MADAME DE STAËL
CORINNE
OU
L'ITALIE
NOUVELLE ÉDITION
REVUE AVEC SOIN ET PRÉCÉDÉE D'OBSERVATIONS
PAR MME NECKER DE SAUSSURE
ET
M. SAINTE-BEUVE
de l'Académie française
PARIS
GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
6, RUE DES SAINTS-PÈRES, ET PALAIS-ROYAL, 215
DE CORINNE
PAR MADAME NECKER DE SAUSSURE
Dans la littérature proprement dite, et hors du domaine de la politique, Corinne est le chef-d'œuvre de madame de Staël, Corinne est l'ouvrage éclatant et immortel qui lui a le premier assigné un rang parmi les grands écrivains. C'est une composition de génie dans laquelle deux œuvres différentes, un roman et un tableau de l'Italie, ont été fondues ensemble. Les deux idées sont évidemment nées à la fois: l'on sent que l'une sans l'autre elles n'auraient pas pu séduire l'auteur, ni correspondre à ses pensées. Aussi parmi la plus riche variété de couleurs et de formes, il règne un ravissant accord, et une teinte harmonieuse est répandue sur l'ensemble. Corinne est à la fois un ouvrage de l'art, et une production de l'esprit, un poëme et un épanchement de l'âme. Le naturel, et un naturel ardent, passionné, bien que tendre et mélancolique, y perce de toutes parts, et il n'y a pas une ligne qui ne soit écrite avec émotion. Madame de Staël s'est, pour ainsi dire, divisée entre ses deux principaux personnages. Elle a donné à l'un ses regrets éternels, à l'autre son admiration nouvelle: Corinne et Oswald, c'est l'enthousiasme et la douleur, et tous deux c'est elle-même.
La première partie, l'Italie démontrée par l'amour, est un enchantement continuel. Corinne célèbre toutes les merveilles des arts en faisant connaître à Oswald la plus grande des merveilles, Rome, empreinte du génie de tant de siècles, Rome qui a triomphé de l'univers et du temps. Elle chante la nature féconde et magnifique du Midi, les monuments du passé dans leur auguste mélancolie, les héros, les poëtes, les citoyens qui ne sont plus. Tout ce que l'histoire offre de grand, tout ce que le moment présent peut inspirer de traits agréables, piquants, et parfois comiques, à un esprit observateur, se trouve réuni dans ses paroles. Aux vues originales d'une jeune imagination elle joint la connaissance de tout ce qui a été pensé sur les objets dont elle parle. Elle sait quelle a été la manière de juger des anciens et celle des artistes du moyen âge, quelle est celle des diverses nations modernes; et elle explique, elle met en contraste tous ces points de vue avec la grâce animée d'une jeune femme qui veut avant tout plaire et se faire aimer.
C'est avec habileté que l'auteur a repoussé dans l'ombre le commencement du voyage de lord Nelvil, afin de porter toute la lumière sur la superbe scène qui est le vrai début de l'ouvrage. Accablé par le chagrin d'avoir perdu son père, Oswald lord Nelvil était entré la veille dans Rome sans rien observer, lorsqu'au matin un soleil éclatant, un bruit de fanfares, des coups de canon le réveillent. La muse de l'Italie, Corinne, improvisatrice, musicienne, peintre et femme charmante, va être couronnée au Capitole. La ville entière est en mouvement, la fête du génie est célébrée par tout un peuple. On s'associe aux diverses impressions d'Oswald, lorsqu'il suit involontairement le char brillant de Corinne. Comme lui, on avait conçu des préventions contre la femme qui recherche des hommages publics, et comme lui on se réconcilie avec Corinne, quand on croit voir cette physionomie aimable où se peint la bonté, la simplicité du cœur unie au plus bel enthousiasme. On partage son émotion, lorsque mêlé avec la foule au Capitole, il s'aperçoit que sa noble taille, ses habits de deuil et peut-être son expression de tristesse ont attiré l'attention de Corinne; qu'elle s'est attendrie en le regardant, que déjà elle a eu besoin de changer le sujet de ses chants et de joindre des paroles sensibles à son hymne de triomphe. Mais à travers le trouble que ressent Oswald, son caractère se fait jour. On voit que l'idée de la patrie est celle qui disposera de lui. Quand au sortir du Capitole la couronne de Corinne tombe, quand Oswald la relève et qu'elle le remercie par deux mots anglais, c'est l'inimitable accent national qui bouleverse toute son âme. Il avait été séduit; à présent il est frappé au cœur; on sait quelle est chez lui la corde délicate, et c'est ainsi que le roman est annoncé, et que cet exorde magnifique renferme le secret du reste.
Les improvisations de Corinne, qui sont censées traduites de l'italien dans l'ouvrage, y ajoutent un ornement très-brillant; néanmoins je ne sais si leur éclat avoué l'emporte beaucoup sur le charme des autres discours de Corinne. Tout ce que dit Corinne est ravissant. Dans le cercle d'amis dont elle est entourée, elle excite toujours le plus vif enthousiasme. Ses paroles toujours attendues avec impatience sont toujours justement applaudies. Chacun dit: «Écoutez Corinne, elle vous enchantera;» Corinne parle, et elle nous enchante en effet. Et nous ne pensons pas que madame de Staël se loue elle-même en vantant ce qu'elle a écrit, tant nous trouvons qu'elle a raison de se louer. Énorme difficulté pour un auteur que celle d'annoncer un miracle d'esprit et de tenir toujours parole! que de nous préparer à l'étonnement et de nous étonner néanmoins! Tour de force inouï, si l'abondance, la facilité de la verve n'excluait pas l'idée du tour de force, pour donner celle du prodige!
Cette multitude de morceaux d'éloquence ou de tableaux charmants ne nuit point à l'intérêt de la fiction, parce que l'auteur a eu l'art de ne placer les digressions que dans les moments où la marche de l'action est suspendue, où le lecteur craint même de lui voir reprendre son cours, et où il jouit d'autant mieux d'un moment de calme, qu'il sent que l'orage se prépare.
La destinée de Corinne est enveloppée de mystère; elle parle toutes les langues; elle réunit les agréments de tous les climats, et l'on ne sait où elle est née. Oswald, qui ne conçoit de bonheur que le bonheur domestique, voudrait s'unir à elle par un lien sacré, mais auparavant il exige sa confiance. Cette explication que Corinne retarde d'un jour à l'autre est redoutée du lecteur même; il se plaît à ces promenades, à ces courses intéressantes qu'elle ne cesse de proposer à Oswald, afin de le distraire de la curiosité du cœur par celle de l'esprit. Le bonheur, mais un bonheur qui va finir, la passion qui doit lui survivre respirent dans les discours de Corinne. Plus le moment de l'aveu fatal approche, plus elle veut s'étourdir elle-même, enivrer celui qu'elle aime des plus hautes jouissances de la poésie et des arts. Il semble que des couleurs toujours plus vives frappent tous les objets, à mesure que le ciel devient plus menaçant, et qu'un rayon unique perce encore le nuage que la foudre ne tardera pas à sillonner.
C'est après avoir monté le Vésuve avec Oswald et vu de près les torrents embrasés de la lave, que Corinne remet entre les mains de lord Nelvil le cahier où elle a écrit son histoire.
Jamais concours de circonstances n'a été plus funeste. Corinne est Anglaise, et elle n'a pu supporter la vie monotone d'une province d'Angleterre; Corinne a été destinée dans son enfance à devenir l'épouse d'Oswald lui-même, et le père de celui-ci, effrayé de la vivacité des goûts et des idées qui déjà se développaient en elle, a tourné ses vues du côté de Lucile, la sœur cadette de Corinne. Oswald est donc blessé dans son sentiment d'Anglais ainsi que dans son sentiment de fils. Il est atteint dans tout ce qui est en lui plus profond, plus enraciné que l'amour même. Dès lors la fiction prend un autre caractère, et l'on sent qu'il ne s'agira plus que de séparation et de mort. Désormais il n'y aura plus dans les relations d'Oswald et de Corinne que de cruels combats, que ces déchirements de l'âme, résultats de l'opposition entre des sentiments également vifs, que l'inégalité de conduite qui en est la suite, et les ménagements plus tristes que les orages mêmes. Oswald doit songer à retourner dans sa patrie, et la description du séjour qu'il fait à Venise avec Corinne, au moment de la séparation, est d'une beauté lugubre extrêmement originale. Je ne suivrai pas plus loin cette esquisse. Je ne puis me résoudre à retracer l'affreux voyage que Corinne fait secrètement en Angleterre, la maladie de langueur qui la consume, les noces d'Oswald avec sa sœur, dont elle est presque témoin, son retour solitaire à Florence, l'arrivée d'Oswald et de Lucile dans ce séjour, et enfin les adieux de Corinne à tous deux, adieux contenus dans un hymne sublime, véritable chant du cygne.
La dernière moitié de l'ouvrage est tout en contraste avec la première; la couleur la plus sombre y règne, et elle offre un déploiement qu'on peut appeler effrayant du talent de peindre la douleur. C'est une fécondité extraordinaire de nuances pour graduer les impressions tristes, pour fixer, si on peut le dire, les misères fugitives du cœur. On voit d'abord un léger déclin dans le bonheur, puis une peine vague et passagère qui prend à chaque instant un caractère plus arrêté, puis le malheur dans sa force la plus cruelle, et enfin le désespoir avec son apparence plus calme, le désespoir d'un être trop doux et trop pieux pour se révolter, mais trop faible pour ne pas mourir.
Malgré cette profonde tristesse, il y a toujours une belle harmonie dans chaque tableau. Corinne malheureuse est toujours une Muse inspirée; et la jouissance des beaux-arts dont l'objet est tragique n'est jamais perdue pour le lecteur.
Peut-être faut-il excepter de cet éloge une intrigue épisodique dont le théâtre est à Paris. Ce morceau me paraît sortir du ton; et le mérite qu'il peut avoir n'est pas à sa place dans l'ouvrage.
On a dit que le personnage de Corinne avait quelque chose de trop théâtral pour la vraisemblance. Mais ce n'est pas une nature ordinaire que l'auteur a voulu peindre; c'est le caractère exalté d'une femme poëte qui, lorsqu'elle aime et qu'elle souffre, est toujours une improvisatrice. La conscience de son talent, celle de l'admiration qu'elle excite ne la quittent point, et donnent à l'expression de ses sentiments les plus vrais une couleur particulièrement éclatante. Madame de Staël, bien plus simple que son héroïne, devait pourtant mieux qu'une autre concevoir une pareille modification de l'existence. C'est même cette inspiration, portée sur l'univers extérieur comme sur les affections de l'âme, qui met de l'accord entre la partie descriptive et la partie romanesque de la composition.
Ceux qui jugent cet ouvrage comme un roman trouvent que le héros n'est pas assez passionné. Mais Corinne ne devait être surpassée en rien, pas même dans l'amour; et il fallait un caractère absolument différent du sien pour qu'il se soutint à côté d'elle. Celui d'Oswald est dans la nature, et il est surtout dans celle d'un Anglais. Combien n'existe-t-il pas, principalement dans les pays sévères, de ces êtres qui regrettent tour à tour le plaisir et l'austérité, qui paraissent à la fois dominés par leurs habitudes et par le désir de s'en affranchir, et qui ne sont jamais plus près de rompre avec leurs passions ou avec leurs principes, que quand on les croit sur le point de leur céder! Ce caractère qui tenait la malheureuse Corinne dans un état d'alarmes perpétuelles, était peut-être exactement ce qu'il fallait pour fixer son imagination et captiver ses pensées.
Tout ce qui concerne les beaux-arts est plein d'intérêt et de mérite. Il y a une fraîcheur, une vivacité extrême dans les impressions, et pourtant une érudition ingénieuse s'y laisse entrevoir. Les idées les plus marquantes de Winkelmann, celles qu'y ont ajoutées d'autres auteurs allemands, celles même des érudits italiens, sont exposées par Corinne, et semblent souvent renaître chez elle sous la forme de l'inspiration. Corinne, avec son enthousiasme, a tout le tact de madame de Staël. Chez elle l'admiration la plus vive est toujours circonscrite; le mot qui l'exprime en marque la borne; elle voit ce qui manque à travers ce qui est, et sans cesser de jouir de ce qui est.
Je ne sais si l'on a reproché à madame de Staël de s'être peinte elle-même dans Corinne. Peut-être n'a-t-elle pas été étrangère au désir d'affaiblir les préventions qu'on a dans le monde contre les femmes à grands talents; peut-être a-t-elle voulu montrer, ainsi qu'elle le savait par expérience, que l'amour de la gloire ne supposait pas nécessairement les défauts avec lesquels l'opinion commune l'associe. Elle a donc créé un être semblable à elle, une femme qui unit le besoin du succès à une sensibilité profonde, la mobilité de l'imagination à la constance du cœur, l'abandon dans la conversation à cette dignité de l'âme qui commande celle des manières, et enfin la passion dans toute sa force à l'examen de soi et des autres. Et cet être qu'elle a conçu, elle l'a tellement réalisé, elle lui a donné aux yeux de tous une forme si prononcée, que la fiction a servi de preuve à la vérité; et Corinne a fait enfin connaître madame de Staël.
Toutefois, une pareille vue n'a pu être que secondaire. Il ne faut pas chercher d'explication à ce qui est beau en soi. Corinne est le fruit de l'inspiration. C'est un tableau qui s'était trop fortement emparé de l'imagination de l'auteur pour qu'il n'eût pas le besoin de le tracer; et le propre du génie est de se peindre lui-même dans ses œuvres.
Ce qui est remarquable dans l'invention de la fable, c'est que le hasard n'y joue un rôle qu'en apparence; les événements n'y font que mettre la nature des choses en relief. Aucune loi immuable n'obligeait certainement le père d'Oswald à refuser Corinne pour sa belle-fille. Mais on voit que ce père n'est là que pour représenter les pensées secrètes, les pensées inévitables d'Oswald lui-même, qui craint qu'une femme célèbre ne soit pas propre à remplir d'obscurs devoirs. Lucile et Corinne sont aussi des idées générales; elles sont l'Angleterre et l'Italie, le bonheur domestique et les jouissances de l'imagination, le génie éclatant et la vertu modeste et sévère. Les plaidoyers pour et contre ces deux genres d'existence sont également forts; les deux faces opposées de la vie sont saisies avec une même vivacité de conception, et une grande question est continuellement traitée dans l'ouvrage sans qu'on s'en doute, tant l'intérêt dramatique entraîne irrésistiblement le lecteur.
Corinne eut un succès prodigieux. Un ouvrage où les artistes puisaient un nouvel enthousiasme avec de nouveaux moyens de l'exprimer, les érudits des rapprochements ingénieux, les voyageurs des directions heureuses, les critiques des observations pleines de finesse, où les âmes les plus froides s'ouvraient à l'émotion, enfin où il y avait du plaisir jusque pour la malice même dans ces portraits de nations si plaisamment caractéristiques, un tel ouvrage, dis-je, enleva de vive force tous les suffrages, entraîna toutes les opinions. Il n'y eut qu'une voix, qu'un cri d'admiration dans l'Europe lettrée; et ce phénomène fut partout un événement.
EXTRAIT DES Portraits de Femmes PAR M. SAINTE-BEUVE.
Corinne parut en 1807. Le succès fut instantané, universel; mais ce n'est pas dans la presse que nous devons en chercher les témoignages. La liberté critique, même littéraire, allait cesser d'exister; madame de Staël ne pouvait, vers ces années, faire insérer au Mercure une spirituelle mais simple analyse du remarquable essai de M. de Barante sur le dix-huitième siècle. On était, quand parut Corinne, à la veille et sous la menace de cette censure absolue. Le mécontentement du souverain contre l'ouvrage, probablement parce que cet enthousiasme idéal n'était pas quelque chose qui allât à son but, suffit à paralyser les éloges imprimés. Le Publiciste, toutefois, organe modéré du monde de M. Suard et de la liberté philosophique dans les choses de l'esprit, donna trois bons articles signés D. D., qui doivent être de mademoiselle de Meulan (madame Guizot). D'ailleurs M. de Feletz, dans les Débats, continua sa chicane méticuleuse et chichement polie; M. Boutard loua et réserva judicieusement les opinions relatives aux beaux-arts. Un M. G. (dont j'ignore le nom) fit dans le Mercure un article sans malveillance, mais sans valeur. Eh! qu'importe dorénavant à madame de Staël cette critique à la suite? Avec Corinne elle est décidément entrée dans la gloire et dans l'empire. Il y a un moment décisif pour les génies, où ils s'établissent tellement, que désormais les éloges qu'on en peut faire n'intéressent plus que la vanité et l'honneur de ceux qui les font. On leur est redevable d'avoir à les louer; leur nom devient une illustration dans le discours; c'est comme un vase d'or qu'on emprunte et dont notre logis se pare. Ainsi pour madame de Staël, à dater de Corinne. L'Europe entière la couronna sous ce nom. Corinne est bien l'image de l'indépendance souveraine du génie, même au temps de l'oppression la plus entière, Corinne qui se fait couronner à Rome, dans ce Capitole de la Ville éternelle, où le conquérant qui l'exile ne mettra pas le pied. Madame Necker de Saussure (Notice), Benjamin Constant (Mélanges), M.-J. Chénier (Tableau de la Littérature), ont analysé et apprécié l'ouvrage, de manière à abréger notre tâche après eux: «Corinne, dit Chénier, c'est Delphine encore, mais perfectionnée, mais indépendante, laissant à ses facultés un plein essor, et toujours doublement inspirée par le talent et par l'amour.» Oui, mais la gloire elle-même pour Corinne n'est qu'une distraction éclatante, une plus vaste occasion de conquérir les cœurs: «En cherchant la gloire, dit-elle à Oswald, j'ai toujours espéré qu'elle me ferait aimer.» Le fond du livre nous montre cette lutte des puissances noblement ambitieuses ou sentimentales et du bonheur domestique, pensée perpétuelle de madame de Staël. Corinne a beau resplendir par instants comme la prêtresse d'Apollon, elle a beau être, dans les rapports habituels de la vie, la plus simple des femmes, une femme gaie, mobile, ouverte à mille attraits, capable sans effort du plus gracieux abandon; malgré toutes ces ressources du dehors et de l'intérieur, elle n'échappera point à elle-même. Du moment qu'elle se sent saisie par la passion, par cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l'indépendance succombent, j'aime son impuissance à se consoler, j'aime son sentiment plus fort que son génie, son invocation fréquente à la sainteté et à la durée des liens qui seuls empêchent les brusques déchirements, et l'entendre, à l'heure de mourir, avouer en son chant du cygne: «De toutes les facultés de l'âme que je tiens de la nature, celle de souffrir est la seule que j'ai exercée tout entière.» Ce côté prolongé de Delphine à travers Corinne me séduit principalement et m'attache dans la lecture; l'admirable cadre qui environne de toutes parts les situations d'une âme ardente et mobile y ajoute par sa sévérité. Ces noms d'amants, non pas gravés, cette fois, sur les écorces de quelque hêtre, mais inscrits aux parois des ruines éternelles, s'associent à la grave histoire, et deviennent une partie vivante de son immortalité. La passion divine d'un être qu'on ne peut croire imaginaire introduit, le long des cirques antiques, une victime de plus, qu'on n'oubliera jamais; le génie, qui l'a tiré de son sein, est un vainqueur de plus, et non pas le moindre dans cette cité de tous les vainqueurs.
Quand Bernardin de Saint-Pierre se promenait avec Rousseau, comme il lui demandait un jour si Saint-Preux n'était pas lui-même: «Non, répondit Jean-Jacques; Saint-Preux n'est pas tout à fait ce que j'ai été, mais ce que j'aurais voulu être.» Presque tous les romanciers-poëtes peuvent dire ainsi. Corinne est, pour madame de Staël, ce qu'elle aurait voulu être, ce qu'après tout (et sauf la différence du groupe de l'art à la dispersion de la vie) elle a été. De Corinne, elle n'a pas eu seulement le Capitole et le triomphe; elle en aura aussi la mort par la souffrance.
Cette Rome, cette Naples, que madame de Staël exprimait à sa manière dans le roman-poëme de Corinne, M. de Chateaubriand les peignait vers le même moment dans l'épopée des Martyrs. Ici ne s'interpose aucun nuage léger de Germanie; on rentre avec Eudore dans l'antique jeunesse, partout la netteté virile du dessin, la splendeur première et naturelle du pinceau.
Rome, Rome! des marbres, des horizons, des cadres plus grands, pour prêter appui à des pensées moins éphémères!
Une personne d'esprit écrivait: «Comme j'aime certaines poésies! il en est d'elles comme de Rome, c'est tout ou rien: on vit avec, ou on ne comprend pas.» Corinne n'est qu'une variété imposante dans ce culte romain, dans cette façon de sentir à des époques et avec des âmes diverses la Ville éternelle.
Une partie charmante de Corinne, et d'autant plus charmante qu'elle est moins voulue, c'est l'esprit de conversation qui souvent s'y mêle par le comte d'Erfeuil et par les retours vers la société française. Madame de Staël raille cette société trop légèrement spirituelle, mais en ces moments elle en est elle-même plus qu'elle ne croit: ce qu'elle sait peut-être le mieux dire, comme il arrive souvent, elle le dédaigne.
Comme dans Delphine, il y a des portraits: madame d'Arbigny, cette femme française qui arrange et calcule tout, en est un, comme l'était madame de Vernon. On la nommait tout bas dans l'intimité, de même qu'aussi l'on savait de quels éléments un peu divers se composait la noble figure d'Oswald, de même qu'on croyait à la vérité fidèle de la scène des adieux, et qu'on se souvenait presque des déchirements de Corinne durant l'absence.
Quoi qu'il en soit, malgré ce qu'il y a dans Corinne de conversations et de peintures du monde, ce n'est pas à propos de ce livre qu'il y a lieu de reprocher à madame de Staël un manque de consistance et de fermeté dans le style, et quelque chose de trop couru dans la distribution des pensées. Elle est tout à fait sortie, pour l'exécution générale de cette œuvre, de la conversation spirituelle, de l'improvisation écrite, comme elle faisait quelquefois (stans pede in uno) debout, et appuyée à l'angle d'une cheminée. S'il y a encore des imperfections de style, ce n'est que par rares accidents; j'ai vu notés au crayon, dans un exemplaire de Corinne, une quantité prodigieuse de mais, qui donnent en effet de la monotonie aux premières pages. Toutefois, un soin attentif préside au détail de ce monument; l'écrivain est arrivé à l'art, à la majesté soutenue, au nombre.
CORINNE
OU
L'ITALIE
LIVRE PREMIER
OSWALD
CHAPITRE PREMIER
Oswald, lord Nelvil, pair d'Écosse, partit d'Édimbourg pour se rendre en Italie, pendant l'hiver de 1794 à 1795. Il avait une figure noble et belle, beaucoup d'esprit, un grand nom, une fortune indépendante; mais sa santé était altérée par un profond sentiment de peine, et les médecins, craignant que sa poitrine ne fût attaquée, lui avaient ordonné l'air du Midi. Il suivit leur conseil, bien qu'il mît peu d'intérêt à la conservation de ses jours. Il espérait du moins trouver quelques distractions dans la diversité des objets qu'il allait voir. La plus intime de toutes les douleurs, la perte d'un père, était la cause de sa maladie; des circonstances cruelles, des remords inspirés par des scrupules délicats, aigrissaient encore ses regrets, et l'imagination y mêlait ses fantômes. Quand on souffre, on se persuade aisément que l'on est coupable, et les violents chagrins portent le trouble jusque dans la conscience.
A vingt-cinq ans, il était découragé de la vie; son esprit jugeait tout d'avance, et sa sensibilité blessée ne goûtait plus les illusions du cœur. Personne ne se montrait plus que lui complaisant et dévoué pour ses amis, quand il pouvait leur rendre service; mais rien ne lui causait un sentiment de plaisir, pas même le bien qu'il faisait: il sacrifiait sans cesse et facilement ses goûts à ceux d'autrui; mais on ne pouvait expliquer par la générosité seule cette abnégation absolue de tout égoïsme, et l'on devait souvent l'attribuer au genre de tristesse qui ne lui permettait plus de s'intéresser à son propre sort. Les indifférents jouissaient de ce caractère, et le trouvaient plein de grâce et de charmes; mais quand on l'aimait, on sentait qu'il s'occupait du bonheur des autres comme un homme qui n'en espérait pas lui-même, et l'on était presque affligé de ce bonheur, qu'il donnait sans qu'on pût le lui rendre.
Il avait cependant un caractère mobile, sensible et passionné; il réunissait tout ce qui peut entraîner les autres et soi-même; mais le malheur et le repentir l'avaient rendu timide envers la destinée; il croyait la désarmer en n'exigeant rien d'elle. Il espérait trouver dans le triste attachement à tous ses devoirs, et dans le renoncement aux jouissances vives, une garantie contre les peines qui déchirent l'âme: ce qu'il avait éprouvé lui faisait peur, et rien ne lui paraissait valoir dans ce monde la chance de ces peines; mais quand on est capable de les ressentir, quel est le genre de vie qui peut en mettre à l'abri?
Lord Nelvil se flattait de quitter l'Écosse sans regret, puisqu'il y restait sans plaisir; mais ce n'est pas ainsi qu'est faite la funeste imagination des âmes sensibles: il ne se doutait pas des liens qui l'attachaient aux lieux qui lui faisaient le plus de mal, à l'habitation de son père. Il y avait dans cette habitation des chambres, des places dont il ne pouvait approcher sans frémir; et cependant, quand il se résolut à s'en éloigner, il se sentit plus seul encore. Quelque chose d'aride s'empara de son cœur; il n'était plus le maître de verser des larmes quand il souffrait; il ne pouvait plus faire renaître ces petites circonstances locales qui l'attendrissaient profondément; ses souvenirs n'avaient plus rien de vivant, ils n'étaient plus en relation avec les objets qui l'environnaient: il ne pensait pas moins à celui qu'il regrettait, mais il parvenait plus difficilement à se retracer sa présence.
Quelquefois aussi il se reprochait d'abandonner les lieux où son père avait vécu. «Qui sait, se disait-il, si les ombres des morts peuvent suivre partout les objets de leurs affections? Peut-être ne leur est-il permis d'errer qu'autour des lieux où leurs cendres reposent! Peut-être que dans ce moment mon père aussi me regrette; mais la force lui manque pour me rappeler de si loin! Hélas! quand il vivait, un concours d'événements inouïs n'a-t-il pas dû lui persuader que j'avais trahi sa tendresse, que j'étais rebelle à ma patrie, à la volonté paternelle, à tout ce qu'il y a de sacré sur la terre?» Ces souvenirs causaient à lord Nelvil une douleur si insupportable, que non-seulement il n'aurait pu les confier à personne, mais il craignait lui-même de les approfondir. Il est si facile de se faire avec ses propres réflexions un mal irréparable!
Il en coûte davantage pour quitter sa patrie, quand il faut traverser la mer pour s'en éloigner; tout est solennel dans un voyage dont l'Océan marque les premiers pas: il semble qu'un abîme s'entr'ouvre derrière vous, et que le retour pourrait devenir à jamais impossible. D'ailleurs, le spectacle de la mer fait toujours une impression profonde; elle est l'image de cet infini qui attire sans cesse la pensée, et dans lequel sans cesse elle va se perdre. Oswald, appuyé sur le gouvernail, et les regards fixés sur les vagues, était calme en apparence, car sa fierté et sa timidité réunies ne lui permettaient presque jamais de montrer, même à ses amis, ce qu'il éprouvait: mais des sentiments pénibles l'agitaient intérieurement. Il se rappelait le temps où le spectacle de la mer animait sa jeunesse, par le désir de fendre les flots à la nage, de mesurer sa force contre elle. «Pourquoi, se disait-il avec un regret amer, pourquoi me livrer sans relâche à la réflexion? Il y a tant de plaisir dans la vie active, dans ces exercices violents qui nous font sentir l'énergie de l'existence! La mort elle-même alors ne semble qu'un événement peut-être glorieux, subit au moins et que le déclin n'a point précédé. Mais cette mort qui vient sans que le courage l'ait cherchée, cette mort des ténèbres, qui vous enlève dans la nuit ce que vous avez de plus cher, qui méprise vos regrets, repousse votre bras, et vous oppose sans pitié les éternelles lois du temps et de la nature, cette mort inspire une sorte de mépris pour la destinée humaine, pour l'impuissance de la douleur, pour tous les vains efforts qui vont se briser contre la nécessité.
Tels étaient les sentiments qui tourmentaient Oswald; et ce qui caractérisait le malheur de sa situation, c'était la vivacité de la jeunesse unie aux pensées d'un autre âge. Il s'identifiait avec les idées qui avaient dû occuper son père dans les derniers temps de sa vie, et il portait l'ardeur de vingt-cinq ans dans les réflexions mélancoliques de la vieillesse. Il était lassé de tout, et regrettait cependant le bonheur, comme si les illusions lui étaient restées. Ce contraste, entièrement opposé aux volontés de la nature, qui met de l'ensemble et de la gradation dans le cours naturel des choses, jetait du désordre au fond de l'âme d'Oswald; mais ses manières extérieures avaient toujours beaucoup de douceur et d'harmonie, et sa tristesse, loin de lui donner de l'humeur, lui inspirait encore plus de condescendance et de bonté pour les autres.
Deux ou trois fois, dans le passage de Harwich à Embden, la mer menaça d'être orageuse; lord Nelvil conseillait les matelots, rassurait les passagers; et quand il servait lui-même à la manœuvre, quand il prenait pour un moment la place du pilote, il y avait dans tout ce qu'il faisait une adresse et une force qui ne devaient pas être considérées comme le simple effet de la souplesse et de l'agilité du corps, car l'âme se mêle à tout.
Quand il fallut se séparer, tout l'équipage se pressait autour d'Oswald pour prendre congé de lui; ils le remerciaient tous de mille petits services qu'il leur avait rendus dans la traversée, et dont il ne se souvenait plus. Une fois c'était un enfant dont il s'était occupé longtemps; plus souvent un vieillard dont il avait soutenu les pas, quand le vent agitait le vaisseau. Une telle absence de personnalité ne s'était peut-être jamais rencontrée; sa journée se passait sans qu'il en prît aucun moment pour lui-même; il l'abandonnait aux autres par mélancolie et par bienveillance. En le quittant, les matelots lui dirent tous en même temps: Mon cher seigneur, puissiez-vous être plus heureux! Oswald n'avait pas exprimé cependant une seule fois sa peine, et les hommes d'une autre classe, qui avaient fait le trajet avec lui, ne lui en avaient pas dit un mot. Mais les gens du peuple, à qui leurs supérieurs se confient rarement, s'habituent à découvrir les sentiments autrement que par la parole; ils vous plaignent quand vous souffrez, quoiqu'ils ignorent la cause de vos chagrins, et leur pitié spontanée est sans mélange de blâme ou de conseil.
