MACHADO DE ASSIS
DE L'ACADÉMIE BRÉSILIENNE
MÉMOIRES POSTHUMES
DE
BRAZ CUBAS
TRADUITS DU PORTUGAIS
PAR
ADRIEN DELPECH
PARIS
GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
6, BUE DES SAINTS-PÈRES, 6
1911
[a]TABLE DES MATIÈRES]
[AU LECTEUR]
[I. MORT DE L'AUTEUR]
[II. L'EMPLÂTRE]
[III. GÉNÉALOGIE]
[IV. L'IDÉE FIXE]
[V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME]
[VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?»]
[VII. LE DÉLIRE]
[VIII. RAISON CONTRE FOLIE]
[IX. TRANSITION]
[X. CE JOUR-LÀ]
[XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME]
[XII. UN ÉPISODE DE 1814]
[XIII. UN SAUT]
[XIV. LE PREMIER BAISER]
[XV. MARCELLA]
[XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE]
[XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE]
[XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR]
[XIX. À BORD]
[XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT]
[XXI. LE MULETIER]
[XXII. RETOUR À RIO]
[XXIV. COURT, MAIS GAI]
[XXV. À LA TIJUCA]
[XXVI. L'AUTEUR HÉSITE]
[XXVII. VIRGILIA]
[XXVIII. POURVU QUE]
[XXIX. LA VISITE]
[XXX. LA FLEUR DU BUISSON]
[XXXI. LE PAPILLON NOIR]
[XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE]
[XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER]
[XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE]
[XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS]
[XXXVI. À PROPOS DE BOTTES]
[XXXVII. ENFIN!]
[XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION]
[XXXIX. LE VOISIN]
[XL. DANS LE CABRIOLET]
[XLI. L'HALLUCINATION]
[XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE]
[XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS]
[XLIV. UN CUBAS]
[XLV. NOTES]
[XLVI. L'HÉRITAGE]
[XLVII. LE RECLUS]
[XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA]
[XLIX. LE BOUT DU NEZ]
[L. VIRGILIA MARIÉE]
[LI. ELLE EST À MOI]
[LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX]
[LIII. ......]
[LIV. LA PENDULE]
[LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE]
[LVI. LE MOMENT OPPORTUN]
[LVII. DESTIN]
[LVIII. CONFIDENCE]
[LIX. UNE RENCONTRE]
[LX. L'ACCOLADE]
[LXI. UN PROJET]
[LXII. L'OREILLER]
[LXIII. FUYONS]
[LXIV. LA TRANSACTION]
[LXV. À L'AFFÛT ET AUX ÉCOUTES]
[LXVI. LES JAMBES]
[LXVII. LA PETITE MAISON]
[LXVIII. LE FOUET]
[LXIX. UN GRAIN DE FOLIE]
[LXX. DONA PLACIDA]
[LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE]
[LXXII. LE BIBLIOMANE]
[LXXIII. LE GOÛTER]
[LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA]
[LXXV. RÉFLEXIONS]
[LXXVI. LE FUMIER]
[LXXVII. ENTREVUE]
[LXXVIII. LA PRÉSIDENCE]
[LXXIX. MOYEN TERME]
[LXXX. LE SECRÉTAIRE]
[LXXXI. LA RÉCONCILIATION]
[LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE]
[LXXXIII. 13]
[LXXXIV. LE CONFLIT]
[LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE]
[LXXXVI. LE MYSTÈRE]
[LXXXVII. GÉOLOGIE]
[LXXXVIII. LE MALADE]
[LXXXIX. IN EXTREMIS]
[XC. VIEUX COLLOQUE D'ADAM ET DE CAÏN]
[XCI. UNE LETTRE EXTRAORDINAIRE]
[XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE]
[XCIII. LE DÎNER]
[XCIV. LA CAUSE SECRÈTE]
[XCV. FLEURS D'AUTAN]
[XCVI. LA LETTRE ANONYME]
[XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT]
[XCVIII. SUPPRIMÉ]
[XCIX. DANS LA SALLE]
[C. LE CAS PROBABLE]
[CI. LA RÉVOLUTION DALMATE]
[CII. REPOS]
[CIII. DISTRACTION]
[CIV. C'EST LUI]
[CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES]
[CVI. JEUX PÉRILLEUX]
[CVII. LE BILLET]
[CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN]
[CIX. LE PHILOSOPHE]
[CX._31]
[CXI. LE MUR]
[CXII. L'OPINION]
[CXIII. LA SOUDURE]
[CXIV. FIN DE DIALOGUE]
[CXV. LE DÉJEUNER]
[CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES]
[CXVII. L'HUMANITISME]
[CXVIII. LA TROISIÈME FORCE]
[CXIX. PARENTHÈSE]
[CXX. COMPELLE INTRARE]
[CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE]
[CXXII. UNE INTENTION TRÈS FINE]
[CXXIII. LE VRAI COTRIM]
[CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE]
[CXXV. EPITAPHE]
[CXXVI. DÉSOLATION]
[CXXVII. FORMALITÉS]
[CXXVIII. À LA CHAMBRE]
[CXXIX. SANS REMORDS]
[CXXX. UNE CALOMNIE]
[CXXXI. FRIVOLITÉS]
[CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS]
[CXXXIII. CINQUANTE ANS]
[CXXXIV. OBLIVION]
[CXXXV. INUTILITÉ]
[CXXXVI. LE SHAKO]
[CXXXVII. À UN CRITIQUE]
[CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT]
[CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR]
[CXL. LES CHIENS]
[CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE]
[CXLII. JE N'IRAI PAS]
[CXLIII. UTILITÉ RELATIVE]
[CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE]
[CXLV. LE PROGRAMME]
[CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE]
[CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE]
[CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT]
[CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION]
[CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES]
[CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN]
[CLII. L'ALIÉNISTE]
[CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE]
[CLIV. RÉFLEXION CORDIALE]
[CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ]
[CLVI. PHASE BRILLANTE]
[CLVII. DEUX RENCONTRES]
[CLVIII. LA DEMI-DÉMENCE]
[CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES]
[AU LECTEUR]
Que Stendhal confesse avoir écrit ses livres pour une centaine de lecteurs, voilà de quoi s'étonner et s'attrister; mais qu'importe que ce volume ait les cent lecteurs de Stendhal, ou cinquante, ou même vingt, ou tout simplement dix! Dix... ou cinq, qui sait? C'est en vérité une œuvre diffuse, dans laquelle moi, Braz Cubas, j'ai adopté la forme libre d'un Sterne et d'un Xavier de Maistre, en y mettant peut-être une ombre de pessimisme. C'est bien possible: une œuvre de défunt... J'ai plongé ma plume dans une encre faite d'ironie et de mélancolie, et il n'est pas difficile de présumer ce qui peut sortir d'un tel mélange. D'ailleurs les gens graves trouveront à ce livre des apparences de pur roman, tandis que les lecteurs frivoles y chercheront en vain la contexture habituelle du roman. Me voici donc privé de l'estime des gens graves et de la sympathie des frivoles, qui sont les deux pivots de l'opinion.
Malgré tout, je ne désespère pas de la ramener à moi, et je vais tout d'abord m'abstenir d'un prologue trop explicite et long. La meilleure préface est celle qui contient le moins de choses possible, et qui les dit d'une façon obscure et tronquée. Donc je vous fais grâce des procédés extraordinaires que j'ai employés dans la confection de ces mémoires, écrits là-bas, dans l'autre monde. Ce serait sans doute intéressant, mais surtout long, et parfaitement inutile à la compréhension de ce livre. L'œuvre vaut ce qu'elle vaut. Si elle te plaît, ô délicat lecteur, paie-moi de ma peine. Sinon je te ferai la nique, et bonsoir.
BRAZ CUBAS.
[I. MORT DE L'AUTEUR]
Je me suis demandé pendant quelque temps si je commencerais ces mémoires par le commencement ou par la fin, c'est-à-dire si je parlerais d'abord de ma naissance ou de ma mort. L'usage courant est de commencer par la naissance, mais deux considérations me firent adopter une autre méthode. La première c'est que je ne suis pas à proprement parler un auteur défunt, mais un défunt auteur, pour qui la tombe fut un autre berceau. La seconde c'est que j'ai pensé que cet écrit en serait ainsi plus original et plus galant. Moïse, qui a aussi narré sa mort, ne la met pas au début mais à la fin de son récit: différence radicale entre mon livre et le Pentateuque.
Je mourus donc un vendredi du mois d'août 1869, sur le coup de deux heures de l'après-midi, dans ma belle propriété de Catumby. J'avais alors soixante-quatre ans, solides et verts; j'étais vieux garçon, je possédais environ trois cents contos, et onze amis m'accompagnèrent au cimetière. Onze amis! Il est vrai qu'on n'avait envoyé aucune lettre de faire part, et qu'il tombait une pluie fine passée au tamis, si implacable et si triste qu'un de mes fidèles de la dernière heure en intercala cette ingénieuse pensée dans le discours qu'il prononça sur le bord de ma sépulture: «Vous qui l'avez connu, Messieurs, ne vous semble-t-il pas comme à moi que la Nature paraît pleurer la perte irréparable d'un des plus beaux caractères dont se puisse honorer l'humanité? Cette ambiance sombre, ces gouttes du ciel, ces nuages obscurs qui voilent l'azur comme un crêpe funèbre, révèlent la douleur profonde dont la Nature est pénétrée, et tout cela constitue un sublime tribut de louange à notre illustre défunt.»
Bon et fidèle ami! comme j'ai bien fait de lui laisser vingt titres de rente par héritage. Ce fut de la sorte que j'arrivai au terme de mon voyage; ce fut ainsi que j'entrai dans l'indiscovered country de Hamlet, exempt des angoisses et du doute du jeune prince danois. Ma retraite fut calme et traînante, comme celle de quelqu'un qui se retire tard du spectacle. Tard et rassasié. Neuf ou dix personnes assistèrent à mon départ; trois femmes entre autres: ma sœur Sabine, mariée avec Cotrim; sa fille, un lis de la vallée, et... prenez patience: d'ici peu vous saurez quelle était la troisième. Contentez-vous d'apprendre pour l'instant que cette anonyme, bien qu'elle ne fût point ma parente, eut plus de réel chagrin que mes propres parents. En vérité, elle souffrit davantage. Elle ne cria pas, elle ne se roula pas sur le sol en proie à une attaque de nerfs, c'est vrai... Mais un vieux garçon qui meurt à soixante-quatre ans ne prête pas à la douleur tragique, et de toutes les façons il ne convenait pas à l'inconnue d'en donner les marques. Debout au chevet du lit, les regards stupides, la bouche entr'ouverte, la pauvre femme ne pouvait se convaincre de mon trépas: «Mort! mort!» se répétait-elle.
Et son imagination, comme les cigognes qu'un illustre voyageur vit cingler, en dépit des ruines et du temps, de l'Illyssus vers les plages africaines, vola par-dessus les débris des années jusqu'à une Afrique juvénile. (Nous l'y accompagnerons plus tard, quand moi-même je revêtirai les traits de mes premiers ans.) Pour le moment, je veux mourir tranquille et méthodiquement, en écoutant les sanglots des dames, les chuchotements des hommes, la pluie qui tambourine sur les feuilles des tignorons dans le jardin, le frottement strident d'un tranchet que le rémouleur aiguise dehors, à la porte du sellier. Je vous jure que cet orchestre mortuaire était beaucoup moins triste qu'on ne pourrait supposer. Il finit même par me sembler délectable: la vie trébuchait en moi, la conscience s'effaçait, je tombai de l'immobilité physique dans l'immobilité morale; mon corps devenait plante, pierre, boue, puis plus rien.
Je mourus d'une pneumonie. Si j'affirme pourtant que ma mort fut causée moins par cette maladie que par une idée grandiose et utile, le lecteur ne me croira pas, quoique ce soit la vérité pure. Je Vais exposer en connaissance de cause.
[II. L'EMPLÂTRE]
Effectivement, tandis que je me promenais un matin dans le jardin, une idée se suspendit au trapèze que j'avais dans le cerveau. Puis elle commença à jouer des bras et des jambes, à faire les plus scabreuses cabrioles et les plus audacieux exercices de voltige. Je m'abîmai dans sa contemplation. Soudain elle fit un saut périlleux, puis étendit bras et jambes en forme d'X: «Déchiffre-moi ou je te dévore».
