni d'esprit. Orpheline à cinq ans, recueillie par une vieille mendiante qui se fit d'elle un gagne-pain en la plaçant dans une fabrique, la misérable créature ne se souvenait guère de son enfance que comme d'une époque où on la battait et où elle avait toujours faim. À quinze ans, elle s'amouracha d'un hideux vaurien, travailla pour lui, et reçut force coups sous prétexte de jalousie. Son homme, ainsi qu'elle appelait avec orgueil le bandit dont elle était devenue l'esclave, fut un jour convaincu de vol avec effraction dans une maison habitée et condamné aux travaux forcés. Blanche, enfermée dans une maison de correction, en sortit au bout de deux ans plus corrompue qu'elle n'y était entrée; sa laideur seule l'empêcha de vivre de son corps. Pour manger maigrement, acquérir les haillons qui la couvraient, et trouver chaque soir un abri, elle déploya plus de ruse, plus d'énergie, plus d'invention, plus d'habileté qu'il n'en faut pour devenir ministre d'État. Dans certaines couches inférieures de la société, où manger est un problème qu'il faut résoudre chaque matin d'une manière différente, un bon sentiment devient une faiblesse dont on se garde mieux que d'un vice. Blanche fut méchante par nécessité autant que par nature.—Le lion qui connaît sa force peut épargner une victime; l'araignée qui vit de ruses ne pardonne jamais.

A trente-cinq ans, après avoir exercé vingt métiers, Blanche réalisa un des rêves de sa vie:—elle put s'établir. Elle se mit à la tête d'un café borgne qu'elle acquit au prix de six cents francs, mobilier compris. On buvait, on mangeait, on couchait au rabais dans l'établissement du Cœur-Enflammé, où de complaisantes maritornes attiraient les chalands. Alexis fut amené dans ce bouge par un ancien soldat de sa compagnie. Sa dépense émerveilla la propriétaire, et le soudard, choyé, dorloté, s'établit à demeure dans cet éden où chacun obéissait à sa voix, où il trouvait toujours des amis pour trinquer. Quatre années s'écoulèrent, et un matin, sans qu'il pût trop s'expliquer comment, Alexis se rendit à la mairie de son arrondissement en compagnie de son hôtesse, à laquelle il jura protection et fidélité.—Blanchote croyait épouser non-seulement un marquis, mais un richard; aussi voulut-elle se marier à l'église pour mieux serrer le nœud qui la transformait en grande dame.

«M'ame La Taillade,» comme la nommaient ses amies, acheta une commode, une robe de soie, une chaîne d'or et quatre tableaux représentant la douloureuse histoire d'Imogine et d'Alonzo. Une fois dans ses meubles, pour employer son expression, elle donna carrière à ses goûts artistiques en fréquentant l'Ambigu, les Funambules et les Folies-Dramatiques. Elle se reposa de la direction du Cœur-Enflammé sur une de ses servantes qui entretenait un commissionnaire et souhaitait de succéder à sa maîtresse. Au bout de dix-huit mois, les deux époux étaient criblés de dettes, la soif permanente d'Alexis croissait, et il ne recevait plus d'argent que de loin en loin. Ce fut vers cette époque qu'il commença à se plaindre de sa sœur.

«Elle a brisé ma carrière, disait-il, en m'obligeant à déposer mes galons au moment où j'allais passer officier.»

Blanchote, éclairée trop tard sur les ressources de son mari, comprit la faute qu'elle avait commise en négligeant le misérable commerce qui, au moins, lui donnait du pain. Elle pleura lorsqu'il lui fallut vendre sa chaîne d'or, abandonner le Cœur-Enflammé à sa servante et recommencer à vivre au jour le jour. Un soir que le dîner faisait défaut, l'ancienne maîtresse du forçat insinua doucement à Alexis qu'il serait bon de réparer aux dépens du prochain les torts de la fortune. A sa grande surprise, le soudard, toujours si impassible, bondit. Il prit un ton si résolu pour menacer la mégère de la jeter par la fenêtre si jamais elle renouvelait cette proposition, qu'elle se le tint pour dit et cacha soigneusement ses propres méfaits.