CHAPITRE II
Voyager est, quoi qu'on en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie. Lorsque vous vous trouvez bien dans quelque ville étrangère, c'est que vous commencez à vous y faire une patrie; mais traverser des pays inconnus, entendre parler un langage que vous comprenez à peine, voir des visages humains sans relation avec votre passé ni avec votre avenir, c'est de la solitude et de l'isolement sans repos et sans dignité; car cet empressement, cette hâte pour arriver là où personne ne vous attend, cette agitation dont la curiosité est la seule cause, vous inspirent peu d'estime pour vous-même, jusqu'au moment où les objets nouveaux deviennent un peu anciens, et créent autour de vous quelques doux liens de sentiment et d'habitude.
Oswald éprouva donc un redoublement de tristesse en traversant l'Allemagne pour se rendre en Italie. Il fallait alors, à cause de la guerre, éviter la France et les environs de la France; il fallait aussi s'éloigner des armées, qui rendaient les routes impraticables. Cette nécessité de s'occuper des détails matériels du voyage, de prendre chaque jour, et presque à chaque instant, une résolution nouvelle, était tout à fait insupportable à lord Nelvil. Sa santé, loin de s'améliorer, l'obligeait souvent à s'arrêter, lorsqu'il eût voulu se hâter d'arriver, ou du moins de partir. Il crachait le sang, et se soignait le moins qu'il était possible, car il se croyait coupable, et s'accusait lui-même avec une trop grande sévérité. Il ne voulait vivre encore que pour défendre son pays. «La patrie, se disait-il, n'a-t-elle pas sur nous quelques droits paternels? mais il faut pouvoir la servir utilement; il ne faut pas lui offrir l'existence débile que je traîne, allant demander au soleil quelques principes de vie pour lutter contre mes maux. Il n'y a qu'un père qui vous recevrait dans un tel état, et vous aimerait d'autant plus que vous seriez plus délaissé par la nature ou par le sort.»
Lord Nelvil s'était flatté que la variété continuelle des objets extérieurs détournerait un peu son imagination de ses idées habituelles; mais il fut bien loin d'en éprouver d'abord cet heureux effet. Il faut, après un grand malheur, se familiariser de nouveau avec tout ce qui vous entoure; s'accoutumer aux visages que l'on revoit, à la maison où l'on demeure, aux habitudes journalières qu'on doit reprendre: chacun de ces efforts est une secousse pénible, et rien ne les multiplie comme un voyage.
Le seul plaisir de lord Nelvil était de parcourir les montagnes du Tyrol sur un cheval écossais qu'il avait emmené avec lui, et qui, comme les chevaux de ce pays, galopait en gravissant les hauteurs; il s'écartait de la grande route pour passer par les sentiers les plus escarpés. Les paysans étonnés s'écriaient d'abord avec effroi, en le voyant ainsi sur le bord des abîmes; puis ils battaient des mains en admirant son adresse, son agilité, son courage. Oswald aimait assez l'émotion du danger: elle soulève le poids de la douleur; elle réconcilie un moment avec cette vie qu'on a reconquise, et qu'il est si facile de perdre.
CHAPITRE III
Dans la ville d'Inspruck, avant d'entrer en Italie, Oswald entendit raconter à un négociant chez lequel il s'était arrêté quelque temps, l'histoire d'un émigré français, appelé le comte d'Erfeuil, qui l'intéressa beaucoup en sa faveur. Cet homme avait supporté la perte entière d'une très-grande fortune avec une sérénité parfaite; il avait vécu et fait vivre, par son talent pour la musique, un vieil oncle qu'il avait soigné jusqu'à sa mort; il s'était constamment refusé à recevoir les services d'argent qu'on s'était empressé de lui offrir; il avait montré la plus brillante valeur, la valeur française, pendant la guerre, et la gaieté la plus inaltérable au milieu des revers: il désirait d'aller à Rome pour y retrouver un de ses parents dont il devait hériter, et souhaitait un compagnon, ou plutôt un ami, pour faire avec lui le voyage plus agréablement.
Les souvenirs les plus douloureux de lord Nelvil étaient attachés à la France; néanmoins il était exempt des préjugés qui séparent les deux nations, parce qu'il avait eu pour ami intime un Français, et qu'il avait trouvé dans cet ami la plus admirable réunion de toutes les qualités de l'âme. Il offrit donc au négociant qui lui raconta l'histoire du comte d'Erfeuil, de conduire en Italie ce noble et malheureux jeune homme. Le négociant vint annoncer à lord Nelvil, au bout d'une heure, que sa proposition était acceptée avec reconnaissance. Oswald était heureux de rendre ce service; mais il lui en coûtait beaucoup de renoncer à la solitude, et sa timidité souffrait de se trouver tout à coup dans une relation habituelle avec un homme qu'il ne connaissait pas.
Le comte d'Erfeuil vint faire visite à lord Nelvil pour le remercier. Il avait des manières élégantes, une politesse facile et de bon goût, et dès l'abord il se montrait parfaitement à son aise. On s'étonnait, en le voyant, de tout ce qu'il avait souffert; car il supportait son sort avec un courage qui allait jusqu'à l'oubli, et il avait dans sa conversation une légèreté vraiment admirable quand il parlait de ses propres revers, mais moins admirable, il faut en convenir, quand elle s'étendait à d'autres sujets.
«Je vous ai beaucoup d'obligation, milord, dit le comte d'Erfeuil, de me retirer de cette Allemagne où je m'ennuyais à périr.—Vous y êtes cependant, répondit lord Nelvil, généralement aimé et considéré.—J'y ai des amis, reprit le comte d'Erfeuil, que je regrette sincèrement; car dans ce pays-ci l'on ne rencontre que les meilleures gens du monde; mais je ne sais pas un mot d'allemand, et vous conviendrez que ce serait un peu long et un peu fatigant pour moi de l'apprendre. Depuis que j'ai eu le malheur de perdre mon oncle, je ne sais que faire de mon temps: quand il fallait m'occuper de lui, cela remplissait ma journée; à présent les vingt-quatre heures me pèsent beaucoup.—La délicatesse avec laquelle vous vous êtes conduit pour monsieur votre oncle, dit lord Nelvil, inspire pour vous, monsieur le comte, la plus profonde estime.—Je n'ai fait que mon devoir, reprit le comte d'Erfeuil; le pauvre homme m'avait comblé de biens pendant mon enfance; je ne l'aurais jamais quitté, eût-il vécu cent ans! mais c'est heureux pour lui d'être mort: ce le serait aussi pour moi, ajouta-t-il en riant, car je n'ai pas grand espoir dans ce monde. J'ai fait de mon mieux à la guerre pour être tué; mais puisque le sort m'a épargné, il faut vivre aussi bien qu'on le peut.—Je me féliciterai de mon arrivée ici, répondit lord Nelvil, si vous vous trouvez bien à Rome, et si…—O mon Dieu! interrompit le comte d'Erfeuil, je me trouverai bien partout, quand on est jeune et gai, tout s'arrange. Ce ne sont pas les livres ni la méditation qui m'ont acquis la philosophie que j'ai, mais l'habitude du monde et des malheurs; et vous voyez bien, milord, que j'ai raison de compter sur le hasard, puisqu'il m'a procuré l'occasion de voyager avec vous.» En achevant ces mots, le comte d'Erfeuil salua lord Nelvil de la meilleure grâce du monde, convint de l'heure du départ pour le jour suivant, et s'en alla.
Le comte d'Erfeuil et lord Nelvil partirent le lendemain. Oswald, après les premières phrases de politesse, fut plusieurs heures sans dire un mot; mais voyant que ce silence fatiguait son compagnon, il lui demanda s'il se faisait plaisir d'aller en Italie. Mon Dieu, répondit le comte d'Erfeuil, je sais ce qu'il faut croire de ce pays-là; je ne m'attends pas du tout à m'y amuser. Un de mes amis, qui y a passé six mois, m'a dit qu'il n'y avait pas de province en France où il n'y eût un meilleur théâtre et une société plus agréable qu'à Rome; mais dans cette ancienne capitale du monde, je trouverai sûrement quelques Français avec qui causer, et c'est tout ce que je désire.—Vous n'avez pas été tenté d'apprendre l'italien? interrompit Oswald.—Non, du tout, reprit le comte d'Erfeuil, cela n'entrait pas dans le plan de mes études.» Et il prit, en disant cela, un air si sérieux, qu'on aurait pu croire que c'était une résolution fondée sur de graves motifs.
«Si vous voulez que je vous le dise, continua le comte d'Erfeuil, je n'aime, en fait de nation, que les Anglais et les Français; il faut être fiers comme eux, ou brillants comme nous; tout le reste n'est que de l'imitation.» Oswald se tut; le comte d'Erfeuil, quelques moments après, recommença l'entretien par des traits d'esprit et de gaieté fort aimables. Il jouait avec les mots, avec les phrases, d'une façon très-ingénieuse; mais ni les objets extérieurs, ni les sentiments intimes n'étaient l'objet de ses discours. Sa conversation ne venait, pour ainsi dire, ni du dehors ni du dedans; elle passait entre la réflexion et l'imagination, et les seuls rapports de la société en étaient le sujet.
Il nommait vingt noms propres à lord Nelvil, soit en France, soit en Angleterre, pour savoir s'il les connaissait, et racontait à cette occasion des anecdotes piquantes, avec une tournure pleine de grâce; mais on eût dit, à l'entendre, que le seul entretien convenable pour un homme de goût, c'était, si l'on peut s'exprimer ainsi, le commérage de la bonne compagnie.
Lord Nelvil réfléchit quelque temps au caractère du comte d'Erfeuil, à ce mélange singulier de courage et de frivolité, à ce mépris du malheur, si grand, s'il avait coûté plus d'efforts, si héroïque, s'il ne venait pas de la même source qui rend incapable des affections profondes. «Un Anglais, se disait Oswald, serait accablé de tristesse dans de semblables circonstances. D'où vient la force de ce Français? d'où vient aussi sa mobilité? Le comte d'Erfeuil, en effet, entend-il vraiment l'art de vivre? Quand je me crois supérieur, ne suis-je que malade? Son existence légère s'accorde-t-elle mieux que la mienne avec la rapidité de la vie? et faut-il esquiver la réflexion comme une ennemie, au lieu d'y livrer toute son âme?» En vain Oswald aurait-il éclairci ces doutes: nul ne peut sortir de la région intellectuelle qui lui a été assignée, et les qualités sont plus indomptables encore que les défauts.
Le comte d'Erfeuil ne faisait aucune attention à l'Italie, et rendait presque impossible à lord Nelvil de s'en occuper; car il le détournait sans cesse de la disposition qui fait admirer un beau pays et sentir son charme pittoresque. Oswald prêtait l'oreille autant qu'il le pouvait au bruit du vent, au murmure des vagues; car toutes les voix de la nature faisaient plus de bien à son âme que les propos de la société, tenus au pied des Alpes, à travers les ruines, et sur les bords de la mer.
La tristesse qui consumait Oswald eût mis moins d'obstacle au plaisir qu'il pouvait goûter par l'Italie, que la gaieté même du comte d'Erfeuil; les regrets d'une âme sensible peuvent s'allier avec la contemplation de la nature et de la jouissance des beaux-arts; mais la frivolité, sous quelque forme qu'elle se présente, ôte à l'attention sa force, à la pensée son originalité, au sentiment sa profondeur. Un des effets singuliers de cette frivolité était d'inspirer beaucoup de timidité à lord Nelvil dans ses relations avec le comte d'Erfeuil: l'embarras est presque toujours pour celui dont le caractère est le plus sérieux. La légèreté spirituelle impose à l'esprit méditatif; et celui qui se dit heureux semble plus sage que celui qui souffre.
Le comte d'Erfeuil était doux, obligeant, facile en tout, sérieux seulement dans l'amour-propre, et digne d'être aimé comme il aimait, c'est-à-dire comme un bon camarade de plaisirs et de périls; mais il ne s'entendait point au partage des peines. Il s'ennuyait de la mélancolie d'Oswald, et, par bon cœur autant que par goût, il aurait souhaité de la dissiper. «Que vous manque-t-il? lui disait-il souvent. N'êtes-vous pas jeune, riche, et, si vous le voulez, bien portant? car vous n'êtes malade que parce que vous êtes triste. Moi, j'ai perdu ma fortune, mon existence; je ne sais ce que je deviendrai, et cependant je jouis de la vie comme si je possédais toutes les prospérités de la terre.—Vous avez un courage aussi rare qu'honorable, répondit lord Nelvil; mais les revers que vous ayez éprouvés font moins de mal que les chagrins du cœur!—Les chagrins du cœur! s'écria le comte d'Erfeuil, oh! c'est vrai, ce sont les plus cruels de tous… Mais… mais… encore faut-il s'en consoler; car un homme sensé doit chasser de son âme tout ce qui ne peut servir ni aux autres ni à lui-même. Ne sommes-nous pas ici-bas pour être utiles d'abord, et puis heureux ensuite? Mon cher Nelvil, tenons-nous-en là.»
Ce que disait le comte d'Erfeuil était raisonnable, dans le sens ordinaire de ce mot; car il avait, à beaucoup d'égards, ce qu'on appelle une bonne tête: ce sont les caractères passionnés, bien plus que les caractères légers, qui sont capables de folie; mais, loin que sa façon de sentir excitât la confiance de lord Nelvil, il aurait voulu pouvoir assurer au comte d'Erfeuil qu'il était le plus heureux des hommes, pour éviter le mal que lui faisaient ses consolations.
Cependant le comte d'Erfeuil s'attachait beaucoup à lord Nelvil: sa résignation et sa simplicité, sa modestie et sa fierté lui inspiraient une considération dont il ne pouvait se défendre. Il s'agitait autour du calme extérieur d'Oswald, il cherchait dans sa tête tout ce qu'il avait entendu dire de plus grave dans son enfance à des parents âgés, afin de l'essayer sur lord Nelvil; et, tout étonné de ne pas vaincre son apparente froideur, il se disait en lui-même: «Mais n'ai-je pas de la bonté, de la franchise, du courage? ne suis-je pas aimable en société? que peut-il donc me manquer pour faire effet sur cet homme? et n'y a-t-il pas entre nous quelque malentendu qui vient peut-être de ce qu'il ne sait pas assez bien le français?
CHAPITRE IV
Une circonstance imprévue accrut beaucoup le sentiment de respect que le comte d'Erfeuil éprouvait déjà, presque à son insu, pour son compagnon de voyage. La santé de lord Nelvil l'avait contraint de s'arrêter quelques jours à Ancône. Les montagnes et la mer rendent la situation de cette ville très-belle, et la foule des Grecs qui travaillent sur le devant des boutiques, assis à la manière orientale, la diversité des costumes des habitants du Levant qu'on rencontre dans les rues, lui donnent un aspect original et intéressant. L'art de la civilisation tend sans cesse à rendre tous les hommes semblables en apparence et presque en réalité; mais l'esprit et l'imagination se plaisent dans les différences qui caractérisent les nations: les hommes ne se ressemblent entre eux que par l'affection ou le calcul; mais tout ce qui est naturel est varié. C'est donc un petit plaisir, au moins pour les yeux, que la diversité des costumes; elle semble promettre une manière nouvelle de sentir et de juger.
Le culte grec, le culte catholique et le culte juif existent simultanément et paisiblement dans la ville d'Ancône. Les cérémonies de ces religions diffèrent excessivement entre elles; mais un même sentiment s'élève vers le ciel dans ces rites divers, un même cri de douleur, un même besoin d'appui.
L'église catholique est au haut de la montagne, et domine à pic sur la mer; le bruit des flots se mêle souvent aux chants des prêtres. L'église est surchargée, dans l'intérieur, d'une foule d'ornements d'assez mauvais goût; mais quand on s'arrête sous le portique du temple, on aime à rapprocher le plus pur des sentiments de l'âme, la religion, avec le spectacle de cette superbe mer, sur laquelle l'homme jamais ne peut imprimer sa trace. La terre est travaillée par lui, les montagnes sont coupées par ses routes, les rivières se resserrent en canaux pour porter ses marchandises; mais si les vaisseaux sillonnent un moment les ondes, la vague vient effacer aussitôt cette légère marque de servitude, et la mer reparaît telle qu'elle fut au premier jour de la création.
Lord Nelvil avait fixé son départ pour Rome au lendemain, lorsqu'il entendit, pendant la nuit, des cris affreux dans la ville. Il se hâta de sortir de son auberge pour en savoir la cause, et vit un incendie qui partait du port et remontait de maison en maison jusqu'au haut de la ville; les flammes se répétaient au loin dans la mer; le vent, qui augmentait leur vivacité, agitait aussi leur image dans les flots, et les vagues soulevées réfléchissaient de mille manières les traits sanglants d'un feu sombre.
Les habitants d'Ancône, n'ayant point chez eux de pompes en bon état, se hâtaient de porter avec leurs bras quelques secours[1]. On entendait, à travers les cris, le bruit des chaînes des galériens, employés à sauver la ville qui leur servait de prison. Les diverses nations du Levant, que leur commerce attire à Ancône, exprimaient leur effroi par la stupeur de leurs regards. Les marchands, à l'aspect de leurs magasins en flammes, perdaient entièrement la présence d'esprit. Les alarmes pour la fortune troublent autant le commun des hommes que la crainte de la mort, et n'inspirent pas cet élan de l'âme, cet enthousiasme qui fait trouver des ressources.
[1] Ancône est à peu près à cet égard dans le même dénûment qu'alors.
Les cris des matelots ont toujours quelque chose de lugubre et de prolongé, que la terreur rendait encore bien plus effrayant. Les mariniers, sur les bords de la mer Adriatique, sont revêtus d'une capote rouge et brune très-singulière, et du milieu de ce vêtement sortait le visage animé des Italiens, qui peignait la crainte sous mille formes. Les habitants, couchés par terre dans les rues, couvraient leurs têtes de leurs manteaux, comme s'il ne leur restait plus rien à faire qu'à ne pas voir leur désastre; d'autres se jetaient dans les flammes sans la moindre espérance d'y échapper: on voyait tour à tour une fureur et une résignation aveugles, mais nulle part le sang-froid qui double les moyens et les forces.
Oswald se souvint qu'il y avait deux bâtiments anglais dans le port, et ces bâtiments ont à bord des pompes parfaitement bien faites: il courut chez le capitaine, et monta avec lui sur le bateau pour aller chercher ces pompes. Les habitants qui le virent entrer dans la chaloupe lui criaient: «Ah! vous faites bien, vous autres étrangers, de quitter notre malheureuse ville.—Nous allons revenir,» dit Oswald. Ils ne le crurent pas. Il revint pourtant, établit l'une de ses pompes en face de la première maison qui brûlait sur le port, et l'autre vis-à-vis de celle qui brûlait au milieu de la rue. Le comte d'Erfeuil exposait sa vie avec insouciance, courage et gaieté; les matelots anglais et les domestiques de lord Nelvil vinrent tous à son aide; car les habitants d'Ancône restaient immobiles, comprenant à peine ce que ces étrangers voulaient faire, et ne croyant pas du tout à leurs succès.
Les cloches sonnaient de toutes parts; les prêtres faisaient des processions; les femmes pleuraient, en se prosternant devant quelques images de saints au coin des rues; mais personne ne pensait aux secours naturels que Dieu a donnés à l'homme pour se défendre. Cependant, quand les habitants aperçurent les heureux effets de l'activité d'Oswald, quand ils virent que les flammes s'éteignaient, et que leurs maisons seraient conservées, ils passèrent de l'étonnement à l'enthousiasme; ils se pressaient autour de lord Nelvil, et lui baisaient les mains avec un empressement si vif, qu'il était obligé d'avoir recours à la colère pour écarter de lui tout ce qui pouvait retarder la succession rapide des ordres et des mouvements nécessaires pour sauver la ville. Tout le monde s'était rangé sous son commandement, parce que, dans les plus petites comme dans les plus grandes circonstances, dès qu'il y a du danger, le courage prend sa place; dès que les hommes ont peur, ils cessent d'être jaloux.
Oswald, à travers la rumeur générale, distingua cependant des cris plus horribles que tous les autres, qui se faisaient entendre à l'autre extrémité de la ville. Il demanda d'où venaient ces cris; on lui dit qu'ils partaient du quartier des Juifs. L'officier de police avait coutume de fermer les barrières de ce quartier le soir, et, l'incendie gagnant de ce côté, les Juifs ne pouvaient s'échapper. Oswald frémit à cette idée, et demanda qu'à l'instant le quartier fût ouvert; mais quelques femmes du peuple qui l'entendirent se jetèrent à ses pieds pour le conjurer de n'en rien faire: Vous voyez bien, disaient-elles, ô notre bon ange! que c'est sûrement à cause des Juifs qui sont ici que nous avons souffert cet incendie; ce sont eux qui nous portent malheur, et si vous les mettez en liberté, toute l'eau de la mer n'éteindra pas les flammes; et elles suppliaient Oswald de laisser brûler les Juifs, avec autant d'éloquence et de douceur que si elles avaient demandé un acte de clémence. Ce n'étaient point de méchantes femmes, mais des imaginations superstitieuses vivement frappées par un grand malheur. Oswald contenait à peine son indignation en entendant ces étranges prières.
Il envoya quatre matelots anglais avec des haches pour briser les barrières qui retenaient ces malheureux; et ils se répandirent à l'instant dans la ville, courant à leurs marchandises, au milieu des flammes, avec cette avidité de fortune qui a quelque chose de bien sombre quand elle fait braver la mort. On dirait que l'homme, dans l'état actuel de la société, n'a presque rien à faire du simple don de la vie.
Il ne restait plus qu'une maison au haut de la ville, que les flammes entouraient tellement, qu'il était impossible de les éteindre, et plus impossible encore d'y pénétrer. Les habitants d'Ancône avaient montré si peu d'intérêt pour cette maison, que les matelots anglais, ne la croyant point habitée, avaient ramené leurs pompes vers le port. Oswald lui-même, étourdi par les cris de ceux qui l'entouraient et l'appelaient à leur secours, n'y avait pas fait attention. L'incendie s'était communiqué plus tard de ce côté, mais y avait fait de grands progrès. Lord Nelvil demanda si vivement quelle était cette maison, qu'un homme enfin lui répondit que c'était l'hôpital des fous. A cette idée, toute son âme fut bouleversée; il se retourna, et ne vit plus aucun de ses matelots autour de lui: le comte d'Erfeuil n'y était pas non plus; et c'était en vain qu'il se serait adressé aux habitants d'Ancône: ils étaient presque tous occupés à sauver ou à faire sauver leurs marchandises, et trouvaient absurde de s'exposer pour des hommes dont il n'y avait pas un qui ne fût fou sans remède: C'est une bénédiction du ciel, disaient-ils, pour eux et pour leurs parents, s'ils meurent ainsi sans que ce soit la faute de personne.
Pendant que l'on tenait de semblables discours autour d'Oswald, il marchait à grands pas vers l'hôpital; et la foule, qui le blâmait, le suivait avec un sentiment d'enthousiasme involontaire et confus. Oswald, arrivé près de la maison, vit, à la seule fenêtre qui n'était pas entourée par les flammes, des insensés qui regardaient les progrès de l'incendie, et souriaient de ce rire déchirant qui suppose ou l'ignorance de tous les maux de la vie, ou tant de douleur au fond de l'âme, qu'aucune forme de la mort ne peut plus épouvanter. Un frissonnement inexprimable s'empara d'Oswald à ce spectacle; il avait senti, dans le moment le plus affreux de son désespoir, que sa raison était prête à se troubler; et, depuis cette époque, l'aspect de la folie lui inspirait toujours la pitié la plus douloureuse. Il saisit une échelle qui se trouvait près de là, il l'appuie contre le mur, monte au milieu des flammes, et entre par la fenêtre dans une chambre où les malheureux qui restaient à l'hôpital étaient tous réunis.
Leur folie était assez douce pour que, dans l'intérieur de la maison, tous fussent libres, excepté un seul qui était enchaîné dans cette même chambre où les flammes se faisaient jour à travers la porte, mais n'avaient pas encore consumé le plancher. Oswald, apparaissant au milieu de ces misérables créatures, toutes dégradées par la maladie et la souffrance, produisit sur elles un si grand effet de surprise et d'enchantement, qu'il s'en fit obéir d'abord sans résistance. Il leur ordonna de descendre devant lui, l'un après l'autre, par l'échelle, que les flammes pouvaient dévorer dans un moment. Le premier de ces malheureux obéit sans proférer une parole: l'accent et la physionomie de lord Nelvil l'avaient entièrement subjugué. Un troisième voulut résister, sans se douter du danger que lui faisait courir chaque moment de retard, et sans penser au péril auquel il exposait Oswald en le retenant plus longtemps. Le peuple, qui sentait toute l'horreur de cette situation, criait à lord Nelvil de revenir, de laisser ces insensés s'en retirer comme ils le pourraient; mais le libérateur n'écoutait rien avant d'avoir achevé sa généreuse entreprise.
Sur les six malheureux qui étaient dans l'hôpital, cinq étaient déjà sauvés; il ne restait plus que le sixième qui était enchaîné. Oswald détache ses fers, et veut lui faire prendre, pour échapper, les mêmes moyens qu'à ses compagnons; mais c'était un pauvre jeune homme privé tout à fait de la raison, et, se trouvant en liberté après deux ans de chaîne, il s'élançait dans la chambre avec une joie désordonnée. Cette joie devint de la fureur lorsque Oswald voulut le faire sortir par la fenêtre. Lord Nelvil voyant alors que les flammes gagnaient toujours de plus en plus la maison, et qu'il était impossible de décider cet insensé à se sauver lui-même, le saisit dans ses bras, malgré les efforts du malheureux qui luttait contre son bienfaiteur. Il l'emporta sans savoir où il mettait les pieds, tant la fumée obscurcissait sa vue; il sauta les derniers échelons au hasard, et remit l'infortuné, qui l'injuriait encore, à quelques personnes, en leur faisant promettre d'avoir soin de lui.
Oswald, animé par le danger qu'il venait de courir, les cheveux épars, le regard fier et doux, frappa d'admiration et presque de fanatisme la foule qui le considérait; les femmes surtout s'exprimaient avec cette imagination qui est un don presque universel en Italie, et prête souvent de la noblesse aux discours des gens du peuple. Elles se jetaient à genoux devant lui, et s'écriaient: Vous êtes sûrement saint Michel, le patron de notre ville; déployez vos ailes, mais ne nous quittez pas; allez là-haut, sur le clocher de la cathédrale, pour que de là toute la ville vous voie et vous prie.—Mon enfant est malade, disait l'une; guérissez-le.—Dites-moi, disait l'autre, où est mon mari, qui est absent depuis plusieurs années. Oswald cherchait une manière de s'échapper. Le comte d'Erfeuil arriva, et lui dit en lui serrant la main: «Cher Nelvil, il faut pourtant partager quelque chose avec ses amis; c'est mal fait de prendre ainsi pour soi seul tous les périls.—Tirez-moi d'ici,» lui dit Oswald à voix basse. Un moment d'obscurité favorisa leur fuite, et tous les deux en hâte allèrent prendre des chevaux à la poste.
Lord Nelvil éprouva d'abord quelque douceur par le sentiment de la bonne action qu'il venait de faire; mais avec qui pouvait-il en jouir, maintenant que son meilleur ami n'existait plus? Malheur aux orphelins! les événements fortunés, aussi bien que les peines, leur font sentir la solitude du cœur. Comment, en effet, remplacer jamais cette affection née avec nous, cette intelligence, cette sympathie du sang, cette amitié préparée par le ciel entre un enfant et son père? On peut encore aimer; mais confier toute son âme est un bonheur qu'on ne retrouvera plus.
CHAPITRE V
Oswald parcourut la Marche d'Ancône et l'État ecclésiastique jusqu'à Rome, sans rien observer, sans s'intéresser à rien; la disposition mélancolique de son âme en était la cause, et puis une certaine indolence naturelle, à laquelle il n'était arraché que par les passions fortes. Son goût pour les arts ne s'était point encore développé; il n'avait vécu qu'en France, où la société est tout, et à Londres, où les intérêts politiques absorbent presque tous les autres: son imagination, concentrée dans ses peines, ne se complaisait point encore aux merveilles de la nature ni aux chefs-d'œuvre des arts.
Le comte d'Erfeuil parcourait chaque ville, le guide des voyageurs à la main; il avait à la fois le double plaisir de perdre son temps à tout voir, et d'assurer qu'il n'avait rien vu qui pût être admiré quand on connaissait la France. L'ennui du comte d'Erfeuil décourageait Oswald; il avait d'ailleurs des préventions contre les Italiens et contre l'Italie; il ne pénétrait pas encore le mystère de cette nation ni de ce pays; mystère qu'il faut comprendre par l'imagination, plutôt que par cet esprit de jugement qui est particulièrement développé dans l'éducation anglaise.
Les Italiens sont bien plus remarquables par ce qu'ils ont été et par ce qu'ils pourraient être, que par ce qu'ils sont maintenant. Le désert qui environne la ville de Rome, cette terre fatiguée de gloire, qui semble dédaigner de produire, n'est qu'une contrée inculte et négligée, pour qui la considère seulement sous les rapports de l'utilité. Oswald, accoutumé dès son enfance à l'amour de l'ordre et de la prospérité publique, reçut d'abord des impressions défavorables en traversant les plaines abandonnées qui annoncent l'approche de la ville autrefois reine du monde: il blâma l'indolence des habitants et de leurs chefs. Lord Nelvil jugeait l'Italie en admirateur éclairé; le comte d'Erfeuil, en homme du monde: ainsi, l'un par raison, et l'autre par légèreté, n'éprouvaient point l'effet que la campagne de Rome produit sur l'imagination, quand on s'est pénétré des souvenirs et des regrets, des beautés naturelles et des malheurs illustres qui répandent sur ce pays un charme indéfinissable.