Ce n'était rien moins que l'invention d'un médicament sublime, d'un emplâtre anti-hypocondriaque, destiné à soulager notre mélancolie humaine. Dans ma demande de brevet, j'appelai l'attention du Gouvernement sur ce résultat véritablement chrétien. Cela ne m'empêcha pas du reste de m'épancher avec mes amis au sujet des avantages pécuniaires qui devaient découler de la vente d'un produit si merveilleux dans ses résultats. Mais maintenant que je suis ici, de l'autre côté de la vie, je puis bien avouer que mon enthousiasme venait principalement de l'espoir de voir ces trois paroles: Emplâtre Braz Cubas, imprimées sur les journaux, sur les murs, sur des affiches, aux quatre coins des rues. Pourquoi le nierais-je? J'avais la passion de l'esbroufe, de l'annonce et du feu d'artifice. Les modestes s'indigneront peut-être, les habiles m'en feront un titre à leur considération. Ainsi mon idée, comme les monnaies, avait deux faces: l'une tournée vers le public, l'autre vers moi. D'un côté, philanthropie et lucre; de l'autre, soif de renommée. Disons: amour de la gloire.
Mon oncle, chanoine à prébende entière, avait l'habitude de me dire que l'amour de la gloire temporelle mène à la perdition, les âmes ne devant aspirer qu'à la gloire éternelle. À cela, mon autre oncle, ancien officier d'infanterie, répondait qu'il n'y a rien de plus véritablement humain que le sentiment de la gloire, qui est une des caractéristiques de notre espèce.
Le lecteur décidera entre le militaire et le prêtre; je reviens à mon emplâtre.
[III. GÉNÉALOGIE]
Mais puisque j'ai parlé de mes deux oncles, le moment est opportun pour ébaucher ma généalogie.
Un certain Damion Cubas, qui florissait dans la première moitié du XVIIIe siècle, fut le fondateur de ma famille. Il était né à Rio de Janeiro, où il exerçait la profession de tonnelier. S'il se fût limité à cet état, il serait mort sans doute dans la gêne et l'obscurité. Mais étant devenu agriculteur, il planta, cueillit et troqua ses produits contre de bons deniers sonnants jusqu'au jour où il mourut, laissant une grosse fortune à son fils, le licencié Luiz Cubas. C'est de lui que date vraiment la série de mes aïeux, de ceux que ma famille avoue—Damion Cubas n'ayant été après tout qu'un tonnelier, peut-être même un mauvais tonnelier, tandis que Luiz Cubas passa par l'Université de Coimbra, occupa de hautes charges, et fut un des confidents du vice-roi, comte de Cunha. Comme ce nom de Cubas sentait par trop le muid, mon père, qui était l'arrière petit-fils de Damion, alléguait les hauts faits d'armes d'un certain chevalier qui, sur la terre d'Afrique, aurait reçu ce titre, un jour qu'il enleva trois cents cuves[1] aux Mores. Mon père, homme d'imagination, échappait ainsi à la tonnellerie sur l'aile d'un calembour. C'était un digne homme, d'un bon naturel, digne et loyal entre tous. Il avait bien quelques fumées de vanité. Mais trouve-t-on quelqu'un en ce bas monde qui échappe à ce travers? Il est bon d'ajouter qu'il ne recourut à ce stratagème qu'après avoir cherché à greffer notre famille sur le vieux tronc de mon célèbre homonyme, le capitan Braz Cubas, qui fonda la ville de S. Vicente où il mourut en 1592. Ce fut pour ce motif qu'il me donna le nom de Braz. Mais les descendants légitimes protestèrent, et il inventa les trois cents cuves mauresques.
J'ai encore quelques parents vivants: ma nièce Venancia, par exemple: le lis de la vallée, fleur des dames de son temps. Son père aussi, Cotrim, un individu qui... mais n'anticipons pas sur les événements. Finissons-en d'une avec l'emplâtre.
[IV. L'IDÉE FIXE]
Après tant et tant de cabrioles, mon idée finit par devenir une idée fixe. Dieu te garde, lecteur, d'une semblable aventure. Mieux vaut un fétu ou même une poutre dans l'œil. Vois Cavour: ce fut l'idée fixe de l'unité italienne qui le tua. Il est vrai que Bismark n'est pas mort de la sienne. Mais la nature est une grande capricieuse, et l'histoire une éternelle toquée. Par exemple Suétone nous présente un Claude qui est un parfait imbécile,—une «citrouille», suivant l'expression de Sénèque,—et un Titus qui fut les délices de Rome. Et voici qu'un moderne professeur trouve le moyen de démontrer que des deux césars, le délicieux, l'exquis, c'est précisément la citrouille de Sénèque. Et toi, madame Lucrèce, fleur de la famille des Borgias, si un poète te peint sous les traits d'une Messaline catholique, il se présente aussitôt un Grégorovius incrédule pour adoucir ton profil. Si tu n'es pas un lis, au moins n'es-tu pas non plus un bourbier. Il me plaît de me tenir en équilibre, entre le poète et le savant.
Vive l'histoire, qui, dans sa volubilité, tourne à tous les vents. Et pour en revenir à l'idée fixe, je dirai que c'est elle qui fait les grands hommes et les fous. L'idée mobile, vague, chatoyante, est le propre des Claude, suivant la formule de Suétone.
Mon idée fixe, à moi, était fixe à un point que je ne saurais dire. Non, je ne trouve rien au monde qui soit assez fixe pour servir de terme de comparaison: peut-être la lune, peut-être les pyramides d'Égypte, ou l'ancienne diète germanique. C'est au lecteur de choisir et je le prie de ne pas faire la grimace, parce que je tarde à commencer la partie narrative de ces mémoires. Nous y viendrons. Je vois bien qu'il préfère l'anecdote à la réflexion, comme les autres lecteurs, ses confrères. Il est dans son droit. Encore un peu de patience. Ce livre est écrit avec flegme, avec le flegme d'un homme qui n'a plus à tenir compte de la brièveté du siècle. C'est une œuvre essentiellement philosophique, d'une philosophie inégale, tantôt austère, tantôt folichonne; elle n'édifie ni ne détruit; elle ne refroidit ni n'enflamme; et toutefois elle vise moins haut qu'à l'apostolat, et plus haut qu'au simple passe-temps.
Allons, rectifiez la position de votre nez, et revenons à l'emplâtre. Laissons là l'histoire avec ses caprices de dame élégante. Nous n'étions pas à Salamine, et nous n'avons point écrit la confession d'Augsbourg. Pour ma part, si de temps à autre je me souviens de Cromwell, c'est seulement pour me dire que la main de Son Altesse, cette main qui ferma le Parlement, aurait pu imposer aux Anglais l'emplâtre Braz Cubas. Et ne vous riez pas de cette banale victoire de la pharmacie sur le puritanisme. Qui ne sait qu'au pied de chaque haute et ostensible bannière, il y a souvent de petits drapeaux, modestes et particuliers, qui se dressent et se déroulent à l'ombre de ceux-ci, et quelquefois même leur survivent. Voyez le village qui s'abritait sous la protection du château féodal. Le château tomba, le village demeure. Il est vrai qu'il a grandi et a pris des airs de noblesse... Décidément ma comparaison ne vaut rien.
[V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME]
Mais voici que tandis que j'étais en train de préparer et de perfectionner ma recette, je reçus en plein un vent coulis. Je tombai malade; je traitai le mal par le mépris. J'avais l'emplâtre en tête. Je portais en moi l'idée fixe des fous et des forts. Je me voyais de loin m'élevant au-dessus de la multitude, pour remonter au ciel comme un aigle immortel, et ce n'est pas en présence de ce spectacle sublime qu'un homme se laisse vaincre par la douleur. Le jour suivant j'étais plus mal. Je me soignai alors, mais incomplètement, sans méthode, et sans persistance. Telle fut l'origine du mal qui m'emporta dans le domaine de l'éternité. Vous savez déjà que je mourus un vendredi, jour de mauvais augure, et je crois avoir prouvé que ce fut ma découverte qui me tua. Il y a des démonstrations moins lucides et non moins triomphantes.
Il n'était pas impossible cependant que je devinsse centenaire et que mon nom figurât dans les journaux sur la liste des macrobiens. J'avais une bonne santé, j'étais robuste. Supposez qu'au lieu de poser les bases d'une invention pharmaceutique, j'eusse réuni les éléments d'une institution politique ou d'une réforme religieuse. Le courant d'air, supérieur aux spéculations humaines, me surprenait de la même manière, et tout s'en allait à vau-l'eau. Telle est la destinée humaine.
Ce fut sur cette réflexion que je pris congé de la femme, je ne dirai pas la plus sage, mais assurément la plus belle de toutes celles de son temps, de l'anonyme du premier chapitre, celle dont l'imagination, semblable aux cigognes de l'Illyssus... Elle avait alors cinquante-quatre ans; c'était une ruine, une imposante ruine. Figurez-vous, lecteur, que nous nous étions aimés, elle et moi, bien des années auparavant, et qu'un jour, au cours de ma maladie, je la vis paraître à la porte de ma chambre.
[VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?»]
Je la vis s'arrêter sur le seuil de l'alcôve, pâle, émue, vêtue de noir, et demeurer là sans oser entrer, peut-être intimidée par la présence d'un homme qui se trouvait avec moi. Du lit où j'étais étendu, je la contemplai pendant tout ce temps, sans lui rien dire et sans faire un geste. Nous ne nous voyions pas depuis deux ans déjà, et elle m'apparaissait, non telle qu'elle était, mais telle qu'elle avait été. Je me remémorai ce que nous fûmes tous deux, à l'époque juvénile vers laquelle un Ézéchias mystérieux fit soudain reculer le soleil. Je secouai toutes mes misères, et cette poignée de poussière, que la mort allait éparpiller dans l'éternité du néant, fut plus forte que le temps, ministre de la mort. Aucune eau de Jouvence n'eût valu cette simple et mélancolique évocation du passé.
Croyez-m'en: rien ne vaut le souvenir. On ne doit jamais se fier à la félicité présente; il y a en elle une goutte de bave de Caïn. Quand le temps a passé, quand le spasme a cessé, alors oui, on peut vraiment savourer celle des deux illusions qui est la meilleure, parce qu'elle est exempte de souffrance.
L'évocation fut d'ailleurs de courte durée. La réalité s'imposa, le présent fit disparaître le passé. Peut-être exposerai-je au lecteur, dans quelque page de ce livre, ma théorie des éditions humaines. Pour le moment, ce qu'il est important de savoir, c'est que Virgilia (elle s'appelait Virgilia) entra dans l'alcôve, avec la fermeté, la gravité que lui donnaient ses vêtements et aussi les années, et s'approcha de mon chevet. L'étranger se leva et sortit. C'était un individu qui venait tous les jours me rendre visite pour me parler du change, de la colonisation et de la nécessité de multiplier les chemins de fer au Brésil. Comme c'était passionnant pour un moribond! Il sortit; Virgilia demeura debout; durant quelques instants nous nous regardâmes en silence. Qui l'eût dit? de deux grands amoureux, de deux passions effrénées, il ne restait rien après vingt années: rien, ou tout au plus deux cœurs desséchés, dévastés par la vie et rassasiés d'elle, peut-être pas autant l'un que l'autre, mais enfin rassasiés tous deux. Virgilia avait alors la beauté de la vieillesse, un air austère et maternel. Elle était moins maigre qu'à notre dernière rencontre à la Tijuca dans une fête de la Saint-Jean. Elle faisait tête au temps: c'est à peine si quelques fils blancs s'intercalaient entre ses cheveux noirs.
—Voilà que vous rendez visite aux défunts, lui dis-je.
—Qui parle de défunts? répondit-elle en faisant la moue.
Et après m'avoir serré la main:
—Je m'occupe de secouer les paresseux.
Elle n'avait plus la caresse attendrie d'un autre temps, mais sa voix était amicale et douce. Elle s'assit. J'étais seul chez moi, en compagnie d'un simple infirmier. Nous pouvions nous parler en toute franchise. Virgilia me donna des informations du dehors: elle comptait avec esprit, assaisonnant ses discours d'un peu de médisance, ce sel de la conversation. Et sur le point de quitter le monde, j'éprouvais un plaisir satanique à me moquer de lui, à me convaincre que je perdais bien peu de choses en vérité.
—Quelle idée! interrompit Virgilia, en grossissant la voix. Si vous continuez, je ne reviendrai plus. Mourir! naturellement, nous sommes tous mortels. Il suffit d'être en vie.
Et regardant sa montre:
—Mon Dieu! déjà trois heures. Je file.
—Déjà?
—Oui; je reviendrai demain ou après-demain.
—Je ne sais trop que vous conseiller. Votre malade est un vieux garçon, et il n'y a aucune femme chez lui.
—Et votre sœur?
—Elle ne pourra venir qu'à partir de samedi.
Virgilia réfléchit un instant. Puis elle haussa les épaules, et dit gravement:
—Je suis vieille! Personne ne remarquera... D'ailleurs, pour couper court aux racontages, j'amènerai Nhonhô.
Nhonhô était l'unique fruit de son mariage, et à l'âge de cinq ans, il avait été le complice inconscient de nos amours. À l'époque de ma maladie, il était déjà avocat. Ils vinrent tous deux, le surlendemain, et j'avoue qu'en les recevant dans ma chambre, je fus pris d'une timidité qui ne me permit pas de répondre tout de suite aux paroles affectueuses du jeune homme. Virgilia devina ce qui se passait en moi, et lui dit:
—Nhonhô, regarde-moi ce grand enfant gâté qui ne dit rien pour faire croire qu'il est très malade.
