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MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS

(DE LA COMÉDIE FRANÇAISE),
PUBLIÉS PAR ROGER DE BEAUVOIR.

I

PARIS,
GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS,

33, rue Sainte-Marguerite-Saint-Germain.

1849.

INTRODUCTION.

I.

Dans le courant de 1829, la Revue de Paris, recueil alors à la mode, publia une toute petite nouvelle de cinq pages, appelée: Marie ou le Mouchoir bleu.

Cette nouvelle obtint un véritable succès.

Pour le dire en passant, M. Véron n'a eu ce bonheur-là que deux fois dans sa vie de directeur, mais il l'a eu pleinement et à l'exclusion de tout grand journal; il a publié deux petits chefs-d'œuvre, dont ses amis et le public doivent lui savoir gré: le premier était cette nouvelle du Mouchoir bleu, et portait, comme signature, le nom d'Étienne Béquet; le second se nommait l'Abbé Aubin; il était de Mérimée.

À plus de dix-sept ans de distance, la première de ces deux nouvelles si simples, si rapides, fut presque un événement.

C'était alors le règne véritable de la nouvelle: on n'écrivait pas encore six volumes en deux mois; la littérature contemporaine ne montait pas des briks de l'État, elle vivait de peu; il n'y avait pas de métier à la Jacquart pour le roman, voire même pour le théâtre. Béquet tira donc un jour de son portefeuille le Mouchoir bleu, et la Revue de Paris s'en contenta.

C'était une élégie candide et modeste, l'histoire d'un pauvre diable de soldat suisse, qui vole un mouchoir pour sa fiancée, mademoiselle Marie, et que l'on fusille d'après la rigueur du code militaire. Là rien de tourmenté, rien de prolixe, le pâtre du chemin vous eût fait le même récit; la jeune villageoise eût déposé sa cruche à la fontaine pour l'entendre. Sur le papier de notre écrivain ingénu avaient dû tomber seulement quelques unes de ces larmes rares, arrachées à la paupière du caporal Trimm, quand ce brave caporal trouve le temps de s'attendrir. Sédaine, Sterne et Prévost étaient fondus habilement dans ce récit. La bonhomie habituelle du conteur, la tournure contemplative de son esprit, se trahissait dès les premières lignes; c'est la seule nouvelle que fit Béquet, encore fallut-il qu'on l'en pressât. Indolent par goût, critique par état, flâneur par instinct, Béquet, que nous avons beaucoup connu, réalisait dans toute sa personne un de ces chanoines fleuris, dont l'abbé de Saint-Martin restera le meilleur type; il y avait chez cet homme du sybarite, de l'écrivain, et du lazzarone. Sa physionomie seule devenait la plus intéressante des études; elle avait quelque chose mobile et d'imprévu, elle passait par des nuances aussi distinctes que le visage expressif du neveu de Rameau. Dans le même quart-d'heure, Béquet se montrait réjoui et sentimental, pleureur et sceptique, crédule, sévère, indulgent, selon l'ami ou le vin qu'il rencontrait. Ce front chauve bien avant l'âge, ces mains passées invariablement dans son gousset comme pour se donner une contenance, cet œil vitré ou étincelant tour-à-tour, cette lèvre triste, pendante comme celle d'un homme absorbé dans quelque colloque intérieur, cette négligence résolue dans le maintien, dans la démarche, dans l'habit, tout cet ensemble gauche et abandonné de Béquet attirait sur lui l'attention et commandait l'examen aux plus distraits. Je laisse exprès ici la pureté inaltérable de ce goût si rare et si correct, pour ne parler que de l'homme; l'homme intéressait chez Béquet par une sorte de mélancolie hâtive, son rire était maladif, sa gaîté fiévreuse, son esprit le plus calme voisin de l'exaltation. Causeur ingénieux, helléniste de premier ordre, esprit incisif, mémoire charmante, Béquet fascinait surtout ses initiés; il fallait lui plaire pour qu'il se donnât la peine de plaire ensuite. Quel torrent de citations et d'anecdotes! Il vous eût parlé à la fois de Saint-Simon et du poète Lucain, de madame du Barry et de mademoiselle Contat, de Planche, son vieux maître, et du procès de Fouquet sur lequel il avait des notes! En vérité, ceux qui ne connaissent cet homme d'un charmant esprit que par la piquante vulgarité de quelques traits et charges d'atelier ne savent rien de Béquet! On a fait sur lui des mots qu'il n'acceptait pas; on a joué avec son esprit imprudemment. Nous, qui respectons plus que tout autre sa mémoire (peut-être parce qu'il eut l'indulgence de nous aimer), nous devons dire que si Béquet eût vécu, nous n'eussions guère songé à écrire ce livre, tant dans la moindre causerie, la moindre soirée, Béquet eût pris sur nous les devants en causeur instruit des moindres particularités de la vie de mademoiselle Mars. Béquet eut en effet, dans l'inimitable actrice, une amie noble et constante; il l'apprécia, il l'aima comme une sœur habile et prudente; il la défendit, ce qui vaut mieux, lui dont la rigueur fut souvent si inflexible! C'est que, comme beaucoup d'amis de mademoiselle Mars, Béquet avait reconnu dans elle toutes les qualités d'un honnête homme. Quand il en parlait, Dieu sait avec quel esprit! on s'intéressait à cette persévérante étude d'une femme du XIXe siècle, comme on se fût intéressé à un pastel à demi effacé dans la galerie de Versailles et de Saint-Cloud. Quel autre, en effet, eût fait mieux valoir que lui les plus exquises délicatesses de ce cœur inconnu au monde, à la foule; qui mieux que cet ami naïf et bon nous eût révélé la femme dans l'actrice; mademoiselle Mars sous Célimène, Sylvia? Ce talent si pur, si étincelant, si ferme, ce talent multiple et plein de souplesse, quel homme dut le contempler avec plus de respect, de trouble, d'émotion, lui qui fut l'ami, le défenseur assidu de Casimir Delavigne, de mademoiselle Mars, de Talma? Mademoiselle Mars! mademoiselle Mars! Les pleurs venaient aux yeux de Béquet lorsqu'il prononçait ce nom! Il savait tout d'elle: ses labeurs, ses bienfaits cachés, son abnégation, ses joies, ses triomphes et même ses caprices; et de tout cela, il s'était fait dans sa tête un roman aussi charmant, aussi approfondi que la Marianne de Marivaux. Mademoiselle Mars, nous disait-il, mademoiselle Mars, oh! quelle oraison funèbre! Ne fut-elle donc pas hors de la scène un composé brillant de mille qualités aimables, ne laisse-t-elle pas après elle un parfum de grâce et de politesse qu'eût envié la cour du grand roi? Dans le temps où nous vivons, temps phalanstérien, prosaïque, humanitaire, ne sont-ce pas là de beaux et utiles dehors à proposer en exemple à une société chez qui le goût et l'instinct des convenances s'affaiblissent de jour en jour? Mademoiselle Mars! mais elle emportera, croyez le bien, avec elle, le dernier mot d'un siècle qui eut seul le don de la causerie et des belles manières, qui défendit son fauteuil contre l'empiètement de la politique! Mademoiselle Mars est bien plus de ce siècle-là que du nôtre, et rien ne servirait plus à l'établir, poursuivait-il, que son dédain formel pour tout ce qui ne rappelait pas ses mœurs. Que d'éléments de succès réunis dans ce modèle incomparable! Celui-là ne s'est pas trompé qui a dit le premier, en la voyant, qu'elle n'était pas née bourgeoise. La bourgeoisie était pour elle une antipathie, un contresens. «Avec un éventail dans la main, m'a-t-elle dit cent fois, une femme est plus forte qu'un homme avec une épée!» C'est qu'elle avait compris ce pouvoir souverain du regard, du geste, de la parole! Ce sourire, doux rayon entre deux rangées de perles, cette gaîté vive, aimable, que madame de Sévigné laisse follement bondir sous sa plume, et que mademoiselle Mars laissait tomber de sa lèvre; ce talent d'écouter,—le plus difficile des silences,—cette moquerie pleine d'insouciance, ce goût, ce tac sûr, qui donc en a surpris l'étude, sinon le secret?

C'est par tout cela que se défend mademoiselle Mars, et aussi par ce goût, cette réserve, ces grâces imprévues, cette immense faculté d'exaltation qu'elle possède et domine, selon le besoin et l'exigence du travail. Mademoiselle Mars! mais elle aura été mêlée comme une noble et grande tige à toutes les palmes du dix-huitième siècle et du dix-neuvième, elle aura connu tour-à-tour Chateaubriand et madame Récamier, Gérard, Victor-Hugo et Napoléon! Vous fut-il donné seulement, ajoutait l'auteur du Mouchoir bleu, de voir, de lire, de tenir entre vos mains une correspondance quelconque sortie des mains de mademoiselle Mars? Quel génie plus fin, plus agile et plus hardi! C'est elle, et non moi, qui devait écrire le moindre feuilleton sur Suzanne ou Célimène. Telle elle est entrée dans sa vie, telle elle l'a traversée avec le cortége de ses qualités affables, de ses vertus, de ses sentiments d'une autre époque! Et il faudra bien que l'envie se taise, il faudra bien qu'on lave un jour mademoiselle Mars de l'affront des petits pamphlets et des petites calomnies; car on se souviendra, en temps donné, qu'elle ne leur opposa jamais que le silence, on se souviendra que mademoiselle Mars, si humble et si ignorante d'elle-même dans ses triomphes, fut aussi la femme la plus résignée aux jours désastreux de l'abandon!