Durant deux années, le triste ménage vécut en partie des expédients de Mme de La Taillade, dont le cabas semblait parfois une corne d'abondance. Elle l'emportait vide et reparaissait le soir le front plissé ou l'œil étincelant, selon la récolte. Du fond de l'étroit panier, Alexis voyait surgir du pain, du bois, de la viande, de la ferraille, des vêtements. Blanchote avait une chance miraculeuse: elle ne pouvait mettre un pied dehors sans trouver sur sa route un marteau, une culotte, une volaille, un chenet, un livre, ou des objets de mince valeur qui, revendus plus tard en bloc, aidaient à ne pas mourir de faim. Parfois une petite somme envoyée par Mademoiselle ramenait momentanément le bien-être dans le galetas. On payait le propriétaire, le boulanger, le marchand de vin; puis venait la curée qui suit tout long jeûne, et l'on retombait vite dans cette incertitude du lendemain qui est la vie d'une moitié du monde.

Dans une de ses alternatives de richesse, M. de La Taillade se lia avec un ancien dragon qui recrutait des blancs pour les bureaux de remplacement militaire. La première qualité pour exercer ce mandat consistait à boire sec, et, sous ce rapport, Alexis ne connaissait pas de rival. Bientôt, grâce aux leçons de son nouvel ami, le soudard eut une profession. Dès le matin, il parcourait les abords de la place de Grève, rendez-vous ordinaire, à cette époque, des Alsaciens et des Lorrains venus à Paris pour chercher fortune, et conduisait au cabaret ceux que leur mine ou leur mise lui désignait comme à bout de ressources. Là, Alexis provoquait leurs confidences, les grisait à demi, leur vantait la cuisine des casernes, leur expliquait de quelle façon un soldat patient peut devenir général, et appuyait sur les bonnes fortunes que l'uniforme attire à ceux qui l'endossent. Une fois ses convives ébranlés, il les entraînait chez un agent aux lunettes d'or, à la voix magistrale, dont les piles d'écus neufs, rangées avec ostentation sur une table chargée de paperasses, achevaient de griser les futurs maréchaux. Les pauvres diables aliénaient leur liberté pour cinq cents francs qui en rapportaient mille au monsieur en lunettes. Ce mode de recrutement, encore en vigueur chez beaucoup de nations européennes, est celui dont on se sert en Afrique pour embaucher les nègres destinés à cultiver le coton,—tant il y a loin de la barbarie à la civilisation.

M. de La Taillade devint de première force à ce métier de racoleur qui convenait si bien à ses goûts simples. Peu à peu il tira même vanité de ses succès, car il croyait travailler au bonheur de ses semblables en leur ouvrant la carrière des armes. La prime qu'il touchait variait entre quinze et trente francs, selon qu'il fournissait un fantassin ou un cuirassier. Par malheur, Alexis se laissait souvent emporter par l'enthousiasme. L'engagement signé, il ramenait ses victimes au cabaret, buvait à leurs futures épaulettes et dépensait jusqu'au dernier sou de la somme qu'ils venaient de lui rapporter. Blanchote, furieuse, songeait avec amertume que si elle eût pu établir un débit de liqueurs rue Jean-Pain-Mollet, théâtre ordinaire des exploits de son mari, la consommation de ce dernier eût suffi pour l'enrichir. Ce fut à la suite de ces réflexions que Mademoiselle reçut les missives menaçantes auxquelles le docteur répondit une fois pour toutes. Mais Mme de La Taillade avait de la persévérance et ne se décourageait pas pour une rebuffade. Elle mûrit son plan, prépara ses batteries et profita d'une bonne aubaine,—trois dragons embauchés d'un seul coup,—pour entraîner Alexis à Houdan.

On a vu la douleur, l'appréhension qui se peignirent sur le visage de Mademoiselle à l'apparition subite de son frère. Il n'en fallut pas davantage pour convaincre Blanchote qu'elle avait agi sagement, et qu'un peu de fermeté lui vaudrait l'établissement dont elle rêvait déjà l'enseigne. Une fois dans la rue, après avoir exhalé d'une manière aussi brève qu'énergique son opinion sur Catherine et son insolent balayage, elle saisit le bras d'Alexis, qui la guida vers le Soleil-d'or.