Le jeune homme sourit; je souris aussi, je crois, et nous plaisantâmes. Virgilia était sereine et souriante, offrant l'aspect des existences immaculées, sans un regard suspect, sans un geste dénonciateur. Son égalité de parole et de caractère dénonçait une domination d'elle-même assez rare, sans doute. Notre conversation glissa par hasard aux amours illégitimes, moitié divulguées, moitié secrètes, d'une personne de notre connaissance, et qui était même son amie, ce qui ne l'empêcha pas de montrer à l'égard de celle-ci quelque dédain et même de l'indignation. Son fils écoutait avec satisfaction cette voix digne et forte, et je me demandais à moi-même ce que les pies-grièches diraient de nous, si Buffon était né pie-grièche.
C'était le délire qui méprenait.
[VII. LE DÉLIRE]
Je ne sache pas que personne ait encore raconté son propre délire. La science me sera redevable de ce service. Les lecteurs indifférents aux phénomènes mentaux pourront sauter ce chapitre. Mais même si vous n'êtes pas curieux, vous trouverez peut-être intéressant de savoir ce qui se passa dans ma tête pendant près d'une demi-heure.
Je pris d'abord la forme d'un barbier chinois habile et grassouillet, en train de raser de près un mandarin, qui me payait de ma peine par des chiquenaudes et des dragées: simples caprices de mandarin.
L'instant d'après, je devins la Somme de Saint Thomas, imprimée en un volume et reliée en maroquin, avec des fermoirs d'argent et des estampes. Ce délire donna à mon corps la plus rigide immobilité. Je me rappelle encore que mes mains formaient les fermoirs du livre. Je les tenais croisées sur le ventre, et quelqu'un (Virgilia sans doute) les décroisait, parce que cette attitude semblait celle de la mort.
Enfin je fus rendu à la forme humaine, et livré à un hippopotame, qui m'emporta. Je me laissai faire, sans protester, et je ne sais trop si je ressentais de la peur ou un sentiment de confiance. Mais au bout d'un instant, la course devint tellement vertigineuse que j'osai l'interroger, et lui dire, après quelques précautions oratoires, qu'il me semblait aller à l'aventure.
—Tu te trompes, me répondit l'animal. Nous remontons à l'origine des siècles.
Je lui fis observer que c'était un peu loin. Mais l'hippopotame ne m'entendit pas ou ne me comprit pas, ou feignit de ne pas entendre. Je lui demandai, puisqu'il parlait, s'il descendait du cheval d'Achille ou de l'âne de Balaam, et il me répondit par un geste commun à ces deux animaux: il secoua les oreilles. Je fermai alors les yeux et m'abandonnai au hasard. J'avoue que je ressentis quelque démangeaison de savoir où se trouvait placée l'origine des siècles, si elle était aussi mystérieuse que celle du Nil, et surtout si elle valait plus ou moins que la consommation des mêmes siècles: réflexions d'un cerveau malade. Comme je fermais les yeux, je ne voyais pas le chemin. Je me souviens seulement que l'impression du froid augmentait à mesure que nous avancions. À un certain moment, je crus entrer dans la région des neiges éternelles. J'ouvris alors les yeux, et je vis qu'en effet mon hippopotame galopait sur une plaine de neige, couverte de quelques montagnes de neige, d'une végétation de neige, et de quelques grands animaux également de neigé. On ne voyait que de la neige; un soleil de neige nous pénétrait de froidure. J'essaya de parler, mais de froidure. J'essayai de parler, mais je ne pus prononcer que cette question anxieuse:
—Où sommes-nous?
—Nous avons passé l'Éden.
—Arrêtons-nous alors sous la tente d'Abraham.
—Mais puisque nous allons en arrière, répartit ma monture en se moquant de moi.
Je demeurai ahuri et vexé. Le voyage me parut décidément extravagant et sans intérêt, le froid incommode, le moyen de locomotion brutal et le but inaccessible. De plus,—imagination de malade,—je me disais qu'en supposant même que nous y arrivions, il n'était pas impossible que les siècles, irrités de cette profanation, nous déchirassent entre leurs ongles, qui devaient être séculaires comme eux. Tandis que je me livrais à ces réflexions, nous dévorions l'espace, et la plaine fuyait sous nos pieds. Enfin l'animal s'arrêta, et je pus regarder autour de moi. Regarder seulement, car je ne vis rien, hors l'immense linceul de neige qui couvrait alors le ciel même, demeuré jusque-là limpide. Par moment, j'entrevoyais quelque énorme plante agitant au vent ses larges feuilles. Le silence était sépulcral. On eût dit que la vie des êtres se figeait en présence de l'homme.
Et voici qu'un visage énorme (tombait-il du ciel? sortait-il de terre, je ne sais), un visage de femme, fixant sur moi des regards rutilants comme le soleil, m'apparut. Il avait l'ampleur des solitudes sauvages et il échappait à la compréhension humaine, car ses contours se perdaient dans l'ambiance, et ce qui paraissait opaque était tout simplement diaphane. Dans ma stupéfaction, je ne dis rien, je ne poussai pas un cri. Mais au bout d'un instant, dans ma curiosité délirante, je lui demandai son nom.
—Je suis, comme il te plaira, la Nature ou Pandore. Je suis ta mère et ton ennemie.
En entendant ces mots, je reculai un peu, pris d'épouvante. La figure poussa un large éclat de rire, qui fit autour de nous l'effet d'une tempête. Les plantes se contorsionnèrent, et un long gémissement rompit le silence.
—Ne crains rien, me dit-elle; mon inimitié ne tue pas. C'est au contraire par la vie qu'elle s'affirme. Tu vis: je ne te souhaite pas d'autre mal.
—Vis-je vraiment? demandai-je en enfonçant mes ongles dans ma chair, pour me certifier de ma propre existence.
—Oui, ver de terre, tu vis. Ne crains pas de perdre ces haillons, dont tu t'enorgueillis. Pendant quelques heures encore, tu goûteras le pain de la douleur et le vin de la misère. Tu vis, dans ta folie actuelle, tu vis. Et si ta conscience se réveille un instant et reprend sa sagacité, tu diras encore que tu veux vivre.
Ce disant, la vision étendit le bras, me saisit par les cheveux, m'éleva dans les airs comme elle eût fait d'une plume. Alors seulement je contemplai de près son visage qui était énorme. Il était d'une quiétude parfaite, sans contorsions, sans expression de haine ou de férocité. Sa caractéristique unique et complète était l'impassibilité égoïste, l'éternelle surdité, la volonté immobile. Ses colères, si elle en ressentait, demeuraient enserrées dans son cœur. En même temps, sur ce visage glacial, il y avait un air de jeunesse, de force et de santé, en présence duquel je me sentais le plus débile et le plus décrépit des êtres.
—M'entends-tu? dit-elle enfin, au bout de quelques instants de mutuelle contemplation.
—Non, répondis-je; je ne veux pas te comprendre, tu es absurde, tu es un mythe. Je rêve, sans doute; ou si par hasard je suis devenu fou, tu n'es qu'une conception d'aliéné, une chose vaine, que la raison absente ne peut ni diriger ni palper. La Nature?... celle que je connais est bien une mère, mais non une ennemie. Elle ne fait pas de la vie un fléau; elle n'a pas, comme toi, cet air indifférent et sépulcral. Et pourquoi Pandore?
—Parce que je porte sur moi les biens et les maux, et le pire de tous, l'espérance, consolation des hommes. Tu trembles?
—Oui, ton regard me fascine.
—Sans doute; car je ne suis pas seulement la vie, mais aussi la mort; et d'ici peu tu vas me rendre ce que je n'ai fait que te prêter. Grand voluptueux, la volupté du néant t'attend.
Quand cette parole retentit comme un coup de tonnerre dans cette immense vallée, je crus que c'était le dernier son qui parviendrait à mes oreilles. Je sentis comme la décomposition subite de moi-même. Je lui lançai un regard suppliant et demandai un sursis de quelques années.
—Vie éphémère, s'écria la vision, pourquoi souhaiter encore quelque prolongement? pour dévorer encore, et être enfin dévorée à ton tour. N'es-tu point lasse du spectacle de la lutte? Tu connais à fond tout ce que je t'offre de moins ignoble et de moins triste: le lever du soleil, la mélancolie des soirs, le sommeil, enfin, qui est le plus grand présent de mes mains. Que te faut-il encore, sublime idiote?
—La continuation de moi-même: je ne te demande rien de plus. Qui donc m'a mis dans le cœur, sinon toi, cet amour de la vie? Et si j'aime la vie, n'est-ce point te frapper toi-même que de me tuer?
—Non; car je n'ai plus besoin de toi. Ce qui importe au temps, ce n'est pas la minute qui passe, c'est celle qui vient. Celle-ci est forte, allègre; elle se croit immortelle, bien qu'elle porte la mort en elle, et qu'elle doive périr comme celle qui l'a précédée. Seul le temps subsiste. Égoïsme, diras-tu; sans doute, mais j'ai encore une autre loi: égoïsme, et conservation. La panthère enlève un veau du troupeau en se disant qu'elle doit vivre; et si le veau est tendre tant mieux. C'est la règle universelle. Monte et regarde.
Ce disant, la vision m'emporta au sommet d'une montagne. J'abaissai mes yeux vers la vallée, et pendant longtemps je contemplai dans le lointain, à travers le brouillard, une chose unique. Figure-toi, lecteur, une réduction des siècles défilant devant moi, exhibant toutes les races, toutes les passions, le tumulte des empires, la guerre des appétits et des haines, la destruction réciproque des êtres et des choses. Curieux et cruel spectacle! L'histoire de l'homme et de notre planète prenait ainsi une intensité que ne sauraient lui donner ni l'imagination ni la science, car la science est plus lente et l'imagination plus vague, tandis que ce que j'avais devant moi était la condensation vivante de tous les temps. Impossible de décrire ce spectacle: ce serait vouloir fixer l'éclair. Les siècles se succédaient en tourbillon, et pourtant je voyais, avec la vision spéciale du délire, tout ce qu'ils contenaient: fléaux et délices, gloire et misère, et l'amour aggravant la faiblesse. Voici venir la jalousie qui dévore, la colère qui enflamme, l'envie qui bave, et la pioche et la plume humide de sueur, et l'ambition et la faim, et la vanité, et la mélancolie, et la richesse, et l'amour: toutes les passions qui agitent l'homme comme un jouet, ou le détruisent et en font un haillon. Je voyais les formes multiples du même vice originel, qui tantôt mord les viscères, tantôt s'attaque à la pensée, et promène éternellement son habit d'arlequin sur l'humanité tout entière. La douleur cédait parfois, ou à l'indifférence qui est un sommeil sans rêve, ou au plaisir qui est une douleur bâtarde. L'homme, flagellé et rebelle, courait au-devant de la fatalité des choses, après une figure nébuleuse et fuyante, faite de lambeaux de l'impalpable, de l'improbable, de l'invisible, mal cousus avec l'aiguille de l'imagination. Et cette image, vaine chimère de la félicité, ou s'éloignait perpétuellement, ou se laissait prendre par un pan de sa robe, dont l'homme s'enveloppait aussitôt la poitrine, tandis qu'elle partait d'un éclat de rire et jouissait comme un songe.
Devant tant de misères, je ne pus contenir un cri d'angoisse que Nature ou Pandore entendit sans rire ni protester; et je ne sais par quelle bizarrerie cérébrale ce fut moi qui me mis à rire d'un rire inextinguible et idiot.
—Tu as raison, dis-je; le spectacle est divertissant et vaut la peine d'être vu, quoiqu'il soit un peu monotone. Quand Job maudissait le jour où il fut conçu, il eût aimé à voir d'ici ce spectacle. Allons, Pandore, ouvre tes entrailles et digère-moi; le spectacle est divertissant, mais digère-moi.