Le comte d'Erfeuil faisait de comiques lamentations sur les environs de Rome. «Quoi! disait-il, point de maison de campagne, point de voiture, rien qui annonce le voisinage d'une grande ville! Ah! bon Dieu! quelle tristesse!» En approchant de Rome, les postillons s'écrièrent avec transport: Voyez, voyez, c'est la coupole de Saint-Pierre! Les Napolitains montrent ainsi le Vésuve, et la mer fait de même l'orgueil des habitants des côtes. «On croirait voir le dôme des Invalides!» s'écria le comte d'Erfeuil. Cette comparaison, plus patriotique que juste, détruisit l'effet qu'Oswald aurait pu recevoir à l'aspect de cette magnifique merveille de la création des hommes. Ils entrèrent dans Rome, non par un beau jour, non par une belle nuit, mais par un soir obscur, par un temps gris, qui ternit et confond tous les objets. Ils traversèrent le Tibre sans le remarquer; ils arrivèrent à Rome par la porte du Peuple, qui conduit d'abord au Corso, à la plus grande rue de la ville moderne, mais à la partie de Rome qui a le moins d'originalité, puisqu'elle ressemble davantage aux autres villes de l'Europe.
La foule se promenait dans les rues; des marionnettes et des charlatans formaient des groupes sur la place où s'élève la colonne Antonine. Toute l'attention d'Oswald fut captivée par les objets les plus près de lui. Le nom de Rome ne retentissait point encore dans son âme; il ne sentait que le profond isolement qui serre le cœur quand vous entrez dans une ville étrangère, quand vous voyez cette multitude de personnes à qui votre existence est inconnue, et qui n'ont aucun intérêt en commun avec vous. Ces réflexions, si tristes pour tous les hommes, le sont encore plus pour les Anglais, qui sont accoutumés à vivre entre eux et se mêlent difficilement avec les mœurs des autres peuples. Dans le vaste caravansérail de Rome, tout est étranger, même les Romains, qui semblent habiter là, non comme des possesseurs, mais comme des pèlerins qui se reposent auprès des ruines. Oswald, oppressé par des sentiments pénibles, alla s'enfermer chez lui, et ne sortit point pour voir la ville. Il était bien loin de penser que ce pays, dans lequel il entrait avec un tel sentiment d'abattement et de tristesse, serait bientôt pour lui la source de tant d'idées et de jouissances nouvelles.
LIVRE DEUXIÈME
CORINNE AU CAPITOLE
CHAPITRE PREMIER
Oswald se réveilla dans Rome. Un soleil éclatant, un soleil d'Italie frappa ses premiers regards, et son âme fut pénétrée d'un sentiment d'amour et de reconnaissance pour le ciel, qui semblait se manifester par ses beaux rayons. Il entendit résonner les cloches des nombreuses églises de la ville; des coups de canon, de distance en distance, annonçaient quelque grande solennité: il demanda quelle en était la cause; on lui répondit qu'on devait couronner le matin même, au Capitole, la femme la plus célèbre de l'Italie, Corinne, poëte, écrivain, improvisatrice, et l'une des plus belles personnes de Rome. Il fit quelques questions sur cette cérémonie, consacrée par les noms de Pétrarque et du Tasse, et toutes les réponses qu'il reçut excitèrent vivement sa curiosité.
Il n'y avait certainement rien de plus contraire aux habitudes et aux opinions d'un Anglais que cette grande publicité donnée à la destinée d'une femme; mais l'enthousiasme qu'inspirent aux Italiens tous les talents de l'imagination, gagne, au moins momentanément, les étrangers, et l'on oublie les préjugés mêmes de son pays, au milieu d'une nation si vive dans l'expression des sentiments qu'elle éprouve. Les gens du peuple à Rome connaissent les arts, raisonnent avec goût sur les statues; les tableaux, les monuments, les antiquités, et le mérite littéraire porté à un certain degré, sont pour eux un intérêt national.
Oswald sortit pour aller sur la place publique; il y entendit parler de Corinne, de son talent, de son génie. On avait décoré les rues par lesquelles elle devait passer. Le peuple, qui ne se rassemble d'ordinaire que sur les pas de la fortune ou de la puissance, était là presque en rumeur, pour voir une personne dont l'esprit était la seule distinction. Dans l'état actuel des Italiens, la gloire des beaux-arts est l'unique qui leur soit permise; et ils sentent le génie en ce genre avec une vivacité qui devrait faire naître beaucoup de grands hommes s'il suffisait de l'applaudissement pour les produire, s'il ne fallait pas une vie forte, de grands intérêts et une existence indépendante, pour alimenter la pensée.
Oswald se promenait dans les rues de Rome en attendant l'arrivée de Corinne. A chaque instant on la nommait, on racontait un trait nouveau d'elle, qui annonçait la réunion de tous les talents qui captivent l'imagination. L'un disait que sa voix était la plus touchante d'Italie; l'autre, que personne ne jouait la tragédie comme elle; l'autre, qu'elle dansait comme une nymphe, et qu'elle dessinait avec autant de grâce que d'invention: tous disaient qu'on n'avait jamais écrit ni improvisé d'aussi beaux vers, et que, dans la conversation habituelle, elle avait tour à tour une grâce et une éloquence qui charmaient tous les esprits. On disputait pour savoir quelle ville d'Italie lui avait donné la naissance; mais les Romains soutenaient vivement qu'il fallait être né à Rome pour parler l'italien avec cette pureté. Son nom de famille était ignoré. Son premier ouvrage avait paru cinq ans auparavant, et portait seulement le nom de Corinne. Personne ne savait où elle avait vécu, ni ce qu'elle avait été avant cette époque; elle avait maintenant à peu près vingt-six ans. Ce mystère et cette publicité tout à la fois, cette femme dont tout le monde parlait, et dont on ne connaissait pas le véritable nom, parurent à lord Nelvil une des merveilles du singulier pays qu'il venait voir. Il aurait jugé très-sévèrement une telle femme en Angleterre; mais il n'appliquait à l'Italie aucune des convenances sociales, et le couronnement de Corinne lui inspirait d'avance l'intérêt que ferait naître une aventure de l'Arioste.
Une musique très-belle et très-éclatante précéda l'arrivée de la marche triomphale. Un événement, quel qu'il soit, annoncé par la musique, cause toujours de l'émotion. Un grand nombre de seigneurs romains et quelques étrangers précédaient le char qui conduisait Corinne. C'est le cortége de ses admirateurs, dit un Romain.—Oui, répondit l'autre; elle reçoit l'encens de tout le monde, mais elle n'accorde à personne une préférence décidée; elle est riche, indépendante; l'on croit même, et certainement elle en a bien l'air, que c'est une femme d'une illustre naissance, qui ne veut pas être connue.—Quoi qu'il en soit, reprit un troisième, c'est une divinité entourée de nuages. Oswald regarda l'homme qui parlait ainsi, et tout désignait en lui le rang le plus obscur de la société; mais, dans le Midi, l'on se sert si naturellement des expressions les plus poétiques, qu'on dirait qu'elles se puisent dans l'air et sont inspirées par le soleil.
Enfin les quatre chevaux blancs qui traînaient le char de Corinne se firent place au milieu de la foule. Corinne était assise sur ce char construit à l'antique, et de jeunes filles, vêtues de blanc, marchaient à côté d'elle. Partout où elle passait, l'on jetait en abondance des parfums dans les airs; chacun se mettait aux fenêtres pour la voir, et ces fenêtres étaient parées en dehors de pots de fleurs et de tapis d'écarlate; tout le monde criait: Vive Corinne! vive le génie! vive la beauté! L'émotion était générale; mais lord Nelvil ne la partageait point encore; et bien qu'il se fût déjà dit qu'il fallait mettre à part, pour juger tout cela, la réserve de l'Angleterre et les plaisanteries françaises, il ne se livrait point à cette fête, lorsque enfin il aperçut Corinne.
Elle était vêtue comme la sibylle du Dominiquin, un châle des Indes tourné autour de sa tête, et ses cheveux, du plus beau noir, entremêlés avec ce châle; sa robe était blanche, une draperie bleue se rattachait au-dessous de son sein, et son costume était très-pittoresque, sans s'écarter cependant assez des usages reçus pour que l'on pût y trouver de l'affectation. Son attitude sur le char était noble et modeste: on apercevait bien qu'elle était contente d'être admirée; mais un sentiment de timidité se mêlait à sa joie et semblait demander grâce pour son triomphe; l'expression de sa physionomie, de ses yeux, de son sourire, intéressait pour elle, et le premier regard fit de lord Nelvil son ami, avant même qu'une impression plus vive le subjuguât. Ses bras étaient d'une éclatante beauté; sa taille grande, mais un peu forte, à la manière des statues grecques, caractérisait énergiquement la jeunesse et le bonheur; son regard avait quelque chose d'inspiré. L'on voyait dans sa manière de saluer et de remercier pour les applaudissements qu'elle recevait, une sorte de naturel qui relevait l'éclat de la situation extraordinaire dans laquelle elle se trouvait; elle donnait à la fois l'idée d'une prêtresse d'Apollon qui s'avançait vers le temple du Soleil, et d'une femme parfaitement simple dans les rapports habituels de la vie; enfin, tous ses mouvements avaient un charme qui excitait l'intérêt et la curiosité, l'étonnement et l'affection.
L'admiration du peuple pour elle allait toujours croissant, plus elle approchait du Capitole, de ce lieu si fécond en souvenirs. Ce beau ciel, ces Romains si enthousiastes, et par-dessus tout Corinne, électrisaient l'imagination d'Oswald: il avait vu souvent dans son pays des hommes d'État portés en triomphe par le peuple; mais c'était pour la première fois qu'il était témoin des honneurs rendus à une femme, à une femme illustrée seulement par les dons du génie: son char de victoire ne coûtait de larmes à personne; et nul regret, comme nulle crainte, n'empêchait d'admirer les plus beaux dons de la nature, l'imagination, le sentiment et la pensée.
Oswald était tellement absorbé dans ses réflexions, des idées si nouvelles l'occupaient tant, qu'il ne remarqua point les lieux antiques et célèbres à travers lesquels passait le char de Corinne. C'est au pied de l'escalier qui conduit au Capitole que ce char s'arrêta; et, dans ce moment, tous les amis de Corinne se précipitèrent pour lui offrir la main. Elle choisit celle du prince Castel-Forte, le grand seigneur romain le plus estimé par son esprit et son caractère; chacun approuva le choix de Corinne: elle monta cet escalier du Capitole, dont l'imposante majesté semblait accueillir avec bienveillance les plus légers pas d'une femme. La musique se fit entendre avec un nouvel éclat au moment de l'arrivée de Corinne; le canon retentit, et la sibylle triomphante entra dans le palais préparé pour la recevoir.
Au fond de la salle où elle fut reçue étaient placés le sénateur qui devait la couronner et les conservateurs du sénat, d'un côté tous les cardinaux et les femmes les plus distinguées du pays, de l'autre les hommes de lettres de l'Académie de Rome; à l'extrémité opposée, la salle était occupée par une partie de la foule immense qui avait suivi Corinne. La chaise destinée pour elle était sur un gradin inférieur à celui du sénateur. Corinne, avant de s'y placer, devait, selon l'usage, en présence de cette auguste assemblée, mettre un genou en terre sur le premier degré. Elle le fit avec tant de noblesse et de modestie, de douceur et de dignité, que lord Nelvil sentit en ce moment ses yeux mouillés de larmes; il s'étonna lui-même de son attendrissement; mais au milieu de tout cet éclat, de tous ces succès, il lui semblait que Corinne avait imploré, par ses regards, la protection d'un ami, protection dont jamais une femme, quelque supérieure qu'elle soit, ne peut se passer; et il pensait en lui-même qu'il serait doux d'être l'appui de celle à qui sa sensibilité seule rendrait cet appui nécessaire.
Dès que Corinne fut assise, les poëtes romains commencèrent à lire les sonnets et les odes qu'ils avaient composés pour elle. Tous l'exaltaient jusqu'aux cieux; mais ils lui donnaient des louanges qui ne la caractérisaient pas plus qu'une autre femme d'un génie supérieur. C'était une agréable réunion d'images et d'allusions à la mythologie, qu'on aurait pu, depuis Sapho jusqu'à nos jours, adresser de siècle en siècle à toutes les femmes que leurs talents littéraires ont illustrées.
Déjà lord Nelvil souffrait de cette manière de louer Corinne; il lui semblait déjà qu'en la regardant, il aurait fait à l'instant même un portrait d'elle plus juste, plus vrai, plus détaillé, un portrait enfin qui ne pût convenir qu'à Corinne.
CHAPITRE II
Le Prince Castel-Forte prit la parole, et ce qu'il dit sur Corinne attira l'attention de toute l'assemblée. C'était un homme de cinquante ans, qui avait dans ses discours et dans son maintien beaucoup de mesure et de dignité; son âge, et l'assurance qu'on avait donnée à lord Nelvil qu'il n'était que l'ami de Corinne, lui inspirèrent un intérêt sans mélange pour le portrait qu'il fit d'elle. Oswald, sans ces motifs de sécurité, se serait déjà senti capable d'un mouvement confus de jalousie.
Le prince Castel-Forte lut quelques pages en prose, sans prétention, mais singulièrement propres à faire connaître Corinne. Il indiqua d'abord le mérite particulier de ses ouvrages: il dit que ce mérite consistait en partie dans l'étude approfondie qu'elle avait faite des littératures étrangères; elle savait unir au plus haut degré l'imagination, les tableaux, la vie brillante du Midi, cette connaissance, cette observation du cœur humain qui semble le partage des pays où les objets extérieurs excitent moins l'intérêt.
Il vanta la grâce et la gaieté de Corinne, cette gaieté qui ne tenait en rien à la moquerie, mais seulement à la vivacité de l'esprit, à la fraîcheur de l'imagination; il essaya de louer sa sensibilité, mais on pouvait aisément deviner qu'un regret personnel se mêlait à ce qu'il en disait. Il se plaignit de la difficulté qu'éprouvait une femme supérieure à rencontrer l'objet dont elle s'est fait une image idéale, une image revêtue de tous les dons que le cœur et le génie peuvent souhaiter. Il se complut cependant à peindre la sensibilité passionnée qui inspirait la poésie de Corinne, et l'art qu'elle avait de saisir des rapports touchants entre les beautés de la nature et les impressions les plus intimes de l'âme. Il releva l'originalité des expressions de Corinne, de ces expressions qui naissaient toutes de son caractère et de sa manière de sentir, sans que jamais aucune nuance d'affectation pût altérer un genre de charme non-seulement naturel, mais involontaire.
Il parla de son éloquence comme d'une force toute-puissante qui devait d'autant plus entraîner ceux qui l'écoutaient, qu'ils avaient en eux-mêmes plus d'esprit et de sensibilité véritable. «Corinne, dit-il, est sans doute la femme la plus célèbre de notre pays, et cependant ses amis seuls peuvent la peindre; car les qualités de l'âme, quand elles sont vraies, ont toujours besoin d'être devinées; l'éclat, aussi bien que l'obscurité, peut empêcher de les reconnaître, si quelque sympathie n'aide pas à les pénétrer.» Il s'étendit sur son talent d'improviser, qui ne ressemblait en rien à ce qu'on est convenu d'appeler de ce nom en Italie. «Ce n'est pas seulement, continua-t-il, à la fécondité de son esprit qu'il faut l'attribuer, mais à l'émotion profonde qu'excitent en elle toutes les pensées généreuses; elle ne peut prononcer un mot qui les rappelle, sans que l'inépuisable source des sentiments et des idées, l'enthousiasme, l'anime et l'inspire.» Le prince Castel-Forte fit sentir aussi le charme d'un style toujours pur, toujours harmonieux. «La poésie de Corinne, ajouta-t-il, est une mélodie intellectuelle qui seule peut exprimer le charme des impressions les plus fugitives et les plus délicates.»
Il vanta l'entretien de Corinne; on sentait qu'il en avait goûté les délices. «L'imagination et la simplicité, la justesse et l'exaltation, la force et la douceur se réunissent, disait-il, dans une même personne, pour varier à chaque instant tous les plaisirs de l'esprit; on peut lui appliquer ce charmant vers de Pétrarque:
Il parlar che nell'anima si sente[2];
et je lui crois quelque chose de cette grâce tant vantée, de ce charme oriental, que les anciens attribuaient à Cléopâtre.
[2] Le langage qu'on entend au fond de l'âme.
«Les lieux que j'ai parcourus avec elle, ajouta le prince Castel-Forte, la musique que nous avons entendue ensemble, les tableaux qu'elle m'a fait voir, les livres qu'elle m'a fait comprendre, composent l'univers de mon imagination. Il y a dans tous ces objets une étincelle de sa vie; et s'il me fallait exister loin d'elle, je voudrais au moins m'en entourer, certain que je serais de ne retrouver nulle part cette trace de feu, cette trace d'elle enfin qu'elle y a laissée. Oui, continua-t-il (et dans ce moment ses yeux tombèrent par hasard sur Oswald), voyez Corinne, si vous pouvez passer votre vie avec elle, si cette double existence qu'elle vous donnera peut vous être longtemps assurée; mais ne la voyez pas, si vous êtes condamné à la quitter: vous chercheriez en vain, tant que vous vivriez, cette âme créatrice qui partageait et multipliait vos sentiments et vos pensées; vous ne la retrouveriez jamais.»
Oswald tressaillit à ces paroles; ses yeux se fixèrent sur Corinne, qui les écoutait avec une émotion que l'amour-propre ne faisait pas naître, mais qui tenait à des sentiments plus aimables et plus touchants. Le prince Castel-Forte reprit son discours, qu'un moment d'attendrissement lui avait fait suspendre; il parla du talent de Corinne pour la peinture, pour la musique, pour la déclamation, pour la danse: il dit que dans tous les talents c'était toujours Corinne, ne s'astreignant point à telle manière, à telle règle, mais exprimant dans des langages variés la même puissance d'imagination, le même enchantement des beaux-arts, sous leurs diverses formes.
«Je ne me flatte pas, dit en terminant le prince Castel-Forte, d'avoir pu peindre une personne dont il est impossible d'avoir l'idée quand on ne l'a pas entendue; mais sa présence est pour nous à Rome comme l'un des bienfaits de notre ciel brillant, de notre nature inspirée. Corinne est le lien de ses amis entre eux; elle est le mouvement, l'intérêt de notre vie; nous comptons sur sa bonté; nous sommes fiers de son génie; nous disons aux étrangers: «Regardez-la, c'est l'image de notre belle Italie; elle est ce que nous serions sans l'ignorance, l'envie, la discorde et l'indolence auxquelles notre sort nous a condamnés.» Nous nous plaisons à la contempler comme une admirable production de notre climat, de nos beaux-arts, comme un rejeton du passé, comme une prophétie de l'avenir; et quand les étrangers insultent à ce pays, d'où sont sorties les lumières qui ont éclairé l'Europe; quand ils sont sans pitié pour nos torts, qui naissent de nos malheurs, nous leur disons: «Regardez Corinne.» Oui, nous suivrions ses traces, nous serions hommes comme elle est femme, si les hommes pouvaient, comme les femmes, se créer un monde dans leur propre cœur, et si notre génie, nécessairement dépendant des relations sociales et des circonstances extérieures, pouvait s'allumer tout entier au seul flambeau de la poésie.»
Au moment où le prince Castel-Forte cessa de parler, des applaudissements unanimes se firent entendre; et quoiqu'il y eût dans la fin de son discours un blâme indirect de l'état actuel des Italiens, tous les grands de l'État l'approuvèrent: tant il est vrai qu'on trouve en Italie cette sorte de libéralité qui ne porte pas à changer les institutions, mais fait pardonner, dans les esprits supérieurs, une opposition tranquille aux préjugés existants.
La réputation du prince Castel-Forte était très-grande à Rome. Il parlait avec une sagacité rare; et c'était un don remarquable dans un pays où l'on met encore plus d'esprit dans sa conduite que dans ses discours. Il n'avait pas dans les affaires l'habileté qui distingue souvent les Italiens, mais il se plaisait à penser, et ne craignait pas la fatigue de la méditation. Les heureux habitants du Midi se refusent quelquefois à cette fatigue, et se flattent de tout deviner par l'imagination, comme leur féconde terre donne des fruits sans culture, à l'aide seulement de la faveur du ciel.
CHAPITRE III
Corinne se leva lorsque le prince Castel-Forte eut cessé de parler; elle le remercia par une inclination de tête si noble et si douce, qu'on y sentait tout à la fois et la modestie et la joie bien naturelle d'avoir été louée selon son cœur. Il était d'usage que le poëte couronné au Capitole improvisât ou récitât une pièce de vers avant que l'on posât sur sa tête les lauriers qui lui étaient destinés. Corinne se fit apporter sa lyre, instrument de son choix, qui ressemblait beaucoup à la harpe, mais était cependant plus antique par la forme, et plus simple dans les sons. En l'accordant, elle éprouva d'abord un grand sentiment de timidité, et ce fut avec une voix tremblante qu'elle demanda le sujet qui lui était imposé. «La gloire et le bonheur de l'Italie! s'écria-t-on autour d'elle d'une voix unanime.—Eh bien, oui, reprit-elle, déjà saisie, déjà soutenue par son talent, La gloire et le bonheur de l'Italie!» Et se sentant animée par l'amour de son pays, elle se fit entendre dans des vers pleins de charmes, dont la prose ne peut donner qu'une idée bien imparfaite.
IMPROVISATION DE CORINNE AU CAPITOLE.
«Italie, empire du soleil; Italie, maîtresse du monde; Italie, berceau des lettres, je te salue! Combien de fois la race humaine te fut soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel!
«Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; l'aspect de ce pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop heureux pour l'y supposer coupable.
«Rome conquit l'univers par son génie, et fut reine par la liberté. Le caractère romain s'imprima sur le monde, et l'invasion des barbares, en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier.
«L'Italie reparut, avec les divins trésors que les Grecs fugitifs rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l'audace de ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine encore par le sceptre de la pensée, mais ce sceptre de lauriers ne fit que des ingrats.
«L'imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les peintres, les poëtes, enfantèrent pour elle une terre, un Olympe, des enfers et des cieux; et le feu qui l'anime, mieux gardé par son génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans l'Europe un Prométhée qui le ravît.
«Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il recevoir la couronne que Pétrarque a portée, et qui reste suspendue au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi… si vous n'aimiez assez la gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que ses succès!
«Eh bien, si vous l'aimez, cette gloire, qui choisit trop souvent ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts. Le Dante, l'Homère des temps modernes poëte sacré de nos mystères religieux, héros de la pensée, plongea son génie dans le Styx pour aborder à l'enfer, et son âme fut profonde comme les abîmes qu'il a décrits.
«L'Italie, au temps de sa puissance, revit tout entière dans le Dante. Animé par l'esprit des républiques, guerrier aussi bien que poëte, il souffle la flamme des actions parmi les morts, et ses ombres ont une vie plus forte que les vivants d'aujourd'hui.
«Les souvenirs de la terre les poursuivent encore; leurs passions sans but s'acharnent à leur cœur; elles s'agitent sur le passé, qui leur semble encore moins irrévocable que leur éternel avenir.
«On dirait que le Dante, banni de son pays, a transporté dans les régions imaginaires les peines qui le dévoraient. Ses ombres demandent sans cesse des nouvelles de l'existence, comme le poëte lui-même s'informe de sa patrie, et l'enfer s'offre à lui sous les couleurs de l'exil.
«Tout à ses yeux se revêt du costume de Florence. Les morts antiques qu'il évoque semblent renaître aussi Toscans que lui; ce ne sont point les bornes de son esprit, c'est la force de son âme qui fait entrer l'univers dans le cercle de sa pensée.
«Un enchaînement mystique de cercles et de sphères le conduit de l'enfer au purgatoire, du purgatoire au paradis; historien fidèle de sa vision, il inonde de clarté les régions les plus obscures, et le monde qu'il crée dans son triple poëme est complet, animé, brillant comme une planète nouvelle aperçue dans le firmament.
«A sa voix, tout sur la terre se change en poésie; les objets, les idées, les lois, les phénomènes, semblent un nouvel Olympe de nouvelles divinités; mais cette mythologie de l'imagination s'anéantit, comme le paganisme, à l'aspect du paradis, de cet océan de lumières, étincelant de rayons et d'étoiles, de vertus et d'amour.
«Les magiques paroles de notre plus grand poëte sont le prisme de l'univers; toutes ses merveilles s'y réfléchissent, s'y divisent, s'y recomposent; les sons imitent les couleurs, les couleurs se fondent en harmonie; la rime, sonore ou bizarre, rapide ou prolongée, est inspirée par cette divination poétique, beauté suprême de l'art, triomphe du génie, qui découvre dans la nature tous les secrets en relation avec le cœur de l'homme.
«Le Dante espérait de son poëme la fin de son exil; il comptait sur la renommée pour médiateur, mais il mourut trop tôt pour recueillir les palmes de la patrie. Souvent la vie passagère de l'homme s'use dans les revers; et si la gloire triomphe, si l'on aborde enfin sur une plage plus heureuse, la tombe s'ouvre derrière le port, et le destin à mille formes annonce souvent la fin de la vie par le retour du bonheur.
«Ainsi le Tasse infortuné, que vos hommages, Romains, devaient consoler de tant d'injustices, beau, sensible, chevaleresque, rêvant les exploits, éprouvant l'amour qu'il chantait, s'approcha de ces murs, comme ces héros de Jérusalem, avec respect et reconnaissance. Mais, la veille du jour choisi pour le couronner, la mort l'a réclamé pour sa terrible fête: le ciel est jaloux de la terre, et rappelle ses favoris des rives trompeuses du temps.
«Dans un siècle plus fier et plus libre que celui du Tasse, Pétrarque fut aussi, comme le Dante, le poëte valeureux de l'indépendance italienne. Ailleurs on ne connaît de lui que ses amours; ici des souvenirs plus sévères honorent à jamais son nom, et la patrie l'inspira mieux que Laure elle-même.
«Il ranima l'antiquité par ses veilles, et, loin que son imagination mît obstacle aux études les plus profondes, cette puissance créatrice, en lui soumettant l'avenir, lui révéla les secrets des siècles passés. Il éprouva que connaître sert beaucoup pour inventer, et son génie fut d'autant plus original, que, semblable aux forces éternelles, il sut être présent à tous les temps.
«Notre air serein, notre climat riant, ont inspiré l'Arioste. C'est l'arc-en-ciel qui parut après nos longues guerres: brillant et varié comme ce messager du beau temps, il semble se jouer familièrement avec la vie, et sa gaieté légère et douce est le sourire de la nature, et non pas l'ironie de l'homme.
«Michel-Ange, Raphaël, Pergolèse, Galilée, et vous, intrépides voyageurs avides de nouvelles contrées, bien que la nature ne pût vous offrir rien de plus beau que la vôtre, joignez aussi votre gloire à celle des poëtes! Artistes, savants, philosophes, vous êtes comme eux enfants du soleil qui tour à tour développe l'imagination, anime la pensée, excite le courage, endort dans le bonheur, et semble tout promettre ou tout faire oublier.
«Connaissez-vous cette terre où les orangers fleurissent, que les rayons des cieux fécondent avec amour? Avez-vous entendu les sons mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits? Avez-vous respiré ces parfums, luxe de l'air déjà si pur et si doux? Répondez, étrangers, la nature est-elle chez vous belle et bienfaisante?
«Ailleurs, quand des calamités sociales affligent un pays, les peuples doivent s'y croire abandonnés par la Divinité; mais ici nous sentons toujours la protection du ciel, nous voyons qu'il s'intéresse à l'homme, et qu'il a daigné le traiter comme une noble créature.
«Ce n'est pas seulement de pampres et d'épis que notre nature est parée; mais elle prodigue sous les pas de l'homme, comme à la fête d'un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui, destinées à plaire, ne s'abaissent point à servir.
«Les plaisirs délicats, soignés par la nature, sont goûtés par une nation digne de les sentir; les mets les plus simples lui suffisent; elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que l'abondance lui prépare: elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses monuments, sa contrée tout à la fois antique et printanière; les plaisirs raffinés d'une société brillante, les plaisirs grossiers d'un peuple avide, ne sont pas faits pour elle.
«Ici les sensations se confondent avec les idées, la vie se puise tout entière à la même source, et l'âme, comme l'air, occupe les confins de la terre et du ciel. Ici le génie se sent à l'aise, parce que la rêverie y est douce; s'il agite, elle calme; s'il regrette un but, elle lui fait don de mille chimères; si les hommes l'oppriment, la nature est là pour l'accueillir.
«Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit toutes les blessures. Ici l'on se console des peines mêmes du cœur, en admirant un Dieu de bonté, en pénétrant le secret de son amour; les revers passagers de notre vie éphémère se perdent dans le sein fécond et majestueux de l'immortel univers.»
Corinne fut interrompue pendant quelques moments par les applaudissements les plus impétueux. Le seul Oswald ne se mêla point aux transports bruyants qui l'entouraient. Il avait penché sa tête sur sa main, lorsque Corinne avait dit: Ici l'on se console des peines mêmes du cœur; et depuis lors il ne l'avait point relevée. Corinne le remarqua, et bientôt, à ses traits, à la couleur de ses cheveux, à son costume, à sa taille élevée, à toutes ses manières enfin, elle le reconnut pour un Anglais. Le deuil qu'il portait et sa physionomie pleine de tristesse la frappèrent. Son regard, alors attaché sur elle, semblait lui faire doucement des reproches; elle devina les pensées qui l'occupaient, et se sentit le besoin de le satisfaire, en parlant du bonheur avec moins d'assurance, en consacrant à la mort quelques vers au milieu d'une fête. Elle reprit donc sa lyre dans ce dessein, fit rentrer dans le silence toute l'assemblée par les sons touchants et prolongés qu'elle tira de son instrument, et recommença ainsi:
«Il est des peines cependant que notre ciel consolateur ne saurait effacer, mais dans quel séjour les regrets peuvent-ils porter à l'âme une impression plus douce et plus noble que dans ces lieux?
«Ailleurs, les vivants trouvent à peine assez de place pour leurs rapides courses et leurs ardents désirs; ici, les ruines, les déserts, les palais inhabités laissent aux ombres un vaste espace. Rome maintenant n'est-elle pas la patrie des tombeaux?
