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LA
FEMME AFFRANCHIE
Bruxelles.—Typ. de A. Lacroix, Van Meenen et Cie, imprimeurs-éditeurs.
LA
FEMME AFFRANCHIE
RÉPONSE A MM. MICHELET, PROUDHON, É. DE GIRARDIN, A. COMTE
ET AUX AUTRES NOVATEURS MODERNES
PAR MME JENNY P. D'HÉRICOURT
TOME 1
BRUXELLES
A. LACROIX, VAN MEENEN ET Cie, ÉDITEURS
RUE DE LA PUTTERIE, 33
PARIS
CHEZ TOUS LES LIBRAIRES
1860
Tous droits réservés.
A MES LECTEURS, A MES ADVERSAIRES, A MES AMIS
A MES LECTEURS
Lectrices et lecteurs, le but de cet ouvrage et les motifs qui me l'ont fait entreprendre, je vais vous les dire, afin que vous ne perdiez pas votre temps à me lire, si ce que contient ce volume ne convient pas à votre tempérament intellectuel et moral.
Mon but est de prouver que la femme a les mêmes droits que l'homme.
De réclamer, en conséquence son émancipation;
Enfin d'indiquer aux femmes qui partagent ma manière de voir, les principales mesures qu'elles ont à prendre pour obtenir justice.
Le mot émancipation, prêtant à l'équivoque, fixons en d'abord le sens.
Émanciper la femme, ce n'est pas lui reconnaître le droit d'user et d'abuser de l'amour: cette émancipation-là n'est que l'esclavage des passions; l'exploitation de la beauté et de la jeunesse de la femme par l'homme; l'exploitation de l'homme par la femme pour sa fortune ou son crédit.
Émanciper la femme, c'est la reconnaître et la déclarer libre, l'égale de l'homme, devant la loi sociale et morale et devant le travail.
A l'heure qu'il est, sur toute la surface du globe, la femme, sous certains rapports, n'est pas soumise à la même loi morale que l'homme: sa chasteté est livrée presque sans défense aux passions brutales de l'autre sexe, et elle subit souvent seule les conséquences d'une faute commise à deux.
Dans le mariage, la femme est serve;
Devant l'instruction nationale, elle est sacrifiée;
Devant le travail, elle est infériorisée;
Civilement, elle est mineure;
Politiquement, elle n'existe pas;
Elle n'est l'égale de l'homme que quand il s'agit d'être punie et de payer les impôts.
Je revendique le droit de la femme, parce qu'il est temps de faire honte au XIXe siècle de son coupable déni de justice envers la moitié de l'espèce humaine;
Parce que l'état d'infériorité dans lequel nous sommes maintenues, corrompt les mœurs, dissout la société, enlaidit et affaiblit la race;
Parce que le progrès des lumières, auquel participe la femme, l'a transformée en force sociale, et que cette force nouvelle produit le mal, à défaut du bien qu'on ne lui laisse pas faire;
Parce que le temps d'accorder des réformes est arrivé, puisque les femmes protestent contre l'ordre qui les opprime, les unes par le dédain des lois, des préjugés; les autres en s'emparent des positions contestées, en s'organisant en sociétés pour revendiquer leur part de droit humain, comme cela se fait en Amérique.
Enfin parce qu'il me semble utile de répondre vertement, non plus avec de la sentimentalité, aux hommes qui, effrayés du mouvement émancipateur, appellent à leur aide je ne sais quelle fausse science pour prouver que la femme est hors du droit; et poussent l'inconvenance et..... le contraire du courage, jusqu'à l'insulte, jusqu'aux outrages les plus révoltants.
J'ai dit le but et les motifs de cet ouvrage qui sera divisé en quatre parties.
Dans la première, nous passerons en revue les doctrines des principaux novateurs en ce qui touche la femme, ses fonctions, ses droits, et nous réfuterons les contre-émancipateurs, P. J. Proudhon, J. Michelet et A. Comte.
Dans la deuxième, nous donnerons une théorie philosophique du droit; nous comparerons, d'après les principes établis dans cette théorie, ce qu'est la femme devant la loi, la moralité, le travail, avec ce qu'elle devrait être; enfin nous réfuterons les principales objections des adversaires de l'égalité des sexes.
Dans la troisième nous traiterons de l'amour et du mariage, et donnerons les principaux motifs de nos formules d'émancipation.
Enfin la quatrième partie, spécialement destinée aux femmes, effleurera les grandes questions théoriques et pratiques qui ont rapport à la période militante: profession de foi servant de drapeau, formation d'un apostolat, ébauche d'éducation rationnelle, formation d'une école normale, création d'un journal, organisation d'ateliers, etc.
Lectrices et lecteurs, plusieurs des adversaires de la cause que je défends, ont porté la discussion sur le terrain scientifique, et n'ont pas reculé devant la nudité des lois biologiques et des détails anatomiques: je les en loue: le corps étant respectable, il n'y point d'indécence à parler des lois qui le régissent; mais comme ce serait de ma part une inconséquence que de croire blâmable en moi ce que j'approuve en eux, vous voudrez bien ne pas vous étonner que je les suive sur le terrain qu'ils ont choisi, persuadée que la science, chaste fille de la pensée, ne saurait perdre sa chasteté sous la plume d'une honnête femme, pas plus que sous celle d'un honnête homme.
Lectrices et lecteurs, je n'ai qu'une prière à vous faire: c'est de me pardonner la simplicité de mon style. Il m'aurait fallu prendre trop de peine pour écrire comme tout le monde; encore est-il probable que je n'y eusse pas réussi. Je fais œuvre de conscience: si j'éclaire les uns, si je fais réfléchir les autres, si j'éveille dans le cœur des hommes le sentiment de la justice, dans celui des femmes le sentiment de leur dignité; si je suis claire pour tous, bien comprise de tous, utile à tous, même à mes adversaires, cela me suffira, et me consolera d'avoir déplu à ceux qui n'aiment les idées que comme ils aiment les femmes: en grande toilette.
A MES ADVERSAIRES.
Plusieurs d'entre vous, messieurs les adversaires de la grande et sainte cause que je défends, m'ont citée, très évidemment sans m'avoir lue, ne sachant même pas écrire mon nom. A ceux-là je n'ai rien à dire, sinon que leur opinion m'importe fort peu. D'autres, qui se sont donné la peine de lire mes précédents travaux dans la Revue philosophique et dans la Ragione, m'accusent de ne pas écrire comme une femme, d'être brutale, sans ménagement pour mes adversaires, de n'être qu'une machine à raisonnement et de manquer de cœur.
Messieurs, je ne puis pas écrire autrement qu'une femme, puisque j'ai l'honneur d'être femme.
Si je suis brutale et ne ménage pas mes adversaires, c'est parce qu'ils me paraissent ceux de la raison et de la justice; c'est parce qu'eux, les forts, les bien armés, attaquent brutalement, sans ménagement un sexe qu'ils ont eu le soin de rendre timide et de désarmer; c'est parce qu'enfin je crois très licite de défendre la faiblesse contre la tyrannie qui a l'audace et l'insolence de s'ériger en droit.
Si je vous apparais sous l'aspect peu récréatif d'une machine à raisonnement, c'est d'abord parce que la nature m'a faite ainsi, et que je ne vois aucune bonne raison pour modifier son œuvre; puis parce qu'il n'est pas mauvais qu'une femme majeure vous prouve que son sexe, quand il ne craint pas votre jugement, raisonne aussi bien et souvent mieux que le vôtre.
Je n'ai pas de cœur, dites-vous; j'en manque peut-être pour les tyrans, mais la lutte que j'entreprends, prouve au moins que je n'en manque pas pour les victimes: j'en ai donc une dose suffisante, d'autant plus que je ne désire pas du tout vous plaire ni ne me soucie d'être aimée d'aucun d'entre vous.
Croyez-moi, messieurs, déshabituez-vous de confondre le cœur avec les nerfs; ne créez plus un type imaginaire de femme pour en faire la mesure de vos jugements sur les femmes réelles: c'est ainsi que vous faussez votre raison et que, sans parti pris, vous devenez ce qu'il y a de plus haïssable et de moins estimable au monde: des tyrans.
A MES AMIS.
Maintenant à vous, mes amis connus et inconnus, quelques lignes de remercîments.
Vous avez tous compris que la femme étant une créature humaine, a le droit de se développer et de manifester, comme l'homme, sa spontanéité;
Qu'elle a le droit, comme l'homme, d'employer son activité; qu'elle a le droit, comme l'homme, d'être respectée dans sa dignité, et l'usage qu'elle croit devoir faire de son libre arbitre;
Que, de moitié dans l'ordre social, productrice, contribuable, justiciable des lois, elle a le droit de compter pour moitié dans la société.