Je fus invité, pour toute réponse, à regarder au-dessous de moi les siècles qui continuaient à passer, rapides et turbulents, les générations qui se superposaient aux générations, les unes tristes compte la captivité d'Israël, les autres gaies, comme les extravagances de Commode, et toutes s'engouffrant ponctuellement dans le sépulcre. Je voulais fuir, mais une force inconnue alourdissait mes pieds. Alors je me dis en moi-même: «Bon! laissons passer les siècles; le mien aura son tour et tous après lui, jusqu'au dernier, qui me donnera le mot de l'énigme de l'éternité.» Et je regardai, et je continuai à voir les âges qui survenaient et passaient, et je me sentais résolu et tranquille, peut-être même satisfait. Oui, peut-être bien, satisfait. Chaque siècle apportait sa part d'ombre et de lumière, d'apathie et de combativité, d'erreur et de vérité, son cortège de systèmes d'idées neuves, de nouvelles illusions. En chacun d'eux un printemps reverdissait, un automne jaunissait, suivi d'un autre renouveau. L'histoire et la civilisation se tissaient ainsi avec cette régularité de calendrier, et l'homme, d'abord nu et désarmé, s'armait et se vêtait, construisait sa cabane et son palais, la sauvage bourgade ou la Thèbes aux cent portes, créait la science qui scrute, et l'art qui charme, devenait orateur, mécanicien, philosophe, parcourait le globe, descendait dans les entrailles de la terre, s'élevait jusqu'aux nuages, collaborant ainsi à l'œuvre mystérieuse du maintien de la vie et de la mélancolie de l'abandon. Mon regard, lassé et distrait, vit ainsi arriver le siècle présent et derrière lui les siècles futurs. Celui-ci venait agile, adroit, vibrant, rempli de lui-même, un peu diffus, audacieux, savant, et malgré tout aussi misérable que les autres, et ainsi je le vis passer comme tous passeront après lui, avec la même égalité et la même monotonie. Je redoublai d'attention, j'allais enfin voir le dernier,—le dernier! Mais à ce moment, la vélocité était telle qu'elle ne donnait plus prise à la compréhension; auprès d'elle, la durée de l'éclair était un siècle. Les objets commencèrent à se confondre; les uns grandirent, les autres s'amoindrirent, d'autres se perdirent dans l'ambiance. Une brume s'étendit autour de moi et couvrit tout, moins l'hippopotame qui m'avait amené, et qui lui-même commença à diminuer, à diminuer, et fut réduit aux dimensions d'un modeste chat. Et c'était bien un chat, en vérité. En regardant attentivement, je reconnus Sultan qui jouait à la porte de ma chambre avec une boule de papier.
[VIII. RAISON CONTRE FOLIE]
Vous avez déjà compris, lecteur, que la Raison réintégrait sa demeure, et qu'elle invitait le Délire à en sortir, en répétant à meilleur droit les paroles de Tartufe:
La maison est à moi, c'est à vous d'en sortir.
Mais ce n'est pas d'hier que la Folie aime à habiter la maison d'autrui, de telle sorte qu'il est fort difficile de la faire déloger lorsqu'une fois elle a élu domicile quelque part. C'est un tic: elle n'en démord pas; il y a beau temps qu'elle a toute honte bue. Et si nous comptons le nombre des habitations dont elle s'empare d'une fois, ou pour y passer une saison, nous conclurons que cette aimable voyageuse doit être la terreur des propriétaires. Dans mon cas, il y eut presque une émeute à la porte de mon cerveau, car l'intruse ne voulait pas sortir, et la propriétaire réclamait à cor et à cris ce qui lui appartenait. La Folie capitula, ne demandant qu'une toute petite place au grenier, pour y fixer sa résidence.
Mais la Raison répliqua:
—Non, madame, je suis lasse de vous souffrir dans mon grenier, et je suis payée pour vous connaître. Ce que vous voulez c'est prendre pied pour envahir progressivement la salle à manger, le salon et le reste de la maison.
—Laissez-moi au moins quelques minutes de répit; je suis sur la piste d'un mystère.
—Quel mystère?
—De deux, même, corrigea la Folie: celui de la vie et de la mort. Je ne vous demande que dix minutes.
La Raison se prit à rire.
—Tu seras toujours la même, toujours la même, toujours la même.
Et ce disant, elle la prit par les poignets et la flanqua dehors. Puis elle rentra, et ferma la porte derrière elle. La Folie proféra encore quelques reproches; mais enfin, perdant toute espérance, elle tira la langue en faisant la grimace, et suivit son chemin...
[IX. TRANSITION]
Et savourez l'habileté, l'art avec lequel je fais la plus importante transition de ce livre. Voyez plutôt: mon délire commence en présence de Virgilia; Virgilia fut mon grand péché de jeunesse; il n'y a pas de jeunesse qui ne soit précédée de l'enfance; l'enfance suppose la naissance; et voilà comment, sans efforts, nous arrivons au 20 octobre 1805, qui est le jour où je naquis. Avez-vous bien remarqué: aucune suture apparente, rien qui distraie la sereine attention du lecteur, rien; de telle sorte que ce livre conserve ainsi tous les avantages de la méthode, sans la rigidité de la méthode. En vérité il était temps. La méthode est indispensable; mais je la préfère en déshabillé, sans atours ni colifichets, se moquant des opinions du voisin et de celles du commissaire de police de quartier. C'est comme l'éloquence: il en est une naturelle et vibrante, d'un art sincère et ensorceleur; et une autre empesée et vide.
Revenons au 20 octobre.
[X. CE JOUR-LÀ]
Ce jour-là, une fleur gracieuse poussa sur l'arbre des Cubas: je naquis. Paschoela, insigne sage-femme venue du Minho, et qui se vantait d'avoir ouvert les portes de la vie à une génération entière de gentilshommes, me reçut dans ses bras. Il est possible que mon père l'ait entendue faire son habituelle déclaration; je veux croire pourtant que ce fut le sentiment paternel qui induisit l'auteur de mes jours à la gratifier de deux demi-doublons. On me lava, on m'emmaillota, et je devins aussitôt le héros de la maison. Chacun pronostiquait à mon égard ce qui lui plaisait davantage. Mon oncle Jean, ancien officier d'infanterie, trouvait que j'avais le regard de Bonaparte, ce qui déplut à mon père. Mon oncle Ildefonso, alors simple prêtre, devinait en moi un futur chanoine.
—Il sera au moins chanoine; je ne dis pas plus, pour ne point paraître orgueilleux. Mais je ne serais pas surpris si Dieu le destinait à l'épiscopat. Et pourquoi, après tout, ne serait-il pas évêque! la chose n'est pas impossible. Qu'en dites-vous, Bento, mon frérot?
Mon père répondait à tous que je serais ce qu'il plairait au ciel. Et il me soulevait en l'air comme s'il eût eu l'intention de me montrer à la ville et à l'univers. Il demandait à tout le monde si je lui ressemblais, si j'étais joli, si je paraissais intelligent.
Je raconte ces choses en gros, et telles que l'on me les a narrées plus tard. J'ignore naturellement la plupart des faits de ce jour mémorable. Je sais que les voisins vinrent en personne ou envoyèrent leurs souhaits au nouveau-né, et que pendant les premières semaines, ce fut un défilé de visites à la maison. Toutes les chaises étaient prises, et jusqu'au moindre tabouret. On tailla force layettes. Si je n'énumère point les cadeaux, les baisers, les exclamations et les bénédictions, c'est que je n'en finirais plus avec ce chapitre, et qu'il faut pourtant bien qu'il ait une fin.
Je ne parlerai pas non plus de mon baptême. Tout ce qu'on m'en a dit, c'est que ce fut une des plus brillantes fêtes de l'année suivante, 1806. La cérémonie eut lieu dans l'église de São Domingos, un mardi de mars, par une belle journée, lumineuse et pure; mon parrain et ma marraine furent le colonel Rodrigues de Mattos et sa femme. Tous deux descendaient de vieilles familles du Nord et honoraient le sang qui coulait dans leurs veines, et que leurs aïeux avaient répandu dans les guerres contre la Hollande. Je crois bien que leurs noms à tous deux furent au nombre des premiers mots que je balbutiai. Et je devais le faire avec grâce, et en révélant quelque talent précoce, car sitôt que quelqu'un se présentait, il me fallait réciter ma leçon.
—Bébé, tu vas dire à ces messieurs comment s'appelle ton parrain.
—Mon parrain? c'est S. Exc. le colonel Paulo Vaz Lobo Cezar de Andrade e Souza Rodrigues de Mattos; ma marraine c'est S. Exc. Dona Maria Luiza de Macedo Rezende e Souza Rodrigues de Mattos.
—Il est extraordinaire, ce petit, s'écriaient les assistants.
Mon père était du même avis, et ses yeux brillaient d'orgueil; il passait la main sur mon front, me regardait longtemps avec tendresse satisfait de lui-même.
Je ne sais pas trop non plus quand je fis mes premiers pas; mais ils furent prématurés: peut-être pour presser la nature, m'obligea-t-on de bonne heure à m'accrocher aux chaises, ou me tenait-on par ma robe, ou me donna-t-on un cerceau. «Allons! tout seul!»... me disait ma bonne. Et moi, attiré par le hochet de fer-blanc que ma mère agitait devant moi, j'allais de l'avant, tombant par-ci, tombant par-là; et je marchais, probablement mal; mais enfin je marchais, et j'ai continué par la suite.
[XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME]
Je grandis; ma famille n'y fut pour rien. Je grandis naturellement, comme les magnolias et les chats. Les chats sont peut-être moins madrés, et sûrement les magnolias sont moins dissipés que je ne l'étais. Un poète disait que l'enfant est le père de l'homme. S'il en est ainsi, étudions quelques traits de mon enfance.
J'avais cinq ans à peine, et déjà l'on m'avait surnommé «l'Endiablé»; et vraiment je méritais ce titre. Je fus un des plus terribles gamins de ma génération: malin, indiscret, turbulent et volontaire. Par exemple un jour qu'une esclave me refusa une cuillerée de confiture de coco qu'elle était en train de préparer, je lui mis la tête en capilotade; et non content de cette méchanceté, je lançai une poignée de cendre dans le chaudron; puis, pour comble, j'allai raconter à ma mère que l'esclave avait gâté la confiture par simple perversité. J'avais alors six ans à peine. Prudencio, un petit mulâtre élevé à la maison, me servait de monture. Il se mettait à quatre jambes, les mains à terre, je lui glissais une corde entre les dents, en guise de frein; je lui montais sur le dos; puis le fustigeant avec une baguette, je lui faisais faire mille tours à droite et à gauche et il obéissait, en gémissant parfois; mais enfin il obéissait sans rien dire ou en murmurant un «aï! aï! Nhonhô» auquel je répondais en lui disant: «Vas-tu te taire, animal!» Cacher le chapeau des gens qui venaient nous voir, mettre des queues en papier aux personnes graves, ou les tirer par la perruque; faire des pinçons sur le bras des matrones, et autres exploits du même genre, étaient certainement des preuves d'un caractère indocile; mais je me figure que c'était en même temps des manifestations d'un esprit robuste, car mon père m'avait en grande admiration. En public il me réprimandait bien, pour la forme; mais en particulier, il me couvrait de baisers.
Il ne faudrait pas croire cependant que j'aie passé le reste de ma vie à casser des têtes ou à cacher des couvre-chefs. Mais que je sois demeuré opiniâtre, égoïste, et que j'aie toujours aimé à me moquer un peu des gens, c'est la pure et simple vérité. Si je n'ai point toujours caché leurs chapeaux, je les ai toujours un peu tirés par la perruque.
Je me suis toujours intéressé aussi à la contemplation des injustices humaines avec une tendance à les atténuer, à les expliquer, à les classer par catégories, non pas suivant un étalon rigide, mais en les considérant comme le produit des circonstances et du milieu. Ma mère m'éduquait à sa façon, en me faisant apprendre par cœur des préceptes et des oraisons. Mais c'était le sang et les nerfs qui me gouvernaient bien plus que toutes les prières; et les règles de morale perdaient l'âme qui les fait vivre pour se réduire à de simples formules. Le matin avant la bouillie, le soir avant de m'endormir, je demandais à Dieu de me pardonner mes offenses comme je pardonnais à ceux qui m'avaient offensé; mais entre la matinée et la soirée, je faisais quelque grave espièglerie, et mon père, après le premier mouvement de mauvaise humeur, me donnait de petites tapes en me disant: «Ah! polisson! ah! polisson!»
Oui, vraiment, mon père m'adorait. Ma mère était une femme faible, de peu d'esprit et d'un grand cœur, crédule, sincèrement pieuse, casanière bien que jolie, et modeste quoique riche. Elle ne craignait que deux choses au monde, le tonnerre et son mari, qui était son oracle et son Dieu. De la collaboration de ces deux êtres résulta mon éducation qui, bonne peut-être par quelque côté, était en général vicieuse, incomplète et même négative sur certains points. Mon oncle, le chanoine, faisait bien quelques reproches à son frère; il lui disait que j'étais trop libre et pas assez bien élevé, que j'étais trop gâté et pas assez châtié. Mais mon père répondait que mon éducation était faite suivant un système très supérieur à la routine coutumière; et de la sorte, sans persuader mon oncle, il arrivait à se convaincre lui-même.