* * * * *

Ainsi parlait Béquet, ce vrai confesseur littéraire de mademoiselle
Mars, Béquet, qui lui avait fait partager le premier son amour pour les
poètes, son culte pour Saint-Simon. Mademoiselle Mars avait aimé
Saint-Simon parce que Béquet l'aimait.

* * * * *

Et par ce trait seul, vous pouvez voir tout d'abord à quelle femme et à quel esprit nous allons avoir affaire. Célimène lisant le chapitre des ducs à brevet, n'est point une Célimène comme il en naît tous les jours. Ajoutez à cela que mademoiselle Mars eut pour père un membre de l'Institut, Monvel; qu'elle fut appelée toute jeune à connaître les premiers, les plus excellents auteurs de son temps; que la cour elle-même lui sourit à sa naissance; que tout ce qu'il y avait en France d'esprits éclairés, ardents et chaleureux protégea cette jeune enfant; et dites-nous si les fées de la fable mollement penchées sur un berceau trouvèrent un plus brillant avenir à prophétiser?

Ce que m'avait dit Béquet de ce caractère surprenant me donnait, je l'avoue, le plus vif, le plus sincère désir de connaître mademoiselle Mars; et comme ici les dates peuvent servir à l'appréciation de cette étude, je dois ajouter que Béquet me parlait ainsi de son idole constante à l'époque où mademoiselle Mars allait, disait-on, prendre sa retraite, emportant avec elle, dans un seul pli de sa robe, tous ces chefs-d'œuvre qu'une autre magicienne ne devra plus de longtemps, hélas! ressusciter avec sa baguette et son sourire.

La première fois que je vis l'auteur du Mouchoir bleu, chose singulière! Béquet se rendait lui-même à la vente d'une bibliothèque, celle de M. Chalabres, dont mademoiselle Mars était légataire universelle. La Revue de Paris publia, à cette occasion, un article de moi: ce fut mon premier essai littéraire. Béquet présenta lui-même cet article à la Revue. C'est au nom de mademoiselle Mars que je dus ainsi ma première inscription sur un registre de la presse. Cette date m'était demeurée présente à l'esprit, quand j'appris, à quelque temps de là, le nouveau domicile que s'était choisi Béquet, à Saint-Maur. Loëve-Veymars et moi nous reçûmes un jour une lettre de Béquet: il nous invitait à aller dîner le lendemain dans son ermitage. Nous nous promîmes bien, l'un et l'autre, de ne pas manquer à ce rendez-vous, dans lequel, je dois le dire, il entrait pour moi un vif désir de curiosité. La nature de nos travaux nous avait tenus quelque temps éloignés les uns des autres; ce rendez-vous littéraire avait donc pour nous un grand charme. En me couchant, je l'avoue, je relus un peu mon Horace, n'ayant pas oublié que Béquet était bien capable de nous parler latin à dîner.

II.

Si vous ne connaissez pas Saint-Maur et ses ombrages, vous êtes bien heureux, d'abord parce que Saint-Maur est laid, puis parce que ses ombrages sont inondés de poussière, d'une poussière à désespérer la palette des peintres.

Rien qu'en voyant ces arbres et ce morne village parisien, où l'on transporta Carrel expirant, je fus pris d'une grande tristesse. Il m'avait toujours semblé que la maison d'un poète devait être fraîche et souriante; je trouvai l'habitation de Béquet froide et morose. Quoi de plus malheureux que les auteurs, pensais-je, ils inventent des oasis délicieuses, admirables, dans leurs moindres livres, et tous leurs poëmes, tous leurs rêves aboutissent à une mauvaise treille, à des gazons brûlés et à une vieille servante qu'ils prennent pour Amadryade!

Cela me fit penser à regarder un peu la servante de notre ami.

C'était un composé curieux, qui tenait à la fois de la gouvernante, de la tourière et de la Maritorne; elle avait en main un pot de réséda quand nous entrâmes, et elle le laissa tomber à notre aspect, en manifestant les signes de la plus grande surprise.

—On ne nous attend donc pas? demandai-je à Loëve-Veymars.

Il n'eut pas le temps de répondre, une fenêtre s'ouvrit: il en sortit la tête de Béquet.

—Ne parlez qu'en allemand à la Bérésina, nous dit-il, car elle est bien digne de cette nation par sa lenteur. Entrez, la table est mise et vous n'aurez pas d'indigestion!

Le dîner était frugal, en effet, et nous essuyâmes, à son endroit, un feu roulant de citations latines. Nous y répondîmes humblement par l'offre d'un pâté de Chevet, que nous tirâmes de notre voiture. La Bérésina nous fit une mine gracieuse. Elle se démit vite de sa mauvaise humeur, et nous nous assîmes.

Entre ces deux convives, je n'avais vraiment qu'à écouter. Loëve-Veymars, à qui j'adresserais bien volontiers l'ode d'Horace: O navis referent in mare! etc, était un spirituel lutteur; il entama bientôt une escarmouche piquante avec Béquet. Le talent de Loëve-Veymars était net, concis, plein de charme et d'élégante atticité. Aucun auteur n'a laissé sur le théâtre, et sur mademoiselle Mars en particulier, de plus fines appréciations. On mit de côté les poètes latins pour parler de mademoiselle Mars. La Bérésina ressemblait à Laforêt: elle écoutait. Le dîner fut long et très gai; Béquet nous y lut la seule lettre qu'il eût reçue de mademoiselle Mars à titre d'éloges; il y était question du Mouchoir Bleu. Je n'ai jamais lu une pareille page de critique, cela était délié comme Marivaux. Il avait fallu faire violence à la modestie de Béquet pour qu'il nous allât chercher cette page précieuse[1]. La conversation qui suivit cette lecture eut pour objet différents épisodes de la vie de mademoiselle Mars; Béquet nous conta, entre autres, le trait suivant:

Mademoiselle Mars vit un matin arriver chez elle,—je ne sais plus en quelle année, ce devait être vers 1825,—un jeune homme de bonne mine qui lui présenta un manuscrit. Ce garçon avait vingt ans, il était venu de sa province à Paris; il n'avait lu qu'une chose encore, l'affiche du Théâtre-Français, et sur cette affiche le nom de mademoiselle Mars. Se faire présenter chez elle, il n'y fallait pas songer; il ne connaissait âme qui vive. Un soir il entre au théâtre, où mademoiselle Mars jouait Fanchette de la Belle-Fermière. Il la regarde, il l'admire, il sort du parterre à moitié fou. À peine dans Paris, il s'aperçoit bien vite qu'il n'était pas mis comme tout le monde, le monde de Paris qui sait vivre et s'habiller. Il avait peu d'argent, il en attendait de son père; il emploie le peu de ressources qu'il a à s'habiller convenablement. L'idée de voir de plus près mademoiselle Mars s'empare de son cerveau avec une telle force que le lendemain, en se levant et après s'être équipé, adonisé de son mieux, il roule dans sa main gauche un cahier de papier blanc, puis le voilà qui court chez mademoiselle Mars. Il sonne, il attend, il dit son nom, un nom fort honorable et fort estimé dans sa province, mais inconnu dans la capitale; il est introduit enfin. Il balbutie quelques mots: mademoiselle Mars l'écoute, elle lui parle avec bonté, il se trouble, et quand elle lui demande son manuscrit, il se déferre tout-à-fait. La rougeur lui monte au front, il est en nage, il se lève, puis le voilà courant avec cette rame de papier,—ce drame mensonger d'un pauvre enfant!—jusqu'aux alentours du Palais-Royal.—J'ai menti, se dit-il, j'ai menti, elle doit me mépriser! Il entre chez un armurier, et achète un pistolet. Le soir, et je ne sais à quelle occasion, il est invité chez un de nos plus riches banquiers. M. Shikler, de la place Vendôme. Le jeu à la mode était alors l'écarté. Notre jeune homme entre dans ces salons, il voit une table à laquelle on le convie de s'asseoir; il n'a jamais joué de sa vie, le voilà qui joue. Il passe une première fois, une seconde, une troisième, en un mot, il passe dix-sept fois! L'enjeu modeste qu'il a mis sur table est devenu une fortune; il a peur, il perd la tête… Cependant il faut se lever, il ramasse les pièces éparses sur le tapis, fuit par le grand escalier et les jette à pleines poignées aux laquais de M. Shikler.—Quel malheur! s'écrie-t-il en s'esquivant comme un malfaiteur, quel malheur! oh! j'ai gagné! j'ai gagné, et l'on croira que je ne suis qu'un voleur!

Il reste chez lui, s'y barricade, et, exalté par les événements de sa journée, il se brûle la cervelle…

Béquet connaissait la famille de ce jeune homme; il était le lendemain dans la loge de mademoiselle Mars, quand il reçoit une lettre annonçant cet événement: cette lettre était du maître de l'hôtel habité par le jeune homme. Béquet se lève en s'écriant: «Le pauvre N…! oh! si vous l'aviez connu! C'était bien le garçon le plus timide, le plus gauche… Je ne le savais pas encore à Paris, pourquoi faut-il qu'il y soit venu!» Tout en parlant ainsi, Béquet regardait mademoiselle Mars; il la voit pâle et tremblante.

—Mon Dieu! s'écrie-t-elle, mon Dieu! vous venez de nommer ici un jeune homme que j'ai vu hier, un jeune homme, n'est-ce pas, qui est venu chez moi avec un manuscrit?

—J'ignorais cela, dit Béquet.

—Eh bien! ce jeune homme, je l'ai vu… oui, je l'ai vu en rêve cette nuit… dans un rêve singulier. Il tenait en main un pistolet!