«En dépit de cette pécore à qui je garde un chien de ma chienne, lui dit-elle, nous aurons les pièces de cent sous, chéri. Pas de bêtises, surtout; j'ai étudié le terrain; retiens ta langue pendant vingt-quatre heures, et je te promets du kirsch pour le reste de tes jours.

—Mais si ma sœur n'a plus d'argent?

—Serin! Et la cahute, et les meubles, et les tapisseries? Ta sœur vendra son bonnet plutôt que de nous donner le mioche; c'est jugé, va.

—Pourtant, si elle refuse, nous ne pouvons nous charger du petit.

—Ne canne pas d'avance, hein! j'ai mes idées sur cet enfant, sans compter que la nuit porte conseil.»

Ce soir-là, M. de La Taillade et Gaston s'endormirent seuls tranquilles. Tandis que Mademoiselle se désespérait, que le docteur absent veillait au chevet d'un malade, que Catherine rêvait pour le lendemain l'apparition d'un gendarme terrassant le code, Blanchote achevait de composer l'enseigne de son établissement futur.

Jusqu'à trois heures de l'après-midi, Mademoiselle put croire que son frère, renonçant au projet d'emmener Gaston, avait repris la route de Paris. Mais le timbre de la vieille horloge vibrait encore lorsque le pas de l'ex-sergent retentit. Il salua sa sœur, la remercia de ses bontés passées, embrassa Gaston et lui glissa dans la main une pièce de cinq francs. L'enfant ravi courut de sa tante à Catherine pour leur montrer ce royal cadeau. L'arrivée de Mme de La Taillade calma soudain sa joyeuse expansion. Avec son regard dur, sa dent saillante, son bonnet de laine et son cabas, la mégère lui rappelait ces fées difformes qu'on oublie toujours d'inviter au baptême des princes ou des princesses et dont l'apparition présage un malheur.

Blanchote fut humble et ne fit aucune allusion à son ultimatum de la veille; elle souriait, de ce sourire grimaçant qui lui était particulier, aux tapisseries, à Mademoiselle, à Catherine et au parquet. Elle parla de son travail, de ses malheurs immérités, des vertus d'Alexis, de la douce vie qu'elle menait en compagnie de cet époux de son choix. Sa voix rauque prenait des inflexions mielleuses qui irritaient sourdement Mademoiselle, trop perspicace pour ne pas voir clair dans les mensonges débités par sa belle-sœur. Elle n'osait l'interrompre cependant, tant elle redoutait l'orage qui allait décider du sort de Gaston. Celui-ci, qui tournait et retournait sa pièce de cinq francs, la laissait rouler à chaque instant, et le tintement sonore du métal produisait une impression terrible sur les nerfs surexcités de Mademoiselle. Ainsi qu'il arrive à tous les enfants, le trésor qu'il possédait brûlait les doigts de Gaston, et il implorait tout bas l'autorisation d'aller le troquer contre un canon de cuivre récemment importé de Paris par l'épicier Hoddé.

«Tout à l'heure, disait Mademoiselle.

—Oh, ma tante! tout à l'heure il sera vendu.»

La fine ouïe de Blanchote saisit au vol la prière du petit garçon.

«Mène donc le gamin acheter le joujou qu'il désire, dit-elle en se tournant vers Alexis; il faut au moins qu'il se souvienne de toi.»

M. de La Taillade se leva, Gaston joyeux fit un pas vers lui en regardant sa tante, dont le visage devint anxieux.

«Je reste en gage, ma chère sœur, dit ironiquement Blanchote, dont la dent parut s'allonger. Rassurez-vous, allez: Alexis n'est pas un ogre, il ne mangera pas son fils. Ne reviens que dans une heure, ajouta-t-elle en s'adressant à son mari, nous allons causer de choses sérieuses, ta sœur et moi.

Gaston, tout entier à son idée, s'empara de la main de son père et l'entraîna vers l'antichambre. Là, il fut rejoint par Catherine, qui le coiffa d'une petite casquette en drap bleu. La brave servante, ahurie, ne savait si elle devait rester avec sa maîtresse ou accompagner Gaston: des deux côtés, elle pressentait un danger. Un coup de sonnette mit fin à son indécision.—Blanchote réclamait un verre d'eau.