Vous avez tous compris que c'est dans la jouissance de ces droits divers que consiste son émancipation; non dans la faculté d'user de l'amour en dehors d'une loi morale basée sur la justice et le respect de soi-même.
Merci d'abord à vous, Ausonio Franchi, représentant de la Philosophie Critique en Italie, homme aussi éminent par la profondeur de vos idées, que par l'impartialité et l'élévation de votre caractère, et qui avez prêté si généreusement et si longtemps les colonnes de votre Ragione à mes premiers travaux.
Merci à vous, mes chers collaborateurs de la Revue philosophique de Paris, Charles Lemonnier, Massol, Guépin, Brothier, etc., qui n'avez pas hésité à remettre à l'ordre du jour la question de l'émancipation de mon sexe; qui avez accueilli, dans vos colonnes, des travaux de femme avec tant d'impartialité, et m'avez en toute occasion, témoigné intérêt et sympathie.
Merci à vous en particulier, mon plus ancien ami, Charles Fauvety, infatigable chercheur de vérité, dont le style élégant, spirituel et limpide, si véritablement français, est seulement et toujours au service des idées de progrès et des aspirations généreuses, comme votre riche bibliothèque, vos conseils, sont au service de ceux qui veulent éclairer l'humanité. Pourquoi, hélas! joignez-vous à tant de talent et de qualités, le défaut de vous effacer toujours pour faire place aux autres!
Merci à vous, Charles Renouvier, le plus savant représentant de la Philosophie Critique en France, qui joignez à une doctrine si profonde, un esprit si fin, un jugement si sûr, j'ajouterais: tant de modestie et de vertu sans faste, si je ne savais que c'est vous mécontenter que d'occuper le public de vous.
C'est dans vos encouragements, dans votre approbation, mes amis et anciens collaborateurs, que j'ai puisé la force nécessaire à l'œuvre que j'entreprends; il est donc juste que je vous en remercie en présence de tous.
Il est juste également que je témoigne publiquement ma reconnaissance aux journaux italiens, anglais, hollandais, américains, allemands qui ont traduit plusieurs de mes articles; aux hommes et aux femmes de ces divers pays et à ceux de ma patrie qui ont bien voulu me témoigner de la sympathie et m'encourager dans la lutte que j'entreprends contre les adversaires du droit de mon sexe.
C'est à vous tous mes amis, Français et étrangers, que je dédie cet ouvrage. Puisse-t-il être utile partout au triomphe de la liberté de la femme et de l'égalité de tous devant la loi: c'est le seul souhait que puisse faire une Française qui croit à l'unité de la famille humaine, aussi bien qu'à la légitimité des autonomies nationales, et qui aime tous les peuples parce que tous sont les organes d'un seul grand corps: l'Humanité.
PREMIÈRE PARTIE
Examen des principales doctrines modernes concernant la Femme et ses Droits.
COMMUNISTES MODERNES
Les Communistes ont pour principe d'organisation sociale, non pas, comme on les en accuse par ignorance ou mauvaise foi, la loi agraire, mais la jouissance en commun de la terre, des instruments de travail et des produits: De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins, telle est la formule de la plupart d'entre eux.
Nous n'avons pas à examiner dans cet ouvrage la valeur sociale de cette doctrine, mais seulement à constater ce que le Communisme pense de la Femme et de ses Droits.
Les Communistes modernes peuvent se classer en Religieux et en Politiques.
Parmi les premiers, sont les Saint-Simoniens, les Fusioniens et les Philadelphes.
Parmi seconds, sont les Égalitaires, les Unitaires, les Icariens, etc.
Les premiers considèrent la Femme comme l'égale de l'Homme. Pour les autres elle est libre, chez quelques-uns avec une nuance de subordination.
Les Unitaires, qui ont largement puisé dans Fourier, proclament la Femme libre et leur égale.
Nous ne parlerons ici que de quelques sectes communistes, réservant pour deux articles séparés ce qui concerne les Saint-Simoniens et les Fusioniens.
Les Philadelphes, admettant Dieu et l'âme immortelle, posent ces deux principes: Dieu est le chef de l'Ordre social; la Fraternité est la loi qui régit les rapports humains.
La Religion, pour les Philadelphes, est la pratique de la Fraternité; le Progrès est un dogme, la Communauté est la loi de l'individu devant Dieu et la conscience.
En ce qui concerne les rapports des sexes et les droits de la Femme, M. Pecqueur s'exprime ainsi dans son ouvrage: La République de Dieu, aux pages 194 et 195:
«Égalité complète de l'homme et de la femme;
«Mariage monogame, intentionnellement indissoluble comme état normal; telle est la seconde conséquence pratique du dogme de la fraternité religieuse.
«1o Égalité.
«Nous ne venons pas apporter des preuves à l'évidence; celui qui n'est pas frappé de l'égalité des sexes, a la raison oblitérée par le préjugé, ou le cœur refroidi par l'égoïsme.
«Dans le milieu créé par la religion de fraternité et d'égalité, les femmes trouveront, dès leurs jeunes années, les mêmes moyens et les mêmes conditions de développement de fonction et de rémunération, enfin les MÊMES DROITS, le même but social à poursuivre, que les hommes; et à mesure que les mœurs correspondront aux fins religieuses et morales de l'union, la loi vivante déduira les conséquences pratiques de tout ordre, contenues en germe dans le dogme de l'égalité complète des sexes.
«4o Monogamie et Indissolubilité.
«Pour comprendre la légitimité du mariage monogame illimité ou indéfini, il suffit de considérer: 1o les exigences de notre nature intime, c'est à dire les caractères de l'amour; son aspiration instinctive à l'union et à la fusion des deux êtres, à la durée et à la perpétuité; le besoin de se posséder réciproquement, et d'en avoir la foi pour s'aimer; enfin l'instinct, le désir, les affections irrésistibles, universelles, et les joies de la paternité et de la famille; 2o les conditions physiologiques de la génération, qui exigent la monogamie, pour que la reproduction et la conservation bonne et progressive de l'espèce soit assurée; 3o les exigences sociales et religieuses qui veulent que les rapports de tous genres soient prédéterminés et régularisés, afin que chacun ait sécurité dans son attente et dans sa possession, et que les penchants fondamentaux de notre nature aient la possibilité de se satisfaire..... Prétendre importer la Polygamie, la promiscuité, ou le bail légal dans un tel milieu (la Société Philadelphe), c'est évidemment décréter l'égoïsme et le bon plaisir de la chair dans le même temps qu'on proclame le devoir et la dignité. On ne conçoit pas que deux être moraux, liés une fois d'un amour pur, cessent de s'aimer, de se complaire, au moins de se supporter, lorsque déjà ils sont supposés aimer indistinctement leurs frères et sœurs avec dévouement et sacrifice.
«Encore moins conçoit-on que leurs frères et sœurs songent à détourner cet amour réciproque de deux d'entre la famille à leur avantage personnel; car on appelle cela infamie.»
M. Pecqueur admet cependant que, dans des cas fort rares, le divorce puisse être prononcé pour cause d'incompatibilité d'humeur. Dans ce cas, l'époux qui aurait tort serait exclu de la république et l'autre pourrait se remarier.
Selon M. Pecqueur l'indissolubilité du mariage ne regarde pas nos sociétés antagoniques; car l'auteur dit à la page 197:
«Le Divorce est un grand malheur, non seulement pour les époux, mais pour la religion; toutefois dans le monde de César où il s'agit de pure justice, c'est encore le moindre des maux, lorsque les individus sont résolus à la séparation de fait, et à la convoitise d'autres liens. On fait clandestinement le mal; on est cause ou occasion de tentation et de chute pour les autres. Le scandale est connu quoiqu'on fasse; de telle sorte que ni la société, ni les époux, ni les enfants, ni la morale ne trouvent leur bien à la consécration de la perpétuité absolue.
«Il n'est point charitable, il est impie de forcer à rester côte à côte, deux êtres dont l'un au moins maltraite, hait, exploite ou maîtrise l'autre. Il est également odieux de leur permettre la séparation de corps sans leur permettre en même temps de se livrer à des affections chastes, lorsqu'on y répond en honnêteté et liberté.»
Ainsi donc pour les Philadelphes, expliqués par M. Pecqueur, le Mariage est monogame, indissoluble intentionnellement; le divorce est une triste nécessité du monde actuel, tandis que la séparation est une chose immorale. Enfin la femme est libre et l'égale de l'homme.