Béquet resta confondu. Nul au monde n'avait pu apprendre les détails de ce suicide à mademoiselle Mars; mais elle avait rêvé, véritablement rêvé l'image du suicidé.

Un pareil fait ne doit être suivi, à notre sens, d'aucun commentaire; il servirait seulement, selon nous, à établir la faculté d'exaltation de mademoiselle Mars. Pour peu qu'une figure fût accentuée et qu'elle l'eût entrevue, cette image se gravait dans son esprit en contours ineffaçables. Il lui est souvent arrivé en province, de reconnaître des personnes qu'elle avait à peine fréquentées.—À certains passages de ces mêmes souvenirs, on rencontrera aussi dans sa vie d'étranges prédestinations.

Ainsi, mademoiselle Mars qui professa toute sa vie un culte pour les violettes,—ces fleurs au parfum suave et modeste,—devait se voir enterrée avec un bouquet de ces mêmes fleurs au côté, sans qu'on sût quelle main mystérieuse les avait placées sur sa poitrine.

Elle est morte aussi dans le mois qui porte son nom.

Sa fille est morte le 31 du mois de mars.

L'histoire de la mésange donnée à Béquet par mademoiselle Mars ne mérite pas moins de trouver sa place dans ces mémoires. Béquet en eût fait seulement le pendant du Mouchoir bleu.

Enfin mademoiselle Mars recevait tous les ans, à sa fête (la Saint Hippolyte), au milieu de bouquets d'amis, de fleurs achetées à grands frais chez madame Prévost, un simple bouquet d'héliotropes… L'auteur de cette offrande, renouvelée tant de fois et avec le même silence, resta toujours inconnu, du moins de toute autre personne qu'elle.

Sans anticiper ici davantage sur ces détails purement biographiques qui retrouveront leur place en temps et lieu, nous pouvons avancer hardiment que peu d'actrices eurent d'abord une existence plus brillante que mademoiselle Mars, du moins du côté de la fortune; seulement la vie pratique l'usa. Les journaux qui ont bien voulu parler du nitrate d'argent employé par elle sur la fin de sa vie comme cosmétique pour ses cheveux se sont arrêtés froidement à l'épiderme; ils ne savaient rien du caractère de mademoiselle Mars. Ce n'est point une misérable teinture, un fard apprêté plus ou moins bien qui a déterminé chez mademoiselle Mars ces lésions graves, organiques, c'est sa vie elle-même, vie active, nerveuse et singulièrement tourmentée par son propre besoin de volonté. Les esprits vulgaires ne se doutent pas à quel prix on achète souvent l'éclat, les indifférents s'embarrassent peu de ces luttes sourdes, incessantes contre l'envie. Les véritables amis de ce talent, l'honneur de la scène, demandaient à Dieu qu'il ne séparât pas pour elle le bonheur de la gloire: Dieu les a-t-il exaucés? Mademoiselle Mars eut à subir, vers la fin de sa carrière dramatique, des préférences et des injustices: le présent l'a vengée de l'ingratitude avant l'avenir; elle n'en a pas moins souffert de ces combats violents. Affirmer seulement qu'elle est morte de chagrin, de désillusion, de satiété, c'est mentir aux faits, à l'évidence; c'est arranger une histoire de fantaisie.

Mademoiselle Mars est morte avec un mot admirable sur les lèvres, un mot digne de Bossuet.

L'abbé Gallard avait été amené près d'elle; il venait de joindre sur le lit de la mourante ces deux mains aussi blanches que deux beaux lys; il lui parlait de Dieu en prêtre noble et intelligent.

Quand cette confession—on sait que mademoiselle Mars s'est confessée sans nulle répugnance—fut finie à ce pacifique chevet, un ami bien cher et bien dévoué, s'approcha de mademoiselle Mars:

—Eh bien, lui dit-il avec un sourire voilé de larmes; cela ne fait pas mourir!

—Non, répondit-elle, mais cela aide à mourir!

C'est par ces paroles que cette vie simple et touchante devait être close; c'est par cette dernière abnégation d'elle-même que mademoiselle Mars vivra. Tout le temps qu'elle a souri et parlé, mademoiselle Mars a mis son cœur, son esprit au service des gloires ou des amitiés contemporaines; elle n'a reculé devant aucun sacrifice. Cette voix d'un attrait, d'un pouvoir incomparable, ce talent net, éprouvé, elle l'a prêté à toutes les tentatives, à toutes les expériences du style et de la pensée, ne reculant ni devant le drame, qu'elle haïssait d'instinct, ni devant d'autres essais, où l'on semblait prendre plaisir à la compromettre. Cet art sérieux, difficile, l'art du théâtre, a trouvé dans elle une amazone et une interprète; elle a combattu à la fois pour l'école de Molière, de Marivaux et de Beaumarchais, comme pour Victor Hugo, pour Dumas et Delavigne.

«Ôtez mademoiselle Mars de la Comédie-Française, écrivait M. Jules Janin en 1840, c'en est fait non seulement de la comédie classique, mais de tous ces chefs-d'œuvre de seconde main, de ces copies éphémères de la comédie, auxquelles elle prête encore sa grâce piquante et son fin sourire[2].»

Hélas! cette grâce, ce sourire, cet éclat vivifiant est perdu à tout jamais pour notre principale scène; il ne nous reste plus de mademoiselle Mars qu'un triste et morne souvenir. L'écrivain aimable et piquant dont je parlais tout-à-l'heure, le critique habile et fin qui l'appréciait si bien est mort huit ans avant elle, et quand il mourut, mademoiselle Mars se trouvait elle-même alors absente. Nous ne saurions mieux faire que de donner ici quelques lignes dues à la plume d'un ami de Béquet sur cette fin prématurée du feuilletoniste. Le souvenir de mademoiselle Mars s'y trouve religieusement accolé à de légitimes regrets; il répand sur cette page un double intérêt. Plus d'une fois, d'ailleurs, le nom de Béquet interviendra sous notre plume, dans le cours de ces souvenirs; c'est donc ici un dernier hommage que nous rendons à l'excellence de son cœur. Rien de ce qui compose cette funéraire guirlande de mademoiselle Mars ne doit se voir oublié, rien, pas même les vers que plusieurs poètes ont bien voulu nous faire parvenir, à la suite de ses glorieux obsèques.

«Saint-Maur, 13 octobre 1838.

«Mon cher ami,

«C'est à vous, à vous seul, que je veux rendre compte de mon triste pèlerinage. Absent de Paris depuis août, j'étais loin de me douter des progrès que le mal avait faits chez ce malheureux Étienne.

«J'arrive à ce petit ermitage où nous l'avions vu: plus rien, plus rien; on me dit qu'il a été transporté chez le docteur Blanche! Voici comment cela est arrivé:

«Béquet n'a pu se lever un matin de son lit, la voix lui manquait, ainsi que les forces. Il regardait autour de lui d'un regard terne, défaillant… ce regard, vous le savez, qui me fit tant de peine une fois chez lui, quand nous lui parlions d'Hoffmann… Hoffmann, cher ami, quel nom viens-je de rappeler? Notre pauvre Étienne avait souvent recours à des excitations aussi périlleuses que celles employées par le fantastique auteur du Chat Murr, afin de ranimer sa verve vis-à-vis d'un travail ingrat et pressé; vous vous souvenez de ce libraire qui, pour obtenir de lui je ne sais plus quelle notice, employait le procédé le plus curieux et, à mon avis, le plus coupable. Il invitait Béquet à dîner dans un cabinet bien clos d'un restaurant; sur cette table il y avait deux couverts, des plumes, de l'encre, du papier…

«Hélas! c'était la plume qui devait jouer en cette mise en scène le premier rôle… Le garçon du restaurant, qui avait le mot, mettait entre chaque plat, que dis-je? entre chaque flacon, un intervalle convenu entre l'amphitryon et lui; l'amphitryon criait, pestait, avait l'air de s'emporter contre le chef de cuisine, le maître du café, que sais-je? et pendant ces entr'actes prémédités, la plume de Béquet achevait une colonne. C'est ainsi qu'on le perdait, qu'on l'usait comme à plaisir! Non-seulement il était indolent, mais besogneux; ce qu'il y avait de pis, c'est que ceux qui profitaient ainsi de sa noble intelligence n'agissaient qu'à bon escient! Il fallait alors l'entendre raconter par quelle pente magique, insensible, le pied d'un autre poète, d'un autre rêveur,—celui d'Hoffmann,—l'avait porté souvent à Leipsick ou à Berlin, vers la cave de Tresber ou de Wegmer, afin d'y poursuivre ses ébauches commencées, de s'y accouder, lui conseiller de justice, entre ses pots et ses plumes, criant à tue-tête aussi au garçon de l'endroit qu'on lui apportât un encrier. Mais le Ganimède ou l'Hébé de ces tavernes savait bien aussi sans doute à qui il avait affaire; l'encrier demandé n'arrivait point, l'encre était trop épaisse, il fallait la renouveler,—mille autres raison enfin!

Tunc queritur crassus calamo cur pendeat humor, Nigra quod infusâ vanescat scepia lymphâ.

(PERSE.)

«En revanche, si ce malencontreux encrier n'arrivait pas, le vin arrivait toujours, le vin, c'est-à-dire cette encre devenue, hélas! la seule encre de ce merveilleux conteur!

«Il y a trois choses par lesquelles beaucoup de nos poètes hollandais périssent, écrivait le sage Heinsius: Ventre, plumâ, Venere.

«Hoffmann en eût ajouté une quatrième: vino!