«Le Colisée, les obélisques, toutes les merveilles qui, du fond de l'Égypte et de la Grèce, de l'extrémité des siècles, depuis Romulus jusqu'à Léon X, se sont réunies ici, comme si la grandeur attirait la grandeur, et qu'un même lieu dût renfermer tout ce que l'homme a pu mettre à l'abri du temps; toutes ces merveilles sont consacrées aux monuments funèbres. Notre indolente vie est à peine aperçue, le silence des vivants est un hommage pour les morts; ils durent, et nous passons.
«Eux seuls sont honorés, eux seuls sont encore célèbres; nos destinées obscures relèvent l'éclat de nos ancêtres, notre existence actuelle ne laisse debout que le passé, il ne se fait aucun bruit autour des souvenirs. Tous nos chefs-d'œuvre sont l'ouvrage de ceux qui ne sont plus, et le génie lui-même est compté parmi les illustres morts.
«Peut-être un des charmes secrets de Rome est-il de réconcilier l'imagination avec le long sommeil. On s'y résigne pour soi, l'on en souffre moins pour ce qu'on aime. Les peuples du Midi se représentent la fin de la vie sous des couleurs moins sombres que les habitants du Nord. Le soleil, comme la gloire, réchauffe même la tombe.
«Le froid et l'isolement du sépulcre sous ce beau ciel, à côté de tant d'urnes funéraires, poursuivent moins les esprits effrayés. On se croit attendu par la foule des ombres; et, de notre ville solitaire à la ville souterraine, la transition semble assez douce.
«Ainsi la pointe de la douleur est émoussée: non que le cœur soit blasé, non que l'âme soit aride; mais une harmonie plus parfaite, un air plus odoriférant, se mêlent à l'existence. On s'abandonne à la nature avec moins de crainte, à cette nature dont le Créateur a dit: Les lis ne travaillent ni ne filent, et cependant quels vêtements des rois pourraient égaler la magnificence dont j'ai revêtu ces fleurs?»
Oswald fut tellement ravi par ces dernières strophes, qu'il exprima son admiration par les témoignages les plus vifs; et cette fois les transports des Italiens eux-mêmes n'égalèrent pas les siens. En effet, c'était à lui, plus qu'aux Romains, que la seconde improvisation de Corinne était destinée.
La plupart des Italiens ont, en lisant les vers, une sorte de chant monotone appelé cantilène, qui détruit toute émotion. C'est en vain que les paroles sont diverses: l'impression reste la même, puisque l'accent, qui est encore plus intime que les paroles, ne change presque point. Mais Corinne récitait avec une variété de tons qui ne détruisait pas le charme soutenu de l'harmonie; c'était comme des airs différents joués tous par un instrument céleste.
Le son de voix touchant et sensible de Corinne, en faisant entendre cette langue italienne, si pompeuse et si sonore, produisit sur Oswald une impression tout à fait nouvelle. La prosodie anglaise est uniforme et voilée; ses beautés naturelles sont toutes mélancoliques; les nuages ont formé ses couleurs, et le bruit des vagues sa modulation; mais quand ces paroles italiennes, brillantes comme un jour de fête, retentissantes comme les instruments de victoire que l'on a comparés à l'écarlate parmi les couleurs; quand ces paroles, encore tout empreintes des joies qu'un beau climat répand dans tous les cœurs, sont prononcées par une voix émue, leur éclat adouci, leur force concentrée, fait éprouver un attendrissement aussi vif qu'imprévu. L'intention de la nature semble trompée, ses bienfaits inutiles, ses offres repoussées; et l'expression de la peine, au milieu de tant de jouissances, étonne et touche plus profondément que la douleur chantée dans les langues du Nord, qui semblent inspirées par elle.
CHAPITRE IV
Le sénateur prit la couronne de myrte et de laurier qu'il devait placer sur la tête de Corinne. Elle détacha le châle qui entourait son front, et tous ses cheveux, d'un noir d'ébène, tombèrent en boucles sur ses épaules. Elle s'avança la tête nue, le regard animé par un sentiment de plaisir et de reconnaissance qu'elle ne cherchait point à dissimuler. Elle se remit une seconde fois à genoux pour recevoir la couronne; mais elle paraissait moins troublée et moins tremblante que la première fois; elle venait de parler, elle venait de remplir son âme des plus nobles pensées; l'enthousiasme l'emportait sur la timidité. Ce n'était plus une femme craintive, mais une prêtresse inspirée, qui se consacrait avec joie au culte du génie.
Quand la couronne fut placée sur la tête de Corinne, tous les instruments se firent entendre et jouèrent ces airs triomphants qui exaltent l'âme d'une manière si puissante et si sublime. Le bruit des timbales et des fanfares émut de nouveau Corinne; ses yeux se remplirent de larmes; elle s'assit un moment, et couvrit son visage de son mouchoir. Oswald, vivement touché, sortit de la foule et fit quelques pas pour lui parler; mais un invincible embarras le retint. Corinne le regarda quelque temps, en prenant garde néanmoins qu'il ne remarquât qu'elle faisait attention à lui; mais lorsque le prince Castel-Forte vint prendre sa main pour l'accompagner du Capitole à son char, elle se laissa conduire avec distraction, et retourna la tête plusieurs fois, sous divers prétextes, pour voir Oswald.
Il la suivit; et, dans le moment où elle descendait l'escalier, accompagnée de son cortége, elle fit un mouvement en arrière pour l'apercevoir encore: ce mouvement fit tomber sa couronne. Oswald se hâta de la relever, et lui dit en la lui rendant quelques mots en italien qui signifiaient que les humbles mortels mettaient aux pieds des dieux la couronne qu'ils n'osaient placer sur leurs têtes. Corinne remercia lord Nelvil, en anglais, avec ce pur accent national, ce pur accent insulaire qui presque jamais ne peut être imité sur le continent. Quel fut l'étonnement d'Oswald en l'entendant! Il resta d'abord immobile à sa place, et, se sentant troublé, il s'appuya sur un des lions de basalte qui sont au pied de l'escalier du Capitole. Corinne le considéra de nouveau, vivement frappée de son émotion; mais on l'entraîna vers son char, et toute la foule disparut longtemps avant qu'Oswald eût retrouvé sa force et sa présence d'esprit.
Corinne jusqu'alors l'avait enchanté comme la plus charmante des étrangères, comme l'une des merveilles du pays qu'il voulait parcourir; mais cet accent anglais lui rappelait tous les souvenirs de sa patrie, cet accent naturalisait pour lui tous les charmes de Corinne. Était-elle Anglaise? avait-elle passé plusieurs années de sa vie en Angleterre? Il ne pouvait le deviner; mais il était impossible que l'étude seule apprît à parler ainsi; il fallait que Corinne et lord Nelvil eussent vécu dans le même pays. Qui sait si leurs familles n'étaient pas en relation ensemble? Peut-être même l'avait-il vue dans son enfance? On a souvent dans le cœur je ne sais quelle image innée de ce qu'on aime, qui pourrait persuader qu'on reconnaît l'objet que l'on voit pour la première fois.
Oswald avait beaucoup de préventions contre les Italiennes; il les croyait passionnées, mais mobiles, mais incapables d'éprouver des affections profondes et durables. Déjà ce que Corinne avait dit au Capitole lui avait inspiré tout une autre idée; que serait-ce donc s'il pouvait à la fois retrouver les souvenirs de sa patrie et recevoir par l'imagination une vie nouvelle, renaître pour l'avenir sans rompre avec le passé?
Au milieu de ses rêveries, Oswald se trouva sur le pont Saint-Ange, qui conduit au château du même nom, ou plutôt au tombeau d'Adrien, dont on a fait une forteresse. Le silence du lieu, les pâles ombres du Tibre, les rayons de la lune qui éclairaient les statues placées sur le pont et faisaient des statues comme des ombres blanches regardant fixement couler les flots et les temps qui ne les concernent plus; tous ces objets le ramenèrent à ses idées habituelles. Il mit la main sur sa poitrine, et sentit le portrait de son père qu'il y portait toujours; il l'en détacha pour le considérer; et le moment de bonheur qu'il venait d'éprouver, et la cause de ce bonheur, ne lui rappelèrent que trop le sentiment qui l'avait rendu jadis si coupable envers son père. Cette réflexion renouvela ses remords.
«Éternel souvenir de ma vie! s'écria-t-il; ami trop offensé, et pourtant si généreux! aurais-je pu croire que l'émotion du plaisir pût trouver sitôt accès dans mon âme? Ce n'est pas toi, le meilleur et le plus indulgent des hommes, ce n'est pas toi qui me le reproches; tu veux que je sois heureux, tu le veux encore malgré mes fautes: mais puissé-je du moins ne pas méconnaître ta voix, si tu me parles du haut du ciel, comme je l'ai méconnue sur la terre!»
LIVRE TROISIÈME
CORINNE
CHAPITRE PREMIER
Le comte d'Erfeuil avait assisté à la fête du Capitole; il vint le lendemain chez lord Nelvil, et lui dit: «Mon cher Oswald, voulez-vous que je vous mène ce soir chez Corinne?—Comment! interrompit Oswald, est-ce que vous la connaissez?—Non, répondit le comte d'Erfeuil; mais une personne aussi célèbre est toujours flattée qu'on désire de la voir, et je lui ai écrit ce matin pour lui demander la permission d'aller chez elle ce soir avec vous.—J'aurais souhaité, répondit Oswald en rougissant, que vous ne m'eussiez pas ainsi nommé sans mon consentement.—Sachez-moi gré, reprit le comte d'Erfeuil, de vous avoir épargné quelques formalités ennuyeuses: au lieu d'aller chez un ambassadeur, qui vous aurait mené chez un cardinal, qui vous aurait conduit chez une femme, qui vous aurait introduit chez Corinne, je vous présente, vous me présentez, et nous serons très-bien reçus tous les deux.
—J'ai moins de confiance que vous, et sans doute avec raison, reprit lord Nelvil; je crains que cette demande précipitée n'ait pu déplaire à Corinne.—Pas du tout, je vous assure, dit le comte d'Erfeuil; elle a trop d'esprit pour cela, et sa réponse est très-polie.—Comment! elle vous a répondu! reprit lord Nelvil; et que vous a-t-elle donc dit, mon cher comte?—Ah! mon cher comte, dit en riant M. d'Erfeuil, vous vous adoucissez donc depuis que vous savez que Corinne m'a répondu? mais enfin je vous aime et tout est pardonné. Je vous avouerai donc modestement que dans mon billet j'avais parlé de moi plus que de vous, et que dans sa réponse il me semble qu'elle vous nomme le premier; mais je ne suis jamais jaloux de mes amis.—Assurément, répondit lord Nelvil, je ne pense pas que ni vous ni moi nous puissions nous flatter de plaire à Corinne; et quant à moi, tout ce que je désire, c'est de jouir quelquefois de la société d'une personne aussi étonnante: à ce soir donc, puisque vous l'avez arrangé ainsi.—Vous viendrez avec moi? dit le comte d'Erfeuil.—Eh bien, oui, répondit lord Nelvil avec un embarras très-visible.—Pourquoi donc, continua le comte d'Erfeuil, pourquoi s'être tant plaint de ce que j'ai fait? vous finissez comme j'ai commencé; mais il fallait bien vous laisser l'honneur d'être plus réservé que moi, pourvu toutefois que vous n'y perdissiez rien. C'est vraiment une charmante personne que Corinne: elle a de l'esprit et de la grâce; je n'ai pas bien compris ce qu'elle disait, parce qu'elle parlait italien; mais, à la voir, je gagerais qu'elle sait très-bien le français; nous en jugerons ce soir. Elle mène une vie singulière; elle est riche, jeune, libre, sans qu'on puisse savoir avec certitude si elle a des amants ou non. Il paraît certain néanmoins qu'à présent elle ne préfère personne; au reste, ajouta-t-il, il se peut qu'elle n'ait pas rencontré dans ce pays un homme digne d'elle: cela ne m'étonnerait pas.»
Le comte d'Erfeuil continua quelque temps encore à discourir ainsi, sans que lord Nelvil l'interrompît. Il ne disait rien qui fût précisément inconvenable; mais il froissait toujours les sentiments délicats d'Oswald, en parlant trop fort ou trop légèrement sur ce qui l'intéressait. Il y a des ménagements que l'esprit même et l'usage du monde n'apprennent pas; et, sans manquer à la plus parfaite politesse, on blesse souvent le cœur.
Lord Nelvil fut très-agité tout le jour, en pensant à la visite du soir; mais il écarta, tant qu'il le put, les réflexions qui le troublaient, et tâcha de se persuader qu'il pouvait y avoir du plaisir dans un sentiment, sans que ce sentiment décidât du sort de la vie. Fausse sécurité! car l'âme ne reçoit aucun plaisir de ce qu'elle reconnaît elle-même pour passager.
Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil arrivèrent chez Corinne. Sa maison était placée dans le quartier des Transtévérins, un peu au delà du château Saint-Ange. La vue du Tibre embellissait cette maison, ornée dans l'intérieur avec l'élégance la plus parfaite. Le salon était décoré des copies en plâtre des meilleures statues de l'Italie: la Niobé, le Laocoon, la Vénus de Médicis, le Gladiateur mourant; et, dans le cabinet où se tenait Corinne, l'on voyait des instruments de musique, des livres, un ameublement simple mais commode, et seulement arrangé pour rendre la conversation facile et le cercle resserré. Corinne n'était point encore dans son cabinet lorsque Oswald arriva; en l'attendant, il se promenait avec anxiété dans son appartement; il y remarquait dans chaque détail un mélange heureux de tout ce qu'il y a de plus agréable dans les trois nations, française, anglaise et italienne: le goût de la société, l'amour des lettres, et le sentiment des beaux-arts.
Corinne enfin parut; elle était vêtue sans aucune recherche, mais toujours pittoresquement. Elle avait dans ses cheveux des camées antiques, et portait à son cou un collier de corail. Sa politesse était noble et facile; en la voyant ainsi familièrement au milieu du cercle de ses amis, on retrouvait en elle la divinité du Capitole, bien qu'elle fût parfaitement simple et naturelle en tout. Elle salua d'abord le comte d'Erfeuil, en regardant Oswald; et puis, comme si elle se fût repentie de cette espèce de fausseté, elle s'avança vers Oswald; et l'on put remarquer qu'en l'appelant lord Nelvil, ce nom semblait produire un effet singulier sur elle, et deux fois elle le répéta d'une voix émue, comme s'il lui eût retracé de touchants souvenirs.
Enfin elle dit en italien à lord Nelvil quelques mots pleins de grâce sur l'obligeance qu'il lui avait témoignée la veille en relevant sa couronne. Oswald lui répondit en cherchant à lui exprimer l'admiration qu'elle lui avait inspirée, et se plaignit avec douceur de ce qu'elle ne lui parlait pas en anglais. «Vous suis-je, ajouta-t-il, plus étranger qu'hier?—Non, assurément, lui répondit Corinne; mais, quand on a comme moi parlé plusieurs années de sa vie deux ou trois langues différentes, l'une ou l'autre est inspirée par les sentiments que l'on doit exprimer.—Sûrement, dit Oswald, l'anglais est votre langue habituelle, celle que vous parlez à vos amis, celle…—Je suis Italienne, interrompit Corinne; pardonnez-moi, milord, mais il me semble que je retrouve en vous cet orgueil national qui caractérise souvent vos compatriotes. Dans ce pays, nous sommes plus modestes: nous ne sommes ni contents de nous comme des Français, ni fiers de nous comme des Anglais. Un peu d'indulgence nous suffit de la part des étrangers; et comme il nous est refusé depuis longtemps d'être une nation, nous avons le grand tort de manquer souvent, comme individus, de la dignité qui ne nous est pas permise comme peuple; mais quand vous connaîtrez les Italiens, vous verrez qu'ils ont dans leur caractère quelques traces de la grandeur antique, quelques traces rares, effacées, mais qui pourraient reparaître dans des temps plus heureux. Je vous parlerai anglais quelquefois, mais pas toujours; l'italien m'est cher: j'ai beaucoup souffert, dit-elle en soupirant, pour vivre en Italie.»
Le comte d'Erfeuil fit des reproches aimables à Corinne de ce qu'elle l'oubliait tout à fait en s'exprimant dans des langues qu'il n'entendait pas. «Belle Corinne, lui dit-il, de grâce parlez français; vous en êtes vraiment digne.» Corinne sourit à ce compliment, et se mit à parler français très-purement, très-facilement, mais avec l'accent anglais. Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil s'en étonnèrent également; mais le comte d'Erfeuil, qui croyait qu'on pouvait tout dire, pourvu que ce fût avec grâce, et qui s'imaginait que l'impolitesse consistait dans la forme et non dans le fond, demanda directement à Corinne raison de cette singularité. Elle fut d'abord un peu troublée de cette interrogation subite; puis, reprenant ses esprits, elle dit au comte d'Erfeuil: «Apparemment, monsieur, que j'ai appris le français d'un Anglais.» Il renouvela ses questions en riant, mais avec instance. Corinne s'embarrassa toujours davantage, et lui dit enfin: «Depuis quatre ans, monsieur, que je suis fixée à Rome, aucun de mes amis, aucun de ceux qui, j'en suis sûre, s'intéressent beaucoup à moi, ne m'ont interrogée sur ma destinée; ils ont compris d'abord qu'il m'était pénible d'en parler.» Ces paroles mirent un terme aux questions du comte d'Erfeuil; mais Corinne eut peur de l'avoir blessé; et, comme il avait l'air d'être très-lié avec lord Nelvil, elle craignit encore plus, sans vouloir s'en rendre raison, qu'il ne parlât d'elle désavantageusement à son ami, et elle se remit à prendre assez de soin pour lui plaire.
Le prince Castel-Forte arriva dans ce moment avec plusieurs Romains de ses amis et de ceux de Corinne. C'étaient des hommes d'un esprit aimable et gai, très-bienveillants dans leurs formes, et si facilement animés par la conversation des autres, qu'on trouvait un vif plaisir à leur parler, tant ils sentaient vivement ce qui méritait d'être senti. L'indolence des Italiens les porte à ne point montrer en société, ni souvent d'aucune manière, tout l'esprit qu'ils ont. La plupart d'entre eux ne cultivent pas même dans la retraite les facultés intellectuelles que la nature leur a données; mais ils jouissent avec transport de ce qui leur vient sans peine.
Corinne avait beaucoup de gaieté dans l'esprit. Elle apercevait le ridicule avec la sagacité d'une Française, et le peignait avec l'imagination d'une Italienne; mais elle mêlait à tout un sentiment de bonté: on ne voyait jamais rien en elle de calculé ni d'hostile; car, en toute chose c'est la froideur qui offense, et l'imagination, au contraire, a presque toujours de la bonhomie.
Oswald trouvait Corinne pleine de grâce, et d'une grâce qui lui était toute nouvelle. Une grande et terrible circonstance de sa vie était attachée au souvenir d'une femme française très-aimable et très-spirituelle; mais Corinne ne lui ressemblait en rien: sa conversation était un mélange de tous les genres d'esprit; l'enthousiasme des beaux-arts et la connaissance du monde, la finesse des idées et la profondeur des sentiments, enfin tous les charmes de la vivacité et de la rapidité s'y faisaient remarquer, sans que pour cela ses pensées fussent jamais incomplètes, ni ses réflexions légères. Oswald était tout à la fois surpris et charmé, inquiet et entraîné; il ne comprenait pas comment une seule personne pouvait réunir tout ce que possédait Corinne; il se demandait si le lien de tant de qualités presque opposées était l'inconséquence ou la supériorité; si c'était à force de tout sentir, ou parce qu'elle oubliait tout successivement, qu'elle passait ainsi, presque dans un même instant, de la mélancolie à la gaieté, de la profondeur à la grâce, de la conversation la plus étonnante, et par les connaissances et par les idées, à la coquetterie d'une femme qui cherche à plaire et veut captiver; mais il y avait dans cette coquetterie une noblesse si parfaite, qu'elle imposait autant de respect que la réserve la plus sévère.
Le prince Castel-Forte était très-occupé de Corinne, et tous les Italiens qui composaient sa société lui montraient un sentiment qui s'exprimait par les soins et les hommages les plus délicats et les plus assidus: le culte habituel dont ils l'entouraient répandait comme un air de fête sur tous les jours de sa vie. Corinne était heureuse d'être aimée; mais heureuse comme on l'est de vivre dans un climat doux, d'entendre des sons harmonieux, de ne recevoir enfin que des impressions agréables. Le sentiment profond et sérieux de l'amour ne se peignait point sur son visage, où tout était exprimé par la physionomie la plus vive et la plus mobile. Oswald la regardait en silence; sa présence animait Corinne, et lui inspirait le désir d'être aimable. Cependant elle s'arrêtait quelquefois dans les moments où sa conversation était la plus brillante, étonnée du calme extérieur d'Oswald, ne sachant pas s'il l'approuvait ou s'il la blâmait secrètement, et si ses idées anglaises lui permettaient d'applaudir à de tels succès dans une femme.
Oswald était trop captivé par les charmes de Corinne pour se rappeler alors ses anciennes opinions sur l'obscurité qui convenait aux femmes; mais il se demandait si l'on pouvait être aimé d'elle, s'il était possible de concentrer en soi seul tant de rayons; enfin, il était à la fois ébloui et troublé; et, bien qu'à son départ elle l'eût invité très-poliment à revenir la voir, il laissa passer tout un jour sans aller chez elle, éprouvant une sorte de terreur du sentiment qui l'entraînait.
Quelquefois il comparait ce sentiment nouveau avec l'erreur fatale des premiers moments de sa jeunesse, et repoussait vivement ensuite cette comparaison; car c'était l'art, et un art perfide, qui l'avait subjugué, tandis qu'on ne pouvait douter de la vérité de Corinne. Son charme tenait-il de la magie ou de l'inspiration poétique? était-ce Armide ou Sapho? pouvait-on espérer de captiver jamais un génie doué de si brillantes ailes? Il était impossible de le décider; mais au moins on sentait que ce n'était pas la société, que c'était plutôt le ciel même qui avait formé cet être extraordinaire, et que son esprit était aussi incapable d'imiter que son caractère de feindre. «O mon père! disait Oswald, si vous aviez connu Corinne, qu'auriez-vous pensé d'elle?»
CHAPITRE II
Le comte d'Erfeuil vint, selon sa coutume, le matin chez lord Nelvil; et, en lui reprochant de n'avoir pas été la veille chez Corinne, il lui dit: «Vous auriez été bien heureux si vous y étiez venu.—Et pourquoi? reprit Oswald.—Parce que j'ai acquis hier la certitude que vous l'intéressez vivement.—Encore de la légèreté! interrompit lord Nelvil; ne savez-vous donc pas que je ne puis ni ne veux en avoir?—Vous appelez légèreté, dit le comte d'Erfeuil, la promptitude de mes observations. Ai-je moins de raison parce que j'ai raison plus vite? Vous étiez tous faits pour vivre dans cet heureux temps des patriarches, où l'homme avait cinq siècles de vie: on nous en a retranché au moins quatre, je vous en avertis.—Soit, répondit Oswald, et ces observations si rapides, que vous ont-elles fait découvrir?—Que Corinne vous aime. Hier, je suis arrivé chez elle: sans doute elle m'a très-bien reçu; mais ses yeux étaient attachés sur la porte pour regarder si vous me suiviez. Elle a essayé un moment de parler d'autre chose; mais, comme c'est une personne très-vive et très-naturelle, elle m'a enfin demandé tout simplement pourquoi vous n'étiez pas venu avec moi. Je vous ai blâmé, vous ne m'en voudrez pas; j'ai dit que vous étiez une créature sombre et bizarre; mais je vous épargne d'ailleurs tous les éloges que j'ai faits de vous.
«Il est triste, m'a dit Corinne; il a perdu sans doute une personne qui lui était chère. De qui porte-t-il le deuil?—De son père, madame, lui ai-je dit, quoiqu'il y ait plus d'un an qu'il l'a perdu; et comme la loi de la nature nous oblige tous à survivre à nos parents, j'imagine que quelque autre motif secret est la cause de sa longue et profonde mélancolie.—Oh! reprit Corinne, je suis bien loin de penser que des douleurs en apparence semblables soient les mêmes pour tous les hommes. Le père de votre ami et votre ami lui-même ne sont peut-être pas dans la règle commune, et je suis bien tentée de le croire.» Sa voix était très-douce, mon cher Oswald, en prononçant ces derniers mots.—Est-ce là, reprit Oswald, toutes les preuves d'intérêt que vous m'annoncez?—En vérité, reprit le comte d'Erfeuil, c'est bien assez, selon moi, pour être sûr d'être aimé; mais, puisque vous voulez mieux, vous aurez mieux: j'ai réservé le plus fort pour la fin. Le prince Castel-Forte est arrivé, et il a raconté toute votre histoire d'Ancône, sans savoir que c'était vous dont il parlait: il l'a racontée avec beaucoup de feu et d'imagination, autant que j'en puis juger, grâce aux deux leçons d'italien que j'ai prises; mais il y a tant de mots français dans les langues étrangères, que nous les comprenons presque toutes, même sans les savoir. D'ailleurs, la physionomie de Corinne m'aurait expliqué ce que je n'entendais pas. On y lisait si visiblement l'agitation de son cœur; elle ne respirait pas, de peur de perdre un seul mot; quand elle demanda si l'on savait le nom de cet Anglais, son anxiété était telle, qu'il était bien facile de juger combien elle craignait qu'un autre nom que le vôtre ne fût prononcé.
«Le prince Castel-Forte dit qu'il ignorait quel était cet Anglais; et Corinne, se retournant avec vivacité vers moi, s'écria: «N'est-il pas vrai, monsieur, que c'est lord Nelvil?—Oui, madame, lui répondis-je, c'est lui.» Et Corinne alors fondit en larmes. Elle n'avait pas pleuré pendant l'histoire; qu'y avait-il donc dans le nom du héros de plus attendrissant que le récit même?—Elle a pleuré! s'écria lord Nelvil; ah! que n'étais-je là!» Puis, s'arrêtant tout à coup, il baissa les yeux, et son visage mâle exprima la timidité la plus délicate; il se hâta de reprendre la parole, de peur que le comte d'Erfeuil ne troublât sa joie secrète en la remarquant. «Si l'aventure d'Ancône mérite d'être racontée, dit Oswald, c'est à vous aussi, mon cher comte, que l'honneur en appartient.—On a bien parlé, répondit le comte d'Erfeuil en riant, d'un Français très-aimable qui était là, milord, avec vous; mais personne que moi n'a fait attention à cette parenthèse du récit. La belle Corinne vous préfère, elle vous croit sans doute le plus fidèle de nous deux; vous ne le serez pas davantage, peut-être même lui ferez-vous plus de chagrin que je ne lui en aurais fait; mais les femmes aiment la peine, pourvu qu'elle soit bien romanesque: ainsi vous lui convenez.» Lord Nelvil souffrait à chaque mot du comte d'Erfeuil; mais que lui dire? il ne disputait jamais, il n'écoutait jamais assez attentivement pour changer d'avis: ses paroles une fois lancées, il ne s'y intéressait plus; et le mieux était encore de les oublier, si on le pouvait, aussi vite que lui-même.
CHAPITRE III
Oswald arriva le soir chez Corinne avec un sentiment tout nouveau; il pensa qu'il était peut-être attendu. Quel enchantement que cette première lueur d'intelligence avec ce qu'on aime! Avant que le souvenir entre en partage avec l'espérance, avant que les paroles aient exprimé les sentiments, avant que l'éloquence ait su peindre ce que l'on éprouve, il y a dans ces premiers instants je ne sais quel vague, je ne sais quel mystère d'imagination, plus passager que le bonheur même, mais plus céleste encore que lui. Oswald, en entrant Il vit qu'elle était seule, et il en éprouva presque de la peine: il aurait voulu l'observer longtemps au milieu du monde; il aurait souhaité d'être assuré, de quelque manière, de sa préférence, avant de se trouver tout à coup engagé dans un entretien qui pouvait refroidir Corinne à son égard, si, comme il en était certain, il se montrait embarrassé, et froid par embarras.
Soit que Corinne s'aperçût de cette disposition d'Oswald, ou qu'une disposition semblable produisît en elle le désir d'animer la conversation pour faire cesser la gêne, elle se hâta de demander à lord Nelvil s'il avait vu quelques-uns des monuments de Rome. «Non, répondit Oswald.—Qu'avez-vous donc fait hier? reprit Corinne en souriant.—J'ai passé la journée chez moi, dit Oswald: depuis que je suis à Rome, je n'ai vu que vous, madame, ou je suis resté seul.» Corinne voulut lui parler de sa conduite à Ancône; elle commença par ces mots: «Hier, j'ai appris…» puis elle s'arrêta, et dit: «Je vous parlerai de cela quand il viendra du monde.» Lord Nelvil avait une dignité dans les manières qui intimidait Corinne; et d'ailleurs elle craignait, en lui rappelant sa noble conduite, de montrer trop d'émotion; il lui semblait qu'elle en aurait moins quand ils ne seraient plus seuls. Oswald fut profondément touché de la réserve de Corinne, et de la franchise avec laquelle elle trahissait, sans y penser, les motifs de cette réserve; mais plus il était troublé, moins il pouvait exprimer ce qu'il éprouvait.
Il se leva donc tout à coup, et s'avança vers la fenêtre, puis il sentit que Corinne ne pourrait expliquer ce mouvement; et, plus déconcerté que jamais, il revint à sa place sans rien dire. Corinne avait en conversation plus d'assurance qu'Oswald; néanmoins l'embarras qu'il témoignait était partagé par elle; et dans sa distraction, cherchant une contenance, elle posa ses doigts sur la harpe qui était placée à côté d'elle, et fit quelques accords sans suite et sans dessein. Ces sons harmonieux, en accroissant l'émotion d'Oswald, semblaient lui inspirer un peu plus de hardiesse. Déjà il avait osé regarder Corinne: eh! qui pouvait la regarder sans être frappé de l'inspiration divine qui se peignait dans ses yeux? Et, rassuré au même instant par l'expression de bonté qui voilait l'éclat de ses regards, peut-être Oswald allait-il parler, lorsque le prince Castel-Forte entra.