Une autre secte communiste, celle des Icariens, ne s'occupe ni de la nature, ni des droits de la Femme. Son chef, M. Cabet, ancien procureur général, était trop imbu des doctrines du Code Civil, peu élégante paraphrase de l'apôtre Paul, pour ne pas être persuadé que la femme doit rester en dehors du droit politique, et qu'elle doit se subordonner à l'homme en général, et à son mari, bon ou mauvais, en particulier.
Rendons toutefois justice aux disciples de M. Cabet: je n'en ai pas trouvé un seul de son avis sur cette grande question.
Un soir, qu'en 1848, M. Cabet présidait un club très nombreux, il fut prié par une femme de mettre aux voix cette question: La femme est-elle l'égale de l'homme devant le droit social et politique? Presque toutes les mains se levèrent pour l'affirmative; à la contre-épreuve aucune main ne se leva; aucun homme ne protesta contre cette affirmation. Une salve d'applaudissements partit des tribunes remplies de femmes; et M. Cabet fut assez déconcerté du résultat. Il semblait ignorer que le peuple, éminemment logique, n'argutie point pour éluder ou restreindre les applications du principe qu'il adopte.
Ce vote du club Cabet s'est renouvelé devant moi dans trois autres: les porteurs de paletots riaient des réclamations de la brave Jeanne Duroin, mais les porteurs de blouses n'en riaient pas
M. Dezamy, représentant d'une autre nuance communiste, s'exprime ainsi dans le Code de la Communauté, page 132: «Plus de domination maritale! Liberté des alliances! égalité parfaite entre les deux sexes! Libre divorce!»
Et à la page 266, sous ce titre: Lois de l'union des sexes, qui auront pour effet de prévenir toute discorde et toute débauche, l'auteur ajoute:
«Art. 1er. L'amour mutuel, la sympathie intime, la parité de cœur de deux êtres, forment et légitiment leur union.
Art. 2. Il y aura entre les deux sexes égalité parfaite.
Art. 3. Aucun lien que l'amour mutuel ne pourra enchaîner l'un à l'autre l'homme et la femme.
Art. 4. Rien n'empêchera les amants qui se sont séparés de s'unir de nouveau, et aussi souvent qu'ils aspireront l'un vers l'autre.»
La morale de M. Dezamy n'est pas de notre goût, nous préférons celle du communiste Pecqueur; mais nous sommes heureuse de constater que le Communisme moderne, divisé sur la question du mariage, de la famille et de la morale dans les relations des sexes, n'a qu'une voix lorsqu'il s'agit de la liberté de la femme et de l'égalité des sexes devant la loi et la Société.
En cela, le Communisme moderne est très supérieur à l'ancien; pratiqué chez plusieurs peuples, enseigné par Platon, Morelly, etc. C'est un signe des temps, que cette plus juste appréciation de la femme et l'introduction du principe de son droit dans des doctrines qui, autrefois, n'en tenaient aucun compte.
La plupart des Communistes appartiennent à la classe des travailleurs: ce qui prouve que le peuple surtout sent cette grande vérité: que la liberté de la femme est identique à celle des masses. Et ce ne sont pas MM. Proudhon, Comte, Michelet et leurs adeptes qui auront puissance de lui faire rebrousser chemin, et de jeter de la glace sur ses sentiments.
SAINT-SIMONIENS
Ma mère, zélée protestante et d'une grande sévérité de mœurs, réprouvait le Saint Simonisme, et ne permettait jamais qu'on en parlât devant moi autrement que pour le condamner: elle prenait grand soin que pas une ligne de la doctrine nouvelle ne tombât sous mes yeux.
Était-ce naturel esprit d'opposition? était-ce instinct de justice? Je l'ignore; mais je ne m'associais point au blâme que j'entendais exprimer autour de moi; une seule chose en était résultée: la curiosité de connaître ce qu'on nommait des dogmes immoraux.
J'étais dans ces dispositions, lorsqu'un jour, me trouvant avec ma mère non loin du Palais de Justice, je vis avancer une réunion d'hommes portant un gracieux costume: c'étaient les Saint-Simoniens allant en corps défendre, contre les poursuites du parquet, leur Église naissante. J'en fus très émue; je me sentis en communion avec ces jeunes gens qui allaient confesser leur foi: il me semblait qu'ils ne m'étaient point étrangers, qu'ils luttaient pour une cause qui était mienne ou méritait ma sympathie, et les larmes me vinrent aux yeux. De grand cœur, j'aurais embrassé ceux que j'entendais les défendre, et d'aussi grand cœur battu ceux qui prétendaient que leur condamnation serait juste. Ma mère étant trop généreuse pour s'associer à ces derniers, nous nous éloignâmes sans rien dire. Je sus, sans connaître aucun détail, que l'Église Saint-Simonienne avait été dispersée.
Ce ne fut que quelques années après, qu'ayant fait la connaissance d'une dame Saint-Simonienne, je pus lire les écrits de la doctrine, et me former une idée des aspirations et des dogmes de l'École de Saint-Simon. Si la nature de cet ouvrage m'en interdit l'analyse, il ne peut m'être reproché de témoigner mes sympathies pour ceux qui ont eu de grandes et généreuses aspirations; pour ceux qui, au point de vue critique, ont rendu des services réels à la cause du Progrès; pour ceux qui ont mis à l'ordre du jour la solution des deux problèmes capitaux de notre époque: l'émancipation de la femme et du travailleur. Les Saint-Simoniens ont été assez attaqués, assez calomniés pour qu'une femme, qui n'est pas Saint-Simonienne, puisse considérer comme un devoir de leur rendre justice, en reconnaissant le bien qu'ils ont fait.
Oui, vous avez le droit d'être fiers de votre nom de Saint-Simoniens, vous qui avez proclamé l'obligation de travailler sans relâche à l'amélioration physique, morale et intellectuelle de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre;
Vous qui avez proclamé la sainteté de la science, de l'art, de l'industrie, du travail sous toutes ses formes;
Vous qui avez proclamé l'égalité des sexes dans la famille, dans le temple et dans l'État;
Vous qui avez parlé de paix et de fraternité à ce monde livré à la guerre du canon et de la concurrence;
Vous qui avez critiqué l'ancien dogme et toutes les institutions mauvaises qui en sont sorties;
Oui, je le répète, vous avez bien mérité du Progrès, bien mérité de l'Humanité; et vous avez le droit de porter avec orgueil votre grand nom d'École; car il est beau d'avoir voulu l'émancipation de la femme, du travail et du travailleur; il est généreux, comme tant d'entre vous l'ont fait, d'y avoir consacré sa jeunesse et sa fortune.
Par vos aspirations, vous avez été les continuateurs de 89, puisque vous songiez à réaliser ce qui était en germe dans la Déclaration des Droits: voilà les titres de votre grandeur; voilà pourquoi votre nom ne périra pas.
Mais si, par vos sentiments, vous apparteniez à la grande ère de 89, la forme sociale dans laquelle vous prétendiez incarner vos principes, appartenant au Moyen Age, le siècle a dû s'éloigner de vous. Séduits par le mysticisme trinitaire, illusionnés par un faux point de vue historique, vous prétendiez ressusciter la hiérarchie et la théocratie dans une humanité travaillée par le principe contraire: le triomphe de la liberté individuelle dans l'Égalité sociale. Voilà pourquoi le siècle ne pouvait pas vous suivre. Les femmes non plus ne pouvaient pas vous suivre, car elles sentent qu'elles ne peuvent être affranchies que par le travail et la pureté des mœurs; qu'en maîtrisant, non pas en imitant les passions masculines. Elles sentent que leur puissance de moralisation tient autant à leur chasteté qu'à leur intelligence; elles savent que celles qui usent le plus de la liberté en amour, n'aiment ni n'estiment l'autre sexe; qu'en général, elles emploient leur ascendant sur lui pour le pervertir, le ruiner et désoler leurs compagnes, dissoudre la famille et la civilisation; qu'en conséquence, elles sont les plus dangereuses ennemies de l'émancipation de leur sexe: car l'homme, dégrisé de sa passion, ne peut avoir le désir d'émanciper celles qui l'ont trompé, ruiné, démoralisé.
L'orthodoxie Saint-Simonienne s'est donc, à mon avis, grandement trompée sur les voies et moyens de réalisation. Lui en ferons-nous un crime? Non, certes: les problèmes sociaux ne sont pas des problèmes mathématiques; il y a mérite à les poser, dévouement et courage à en poursuivre la solution, lors même qu'on la manquerait complétement.