«Depuis le tombeau de lord Byron, à Hucnall-Torkard, jusqu'à celui du pauvre Étienne, que nous pleurons tous à Bessancourt, que de fins précoces parmi tous les écrivains; que d'existences fauchées ainsi d'un seul coup! Il semble que les gens d'esprit, de mouvement, de pensée ne doivent point mourir comme les autres: quelque chose de triste, de fatal s'attache à ces ouvriers de l'intelligence, pâle troupeau de talents marqués par la mort, s'écrie quelque part un poète, génération de labeur et de misère! Et puis, ce travail âpre, quotidien, celui de la critique hebdomadaire dans un journal! Le dimanche, ce jour de repos, devenu pour l'écrivain son jour de travail forcé, son jour de composition de concours comme au collége! Rendre compte d'une pièce qui, le samedi, vous a brisé, s'étendre sur le lit de Procuste de l'analyse avec cette pièce, la presser comme une orange, en extraire le jus bon ou mauvais, et le servir le lendemain à son public! Béquet eût pu être si heureux sans cette torture, sans ce brodequin de fer! Il eût continué de traduire Lucain tout à son aise; il eût élevé son monument de persévérance et de goût, exegi monumentum; il eût relu madame de Sévigné, qu'il aimait tant, sous les ombrages du château de Brady, ou à Bièvre, chez son patron littéraire[3], nourri lui-même de si fortes, de si ardentes études! Au lieu de ce nonchalant sillon, le travail de la critique théâtrale, depuis Corneille jusqu'à M. Ancelot, il eût écrit d'exquises et insouciantes nouvelles. Ah! qu'il nous a dit bien des fois: «Enseignez-moi donc, mes amis, comment on peut travailler quand on n'en a point envie?» Il travaillait lentement et difficilement. Esprit juste, logique, il fut par malheur toute sa vie le contraire de son esprit; il a tué sa raison et ses forces en homme inconsidéré. Cette âme jeune et vive, ce goût,—la plus admirable des qualités,—cette éloquence aimable, sincère, attachante, il l'a poignardée complaisamment en demandant à ses nerfs plus qu'il ne devait leur demander, en revenant souvent chez lui la tête allourdie des fumées du vin comme Kean, ou ce brillant Sheridan que Byron nommait son vieux Sherry. Ainsi avait-il vécu, ainsi est-il mort, nous laissant à tous dans l'âme autant de terreur que d'admiration, autant de douleur que de pitié.

«Il serait cruel pour Béquet qu'il n'eût vécu que sur un mot politique. Celui de malheureux roi! malheureuse France! eut les honneurs d'un procès fait au journal et non à l'écrivain; Béquet avait la conscience de s'en désoler[4].

«Un madrigal a fait passer Saint-Aulaire jusqu'à nous; le mot de Béquet eut cela d'étrange qu'il fut prophétique, il présageait la fin de la monarchie. À quelque temps de là, ce Calchas ingénu en plaisantait:—«L'échafaud me réclame, nous écrivait-il; aussi à six heures précises, je compte dîner avec vous tous chez Véry.»

«C'était là, vous le savez, qu'on jouissait le plus de sa conversation et de sa verve. Chez Véry on le baptisa un soir du nom de l'abbé Chaulieu.

«Je ne sais pas trop si je ne dois pas bénir Dieu de m'être trouvé à Londres pendant qu'il mourait ici, car tous les détails de cette mort sont bien tristes. Béquet n'a pas, je le sais, souffert comme Hoffmann, et n'a pas eu le spectacle odieux de véritables bourreaux, promenant un fer ardent sur son corps pour y rappeler un reste de vie. Koreff et Loëve-Veymars vous ont donné ces affreux détails; ceux que vous auriez recueillis, soit du docteur Blanche, soit de tout autre laissent encore cependant bien du deuil dans l'âme. En mourant, cet homme n'a pas seulement dit comme Horace:

Bene est cui Deus obtulit Parcâ, quod satis est manu.

«Il est mort sans croix et sans pension, mort dans un état presque voisin de l'indigence. C'est le 30 septembre qu'ils l'ont enterré, le dimanche matin. Sa bière attelée attendait; on l'a transporté de Montmartre, où il est mort, jusqu'à Bessancourt, le modeste village où il fut élevé; il est là, placé dans l'église même, dans l'église, entendez-vous! Antony Deschamps, Janin et ses deux frères l'accompagnaient en poste jusqu'à sa dernière demeure. Vous serez bien triste en votre Normandie, quand vous appendrez cela. Avec quelles larmes ne l'eussiez-vous point suivi! N'oubliez jamais qu'il aimait surtout à raconter lorsque vous vous trouviez là.

* * * * *

«Mais quelle douleur! La seule femme, la seule amie qui aurait dû suivre ce char funèbre était absente!

«Pour Béquet, mademoiselle Mars fut une mère, une sœur… Disons plus, elle fut une famille. Vous le savez, mademoiselle Mars composait pour ce singulier poète, un monde véritable. Les dernières années de Béquet se sont partagées entre son admiration enthousiaste pour Talma, et son culte fervent, réfléchi pour mademoiselle Mars. Il posait rarement le pied dans son salon lorsqu'il s'y formait un cercle, mais en revanche, que de fois ne frappait-il pas à la porte de sa loge! Casta fave! lui criait-il à travers, la serrure, et cette porte s'ouvrait, non pas que Célimène sût le latin, mais elle avait reconnu la voix douce et basse de notre ami. Dans ce cœur d'élite, Béquet rencontra toute sa vie une indulgence et une amitié à toute épreuve; non qu'elle s'abstînt par fois de le gronder, mais elle le grondait avec un son de voix si doux une telle bonté dans le regard, que cette gronderie quotidienne était devenue pour Béquet le pain de son cœur. Elle disait souvent, en parlant de lui: C'est un vieil enfant incorrigible; mais que voulez-vous? ce sont ceux-là qu'on aime le mieux, et auxquels on pardonne le plus!

«Un soir,—pardonnez à ces souvenirs qui m'obsèdent,—je trouvai Béquet accroupi plutôt qu'assis dans un coin de la loge de mademoiselle Mars. On jouait le Misanthrope. Son visage était plus triste et plus pâle que de coutume; un engourdissement étrange, une torpeur, physique autant que morale, semblait l'avoir cloué immobile, les lèvres entr'ouvertes, à cette place… Il était indifférent, presque mort à tout ce qui se passait autour de lui. J'eus pitié de lui en le regardant! Quel contraste, mon Dieu! Cette femme, belle encore de cette beauté qu'elle seule pouvait si longtemps garder, rayonnante d'esprit, de gloire, de succès, éblouissante de fleurs, de diamants, de dentelles, enivrée encore des applaudissements dont l'écho venait de mourir à son oreille, à côté de cet homme, arrivé ainsi avant l'âge du déclin de l'intelligence et de la vie! un pareil spectacle vous eût navré. Ce soir-là, mademoiselle Mars employa toutes les ressources charmantes et fécondes de son esprit pour captiver, que dis-je? pour réveiller un instant l'attention de son vieil ami; et, vous, qui l'avez souvent admirée, étudiée, suivie dans le moindre de ses rôles, oh! qu'elle vous eût semblé belle dans celui-là! C'était un assaut de coquetterie, de bienveillance, de bonté; eh bien! tous ces mille riens ingénieux dont elle se montra prodigue, tous ces traits, toutes ces saillies ne purent amener un sourire sur les lèvres décolorées de son auditeur: il l'écouta sans l'entendre. Alors aussi elle devint rêveuse, et elle me dit tristement:

—Ah! mon pauvre Béquet est bien malade!

—Bien malade, ajouta-t-elle, vous le voyez, car il ne sait plus sourire!

«Ces simples paroles furent l'arrêt de mort de notre ami! C'est que, pour mademoiselle Mars, le seul sourire, c'était l'intelligence de la jeunesse, la santé, la vie! Peu de temps après ces mots qui m'avaient fait tressaillir, Béquet se mourait! Au plus fort de son agonie, il demanda mademoiselle Mars; il semblait attendre qu'elle fût là pour mourir.—Son courage faiblissait devant ce moment suprême! Elle qui comprenait, qui devinait si merveilleusement toutes les angoisses de l'âme, elle lui eût appris à supporter un si affreux passage avec calme; en vain l'appela-t-il à son heure dernière d'une voix morne, brisée… Un silence glacé répondit seul à l'agonisant; son dernier désir ne devait pas être exaucé.—Mademoiselle Mars ne vint pas!… Moi, j'aurais donné dix ans de ma vie pour qu'elle fût là!

«L'agonie de Béquet devait être double, il était mort sans la voir!

«Pour que mademoiselle Mars n'assistât pas à ce dernier et cruel instant de la vie de Béquet, il fallait quelle eût quitté la France; la dernière étincelle de cette âme amie lui appartenait de droit.

«En effet, mademoiselle Mars, les journaux vous l'auront dit, je pense, était à Milan, quand nous perdîmes notre ami!

«Qui sait même, à l'heure où la mort posait sa main sur ce pauvre Étienne, si elle ne recevait pas en Italie la plus éclatante des ovations; qui sait, mon ami, si, quand il a rendu son âme à Dieu, une couronne, fraîche et charmante, ne tombait pas aux pieds de l'amie absente sur la scène de la Scala!

«Oh! j'en suis bien sûr, cette couronne, tressée pour le triomphe, elle la déposera à son retour sur la pierre qui le recouvre!»

III.