Dès qu'il se vit en possession du canon si ardemment convoité, Gaston voulut le mettre à l'épreuve. Pour cela il fallait gagner la campagne; le père et le fils débouchèrent donc sur la grande route, où chaque soir, vers cinq heures, passait la diligence de Brest à Paris. Là, tout en disposant le canon, on s'aperçut qu'on manquait de poudre. Alexis, plus inventif que n'aurait osé l'espérer Blanchote, proposa d'aller en acheter à Paris. Gaston battit des mains à cette idée. Voyager en diligence, voir Paris, rapporter une grosse provision de poudre, cette triple perspective était faite pour le séduire. Bientôt les minutes lui parurent des siècles, et son regard interrogea, avec autant d'anxiété que celui de M. de La Taillade, le détour de la route où devait apparaître la diligence. Enfin le fouet du conducteur retentit; l'attelage, contenu à grand'peine, s'arrêta au signal des voyageurs, et Gaston n'était pas encore assis sur la banquette de l'impériale où son père venait de le hisser, que les chevaux repartaient au galop.

Alexis triomphant bourra sa pipe, remonta son sac à deux reprises, et tomba dans sa somnolence accoutumée. Gaston, étourdi par le fracas de la massive voiture, voyait avec surprise les pommiers qui bordaient le chemin fuir en arrière. De la hauteur à laquelle il se trouvait, il reconnaissait à peine les champs qui lui étaient le plus familiers. Les fermes, les chaumières, les arbres, tout jusqu'à la grosse roche de Gargantua dont Catherine racontait si bien l'histoire, lui apparaissait comme transformé. En abaissant les yeux, il lui semblait voir les pavés courir et se précipiter sous les pas des chevaux. Un vague sentiment de crainte s'emparait peu à peu de l'esprit de Gaston, et ce n'était plus de joie que son cœur battait. En proie au vertige, il eût voulu descendre, fuir, crier; mais il n'osait ni parler ni bouger. Tout à coup la vieille tour féodale se montra vers la gauche au-dessus d'un bouquet de bois. L'enfant se pencha pour la voir, et des larmes coulèrent sur ses joues. Il vainquit pourtant cette émotion, et leva ses beaux yeux humides sur son père.

«N'est-ce pas, monsieur, que nous reviendrons tout à l'heure? dit-il.

—Oui, certes; tout à l'heure ou demain, répondit M. de La Taillade.
As-tu donc peur avec moi, mon luron?

—Non; mais Catherine et ma tante pleureront si elles ne me voient pas rentrer bientôt; je ne voudrais pas leur causer de chagrin.

—Bah! elles sont prévenues. Joue avec ton canon.»

La nuit venait rapidement, froide, sombre, sans étoiles. La bise malicieuse tourbillonnait autour du pesant véhicule, puis s'engouffrait soudain sous la capote et couvrait les voyageurs de poussière. Le cocher faisait pétiller la mèche de son fouet au long manche, ou embouchait une petite trompette dont les sons criards disaient aux rouliers de se garer. Les chevaux, à l'approche du relais, redoublaient d'ardeur, et Gaston se croyait emporté dans un de ces chars merveilleux qui, dans les contes de sa vieille bonne, surgissent du sol sous la baguette d'une fée. Des lumières apparurent dans la plaine, se voilant pour se montrer de nouveau agrandies et multipliées.

«Est-ce Paris? demanda Gaston.

—Pas encore, répondit Alexis, qui sourit de la naïveté de son fils.»

La diligence roula entre deux rangées de maisons pour s'arrêter devant une immense porte cochère au-dessus de laquelle un cheval blanc se cabrait sur un fond jaune. A travers les vitres d'une fenêtre, on apercevait des charretiers enveloppés de limousines, pressés autour d'une cheminée au centre de laquelle flambait un fagot. On parlait de chemin de fer dans cette réunion, mais pour en rire avec ce ton gouailleur qui fait de nous le peuple spirituel par excellence… à notre dire, du moins.

«Monsieur, dit Gaston à son père qui profitait de ce repos pour bourrer sa pipe, je veux retourner à Houdan.

—Sans avoir vu Paris? tu n'y songes pas. Et la poudre, et le canon?
Veux-tu boire quelque chose?

—J'aime mieux retourner chez ma tante.

—Il faut attendre à demain…

—En finirez-vous! cria le conducteur aux palefreniers; nous sommes en retard, sans que ça paraisse.