Nous savons tous que ce sont les Saint-Simoniens qui ont mis à l'ordre du jour de l'époque la question de l'émancipation féminine: il y aurait ingratitude aux femmes qui réclament la liberté et l'égalité, de méconnaître la dette de reconnaissance qu'elles ont contractée envers eux. C'est un devoir pour elles que de dire à leurs compagnes: le cachet du Saint-Simonisme est la défense de la liberté de la femme; partout donc où vous rencontrez un Saint-Simonien, vous pouvez lui presser la main fraternellement; en lui vous avez un défenseur de votre droit.
Esquissons maintenant l'ensemble de la doctrine Saint-Simonienne en ce qui concerne la femme et ses droits.
Tous les Saint-Simoniens admettent que les deux sexes sont égaux;
Que le couple forme l'individu social;
Que le mariage est le lien sacré des générations; l'association d'un homme et d'une femme pour l'accomplissement d'une œuvre sacerdotale, scientifique, artistique ou industrielle;
Tous admettent le divorce et le passage à un autre lien; seulement les uns sont plus sévères que les autres sur les conditions du divorce.
Entre eux, il y a dissidence sur la question des mœurs. Olinde Rodrigues et Bazard n'admettaient pas de liaison d'amour en dehors du mariage. M. Enfantin professait, au contraire, la plus grande liberté en amour.
Nous devons ajouter qu'il ne donnait à son opinion qu'une valeur relative et provisoire, puisqu'il disait que la loi des relations des sexes ne pouvait être fixée d'une manière sûre et définitive que par le concours de la femme, et que, d'autre part, il prescrivait la continence à ses disciples les plus rapprochés, jusqu'à l'avènement de la Femme dont il se regardait comme le précurseur.
Au reste, pour donner à nos lecteurs une idée plus précise des sentiments des Saint-Simoniens sur ce qui touche la femme, citons quelques passages de leurs écrits:
«L'exploitation de la femme par l'homme existe encore, dit M. Enfantin; c'est ce qui constitue la nécessité de notre apostolat. Cette exploitation, cette subalternité contre nature, par rapport à l'avenir, a pour effet, d'un côté, le mensonge, la fraude, et d'autre part, la violence, les passions brutales: tels sont les vices qu'il faut faire cesser.» (Religion Saint-Simonienne, 1832, page 5.)
«La femme, avons-nous dit, est l'égale de l'homme; elle est aujourd'hui esclave; c'est son maître qui doit l'affranchir.» (Id., page 12.)
«Il n'y aura de loi et de morale définitives qu'alors que la femme aura parlé.» (Id., page 18.)
«Au nom de Dieu, s'écrie M. Enfantin dans son Appel à la Femme, au nom de Dieu et de toutes les souffrances que l'humanité, sa fille chérie, ressent aujourd'hui dans sa chair; au nom de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse dont les filles sont vendues à l'oisiveté et les fils livrés à la guerre; au nom de tous ces hommes et de toutes ces femmes qui jettent le voile brillant du mensonge ou les sales haillons de la débauche sur leur secrète ou publique prostitution; au nom de Saint-Simon qui est venu annoncer à l'homme et à la femme leur égalité morale, sociale et religieuse, je conjure la femme de me répondre.» (Entretien du 7 décembre 1831.)
De son côté, Bazard termine une brochure, publiée en janvier 1832, par ces paroles:
«Et nous aussi, nous avons hâte de l'avènement de la femme; et nous aussi, nous l'appelons de toute notre puissance; mais c'est au nom de l'amour pur qu'elle a fait pénétrer dans le cœur de l'homme et que l'homme aujourd'hui est prêt à lui rendre; c'est au nom de la dignité qui lui est promise dans le mariage; c'est, enfin et par dessus tout, au nom de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, dont jusqu'ici elle a partagé la servitude et les humiliations, et que sa voix entraînante peut seule aujourd'hui achever de soustraire à la dure exploitation que les débris du passé font encore peser sur elle.»
Ah! vous avez grandement raison, Enfantin et Bazard! Tant que la femme ne sera pas libre et l'égale de l'homme; tant qu'elle ne sera pas partout à ses côtés, les douleurs, les désordres, la guerre, l'exploitation du faible seront le triste lot de l'humanité.
Pierre Leroux, l'homme le plus doux, le meilleur et le plus simple que je connaisse, écrit à son tour dans son 4e volume de l'Encyclopédie Nouvelle, article Égalité, les pages remarquables suivantes:
«Il n'y a pas deux êtres différents, l'homme et la femme, il n'y a qu'un être humain sous deux faces qui correspondent et se réunissent par l'amour.
«L'homme et la femme sont pour former le couple; ils en sont les deux parties. Hors du couple, en dehors de l'amour et du mariage, il n'y a plus de sexe; il y a des êtres humains d'origine commune, de facultés semblables. L'homme est à tous les moments de sa vie, sensation, sentiment, connaissance, la femme aussi. La définition est donc la même.»
Après avoir établi, d'après ses idées, que les femmes ont un type différent de celui de l'homme, il continue:
«Mais ce type ne les sépare pas du reste de l'humanité, et n'en fait pas une race à part qu'il faille distinguer philosophiquement de l'homme... L'amour absent, elles se manifestent à l'homme comme personnes humaines, et se rangent, comme l'homme, sous les diverses catégories de la société civile.»
Après avoir fait observer que quelque divers que soient les hommes, ils n'en sont pas moins égaux, parce qu'ils sont tous sensation, sentiment, connaissance, Pierre Leroux, appliquant ce principe à la question du droit de la femme, ajoute:
«De quelque manière qu'on envisage cette question, on est conduit à proclamer l'égalité de l'homme et de la femme. Car, si nous considérons la femme dans le couple, la femme est l'égale de l'homme, puisque le couple même est fondé sur l'égalité, puisque l'amour même est l'égalité, et que là où ne règne pas la justice, c'est à dire l'égalité, là ne peut régner l'amour, mais le contraire de l'amour.
«Et si nous considérons la femme hors du couple, c'est un être semblable à l'homme, doué des mêmes facultés à des degrés divers; une de ces variétés dans l'unité qui constituent le monde et la société humaine.»
L'auteur dit que la femme ne doit revendiquer l'égalité que comme épouse et personne humaine; que la reconnaître libre parce qu'elle a un sexe, c'est la déclarer maîtresse non seulement d'user, mais d'abuser de l'amour; qu'il ne faut pas que l'abus de l'amour soit l'apanage et le signe de la liberté.
Il dit que la femme n'a de sexe que pour celui qu'elle aime, dont elle est aimée; que pour tout autre elle ne peut être qu'une personne humaine.
«En se plaçant à ce point de vue, continue-t-il, il faut dire aux femmes: vous avez droit à l'égalité à deux titres distincts, comme personnes humaines et comme épouses. Comme épouses vous êtes nos égales, car l'amour même, c'est l'égalité. Comme personnes humaines, votre cause est celle de tous, elle est la même que celle du peuple; elle se lie à la grande cause révolutionnaire, c'est à dire au progrès général du genre humain. Vous êtes nos égales non parce que vous êtes femmes, mais parce qu'il n'y a plus ni esclaves ni serfs.
«Voilà la vérité qu'il faut dire aux hommes et aux femmes; mais c'est fausser cette vérité et la transformer en erreur que de dire aux femmes vous êtes un sexe à part, un sexe en possession de l'amour. Émancipez-vous, c'est à dire usez et abusez de l'amour. La femme ainsi transformée en Vénus impudique, perd à la fois sa dignité comme personne humaine, et sa dignité comme femme, c'est à dire comme être capable de former un couple humain sous la sainte loi de l'amour.»
L'excellent P. Leroux demande qui ne sent pas, qui n'avoue pas aujourd'hui l'égalité des sexes?
Qui oserait soutenir que la femme est un être inférieur dont l'homme est le guide et le fanal?
Que la femme relève de l'homme qui ne relève que de lui-même et de Dieu?
Qui oserait aujourd'hui soutenir de telles absurdités, brave et honnête Pierre Leroux? C'est P. J. Proudhon, l'homme qui vous appelait Theopompe et Pâtissier; c'est M. Michelet qui prétend que la femme est créée pour être une très ennuyeuse poupée de son cher mari.
Mais revenons à vous.