Séparer mademoiselle Mars de son époque, l'isoler comme figure de toutes ces figures curieuses et mémorables, ce se serait se condamner, selon nous, au plus aride examen.

Pour ne parler que de l'un des côtés de la vie de mademoiselle Mars, le côté purement littéraire, convient-il donc de s'en rapporter à ce sujet même aux notices dramatiques? Beaucoup d'oublis et d'erreurs nous ont d'abord été signalés; il importe de les rectifier. Insouciante de sa gloire, la célèbre actrice a laissé passer elle-même, durant sa vie, nombre d'inexactitudes sur sa personne; des biographies hâtives, indigestes, ont été semées sur elle à profusion. Ce qui n'est pas moins regrettable, c'est que son influence sur l'esprit et les mœurs de la scène française n'a jamais été, selon nous, signalée ou définie. Le Théâtre-Français, ce fut longtemps mademoiselle Mars; elle aurait pu dire, en parlant de cette scène: «l'État c'est moi!» comme disait Louis XIV.

Mademoiselle Mars a traversé le Directoire, l'Empire, la Restauration, elle a connu une foule de personnages qui ont marqué dans le monde, la politique, les lettres. On ne peut lui faire un crime d'avoir choisi elle-même, dans cette vaste galerie, ceux dont elle a voulu s'entourer, la mort inexorable lui en a enlevé quelques-uns, d'autres subsistent et regardent à bon droit le bonheur de son ancienne intimité comme une préférence. Ils ont connu cette noble femme partagée entre les affections les plus sérieuses et les études de son art; ils savent, eux ses intimes, les moindres pages de sa vie, excepté peut-être ce qui concerne ses bienfaits. La main gauche de mademoiselle Mars n'a jamais su ce que la main droite donnait; elle aimait l'aumône par instinct, quand tant de riches l'aiment par ennui. Sous une apparence de raideur, il lui est souvent arrivé de cacher une bonne action; elle se défendait ainsi contre l'orgueil naturel de la pitié. On a bien voulu attribuer à mademoiselle Mars des opinions politiques; elle fit toute sa vie trop grand cas de la prudence pour ne pas comprendre les dangers de l'exaltation. Qu'au milieu de l'ivresse générale qui animait un peuple guerrier, mademoiselle Mars ait fait éclater quelques transports, cela était naturel; il est faux qu'elle ait jamais arboré une cocarde. «La pauvre femme, nous écrit sa plus vieille amie, mademoiselle Julienne, celle qui l'a connue depuis 1808 jusqu'à sa mort, la pauvre femme n'avait ni le goût ni le temps de s'occuper de politique; elle n'a crié que vive Molière![5]»

Ce qu'il ne deviendra pas moins curieux à observer parfois chez cette grande actrice, sera, nous devons le dire, sa propre organisation.

Ainsi sera-t-on peut-être étonné d'apprendre que Mademoiselle Mars ne procéda toute sa vie au théâtre qu'à force d'art, d'étude, de soins patients. Oui, Mademoiselle Mars ne fut grande qu'à force d'art; oui, il y eut toujours en elle une lutte mystérieuse entre l'idée et la parole; elle ne sortait de cette lutte que par un effort victorieux. Magnifiquement douée de tous les dons, elle n'en travailla qu'avec plus d'ardeur, avant de suspendre aux accents mélodieux de ses lèvres tout ce public ébloui. Esprit sévère, difficile, la première ébauche de la passion théâtrale ne lui a jamais suffi; elle n'eut, pour elle-même, aucune faiblesse; elle se soumit aux plus courageuses épreuves. Avec de telles idées, on ne peut demeurer inférieur à l'art éclatant que l'on cultive; c'est ce qui advint à Mademoiselle Mars, ce diamant épuré longtemps au feu. En dépit de toutes ses facultés éminentes, elle tendit toujours sa main au travail. La grâce, la vérité, la simplicité touchante, les élans nobles, dramatiques, elle ne les obtint qu'au prix de laborieux efforts. Admirable exemple, qui doit prémunir les jeunes athlètes contre le désespoir qui brise souvent leurs forces!

«—Vous trouvez ce trait difficile, disait-elle un jour à sa seule élève, mademoiselle D…; personne ne m'a montré cet effet, je ne l'ai trouvé qu'après trente ans de travail!»

Un trait non moins saillant de ce noble caractère, c'est que mademoiselle Mars ne découragea jamais aucune vocation. Quelle meilleure preuve pouvons-nous en apporter que l'élève privilégiée à qui nous devons une grande partie de ces souvenirs, et sur laquelle l'artiste incomparable que nous pleurons reporta si longtemps une partie de sa tendresse? Jamais leçons moins dures, moins impérieuses, moins pédantes, ne furent données avec plus de goût, et cependant, nous venons de le voir, mademoiselle Mars était bien sévère pour elle-même! Elle aimait que l'on grandît sous son aile, sous ses doux enseignements; une étoile qui se levait dans son ciel la rassurait contre l'envie elle-même. C'est qu'aussi mademoiselle Mars ne connut jamais la jalousie, dans cette carrière où les plus amis se dénigrent; en revanche aussi, elle subit les contre-coups de cette passion, la seule arme des comédiens. On peut avancer qu'elle souffrit souvent de ses rivales, elle qui toute sa vie s'était abstenue de les faire souffrir.

Une volupté réelle de mademoiselle Mars, c'était de jouir du succès de ses amis: Talma et elle s'entraidaient dans un mutuel accord. La rue de la Tour-des-Dames, qu'habitait Talma, et la rue La Rochefoucault, où demeurait mademoiselle Mars, favorisaient ces rapprochements; ces deux royautés fraternelles se visitaient, s'étayaient de mutuelles confidences; mademoiselle Mars aimait Talma autant qu'elle l'estimait.

Il n'est peut-être pas non plus inutile de dire ici en passant un mot de sa philosophie, mademoiselle Mars lisait Saint-Simon, parce qu'il n'y a rien dans un pareil livre de romanesque et de fabuleux: la vie et sa lutte implacable s'y retrouvent à chaque page. Or, mademoiselle Mars eut toujours l'esprit positif; c'était une femme de grand conseil et aussi un homme d'une grande volonté. Elle s'armait d'un triple airain contre ce qu'elle croyait illicite, elle maintenait avec une exigence sévère la moindre parcelle de son bon droit. Elle eut, à ce sujet, des combats dont elle sortit toujours avec bonheur; son organe seul plaidait pour elle.

—Un procureur du roi eût tenu tête fort difficilement à mademoiselle
Mars.

Si les fausses vertus sont odieuses, si l'amitié même de ceux qui survivent doit être impuissante un jour à les faire prévaloir, mademoiselle Mars n'a, grâce au ciel, rien à redouter en ce jour du présent comme du passé. Elle a été franche, loyale, jusqu'à la fin de sa carrière; c'est un témoignage que ses amis et ses ennemis se plaisent conjointement lui rendre. La trempe de cette âme était d'acier; elle disait souvent à ses amis leurs vérités les plus dures, mais en leur présence, face à face, et avec une verdeur digne de Molière; mais ceux-là même qu'elle venait d'accuser en traits si francs vis-à-vis de leur conscience, elle les défendait, une fois absents, avec toute la probité du cœur, et ne souffrait pas que le moindre trait caustique leur fût lancé.

En revanche, elle ne pouvait pardonner à la méchanceté systématique. L'injustice, l'ingratitude la trouvaient prête à se dessaisir de la clémence; elle décapitait un ennemi avec un mot[6].

Celui-ci restera d'elle; il peint à la fois sa probité de sentiments et sa franchise:

«On ne donne la main que quand on donne le cœur.»

Avec cette horreur pour la banalité, horreur aussi vigoureuse, aussi noble que celle d'Alceste, mademoiselle Mars devait être toute sa vie une personne exceptionnelle, et elle le fut, comme s'il était écrit qu'aucun triomphe ne dût lui manquer.

La société, qui se venge souvent de l'éclat des réputations par des inductions voisines de la calomnie, n'épargna pas cette femme honorable; ne pouvant nier ses succès, elle la poursuivit jusque dans ses intimes affections. Il nous est arrivé plus d'une fois d'entendre sur mademoiselle Mars des contes ineptes, absurdes; nous en avons lu, ce qui devient plus coupable, mademoiselle Mars n'opposa à ces mensonges que le plus noble des mépris: elle se tut. Le respect dû aux morts, l'inviolabilité du cercueil, sont des phrases pour beaucoup de gens; il se trouvera encore, comme il s'en est déjà trouvé, des hommes dont un sentiment de décence ne guidera pas la plume en parlant de cette vie, où les actions généreuses ne laissent que l'embarras du choix au paneriste. Que les véritables amis de ce grand talent n'en conçoivent pas d'ombrage, quand le rossignol s'est tu, les grenouilles coassent. Tout devient pâture à la curiosité, les plus doux loisirs de l'honnêteté, comme ses labeurs, les sentiments les plus vrais, les plus désintéressés, comme les luttes courageuses de l'art, du génie! Il semble au moins qu'on eût dû épargner à mademoiselle Mars l'amertume d'un tel calice; il semble que sa vie répond assez de ses œuvres: il faut bien le dire pourtant, ce cœur si tendre, si loyal, on l'a méconnu, injurié à plaisir. Il y a eu des hommes qui ont suivi sans pudeur mademoiselle Mars dans ses douleurs domestiques: on l'a accusée de ne point aimer sa fille! À la portée de ce trait, on peut juger d'avance de l'acharnement de ses ennemis. Ce n'est point une femme comme mademoiselle Mars qui n'eût point compris la plus sainte, la plus noble des missions, celle d'une mère! La sienne fut toujours l'objet constant de sa vive sollicitude. Quant à son amour exalté par cette enfant, nous n'en saurions apporter de meilleur preuve que sa retraite de la scène, retraite qui dura neuf mois[7]. Accablée de cette perte cruelle, mademoiselle Mars rompit tout d'un coup avec Paris et ses habitudes, elle courut se confiner dans sa retraite afin d'y cacher ses larmes, ses angoisses, son désespoir! La seule vue du portrait de cette adorable créature, peinte pour elle par Gérard, excitait encore, huit ans après, chez elle, un tremblement nerveux et fébrile, les pleurs mouillaient ses yeux en retrouvant un dessin, une fleur de cette fille adorée! Cette enfant elle-même n'avait-elle pas reçu de mademoiselle Mars une éducation digne de la fille d'un prince? Et voilà le deuil qu'on accusait cette mère de ne pas porter, voilà cette mémoire que l'on supposait si vite rayée de son cœur! mademoiselle Mars aurait pu dire cette fois comme Marie-Antoinette: «J'en appelle à toutes les mères!»