Il ne vit pas sans peine lord Nelvil tête à tête avec Corinne; mais il avait l'habitude de dissimuler ses impressions: cette habitude, qui se trouve souvent réunie, chez les Italiens, avec une grande véhémence de sentiments, était plutôt en lui le résultat de l'indolence et de la douceur naturelle. Il était résigné à n'être pas le premier objet des affections de Corinne; il n'était plus jeune; il avait beaucoup d'esprit, un grand goût pour les arts, une imagination aussi animée qu'il le fallait pour diversifier la vie sans l'agiter, et un tel besoin de passer toutes ses soirées avec Corinne, que, si elle se fût mariée, il aurait conjuré son époux de le laisser venir tous les jours chez elle, comme de coutume; et, à cette condition, il n'eût pas été très-malheureux de la voir liée à un autre. Les chagrins du cœur, en Italie, ne sont point compliqués par les peines de la vanité; de manière que l'on y rencontre, ou des hommes assez passionnés pour poignarder leur rival par jalousie, ou des hommes assez modestes pour prendre volontiers le second rang auprès d'une femme dont l'entretien leur est agréable; mais l'on n'en trouverait guère qui, par la crainte de passer pour dédaignés, se refusassent à conserver une relation quelconque qui leur plairait: l'empire de la société sur l'amour-propre est presque nul dans ce pays.
Le comte d'Erfeuil et la société qui se rassemblait tous les soirs chez Corinne étant réunis, la conversation se dirigea sur le talent d'improviser, que Corinne avait si glorieusement montré au Capitole, et l'on en vint à lui demander à elle-même ce qu'elle en pensait. «C'est une chose si rare, dit le prince Castel-Forte, de trouver une personne à la fois susceptible d'enthousiasme et d'analyse, douée comme un artiste, et capable de s'observer elle-même, qu'il faut la conjurer de nous révéler, autant qu'elle le pourra, les secrets de son génie.—Ce talent d'improviser, reprit Corinne, n'est pas plus extraordinaire dans les langues du Midi que l'éloquence de la tribune, ou la vivacité brillante de la conversation, dans les autres langues. Je dirai même que malheureusement il est chez nous plus facile de faire des vers à l'improviste que de bien parler en prose. Le langage de la poésie diffère tellement de celui de la prose, que, dès les premiers vers, l'attention est commandée par les expressions mêmes, qui placent pour ainsi dire le poëte à distance des auditeurs. Ce n'est pas uniquement à la douceur de l'italien, mais bien plutôt à la vibration forte et prononcée de ses syllabes sonores, qu'il faut attribuer l'empire de la poésie parmi nous. L'italien a un charme musical qui fait trouver du plaisir dans le son des mots, presque indépendamment des idées; ces mots, d'ailleurs, ont presque tous quelque chose de pittoresque, ils peignent ce qu'ils expriment. Vous sentez que c'est au milieu des arts et sous un beau ciel que s'est formé ce langage mélodieux et coloré. Il est donc plus aisé en Italie que partout ailleurs de séduire avec des paroles, sans profondeur dans les pensées et sans nouveauté dans les images. La poésie, comme tous les beaux-arts, captive autant les sensations que l'intelligence. J'ose dire cependant que je n'ai jamais improvisé sans qu'une émotion vraie, ou une idée que je croyais nouvelle, m'ait animée; j'espère donc que je me suis un peu moins fiée que les autres à notre langue enchanteresse. Elle peut, pour ainsi dire, préluder au hasard, et donner encore un vif plaisir, seulement par le charme du rhythme et de l'harmonie.
—Vous croyez donc, interrompit un des amis de Corinne, que le talent d'improviser fait du tort à notre littérature? Je le croyais aussi avant de vous avoir entendue, mais vous m'avez fait entièrement revenir de cette opinion.—J'ai dit, reprit Corinne, qu'il résultait de cette facilité, de cette abondance littéraire, une très-grande quantité de poésies communes; mais je suis bien aise que cette fécondité existe en Italie, comme il me plaît de voir nos campagnes couvertes de mille productions superflues. Cette libéralité de la nature m'enorgueillit. J'aime surtout l'improvisation dans les gens du peuple; elle nous fait voir leur imagination, qui est cachée partout ailleurs, et ne se développe que parmi nous. Elle donne quelque chose de poétique aux derniers rangs de la société, et nous épargne le dégoût qu'on ne peut s'empêcher de sentir pour ce qui est vulgaire en tout genre. Quand nos Siciliens, en conduisant les voyageurs dans leurs barques, leur adressent dans leur gracieux dialecte d'aimables félicitations, et leur disent en vers un doux et long adieu, on dirait que le souffle pur du ciel et de la mer agit sur l'imagination des hommes, comme le vent sur les harpes éoliennes, et que la poésie, comme les accords, est l'écho de la nature. Une chose me fait encore attacher du prix à notre talent d'improviser, c'est que ce talent serait presque impossible dans une société disposée à la moquerie; il faut, passez-moi cette expression, il faut la bonhomie du Midi, ou plutôt des pays où l'on aime à s'amuser sans trouver du plaisir à critiquer ce qui amuse, pour que les poëtes se risquent à cette périlleuse entreprise. Un sourire railleur suffirait pour ôter la présence d'esprit nécessaire à une composition subite et non interrompue; il faut que les auditeurs s'animent avec vous, et que leurs applaudissements vous inspirent.
—Mais vous, madame, mais vous, dit enfin Oswald, qui jusqu'alors avait gardé le silence sans avoir un moment cessé de regarder Corinne, à laquelle de vos poésies donnez-vous la préférence? Est-ce à celles qui sont l'ouvrage de la réflexion, ou de l'inspiration instantanée?—Milord, répondit Corinne avec un regard qui exprimait et beaucoup d'intérêt et le sentiment plus délicat encore d'une considération respectueuse, ce serait vous que j'en ferais juge; mais si vous me demandez d'examiner moi-même ce que je pense à cet égard, je dirai que l'improvisation est pour moi comme une conversation animée. Je ne me laisse point astreindre à tel ou tel sujet; je m'abandonne à l'impression que produit sur moi l'intérêt de ceux qui m'écoutent, et c'est à mes amis que je dois, surtout en ce genre, la plus grande partie de mon talent. Quelquefois l'intérêt passionné que m'inspire un entretien où l'on a parlé des grandes et nobles questions qui concernent l'existence morale de l'homme, sa destinée, son but, ses devoirs, ses affections; quelquefois cet intérêt m'élève au-dessus de mes forces, me fait découvrir dans la nature, dans mon propre cœur, des vérités audacieuses, des expressions pleines de vie, que la réflexion solitaire n'aurait pas fait naître. Je crois éprouver alors un enthousiasme surnaturel, et je sens bien que ce qui parle en moi vaut mieux que moi-même; souvent il m'arrive de quitter le rhythme de la poésie, et d'exprimer ma pensée en prose; quelquefois je cite les plus beaux vers des diverses langues qui me sont connues. Ils sont à moi, ces vers divins dont mon âme s'est pénétrée. Quelquefois aussi j'achève sur ma lyre, par des accords, par des airs simples et nationaux, les sentiments et les pensées qui échappent à mes paroles. Enfin je me sens poëte, non pas seulement quand un heureux choix de rimes et de syllabes harmonieuses, quand une heureuse réunion d'images éblouit les auditeurs, mais quand mon âme s'élève, quand elle dédaigne de plus haut l'égoïsme et la bassesse, enfin quand une belle action me serait plus facile: c'est alors que mes vers sont meilleurs. Je suis poëte lorsque j'admire, lorsque je méprise, lorsque je hais, non par des sentiments personnels, non pour ma propre cause, mais pour la dignité de l'espèce humaine et la gloire du monde.»
Corinne s'aperçut alors que la conversation l'avait entraînée; elle en rougit un peu; et, se tournant vers lord Nelvil, elle lui dit: «Vous le voyez, je ne puis approcher d'aucun des sujets qui me touchent, sans éprouver cette sorte d'ébranlement qui est la source de la beauté idéale dans les arts, de la religion dans les âmes solitaires, de la générosité dans les héros, du désintéressement parmi les hommes; pardonnez-le-moi, milord, bien qu'une telle femme ne ressemble guère à celles que l'on approuve dans votre pays.—Qui pourrait vous ressembler? reprit lord Nelvil; et peut-on faire des lois pour une personne unique?»
Le comte d'Erfeuil était dans un véritable enchantement, bien qu'il n'eût pas entendu tout ce que disait Corinne; mais ses gestes, le son de sa voix, sa manière de prononcer, le charmaient, et c'était la première fois qu'une grâce qui n'était pas française avait agi sur lui. Mais, à la vérité, le grand succès de Corinne à Rome le mettait un peu sur la voie de ce qu'il devait penser d'elle, et il ne perdait pas, en l'admirant, la bonne habitude de se laisser guider par l'opinion des autres.
Il sortit avec lord Nelvil, et lui dit en s'en allant: «Convenez, mon cher Oswald, que j'ai pourtant quelque mérite en ne faisant pas ma cour à une aussi charmante personne.—Mais, répondit lord Nelvil, il me semble qu'on dit généralement qu'il n'est pas facile de lui plaire.—On le dit, reprit le comte d'Erfeuil, mais j'ai de la peine à le croire. Une femme seule, indépendante, et qui mène à peu près la vie d'un artiste, ne doit pas être difficile à captiver.» Lord Nelvil fut blessé de cette réflexion. Le comte d'Erfeuil, soit qu'il ne s'en aperçût pas, soit qu'il voulût suivre le cours de ses propres idées, continua ainsi:
«Ce n'est pas cependant, dit-il, que, si je voulais croire à la vertu d'une femme, je ne crusse aussi volontiers à celle de Corinne qu'à toute autre. Elle a certainement mille fois plus d'expression dans le regard, de vivacité dans les démonstrations, qu'il n'en faudrait chez vous, et même chez nous, pour faire douter de la sévérité d'une femme; mais, c'est une personne d'un esprit si supérieur, d'une instruction si profonde, d'un tact si fin, que les règles ordinaires pour juger les femmes ne peuvent s'appliquer à elle. Enfin, croiriez-vous que je la trouve imposante, malgré son naturel et le laisser-aller de sa conversation? J'ai voulu hier, tout en respectant son intérêt pour vous, dire quelques mots au hasard pour mon compte: c'était de ces mots qui deviennent ce qu'ils peuvent; si on les écoute, à la bonne heure; si on ne les écoute pas, à la bonne heure encore; et Corinne m'a regardé froidement, d'une manière qui m'a tout à fait troublé. C'est pourtant singulier d'être timide avec une Italienne, un artiste, un poëte, enfin tout ce qui doit mettre à l'aise.—Son nom est inconnu, reprit lord Nelvil, mais ses manières doivent le faire croire illustre.—Ah! c'est dans les romans, dit le comte d'Erfeuil, qu'il est d'usage de cacher le plus beau; mais dans le monde réel on dit tout ce qui nous fait honneur, et même un peu plus que tout.—Oui, interrompit Oswald, dans quelques sociétés où l'on ne songe qu'à l'effet que l'on produit les uns sur les autres; mais là où l'existence est intérieure, il peut y avoir des mystères dans les circonstances, comme il y a des secrets dans les sentiments; et celui-là seulement qui voudrait épouser Corinne pourrait savoir…—Épouser Corinne! interrompit le comte d'Erfeuil en riant aux éclats; oh! cette idée-là ne me serait jamais venue! Croyez-moi, mon cher Nelvil, si vous voulez faire des sottises, faites-en qui soient réparables; mais, pour le mariage, il ne faut jamais consulter que les convenances. Je vous parais frivole; eh bien, néanmoins, je parie que dans la conduite de la vie je serai plus raisonnable que vous.—Je le crois aussi,» répondit lord Nelvil; et il n'ajouta pas un mot de plus.
En effet, pouvait-il dire au comte d'Erfeuil qu'il y a souvent beaucoup d'égoïsme dans la frivolité, et que cet égoïsme ne peut jamais conduire aux fautes de sentiment, à ces fautes dans lesquelles on se sacrifie presque toujours aux autres? Les hommes frivoles sont très-capables de devenir habiles dans la direction de leurs propres intérêts; car dans tout ce qui s'appelle la science politique de la vie privée, comme de la vie publique, on réussit encore plus souvent par les qualités qu'on n'a pas que par celles qu'on possède. Absence d'enthousiasme, absence d'opinion, absence de sensibilité, un peu d'esprit combiné avec ce trésor négatif, et la vie sociale proprement dite, c'est-à-dire la fortune et le rang, s'acquièrent ou se maintiennent assez bien. Les plaisanteries du comte d'Erfeuil cependant avaient fait de la peine à lord Nelvil. Il les blâmait, mais il se les rappelait d'une manière importune.
LIVRE QUATRIÈME
ROME
CHAPITRE PREMIER
Quinze jours se passèrent, pendant lesquels lord Nelvil se consacra tout entier à la société de Corinne. Il ne sortait de chez lui que pour se rendre chez elle; il ne voyait rien, il ne cherchait rien qu'elle; et sans lui parler jamais de son sentiment, il l'en faisait jouir à tous les moments du jour. Elle était accoutumée aux hommages vifs et flatteurs des Italiens; mais la dignité des manières d'Oswald, son apparente froideur, et sa sensibilité, qui se trahissait malgré lui, exerçaient sur l'imagination une bien plus grande puissance. Jamais il ne racontait une action généreuse, jamais il ne parlait d'un malheur, sans que ses yeux se remplissent de larmes, et toujours il cherchait à cacher son émotion. Il inspirait à Corinne un sentiment de respect qu'elle n'avait pas éprouvé depuis longtemps. Aucun esprit, quelque distingué qu'il fût, ne pouvait l'étonner; mais l'élévation et la dignité du caractère agissaient profondément sur elle. Lord Nelvil joignait à ces qualités une noblesse dans les expressions, une élégance dans les moindres actions de la vie, qui faisaient contraste avec la négligence et la familiarité de la plupart des grands seigneurs romains.
Bien que les goûts d'Oswald fussent, à quelques égards, différents de ceux de Corinne, ils se comprenaient mutuellement d'une façon merveilleuse. Lord Nelvil devinait les impressions de Corinne avec une sagacité parfaite, et Corinne découvrait, à la plus légère altération du visage de lord Nelvil, ce qui se passait en lui. Habituée aux démonstrations orageuses de la passion des Italiens, cet attachement timide et fier, ce sentiment prouvé sans cesse et jamais avoué, répandait sur sa vie un intérêt tout à fait nouveau. Elle se sentait comme environnée d'une atmosphère plus douce et plus pure, et chaque instant de la journée lui causait un sentiment de bonheur qu'elle aimait à goûter, sans vouloir s'en rendre compte.
Un matin, le prince Castel-Forte vint chez elle, il était triste, elle lui en demanda la cause. «Cet Écossais, lui dit-il, va nous enlever votre affection, et qui sait même s'il ne vous emmènera pas loin de nous!» Corinne garda quelques instants le silence, puis répondit: «Je vous atteste qu'il ne m'a point dit qu'il m'aimât.—Vous le croyez néanmoins, répondit le prince Castel-Forte; il vous parle par sa vie, et son silence même est un habile moyen de vous intéresser. Que peut-on vous dire en effet que vous n'ayez pas entendu! quelle est la louange qu'on ne vous ait pas offerte! quel est l'hommage auquel vous ne soyez pas accoutumée! mais il y a quelque chose de contenu, de voilé dans le caractère de lord Nelvil, qui ne vous permettra jamais de le juger entièrement comme vous nous jugez. Vous êtes la personne du monde la plus facile à connaître; mais c'est précisément parce que vous vous montrez volontiers telle que vous êtes, que la réserve et le mystère vous plaisent et vous dominent. L'inconnu, quel qu'il soit, a plus d'ascendant sur vous que tous les sentiments qu'on vous témoigne.» Corinne sourit. «Vous croyez donc, cher prince, lui dit-elle, que mon cœur est ingrat et mon imagination capricieuse? Il me semble cependant que lord Nelvil possède et laisse voir des qualités assez remarquables pour que je ne puisse pas me flatter de les avoir découvertes.—C'est, j'en conviens, répondit le prince Castel-Forte, un homme fier, généreux, spirituel, sensible même, et surtout mélancolique; mais je me trompe fort, ou ses goûts n'ont pas le moindre rapport avec les vôtres. Vous ne vous en apercevrez pas tant qu'il sera sous le charme de votre présence; mais votre empire sur lui ne tiendrait pas, s'il était loin de vous. Les obstacles le fatigueraient; son âme a contracté, par les chagrins qu'il a éprouvés, une sorte de découragement qui doit nuire à l'énergie de ses résolutions; et vous savez d'ailleurs combien les Anglais en général sont asservis aux mœurs et aux habitudes de leur pays.»
A ces mots, Corinne se tut et soupira. Des réflexions pénibles sur les premiers événements de sa vie se retracèrent à sa pensée, mais le soir elle revit Oswald plus occupé d'elle que jamais; et tout ce qui resta dans son esprit de la conversation du prince Castel-Forte, ce fut le désir de fixer lord Nelvil en Italie, en lui faisant aimer les beautés de tout genre dont ce pays est doué. C'est dans cette intention qu'elle lui écrivit la lettre suivante. La liberté du genre de vie qu'on mène à Rome excusait cette démarche; et Corinne en particulier, bien qu'on pût lui reprocher tant de franchise et d'entraînement dans le caractère, savait conserver beaucoup de dignité dans l'indépendance et de modestie dans la vivacité.
CORINNE A LORD NELVIL.
«Ce 15 décembre 1794.
«Je ne sais, milord, si vous me trouverez trop de confiance en moi-même, ou si vous rendrez justice aux motifs qui peuvent excuser cette confiance. Hier, je vous ai entendu dire que vous n'aviez point encore voyagé dans Rome, que vous ne connaissiez ni les chefs-d'œuvre de nos beaux-arts, ni les ruines antiques qui nous apprennent l'histoire par l'imagination et le sentiment, et j'ai conçu l'idée d'oser me proposer pour guide dans ces courses à travers les siècles.
«Sans doute Rome présenterait aisément un grand nombre de savants dont l'érudition profonde pourrait vous être bien plus utile; mais si je puis réussir à vous faire aimer ce séjour, vers lequel je me suis toujours sentie si impérieusement attirée, vos propres études achèveront ce que mon imparfaite esquisse aura commencé.
«Beaucoup d'étrangers viennent à Rome comme ils iraient à Londres, comme ils iraient à Paris, pour chercher les distractions d'une grande ville; et si l'on osait avouer qu'on s'est ennuyé à Rome, je crois que la plupart l'avoueraient mais il est également vrai qu'on peut y découvrir un charme dont on ne se lasse jamais. Me pardonnerez-vous, milord, de souhaiter que ce charme vous soit connu?
«Sans doute il faut oublier ici tous les intérêts politiques du monde; mais lorsque ces intérêts ne sont pas unis à des devoirs ou à des sentiments sacrés, ils refroidissent le cœur. Il faut aussi renoncer à ce qu'on appellerait ailleurs les plaisirs de la société; mais ces plaisirs, presque toujours, flétrissent l'imagination. L'on jouit à Rome d'une existence tout à la fois solitaire et animée, qui développe librement en nous-mêmes tout ce que le ciel y a mis. Je le répète, milord, pardonnez-moi cet amour pour ma patrie, qui me fait désirer de la faire aimer d'un homme tel que vous, et ne jugez point avec la sévérité anglaise les témoignages de bienveillance qu'une Italienne croit pouvoir donner sans rien perdre à ses yeux, ni aux vôtres.
«Corinne.»
En vain Oswald aurait voulu se le cacher, il fut vivement heureux en recevant cette lettre; il entrevit un avenir confus de jouissances et de bonheur; l'imagination, l'amour, l'enthousiasme, tout ce qu'il y a de divin dans l'âme de l'homme, lui parut réuni dans le projet enchanteur de voir Rome avec Corinne. Cette fois il ne réfléchit pas; cette fois il sortit à l'instant même pour aller voir Corinne; et, dans la route, il regarda le ciel, il sentit le beau temps, il porta la vie légèrement. Ses regrets et ses craintes se perdirent dans les nuages de l'espérance; son cœur, depuis longtemps opprimé par la tristesse, battait et tressaillait de joie; il craignait bien qu'une si heureuse disposition ne pût durer, mais l'idée même qu'elle était passagère donnait à cette fièvre de bonheur plus de force et d'activité.
«Vous voilà? dit Corinne en voyant entrer lord Nelvil; ah! merci.» Et elle lui tendit la main. Oswald la prit, y imprima ses lèvres avec une vive tendresse et ne sentit pas dans ce moment cette timidité souffrante qui se mêlait souvent à ses impressions les plus agréables, et lui donnait quelquefois, avec les personnes qu'il aimait le mieux, des sentiments amers et pénibles. L'intimité avait commencé entre Oswald et Corinne depuis qu'ils s'étaient quittés; c'était la lettre de Corinne qui l'avait établie; ils étaient contents tous les deux, et ressentaient l'un pour l'autre une tendre reconnaissance.
«C'est donc ce matin, dit Corinne, que je vous montrerai le Panthéon et Saint-Pierre: j'avais bien quelque espoir, ajouta-t-elle en souriant, que vous accepteriez le voyage de Rome avec moi; aussi mes chevaux sont prêts. Je vous ai attendu; vous êtes arrivé, tout est bien, partons.—Étonnante personne! dit Oswald; qui donc êtes-vous? où avez-vous pris tant de charmes divers qui sembleraient devoir s'exclure: sensibilité, gaieté, profondeur, grâce, abandon, modestie? Êtes-vous une illusion? êtes-vous un bonheur surnaturel pour la vie de celui qui vous rencontre?—Ah! si j'ai le pouvoir de faire quelque bien, reprit Corinne, vous ne devez pas croire que jamais j'y renonce.—Prenez garde, reprit Oswald en saisissant la main de Corinne avec émotion, prenez garde à ce bien que vous voulez me faire. Depuis près de deux ans une main de fer serre mon cœur; si votre douce présence m'a donné quelque relâche, si je respire près de vous, que deviendrai-je quand il faudra rentrer dans mon sort? que deviendrai-je?…—Laissons au temps, laissons au hasard, interrompit Corinne, à décider si cette impression d'un jour que j'ai produite sur vous durera plus qu'un jour. Si nos âmes s'entendent, notre affection mutuelle ne sera point passagère. Quoi qu'il en soit, allons admirer ensemble tout ce qui peut élever notre esprit et nos sentiments; nous goûterons toujours ainsi quelques moments de bonheur.» En achevant ces mots, Corinne descendit, et lord Nelvil la suivit, étonné de sa réponse. Il lui sembla qu'elle admettait la possibilité d'un demi-sentiment, d'un attrait momentané. Enfin il crut entrevoir de la légèreté dans la manière dont elle s'était exprimée, et il en fut blessé.
Il se plaça sans rien dire dans la voiture de Corinne, qui, devinant sa pensée, lui dit: «Je ne crois pas que le cœur soit ainsi fait, que l'on éprouve toujours ou point d'amour, ou la passion la plus invincible. Il y a des commencements de sentiment qu'un examen plus approfondi peut dissiper. On se flatte, on se détrompe, et l'enthousiasme même dont on est susceptible, s'il rend l'enchantement plus rapide, peut faire aussi que le refroidissement soit plus prompt.—Vous avez beaucoup réfléchi sur le sentiment, madame, dit Oswald avec amertume. Corinne rougit à ce mot, et se tut quelques instants; puis, reprenant la parole avec un mélange assez frappant de franchise et de dignité: «Je ne crois pas, dit-elle, qu'une femme sensible soit jamais arrivée jusqu'à vingt-six ans sans avoir connu l'illusion de l'amour; mais si n'avoir jamais été heureuse, si n'avoir jamais rencontré l'objet qui pouvait mériter toutes les affections de son cœur est un titre à l'intérêt, j'ai droit au vôtre.» Ces paroles, et l'accent avec lequel Corinne les prononça, dissipèrent un peu le nuage qui s'était élevé dans l'âme de lord Nelvil; néanmoins il se dit en lui-même: «C'est la plus séduisante des femmes, mais c'est une Italienne; et ce n'est pas ce cœur timide, innocent, à lui-même inconnu, que possède sans doute la jeune Anglaise à laquelle mon père me destinait.»
Cette jeune Anglaise se nommait Lucile Edgermond, la fille du meilleur ami du père de lord Nelvil; mais elle était trop enfant lorsqu'Oswald quitta l'Angleterre, pour qu'il pût l'épouser, ni même prévoir ce qu'elle serait un jour.
CHAPITRE II
Oswald et Corinne allèrent d'abord au Panthéon, qu'on appelle aujourd'hui Sainte-Marie de la Rotonde. Partout, en Italie, le catholicisme a hérité du paganisme; mais le Panthéon est le seul temple antique à Rome qui soit conservé tout entier, le seul où l'on puisse remarquer dans son ensemble la beauté de l'architecture des anciens et le caractère particulier de leur culte. Oswald et Corinne s'arrêtèrent sur la place du Panthéon pour admirer le portique de ce temple et les colonnes qui le soutiennent.
Corinne fit observer à lord Nelvil que le Panthéon était construit de manière qu'il paraissait beaucoup plus grand qu'il ne l'est. «L'église Saint-Pierre, dit-elle, produira sur vous un effet tout différent; vous la croirez d'abord moins vaste qu'elle ne l'est en réalité. L'illusion si favorable au Panthéon vient, à ce qu'on assure, de ce qu'il y a plus d'espace entre les colonnes, et que l'air joue librement autour; mais surtout de ce que l'on n'y aperçoit presque point d'ornements de détail, tandis que Saint-Pierre en est surchargé. C'est ainsi que la poésie antique ne dessinait que les grandes masses, et laissait à la pensée de l'auditeur à remplir les intervalles, à suppléer les développements: en tous genres, nous autres modernes, nous disons trop.
«Ce temple, continua Corinne, fut consacré par Agrippa, le favori d'Auguste, à son ami, ou plutôt à son maître. Cependant ce maître eut la modestie de refuser la dédicace du temple, et Agrippa se vit obligé de le dédier à tous les dieux de l'Olympe, pour remplacer le dieu de la terre, la puissance. Il y avait un char de bronze au sommet du Panthéon, sur lequel étaient placées les statues d'Auguste et d'Agrippa. De chaque côté du portique, ces mêmes statues se retrouvaient sous une autre forme, et sur le frontispice du temple on lit encore: Agrippa l'a consacré. Auguste donna son nom à son siècle, parce qu'il a fait de ce siècle une époque de l'esprit humain. Les chefs-d'œuvre en divers genres de ses contemporains formèrent pour ainsi dire les rayons de son auréole. Il sut honorer habilement les hommes de génie qui cultivaient les lettres, et dans la postérité sa gloire s'en est bien trouvée.
«Entrons dans le temple, dit Corinne; vous le voyez, il reste découvert presque comme il l'était autrefois. On dit que cette lumière qui venait d'en haut était l'emblème de la Divinité supérieure à toutes les divinités. Les païens ont toujours aimé les images symboliques. Il semble en effet que ce langage convient mieux à la religion que la parole. La pluie tombe souvent sur ces parvis de marbre; mais aussi les rayons du soleil viennent éclairer les prières. Quelle sérénité! quel air de fête on remarque dans cet édifice! Les païens ont divinisé la vie, et les chrétiens ont divinisé la mort: tel est l'esprit des deux cultes; mais notre catholicisme romain est moins sombre cependant que ne l'était celui du Nord. Vous l'observerez quand nous serons à Saint-Pierre. Dans l'intérieur du sanctuaire du Panthéon sont les bustes de nos artistes les plus célèbres: ils décorent les niches où l'on avait placé les dieux des anciens. Comme, depuis la destruction de l'empire des Césars, nous n'avons presque jamais eu d'indépendance politique en Italie, on ne trouve point ici des hommes d'État ni de grands capitaines. C'est le génie de l'imagination qui fait notre seule gloire: mais ne trouvez-vous pas, milord, qu'un peuple qui honore ainsi les talents qu'il possède mériterait une plus noble destinée?—Je suis sévère pour les nations, répondit Oswald; je crois toujours qu'elles méritent leur sort, quel qu'il soit.—Cela est dur, reprit Corinne; peut-être, en vivant en Italie, éprouverez-vous un sentiment d'attendrissement sur ce beau pays que la nature semble avoir paré comme une victime; mais, du moins, souvenez-vous que notre plus chère espérance, à nous autres artistes, à nous autres amants de la gloire, c'est d'obtenir une place ici. J'ai déjà marqué la mienne, dit-elle en montrant une niche encore vide. Oswald, qui sait si vous ne reviendrez pas dans cette même enceinte quand mon buste y sera placé? Alors…» Oswald l'interrompit vivement, et lui dit: «Resplendissante de jeunesse et de beauté, pouvez-vous parler ainsi à celui que le malheur et la souffrance font déjà pencher vers la tombe?—Ah! reprit Corinne, l'orage peut briser en un moment les fleurs qui tiennent encore la tête levée. Oswald, cher Oswald, ajouta-t-elle, pourquoi ne seriez-vous pas heureux? pourquoi…—Ne m'interrogez jamais, reprit lord Nelvil; vous avez vos secrets, j'ai les miens; respectons mutuellement notre silence. Non, vous ne savez pas quelle émotion j'éprouverais s'il fallait raconter mes malheurs!» Corinne se tut, et ses pas, en sortant du temple, étaient plus lents et ses regards plus rêveurs.
Elle s'arrêta sous le portique. «Là, dit-elle à lord Nelvil, était une urne de porphyre de la plus grande beauté, transportée maintenant à Saint-Jean-de-Latran; elle contenait les cendres d'Agrippa, qui furent placées au pied de la statue qu'il s'était élevée à lui-même. Les anciens mettaient tant de soin à adoucir l'idée de la destruction, qu'ils savaient en écarter ce qu'elle peut avoir de lugubre et d'effrayant. Il y avait d'ailleurs tant de magnificence dans leurs tombeaux, que le contraste du néant, de la mort et des splendeurs de la vie s'y faisait moins sentir. Il est vrai aussi que l'espérance d'un autre monde était chez eux beaucoup moins vive que chez les chrétiens; les païens s'efforçaient de disputer à la mort le souvenir que nous déposons sans crainte dans le sein de l'Éternel.»
Oswald soupira, et garda le silence. Les idées mélancoliques ont beaucoup de charmes tant qu'on n'a pas été soi-même profondément malheureux; mais quand la douleur, dans toute son âpreté, s'est emparée de l'âme, on n'entend plus, sans tressaillir, de certains mots qui jadis n'excitaient en nous que des rêveries plus ou moins douces.