De pair avec l'hérédité et l'éducation, il y eut aussi l'exemple du dehors et le milieu domestique. J'ai parlé de mes père et mère, j'avais aussi des oncles. L'un d'eux, Jean, avait la langue bien pendue, menait une vie galante et se plaisait aux conversations scabreuses. Dès que j'eus onze ans, il commença à me raconter des anecdotes plus ou moins vraies, mais toutes farcies d'obscénités. Il ne respectait pas plus mon adolescence que la soutane de son frère. Seulement, celui-ci disparaissait dès qu'il pressentait l'histoire leste. Moi non, je restais sans rien comprendre tout d'abord. Peu à peu je compris et trouvai cela drôle. Au bout d'un certain temps, c'est moi qui recherchais la compagnie de mon oncle. Il m'aimait beaucoup, me donnait des gâteaux et m'emmenait à la promenade. Quand j'allais passer quelques jours chez lui, il m'arrivait souvent de le trouver au fond du jardin, dans le lavoir, en train de causer avec les esclaves qui lavaient le linge. Il en défilait, des anecdotes, des bons mots, au milieu d'éclats de rire qu'on ne pouvait entendre de la maison, dont le lavoir était fort éloigné. Les négresses, un pagne sur le ventre, les jupes relevées, les unes dans le bassin, les autres en dehors, penchées sur les monceaux de linge sale qu'elles savonnaient, battaient ou tordaient, écoutaient les plaisanteries de l'oncle Jean, y répondaient et les commentaient de temps à autre par ces exclamations: «Doux Jésus!... Monsieur Jean est le diable en personne.»
Bien différent était mon oncle le chanoine, homme austère et chaste. Ces qualités, d'ailleurs, ne mettaient pas en relief un esprit supérieur; elles compensaient tout au plus la médiocrité de son intelligence. Il n'était pas de ceux qui voient la partie substantielle de l'Église; il ne considérait que le côté externe, la hiérarchie, les préséances, les surplis et les génuflexions. Il appartenait plutôt à la sacristie qu'à l'autel. Une lacune dans le rituel l'indignait plus qu'une infraction des commandements. Après tant d'années, je me demande s'il eût été capable d'interpréter un passage de Tertullien, ou d'exposer sans hésitations l'histoire du symbole de Nicée. Mais personne, aux grand'messes, ne connaissait mieux que lui le moment et le nombre des révérences auxquelles l'officiant a droit. L'unique ambition de sa vie fut d'être chanoine, et il avouait, du fond du cœur, que c'était la seule dignité à laquelle il pût aspirer. Pieux, sévère dans ses mœurs, minutieux dans l'observance des règles, mais faible, timide, subalterne, il possédait quelques vertus et s'y montrait exemplaire, mais il lui manquait totalement l'énergie pour les inculquer et les imposer à autrui.
De ma tante Emerenciana, sœur de ma mère, je ne dirai rien sinon qu'elle était la seule personne qui exerçât quelque autorité sur moi. Elle avait un caractère à part; mais elle ne vécut qu'un ou deux ans en notre compagnie. Il n'y a guère d'intérêt non plus à citer des parents et des intimes avec qui nous n'eûmes que des relations intermittentes, coupées par de longues séparations, et avec qui nous ne fîmes jamais vie commune. Ce qui peut être intéressant, c'est l'expression générale de la vie domestique que j'ai ébauchée: vulgarité des caractères, amour des apparences rutilantes et du tapage, faiblesse des volontés, triomphe du caprice, et le reste. De cette terre et de ce fumier, naquit cette fleur.
[XII. UN ÉPISODE DE 1814]
Mais je me reprocherais d'aller de l'avant sans compter un galant épisode de 1814; j'avais alors neuf ans.
Quand je naquis, Napoléon se trouvait au faîte de la gloire et du pouvoir. Il était empereur, et s'était imposé à l'admiration des hommes. Mon père qui, à force de vouloir convaincre les autres de notre noblesse, avait fini par y croire lui-même, nourrissait contre l'usurpateur une haine purement mentale. C'était un prétexte à continuelles discussions avec l'oncle Jean, qui, par esprit de classe ou sympathie de métier, pardonnait au despote en faveur du général. Mon oncle l'abbé se montrait inflexible, contre le Corse, et nos autres parents étaient partagés d'avis. De là naissaient de fréquentes controverses et d'éternelles discussions.
Lorsque la nouvelle de la première abdication arriva à Rio de Janeiro, il y eut naturellement chez nous une vive émotion, mais aucun brocard. Les vaincus, témoins de la satisfaction publique, se maintinrent dans un silence plein de dignité. Quelques-uns même virèrent casaque et battirent des mains. La population, franchement satisfaite, donna des signes évidents de son attachement à la famille royale. On illumina; on chanta la Te Deum, on tira des salves, on organisa des manifestations et l'on se répandit en acclamations. Ce jour-là, j'étrennais une petite épée dont mon parrain m'avait fait présent à la Saint-Antoine; et franchement, cette épée m'intéressait bien autrement que la chute de Bonaparte. Jamais je n'ai oublié cette circonstance: j'ai toujours pensé depuis que, pour chacun de nous, notre petite épée a bien plus d'importance que celle de Napoléon. Notez qu'au cours de mon existence j'ai entendu bien des discours, lu bien des pages où bruissaient de grandes idées et de plus grandes phrases, mais je ne sais trop pourquoi, par derrière les applaudissements qui s'échappaient de mon âme, j'entendais une voix lointaine me répéter cette leçon de l'expérience:
—Allons donc! tu ne penses qu'à ton épée.
Ma famille ne se contenta point de prendre une part anonyme à la joie publique; elle jugea opportun et même indispensable de célébrer la destitution de l'empereur par un dîner tel que l'écho des acclamations et des toasts arrivât aux oreilles de Son Altesse, ou tout au moins de ses ministres. Aussitôt fait que dit: on retira des armoires toute la vieille vaisselle plate, héritage de mon aïeul Louis Cubas; et aussi les serviettes de Flandre et les grands vases des Indes. On égorgea le cochon gras; les compotes et les confitures furent commandées aux commères de la rue d'Ajuda; on lava, on frotta, on polit le plancher des salles, les escaliers, les bougeoirs, les bobèches, les larges manchons de verre, tout l'appareil du luxe classique.
À l'heure dite, une société choisie se trouvé réunie: le juge provincial, trois ou quatre officiers militaires, quelques commerçants et hommes de lettres, un grand nombre de fonctionnaires des administrations, les uns accompagnés de leurs femmes et de leurs filles, les autres seuls, mais tous parfaitement unanimes dans leur désir d'étouffer la mémoire de Bonaparte sous la farce d'un dindon. Ce n'était pas un dîner, mais un Te Deum. Ce fut d'ailleurs à peu près ce que déclara un des littérateurs de l'assistance, le docteur Villaça, improvisateur insigne, qui ajouta aux mets du service un plat préparé par les muses. Je me souviens, comme si c'était d'hier, du moment où il se leva, dans sa lévite de soie où tombait la queue de sa perruque. Une émeraude ornait son doigt. Il demanda à mon oncle l'abbé le refrain de l'impromptu, fixa ses regards sur la chevelure d'une dame, toussa, leva la main droite fermée, d'où surgissait le doigt indicateur levé vers le toit, et dans cette position étudiée, il développa le texte donné. Il fit non pas un impromptu, mais trois; ensuite il jura de ne s'arrêter plus. Il demandait un thème, un autre, improvisant sans hésiter, à tel point qu'une des dames présentes ne put cacher sa grande admiration.
—Madame, répondit modestement Villaça, on voit bien que vous n'avez pas comme moi entendu Bocage, à Lisbonne, sur la fin du siècle dernier. Celui-là, oui!... quelle facilité et quels vers. Combien de fois, pendant des heures, au café Nicola, nous avons lutté à qui improviserait le plus brillamment, au milieu des bravos et des applaudissements. Quel talent, ce Bocage!... La duchesse de Cadaval me le disait encore, il y a quelques jours...
Et ces trois derniers mots, prononcés avec emphase, produisirent dans toute l'assistance un frémissement d'admiration et de surprise. Eh quoi! cet homme si familier, si simple, non seulement luttait avec les poètes, mais encore vivait dans l'intimité des duchesses! Un Bocage et une Cadaval! Au contact d'un tel personnage, les femmes se sentaient magnifiées; les hommes le considéraient avec respect: les uns avec envie, d'autres avec incrédulité. Pendant ce temps, il continuait à accumuler épithètes sur épithètes, adverbes sur adverbes, épuisant tous les mots qui riment avec tyran et usurpateur. On en était au dessert; personne ne pensait plus à manger. Dans l'intervalle des impromptus, courait un murmure allègre, une causerie d'estomacs satisfaits. Les yeux tendres et humides s'alanguissaient encore; ceux dont l'expression était vive et chaude projetaient des regards d'un bout à l'autre de la table couverte de desserts et de fruits, d'ananas en tranches, de melons éventrés, de compotiers de cristal au travers desquels en apercevait la confiture de coco finement râpé et jauni par les œufs, ou la mélasse gluante et obscure, auprès des fromages et des caras. De temps à autre, un rire jovial, ample, déboutonné, un bon gros rire de famille rompait la gravité politique du banquet. À côté de l'intérêt supérieur et commun, s'agitaient d'autres intérêts secondaires et particuliers. Les jeunes filles parlaient des chansonnettes qu'elles devaient chanter au clavecin, et du menuet et de la gigue. Il n'y avait pas une matrone qui ne se promît de danser au moins quelques mesures, pour rappeler ce qu'elle avait été au temps de son jeune âge. Un individu assis à mon côté parlait d'un arrivage de nègres qu'on lui annonçait de Louanda. Son neveu l'avisait par une lettre qu'il avait déjà acheté quarante têtes, et il avait dans sa poche une autre lettre qu'il ne pouvait pas Montrer en ce moment et qui... Ce qu'il pouvait affirmer c'est qu'on allait recevoir, par ce seul bateau, cent vingt nègres pour le moins.
Pan... pan... pan... faisait Villaça en battant des mains. La rumeur cessait subitement comme un orchestre sous la baguette du chef, et tous les regards se tournaient vers l'improvisateur. Ceux qui étaient les plus éloignés arrondissaient leurs mains autour de l'oreille pour ne pas perdre une seule syllabe. La plupart, avant même que le poète eût parlé, avaient déjà sur les lèvres un demi-sourire d'assentiment, candide et banal.
Quant à moi, seul et oublié, je regardais d'un œil amoureux une certaine compote qui était un de mes desserts favoris. Après chaque impromptu, je me disais avec satisfaction que ce serait sûrement le dernier, mais il en venait encore un autre, et le dessert demeurait intact. Personne ne pensait à en appeler. Mon père assis au haut bout, savourait largement la joie des convives, les figures joyeuses, les plats, les fleurs, enchanté de voir cette familiarité communicative qui s'établit entre les esprits les plus distants sous l'influx d'un bon repas. Je me rendais compte de tout cela, attendu que mes regards allaient de sa place au compotier avec de vains appels pour qu'il me servît. Mais il ne voyait rien que lui-même et ses convives. Et les impromptus se succédaient comme des ondées, m'obligeant à rentrer mon envie et ma demande. Je patientai tant que je pus. À la fin, je n'y tins plus. Je demandai de la confiture à voix basse; puis j'élevai la voix, je criai, je battis du pied. Mon père, qui m'eût donné la lune s'il eût dépendu de lui de le faire, appela une esclave pour me servir du dessert. Mais il était déjà trop tard. Ma tante Emerenciana m'avait enlevé de ma chaise et livré à une servante, en dépit de mes cris et de mes protestations.
L'improvisateur ne commit d'autre délit que de retarder le dessert et de provoquer ainsi mon exclusion. C'en fut assez pour que je jurasse d'exercer une vengeance, n'importe laquelle, pourvu qu'elle fût grande et exemplaire, et autant que possible rendît ma victime ridicule. Le Dr Villaça était un homme grave, lent et posé dans ses manières, âgé de quarante-sept ans, marié et père de famille. La queue en papier pendue à l'habit ou à l'extrémité de la perruque me parut insuffisante. Je rêvais mieux que cela. Je me mis à le suivre, à l'épier dans le jardin où nous étions tous descendus pour nous promener. Je le vis causer avec Dona Eusebia, sœur du sergent major Domingues. C'était une robuste fille qui n'était peut-être pas fort jolie, mais pas laide non plus.
Je l'entendis qui disait:
—Je suis très fâchée contre vous.
—Et pourquoi?
—Pourquoi... je ne sais pas... c'est ma destinée... Il y a des jours où je voudrais mourir...
Ils étaient entrés dans un petit bosquet. Le soir tombait. Je les suivis. Villaça avait dans le regard des éclairs de vin et de volupté.
—Laissez-moi, lui dit-elle.
—Personne ne nous voit. Mourir, cher ange, quelle idée! Vous savez bien que je vous suivrais dans la mort... Que dis-je!... je meurs tous les jours de passions et de tristesse...
Dona Eusebia porta son mouchoir à ses yeux.
L'improvisateur cherchait quelque phrase littéraire dans sa mémoire et trouva ceci, qu'il avait plagié comme j'eus l'occasion de le vérifier plus tard.
—Ne pleure pas, mon amour, tu ne voudrais pas que le jour se levât avec deux aurores.
Ceci dit, il l'attira vers lui. Elle résista pour la forme et se laissa faire. Leurs lèvres s'unirent, et j'entendis le bruit d'un léger baiser, du plus timide des baisers.