—Patience, nous y voilà. Lâche tout, l'Enrhumé. En route!»

Les chevaux frais bondirent, et la diligence, dont les lanternes brillaient, reprit sa course vers Pontchartrain.

Gaston, stupéfait de ce brusque départ, se rejeta en arrière et se mit à sangloter au grand ébahissement d'Alexis.

«Qu'a donc l'enfant, est-il malade? demanda le conducteur.

—Il veut retourner à Houdan.

—Alors passez-moi ce pleurnicheur, que je le fourre dans mon coffre.»

Gaston fut sur le point d'appeler Catherine, mais il réfléchit vite qu'elle ne pouvait l'entendre. Il se tapit alors dans son coin et pleura sans bruit.

«Prends ton canon, prends donc ton canon!» répétait sans cesse M. de La
Taillade.

Il ne soupçonnait pas que le jouet, cause première de son chagrin, était devenu odieux à l'enfant. Peu à peu la fatigue s'empara de Gaston; ses yeux gonflés se fermèrent malgré lui, et, en dépit des rudes cahots qui le secouaient, il s'endormit en songeant à sa tante qu'il se promettait bien de ne plus quitter désormais.

Il se réveilla transi, surpris de s'entendre appeler; c'était la voix de son père qui l'engageait à se bien tenir et à prendre son canon. La diligence s'était arrêtée de nouveau, il faisait noir; on ne voyait que les chevaux éclairés par les lanternes dont la lueur formait autour d'eux une grande tache blanche.

«Dépêchons-nous, l'ancien,» criait le conducteur.

Gaston se sentit suspendu dans le vide, puis il toucha terre, pouvant à peine se soutenir sur ses jambes engourdies.

«C'est bien à cinq heures du matin que passe la seconde diligence? demanda Alexis.

—Non, à six heures… Gare là! Hue, Polignac!»

Le fouet claqua, les grelots s'agitèrent, et la lourde machine disparut dans l'ombre. Gaston se frottait les yeux sans rien voir et pressait machinalement le fameux canon contre sa poitrine.

«Où est Paris? demanda-t-il.

—Nous y serons demain.

—Lorsqu'il fera jour, monsieur, vous me reconduirez chez ma tante, n'est-ce pas?

—Tu l'aimes donc bien, ta tante?

—Oh oui, et Catherine aussi.

—Et moi, ne m'aimes-tu pas?

—Je vous aimerai si vous me reconduisez à Houdan.»

Le soudard remonta son sac, prit son fils par la main et l'entraîna en dehors de la route. Les yeux de Gaston s'accoutumaient à l'obscurité; cependant il trébuchait à chaque pas.

«As-tu donc peur, que tu trembles? lui demanda son père.

—Non, monsieur, j'ai froid.»

Alexis grommela quelques mots. Après avoir marché assez longtemps, il s'arrêta tout à coup. Gaston se pressa contre lui, il entrevoyait en avant un gigantesque fantôme monté sur un cheval blanc, c'était la statue de du Guesclin qui borne la pièce d'eau des Suisses à Versailles. M. de La Taillade fit asseoir l'enfant sur l'herbe, puis, le voyant continuer à grelotter, se dépouilla de sa redingote pour l'en couvrir.

«Couche-toi là et dors, lui dit-il, il n'est qu'une heure du matin.»

Resté lui-même en bras de chemise, il se promena de long en large pour combattre le froid. Parfois il s'éloignait assez pour disparaître dans l'ombre.

«Monsieur! cria Gaston avec angoisse.

—Que veux-tu, petit?

—Ne me laissez pas tout seul, murmura l'enfant d'une voix navrée, j'ai peur maintenant.»

Alexis se sentit ému; il revint s'asseoir près de son fils et lui prit la main.

«Voyons, dit-il, calme-toi, je suis là, et nous avons un canon.»

L'enfant sourit tristement, poussa un gros soupir, puis ses yeux se fermèrent. La lune s'était levée. M. de La Taillade contemplait ce charmant visage pâli par la fatigue et cette petite main nerveuse cramponnée à la sienne.

«C'est une fille ce garçon-là, se dit-il.»