CHAPITRE III
On passe, en allant à Saint-Pierre, sur le pont Saint-Ange; Corinne et lord Nelvil le traversèrent à pied. «C'est sur ce pont, dit Oswald, qu'en revenant du Capitole j'ai pour la première fois pensé, longtemps pensé à vous.—Je ne me flattais pas, reprit Corinne, que ce couronnement du Capitole me vaudrait un ami; mais cependant, en cherchant la gloire, j'ai toujours espéré qu'elle me ferait aimer. A quoi servirait-elle, du moins aux femmes, sans cet espoir?—Restons encore ici quelques instants, dit Oswald. Quel souvenir, entre tous les siècles, peut valoir pour mon cœur ce lieu qui me rappelle le premier jour où je vous ai vue?—Je ne sais si je me trompe, reprit Corinne, mais il me semble qu'on se devient plus cher l'un à l'autre en admirant ensemble les monuments qui parlent à l'âme par une véritable grandeur. Les édifices de Rome ne sont ni froids ni muets; le génie les a créés, des événements mémorables les consacrent; peut-être même faut-il aimer, Oswald, aimer surtout un caractère tel que le vôtre, pour se complaire à sentir avec lui tout ce qu'il y a de noble et de beau dans l'univers.—Oui, reprit lord Nelvil, mais en vous regardant, mais en vous écoutant, je n'ai pas besoin d'autres merveilles.» Corinne le remercia par un sourire plein de charmes.
En allant à Saint-Pierre, ils s'arrêtèrent devant le château Saint-Ange. «Voilà, dit Corinne, l'un des édifices dont l'extérieur a le plus d'originalité; ce tombeau d'Adrien, changé en forteresse par les Goths, porte le caractère de sa première et de sa seconde destination. Bâti pour la mort, une impénétrable enceinte l'environne, et cependant les vivants y ont ajouté quelque chose d'hostile, par les fortifications extérieures, qui contrastent avec le silence et la noble inutilité d'un monument funéraire. On voit sur le sommet un ange de bronze avec son épée nue; et dans l'intérieur sont pratiquées des prisons très-cruelles. Tous les événements de l'histoire de Rome, depuis Adrien jusqu'à nos jours, sont liés à ce monument. Bélisaire s'y défendit contre les Goths, et, presque aussi barbare que ceux qui l'attaquaient, il lança contre ses ennemis les belles statues qui décoraient l'intérieur de l'édifice. Crescentius, Arnault de Brescia, Nicolas Rienzi, ces amis de la liberté romaine, qui ont pris si souvent les souvenirs pour des espérances, se sont défendus longtemps dans le tombeau d'un empereur. J'aime ces pierres qui s'unissent à tant de faits illustres. J'aime ce luxe du maître du monde, un magnifique tombeau. Il y a quelque chose de grand dans l'homme qui, possesseur de toutes les jouissances et de toutes les pompes terrestres, ne craint pas de s'occuper longtemps d'avance de sa mort. Des idées morales, des sentiments désintéressés remplissent l'âme, dès qu'elle sort de quelque manière des bornes de la vie.
«C'est d'ici, continua Corinne, que l'on devrait apercevoir Saint-Pierre, et c'est jusqu'ici que les colonnes qui le précèdent devaient s'étendre: tel était le superbe plan de Michel-Ange; il espérait du moins qu'on l'achèverait après lui; mais les hommes de notre temps ne pensent plus à la postérité. Quand une fois on a tourné l'enthousiasme en ridicule, on a tout défait, excepté l'argent et le pouvoir.—C'est vous qui ferez renaître ce sentiment! s'écria lord Nelvil. Qui jamais éprouva le bonheur que je goûte? Rome montrée par vous, Rome interprétée par l'imagination et le génie, Rome, qui est un monde animé par le sentiment, sans lequel le monde lui-même est un désert. Ah! Corinne, que succédera-t-il à ces jours, plus heureux que mon sort et mon cœur ne le permettent? Corinne lui répondit avec douceur: «Toutes les affections sincères viennent du ciel, Oswald; pourquoi ne protégerait-il pas ce qu'il inspire? C'est à lui qu'il appartient de disposer de nous.»
Alors Saint-Pierre leur apparut, cet édifice le plus grand que les hommes aient jamais élevé; car les pyramides d'Égypte elles-mêmes lui sont inférieures en hauteur. «J'aurais peut-être dû vous faire voir, dit Corinne, le plus beau de nos édifices le dernier; mais ce n'est pas mon système. Il me semble que, pour se rendre sensible aux beaux-arts, il faut commencer par voir les objets qui inspirent une admiration vive et profonde. Ce sentiment, une fois éprouvé, révèle pour ainsi dire une nouvelle sphère d'idées, et rend ensuite plus capable d'aimer et de juger tout ce qui, dans un ordre même inférieur, retrace cependant la première impression qu'on a reçue. Toutes ces gradations, ces manières prudentes et nuancées pour préparer les grands effets, ne sont point de mon goût. On n'arrive point au sublime par degrés; des distances infinies le séparent même de ce qui n'est que beau.» Oswald sentit une émotion tout à fait extraordinaire en arrivant en face de Saint-Pierre. C'était la première fois que l'ouvrage des hommes produisait sur lui l'effet d'une merveille de la nature. C'est le seul travail de l'art, sur notre terre actuelle, qui ait le genre de grandeur qui caractérise les œuvres immédiates de la création. Corinne jouissait de l'étonnement d'Oswald. «J'ai choisi, lui dit-elle, un jour où le soleil est dans tout son éclat pour vous faire voir ce monument. Je vous réserve un plaisir plus intime, plus religieux: c'est de le contempler au clair de la lune; mais il fallait d'abord vous faire assister à la plus brillante des fêtes, le génie de l'homme décoré par la magnificence de la nature.»
La place de Saint-Pierre est entourée de colonnes, légères de loin, et massives de près. Le terrain, qui va toujours un peu en montant jusqu'au portique de l'église, ajoute encore à l'effet qu'elle produit. Un obélisque de quatre-vingts pieds de haut, qui paraît à peine élevé en présence de la coupole de Saint-Pierre, est au milieu de la place. La forme des obélisques elle seule a quelque chose qui plaît à l'imagination; leur sommet se perd dans les airs, et semble porter jusqu'au ciel une grande pensée de l'homme. Ce monument, qui vint d'Égypte pour orner les bains de Caligula, et que Sixte-Quint a fait transporter ensuite au pied du temple de Saint-Pierre; ce contemporain de tant de siècles, qui n'ont pu rien contre lui, inspire un sentiment de respect: l'homme se sent tellement passager, qu'il a toujours de l'émotion en présence de ce qui est immuable. A quelque distance, des deux côtés de l'obélisque, s'élèvent deux fontaines dont l'eau jaillit perpétuellement et retombe avec abondance en cascade dans les airs. Ce murmure des ondes, qu'on a coutume d'entendre au milieu de la campagne, produit dans cette enceinte une sensation toute nouvelle; mais cette sensation est en harmonie avec celle que fait naître l'aspect d'un temple majestueux.
La peinture, la sculpture, imitant le plus souvent la figure humaine ou quelque objet existant dans la nature, réveillent dans notre âme des idées parfaitement claires et positives; mais un beau monument d'architecture n'a point, pour ainsi dire, de sens déterminé, et l'on est saisi, en le contemplant, par cette rêverie sans calcul et sans but qui mène si loin la pensée. Le bruit des eaux convient à toutes ces impressions vagues et profondes; il est uniforme comme l'édifice est régulier
L'éternel mouvement et l'éternel repos[3]
sont ainsi rapprochés l'un de l'autre. C'est dans ce lieu surtout que le temps est sans pouvoir; car il ne tarit pas plus ces sources jaillissantes qu'il n'ébranle ces immobiles pierres. Les eaux qui s'élancent en gerbe de ces fontaines sont si légères et si nuageuses, que, dans un beau jour, les rayons du soleil y produisent de petits arcs-en-ciel formés des plus belles couleurs.
[3] Vers de M. de Fontanes.
«Arrêtez-vous un moment ici, dit Corinne à lord Nelvil comme il était déjà sous le portique de l'église; arrêtez-vous, avant de soulever le rideau qui couvre la porte du temple: votre cœur ne bat-il pas à l'approche de ce sanctuaire? et ne ressentez-vous pas, au moment d'entrer, tout ce que ferait éprouver l'attente d'un événement solennel?» Corinne elle-même souleva le rideau, et le retint pour laisser passer lord Nelvil; elle avait tant de grâce dans cette attitude, que le premier regard d'Oswald fut pour la considérer ainsi: il se plut même pendant quelques instants à ne rien observer qu'elle. Cependant il s'avança dans le temple, et l'impression qu'il reçut sous ces voûtes immenses fut si profonde et si religieuse, que le sentiment même de l'amour ne suffisait plus pour remplir en entier son âme. Il marchait lentement à côté de Corinne; l'un et l'autre se taisaient. Là tout commande le silence: le moindre bruit retentit si loin, qu'aucune parole ne semble digne d'être ainsi répétée dans une demeure presque éternelle. La prière seule, l'accent du malheur, de quelque faible voix qu'il parte, émeut profondément dans ces vastes lieux. Et quand, sous ces dômes immenses, on entend de loin venir un vieillard dont les pas tremblants se traînent sur ces beaux marbres arrosés par tant de pleurs, l'on sent que l'homme est imposant par cette infirmité même de sa nature, qui soumet son âme divine à tant de souffrances, et que le culte de la douleur, le christianisme, contient le vrai secret du passage de l'homme sur la terre.
Corinne interrompit la rêverie d'Oswald, et lui dit: «Vous avez vu des églises gothiques en Angleterre et en Allemagne, vous avez dû remarquer qu'elles ont un caractère beaucoup plus sombre que cette église. Il y avait quelque chose de mystique dans le catholicisme des peuples septentrionaux. Le nôtre parle à l'imagination par les objets extérieurs. Michel-Ange a dit, en voyant la coupole du Panthéon: «Je la placerai dans les airs.» Et en effet, Saint-Pierre est un temple posé sur une église. Il y a quelque alliance des religions antiques et du christianisme dans l'effet que produit sur l'imagination l'intérieur de cet édifice. Je viens m'y promener souvent pour rendre à mon âme la sérénité qu'elle perd quelquefois. La vue d'un tel monument est comme une musique continuelle et fixée, qui vous attend pour vous faire du bien quand vous vous en approchez; et certainement il faut mettre au nombre des titres de notre nation à la gloire, la patience, le courage et le désintéressement des chefs de l'Église qui ont consacré cent cinquante années, tant d'argent et tant de travaux à l'achèvement d'un édifice dont ceux qui l'élevaient ne pouvaient se flatter de jouir. C'est un service rendu, même à la morale publique, que de faire don à une nation d'un monument qui est l'emblème de tant d'idées nobles et généreuses.—Oui, répondit Oswald, ici les arts ont de la grandeur, l'imagination et l'invention sont pleines de génie; mais la dignité de l'homme même, comment y est-elle défendue? Quelles institutions, quelle faiblesse dans la plupart des gouvernements d'Italie! et, quoiqu'ils soient si faibles, combien ils asservissent les esprits!—D'autres peuples, interrompit Corinne, ont supporté le joug comme nous, et ils ont de moins l'imagination qui fait rêver une autre destinée:
Servi siam, sì, ma servi ognor frementi.
«Nous sommes esclaves, mais des esclaves toujours frémissants, dit Alfieri, le plus fier de nos écrivains modernes. Il y a tant d'âme dans nos beaux-arts, que peut-être un jour notre caractère égalera notre génie.
«Regardez, continua Corinne, ces statues placées sur les tombeaux, ces tableaux en mosaïque, patientes et fidèles copies des chefs-d'œuvre de nos grands maîtres. Je n'examine jamais Saint-Pierre en détail, parce que je n'aime pas à y trouver ces beautés multipliées qui dérangent un peu l'impression de l'ensemble. Mais qu'est-ce donc qu'un monument où les chefs-d'œuvre de l'esprit humain eux-mêmes paraissent des ornements superflus! Ce temple est comme un monde à part. On y trouve un asile contre le froid et la chaleur. Il a ses saisons à lui, son printemps perpétuel, que l'atmosphère du dehors n'altère jamais. Une église souterraine est bâtie sous le parvis de ce temple, les papes et plusieurs souverains des pays étrangers y sont ensevelis: Christine, après son abdication; les Stuarts, depuis que leur dynastie est renversée. Rome depuis longtemps est l'asile des exilés du monde; Rome elle-même n'est-elle pas détrônée! son aspect console les rois dépouillés comme elle.
Cadono le città, cadono i regni,
E l'uom, d'esser mortal par che si sdegni[4]!
[4] Les cités tombent, les empires disparaissent, et l'homme s'indigne d'être mortel.
«Placez-vous ici, dit Corinne à lord Nelvil, près de l'autel, au milieu de la coupole; vous apercevrez à travers les grilles de fer l'église des morts qui est sous nos pieds, et, en relevant les yeux, vos regards atteindront à peine au sommet de la voûte. Ce dôme, en le considérant, même d'en bas, fait éprouver un sentiment de terreur. On croit voir des abîmes suspendus sur sa tête. Tout ce qui est au delà d'une certaine proportion cause à l'homme, à la créature bornée, un invincible effroi. Ce que nous connaissons est aussi inexplicable que l'inconnu; mais nous avons pour ainsi dire pratiqué notre obscurité habituelle, tandis que de nouveaux mystères nous épouvantent et mettent le trouble dans nos facultés.
«Toute cette église est ornée de marbres antiques, et ses pierres en savent plus que nous sur les siècles écoulés. Voici la statue de Jupiter, dont on a fait un saint Pierre en lui mettant une auréole sur la tête. L'expression générale de ce temple caractérise parfaitement le mélange des dogmes sombres et des cérémonies brillantes; un fond de tristesse dans les idées, mais, dans l'application, la mollesse et la vivacité du Midi; des intentions sévères, mais des interprétations très-douces; la théologie chrétienne et les images du paganisme; enfin la réunion la plus admirable de l'éclat et de la majesté que l'homme peut donner à son culte envers la Divinité.
«Les tombeaux décorés par les merveilles des beaux-arts ne présentent point la mort sous un aspect redoutable. Ce n'est pas tout à fait comme les anciens, qui sculptaient sur les sarcophages des danses et des jeux; mais la pensée est détournée de la contemplation d'un cercueil par les chefs-d'œuvre du génie. Ils rappellent l'immortalité sur l'autel même de la mort; et l'imagination, animée par l'admiration qu'ils inspirent, ne sent pas, comme dans le Nord, le silence et le froid, immuables gardiens des sépulcres.—Sans doute, dit Oswald, nous voulons que la tristesse environne la mort; et, même avant que nous fussions éclairés par les lumières du christianisme, notre mythologie ancienne, notre Ossian, ne place à côté de la tombe que les regrets et les chants funèbres. Ici, vous voulez oublier et jouir; je ne sais si je désirerais que votre beau ciel me fît ce genre de bien.—Ne croyez pas cependant, reprit Corinne, que notre caractère soit léger et notre esprit frivole. Il n'y a que la vanité qui rend frivole; l'indolence peut mettre quelques intervalles de sommeil ou d'oubli dans la vie, mais elle n'use ni ne flétrit le cœur; et, malheureusement pour nous, on peut sortir de cet état par des passions plus profondes et plus terribles que celles des âmes habituellement actives.»
En achevant ces mots, Corinne et lord Nelvil s'approchaient de la porte de l'église. «Encore un dernier coup d'œil vers ce sanctuaire immense, dit-elle à lord Nelvil. Voyez comme l'homme est peu de chose en présence de la religion, alors même que nous sommes réduits à ne considérer que son emblème matériel! voyez quelle immobilité, quelle durée les mortels peuvent donner à leurs œuvres, tandis qu'eux-mêmes ils passent si rapidement et ne survivent que par le génie! Ce temple est une image de l'infini; il n'y a point de terme aux sentiments qu'il fait naître, aux idées qu'il retrace, à l'immense quantité d'années qu'il rappelle à la réflexion, soit dans le passé, soit dans l'avenir; et quand on sort de son enceinte, il semble qu'on passe des pensées célestes aux intérêts du monde, et de l'éternité religieuse à l'air léger du temps.»
Corinne fit remarquer à lord Nelvil, lorsqu'ils furent hors de l'église, que sur ses portes étaient représentées en bas-relief les Métamorphoses d'Ovide. «On ne se scandalise point à Rome, lui dit-elle, des images du paganisme, quand les beaux-arts les ont consacrées. Les merveilles du génie portent toujours à l'âme une impression religieuse, et nous faisons hommage au culte chrétien de tous les chefs-d'œuvre que les autres cultes ont inspirés.» Oswald sourit à cette explication. «Croyez-moi, milord, continua Corinne, il y a beaucoup de bonne foi dans les sentiments des nations dont l'imagination est très-vive. Mais à demain; si vous le voulez, je vous mènerai au Capitole. J'ai, je l'espère, plusieurs courses à vous proposer encore; quand elles seront finies, est-ce que vous partirez? est-ce que… «Elle s'arrêta, craignant d'en avoir déjà trop dit. «Non, Corinne, reprit Oswald; non, je ne renoncerai point à cet éclair de bonheur que peut-être un ange tutélaire fait luire sur moi du haut du ciel.»
CHAPITRE IV
Le lendemain, Oswald et Corinne partirent avec plus de confiance et de sérénité. Ils étaient des amis qui voyageaient ensemble; ils commençaient à dire nous. Ah! qu'il est touchant, ce nous prononcé par l'amour! quelle déclaration il contient, timidement et cependant vivement exprimée! «Nous allons donc au Capitole, dit Corinne.—Oui, nous y allons,» reprit Oswald; et sa voix disait tout avec des mots si simples, tant son accent avait de tendresse et de douceur! «C'est du haut du Capitole, tel qu'il est maintenant, dit Corinne, que nous pouvons facilement apercevoir les sept collines. Nous les parcourrons toutes ensuite l'une après l'autre; il n'en est pas une qui ne conserve des traces de l'histoire.»
Corinne et lord Nelvil suivirent d'abord ce qu'on appelait autrefois la voie Sacrée, ou la voie Triomphale. «Votre char a passé par là? dit Oswald à Corinne.—Oui, répondit-elle: cette poussière antique devait s'étonner de porter un tel char; mais depuis la république romaine, tant de traces criminelles se sont empreintes sur cette route, que le sentiment de respect qu'elle inspirait est bien affaibli.» Corinne se fit conduire ensuite au pied de l'escalier du Capitole actuel. L'entrée du Capitole ancien était par le Forum. «Je voudrais bien, dit Corinne, que cet escalier fût le même que monta Scipion lorsque, repoussant la calomnie par la gloire, il alla dans le temple pour rendre grâce aux dieux des victoires qu'il avait remportées. Mais ce nouvel escalier, mais ce nouveau Capitole a été bâti sur les ruines de l'ancien, pour recevoir le paisible magistrat qui porte à lui tout seul ce nom immense de sénateur romain, jadis l'objet des respects de l'univers. Ici nous n'avons plus que des noms; mais leur harmonie, mais leur antique dignité cause toujours une sorte d'ébranlement, une sensation assez douce, mêlée de plaisir et de regret. Je demandai l'autre jour à une pauvre femme que je rencontrai, où elle demeurait: A la Roche Tarpéienne, me répondit-elle; et ce mot, bien que dépouillé des idées qui jadis y étaient attachées, agit encore sur l'imagination.»
Oswald et Corinne s'arrêtèrent pour considérer les deux lions de basalte qu'on voit au pied de l'escalier du Capitole. Ils viennent d'Égypte; les sculpteurs égyptiens saisissaient avec bien plus de génie la figure des animaux que celle des hommes. Ces lions du Capitole sont noblement paisibles, et leur genre de physionomie est la véritable image de la tranquillité dans la force.
A guisa di lion, quando si posa[5].
Dante.
[5] A la manière du lion quand il se repose.
Non loin de ces lions, on voit une statue de Rome mutilée, que les Romains modernes ont placée là, sans songer qu'ils donnaient ainsi le plus parfait emblème de leur Rome actuelle. Cette statue n'a ni tête ni pieds, mais le corps et la draperie qui restent ont encore des beautés antiques. Au haut de l'escalier sont deux colosses qui représentent, à ce qu'on croit, Castor et Pollux, puis les trophées de Marius, puis deux colonnes milliaires qui servaient à mesurer l'univers romain, et la statue équestre de Marc-Aurèle, belle et calme au milieu de ces divers souvenirs. Ainsi tout est là: les temps héroïques, représentés par les Dioscures; la république, par les lions; les guerres civiles, par Marius; et les beaux temps des empereurs, par Marc-Aurèle.
En avançant vers le Capitole moderne, on voit à droite et à gauche deux églises bâties sur les ruines du temple de Jupiter Férétrien et de Jupiter Capitolin. En avant du vestibule est une fontaine présidée par deux fleuves, le Nil et le Tibre, avec la louve de Romulus. On ne prononce pas le nom du Tibre comme celui des fleuves sans gloire; c'est un des plaisirs de Rome que de dire: Conduisez-moi sur les bords du Tibre; traversons le Tibre. Il semble qu'en prononçant ces paroles on invoque l'histoire, et qu'on ranime les morts. En allant au Capitole, du côté du Forum, on trouve à droite les prisons Mamertines. Ces prisons furent d'abord construites par Ancus Martius, et servaient alors aux criminels ordinaires. Mais Servius Tullius en fit creuser sous terre de beaucoup plus cruelles pour les criminels d'État, comme si ces criminels n'étaient pas ceux qui méritent le plus d'égards puisqu'il peut y avoir de la bonne foi dans leurs erreurs. Jugurtha et les complices de Catilina périrent dans ces prisons; on dit aussi que saint Pierre et saint Paul y ont été renfermés. De l'autre côté du Capitole est la roche Tarpéienne; au pied de cette roche, l'on trouve aujourd'hui un hôpital appelé l'Hôpital de la Consolation. Il semble que l'esprit sévère de l'antiquité et la douceur du christianisme soient ainsi rapprochés dans Rome à travers les siècles, et se montrent aux regards comme à la réflexion.
Quand Oswald et Corinne furent arrivés au haut de la tour du Capitole, Corinne lui montra les sept collines; la ville de Rome, bornée d'abord au mont Palatin, ensuite aux murs de Servius Tullius, qui renfermaient les sept collines, enfin aux murs d'Aurélien, qui servent encore aujourd'hui d'enceinte à la plus grande partie de Rome. Corinne rappela les vers de Tibulle et de Properce, qui se glorifient des faibles commencements dont est sortie la maîtresse du monde. Le mont Palatin fut à lui seul tout Rome pendant quelque temps; mais dans la suite le palais des empereurs remplit l'espace qui avait suffi pour une nation. Un poëte du temps de Néron fit à cette occasion cette épigramme[6]: Rome ne sera bientôt plus qu'un palais. Allez à Véies, Romains, si toutefois ce palais n'occupe pas déjà Véies même.
Roma domus fiet: Veios migrate, Quirites;
Si non et Veios occupat ista domus.
Les sept collines sont infiniment moins élevées qu'elles ne l'étaient autrefois, lorsqu'elles méritaient le nom de monts escarpés. Rome moderne est élevée de quarante pieds au-dessus de Rome ancienne. Les vallées qui séparaient les collines se sont presque comblées par le temps et par les ruines des édifices; mais, ce qui est plus singulier encore, un amas de vases brisés a élevé deux collines nouvelles[7], et c'est presque une image des temps modernes que ces progrès, ou plutôt ces débris de la civilisation, mettant de niveau les montagnes avec les vallées, effaçant, au moral comme au physique, toutes les belles inégalités produites par la nature.
[7] Le monte Citorio et Testacio.
Trois autres collines[8], non comprises dans les sept fameuses, donnent à la ville de Rome quelque chose de si pittoresque, que c'est peut-être la seule ville qui, par elle-même, et dans sa propre enceinte, offre les plus magnifiques points de vue. On y trouve un mélange si remarquable de ruines et d'édifices, de campagnes et de déserts, qu'on peut contempler Rome de tous les côtés, et voir toujours un tableau frappant dans la perspective opposée.
[8] Le Janicule, le monte Vaticano et le monte Mario.
Oswald ne pouvait se lasser de considérer les traces de l'antique Rome du point élevé du Capitole où Corinne l'avait conduit. La lecture de l'histoire, les réflexions qu'elle excite, agissent moins sur notre âme que ces pierres en désordre, que ces ruines mêlées aux habitations nouvelles. Les yeux sont tout-puissants sur l'âme: après avoir vu les ruines romaines, on croit aux antiques Romains comme si l'on avait vécu de leur temps. Les souvenirs de l'esprit sont acquis par l'étude; les souvenirs de l'imagination naissent d'une impression plus immédiate et plus intime, qui donne de la vie à la pensée, et nous rend pour ainsi dire témoins de ce que nous avons appris. Sans doute on est importuné de tous ces bâtiments modernes qui viennent se mêler aux antiques débris; mais un portique debout à côté d'un humble toit, mais des colonnes entre lesquelles de petites fenêtres d'église sont pratiquées, un tombeau servant d'asile à toute une famille rustique, produisent je ne sais quel mélange d'idées grandes et simples, je ne sais quel plaisir de découverte qui inspire un intérêt continuel. Tout est commun, tout est prosaïque dans l'extérieur de la plupart de nos villes européennes; et Rome, plus souvent qu'aucune autre, présente le triste aspect de la misère et de la dégradation; mais tout à coup une colonne brisée, un bas-relief à demi détruit, des pierres liées à la façon indestructible des architectes anciens, vous rappellent qu'il y a dans l'homme une puissance éternelle, une étincelle divine, et qu'il ne faut pas se laisser de l'exciter en soi-même et de la ranimer dans les autres.
Ce Forum, dont l'enceinte est si resserrée, et qui a vu tant de choses étonnantes, est une preuve frappante de la grandeur morale de l'homme. Quand l'univers, dans les derniers temps de Rome, était soumis à des maîtres sans gloire, on trouve des siècles entiers dont l'histoire peut à peine conserver quelques faits; et ce Forum, petit espace, centre d'une ville alors très-circonscrite, et dont les habitants combattaient autour d'elle pour son territoire, ce Forum n'a-t-il pas occupé, par les souvenirs qu'il retrace, les plus beaux génies de tous les temps? Honneur donc, éternel honneur aux peuples courageux et libres, puisqu'ils captivent ainsi les regards de la postérité!
Corinne fit remarquer à lord Nelvil qu'on ne trouvait à Rome que très-peu de débris des temps républicains. Les aqueducs, les canaux construits sous terre pour l'écoulement des eaux, étaient le seul luxe de la république et des rois qui l'ont précédée. Il ne nous reste d'elle que des édifices utiles: des tombeaux élevés à la mémoire de ses grands hommes et quelques temples de brique subsistent encore. C'est seulement après la conquête de la Sicile que les Romains firent usage, pour la première fois, du marbre pour leurs monuments; mais il suffit de voir les lieux où de grandes actions se sont passées, pour éprouver une émotion indéfinissable. C'est à cette disposition de l'âme qu'on doit attribuer la puissance religieuse des pèlerinages. Les pays célèbres en tout genre, alors même qu'ils sont dépouillés de leurs grands hommes et de leurs monuments, exercent beaucoup de pouvoir sur l'imagination. Ce qui frappait les regards n'existe plus, mais le charme du souvenir y est resté.
On ne voit plus sur le Forum aucune trace de cette fameuse tribune d'où le peuple romain était gouverné par l'éloquence; on y trouve encore trois colonnes d'un temple élevé par Auguste en l'honneur de Jupiter Tonnant, lorsque la foudre tomba près de lui sans le frapper; un arc de triomphe à Septime Sévère, que le sénat lui éleva pour récompense de ses exploits. Les noms de ses deux fils, Caracalla et Géta étaient inscrits sur le fronton de l'arc; mais lorsque Caracalla eut assassiné Géta, il fit ôter son nom, et l'on voit encore la trace des lettres enlevées. Plus loin est un temple à Faustine, monument de la faiblesse aveugle de Marc-Aurèle; un temple de Vénus, qui, du temps de la république, était consacre à Pallas; un peu plus loin, les ruines d'un temple dédié au Soleil et à la Lune, bâti par l'empereur Adrien, qui était jaloux d'Apollodore, fameux architecte grec, et le fit périr pour avoir blâmé les proportions de son édifice.
De l'autre côté de la place, on voit les ruines de quelques monuments consacrés à des souvenirs plus nobles et plus purs: les colonnes d'un temple qu'on croit être celui de Jupiter Stator, de Jupiter qui empêchait les Romains de jamais fuir devant leurs ennemis; une colonne, débris d'un temple de Jupiter Gardien, placée, dit-on, non loin de l'abîme où s'est précipité Curtius; des colonnes d'un temple élevé, les uns disent à la Concorde, les autres à la Victoire: peut-être les peuples conquérants confondent-ils ces deux idées, et pensent-ils qu'il ne peut exister de véritable paix que quand ils ont soumis l'univers. A l'extrémité du mont Palatin s'élève un bel arc de triomphe dédié à Titus, pour la conquête de Jérusalem. On prétend que les juifs qui sont à Rome ne passent jamais sous cet arc, et l'on montre un petit chemin qu'ils prennent, dit-on, pour l'éviter. Il est à souhaiter, pour l'honneur des juifs, que cette anecdote soit vraie: les longs ressouvenirs conviennent aux longs malheurs.
Non loin de là est l'arc de Constantin, embelli de quelques bas-reliefs enlevés au Forum de Trajan par les chrétiens, qui voulaient décorer le monument consacré au fondateur du repos: c'est ainsi que Constantin fut appelé. Les arts, à cette époque, étaient déjà dans la décadence, et l'on dépouillait le passé pour honorer de nouveaux exploits. Ces portes triomphales qu'on voit encore à Rome perpétuaient, autant que les hommes le peuvent, les honneurs rendus à la gloire. Il y avait sur leurs sommets une place destinée aux joueurs de flûte et de trompette, pour que le vainqueur, en passant, fût enivré tout à la fois par la musique et par la louange, et goûtât dans un même moment toutes les émotions les plus exaltées.