Vous prétendez que Dieu est androgyne; qu'en lui coexistent les deux principes mâle et femelle sur le pied d'égalité; que conséquemment en Dieu l'homme et la femme sont égaux. J'y consens volontiers, quoique je n'en sache absolument rien. Mais lorsque vous ajoutez que la femme a mérité tout autant que l'homme, parce qu'elle a partagé toutes les crises douloureuses de l'éducation successive du genre humain;
Que c'est l'amour, qui ne peut exister sans la femme, qui nous a conduits de la loi d'esclavage à celle d'égalité;
Que conséquemment la femme est de moitié dans le travail des siècles;
Là, il n'y a plus de mystère; je m'associe donc à vous de tout mon cœur pour répéter aux hommes les invitations et les leçons que vous donnez à ces mâles ingrats et récalcitrants:
«Si nous sommes libres c'est en partie par la femme: qu'elle soit libre par nous.
«Mais l'est-elle? Est-elle par nous traitée en égale?
«Épouse, trouve-t-elle l'égalité dans l'amour et le mariage?
«Personne humaine trouve-t-elle l'égalité dans la cité?
«Voilà la question.............
«Notre loi civile est, au sujet de la femme, un modèle d'absurdes contradictions. Suivant la loi romaine, la femme vivait perpétuellement en tutelle: au moins dans cette législation tout était en parfait accord; la femme y était toujours mineure. Nous, nous la déclarons, dans une multitude de cas, aussi libre que l'homme. Pour elle plus de tutelle générale ou de fiction de tutelle; son âge de majorité est fixé; elle est apte par elle-même à hériter; elle hérite par parties égales; elle possède et dispose de sa propriété; il y a même plus, dans la communauté entre époux, nous admettons la séparation de bien. Mais est-il question du lien même du mariage, où ce ne sont plus des richesses qui sont en jeu, mais où il s'agit de nous et de nos mères, de nous et nos sœurs, de nous et de nos filles, oh! alors nous sommes intraitables dans nos lois, nous n'admettons plus d'égalité; nous voulons que la femme se déclare notre inférieure, notre servante, qu'elle nous jure obéissance.
«Vraiment nous tenons plus à l'argent qu'à l'amour; nous avons plus de considération pour des sacs d'écus que pour la dignité humaine: car nous émancipons les femmes en tant que propriétaires; mais en tant que nos femmes, notre loi les déclare inférieures à nous. Il s'agit pourtant du lien où l'égalité de l'homme et de la femme est la plus évidente, du lien pour ainsi dire où éclate cette égalité, où elle est si nécessaire à proclamer que sans elle ce lien n'existe pas. Mais par une absurde contradiction, notre loi civile choisit ce moment pour proclamer l'infériorité de la femme; elle la condamne à l'obéissance, lui fait prêter un faux serment, et abuse de l'amour pour lui faire outrager l'amour.
«Ce sera, je n'en doute pas, pour les âges futurs, le signe caractéristique de notre état moral que cet article de nos lois qui consacre en termes si formels l'inégalité dans l'amour. On dira de nous: ils comprenaient si peu la justice, qu'ils ne comprenaient pas même l'amour, qui est la justice à son degré le plus divin; ils comprenaient si peu l'amour, qu'ils n'y faisaient pas même entrer la justice, et que dans leur livre de la justice, dans leur Code, la formule du mariage, le seul sacrement dont ils eussent encore quelque idée, au lieu de consacrer l'égalité, consacrait l'inégalité; au lieu de l'union, la désunion; au lieu de l'amour qui égalise et qui identifie, je ne sais quel rapport contradictoire et monstrueux, fondé à la fois sur l'identité et sur l'infériorité et l'esclavage. Oui, comme ces formules de la loi des Douze Tables que nous citons aujourd'hui, quand nous voulons prouver la barbarie des anciens romains, et leur ignorance de la justice; cet article de nos codes sera cité un jour pour caractériser notre grossièreté et notre ignorance, car l'absence d'une notion élevée de la justice y est aussi marquée que l'absence d'une notion élevée de l'amour.
«Tout suit de là relativement à la condition des femmes, ou plutôt tout se rattache à ce point: car respecterons-nous l'égalité de la femme comme personne humaine, quand nous sommes assez insensés pour lui nier cette qualité comme épouse? La femme aujourd'hui est-elle vraiment, en tant que personne humaine, traitée en égale de l'homme? Je ne veux pas entrer dans ce vaste sujet. Je me borne à une seule question: quelle éducation reçoivent les femmes? Vous les traitez comme vous traitez le peuple. A elles aussi vous laissez la vieille religion qui ne nous convient plus. Ce sont des enfants à qui l'on conserve le plus longtemps possible le maillot, comme si ce n'était pas là le bon moyen pour les déformer, pour détruire à la fois la rectitude de leur esprit et la candeur de leur âme. Que fait d'ailleurs la société pour elles? De quelles carrières leur ouvre-t-elle l'accès? Et pourtant il est évident pour qui y réfléchit, que nos arts, nos sciences, nos industries, feront autant de progrès nouveaux quand les femmes seront appelées, qu'ils en ont fait, il y a quelques siècles, quand les serfs ont été appelés. Tous vous plaignez de la misère et du malheur qui pèsent sur vos tristes sociétés, abolissez les castes qui subsistent encore; abolissez la caste où vous tenez renfermée la moitié du genre humain.»
Ces quelques pages, lecteurs, vous donnent la mesure des sentiments des Saint-Simoniens orthodoxes et dissidents, et justifient la sympathie qu'éprouvent les femmes majeures, pour ceux qui ont si chaleureusement plaidé leur cause.
FUSIONIENS
M. Louis de Tourreil, révélateur du Fusionisme, est un homme qu'on ne peut voir sans sympathie, ni entendre sans plaisir, parce qu'il est bienveillant, parle bien, et que ses idées sont très logiquement enchaînées: une fois ses principes admis, on est contraint de le suivre jusqu'au bout.
M. de Tourreil s'exprime ainsi dans la Revue philosophique de mai 1856, au sujet de la femme et de ses droits:
«La nature se réduit à trois grands principes co-éternels ou agents producteurs de toutes choses. Ces principes sont:
«Le principe femelle ou passif,
«Le principe mâle ou actif,
«Et le principe mixte ou unificatif, participant des deux, que l'on appelle Amour.
«Dieu est donc Femelle, Mâle et Androgyne dans son unité trinaire.
«Il est simultanément de toute éternité Mère, Père et Amour, au lieu d'être, comme les théologiens le disent, Père, Fils et Saint-Esprit, trois agents de même séve, incapables de rien produire.....
«Vous concevrez facilement, mon cher frère, que si dans la trinité divine, le sexe féminin et le sexe masculin sont sur la même ligne, ils se trouveront également sur la même ligne dans l'humanité. Le rôle que la femme divine joue au Ciel, la femme humaine le jouera sur la terre.....
«Est-il (Dieu) seulement du sexe masculin, les hommes diront que le sexe masculin est le seul noble, et que la femme n'a été créée que pour le service de l'homme, comme l'homme est créé pour Dieu. L'on mettra même en doute si elle a une âme, et l'on croira lui faire une grâce en l'admettant dans la vie comme quelque chose.»
Suivent dans le texte les enseignements de l'apôtre Paul sur la femme et le mariage; puis l'auteur continue:
«Voilà, mon cher frère, le rôle que le christianisme assigne à la femme. Si cette doctrine était donc suivie de point en point, et si elle ne devait pas être remplacée par une autre supérieure, la femme se trouverait à perpétuité condamnée à une subalternisation humiliante pour elle.
«Mais le Fusionisme qui est la doctrine du salut pour tous, ne permet à aucun d'être sacrifié, c'est pourquoi la femme est l'égale de l'homme, et l'homme est l'égal de la femme, comme en Dieu, la Mère éternelle est l'égale du Père éternel, et le Père éternel est l'égal de la Mère éternelle.»
M. de Tourreil croit que la Mère donne la forme, et le Père, la vie, deux choses aussi nécessaires l'une que l'autre pour constituer l'être.
«Puisque la femme est l'égale de l'homme en principe absolu, continue-t-il, et qu'elle lui est co-éternelle, il y a injustice à la subalterniser à l'homme dans le relatif, et la Genèse commet une erreur grossière en la faisant procéder de l'homme.
«Si l'un des deux pouvait être avant l'autre, ce serait la femme; car à la rigueur on pourrait concevoir l'être sans la vie, mais il serait bien impossible de concevoir la vie sans l'être.
«L'être sans la vie serait un être mort, mais que serait la vie sans l'être? Ce serait une vie qui n'existerait pas, la négation, l'absence de la vie, le néant. Donc, dans l'ordre logique, la femme est la première.....