Cependant, avec une patience qui l'eût fait bénir de Catherine, il ne lâcha la main du petit que lorsqu'il le vit complètement endormi. Alors, sans trop s'éloigner, il reprit sa promenade pour combattre la froidure dont il souffrait à son tour.

Les oiseaux chantaient lorsque Gaston ouvrit les yeux. Il demeura stupéfait; devant lui s'étendait une nappe d'eau telle qu'il n'en avait jamais vu, puis l'escalier dit des cent marches, et enfin le palais de Versailles. Il se leva, courut vers son père qu'il apercevait au loin, et se trouva avec terreur devant Mme de La Taillade, rendue plus hideuse par des meurtrissures dont son visage était balafré.

«Ce ne sont que des égratignures dont cette Catherine garde un exemplaire, chéri, disait-elle. Tu sais que je ne reçois rien sans rendre.

—Tu as l'œil tout noir.

—Bah! avec un peu de vigne vierge, il n'y paraîtra plus dans huit jours. La gredine, comme une bête féroce, m'a prise à l'improviste.»

Alexis remontait son sac.

«Et ma sœur? demanda-t-il avec hésitation.

—Dame, elle ne s'attendait guère au dénoûment. Elle s'est trouvée mal lorsque je lui ai annoncé ton départ. C'est alors que ce dragon de fille m'a sauté au visage.

—Alors rien de fait?

—Rien, je suis partie sans attendre, l'heure pressait. Mais nous tenons le mioche; avant huit jours, tu boiras ton absinthe dans mon établissement.

Mme de La Taillade s'avança vers Gaston, qui recula.

«N'aie donc pas peur, bijou, s'écria-t-elle, tu vaux deux mille francs comme un liard et tu vas être soigné.»

Ce fut à pied que le noble couple résolut de gagner Paris, afin d'économiser les cinq francs que réclamait le cocher d'un coucou. A moitié route, Blanchote s'étendit sur le revers d'un fossé pour dormir. Gaston harassé, boiteux, éploré, couvert de poussière, traînait le canon auquel son père en appelait sans cesse pour le consoler. En dépit des remontrances de Blanchote qui prétendait en avoir vu bien d'autres, M. de La Taillade eut pitié de l'enfant et le porta sur son dos à plusieurs reprises. Vers six heures du soir, le trio passait sous l'arc de triomphe de l'Étoile, puis franchissait la barrière.

«Réjouis-toi, voici Paris, dit M. de La Taillade à son fils.

Le pauvre petit releva la tête et son regard erra autour de lui. Il n'aperçut que des monticules couverts d'un gazon maigre et poussiéreux, de grands arbres dépouillés, des amas d'immondices que fouillaient des chiens efflanqués.

«Houdan est plus beau,» pensa-t-il.

Et il retomba dans la torpeur douloureuse qui le paralysait de plus en plus. C'était par un mouvement machinal qu'il mettait un pied devant l'autre; il ne pleurait pas, il ne pensait pas, il était anéanti. Dans le lointain, sur le ciel gris où les nuages couraient violemment chassés, se dressait un géant dont les bras tronqués se levaient comme pour implorer: c'était Notre-Dame de Paris, la vieille basilique de Maurice de Sully et de Jean de Chelle.

Tout à coup, Gaston se sentit dans un lieu chaud et rempli de clartés. Des femmes affairées, chargées d'assiettes, couraient autour de longues tables où se pressaient des convives aux voix retentissantes et impérieuses. Des lumières suspendues vacillaient; des personnages, peints sur les murailles, semblaient tournoyer dans une ronde dont un chanteur aviné marquait la mesure. Au milieu de cette confusion, l'enfant crut apercevoir un bonnet pareil à ceux que portait Catherine; il voulut se lever, appeler,—vains efforts: vaincu par la fatigue, il posa la tête sur la table devant laquelle on venait de l'asseoir, et il s'endormit.

V

GASTON DÉCOUVRE PARIS.

A son grand ébahissement, Gaston se réveilla le lendemain dans une chambre obscure, couché sur un matelas posé sur le plancher. Il se redressa tout engourdi, frotta ses yeux avec énergie, et ne réussit qu'à mieux voir quatre murailles, tapissées d'un papier jaunâtre, où de grandes fleurs brunes se détachaient comme des caractères inconnus. Il se leva, et put à peine se soutenir, tant ses pieds gonflés étaient endoloris. Ce fut en boitant qu'il se dirigea vers la fenêtre aux vitres grasses, ternes, poussiéreuses, que la lumière semblait traverser à regret. Il trébucha contre un objet qui se trouva sur son passage, reconnut le canon, cause de ses malheurs, et pleura en silence.