Ceux qui ont répandu sur mademoiselle Mars une pareille calomnie l'avaient-ils vue seulement dans Louise de Lignerolles et dans les Enfants d'Édouard? Le tort de certains rôles est souvent d'imprimer leur tenue et leur caractère, aux acteurs qui les maintiennent à la scène; ce n'est peut-être pas une observation frivole que celle de cette rareté des rôles de mère que nous consignons ici dans le répertoire de mademoiselle Mars. Devait-on s'en faire une arme injuste contre sa tendresse? L'emploi de mademoiselle Mars les excluait.

S'il devient facile à toute personne de bonne foi, d'après ces divers aperçus, de se faire une idée ce caractère, il est plus malaisé de lui trouver des analogies dans la société même où mademoiselle Mars vécut. Aucune physionomie de comédienne ne saurait entrer en ligne avec celle-ci dans le dix-huitième siècle, siècle individuel par excellence, et dans le dix-neuvième, mademoiselle Mars conserve encore le privilége exceptionnel de sa valeur. Elle demeura elle jusqu'à la fin de sa vie, elle, c'est-à-dire une femme qui, dans d'autres conditions données, eût fait merveilleusement et mieux qu'une duchesse de la vieille cour les honneurs d'un salon peuplé de grands noms et de grands esprits. Mais mademoiselle Mars était non-seulement modeste, elle fut timide toute sa vie. Pressée bien souvent de céder à des sollicitations élégantes, à des démarches habiles tentées auprès d'elle pour la confisquer une seule soirée dans les salons à la mode, elle répondait à l'un de ses anciens amis, conteur ingénieux de qui nous tenons ce trait: Je ne veux pas leur montrer la bête curieuse! Cette antipathie marquée pour le monde tenait à une certaine sauvagerie de caractère dont mademoiselle Mars s'accusait souvent devant ses amis. Le monde ne lui eût offert d'ailleurs qu'un commerce pauvre, ingrat; il lui eût rendu des sous pour de l'or. Où donc alors mademoiselle Mars avait-elle puisé cette convenance parfaite, ce goût, cette réserve qui formaient le cachet personnel de son talent? Elle est morte, hélas! en emportant le secret de cette ingénieuse puissance.

Il est vrai de dire aussi, pour faire comprendre la répugnance de mademoiselle Mars, à l'endroit des cercles, que la société devant laquelle s'étaient écoulées ses plus belles années avait vu ses rangs singulièrement éclaircis. Les poètes dramatiques de sa pléïade s'étaient éclipsés peu-à-peu devant d'autres écrivains, Lemercier, Arnauld, Andrieux, Legouvé, Soumet, tous, jusqu'à Casimir Delavigne, avaient payé leur dette à la mort bien avant mademoiselle Mars. De là un ennui, une satiété réelle pour une femme qui aimait souvent à causer de mademoiselle Contat avec Chazet, de Fleury avec Roger, de Monvel avec Duval, de Napoléon avec Gérard! mademoiselle Mars, qui se fût peut-être composé un salon à trente ans, ne se sentait plus la force de recommencer des amitiés. Que lui restait-il en effet de l'ancienne Comédie, des acteurs qu'elle avait pu connaître et chérir, des auteurs qui, les premiers, lui avaient apporté le fruit de leurs veilles? Les uns n'étaient plus, nous le répétons; d'autres s'étaient métamorphosés en députés, en pairs de France, quelques-uns même en ermites qui avaient rompu avec leur siècle. Et cependant la puissance de ce génie était telle, que chacun voulait admirer encore de près cette jeunesse éternelle et ce séduisant sourire, les uns pour en jouir comme d'un portrait aux lignes suaves, d'autres pour confier encore à ce rare talent leurs créations fraîchement écloses, leurs travaux, leurs œuvres qui ne pouvaient se passer d'elle! Le salon de mademoiselle Mars voyait encore à certains jours accourir près de cette femme simple et bonne les noms les plus beaux, les plus radieux de notre siècle littéraire, Victor Hugo, notre grand poète, avait donné le premier rôle de sa première pièce à mademoiselle Mars; Alexandre Dumas avait eu le même bonheur que Victor Hugo. Des peintres comme Delaroche, Eugène Delacroix, Dauzats et Jadin se faisaient remarquer dans le cercle de ses habitués, ils y échangeaient de vives causeries. On rencontrait chez elle M. V. de la Pelouse, vieillard aimable et instruit; Romieu, ce gai préfet; Lebrun, l'auteur de Marie Stuart; MM. Edmond Blanc, Vatout, Planard, Goubaud, Germain Delavigne, Véron, Lesourd, Malitourne, le baron Denniée, toujours vif et spirituel dans ses moindres anecdotes; Bachou, le baron Taylor, et une foule d'autres personnes distinguées. Dans cet angle de son salon se tenait le camp des intimes: M. Baudouin, le conteur attique et précis; M. Milot, M. le comte de Mornay, d'un goût noble, exquis dans tout; M. le marquis de Mornay son frère; ce pauvre Béquet, dont nous vous avons dit la sagacité, l'esprit et le goût;—que vous dirais-je enfin, quelques femmes assises sur ces mêmes fauteuils où s'étaient assises avant elles mesdames Mainvieille-Fodor et Saint-Aubin, des femmes douées de la beauté de mademoiselle Amigo, de la voix de madame Dabadie. Plus loin, c'était MM. Cavé, Jules Janin, Hippolyte Lucas, Cordellier-Delanoue. Ainsi entourée, mademoiselle Mars pouvait se croire encore la reine des intelligences; elle souriait à Dumas en se souvenant de Bellisle; à Hugo en songeant à Dona Sol ou à la Thisbé! Alfred de Vigny et Soumet étaient ses adorations. Ne vous seriez donc pas cru vous-même transporté dans quelque noble salon de la place Royale, en voyant cette femme qui eut toute sa vie l'esprit et le cœur de Ninon, cette femme dont Charles Nodier eût défendu la moindre lettre à l'égal de celles de Maintenon ou de Mirabeau? C'est que tout devenait charme et musique en passant par les lèvres de l'admirable comédienne; c'est que tous ces hommes, devenus ses hôtes pour une soirée, se disputaient tous l'honneur d'une parole prononcée par mademoiselle Mars hors de la scène? Là, point de calcul, d'apprêt, rien de l'éventail, des diamants de Célimène; mademoiselle Mars n'était plus qu'une femme du monde, une femme, il est vrai, qui avait parlé de bonne heure à bien des têtes couronnées, une femme parée de toutes les ressources de son esprit, de son maintien, de sa voix! Qui lui eût parlé dans ces réunions des choses du théâtre eut commis presque un délit; là plus de grande coquette, plus d'ingénue, plus de comédienne, mais une maîtresse de maison, la dernière des grandes dames, comme on l'a dit. Nous avons ajouté qu'elle était difficile et méticuleuse en amitiés, mais à qui donc doit-on refuser le droit d'arranger sa vie? Mademoiselle Mars était née tellement, et peut-être à son insu, une femme du monde, que dans le dépit, l'impatience la plus naturelle et la plus vive, il ne lui échappa jamais un mot qui parût une dissonnance choquante à ses familiers. Grondait-elle quelqu'un et lui faisait-elle, comme l'on dit, son paquet au coin de son feu, elle avait dans sa seule façon de prononcer le nom de monsieur; de mademoiselle si c'était une femme, quelque chose de bref, de sec, d'incisif, allant merveilleusement et en droite ligne à son but. Et en ceci, on le voit, la comédienne de grandes manières servait la femme de grand ton. Célimène ne doit, ne peut se fâcher comme madame Patin.

Si, durant toute sa vie, et au dire de ceux qui l'ont connue, elle fut toujours en retard d'une heure pour une affaire d'intérêt, souvent même pour une affaire de comité; mademoiselle Mars était en revanche aussi en avance pour obliger. On l'a vue souvent se lever, quitter son propre salon et ses amis, afin de courir où l'infortune l'appelait. Elle a supporté courageusement d'affreux revers de fortune; tomber d'un seul coup de cent quarante mille francs à huit mille six cents francs du Théâtre-Français[8], restreindre sa maison et ne pas se plaindre, n'est pas d'une femme ordinaire. Le nombre des pensions qu'elle faisait à des gens nécessiteux ne s'en vit pas même diminué.

On a parlé de services oubliés par mademoiselle Mars, et à ce sujet on a accusé son testament.

D'abord, ce testament est de 1838. Il est daté d'Italie.