«Non seulement la femme doit être l'égale de l'homme, d'après ce que nous avons vu, mais dans l'énonciation et le classement, elle doit être nommée et classée la première.
«La femme est le moule qui perfectionne ou déprave l'espèce, selon que ce moule est bien ou mal. Le sort de l'humanité dépend donc de la femme, puisqu'elle a une action toute puissante sur le fruit qu'elle porte dans son sein.
«Pure, bonne, intelligente, elle produira des êtres sains, intelligents et bons.
«Impure, bornée et méchante, elle produira des êtres malsains, inintelligents et méchants.
«En un mot, l'enfant sera ce que sera sa mère, parce que nul ne peut donner que ce qu'il a.
«Il importe donc que la femme soit développée comme l'homme, que son éducation soit universelle, que sa personne soit honorée, respectée, entourée de sollicitude, afin que rien dans le milieu social ne vienne la modifier en mal.
«Destinée par l'Être Suprême à former de sa chair, de son sang et de son âme l'être humain, destinée à le nourrir de son lait et à faire sa première éducation, deux actes qui ont la plus grande influence sur la vie individuelle, la femme doit être considérée comme l'agent principal de perfectionnement. Ce rôle la classe naturellement à un rang très élevé dans la société, et exige d'elle des perfections supérieures.
«Aussi sera-t-elle dans l'avenir l'image de la sagesse divine sur la terre, comme l'homme en représentera la puissance.
«A l'homme reviendra plus particulièrement l'action; à la femme, le conseil.
«L'homme aura l'initiative des entreprises difficiles; la femme en modérera ou en excitera l'ardeur.
«L'homme domptera la planète; la femme l'embellira.
«L'homme symbolisera la science et l'industrie; la femme symbolisera la poésie et l'art.
«Toujours l'un aura besoin de l'autre; ils marcheront parallèlement ensemble, et se compléteront réciproquement l'un par l'autre.
«Voilà, mon cher frère, d'une façon raccourcie, l'idée que l'on doit se faire de la femme. L'homme et la femme ne sont pas deux êtres radicalement séparés; ils ne font à eux deux qu'un seul être. Subalterniser la femme à l'homme, ou l'homme à la femme, c'est donc mutiler l'être humain et mal comprendre son intérêt. Pour que l'humanité soit heureuse, il ne faut pas que l'une de ses deux moitiés souffre. Et comment ne souffrirait-elle pas si elle est asservie, opprimée par l'autre!
«Notre destinée sur la terre, c'est de constituer l'être collectif dans sa conscience propre. Pour cela, il faut réaliser l'androgyne humanitaire. Or, l'androgyne humanitaire nécessite auparavant l'androgyne individuel, lequel ne peut être constitué que par le mariage harmonique.
«Le mariage est donc la grande loi formatrice ou déformatrice de l'être collectif, selon qu'il est conçu par le législateur d'une manière conforme ou contraire à la destinée humaine.
«C'est dans le mariage que se trouve la source du bien et du mal; savez-vous pourquoi?
«C'est parce que dans l'acte qui unit l'homme à la femme, et où le couple ne forme plus qu'un corps, les deux âmes se fusionnent par une donation réciproque, qui fait que l'âme de l'homme et l'âme de la femme s'unissent l'une à l'autre pour l'éternité.
«En sorte que, après la conjonction, l'âme de la femme adhère à l'âme de l'homme et l'accompagne partout, pendant que l'âme de l'homme adhère à l'âme de la femme et ne la quitte plus.
«D'où il suit que si l'âme de l'homme est dépravée, elle déprave la femme à laquelle elle est unie, en exerçant sur elle une action continue, même à distance. Comme aussi, la dépravation de la femme unie à un homme, déprave celui-ci à son insu, par une action occulte et permanente.
«Les âmes de deux êtres dépravés peuvent donc être conjointes inséparablement, sans pour cela constituer l'androgyne individuel, qui est le but divin du mariage ou de l'union des sexes.
«L'androgyne individuel n'est possible qu'à la condition de l'unité. Mais l'unité ne saurait être constituée par le mal.
«Il n'y a que le bien, le vrai, le parfait, qui réunissent les conditions de l'unité. Le mal, le faux, l'imparfait, sont essentiellement divers de leur nature.
«Deux êtres méchants, sans sincérité, pleins de vices, ne produiront par leur conjonction qu'une division de plus en plus grande. Ils seront unis; mais pour se tourmenter réciproquement. Jamais l'unité ne sera constituée par eux; et sans la constitution de l'unité ou de l'androgyne individuel, il ne serait pas possible de réaliser la destinée humaine.
«Pour que l'androgyne individuel existe dans le couple, il faut la communion spirituelle parfaite, c'est à dire la communauté de pensée, de sentiment et de volonté. Mais comment deux individus qui, au lieu d'être régis par la vérité, ne sont régis que par leurs passions dévoyées, pourraient-ils à eux deux n'en faire qu'un? Cela est impossible.
«Vous pouvez comprendre, mon cher frère, d'après ce peu de paroles, combien le mariage est saint, et combien il importe de ne contracter que des unions harmoniques, car souvent le malheur de la vie dépend d'une conjonction irréfléchie.»
Ayant eu occasion de me rencontrer plusieurs fois avec l'honorable M. de Tourreil, je lui demandai quelques détails précis sur la liberté de la femme et le mariage.
Voici le résumé de ceux qu'il a bien voulu me donner:
L'éducation est la même pour les deux sexes;
La femme suit librement la vocation qui lui vient de Dieu; seule elle en est juge;
Dans tous les grades et emplois de la république de Dieu, la femme est à côté de l'homme;
Depuis l'âge de cinquante ans, tout individu des deux sexes est gouvernant et prêtre;
La reproduction de l'espèce, devant être l'œuvre de l'amour de personnes saines d'esprit et de corps, avant d'y procéder, l'épouse sera engagée à se confesser à la prêtresse et l'époux au prêtre, afin d'être éclairés sur l'opportunité ou les inconvénients d'un rapprochement.
Il n'y a qu'un seul cas de dissolution du mariage: c'est quand les époux sont arrivés à la fusion complète, c'est à dire à se sentir, à se savoir réciproquement, à ne plus rien avoir à échanger. Alors il devient nécessaire de changer de liens, et de travailler chacun de son côté à se fusionner avec un autre conjoint. Dans l'état actuel de l'humanité, cette fusion ne peut avoir lieu; mais plus tard, quand nous serons plus parfaits, elle deviendra possible plusieurs fois dans la vie.
Le Fusionisme est, comme on le voit, un socialisme mystique.
Ses sectateurs sont des gens doux et bons, et très tolérants envers ceux qui ne pensent pas comme eux.
PHALANSTÉRIENS
Le cachet de l'École Fouriériste, Sociétaire ou Phalanstérienne est le respect de la liberté individuelle, basé sur les notions suivantes:
Toute nature est bonne; elle ne se pervertit qu'en fonctionnant dans un mauvais milieu.
Personne ne ressemblant exactement aux autres, chacun doit être seul juge de ses aptitudes, et ne doit recevoir loi que de lui-même.
Les attractions sont proportionnelles aux destinées.
Si les disciples de mon compatriote Charles Fourier, ne s'expriment pas exactement ainsi, tout ce qu'ils ont écrit est empreint de ces pensées.
Fourier et ses disciples ont-ils raison de croire que la loi d'attraction passionnelle soit appelée seule à organiser le monde industriel, moral et social?
Que l'élément primordial d'une société doive être la commune Sociétaire ou Phalanstère?
Que les passions les plus opposées, les plus diverses, soient les conditions sine qua non de l'harmonie?
Que la rétribution des œuvres et du concours doive se faire selon le Travail, le Capital et le Talent?
C'est ce que nous n'avons pas à examiner ici.
La seule chose qui doive nous occuper dans cette rapide revue des opinions contemporaines, est de rechercher quels sont les sentiments et les idées de Fourier et de son école en ce qui concerne l'objet principal de ce livre. Quelques pages du chef et une analyse sommaire y suffiront.
Voici ce qu'écrit Fourier dans la Théorie des quatre Mouvements, édition de 1848, pages 146, 147 et suivantes:
«Que les anciens philosophes de la Grèce et de Rome aient dédaigné les intérêts des femmes, il n'y a rien d'étonnant à cela, puisque ces rhéteurs étaient tous des partisans outrés de la pédérastie qu'ils avaient mise en grand honneur dans la belle antiquité. Ils jetaient le ridicule sur la fréquentation des femmes: cette passion était considérée comme déshonorante.... Ces mœurs obtenaient le suffrage unanime des philosophes qui, depuis le vertueux Socrate jusqu'au délicat Anacréon, n'affichaient que l'amour sodomite et le mépris des femmes, qu'on reléguait au deuxième étage, fermées comme dans un sérail, et bannies de la société des hommes.