En face de ces arcs de triomphe sont les ruines du temple de la Paix, bâti par Vespasien; il était tellement orné de bronze et d'or dans l'intérieur, que, lorsqu'un incendie le consuma, des laves de métaux brûlants en découlèrent jusque dans le Forum. Enfin le Colisée, la plus belle ruine de Rome, termine la noble enceinte où comparaît toute l'histoire. Ce superbe édifice, dont les pierres seules, dépouillées de l'or et des marbres, subsistent encore, servit d'arène aux gladiateurs combattant contre les bêtes féroces. C'est ainsi qu'on amusait et trompait le peuple romain par des émotions fortes, alors que les sentiments naturels ne pouvaient plus avoir d'essor. L'on entrait par deux portes dans le Colisée: l'une qui était consacrée aux vainqueurs, l'autre par laquelle on emportait les morts[9]. Singulier mépris pour l'espèce humaine que de destiner d'avance la mort ou la vie de l'homme au simple passe-temps d'un spectacle! Titus, le meilleur des empereurs, dédia ce Colisée au peuple romain; et ces admirables ruines portent avec elles un si beau caractère de magnificence et de génie, qu'on est tenté de se faire illusion sur la véritable grandeur, et d'accorder aux chefs-d'œuvre de l'art l'admiration qui n'est due qu'aux monuments consacrés à des institutions généreuses.
[9] Sana vivaria, sandapilaria.
Oswald ne se laissait point aller à l'admiration qu'éprouvait Corinne en contemplant ces quatre galeries, ces quatre édifices s'élevant les uns sur les autres, ce mélange de pompe et de vétusté qui tout à la fois inspire le respect et l'attendrissement: il ne voyait dans ces lieux que le luxe du maître et le sang des esclaves, et se sentait prévenu contre les beaux-arts, qui ne s'inquiètent point du but, et prodiguent leurs dons, à quelque objet qu'on les destine. Corinne essayait de combattre cette disposition. «Ne portez point, dit-elle à lord Nelvil, la rigueur de vos principes de morale et de justice dans la contemplation des monuments d'Italie; ils rappellent, pour la plupart, je vous l'ai dit, plutôt la splendeur, l'élégance et le goût des formes antiques, que l'époque glorieuse de la vertu romaine. Mais ne trouvez-vous pas quelques traces de la grandeur morale des premiers temps dans le luxe gigantesque des monuments qui leur ont succédé? La dégradation même de ce peuple romain est imposante encore; son deuil de la liberté couvre le monde de merveilles, et le génie des beautés idéales cherche à consoler l'homme de la dignité réelle et vraie qu'il a perdue. Voyez ces bains immenses, ouverts à tous ceux qui voulaient en goûter les voluptés orientales; ces cirques, destinés aux éléphants qui venaient combattre avec les tigres; ces aqueducs, qui faisaient tout à coup un lac de ces arènes, où les galères luttaient à leur tour, où des crocodiles paraissaient à la place où les lions naguère s'étaient montrés: voilà quel fut le luxe des Romains quand ils placèrent dans le luxe leur orgueil! Ces obélisques amenés d'Égypte et dérobés aux ombres africaines pour venir décorer les sépulcres des Romains, cette population de statues qui existait autrefois dans Rome, ne peuvent être considérés comme l'inutile et fastueuse pompe des despotes de l'Asie: c'est le génie romain, vainqueur du monde, que les arts ont revêtu d'une forme extérieure. Il y a quelque chose de surnaturel dans cette magnificence, et sa splendeur poétique fait oublier et son origine et son but.»
L'éloquence de Corinne excitait l'admiration d'Oswald, sans le convaincre; il cherchait partout un sentiment moral, et toute la magie des arts ne pouvait jamais lui suffire. Alors Corinne se rappela que, dans cette même arène, les chrétiens persécutés étaient morts victimes de leur persévérance; et montrant à lord Nelvil les autels élevés en l'honneur de leurs cendres, et cette route de la croix que suivent les pénitents, au pied des plus magnifiques débris de la grandeur mondaine, elle lui demanda si cette poussière des martyrs ne disait rien à son cœur. «Oui, s'écria-t-il, j'admire profondément cette puissance de l'âme et de la volonté contre les douleurs et la mort: un sacrifice, quel qu'il soit, est plus beau, plus difficile que tous les élans de l'âme et de la pensée. L'imagination exaltée peut produire les miracles du génie; mais ce n'est qu'en se dévouant à son opinion ou à ses sentiments qu'on est vraiment vertueux: c'est alors seulement qu'une puissance céleste subjugue en nous l'homme mortel.» Ces paroles nobles et pures troublèrent cependant Corinne; elle regarda lord Nelvil, puis elle baissa les yeux; et bien qu'en ce moment il prît sa main et la serrât contre son cœur, elle frémit de l'idée qu'un tel homme pouvait immoler les autres et lui-même au culte des opinions, des principes, ou des devoirs dont il aurait fait choix.
CHAPITRE V
Après la course du Capitole et du Forum, Corinne et lord Nelvil employèrent deux jours à parcourir les sept collines. Les Romains d'autrefois faisaient une fête en l'honneur des sept collines: c'est une des beautés originales de Rome que ces monts enfermés dans son enceinte; et l'on conçoit sans peine comment l'amour de la patrie se plaisait à célébrer cette singularité.
Oswald et Corinne, ayant vu la veille le mont Capitolin, recommencèrent leurs courses par le mont Palatin. Le palais des Césars, appelé le Palais d'or, l'occupait tout entier. Ce mont n'offre à présent que les débris de ce palais. Auguste, Tibère, Caligula et Néron en ont bâti les quatre côtés, et des pierres recouvertes par des plantes fécondes sont tout ce qu'il en reste aujourd'hui: la nature y a repris son empire, sur les travaux des hommes, et la beauté des fleurs console de la ruine des palais. Le luxe, du temps des rois et de la république, consistait seulement dans les édifices publics; les maisons des particuliers étaient très-petites et très-simples. Cicéron, Hortensius, les Gracques, habitaient sur ce mont Palatin, qui suffit à peine, lors de la décadence de Rome, à la demeure d'un seul homme. Dans les derniers siècles, la nation ne fut plus qu'une foule anonyme, désignée seulement par l'ère de son maître: on cherche en vain dans ces lieux les deux lauriers plantés devant la porte d'Auguste, le laurier de la guerre, et celui des beaux-arts cultivés par la paix; tous deux ont disparu.
Il reste encore sur le mont Palatin quelques chambres des bains de Livie; on y montre la place des pierres précieuses qu'on prodiguait alors aux plafonds, comme un ornement ordinaire; et l'on y voit des peintures dont les couleurs sont encore parfaitement intactes; la fragilité même des couleurs ajoute à l'étonnement de les voir conservées, et rapproche de nous les temps passés. S'il est vrai que Livie abrégea les jours d'Auguste, c'est dans l'une de ces chambres que fut conçu cet attentat; et les regards du souverain du monde, trahi dans ses affections les plus intimes, se sont peut-être arrêtés sur l'un de ces tableaux dont les élégantes fleurs subsistent encore. Que pensa-t-il, dans sa vieillesse, de la vie et de ses pompes? Se rappela-t-il ses proscriptions ou sa gloire? craignit-il, espéra-t-il un monde à venir? et la dernière pensée, qui révèle tout à l'homme, la dernière pensée d'un maître de l'univers, erre-t-elle encore sous ces voûtes?
Le mont Aventin offre plus qu'aucun autre les traces des premiers temps de l'histoire romaine. Précisément en face du palais construit par Tibère, on voit les débris du temple de la Liberté, bâti par le père des Gracques. Au pied du mont Aventin était le temple dédié à la Fortune virile par Servius Tullius pour remercier les dieux de ce que, étant né esclave, il était devenu roi. Hors des murs de Rome, on trouve aussi les débris d'un temple qui fut consacré à la Fortune des femmes, lorsque Véturie arrêta Coriolan. Vis-à-vis du mont Aventin est le mont Janicule, sur lequel Porsenna plaça son armée. C'est en face de ce mont qu'Horatius Coclès fit couper derrière lui le pont qui conduisait à Rome. Les fondements de ce pont subsistent encore; il y a sur les bords du fleuve un arc de triomphe bâti en briques, aussi simple que l'action qu'il rappelle était grande. Cet arc fut élevé, dit-on, en l'honneur d'Horatius Coclès. Au milieu du Tibre, on aperçoit une île formée de gerbes de blé recueillies dans les champs de Tarquin, et qui furent pendant longtemps exposées sur le fleuve, parce que le peuple romain ne voulait point les prendre, croyant qu'un mauvais sort y était attaché. On aurait de la peine, de nos jours, à faire tomber sur des richesses quelconques des malédictions assez efficaces pour que personne ne consentît à s'en emparer.
C'est sur le mont Aventin que furent placés les temples de la Pudeur patricienne et de la Pudeur plébéienne. Au pied de ce mont on voit le temple de Vesta, qui subsiste encore presque en entier, quoique les inondations du Tibre l'aient souvent menacé[10]. Non loin de là sont les débris d'une prison pour dettes, où se passa, dit-on, le beau trait de piété filiale généralement connu. C'est aussi dans ce même lieu que Clélie et ses compagnes, prisonnières de Porsenna, traversèrent le Tibre pour venir joindre les Romains. Ce mont Aventin repose l'âme de tous les souvenirs pénibles que rappellent les autres collines, et son aspect est beau comme les souvenirs qu'il retrace. On avait donné le nom de belle rive (pulchrum littus) au bord du fleuve qui est au pied de cette colline. C'est là que se promenaient les orateurs de Rome, en sortant du Forum; c'est là que César et Pompée se rencontraient comme de simples citoyens, et qu'ils cherchaient à captiver Cicéron, dont l'indépendante éloquence leur importait plus alors que la puissance même de leurs armées.
[10] Vidimus flavum Tiberim.
La poésie vient encore embellir ce séjour. Virgile a placé sur le mont Aventin la caverne de Cacus; et les Romains, si grands par leur histoire, le sont encore par les fictions héroïques dont les poëtes ont orné leur origine fabuleuse. Enfin, en revenant du mont Aventin, on aperçoit la maison de Nicolas Rienzi, qui essaya vainement de faire revivre les temps anciens dans les temps modernes; et ce souvenir, tout faible qu'il est à côté des autres, fait encore penser longtemps. Le mont Cœlius est remarquable, parce qu'on y voit les débris du camp des prétoriens et de celui des soldats étrangers. On a trouvé cette inscription dans les ruines de l'édifice construit pour recevoir ces soldats: Au génie saint des camps étrangers: saint, en effet, pour ceux dont il maintenait la puissance! Ce qui reste de ces antiques casernes fait juger qu'elles étaient bâties à la manière des cloîtres, ou plutôt que les cloîtres ont été bâtis sur leur modèle.
Le mont Esquilin était appelé le mont des Poëtes, parce que, Mécène ayant son palais sur cette colline, Horace, Properce et Tibulle y avaient aussi leur habitation. Non loin de là sont les ruines des Thermes de Titus et de Trajan. On croit que Raphaël prit le modèle de ses arabesques dans les peintures à fresque des Thermes de Titus. C'est aussi là qu'on a découvert le groupe de Laocoon. La fraîcheur de l'eau donne un tel sentiment de plaisir dans les pays chauds, qu'on se plaisait à réunir toutes les pompes du luxe et toutes les jouissances de l'imagination dans les lieux où l'on se baignait. Les Romains y faisaient exposer les chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture. C'était à la clarté des lampes qu'ils les considéraient: car il paraît, par la construction de ces bâtiments, que le jour n'y pénétrait jamais, et qu'on voulait ainsi se préserver de ces rayons du soleil si poignants dans le Midi: c'est sans doute à cause de la sensation qu'ils produisent que les anciens les ont appelés les dards d'Apollon. On pourrait croire, en observant les précautions extrêmes prises par les anciens contre la chaleur, que le climat était alors plus brûlant encore que de nos jours. C'est dans les Thermes de Caracalla qu'étaient placés l'Hercule Farnèse, la Flore et le groupe de Dircé. Près d'Ostie, l'on a trouvé dans les bains de Néron l'Apollon du Belvédère. Peut-on concevoir qu'en regardant cette noble figure Néron n'ait pas senti quelques mouvements généreux?
Les Thermes et les Cirques sont les seuls genres d'édifices consacrés aux amusements publics dont il reste des traces à Rome. Il n'y a point d'autre théâtre que celui de Marcellus, dont les ruines subsistent encore. Pline raconte que l'on a vu trois cent soixante colonnes de marbre, et trois mille statues dans un théâtre qui ne devait durer que peu de jours. Tantôt les Romains élevaient des bâtiments si solides qu'ils résistaient aux tremblements de terre; tantôt ils se plaisaient à consacrer des travaux immenses à des édifices qu'ils détruisaient eux-mêmes quand les fêtes étaient finies: ils se jouaient ainsi du temps sous toutes les formes. Les Romains, d'ailleurs, n'avaient pas, comme les Grecs, la passion des représentations dramatiques; les beaux-arts ne fleurirent à Rome que par les ouvrages et les artistes de la Grèce, et la grandeur romaine s'exprimait plutôt par la magnificence colossale de l'architecture que par les chefs-d'œuvre de l'imagination. Ce luxe gigantesque, ces merveilles de la richesse, ont un grand caractère de dignité: ce n'était plus de la liberté, mais c'était toujours de la puissance. Les monuments consacrés aux bains publics s'appelaient des provinces; on y réunissait les diverses productions et les divers établissements qui peuvent se trouver dans un pays tout entier. Le Cirque appelé Circus maximus, dont on voit encore les débris, touchait de si près aux palais des Césars, que Néron, des fenêtres de son palais, pouvait donner le signal des jeux. Le Cirque était assez grand pour contenir trois cent mille personnes. La nation presque tout entière était amusée dans le même moment: ces fêtes immenses pouvaient être considérées comme une sorte d'institution populaire, qui réunissait tous les hommes pour le plaisir, comme autrefois ils se réunissaient pour la gloire.
Le mont Quirinal et le mont Viminal se tiennent de si près, qu'il est difficile de les distinguer: c'était là qu'existaient la maison de Salluste et celle de Pompée; c'est aussi là que le pape a maintenant fixé son séjour. On ne peut faire un pas dans Rome sans rapprocher le présent du passé, et les différents passés entre eux. Mais on apprend à se calmer sur les événements de son temps, en voyant l'éternelle mobilité de l'histoire des hommes; et l'on a comme une sorte de honte de s'agiter en présence de tant de siècles qui tous ont renversé l'ouvrage de leurs prédécesseurs.
A côté des sept collines, ou sur leur penchant, ou sur leur sommet, on voit s'élever une multitude de clochers, des obélisques, la colonne Trajane, la colonne Antonine, la tour de Conti, d'où l'on prétend que Néron contempla l'incendie de Rome, et la coupole de Saint-Pierre, qui domine encore sur tout ce qui domine. Il semble que l'air soit peuplé par tous ces monuments qui se prolongent vers le ciel, et qu'une ville aérienne plane avec majesté sur la ville de la terre.
En rentrant dans Rome, Corinne fit passer Oswald sous le portique d'Octavie, de cette femme qui a si bien aimé et tant souffert; puis ils traversèrent la route Scélérate, par laquelle l'infâme Tullie a passé, foulant le corps de son père sous les pieds de ses chevaux: on voit de loin le temple élevé par Agrippine en l'honneur de Claude qu'elle a fait empoisonner; et l'on passe enfin devant le tombeau d'Auguste, dont l'enceinte intérieure sert aujourd'hui d'arène aux combats des animaux.
«Je vous ai fait parcourir bien rapidement, dit Corinne à lord Nelvil, quelques traces de l'histoire antique; mais vous comprendrez le plaisir qu'on peut éprouver dans ces recherches, à la fois savantes et poétiques, qui parlent à l'imagination comme à la pensée. Il y a dans Rome beaucoup d'hommes distingués dont la seule occupation est de découvrir un nouveau rapport entre l'histoire et les ruines.—Je ne sais point d'étude qui captivât davantage mon intérêt, reprit lord Nelvil, si je me sentais assez de calme pour m'y livrer: ce genre d'érudition est bien plus animé que celle qui s'acquiert par les livres; on dirait que l'on fait revivre ce qu'on découvre, et que le passé reparaît sous la poussière qui l'a enseveli.—Sans doute, dit Corinne, et ce n'est pas un vain préjugé que cette passion pour les temps antiques. Nous vivons dans un siècle où l'intérêt personnel semble le seul principe de toutes les actions des hommes; et quelle sympathie, quelle émotion, quel enthousiasme pourrait jamais résulter de l'intérêt personnel? Il est plus doux de rêver à ces jours de dévouement, de sacrifices et d'héroïsme, qui pourtant ont existé, et dont la terre porte encore les honorables traces.»
CHAPITRE VI
Corinne se flattait en secret d'avoir captivé le cœur d'Oswald; mais, comme elle connaissait sa réserve et sa sévérité, elle n'avait point osé lui montrer tout l'intérêt qu'il lui inspirait, quoiqu'elle fût disposée, par caractère, à ne point cacher ce qu'elle éprouvait. Peut-être aussi croyait-elle que, même en se parlant sur des sujets étrangers à leur sentiment, leur voix avait un accent qui trahissait leur affection mutuelle, et qu'un aveu secret d'amour était peint dans leurs regards et dans ce langage mélancolique et voilé qui pénètre si profondément dans l'âme.
Un matin, lorsque Corinne se préparait à continuer ses courses avec Oswald, elle reçut un billet de lui, presque cérémonieux, qui lui annonçait que le mauvais état de sa santé le retenait chez lui pour quelques jours. Une inquiétude douloureuse serra le cœur de Corinne: d'abord elle craignit qu'il ne fût dangereusement malade; mais le comte d'Erfeuil qu'elle vit le soir, lui dit que c'était un de ces accès de mélancolie auxquels il était très-sujet, et pendant lesquels il ne voulait parler à personne. «Moi-même, dit alors le comte d'Erfeuil, quand il est comme cela, je ne le vois pas.» Ce moi-même déplaisait assez à Corinne; mais elle se garda bien de le témoigner au seul homme qui pût lui donner des nouvelles de lord Nelvil. Elle l'interrogea, se flattant qu'un homme aussi léger, du moins en apparence, lui dirait tout ce qu'il savait. Mais tout à coup, soit qu'il voulût cacher par un air de mystère qu'Oswald ne lui avait rien confié, soit qu'il crût plus honorable de refuser ce qu'on lui demandait que de l'accorder, il opposa un silence imperturbable à l'ardente curiosité de Corinne. Elle, qui avait toujours eu de l'ascendant sur tous ceux à qui elle avait parlé, ne pouvait comprendre pourquoi ses moyens de persuasion étaient sans effet sur le comte d'Erfeuil: ne savait-elle pas que l'amour-propre est ce qu'il y a au monde de plus inflexible?
Quelle ressource restait-il donc à Corinne pour savoir ce qui se passait dans le cœur d'Oswald? Lui écrire? Tant de mesure est nécessaire en écrivant! et Corinne était surtout aimable par l'abandon et le naturel. Trois jours s'écoulèrent pendant lesquels elle ne vit point lord Nelvil, et fut tourmentée par une agitation mortelle. «Qu'ai-je donc fait, se disait-elle, pour le détacher de moi? Je ne lui ai point dit que je l'aimais, je n'ai point eu ce tort si terrible en Angleterre et si pardonnable en Italie. L'a-t-il deviné? Mais pourquoi m'en estimerait-il moins?» Oswald ne s'était éloigné de Corinne que parce qu'il se sentait trop vivement entraîné par son charme. Bien qu'il n'eût pas donné sa parole d'épouser Lucile Edgermond, il savait que l'intention de son père avait été de la lui donner pour femme, et il désirait s'y conformer. Enfin Corinne n'était point connue sous son véritable nom, et menait, depuis plusieurs années, une vie beaucoup trop indépendante; un tel mariage n'eût point obtenu (lord Nelvil le croyait) l'approbation de son père, et il sentait bien que ce n'était pas ainsi qu'il pouvait expier ses torts envers lui. Voilà quels étaient ses motifs pour s'éloigner de Corinne. Il avait formé le projet de lui écrire, en quittant Rome, ce qui le condamnait à cette résolution; mais comme il ne s'en sentait pas la force, il se bornait à ne pas aller chez elle, et ce sacrifice toutefois lui parut dès le second jour trop pénible.
Corinne était frappée de l'idée qu'elle ne reverrait plus Oswald, qu'il s'en irait sans lui dire adieu. Elle s'attendait à chaque instant à recevoir la nouvelle de son départ, et cette crainte exaltait tellement son sentiment, qu'elle se sentit saisie tout à coup par la passion, par cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l'indépendance succombent. Ne pouvant rester dans sa maison, où lord Nelvil ne venait pas, elle errait quelquefois dans les jardins de Rome, espérant le rencontrer. Elle supportait mieux les heures pendant lesquelles, se promenant au hasard, elle avait une chance quelconque de l'apercevoir. L'imagination ardente de Corinne était la source de son talent; mais, pour son malheur, cette imagination se mêlait à sa sensibilité naturelle, et la lui rendait souvent très-douloureuse.
Le soir du quatrième jour de cette cruelle absence, il faisait un beau clair de lune; et Rome est bien belle pendant le silence de la nuit: il semble alors qu'elle n'est habitée que par ses illustres ombres. Corinne, en revenant de chez une femme de ses amies, oppressée par la douleur, descendit de sa voiture et se reposa quelques instants près de la fontaine de Trevi, devant cette source abondante qui tombe en cascade au milieu de Rome et semble comme la vie de ce tranquille séjour. Lorsque pendant quelques jours cette cascade s'arrête, on dirait que Rome est frappée de stupeur. C'est le bruit des voitures que l'on a besoin d'entendre dans les autres villes; à Rome, c'est le murmure de cette fontaine immense, qui semble comme l'accompagnement nécessaire à l'existence rêveuse qu'on y mène: l'image de Corinne se peignit dans cette onde, si pure qu'elle porte depuis plusieurs siècles le nom de l'eau virginale. Oswald, qui s'était arrêté dans le même lieu peu de moments après, aperçut le charmant visage de son amie qui se répétait dans l'eau. Il fut saisi d'une émotion tellement vive, qu'il ne savait pas d'abord si c'était son imagination qui lui faisait apparaître l'ombre de Corinne, comme tant de fois elle lui avait montré celle de son père; il se pencha vers la fontaine pour mieux voir, et ses propres traits vinrent alors se réfléchir à côté de ceux de Corinne. Elle le reconnut, fit un cri, s'élança vers lui rapidement, et lui saisit le bras, comme si elle eût craint qu'il ne s'échappât de nouveau; mais à peine se fut-elle livrée à ce mouvement trop impétueux, qu'elle rougit, en se ressouvenant du caractère de lord Nelvil, d'avoir montré si vivement ce qu'elle éprouvait; et laissant tomber la main qui retenait Oswald, elle se couvrit le visage avec l'autre pour cacher ses pleurs.
«Corinne, dit Oswald, chère Corinne, mon absence vous a donc rendue malheureuse?—Oh! oui, répondit-elle, et vous en étiez sûr! Pourquoi donc me faire du mal? ai-je mérité de souffrir par vous?—Non, s'écria lord Nelvil, non, sans doute. Mais si je ne me crois pas libre, si je sens que je n'ai dans le cœur que des inquiétudes et des regrets, pourquoi vous associerais-je à cette tourmente de sentiments et de craintes? Pourquoi…—Il n'est plus temps, interrompit Corinne, il n'est plus temps; la douleur est déjà dans mon sein: ménagez-moi.—Vous, de la douleur? reprit Oswald; est-ce au milieu d'une carrière si brillante de tant de succès, avec une imagination si vive?—Arrêtez, dit Corinne, vous ne me connaissez pas; de toutes mes facultés, la plus puissante, c'est la faculté de souffrir. Je suis née pour le bonheur; mon caractère est confiant, mon imagination est animée; mais la peine excite en moi je ne sais quelle impétuosité qui peut troubler ma raison ou me donner la mort. Je vous le répète encore, ménagez-moi; la gaieté, la mobilité, ne me servent qu'en apparence; mais il y a dans mon âme des abîmes de tristesse dont je ne pouvais me défendre qu'en me préservant de l'amour.»
Corinne prononça ces mots avec une expression qui émut vivement Oswald. «Je reviendrai vous voir demain matin, reprit-il; n'en doutez pas, Corinne.—Me le jurez-vous? dit-elle avec une inquiétude qu'elle s'efforçait en vain de cacher.—Oui, je le jure,» s'écria lord Nelvil; et il disparut.
LIVRE CINQUIÈME
TOMBEAUX, ÉGLISES ET PALAIS
CHAPITRE PREMIER
Le lendemain, Oswald et Corinne furent embarrassés l'un et l'autre en se revoyant. Corinne n'avait plus de confiance dans l'amour qu'elle inspirait. Oswald était mécontent de lui-même; il se connaissait dans le caractère un genre de faiblesse qui l'irritait quelquefois contre ses propres sentiments comme contre une tyrannie, et tous les deux cherchèrent à ne point se parler de leur affection mutuelle. «Je vous propose aujourd'hui, dit Corinne, une course assez solennelle, mais qui sûrement vous intéressera: allons voir les tombeaux, allons voir le dernier asile de ceux qui vécurent parmi les monuments dont nous avons contemplé les ruines.—Oui, répondit Oswald, vous avez deviné ce qui convient à la disposition actuelle de mon âme;» et il prononça ces mots avec un accent si douloureux, que Corinne se tut quelques moments, n'osant pas essayer de lui parler. Mais, reprenant courage par le désir de soulager Oswald de ses peines en l'intéressant vivement à tout ce qu'ils voyaient ensemble, elle lui dit: «Vous le savez, milord, loin que chez les anciens l'aspect des tombeaux décourageât les vivants, on croyait inspirer une émulation nouvelle en plaçant ces tombeaux sur les routes publiques, afin que, retraçant aux jeunes gens le souvenir des hommes illustres, ils invitassent silencieusement à les imiter.—Ah! que j'envie, dit Oswald en soupirant, tous ceux dont les regrets ne sont pas mêlés à des remords!—Vous, des remords! s'écria Corinne, vous! Ah! je suis certaine qu'ils ne sont en vous qu'une vertu de plus, un scrupule du cœur, une délicatesse exaltée.—Corinne, Corinne, n'approchez pas de ce sujet, interrompit Oswald: dans votre heureuse contrée, les sombres pensées disparaissent à la clarté des cieux; mais la douleur qui a creusé jusqu'au fond de notre âme ébranle à jamais toute notre existence.—Vous me jugez mal, répondit Corinne; je vous l'ai déjà dit, bien que mon caractère soit fait pour jouir vivement du bonheur, je souffrirais plus que vous si…» Elle n'acheva pas, et changea de discours. «Mon seul désir, milord, continua-t-elle, c'est de vous distraire un moment; je n'espère rien de plus.» La douceur de cette réponse toucha lord Nelvil; et, voyant une expression de mélancolie dans les regards de Corinne, naturellement si pleins d'intérêt et de flamme, il se reprocha d'attrister une personne née pour les impressions vives et douces, et s'efforça de l'y ramener. Mais l'inquiétude qu'éprouvait Corinne sur les projets d'Oswald, sur la possibilité de son départ, troublait entièrement sa sérénité accoutumée.
Elle conduisit lord Nelvil hors des portes de la ville, sur les anciennes traces de la voie Appienne. Ces traces sont marquées, au milieu de la campagne de Rome, par des tombeaux à droite et à gauche, dont les ruines se voient à perte de vue, à plusieurs milles au delà des murs. Les Romains ne souffraient pas qu'on ensevelît les morts dans l'intérieur de la ville; les tombeaux seuls des empereurs y étaient admis. Cependant un simple citoyen, nommé Publius Biblius, obtint cette faveur, en récompense de ses vertus obscures. Les contemporains, en effet, honorent plus volontiers celles-là que toutes les autres.
On passe, pour aller à la voie Appienne, par la porte Saint-Sébastien, autrefois appelée Capène. Cicéron dit qu'en sortant par cette porte, les tombeaux qu'on aperçoit les premiers sont ceux des Métellus, des Scipion et des Servilius. Le tombeau de la famille des Scipion a été trouvé dans ces lieux mêmes, et transporté depuis au Vatican. C'est presque un sacrilége de déplacer les cendres, d'altérer les ruines; l'imagination tient de plus près qu'on ne croit à la morale; il ne faut pas l'offenser. Parmi tant de tombeaux qui frappent les regards, on place les noms au hasard, sans pouvoir être assuré de ce qu'on suppose; mais cette incertitude même inspire une émotion qui ne permet pas de voir avec indifférence aucun de ces monuments. Il en est dans lesquels des maisons de paysans sont pratiquées; car les Romains consacraient un grand espace et des édifices assez vastes à l'urne funéraire de leurs amis ou de leurs concitoyens illustres. Ils n'avaient pas cet aride principe d'utilité qui fertilise quelques coins de terre de plus, en frappant de stérilité le vaste domaine du sentiment et de la pensée.
On voit, à quelque distance de la voie Appienne, un temple élevé par la république à l'Honneur et à la Vertu; un autre, au dieu qui a fait retourner Annibal sur ses pas; la fontaine d'Égérie, où Numa allait consulter la divinité des hommes de bien, la conscience interrogée dans la solitude. Il semble qu'autour de ces tombeaux les traces seules des vertus subsistent encore. Aucun monument des siècles du crime ne se trouve à côté des lieux où reposent ces illustres morts; ils se sont entourés d'un honorable espace, où les plus nobles souvenirs peuvent régner sans être troublés.
L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose de singulièrement remarquable: sans doute c'est un désert, car il n'y a point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est couverte de plantes naturelles que l'énergie de la végétation renouvelle sans cesse. Ces plantes parasites se glissent dans les tombeaux, décorent les ruines, et semblent là seulement pour honorer les morts. On dirait que l'orgueilleuse nature a repoussé tous les travaux de l'homme, depuis que les Cincinnatus ne conduisent plus la charrue qui sillonnait son sein; elle produit des plantes au hasard, sans permettre que les vivants se servent de sa richesse. Ces plaines incultes doivent déplaire aux agriculteurs, aux administrateurs, à tous ceux qui spéculent sur la terre et veulent l'exploiter pour les besoins de l'homme; mais les âmes rêveuses, que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler cette campagne de Rome, où le temps présent n'a imprimé aucune trace; cette terre qui chérit ses morts et les couvre avec amour des inutiles fleurs, des inutiles plantes qui se traînent sur le sol, et ne s'élèvent jamais assez pour se séparer des cendres qu'elles ont l'air de caresser.