—Le Dr Villaça vient de donner un baiser à Dona Eusebia, m'écriai-je en courant dans le jardin.
Mes paroles furent comme un coup de tonnerre. Chacun demeura stupéfait. On se regardait, on échangeait des sourires, des observations à demi-voix. Les mères entraînaient leurs filles, sous prétexte que la nuit était fraîche.
Mon père me tira les oreilles, en cachette, vraiment même de mon indiscrétion. Mais le lendemain, à l'heure du déjeuner, en rappelant l'aventure, il me donna une petite pichenette sur le nez en disant: «Ah! polisson, va! polisson!»
[XIII. UN SAUT]
Sautons maintenant à pieds joints par-dessus l'école fastidieuse où j'appris à lire, à écrire, à compter, à donner des calottes et à en recevoir: temps de diableries sur les collines et les plages, partout où l'occasion se présentait de faire l'école buissonnière.
Il y avait bien aussi quelques contrariétés: les réprimandes, les châtiments, les leçons arides et longues, et quelques autres petits ennuis, si rares et si légers. Seule la férule lourde; et encore!... ô férule, terreur de mon enfance, tu fus le Compelle intrare avec lequel un vieux maître chauve et osseux me fourra dans la tête l'alphabet, la prosodie, la syntaxe et le peu qu'il savait lui-même. Sainte férule, maudite par les générations plus modernes, que n'ai-je pu demeurer éternellement sous ton joug, avec mon âme imberbe, mes ignorances, ma petite épée de 1814, supérieure à celle de Napoléon. Car enfin, qu'exigeais-lu, ô mon vieux maître de rudiment? quelques leçons apprises par cœur, et un peu de sagesse à l'école. Rien de plus que ce que la vie exige de nous, avec cette différence que si tu m'effrayais, tu ne m'irritais point. Je te revois en ce moment, tel que tu entrais dans la classe, avec tes pantoufles de cuir blanc, ta casaque, ton mouchoir à la main, ta tête chauve et ta barbe rasée. Je te revois t'asseoir, souffler, grogner, humer une prise initiale, avant de nous faire réciter la leçon. Cette vie obscure, tu la menas vingt-trois ans, silencieux et ponctuel, enterré dans ta maisonnette de la rue do Piolho, sans attrister le monde de ta médiocrité, jusqu'au jour où tu fis le grand plongeon dans les ténèbres. Personne ne te pleura, sauf peut-être un vieux serviteur noir: personne d'autre, pas même moi qui te dois de connaître les éléments de la grammaire.
Il s'appelait Ludgero, mon vieux professeur. Je veux écrire son nom tout au long sur cette page: Ludgero Barata[2]—nom funeste qui servait aux élèves d'éternel motif de plaisanteries. Un d'entre nous, Quincas Borba, sen montrait vraiment cruel envers le pauvre homme. Deux ou trois fois par semaine, il lui glissait dans la poche de son large pantalon un cafard qu'il tuait à cette intention. Site maître mettait la main dessus aux heures de classe, il faisait un bond, et promenait sur nous ses regards irrités. Il nous disait alors les pires injures. Il nous traitait de sauvages, de paysans du Danube, de gamins des rues. Les uns tremblaient, autres protestaient. Quincas Borba demeurait impassible, les yeux en l'air.
Quel être extraordinaire, ce Quincas!... Jamais, dans mon enfance, ni du reste pendant toute ma vie, je n'ai rencontré un enfant plus spirituel, plus inventif, plus endiablé. C'était la perle, je ne dirai pas seulement de l'école, mais de la ville tout entière. Sa mère, veuve et possédant quelque bien, adorait son fils et le gâtait, le bichonnait, le faisait accompagner d'un domestique en livrée, qui nous laissait faire l'école buissonnière, dénicher les oiseaux ou courir après les lézards, sur les collines de Livramento et de la Conceição, ou tout simplement flâner dans les rues comme deux gommeux oisifs. C'était plaisir de voir Quincas Borba faire le rôle d'empereur aux fêtes du Saint-Esprit. Du reste, dans nos jeux d'enfants, il choisissait toujours un rôle de roi, de ministre, de général, la marque d'une suprématie, n'importe laquelle. Il avait de l'élégance, de la gravité, une certaine magnificence dans les attitudes et les gestes. Qui aurait dit que... mais n'anticipons pas. Faisons un saut jusqu'en 1822, date de notre indépendance politique, et de ma première captivité.
[XIV. LE PREMIER BAISER]
Je venais d'avoir dix-sept ans; au-dessus de mes lèvres s'estompait un léger duvet, sur lequel je tirais pour le transformer en moustaches. Je n'avais de vraiment viril que mes yeux, qui étaient vifs et résolus. Comme je montrais une certaine arrogance, il était difficile de dire si j'étais encore un enfant avec des airs d'homme, ou un homme ayant conservé des airs d'enfant. J'étais en somme un joli garçon, joli et audacieux, qui entrait dans la vie avec bottes et éperons, le fouet en main, du sang dans les veines, chevauchant une monture nerveuse, rapide et résistante comme le coursier des antiques ballades, que le romantisme alla chercher dans les châteaux du moyen âge pour le lâcher dans les rues de notre siècle. Le pis est que, fourbu de tant de courses qu'on lui fit faire, il fut mis au rancart. Le réalisme le trouva rongé de lèpre et de vermine, et par compassion lui donna asile dans ses livres.
C'est vrai que j'étais un joli garçon élégant et riche; et l'on peut facilement s'imaginer que plus d'une femme, à cette époque, baissait devant moi son front pensif, ou me fixait de ses égards avides. Entre toutes, celle qui me captiva était une... une... je ne sais trop comment dire, car ce livre est chaste, au moins dans mon intention. Ah! dans mon intention, combien il est chaste! Mais enfin, comme il faut tout dire ou rien, celle qui fit ma conquête était une Espagnole, Marcella, la «Belle Marcella» comme l'appelaient avec raison les jeunes gens de ce temps-là. Elle était fille d'un jardinier des Asturies, comme elle me l'avoua elle-même dans une heure d'expansion; car la version courante lui donnait comme père un homme de lettres de Madrid, victime de l'invasion française, qui avait été blessé puis emprisonné et enfin fusillé quand elle avait à peine dix ans. Cosas de España. Quoi qu'il en soit, fille de littérateur ou de jardinier, il est certain que Marcella ne possédait plus l'innocence rustique et ne comprenait qu'avec peine la morale prescrite par la loi. C'était une bonne fille, joyeuse, sans scrupules, un peu comprimée par l'austérité du temps, qui ne lui permettait pas d'exhiber par les rues son équipage et ses folies. Elle était impatiente, amie du luxe, de l'argent et des jeunes hommes. Cette année-là, elle se mourait d'amour pour un certain Xavier, individu riche et phtisique, une perle!
La première fois qu'elle m'apparut, ce fut au Rocio Grande, le soir de la grande illumination improvisée dès qu'on connut les premières nouvelles de la déclaration d'indépendance. Vraie fête de printemps, superbe aurore de la conscience nationale. Nous étions deux gamins: peuple et moi. Nous sortions de l'enfance avec toute la fougue de la jeunesse. Je la vis descendre d'une chaise à porteurs. Elle était imposante dans sa démarche, faite au moule, le corps svelte et ondulant, un galbe, un je ne sais quoi qu'on ne trouve que chez les impures. «Suivez-moi», dit-elle à son valet de pied; et moi je la suivis, aussi asservi que l'autre, comme si l'ordre s'adressait à moi. Je la suivis, amoureux d'elle, vibrant, le cœur illuminé des premières aurores. Chemin faisant, je l'entendis nommer: «La Belle Marcella». Marcella: j'avais entendu l'oncle Jean prononcer ce nom; et je demeurai tout étourdi.
Trois jours plus tard, mon oncle me demanda en secret si je voulais souper avec de petites femmes, aux Cajueiros. J'acceptai, et il me conduisit chez Marcella. Xavier, avec tous ses tubercules, présidait le nocturne banquet. Je ne mangeai rien ou presque rien, n'ayant d'yeux que pour la maîtresse de la maison. Quelle gracieuse petite Espagnole!... Il y avait là une demi-douzaine de femmes, toutes entretenues, jolies et pleines de charme. Mais l'Espagnole!... L'enthousiasme, quelques gorgées de vin, mon caractère impérieux et emporté, tout cela me fit faire une chose dont je ne me serais point cru capable. Sur le seuil de la maison, je dis à mon oncle de m'attendre un instant, et je gravis de nouveau les escaliers.
—Vous avez oublié quelque chose?... me demanda Marcella, debout sur le palier.
—Mon mouchoir.
Elle allait me précéder dans la direction du salon. Mais je lui saisis les mains, l'attirai à moi, et lui donnai un baiser. Je ne sais ce qu'elle me dit, si elle cria, si elle appela. Je descendis de nouveau les escaliers, rapide comme un vent d'orage, et titubant comme un homme ivre.
[XV. MARCELLA]
Je mis trente jours pour aller du Rocio Grande au cœur de Marcella, non plus en galopant sur le coursier fougueux du désir, mais en chevauchant l'âne de la patience, à la fois artificieux et entêté. Il n'y a en vérité que deux moyens de dominer la volonté des femmes: la violence symbolisée par le taureau d'Europe, l'insinuation que rappellent le cygne de Léda et la pluie d'or de Danaé. Ces trois inventions du vieux Jupiter sont passées de mode et j'y substitue le chevalet l'âne. Je ne dirai point les ruses ourdies, les tentatives de séduction, les alternatives de confiance et d'amour, les attentes déçues; je tairai tous ces préliminaires. Mais je puis affirmer que l'âne fut digne du cheval, un véritable âne de Sancho, philosophe en vérité, qui me conduisit à bon port à la fin du laps de temps déjà connu. Je descendis, caressai la croupe de l'animal, et l'envoyai paître.
Ô premières émotions de ma jeunesse, comme vous vous étiez suaves en vérité!... Telle, dans la création biblique, dut être l'effet du premier rayon de soleil, lorsqu'il éclaira la face du monde en fleur. Oui, ce fut ainsi pour moi, et pour toi aussi, ami lecteur; s'il y eut dans ta vie une dix-huitième année, tu concorderas qu'il en fut ainsi.
Notre passion, union, ou tout ce que l'on voudra, le nom importe peu, eut deux phases: la phase consulaire et la phase impériale. La première fut courte, et jamais Xavier ne soupçonna qu'il partageait avec moi le gouvernement de Rome. Le jour pourtant où la crédulité ne put tenir devant l'évidence, il déposa les insignes, je concentrai tous les pouvoirs dans mes mains. Ce fut la phase césarienne. L'univers m'appartint; mais Dieu sait ce qu'il m'en coûta. Il fallut trouver de l'argent et en inventer. J'exploitai d'abord la générosité de mon père, qui me donnait tout ce que je lui demandais, sans reproches, sans retard, sans froideur. Il disait qu'il faut que jeunesse se passe, et qu'il avait été jeune comme moi. Pourtant, j'abusai tant et tant, qu'il resserra peu à peu les cordons de sa bourse. J'eus alors recours à ma mère, qui trouvait moyen de me glisser quelque argent en cachette. C'était peu. Aux grands maux les grands remèdes: j'escomptai l'héritage paternel, je signai des lettres, sans échéance précise, et à des taux usuraires.
En vérité, disait Marcella, quand je lui apportais des soieries ou des bijoux, il faut que je me fâche. A-t-on jamais vu... un cadeau de cette valeur!...
Et s'il s'agissait d'un bijou, elle le contemplait entre ses doigts tout en proférant ces paroles; die l'examinait à la lumière, en essayait l'effet sur elle, et elle me couvrait de baisers impétueux et sincères. En dépit de ses protestations, la joie coulait dans ses regards, et je me sentais satisfait de la voir ainsi. Elle aimait particulièrement nos anciens doublons d'or, et je lui en apportais autant que j'en pouvais trouver. Marcella les enfermait tous dans un coffret de fer dont personne ne sut jamais où elle gardait la clef. Elle les cachait ainsi par crainte des esclaves. Sa maison des Cajueiros lui appartenait. Les meubles étaient bons et solides, en palissandre sculpté, et tout était à l'avenant, bibelots, miroirs, vases, vaisselle, une superbe vaisselle des Indes que lui avait donnée un conseiller à la Cour d'appel. Ah! vaisselle du diable, me portais-tu assez sur les nerfs!... Combien de fois ne l'ai-je pas dit à sa propriétaire. Je ne lui dissimulais pas l'écœurement que me causaient toutes ces reliques de ses amours d'antan. Elle m'écoutait en souriant, avec une expression de candeur,—de candeur et d'autre chose encore que je ne pouvais comprendre en ce temps-là. Mais maintenant, en me reportant en arrière, je songe que son rire offrait le singulier mélange d'un être qui serait issu d'une sorcière de Shakespeare et d'un ange de Klopstock. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Dès qu'elle devinait mes inutiles et tardives jalousies, je crois qu'elle prenait plaisir à les exciter davantage. Par exemple, un jour que je n'avais pu lui offrir un certain collier trop cher pour ma bourse, et qu'elle avait vu à la devanture du bijoutier, elle me dit qu'elle avait voulu plaisanter, que son amour se passait fort bien de tels stimulants.