Tout à coup la peur le prit dans cette pièce aux encoignures sombres, où son regard noyé de larmes entrevoyait une cruche de grès, divers ustensiles de cuisine et un monceau d'objets indescriptibles. Il songea aux cachots dans lesquels, selon les récits de Catherine, les gendarmes renfermaient les coupables, et il se crut en prison. Le pauvre petit se rapprocha d'une porte qui lui faisait face, l'ouvrit tout tremblant, et pénétra dans une chambre un peu moins obscure que celle qu'il venait d'abandonner. Il retenait son haleine, inquiet de n'entendre aucun bruit. Il se précipita vers une fenêtre ouverte, aperçut un coin du ciel et respira longuement. Ce ciel qui, à Houdan, versait la lumière à pleine croisée dans la petite maison de Mademoiselle, c'était comme un ami qu'il retrouvait.

Après une contemplation qui soulagea son cœur oppressé, Gaston regarda au-dessous de lui. Il distingua une sorte de puits carré sur lequel s'ouvraient cinq ou six croisées semblables à celle près de laquelle il se tenait. Des tuyaux noirs rampaient le long des murs lézardés, humides, que des araignées décoraient de toiles immenses. Çà et là, un rideau crasseux, du linge étendu, ou un pot de fleurs où s'étiolait un rosier. Un châssis glissa dans ses rainures inégales avec un son aigre, et Gaston découvrit, assis devant une table basse encombrée d'outils, un homme à la chevelure inculte, les manches de chemise retroussées jusqu'aux coudes, puis un garçon d'une douzaine d'années. L'homme prit un marteau et se mit à frapper à coups pressés sur une sorte d'enclume. Il s'arrêta pour examiner l'objet que façonnait son élève,—un gros soulier qu'il lui arracha des mains. L'homme parla d'une voix rude; il grondait. L'apprenti, debout, écoutait et répondait avec crainte. Tout à coup son maître le saisit par les cheveux, le secoua rudement, puis, après l'avoir lâché, lui lança le soulier au visage. L'enfant poussa des cris affreux, tandis que Gaston, pâle, effaré, se rejetait en arrière et s'appuyait contre un grand lit, seul reste des splendeurs écroulées de Blanchote.

«Encore un morceau de cuir perdu! criait le cordonnier.

—Assez, disait l'enfant; assez, ce n'est pas ma faute!

—Ni la mienne non plus, propre à rien!»

Gaston recula jusqu'à la chambre obscure pour ne plus entendre. Il ne se rapprocha de son poste d'observation qu'au bout de quelques minutes. Le marteau recommençait à battre; l'homme fumait une grosse pipe; l'apprenti avait repris son travail, mais il passait à chaque instant la main sur ses yeux encore pleins de larmes.

«Si ce monsieur qui est mon papa allait me frapper ainsi,» pensa Gaston avec terreur.

Il tenta d'ouvrir une nouvelle porte, songeant à fuir, à regagner Houdan à tout prix. Le pêne résistait, et l'enfant se déchirait les doigts en vains efforts lorsqu'un pas lourd retentit, une clef pénétra dans la serrure, et M. de La Taillade entra.

Comme un coupable surpris en flagrant délit, Gaston avait reculé jusqu'au mur; sa respiration haletante, ses yeux démesurément ouverts révélaient la terreur à laquelle il était en proie.

«Te voilà levé, luron, dit Alexis, incapable de rien remarquer; as-tu joué avec ton canon?

—Reconduisez-moi chez ma tante, monsieur, je vous en prie.

—Encore ta chanson! Mais tu n'as pas vu Paris. Sois tranquille, tu y retourneras chez ta tante; il est même probable qu'elle viendra te chercher plus tôt que tu ne crois. Allons, viens m'embrasser.»

Gaston s'avança en boitant.

«Qu'as-tu donc, petit? tu marchais si droit hier!

—Je suis fatigué, j'ai mal…»