Oswald convint que dans ce lieu l'on devait goûter plus de calme que partout ailleurs. L'âme n'y souffre pas autant par les images que la douleur lui présente; il semble que l'on partage encore avec ceux qui ne sont plus les charmes de cet air, de ce soleil et de cette verdure. Corinne observa l'impression que recevait lord Nelvil, et elle en conçut quelque espérance. Elle ne se flattait point de consoler Oswald; elle n'eût pas même souhaité d'effacer de son cœur les justes regrets qu'il devait à la perte de son père; mais il y a dans le sentiment même des regrets quelque chose de doux et d'harmonieux qu'il faut tâcher de faire connaître à ceux qui n'en ont encore éprouvé que les amertumes: c'est le seul bien qu'on puisse leur faire.
«Arrêtons-nous ici, dit Corinne, en face de ce tombeau, le seul qui reste encore presque en entier: ce n'est point le tombeau d'un Romain célèbre; c'est celui de Cécilia Métella, jeune fille à qui son père a fait élever ce monument.—Heureux, dit Oswald, heureux les enfants qui meurent dans les bras de leur père, et qui reçoivent la mort dans le sein qui leur donna la vie! la mort elle-même alors perd son aiguillon pour eux.
—Oui, dit Corinne avec émotion, heureux ceux qui ne sont pas orphelins! Voyez, on a sculpté des armes sur ce tombeau, bien que ce soit celui d'une femme; mais les filles des héros peuvent avoir sur leurs tombes les trophées de leur père: c'est une belle union que celle de l'innocence et de la valeur. Il y a une élégie de Properce, qui peint mieux qu'aucun autre écrit de l'antiquité cette dignité des femmes chez les Romains, plus imposante et plus pure que l'éclat même dont elles jouissaient pendant le temps de la chevalerie. Cornélie, morte dans sa jeunesse, adresse à son époux les adieux et les consolations les plus touchantes, et l'on y sent presque à chaque mot tout ce qu'il y a de respectable et de sacré dans les liens de famille. Le noble orgueil d'une vie sans tache se peint dans cette poésie majestueuse des Latins, dans cette poésie noble et sévère comme les maîtres du monde. Oui, dit Cornélie, aucune tache n'a souillé ma vie: depuis l'hymen jusqu'au bûcher, j'ai vécu pure entre les deux flambeaux. Quelle admirable expression! s'écria Corinne; quelle image sublime! et qu'il est digne d'envie, le sort de la femme qui peut ainsi conserver la plus parfaite unité dans sa destinée, et n'emporte au tombeau qu'un souvenir! c'est assez pour une vie.»
En achevant ces mots, les yeux de Corinne se remplirent de larmes; un sentiment cruel, un soupçon pénible s'empara du cœur d'Oswald. «Corinne, s'écria-t-il, Corinne! votre âme délicate n'a-t-elle rien à se reprocher? Si je pouvais disposer de moi, si je pouvais m'offrir à vous, n'aurais-je point de rivaux dans le passé? pourrais-je être fier de mon choix? une jalousie cruelle ne troublerait-elle pas mon bonheur?—Je suis libre, et je vous aime comme je n'ai jamais aimé, répondit Corinne; que voulez-vous de plus? Faut-il me condamner à vous avouer qu'avant de vous avoir connu, mon imagination a pu me tromper sur l'intérêt qu'on m'inspirait! et n'y a-t-il pas dans le cœur de l'homme une pitié divine pour les erreurs que le sentiment, ou du moins l'illusion du sentiment, aurait fait commettre!» En achevant ces mots, une rougeur modeste couvrit son visage. Oswald tressaillit, mais il se tut. Il y avait dans le regard de Corinne une expression de repentir et de timidité qui ne lui permit pas de la juger avec rigueur, et il lui sembla qu'un rayon du ciel descendait sur elle pour l'absoudre. Il prit sa main, la serra contre son cœur, et se mit à genoux devant elle, sans rien prononcer, sans rien promettre, mais en la contemplant avec un regard d'amour qui laissait tout espérer.
«Croyez-moi, dit Corinne à lord Nelvil, ne formons point de plan pour les années qui suivront: les plus heureux moments de la vie sont encore ceux qu'un hasard bienfaisant nous accorde. Est-ce donc ici, est-ce donc au milieu des tombeaux, qu'il faut tant croire à l'avenir?—Non, s'écria lord Nelvil, non, je ne crois point à l'avenir qui nous séparerait! Ces quatre jours d'absence m'ont trop bien appris que je n'existais plus maintenant que par vous.» Corinne ne répondit rien à ces douces paroles, mais elle les recueillit religieusement dans son cœur; elle craignait toujours, en prolongeant l'entretien sur le sentiment qui seul l'occupait, d'exciter Oswald à déclarer ses projets avant qu'une plus longue habitude lui rendît la séparation impossible. Souvent même elle dirigeait à dessein son attention vers les objets extérieurs; comme cette sultane des contes arabes, qui cherchait à captiver par mille récits divers l'intérêt de celui qu'elle aimait, afin d'éloigner la décision de son sort jusqu'au moment où les charmes de son esprit remportèrent la victoire.
CHAPITRE II
Non loin de la voie Appienne, Oswald et Corinne se firent montrer les Columbarium, où les esclaves sont réunis à leurs maîtres, où l'on voit dans un même tombeau tout ce qui vécut par la protection d'un seul homme ou d'une seule femme. Les femmes de Livie, par exemple, celles qui, consacrées jadis aux soins de sa beauté, luttaient pour elle contre le temps, et disputaient aux années quelques-uns de ses charmes, sont placées à côté d'elle dans de petites urnes. On croit voir une collection de morts obscurs autour d'un mort illustre, non moins silencieux que son cortége. A peu de distance de là, l'on aperçoit un champ où les vestales infidèles à leurs vœux étaient enterrées vivantes: singulier exemple de fanatisme dans une religion naturellement tolérante.
«Je ne vous mènerai point aux catacombes, dit Corinne à lord Nelvil, quoique, par un hasard singulier, elles soient au-dessous de cette voie Appienne, et qu'ainsi les tombeaux reposent sur les tombeaux. Mais cet asile des chrétiens persécutés a quelque chose de si sombre et de si terrible, que je ne puis me résoudre à y retourner: ce n'est pas cette mélancolie touchante que l'on respire dans les lieux ouverts, c'est le cachot près du sépulcre, c'est le supplice de la vie à côté des horreurs de la mort. Sans doute on se sent pénétré d'admiration pour les hommes qui, par la seule puissance de l'enthousiasme, ont pu supporter cette vie souterraine, et se sont ainsi séparés entièrement du soleil et de la nature; mais l'âme est si mal à l'aise dans ce lieu, qu'il n'en peut résulter aucun bien pour elle. L'homme est une partie de la création; il faut qu'il trouve son harmonie morale dans l'ensemble de l'univers, dans l'ordre habituel de la destinée; et de certaines exceptions violentes et redoutables peuvent étonner la pensée, mais effrayent tellement l'imagination, que la disposition habituelle de l'âme ne saurait y gagner. Allons plutôt, continua Corinne, voir la pyramide de Cestius: les protestants qui meurent ici sont tous ensevelis autour de cette pyramide, et c'est un doux asile, tolérant et libéral.—Oui, répondit Oswald, c'est là que plusieurs de mes compatriotes ont trouvé leur dernier séjour. Allons-y; peut-être est-ce ainsi du moins que je ne vous quitterai jamais.» Corinne frémit à ces mots, et sa main tremblait en s'appuyant sur le bras de lord Nelvil. «Je suis mieux, reprit-il, bien mieux depuis que je vous connais.» Et le visage de Corinne fut éclairé de nouveau par cette joie douce et tendre, son expression habituelle.
Cestius présidait aux jeux des Romains; son nom ne se trouve point dans l'histoire, mais il est illustré par son tombeau. La pyramide massive qui le renferme défend sa mort de l'oubli qui a tout à fait effacé sa vie. Aurélien, craignant qu'on ne se servît de cette pyramide comme d'une forteresse pour attaquer Rome, l'a fait enclaver dans les murs, qui subsistent encore, non pas comme d'inutiles ruines, mais comme l'enceinte actuelle de Rome moderne. On dit que les pyramides imitent, par leur forme, la flamme qui s'élève sur un bûcher. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette forme mystérieuse attire les regards et donne un caractère pittoresque à tous les points de vue dont elle fait partie. En face de cette pyramide est le mont Testacée, sous lequel il y a des grottes extrêmement fraîches, où l'on donne des festins pendant l'été. Les festins, à Rome, ne sont point troublés par la vue des tombeaux. Les pins et les cyprès qu'on aperçoit de distance en distance dans la riante campagne d'Italie retracent aussi ces souvenirs solennels; et ce contraste produit le même effet que les vers d'Horace,
. . . . . . . . . . Moriture Delli,
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Linquenda tellus, et domus, et placens
Uxor[11],
au milieu des poésies consacrées à toutes les jouissances de la terre. Les anciens ont toujours senti que l'idée de la mort a sa volupté; l'amour et les fêtes la rappellent, et l'émotion d'une joie vive semble s'accroître par l'idée même de la brièveté de la vie.
[11] Dellius, il faut mourir… il faut quitter la terre, et ta demeure, et ton épouse chérie.
Corinne et lord Nelvil revinrent de la course des tombeaux en côtoyant les bords du Tibre. Jadis il était couvert de vaisseaux et bordé de palais; jadis ses inondations mêmes étaient regardées comme des présages: c'était le fleuve-prophète, la divinité tutélaire de Rome. Maintenant on dirait qu'il coule parmi les ombres, tant il est solitaire, tant la couleur de ses eaux parait livide! Les plus beaux monuments des arts, les plus admirables statues ont été jetées dans le Tibre, et sont cachées sous ses flots. Qui sait si, pour les chercher, on ne le détournera pas un jour de son lit? Mais quand on songe que les chefs-d'œuvre du génie humain sont peut-être là, devant nous, et qu'un œil plus perçant les verrait à travers les ondes, l'on éprouve je ne sais quelle émotion, qui sans cesse renaît à Rome sous diverses formes, et fait trouver une société pour la pensée dans les objets physiques, muets partout ailleurs.
CHAPITRE III
Raphaël a dit que Rome moderne était presque en entier bâtie avec les débris de Rome ancienne; et il est certain qu'on n'y peut faire un pas sans être frappé de quelques restes de l'antiquité. L'on aperçoit les murs éternels, selon l'expression de Pline, à travers l'ouvrage des derniers siècles: les édifices de Rome portent presque tous une empreinte historique; on y peut remarquer, pour ainsi dire, la physionomie des âges. Depuis les Étrusques jusqu'à nos jours, depuis ces peuples plus anciens que les Romains mêmes, et qui ressemblent aux Égyptiens par la solidité de leurs travaux et la bizarrerie de leurs dessins; depuis ces peuples jusqu'au cavalier Bernin, cet artiste maniéré comme les poëtes italiens au dix-septième siècle, on peut observer l'esprit humain à Rome dans les différents caractères des arts, des édifices et des ruines. Le moyen âge et le siècle brillant des Médicis reparaissent à nos yeux par leurs œuvres; et cette étude du passé, dans les objets présents à nos regards, nous fait pénétrer le génie des temps. On croit que Rome avait autrefois un nom mystérieux, qui n'était connu que de quelques adeptes; il semble qu'il est encore nécessaire d'être initié dans le secret de cette ville. Ce n'est pas simplement un assemblage d'habitations, c'est l'histoire du monde, figurée par divers emblèmes et représentée sous diverses formes.
Corinne convint avec lord Nelvil qu'ils iraient voir ensemble d'abord les édifices de Rome moderne, et qu'ils réserveraient pour un autre temps les admirables collections de tableaux et de statues qu'elle renferme. Peut-être, sans s'en rendre raison, Corinne désirait-elle de renvoyer le plus qu'il était possible ce qu'on ne peut se dispenser de connaître à Rome: car qui l'a jamais quittée sans avoir contemplé l'Apollon du Belvédère et les tableaux de Raphaël! Cette garantie, toute faible qu'elle était, qu'Oswald ne partirait pas encore, plaisait à son imagination. Y a-t-il de la fierté, dira-t-on, à vouloir retenir ce qu'on aime par un autre motif que celui du sentiment? Je ne sais; mais plus on aime, moins on se fie au sentiment que l'on inspire; et quelle que soit la cause qui nous assure la présence de l'objet qui nous est cher, on l'accepte toujours avec joie. Il y a souvent bien de la vanité dans un certain genre de fierté; et si des charmes généralement admirés, tels que ceux de Corinne, ont un véritable avantage, c'est qu'ils permettent de placer son orgueil dans le sentiment qu'on éprouve, plus encore que dans celui qu'on inspire.
Corinne et lord Nelvil recommencèrent leurs courses par les églises les plus remarquables entre les nombreuses églises de Rome: elles sont toutes décorées par les magnificences antiques; mais quelque chose de sombre et de bizarre se mêle à ces beaux marbres, à ces ornements de fête enlevés aux temples païens. Les colonnes de porphyre et de granit étaient en si grand nombre à Rome, qu'on les a prodiguées presque sans y attacher aucun prix. A Saint-Jean-de-Latran, dans cette église fameuse par les conciles qui y ont été tenus, on trouve une telle quantité de colonnes de marbre, qu'il en est plusieurs qu'on a recouvertes d'un mastic de plâtre pour en faire des pilastres, tant la multitude de ces richesses y avait rendu indifférent!
Quelques-unes de ces colonnes étaient dans le tombeau d'Adrien, d'autres au Capitole; celles-ci portent encore sur leur chapiteau la figure des oies qui ont sauvé le peuple romain: ces colonnes soutiennent des ornements gothiques, et quelques-unes des ornements à la manière des Arabes. L'urne d'Agrippa recèle les cendres d'un pape; car les morts eux-mêmes ont cédé la place à d'autres morts, et les tombeaux ont presque aussi souvent changé de maîtres que la demeure des vivants.
Près de Saint-Jean-de-Latran est l'escalier saint, transporté, dit-on, de Jérusalem à Rome. On ne peut le monter qu'à genoux. César lui-même et Claude montèrent aussi à genoux l'escalier qui conduisait au temple de Jupiter Capitolin. A côté de Saint-Jean-de-Latran est le baptistère où l'on dit que Constantin fut baptisé. Au milieu de la place l'on voit un obélisque qui est peut-être le plus ancien monument qui soit dans le monde; un obélisque contemporain de la guerre de Troie! un obélisque que le barbare Cambyse respecta cependant assez pour faire arrêter en son honneur l'incendie d'une ville! un obélisque pour lequel un roi mit en gage la vie de son fils unique! Les Romains l'ont fait arriver miraculeusement du fond de l'Égypte jusqu'en Italie; ils détournèrent le Nil de son cours pour qu'il allât le chercher et le transportât jusqu'à la mer. Cet obélisque est encore couvert des hiéroglyphes qui gardent leur secret depuis tant de siècles, et défient jusqu'à ce jour les plus savantes recherches. Les Indiens, les Égyptiens, l'antiquité de l'antiquité, nous seraient peut-être révélés par ces signes. Le charme merveilleux de Rome, ce n'est pas seulement la beauté réelle de ses monuments, mais l'intérêt qu'ils inspirent en excitant à penser; et ce genre d'intérêt s'accroît chaque jour par chaque étude nouvelle.
Une des églises les plus singulières de Rome, c'est Saint-Paul: son extérieur est celui d'une grange mal bâtie, et l'intérieur est orné par quatre-vingts colonnes d'un marbre si beau, d'une forme si parfaite, qu'on croit qu'elles appartiennent à un temple d'Athènes décrit par Pausanias. Cicéron dit: Nous sommes entourés des vestiges de l'histoire. S'il le disait alors, que dirons-nous maintenant?
Les colonnes, les statues, les bas-reliefs de l'ancienne Rome sont tellement prodigués dans les églises de la ville moderne, qu'il en est une (Sainte-Agnès) où des bas-reliefs retournés servent de marches à un escalier, sans qu'on se soit donné la peine de savoir ce qu'ils représentent. Quel étonnant aspect offrirait maintenant Rome antique, si l'on avait laissé les colonnes, les marbres, les statues, à la place même où ils ont été trouvés! la ville ancienne presque en entier serait encore debout; mais les hommes de nos jours oseraient-ils s'y promener?
Les palais des grands seigneurs sont extrêmement vastes, d'une architecture souvent très-belle, et toujours imposante; mais les ornements de l'intérieur sont rarement de bon goût, et l'on n'y a point l'idée de ces appartements élégants que les jouissances perfectionnées de la vie sociale ont fait inventer ailleurs. Ces vastes demeures des princes romains sont désertes et silencieuses; les paresseux habitants de ces palais se retirent chez eux dans quelques petites chambres inaperçues, et laissent les étrangers parcourir leurs magnifiques galeries, où les plus beaux tableaux du siècle de Léon X sont réunis. Ces grands seigneurs romains sont aussi étrangers maintenant au luxe pompeux de leurs ancêtres, que ces ancêtres l'étaient eux-mêmes aux vertus austères des Romains de la république. Les maisons de campagne donnent encore davantage l'idée de cette solitude, de cette indifférence des possesseurs au milieu des plus admirables séjours du monde. On se promène dans ces immenses jardins sans se douter qu'ils aient un maître. L'herbe croît au milieu des allées; et, dans ces mêmes allées abandonnées, les arbres sont taillés artistement selon l'ancien goût qui régnait en France: singulière bizarrerie, que cette négligence du nécessaire et cette affectation de l'inutile! Mais on est souvent surpris à Rome, et dans la plupart des autres villes d'Italie, du goût qu'ont les Italiens pour les ornements maniérés, eux qui ont sans cesse sous les yeux la noble simplicité de l'antique. Ils aiment ce qui est brillant, plutôt que ce qui est élégant et commode. Ils ont en tout genre les avantages et les inconvénients de ne point vivre habituellement en société. Leur luxe est pour l'imagination plutôt que pour la jouissance: isolés qu'ils sont entre eux, ils ne peuvent redouter l'esprit de moquerie, qui pénètre rarement à Rome dans les secrets de la maison; et l'on dirait souvent, à voir le contraste du dedans et du dehors du palais, que la plupart des grands seigneurs d'Italie arrangent leurs demeures pour éblouir les passants, mais non pour y recevoir des amis.
Après avoir parcouru les églises et les palais, Corinne conduisit Oswald dans la villa Mellini, jardin solitaire, et sans autre ornement que des arbres magnifiques. On voit de là, dans l'éloignement, la chaîne des Apennins; la transparence de l'air colore ces montagnes, les rapproche et les dessine d'une manière singulièrement pittoresque. Oswald et Corinne restèrent dans ce lieu quelque temps pour goûter le charme du ciel et la tranquillité de la nature. On ne peut avoir l'idée de cette tranquillité singulière, quand on n'a pas vécu dans les contrées méridionales. L'on ne sent pas, dans un jour chaud, le plus léger souffle de vent. Les plus faibles brins de gazon sont d'une immobilité parfaite; les animaux eux-mêmes partagent l'indolence inspirée par le beau temps; à midi, vous n'entendez point le bourdonnement des mouches, ni le bruit des cigales, ni le chant des oiseaux; nul ne se fatigue en agitations inutiles et passagères; tout dort, jusqu'au moment où les orages, où les passions réveillent la nature véhémente qui sort avec impétuosité de son propre repos.
Il y a dans les jardins de Rome un grand nombre d'arbres toujours verts, qui ajoutent encore à l'illusion qui fait déjà la douceur du climat pendant l'hiver. Des pins d'une élégance particulière, larges et touffus vers le sommet, et rapprochés l'un de l'autre, forment comme une espèce de plaine dans les airs, dont l'effet est charmant, quand on monte assez haut pour l'apercevoir. Les arbres inférieurs sont placés à l'abri de cette voûte de verdure. Deux palmiers seulement se trouvent dans Rome, et sont tous les deux dans des jardins de moines: l'un d'eux, placé sur une hauteur, sert de point de vue à distance, et l'on a toujours un sentiment de plaisir en apercevant, en retrouvant, dans les diverses perspectives de Rome, ce député de l'Afrique, cette image d'un midi plus brûlant encore que celui de l'Italie, et qui réveille tant d'idées et de sensations nouvelles.
«Ne trouvez-vous pas, dit Corinne en contemplant avec Oswald la campagne dont ils étaient environnés, que la nature en Italie fait plus rêver que partout ailleurs? On dirait qu'elle est ici plus en relation avec l'homme, et que le Créateur s'en sert comme d'un langage entre la créature et lui.—Sans doute, reprit Oswald, je le crois ainsi; mais qui sait si ce n'est pas l'attendrissement profond que vous excitez dans mon cœur, qui me rend sensible à tout ce que je vois? Vous me révélez les pensées et les émotions que les objets extérieurs peuvent faire naître. Je ne vivais que dans mon cœur, vous avez réveillé mon imagination. Mais cette magie de l'univers que vous m'apprenez à connaître ne m'offrira jamais rien de plus beau que votre regard, de plus touchant que votre voix.—Puisse ce sentiment que je vous inspire aujourd'hui durer autant que ma vie, dit Corinne, ou, du moins, puisse ma vie ne pas durer plus que lui!»
Oswald et Corinne terminèrent leur voyage de Rome par la Villa Borghèse, celui de tous les jardins et de tous les palais romains où les splendeurs de la nature et des arts sont rassemblées avec le plus de goût et d'éclat. On y voit des arbres de toutes les espèces, et des eaux magnifiques. Une réunion incroyable de statues, de vases, de sarcophages antiques, se mêlent avec la fraîcheur de la jeune nature du Sud. La mythologie des anciens y semble ranimée. Les naïades sont placées sur le bord des ondes, les nymphes dans des bois dignes d'elles, les tombeaux sous des ombrages élyséens; la statue d'Esculape est au milieu d'une île; celle de Vénus semble sortir des ondes; Ovide et Virgile pourraient se promener dans ce beau lieu, et se croire encore au siècle d'Auguste. Les chefs-d'œuvre de sculpture que renferme le palais lui donnent une magnificence à jamais nouvelle. On aperçoit de loin, à travers les arbres, la ville de Rome, et Saint-Pierre, et la campagne, et les longues arcades, débris des aqueducs qui transportaient les sources des montagnes dans l'ancienne Rome. Tout est là pour la pensée, pour l'imagination, pour la rêverie. Les sensations les plus pures se confondent avec les plaisirs de l'âme, et donnent l'idée d'un bonheur parfait; mais quand on demande: Pourquoi ce séjour ravissant n'est-il pas habité? l'on vous répond que le mauvais air (la cattiva aria) ne permet pas d'y vivre pendant l'été.
Ce mauvais air fait, pour ainsi dire, le siége de Rome; il avance chaque année quelques pas de plus, et l'on est forcé d'abandonner les plus charmantes habitations à son empire. Sans doute l'absence d'arbres dans la campagne, autour de la ville, est une des causes de l'insalubrité de l'air; et c'est peut-être pour cela que les anciens Romains avaient consacré les bois aux déesses, afin de les faire respecter par le peuple. Maintenant des forêts sans nombre ont été abattues: pourrait-il en effet exister de nos jours des lieux assez sanctifiés pour que l'avidité s'abstînt de les dévaster? Le mauvais air est le fléau des habitants de Rome, et menace la ville d'une entière dépopulation; mais il ajoute peut-être encore à l'effet que produisent les superbes jardins qu'on voit dans l'enceinte de Rome. L'influence maligne ne se fait sentir par aucun signe extérieur: vous respirez un air qui semble pur et qui est très-agréable; la terre est riante et fertile; une fraîcheur délicieuse vous repose le soir des chaleurs brûlantes du jour: et tout cela, c'est la mort!
«J'aime, disait Oswald à Corinne, ce danger mystérieux, invisible, ce danger sous la forme des impressions les plus douces. Si la mort n'est, comme je le crois, qu'un appel à une existence plus heureuse, pourquoi le parfum des fleurs, l'ombrage des beaux arbres, le souffle rafraîchissant du soir, ne seraient-ils pas chargés de nous en apporter la nouvelle? Sans doute le gouvernement doit veiller de toutes les manières à la conservation de la vie humaine; mais la nature a des secrets que l'imagination seule peut pénétrer; et je conçois facilement que les habitants et les étrangers ne se dégoûtent point de Rome par le genre de péril que l'on y court pendant les plus belles saisons de l'année.»
LIVRE SIXIÈME
MŒURS ET CARACTÈRE DES ITALIENS
CHAPITRE PREMIER
L'irrésolution du caractère d'Oswald, augmentée par ses malheurs, le portait à craindre tous les partis irrévocables. Il n'avait pas même osé, dans son incertitude, demander à Corinne le secret de son nom et de sa destinée, et cependant son amour pour elle acquérait chaque jour de nouvelles forces; il ne la regardait jamais sans émotion; il pouvait à peine, au milieu de la société, s'éloigner, même pour un instant, de la place où elle était assise; elle ne disait pas un mot qu'il ne sentît; elle n'avait pas un instant de tristesse ou de gaieté dont le reflet ne se peignît sur sa propre physionomie. Mais, tout en admirant, tout en aimant Corinne, il se rappelait combien une telle femme s'accordait peu avec la manière de vivre des Anglais, combien elle différait de l'idée que son père s'était formée de celle qu'il lui convenait d'épouser; et ce qu'il disait à Corinne se ressentait du trouble et de la contrainte que ces réflexions faisaient naître en lui.
Corinne ne s'en apercevait que trop bien; mais il lui en aurait tant coûté de rompre avec lord Nelvil, qu'elle se prêtait elle-même à ce qu'il n'y eût point entre eux d'explication décisive; et comme elle avait dans le caractère assez d'imprévoyance, elle était heureuse du présent tel qu'il était, quoiqu'il lui fût impossible de savoir ce qui devait en arriver.
Elle s'était entièrement séparée du monde pour se consacrer à son sentiment pour Oswald. Mais à la fin, blessée de son silence sur leur avenir, elle résolut d'accepter une invitation pour un bal où elle était vivement désirée. Rien n'est plus indifférent à Rome que de quitter la société et d'y reparaître tour à tour, selon que cela convient: c'est le pays où l'on s'occupe le moins de ce qu'on appelle ailleurs le commérage; chacun fait ce qu'il veut sans que personne s'en informe, à moins qu'on ne rencontre dans les autres un obstacle à son amour ou à son ambition. Les Romains ne s'inquiètent pas plus de la conduite de leurs compatriotes que de celle des étrangers qui passent et repassent dans leur ville, rendez-vous des Européens. Quand lord Nelvil sut que Corinne allait au bal, il en éprouva de l'humeur. Il avait cru voir en elle depuis quelque temps une disposition mélancolique qui sympathisait avec la sienne; tout à coup elle lui parut vivement occupée de la danse, de ce talent dans lequel elle excellait, et son imagination semblait animée par la perspective d'une fête. Corinne n'était pas une personne frivole, mais elle se sentait chaque jour plus subjuguée par son amour pour Oswald, et elle voulait essayer d'en affaiblir la force. Elle savait par expérience que la réflexion et les sacrifices ont moins de pouvoir sur les caractères passionnés que la distraction, et elle pensait que la raison ne consiste pas à triompher de soi selon les règles, mais comme on le peut.
«Il faut, disait-elle à lord Nelvil, qui lui reprochait cette intention, il faut pourtant que je sache s'il n'y a plus que vous au monde qui puissiez remplir ma vie, si ce qui me plaisait autrefois ne peut pas encore m'amuser, et si le sentiment que vous m'inspirez doit absorber tout autre intérêt et toute autre idée.—Vous voulez donc cesser de m'aimer? reprit Oswald.—Non, répondit Corinne; mais ce n'est que dans la vie domestique qu'il peut être doux de se sentir ainsi dominée par une seule affection. Moi qui ai besoin de mes talents, de mon esprit, de mon imagination, pour soutenir l'éclat de la vie que j'ai adoptée, cela me fait mal, et beaucoup de mal, d'aimer comme je vous aime.—Vous ne me sacrifieriez donc pas, lui dit Oswald, ces hommages, cette gloire?…—Que vous importe, dit Corinne, de savoir si je vous les sacrifierais! Il ne faut pas, puisque nous ne sommes point destinés l'un à l'autre, flétrir à jamais pour moi le genre de bonheur dont je dois me contenter.» Lord Nelvil ne répondit point, parce qu'il fallait, en exprimant son sentiment, dire aussi quel dessein ce sentiment lui inspirait; et son cœur l'ignorait encore. Il se tut donc en soupirant, et suivit Corinne au bal, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup d'y aller.
C'était la première fois, depuis son malheur, qu'il revoyait une grande assemblée; et le tumulte d'une fête lui causa une telle impression de tristesse, qu'il resta longtemps dans une salle à côté de celle du bal, la tête appuyée sur sa main, et ne cherchant pas même à voir danser Corinne. Il écoutait cette musique de danse, qui, comme toutes les musiques, fait rêver, bien qu'elle ne semble destinée qu'à la joie. Le comte d'Erfeuil arriva, tout enchanté d'un bal, d'une assemblée, d'une société nombreuse enfin qui lui rappelait un peu la France. «J'ai fait ce que j'ai pu, dit-il à lord Nelvil, pour trouver quelque intérêt à ces ruines dont on parle tant à Rome; je ne vois rien de beau dans cela: c'est un préjugé que l'admiration de ces débris couverts de ronces. J'en dirai mon avis quand je reviendrai à Paris, car il est temps que ce prestige de l'Italie finisse. Il n'y a pas un monument en Europe, subsistant aujourd'hui dans son entier, qui ne vaille mieux que ces tronçons de colonnes, que ces bas-reliefs noircis par le temps, qu'on ne peut admirer qu'à force d'érudition. Un plaisir qu'il faut acheter par tant d'études ne me paraît pas bien vif en lui-même; car, pour être ravi par les spectacles de Paris, personne n'a besoin de pâlir sur les livres.» Lord Nelvil ne répondit rien. Le comte d'Erfeuil l'interrogea de nouveau sur l'impression que Rome avait produite sur lui. «Au milieu d'un bal, dit Oswald, ce n'est pas trop le moment d'en parler d'une manière sérieuse, et vous savez que je ne sais pas parler autrement.—A la bonne heure, reprit le comte d'Erfeuil: je suis plus gai que vous, j'en conviens; mais qui sait si je ne suis pas plus sage? Il y a beaucoup de philosophie, croyez-moi, dans mon apparente légèreté; la vie doit être prise comme cela.—Vous avez peut-être raison, reprit Oswald; mais c'est par nature et non par réflexion, que vous êtes ainsi, et voilà pourquoi votre manière d'être ne convient qu'à vous.»