Et elle me menaça du doigt en disant:
—Jamais je ne te pardonnerais d'avoir de moi une aussi triste opinion.
Et voilà que, rapide comme un oiseau, elle bat des mains, m'en entoure le visage, m'attire à elle d'un geste gracieux, avec des minauderies d'enfant. Ensuite, étendue sur la chaise longue, elle continua sa profession de foi, avec simplicité et franchise. Son affection n'était pas à vendre. On pouvait bien en acheter les apparences. Quant à la réalité, elle la gardait pour un petit nombre. Duarte, par exemple, le sous-lieutenant Duarte, qu'elle avait aimé pour de vrai, deux ans auparavant, avait toutes les peines du monde à lui faire accepter un objet de valeur, tout comme moi; elle ne recevait de lui, sans réluctance, que de petits cadeaux modestes comme la croix d'or qu'il lui avait offerte le jour de sa fête.
—Cette croix...
Ce disant, elle porta la main à son corsage, en retira une fine croix d'or, pendue à son coupar un ruban bleu.
—Mais cette croix, lui fis-je observer, ne m'as-tu pas dit qu'elle te venait de ton père?
Marcella secoua la tête avec commisération.
—Tu n'as pas compris que c'était un mensonge... pour ne pas t'attrister. Allons, viens, chiquito, ne sois pas défiant comme cela. J'en ai aimé d'autres; et puis après, qu'importe, puisque c'est fini? Un jour quand nous nous quitterons...
—Ne dis pas cela, m'écriai-je.
—Tout passe! un jour...
Elle ne put achever; un sanglot étouffa sa voix. Elle étendit les mains, m'attira sur son sein, me murmura tout bas à l'oreille:
—Jamais, jamais, mon amour!...
Je la remerciai, les yeux humides. Le lendemain, je lui apportai le collier qu'elle avait refusé.
—Comme souvenir de moi, quand nous nous séparerons, lui dis-je.
D'abord elle se concentra dans un silence indigné. Ensuite, elle fit un geste magnifique. Elle essaya de jeter le collier par la fenêtre. Je retins son bras. Je la suppliai de ne pas me faire une telle offense, de garder le bijou. Elle m'obéit en souriant.
D'ailleurs elle me payait largement de mes sacrifices. Elle devinait mes plus secrets désirs; elle les prévenait tout naturellement, par une espèce de nécessité affective, par une fatalité de sa conscience. Jamais le désir n'était raisonnable; c'était pur caprice, simple enfantillage. Je la voulais vêtue d'une certaine manière, parée de telle et telle façon; j'exigeais qu'elle mît ce vêtement et non un autre, qu'elle vînt se promener. Il en était ainsi du reste. Elle consentait à tout, souriante et bavarde.
—Quel être extraordinaire lu fais! me disait-elle.
Et elle allait mettre la robe, la dentelle, les bijoux, avec une docilité charmante.
[XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE]
Il me vient à l'esprit une réflexion immorale qui est en même temps une correction de phrase. Je crois avoir, dit au chapitre XIV, que Marcella se mourait d'amour pour Xavier. Ce n'est pas mourir, c'est vivre, qu'il faut dire. Vivre n'est pas la même chose que mourir. Tous les joailliers du monde l'affirment, et ce sont des gens qui connaissent la grammaire. Bons bijoutiers, qu'en serait-il de l'amour sans vos jouets et vos amulettes, qui sont le tiers ou la cinquième partie de l'universel commerce des cœurs? Telle est la réflexion immorale que j'ai voulu faire, et qui est aussi obscure qu'immorale, car on ne comprend pas très bien ma pensée. J'ai voulu dire que la plus belle tête du monde n'en est pas moins belle quand on la ceint d'un diadème de perles fines; ni moins belle, ni moins aimée. Marcella par exemple, qui était vraiment bien jolie, Marcella m'aima...
[XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE]
...Marcella m'aima durant quinze mois et onze contos de reis; rien de plus, rien de moins. Mon père, dès qu'il eut vent des onze contos, prit la chose au tragique: il trouva que l'aventure dépassait de beaucoup les limites d'un simple caprice de jeune homme.
—Cette fois, dit-il, tu vas me faire le plaisir de filer en Europe pour suivre les cours d'une université, probablement celle de Coimbra. Je veux faire de toi un homme sérieux, et non un muscadin et un voleur. Voleur! oui, répéta-t-il en voyant mon geste de protestation; quel autre nom donner à un fils qui se conduit comme toi?...
Ce disant, il tira de sa poche mes divers billets qu'il avait rachetés, et me les mit sous le nez.
—Vois-tu, freluquet! Est-ce ainsi qu'on doit respecter l'honneur des siens? Crois-tu que moi et ceux qui m'ont précédé nous avons gagné notre fortune dans les tavernes ou à courir les rues? Libertin! cette fois tu prendras le droit chemin, ou je te déshérite.
Sa fureur était courte et pondérée. Je l'écoutai en silence, et je ne fis point, comme en d'autres circonstances précédentes, d'objections à l'ordre de départ. Je ruminais d'emmener Marcella avec moi. J'allai la trouver, je lui en fis la proposition. Marcella m'écouta, les yeux en l'air, sans répondre. Comme j'insistais, elle déclara qu'elle ne pouvait aller en Europe.
—Et pourquoi pas?
—Je ne puis, me dit-elle d'un air dolent, je ne puis aller respirer l'air de ces rivages, qui me rappellent la mémoire de mon pauvre père, victime de Napoléon...
—Lequel des deux: le jardinier ou l'avocat?
Marcella fronça le sourcil. Elle chantonna une séguedille, se plaignit de la chaleur, et demanda un verre de sirop. La femme de chambre l'apporta sur un plat d'argent qui faisait partie de de mes onze contos. Marcella m'offrit poliment le rafraîchissement. Pour toute réponse je fis sauter d'un revers de main le verre et le plateau. Elle reçut le liquide sur son corsage; la négresse hurla et je lui ordonnai de s'en aller au plus vite. Demeuré seul avec Marcella, je laissai déborder tout le désespoir de mon âme. Je lui dis qu'elle était un monstre, que jamais elle ne m'avait aimé, qu'elle m'avait laissé commettre des folies, sans même avoir l'excuse de la sincérité. Je l'accablai d'injures que j'accompagnais de gestes violents. Marcella demeurait assise, mâchonnant le bout de ses doigts, froide comme un morceau de marbre. J'avais envie de l'étrangler, de l'humilier tout au moins, en la subjuguant sous mes pieds. J'allais peut-être le faire, mais mon impétuosité changea de forme: ce fut moi qui me jetai à ses pieds, contrit et suppliant. Je la couvris de baisers, je lui rappelai les quinze mois de notre félicité, je lui répétai les tendres paroles des meilleurs jours, et je lui serrai les mains, assis sur le plancher, la tête entre ses genoux. Palpitant, égaré, je la suppliai, en pleurant, de ne point m'abandonner... Marcella me regarda pendant quelques instants quand j'eus fini de parler, puis elle m'écarta doucement, avec un geste d'ennui.
—Laisse-moi tranquille, me dit-elle.
Elle se leva, secoua ses vêtements encore tout mouillés, et se dirigea vers sa chambre.
—Non! m'écriai-je, tu n'entreras pas... je te le défends!... J'allais porter la main sur elle. Trop tard; elle était entrée et s'était enfermée à double tour.
Je sortis désespéré. Pendant deux mortelles heures, j'errai au hasard dans les quartiers excentriques et déserts, où j'étais certain de ne rencontrer aucune personne de connaissance. Je mâchonnais mon désespoir avec une avidité morbide. J'évoquais les heures, les jours, les instants de délire, et tantôt je me plaisais à les croire éternels, et à supposer qu'ils survivraient à mon cauchemar passager, tantôt, me mentant à moi-même, je les rejetais loin de moi comme un fardeau inutile. Alors j'aurais voulu m'embarquer tout de suite, couper ma vie en deux morceaux et je me délectais à l'idée que Marcella, avertie de mon départ, serait pénétrée de regrets et de remords. Je me persuadais que, m'ayant aimé follement, elle éprouverait quelque chose, une tristesse quelconque, comme lorsqu'elle pensait au sous-lieutenant Duarte. Cette réminiscence m'emplit alors de jalousie. La nature tout entière me criait qu'il fallait emmener Marcella avec moi.
—Il le faut... il le faut... disais-je en montrant le poing à l'espace.
Soudain une idée géniale... Ah! trapèze de mes péchés, trapèze des conceptions folles! mon idée se mit à y faire des cabrioles comme plus tard celle de l'emplâtre (chapitre II). Il fallait fasciner Marcella, l'éblouir, l'entraîner. Et je découvris un moyen beaucoup plus convaincant que les supplications. Je ne considérai point les conséquences possibles. Je fis de nouveaux billets: je me rendis rue dos Ourives, j'achetai le plus joli bijou en montre, trois diamants énormes, enchâssés dans un peigne d'ivoire; et je courus chez Marcella.
Elle était couchée sur un hamac, dans une attitude amollie, la jambe pendante, montrant le petit pied chaussé de soie, les cheveux épars, le regard tranquille et somnolent.
—Tu m'accompagnes, dis-je. J'ai trouvé de l'argent, beaucoup d'argent; tu auras tout ce que tu désireras. Tiens, prends.
Et je lui montrai le peigne avec ses diamants. Marcella tressaillit, dressa son buste, s'appuya sur le coude, et considéra le peigne pendant un instant très court. Puis elle détourna les regards. Elle s'était reprise. Alors je saisis ses cheveux, je les tordis, je les nouai à la hâte, j'improvisai une coiffure, et je couronnai mon œuvre du peigne aux diamants. Je reculai, je m'approchai de nouveau, retouchant les tresses, les abaissant ou les relevant, cherchant à établir quelque symétrie dans ce désordre. Et j'apportais à ces minuties une tendresse de mère.
—Voilà, dis-je enfin.
—Quel fou! s'écria-t-elle.
Ce fut sa première réponse. La seconde consista à m'attirer, à me payer de mon sacrifice par un baiser, le plus ardent de tous. Ensuite elle prit le peigne, en admira la matière et le travail, me regardant de temps à autre, en secouant la tête d'un air de reproche.
—A-t-on jamais vu!... disait-elle.
—Viendras-tu?
Elle réfléchit un instant. L'expression de ses regards ne me plut guère, qui allaient de moi au mur et du mur au bijou. Mais cette mauvaise impression se dissipa quand elle m'eut répondu résolument:
—J'irai. Quand pars-tu?
—D'ici deux ou trois jours.
C'est bon.
Je la remerciai à genoux. J'avais retrouvé ma Marcella des premiers jours. Je le lui dis. Elle sourit, et elle alla garder le bijou, tandis que je descendais l'escalier.
[XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR]
Sur le palier du rez-de-chaussée, au fond du corridor obscur, je m'arrêtai pendant quelques instants pour souffler, me palper, réunir mes idées éparses, me reprendre enfin, au milieu de tant de sensations profondes et contraires. Je sentais heureux. En vérité, les diamants doublaient un peu mon bonheur; mais quoi! une jolie femme peut bien aimer en même temps les Grecs et leurs présents. Enfin, j'avais confiée en ma bonne Marcella. Elle pouvait avoir ses défauts, mais elle m'aimait.
—Ange!... murmurais-je en regardant le toit du corridor.
Et voici que le regard de Marcella, qui un instant auparavant m'avait donné une impression de défiance, m'apparut comme pour se moquer de moi. Il brillait au-dessus d'un nez qui était à la fois celui de Bakbarah et le mien. Pauvre amoureux des Mille et une nuits! Je te vis courir derrière la femme du vizir, à travers la galerie. Elle te faisait signe comme pour s'offrir à toi, et tu courais, tu courais tout au long de l'allée, jusqu'au moment où tu sortis dans la rue et où tous les corroyeurs te huèrent et elles rossèrent d'importance. Et soudain il me sembla que le corridor était l'allée, et que la rue était celle de Bagdad. En effet, sur le pas de la porte, et sur le trottoir, je vis trois des corroyeurs, l'un en soutane, l'autre en livrée, le troisième en civil. Ils entrèrent dans le corridor, me prirent par le bras, me forcèrent à entrer dans une voiture. Mon père s'assit à ma droite, mon oncle le chanoine à ma gauche, l'individu en livrée monta sur le siège, et fouette cocher! jusqu'à la maison de l'intendant police, et de là jusqu'au port, d'où je fus transporté dans un voilier en partance pour Lisbonne. Figurez-vous ma résistance, d'ailleurs parfaitement inutile.