«Ces goûts bizarres n'ayant pas pris faveur chez les modernes, on a lieu de s'étonner que nos philosophes aient hérité de la haine que les anciens savants portaient aux femmes, et qu'ils aient continué à ravaler le sexe, au sujet de quelques astuces auxquelles la femme est forcée par l'oppression qui pèse sur elle, car on lui fait un crime de toute parole ou pensée conforme au vœu de la nature ....... (p. 146).
«Quoi de plus inconséquent que l'opinion de Diderot, qui prétend que pour écrire aux femmes, il faut tremper sa plume dans l'arc en ciel et saupoudrer l'écriture avec la poussière des ailes du papillon? Les femmes peuvent répliquer aux philosophes: votre civilisation nous persécute dès que nous obéissons à la nature; on nous oblige de prendre un caractère factice, à n'écouter que des impulsions contraires à nos désirs. Pour nous faire goûter cette doctrine, il faut bien que vous mettiez en jeu les illusions et le langage mensonger, comme vous faites à l'égard du soldat que vous bercez dans les lauriers et l'immortalité pour l'étourdir sur sa misérable condition. S'il était vraiment heureux, il pourrait accueillir un langage simple et véridique qu'on se garde bien de lui adresser. Il en est de même des femmes; si elles étaient libres et heureuses, elles seraient moins avides d'illusions et de cajoleries, et il ne serait plus nécessaire pour leur écrire, de mettre à contribution l'arc en ciel et les papillons ... (p. 146 et 147).
«Lorsqu'elle (la Philosophie) raille sur les vices des femmes, elle fait sa propre critique; c'est elle qui produit ces vices par un système social qui, comprimant leurs facultés dès l'enfance et pendant tout le cours de leur vie, les force à recourir à la fraude pour se livrer à la nature.
«Vouloir juger les femmes sur le caractère vicieux qu'elles déploient en civilisation, c'est comme si l'on voulait juger la nature de l'homme sur le caractère du paysan russe, qui n'a aucune idée d'honneur et de liberté, ou comme si l'on jugeait les castors sur l'hébêtement qu'ils montrent dans l'état domestique, tandis que dans l'état de liberté et de travail combiné ils deviennent les plus intelligents de tous les quadrupèdes. Même contraste règnera entre les femmes esclaves de la civilisation et les femmes libres de l'ordre combiné; elles surpasseront les hommes en dévouement industriel, en loyauté, en noblesse; mais hors de l'état libre et combiné, la femme devient, comme le castor domestique ou le paysan russe, un être tellement inférieur à sa destinée et à ses moyens, qu'on incline à la mépriser quand on la juge superficiellement et sur les apparences (p. 147).
«Une chose surprenante c'est que les femmes se soient montrées toujours supérieures aux hommes quand elles ont pu déployer sur le trône leurs moyens naturels, dont le diadème leur assure un libre usage. N'est-il pas certain que sur huit souveraines, libres et sans époux, il en est sept qui ont régné avec gloire, tandis que sur huit rois, on compte habituellement sept souverains faibles.... Les Élisabeth, les Catherine ne faisaient pas la guerre, mais elles savaient choisir leurs généraux, et c'est assez pour les avoir bons. Dans toute autre branche d'administration, les femmes n'ont-elles pas donné des leçons à l'homme? Quel prince a surpassé en fermeté Marie-Thérèse qui, dans un moment de désastre où la fidélité de ses sujets est chancelante, où ses ministres sont frappés de stupeur, entreprend à elle seule de retremper tous les courages? Elle sait intimider par son abord la diète de Hongrie mal disposée en sa faveur; elle harangue les Magnats en langue latine, et amène ses propres ennemis à jurer sur leurs sabres de mourir pour elle. Voilà un indice des prodiges qu'opérerait l'émulation féminine dans un ordre social qui laisserait un libre essor à ses facultés (p. 148).
«Et vous, sexe oppresseur, ne surpasseriez-vous pas les défauts reprochés aux femmes, si une éducation servile vous formait comme elles à vous croire des automates faits pour obéir aux préjugés, et pour ramper devant un maître que le hasard vous donnerait? N'a-t-on pas vu vos prétentions de supériorité confondues par Catherine qui a foulé aux pieds le sexe masculin? En instituant des favoris titrés, elle a traîné l'homme dans la boue, et prouvé qu'il peut, dans la pleine liberté, se ravaler lui-même au dessous de la femme dont l'avilissement est forcé, et par conséquent excusable. Il faudrait, pour confondre la tyrannie des hommes, qu'il existât pendant un siècle un troisième sexe, mâle et femelle et plus fort que l'homme. Ce nouveau sexe prouverait à coups de gaules que les hommes sont faits pour ses plaisirs aussi bien que les femmes; alors on entendrait les hommes réclamer contre la tyrannie du sexe hermaphrodite, et confesser que la force ne doit pas être l'unique règle du droit. Or ces priviléges, cette indépendance qu'ils réclameraient contre le troisième sexe, pourquoi refusent-ils de les accorder aux femmes (p. 148)?
«En signalant ces femmes qui ont su prendre leur essor, depuis la Virago, comme Marie-Thérèse, jusqu'à celles de nuances plus radoucies, comme les Ninon et les Sévigné, je suis fondé à dire que la femme, en état de liberté, surpassera l'homme dans toutes les fonctions de l'esprit ou du corps qui ne sont pas l'attribut de la force physique (p. 148).
«Déjà l'homme semble le pressentir; il s'indigne et s'alarme lorsque les femmes démentent le préjugé qui les accuse d'infériorité. La jalousie masculine a surtout éclaté contre les femmes auteurs; la philosophie les a écartées des honneurs académiques, et renvoyées ignominieusement au ménage ..... (p. 148).
«Quelle est aujourd'hui leur existence (celle des femmes)? Elles ne vivent que de privations, même dans l'industrie où l'homme a tout envahi, jusqu'aux minutieuses occupations de la couture et de la plume, tandis qu'on voit des femmes s'escrimer aux pénibles travaux de la campagne. N'est-il pas scandaleux de voir des athlètes de trente ans accroupis devant un bureau, et voiturant avec des bras velus une tasse de café, comme s'il manquait de femmes et d'enfants pour vaquer aux vétilleuses occupations des bureaux et du ménage (p. 159)?
«Quels sont donc les moyens de subsistance pour les femmes privées de fortune? La quenouille ou bien leurs charmes, quand elles en ont. Oui, la prostitution plus ou moins gazée, voilà leur unique ressource, que la philosophie leur conteste encore; voilà le sort abject auquel les réduit cette civilisation, cet esclavage conjugal qu'elles n'ont pas même songé à attaquer (p. 150).»
Fourier reproche amèrement aux femmes auteurs de n'avoir pas cherché les moyens de faire cesser un tel état de choses; et il ajoute avec grande raison:
«Leur indolence à cet égard est une des causes qui ont accru le mépris de l'homme. L'esclave n'est jamais plus méprisable que par une aveugle soumission qui persuade à l'oppresseur que sa victime est née pour l'esclavage (p. 150).»
Fourier a raison mais... élever les autres, c'est risquer de se perdre dans la foule; et tout le monde n'est pas capable de ce degré d'abnégation.
Mais combattre pour le droit des faibles, quand les hommes vous ont admise dans leurs rangs, c'est se préparer un rude chemin et une lourde croix.
D'abord on s'expose à la haine et à la raillerie des hommes; puis les femmes d'une demi-culture, corrodées par la jalousie, inventent mille calomnies pour vous perdre; elles feignent de se scandaliser qu'une femme ose protester contre l'infériorité et l'exploitation de son sexe; elles se liguent avec les maîtres, crient plus fort qu'eux, et pour peu que vous soyez crédules, elles vous affirmeront qu'elles ont surpris l'ennemie, un nombre incalculable de fois, en conversation..... peu édifiante avec le malin esprit.
Or, toute femme n'est pas trempée pour hausser les épaules devant cette cohue d'esprits malsains..... on aime trop la paix, on manque de courage, et l'on n'aime pas assez la justice, n'est-ce pas, mesdames?
Revenons à Fourier. On sait qu'il admet plusieurs périodes sociales. Le pivot de chacune d'elles est, selon lui, tiré de l'amour et du degré de liberté de la femme.