Cette date répond à plusieurs de ces oublis; puis nous savons de bonne source qu'elle avait l'intention de le retoucher, seulement elle n'en trouva pas le courage. Elle craignait la mort et tout ce qui pouvait la lui rappeler[9].

Les meilleurs esprits ne sont pas exemps de cette sinistre inquiétude.

Mademoiselle de Sens, dont nous avons écrit quelque part l'histoire, poussa cette crainte si loin, qu'on avait ordre dans sa maison de ne jamais lui apporter une lettre timbrée de noir. Elle ignora longtemps le trépas d'amis bien chers, et son saisissement fut si profond en apprenant la mort d'une personne qu'elle croyait pleine de vie, qu'elle la suivit au tombeau.

Étonnez-vous donc des alarmes de mademoiselle Mars! Par quel charme, par quelle prière sortie de ce doux organe eût-elle désarmé cette implacable déesse? Hélas! elle avait eu dans une fin récente encore l'exemple de cette lutte formidable et vaine; on lui avait raconté un jour les derniers moments d'un poète plein de génie et de feu que la mort venait de prendre, les deux mains sur ses chants inachevés[10].

—Sauvez-moi! sauvez-moi! s'écriait avec une voix déchirante le noble martyr à la garde-malade qui le veillait; sauvez moi, ma sœur, ne me laissez pas mourir!

Et il tendait vers cette femme des mains fiévreuses, défaillantes…

Les détails de cette agonie, si cruelle pour nous tous les amis et les élèves de Soumet, avaient vivement impressionné mademoiselle Mars.

Les sombres fantômes dont la fantaisie des biographes s'est complu à l'entourer au lit de sa mort sont de pures fictions, Elle a beaucoup souffert, mais le délire n'a pas toujours opprimé cette noble intelligence; elle s'est endormie si doucement, que trois heures après elle ressemblait à sa propre image, peinte par Gérard. Une fois touché par la mort, ce visage avait repris sa plus éclatante beauté,—la beauté de mademoiselle Mars à l'âge de trente ans!

Voici tout ce qui reste de cette femme célèbre en fait de reproductions dues au marbre, au crayon ou au pinceau:

Le portrait de mademoiselle Mars, peint par Gérard.

La miniature de Jacques, (1810) représentant mademoiselle Mars dans le personnage de Betty (la Jeunesse de Henry V); elle avait alors trente ans.

Le buste de David (d'après nature), 1823.

Ce buste, que David possède encore dans son atelier, reviendra de droit à la Comédie Française, nous l'espérons.

Outre les nombreux services rendus si longtemps à la Comédie par mademoiselle Mars, il est bon de dire qu'en mourant elle avait manifesté l'intention de fonder un prix que ce théâtre eût décerné, soit à la meilleure pièce, représentée dans l'année, soit à la première élève qui se distinguerait entre toutes dans le domaine si pauvre à cette heure de la Comédie.

Un mot de nous au lecteur, en finissant.

La vie de mademoiselle Mars s'offre naturellement au biographe sous un double aspect: comme artiste, elle a occupé au théâtre une place large, importante; comme femme, elle s'est conquis, au sein de l'existence la plus modeste, des amitiés nobles, délicates, dont nul ne contestera la valeur.

En raison de ceci, il se présentait pour nous une difficulté que le plus simple juge appréciera. Ne parler que de mademoiselle Mars à la scène pouvait devenir fastidieux à la longue; pénétrer dans l'intimité de cette vie offrait un écueil inévitable. On nous saura gré, nous l'espérons, de nos réticences et de nos ménagements.

Le masque suppose un stylet; nous répudions à l'avance le masque et le stylet pour toutes nos œuvres. Si c'est là une garantie de nos jugements, nous la donnons tout d'abord et de plein gré à ceux qui voudront nous lire: «Nous signons donc cet ouvrage et de grand cœur».

Différentes considérations nous ont déterminé à l'entreprendre; la première de toutes a été de montrer mademoiselle Mars sous son vrai jour. Pour obtenir un pareil résultat, il ne nous a pas semblé que ce fût assez des matériaux précieux que nous possédions, des documents divers et des autographes nombreux de mademoiselle Mars; nous avons eu recours constamment aux témoignages des contemporains. Les moindres confidences, les moindres souvenirs des personnes qui ont approché de près mademoiselle Mars ont eu pour nous, un grand prix; en frappant au cœur de ses amis, nous avons trouvé plus d'un écho sympathique. C'est là le privilége des mémoires illustres de se conserver des défenseurs ardents même au-delà du tombeau; les amis de mademoiselle Mars se sont ligués noblement pour prévenir la sienne de la moindre tache. Ce sont leurs souvenirs plus que les nôtres que nous consignons ici. Nous sommes trop jeune pour avoir suivi de bonne heure mademoiselle Mars dans les diverses phrases de sa carrière; mais nous connaissons ses amis, c'est à eux que nous avons fait appel. Beaucoup de ces personnes reconnaîtront ici sans peine le texte même de leurs notes.

Faire estimer la femme de ceux qui n'ont entrevu que l'actrice était pour nous un devoir: ce devoir, la vie de mademoiselle Mars nous l'a rendu bien facile. La sincérité d'un pareil écrit est son unique défense.

MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS.

CHAPITRE PREMIER.

Naissance de mademoiselle Mars.—Opinions diverses à ce sujet.—Date des archives de la Ville.—Contradiction de madame Desmousseaux.—Parrain et marraine.—Le baptême de Clairon.—Le nom d'Hippolyte.—Le bonheur du jour.—La pension sur la cassette.—Monvel.—Mademoiselle Mars et ses portraits.—L'enfant de la balle.—Jeunesse et misère.—Deux sœurs.—Les mains rouges.—Le café au lait et les officiers.—M. Valville ne doit pas attendre.—Les beaux bras de mademoiselle Lange.—Dugazon console mademoiselle Mars.—Portrait de Dugazon.—La sœur martyre.—Les oiseaux de Dugazon.—Vengeance d'acteur.—Manière de professer de Dugazon.—Théâtre de marionnettes qu'il donne à Hippolyte Mars.—Desessarts plastron.—Grandménil.—Un trait de l'Avare.—Singulière fin de Grandménil.

«Et memor nostri Galatea vives!

HORACE, liv. III.

«Mademoiselle Mars (Anne-Françoise-Hippolyte Boutet) est née à Paris le 9 février 1779 (paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois).»

Telle est la date enregistrée par tous les biographes de la célèbre actrice aux souvenirs de laquelle nous consacrons cet ouvrage.

Les biographes ajoutent que Boutet était le nom de son père[11] et Mars celui de sa mère.

Arrêtons-nous d'abord sur la première de ces assertions,—celle qui touche la naissance de mademoiselle Mars.

À ce compte des biographes, mademoiselle Mars serait née six semaines après Marie-Thérèse-Charlotte de France, dauphine et duchesse d'Angoulême. Le jour où elle serait venue au monde, on célébrait les relevailles de la reine. Le canon tonnait pour la fille de Marie-Antoinette, en même temps que la fille de Monvel bégayait ses premiers cris.

Ce rapprochement devait nécessairement flatter les historiens, les curieux, les poètes.

Ces deux destinées, si voisines l'une de l'autre, ont été en effet bien dissemblables!

On connaît le mot attribué à Monvel:

«On a tiré le canon le jour de la naissance de ma fille!»

Mais est-ce du canon qu'on tira le jour des relevailles de la reine ou de celui qui annonçait la naissance de la dauphine que voulait parler Monvel?

Les registres de la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, sur laquelle est née mademoiselle Mars, ont été transportés dès 92 à la Ville; ils ne laissent aucun doute à l'égard de cette date. C'est le 9 février 1779 qu'Hippolyte Mars est née.

Voici l'acte de naissance relevé par nous à la Ville, nous le copions textuellement:

«Mercredi 10 février 1779,

_«Fut baptisée Anne-Françoise-Hippolyte, fille de Jacques-Marie Boutet, bourgeois de Paris, et de Jeanne-Marguerite Salvetat, son épouse, rue Saint-Nicaise. Parein[12], Saint-Jean-François Aladane, caissier des fermes. La marraine, Marie-Anne Bosse, veuve de Joseph Fabre, bourgeois de Marseille.

«L'enfant est né d'hier et ont signé:

ALADANE, BOSSE, BOUTET, LEBAS.

Plusieurs choses ont le droit de surprendre dans cet acte, revêtu de la plus complète authenticité. Le nom de Mars n'y figure point du côté de la mère ou de la fille. Pour Monvel, il tait son nom de Monvel, (il est vrai que son voyage en Suède ne l'avait pas encore anobli). Il ne s'y dit pas comédien et s'intitule bourgeois de Paris. Mais ce qui étonne bien plus, c'est qu'il y regarde Jeanne-Marguerite Salvetat (Madame Mars) comme sa femme, ce qui entacherait l'acte de nullité. Des considérations particulières ont déterminé sans doute Monvel à agir ainsi, nous ne pouvons les pénétrer ni les expliquer.

Ce que nous pouvons seulement affirmer, c'est que Monvel, peu de temps après cet acte, se maria en Suède où il épousa mademoiselle Cléricourt, fille d'un ancien comédien pensionné par le roi. Ce que nous pouvons dire, c'est qu'une personne, dont le père et l'oncle furent contemporains de Monvel, dont la famille, en un mot, s'est trouvée toujours unie à celle de mademoiselle Mars, autant par les liens de la parenté que par les liens du succès, madame Desmousseaux, cette actrice si distinguée de notre premier théâtre, dont mademoiselle Mars faisait si grand cas, cette seule duègne qui nous rappelle les temps glorieux de la Comédie, nous a assuré:

1º Que l'acte relevé par nous sur les archives de l'Hôtel-de-Ville lui paraissait incompréhensible;

2º Qu'elle savait de source sûre que mademoiselle Mars était née à Rouen et non à Paris;

3º Qu'il n'était pas rare, à cette époque, de voir des oublis ou des erreurs notables sur les registres de la Ville.