Trois jours après, je franchis la barre, abattu et muet. Je ne pleurais même pas. J'avais une idée fixe. Maudites idées fixes!... Celle-là me poussait à me précipiter dans la mer en répétant le nom de Marcella.
[XIX. À BORD]
Nous étions en tout onze passagers: un fou qu'accompagnait sa femme, deux jeunes gens, qui voyageaient pour leur agrément, quatre commerçants et deux domestiques. Mon père me recommanda à tous, en commençant par le capitaine du navire, qui d'ailleurs avait fort à faire et qui, par surcroît, emmenait avec lui sa femme qui était phtisique au dernier degré.
J'ignore si le capitaine eut vent de mes funestes projets, ou si mon père le mit sur ses gardes; il avait constamment les yeux sur moi, il m'obligeait à rester près de lui, ou, quand il était obligé de me quitter, il me conduisait près de sa femme. Elle ne se levait point de sa chaise longue: et tout en toussant, elle me promettait de me montrer les alentours de Lisbonne. Elle n'était point seulement maigre, mais translucide; il était impossible d'elle ne mourût pas d'une heure à l'autre. Le capitaine, peut-être pour se leurrer lui-même, feignait de ne point croire au dénouement si proche.
Je ne savais rien; je ne pensais à rien. Que m'importait le sort d'une femme poitrinaire, au milieu de l'océan? L'univers, pour moi, c'était Marcella.
Au bout d'une semaine, je trouvai le moment propice pour mourir. C'était la nuit. Je montai doucement sur le pont. Mais j'y trouvai le capitaine qui, penché sur le bastingage, considérait l'horizon.
—Quelque grain qui s'annonce?... demandai-je.
—Non, me répondit-il en tressaillant; non. J'admire la splendeur de la nuit. Voyez... Quelle merveille!...
Le style démentait l'aspect assez fruste de l'individu, qui semblait étranger au style métaphorique. Au bout de quelques secondes, il me prit par la main, me montra la lune, et me demanda pourquoi je ne faisais point une ode à la nuit. Je lui répondis que je n'étais rien moins que poète. Il grommela je ne sais quoi, fit quelques pas, prit dans sa poche un morceau de papier tout chiffonné, et à la lumière d'un falot, il me lut une ode dans le goût de celles d'Horace, sur la liberté de la vie maritime. C'était des vers de sa façon.
—Qu'en dites-vous?
Je ne me rappelle plus ce que je lui répondis. Il me serra la main avec force remerciements. Ensuite, il me récita deux sonnets. Il allait m'en dire un autre, quand on vint l'appeler la part de sa femme.
—J'y vais, dit-il, et il me récita le troisième sonnet, lentement, avec componction.
Je demeurai seul. La muse du capitaine avait balayé de mon esprit les funestes pensées. Je préférai dormir, ce qui est une façon passagère de mourir. Le jour suivant, nous nous réveillâmes au bruit d'une tempête qui donna la chair de poule à tous les passagers, moins au fou. Il commença de danser, en criant que sa fille l'envoyait chercher dans une berline. C'était la mort de cette enfant qui avait causé sa folie. Jamais je n'oublierai l'horrible figure de ce pauvre homme au milieu du tumulte des gens et des hurlements de l'ouragan. Il chantait, il dansait, les yeux hors de la tête, très pâle, ses longs cheveux hérissés au vent. Il s'arrêtait de temps à autre, élevait ses mains osseuses, et formait avec les doigts des croix, des carrés, des anneaux, et riait ensuite désespérément. Sa femme l'abandonnait à lui-même; en proie à la terreur de la mort, elle se vouait à tous les saints du paradis. Enfin la tempête se calma, après avoir fait, je l'avoue, une excellente diversion à mes tristesses. Moi qui avais envie d'aller au-devant de la mort, je n'osai plus la regarder en face, quand elle se présenta.
Le capitaine me demanda si j'avais eu peur, si je m'étais senti en péril, si je n'avais pas trouvé le spectacle sublime, le tout en me montrant un véritable intérêt d'ami. Tout naturellement, nous en vînmes à parler de la vie de marin. Le capitaine me demanda si j'aimais les idylles piscatoires. Je lui répondis en toute ingénuité que j'ignorais ce qu'il voulait dire.
—Vous allez voir, me dit-il.
Et il me récita un petit poème, puis un autre, une églogue, puis cinq sonnets, par lesquels il termina, ce jour-là sa confidence littéraire. Le jour suivant, avant de me rien réciter, il me fit l'aveu des graves motifs qui l'avaient voué à la profession maritime, contre la volonté de sa grand'mère qui voulait qu'il fût prêtre. Il possédait assez bien, en effet, les lettres latines. Il n'entra point dans les ordres, mais il continua d'être poète, la poésie étant sa vocation naturelle. Pour m'en convaincre, il me récita tout au long et par cœur une centaine de vers. J'observai en lui un singulier phénomène: ses attitudes étaient si bizarres, qu'une fois je ne pus contenir mon envie de rire. Mais le capitaine, quand il récitait, regardait au dedans de lui-même, de telle sorte qu'il ne vit et n'entendit rien.
Les jours passaient, et les ondes, elles vers, et aussi la vie de la poitrinaire. Elle ne tenait qu'à un fil. Un jour, aussitôt après le déjeuner, le capitaine me dit que la malade ne passerait probablement pas la semaine.
—Vraiment! m'écriai-je.
—Cette nuit a été terrible.
J'allai lui rendre visite. Je la trouvai, en effet, moribonde, ou peu s'en fallait. Mais elle parlait toujours de notre arrivée à Lisbonne, où je resterais quelques jours avant d'aller à Coimbra, car elle comptait bien me conduire à l'Université. Je sortis consterné. Je trouvai son mari en contemplation devant les vagues qui venaient mourir sur la quille du navire, et j'essayai de le consoler. Il me remercia, me conta l'histoire de ses amours, fit l'éloge delà fidélité et du dévouement de sa femme, remémora les vers qu'il avait naguère composés à son intention, et me les récita. Sur ces entrefaites, on vint l'appeler sa part. Nous accourûmes: c'était une crise qu'elle traversait. Ce jour-là et le suivant furent cruels. Le troisième, elle entra en agonie et je m'éloignai de ce spectacle qui me répugnait. Une demi-heure plus tard, je rencontrai le capitaine assis sur un monceau de câbles, la tête entre les mains. Je lui présentai mes condoléances.
—Elle est morte comme une sainte, me répondit-il. Et pour que ces paroles ne pussent être mises sur le compte de l'attendrissement, il se leva aussitôt, secoua la tête, et fixa sur l'horizon un regard accompagné d'un geste long et profond.
—Nous allons, dit-il, la livrer à la tombe qui jamais ne se rouvre sur ce qu'elle a une fois englouti.
Peu d'heures après, le cadavre fut en effet lancé à la mer, avec les cérémonies accoutumées. La tristesse se lisait sur tous les visages. Le veuf conservait l'attitude d'un tronc d'arbre durement fendu par la foudre. Un grand silence... La vague ouvrit ses flancs, reçut la dépouille, se referma dans un remous suivi d'une légère ride, et le bateau continua son chemin... Je demeurai quelques instants à la poupe, les regards fixés sur ce point incertain de l'Océan, où était resté l'un de nous. Ensuite j'allai trouver le capitaine pour le distraire de sa solitude et de ses regrets.
Merci, me dit-il en devinant mon intention. Croyez bien que jamais je n'oublierai vos bons offices. Dieu vous en saura gré. Pauvre Léocadia, tu te souviendras de nous dans le ciel.
Il essuya sur sa manche une larme importune. Je cherchai un dérivatif dans la poésie, qui était sa passion. Je lui parlai des vers qu'il m'avait lus, je m'offris à les faire imprimer à mes frais. Ses yeux s'animèrent un peu.
—Peut-être accepterai-je votre offre, me dit-il. Mais j'hésite... c'est de si faible poésie.
Je jurai le contraire; je lui demandai de réunir les différentes pièces, et de me les donner avant notre débarquement.
—Pauvre Léocadia! murmura-t-il sans répondre à ma demande... la mer... le ciel... le navire...
Le jour suivant, il me lut un épicedion qu'il venait de composer, et où il avait consigné les circonstances de la mort et de la sépulture de sa femme. Il me le lut d'une voix émue, et sa main tremblait. Il me demanda ensuite si les vers étaient dignes du trésor qu'il avait perdu.
—Ils le sont, lui répondis-je.
—Il me manque le grand souffle lyrique, me dit-il au bout d'un instant. Mais personne ne me refusera la sensibilité, et c'est peut-être son excès qui nuit à la perfection.
—Je ne crois pas; je trouve vos vers parfaits.
—Oui, je crois que... enfin ce sont des vers de matelot.
—De matelot poète.
Il haussa les épaules, considéra le papier, et relut la pièce, mais cette fois sans tremblement dans la voix, en accentuant les intentions littéraires, en donnant du relief aux images et de la mélodie aux vers. Enfin il m'avoua que c'était son œuvre la plus achevée. J'abondai dans ce sens; il me serra la main, et me prédit grand avenir.
[XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT]
Un grand avenir! Tandis que ces paroles régnaient à mes oreilles, je promenais mes regards au loin, sur l'horizon mystérieux et vague. Une idée refoulait l'autre, l'ambition portait préjudice au souvenir de Marcella. Un grand avenir? Naturaliste, littérateur, archéologue, banquier, politique, évêque,—eh! oui, pourquoi pas évêque? l'important était que j'obtinsse une haute charge, une grande réputation, une position supérieure. L'ambition, cet aigle, sortit de l'œuf et ouvrit sa pupille fauve et pénétrante. Adieu, amours! adieu, Marcella! Jours de délire, bijoux hors de prix, vie déréglée, adieu! Je prends le chemin ardu de la gloire; je vous abandonne avec mes culottes d'enfant.
Et ce fut ainsi que je débarquai à Lisbonne, et que je partis pour Coimbra. L'Université m'attendait avec ses sciences arides; je fus un étudiant médiocre, ce qui ne m'empêcha point de devenir bachelier. Je reçus mon diplôme avec toute la solennité d'usage, quand j'eus terminé mon cours. Ce fut une belle fête qui me remplit d'orgueil et de regrets, de regrets surtout. J'avais acquis à Coimbra une grande réputation de bon vivant. J'étais un étudiant léger, superficiel, tumultueux et pétulant, aimant les aventures, faisant du romantisme pratique et du libéralisme théorique, vivant sur la foi des yeux noirs et des constitutions écrites. Le jour où l'Université m'attesta sur parchemin que j'étais un savant, moi qui n'ignorais pas les lacunes de mes connaissances, je me sentis en quelque façon déçu, sans rien perdre de mon orgueil pour cela. Et je m'explique. Le diplôme était un titre d'affranchissement. Mais s'il me donnait la liberté, il m'imposait aussi la responsabilité. Je gardai le titre, je laissai les charges sur les rives du Mondego, et je partis, quelque peu déçu, mais sentant déjà une curiosité impétueuse, un désir de jouer des coudes, de jouir, de vivre, de m'affirmer,—de prolonger l'Université, ma vie durant.
[XXI. LE MULETIER]
L'âne que je montais ayant refusé d'avancer, je m'avisai de le fustiger. Mal m'en prit: il fit deux sauts de mouton, puis trois autres, puis un dernier qui me fit voler de ma selle si malencontreusement que mon pied droit demeura pris dans l'étrier. Je tentai de m'accrocher au poitrail de l'animal. Mais alors, effrayé, il s'emballa à travers champs. Je m'exprime mal: il essaya de s'emballer, et effectivement il réussit à faire deux sauts en avant; mais le muletier, qui se trouvait présent, accourut à temps pour l'arrêter par la bride et le retenir, sans efforts ni péril. Quand il eut dominé la bête, je me dégageai de l'étrier et me relevai.
—Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier.
Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah! brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes j'estimais ma vie à plus haut prix;—elle avait pour moi une valeur inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner les trois monnaies.
—Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture.
—Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me remettre.
—Ne dites pas cela...
—Quand on vient comme moi de voir la mort de près...
—Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que... Mais avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé.
Je tirai de ma valise un vieux gilet dans la bourse duquel je gardais les cinq monnaies d'or. Mais ce faisant, je me demandai si la gratification n'était pas excessive, et si deux pièces ne seraient pas suffisantes. Pourquoi même deux? Une seule ferait sauter de joie le pauvre diable, dont j'examinais la tenue, et qui m'avait probablement jamais vu une pièce d'or de sa vie. Ma résolution prise, je tirai la pièce que je vis reluire au soleil. Le muletier ne l'aperçut point parce que je lui tournais le dos. Mais il se douta sans doute de quoi il s'agissait, car il commença à faire à l'âne des discours signicatifs. Il lui donnait de bons conseils, lui disant de se mieux comporter, sans quoi, «M. le Docteur» pourrait bien lui donner une raclée. C'était un monologue paternel. J'entendis même le bruit d'un baiser.