«En thèse générale, dit-il, les progrès sociaux et changements de période s'opèrent en raison du progrès des femmes vers la liberté, et les décadences d'ordre social s'opèrent en raison du décroissement de la liberté des femmes (p. 132).»
Dans un autre endroit il ajoute en parlant des philosophes:
«S'ils traitent de morale, ils oublient de reconnaître et de réclamer les droits du sexe faible dont l'oppression détruit la justice dans sa base.»
Autre part il dit encore:
«Or, Dieu ne reconnaît pour liberté que celle qui s'étend aux deux sexes et non pas à un seul; aussi voulut-il que tous les germes des horreurs sociales, comme la sauvagerie, la barbarie, la civilisation, n'eussent d'autre pivot que l'asservissement des femmes; et que tous les germes du bien social, comme les sixième, septième, huitième période n'eussent d'autre pivot, d'autre boussole, que l'affranchissement progressif du sexe faible.»
On a reproché à Fourier d'avoir voulu l'émancipation amoureuse des femmes: rien n'est plus vrai. Mais pour le lui reprocher comme une immoralité, il faudrait que les hommes blâmassent leurs propres mœurs. Or ces messieurs se considérant comme très purs, quoique possédés de la papillonne en amour, l'infidélité et la possession simultanée de plusieurs femmes n'étant qu'un jeu pour eux, je ne vois vraiment pas ce qu'ils peuvent blâmer dans Fourier.
Ou ce qu'ils font est bien, et alors ce ne peut être un mal pour la femme.
Ou ce qu'ils font est mal: alors pourquoi le font-ils?
Fourier croyait à l'unité de la loi morale et à l'égalité des sexes; il croyait à la légitimité des mœurs de ces messieurs, moins la perfidie et l'hypocrisie; voilà pourquoi il prétend émanciper la femme en amour: il est logique.
Du reste il a toujours répété que les mœurs qu'il peignait, seraient du désordre en période civilisée; qu'elles ne pourraient s'établir que progressivement dans les périodes subséquentes. Parmi les phalanstériens beaucoup repoussent aussi bien les mœurs amoureuses de Fourier que sa Théodicée, et j'ai entendu moi-même plusieurs leçons dans lesquelles l'orateur condamnait, non seulement la fausseté dans les rapports conjugaux, mais encore la légèreté des mœurs.
Fourier et l'orthodoxie Saint-Simonienne ont commis la même erreur au sujet de l'émancipation de la femme; mais les hommes, je le répète, seraient bien audacieux de leur en faire un crime, puisqu'ils se permettent pis; quant aux femmes, soutenues et aimées par ces réformateurs, qu'elles imitent la pieuse conduite de Sem et de Japhet: on doit des égards à son père, que ce soit l'idée ou le vin qui l'ait mis en état d'ivresse.
Maintenant que nous avons cité le maître, énumérons les principaux points de la doctrine Fouriériste, en ce qui touche la liberté de la femme et l'égalité des sexes:
1o L'homme et la femme se composent des mêmes éléments physiques, intellectuels et moraux: il y a donc entre les sexes identité de nature.
2o La proportion de ces éléments diffère chez les deux sexes, et constitue la différence qui existe entre eux.
3o Cette différence est équilibrée de manière à ce que la valeur soit égale. Où l'homme est le plus fort, il prend le pas sur la femme, où celle-ci est la plus forte, elle prend le pas sur l'homme.
4o L'homme appartient au mode majeur: il l'emporte sur la femme en intellect, en logique, en grande industrie, en amitié; à lui donc de créer les sciences positives, d'enchaîner les faits, de régir les relations commerciales, de relier tous les intérêts, d'organiser les groupes et les séries. La femme apporte à toutes ces choses son aide indispensable; mais par le fait de ses aptitudes, elle n'y rend que des services secondaires.
5o La femme appartient au mode mineur: elle l'emporte sur l'homme dans l'intelligence qui applique, approprie; dans l'intuition qui met l'homme sur la piste des biens que doit atteindre la logique masculine; dans la sphère de la maternité où elle préside à l'éducation, car elle comprend mieux que l'homme les moyens à employer pour améliorer l'espèce sous tous les rapports; enfin dans la sphère de l'amour où elle a droit et pouvoir de policer, de raffiner les rapports des deux sexes, de stimuler les hommes aux conquêtes de l'intelligence, à l'amélioration des conditions physiques du globe, de l'industrie, de l'art, des relations sociales, etc.
De même que la femme intervient jusqu'à certain point dans le mode majeur, l'homme entre dans le mode mineur où son concours est indispensable.
Ainsi en général, chez l'homme prédomine la tête, chez la femme, le cœur; mais comme tous deux ont un cœur et une tête, l'homme, par son cœur, devient un aide dans le mode mineur, et la femme, par sa tête, en devient un dans le mode majeur.
6o Il y a des hommes qui sont femmes par le cœur et la tête; des femmes qui sont hommes par la tête et le cœur; dans l'humanité, ils forment 1/8 d'exception. Toute liberté et tout droit leur sont reconnus.
7o Chaque membre du phalanstère suit sa vocation, obéit à ses attractions, car les attractions sont proportionnelles aux destinées. Donc le 1/8 d'exception dans les deux sexes, ayant attraction pour des travaux qui sont plus spécialement du ressort du sexe différent, est parfaitement libre de s'y livrer.
8o Tout homme et toute femme majeurs ont un vote égal.
9o Tout est réglé par les chefs des deux sexes, choisis par le libre vote des deux sexes.
10o Toutes les charges, depuis la présidence du groupe à celle du globe, sont conjointement remplies par un homme et une femme qui divisent entre eux les détails de leur commune fonction.
11o La mère est tutrice de ses enfants: ils appartiennent à elle seule; le père n'a de droits sur eux que si la mère veut bien lui en conférer.
Tel est le sommaire de la doctrine Fouriériste sur le sujet qui nous occupe.
Si l'École Sociétaire n'est pas dans la vérité complète, au moins faut-il reconnaître qu'elle a pris le vrai chemin pour y arriver. Que sa théorie du classement et de la prédominance des facultés selon les sexes soit exacte ou non, l'erreur n'aurait pas de fâcheux résultats dans la pratique. La femme étant libre de suivre ses aptitudes, étant de moitié dans les droits et les fonctions, pourrait toujours se placer dans le 8e exceptionnel, sans craindre de rencontrer, pour la renvoyer aux soins du ménage, tels jaloux mieux organisés qu'elle pour moduler en mineur.
Je me rappelle, à ce propos, certain avocat, point du tout femmelin, professant un dédain magnifique pour le sexe auquel appartenait sa mère, digne, en un mot, d'être disciple de P. J. Proudhon. Savez-vous ce que ce monsieur avait retenu de ses leçons de droit? L'art de balayer proprement une chambre, de faire reluire les meubles, d'ourler gentiment des serviettes et des mouchoirs et de confectionner des sauces. Ne trouvez-vous pas, illustre Proudhon, qu'il eût été plus légitimement conseillé d'aller repasser des colerettes, que certaines femmes qui écrivent de bons articles de Philosophie?
Mais revenons à Fourier.
Parmi les Écoles socialistes, celle de Fourier occupe une place distinguée; elle est une de celles qui méritent le plus la reconnaissance des femmes, par les principes d'émancipation qu'elle a posés. Nous séparons ici, bien entendu, ces principes de Liberté et d'Égalité, de tout ce qui se rapporte à la question des mœurs, que nous ne pouvons résoudre de la même manière que Fourier, pas plus pour la femme que pour l'homme.
M. ERNEST LEGOUVÉ
Héritier d'un nom qui oblige, M. Ernest Legouvé, écrivain élégant, éloquent, plein de passion, a fait une Histoire morale des femmes, d'où s'exhale un parfum d'honnêteté et d'amour du Progrès qui fait du bien au cœur et rassérène l'esprit.
Dans chacune des pages de ce livre, on surprend l'élan d'un cœur bon, d'un esprit élevé, que révoltent l'injustice, l'oppression, la laideur morale. L'auteur a bien mérité des femmes, et c'est avec bonheur que je saisis l'occasion de le remercier au nom de celles qui, en divers pays, luttent à l'heure qu'il est pour l'émancipation de la moitié du genre humain.
J'ai déjà vulgarisé en Italie les données générales du livre de M. Legouvé. Cet ouvrage est tellement connu parmi nous, qu'une analyse m'en paraîtrait superflue, si je ne croyais que, dans un livre où il est question des droits de la femme, on ne peut légitimement se dispenser de parler de M. Legouvé et de rappeler la sympathie dont nous honorait son père.