À l'appui de cette opinion, madame Desmousseaux ajoutait les faits qui suivent:

«Mademoiselle Mars est née à Rouen; le lendemain même du jour où Marie-Antoinette donnait, à Versailles, le jour à la duchesse d'Angoulême (Madame la Dauphine). Les chemins de fer n'existaient pas alors; aussi avait-il fallu toute la nuit pour que la nouvelle franchît la distance de Versailles jusqu'à Rouen. Les cloches mêlaient leur bruit à la grande voix du canon, au moment où madame Mars accoucha d'Anne-Françoise Hippolyte.»

Cette assertion de madame Desmousseaux nous paraît la seule raisonnable.

Comment admettre, en effet, la pension accordée à mademoiselle Mars, le meuble envoyé par la reine, dont il sera bientôt fait mention, si mademoiselle Mars n'était née que six semaines après la Dauphine?

Le nom d'Hippolyte, donné à Mademoiselle Mars, avait été le nom de
Clairon.

Clairon fut aussi la maîtresse de Monvel. Voici comment elle raconte elle-même, dans ses Mémoires, les circonstances curieuses de son baptême:

«L'usage de la petite ville où je suis née était de se rassembler, en temps de carnaval, chez le plus riche bourgeois, pour y passer tout le jour en danses et en festins. Loin de désapprouver ce plaisir, le curé le doublait en le partageant, et se travestissait comme les autres. Un de ces jours de fête, ma mère, grosse de sept mois, me mit au monde entre deux et trois heures après midi. J'étais si chétive, si faible, qu'on crut que peu de moments achèveraient ma carrière. Ma grand'mère, femme d'une piété vraiment respectable, voulut qu'on me portât sur-le-champ même à l'église recevoir au moins mon passeport pour le ciel; mon grand-père et la sage-femme me conduisirent à la paroisse; le bedeau même n'y était pas, et ce fut inutilement qu'on alla au presbytère. Une voisine dit qu'on était à l'assemblée chez M***, et on m'y porta. Le curé, mis en Arlequin, et son vicaire, en Gilles, trouvèrent mon danger si pressant, qu'ils jugèrent n'avoir pas un instant à perdre. On prit promptement, sur le buffet, tout ce qui était nécessaire; on fit taire un moment les violons, on dit les paroles requises, et on me ramena à la maison». (Mém. d'Hippolyte Clairon, publiés par elle-même en 1799, p. 225).

La reine Marie-Antoinette fut la première fée qui toucha véritablement de sa baguette royale le berceau de la petite Hippolyte Mars: une pension de 500 livres sur la cassette du roi lui fut accordée[13].

Dans le salon de mademoiselle Mars, dont nous parlerons plus tard, la célèbre actrice garda toute sa vie, à l'appui de cette faveur princière, un petit meuble, dit bonheur du jour, auquel elle attachait nécessairement un grand prix. Ce meuble à compartiments, donné à sa mère par la reine de France, servit constamment de secrétaire à mademoiselle Mars.

On montre sur une table, à Fontainebleau, le coup de canif plus ou moins historique échappé à l'impatience de Napoléon, au moment de son abdication; mademoiselle Mars qui, elle aussi, abdiqua, n'a laissé à ce petit meuble aucune trace de sa juste indignation: ce fut cependant sur lui qu'elle signa son acte de retraite, en mars 1841.

Remarquez la date, en mars!

Monvel, en sa qualité de comédien du roi, avait droit à cette marque insigne de bienveillance de la part de la reine. Cet acteur, chacun le sait, était loin d'être un homme ordinaire.

Nous aurons plus d'une fois l'occasion de remarquer la noblesse innée de son ton, de ses manières; tout chez lui sentait l'homme de qualité. Vers la fin de sa vie, mademoiselle Mars n'en parlait elle-même qu'avec un attendrissement mêlé de respect.

—On ne saura jamais ce qu'il valait! disait-elle un jour à M. B…, qui lui faisait voir un portrait de cet acteur célèbre; jamais peut-être il n'y eut d'homme plus modeste!

Et comme une autre fois son carrossier lui proposait devant la même personne de faire peindre un canton d'armes sur les panneaux de sa calèche:

—Au fait, reprit mademoiselle Mars, j'en aurais le droit!… à cause de
Monvel!

L'ami de mademoiselle Mars de qui nous tenons cette anecdote l'ayant pressée de s'expliquer à cet égard, elle n'en fit rien et changea vite de conversation.

Si Monvel devint noble, puis comme Molé et Grandménil, membre de l'Institut national, c'est qu'on ne rougissait pas alors d'accorder au talent, dans quelque sphère qu'il brillât, les honneurs dont il était digne. Dans le siècle d'avant, Molière ne fut pas de l'Académie; dans notre siècle, on hésita à donner la croix à Talma. Un seul trait peindra l'estime que les gens de lettres et les comédiens eurent pour Monvel, ce fut lui qui fut chargé de l'apothéose de Molé[14]. L'effet de cet éloge funèbre, prononcé par Monvel avec cette sensibilité exquise qui faisait le fond de son caractère, et cette pureté de diction qui le classa si vite au rang de nos premiers comédiens, est encore présent à bien des mémoires contemporaines. La douleur qui le pénétrait semblait avoir augmenté le charme naturel de son éloquence, Monvel pleurait ce jour-là autrement qu'à la Comédie. Il se souvenait sans doute, en accompagnant Molé à sa dernière demeure, de deux douleurs bien cuisantes: d'abord Molé avait été son ami, puis il s'était affecté si cruellement des injures de Geoffroy qu'il en parlait encore à son lit de mort avec amertume. Cette double affection inspira à Monvel de belles et énergiques paroles.

Le père de Monvel était un acteur de talent; Monvel était comédien et homme de lettres: la vocation de mademoiselle Mars était tracée.

«Presque tous ceux qui se sont fait un nom dans les beaux-arts, a dit Voltaire, les ont cultivés malgré leurs parents; mais la nature a toujours été en eux plus forte que l'éducation.»

Si de pareilles lignes s'appliquent de droit à un génie de la trempe de Molière, génie combattu, opprimé dès sa naissance, elles trouvent en revanche dans l'éducation première de notre héroïne un éclatant démenti.

Monvel avait eu avec madame Mars, actrice fort belle, mais médiocre, de cette époque, une liaison que sa propre existence lui permettait de regarder comme fragile, qu'un mariage postérieurement conclu[15] lui commandait même de rompre; de cette liaison était née Hippolyte Mars.

Mais, dans ce miroir si pur, si ingénu, si charmant, Monvel tout entier se retrouvait il eût été bien ingrat de contrarier la vocation de sa fille!

De son côté, madame Mars vivant du théâtre, madame Mars, liée de bonne heure avec des acteurs comme Préville, Dazincourt, Baptiste, des auteurs comme Ducis, Legouvé, etc., devait tout naturellement songer à produire bientôt cette enfant à la scène. La première fois qu'elle avait vu Monvel, c'était dans une représentation de Mahomet. Lekain jouait le rôle du prophète, Monvel faisait Séide et Brizard Zopire. Jamais peut-être un pareil ensemble de talents ne s'était produit. Madame Mars était fort belle[16], si belle qu'on s'écriait en la voyant: Voilà une vraie reine de tragédie! Elle avait les bras et la gorge magnifiques, de grands yeux méridionaux; seulement chez elle l'âme et le foyer manquaient. C'était un marbre admirable et rien de plus.

La mère de madame Mars avait été plus remarquable encore de visage que sa fille; le roi Louis XV l'avait distinguée. Elle-même racontait que, dans la grande galerie de Versailles, le pied lui avait tourné quand le jeune roi passait: on portait dans ce temps là des mules de Venise très hautes. La douleur fit pousser un cri à madame Mars; le roi, tout ému de voir une si belle personne, pâlit, s'approcha d'elle et la soutint.

—Une femme qu'on soutient est une femme qui tombe, lui dit Louis XV à l'oreille; et en effet, ajoutait-elle avec un sourire, de ce jour-là je ne fus plus obligée de passer à Versailles par la grande galerie.

Elle dansa le menuet devant le roi.

Monvel, on le sait, fut toute sa vie un homme à bonnes fortunes; cependant l'ensemble de sa personne était très frêle; il avait à proprement parler la peau sur les os. Du reste, une tête de médaille admirable (cela était frappant surtout quand il jouait Cinna avec sa couronne de chêne), des yeux profonds, expressifs. Malgré la faiblesse de sa constitution, il se fit remarquer bien vite dans l'emploi de Molé; il avait autant de feu, mais plus d'art. Au dire de tous ceux qui ont vu ces deux acteurs, on doit s'abstenir même d'établir entre eux la moindre similitude. Ainsi le rôle de Morinzer, dans l'Amant bourru[17] était joué par Molé avec une franchise telle, une chaleur si brûlante, qu'on ne voyait guère en lui qu'on bon marin bien entier, bien rude, en révolte avec la société et ses usages, un de ces hommes véritablement bourrus qu'on aime malgré soi, grâce à leur probité et malgré la dureté de leur écorce. Monvel, au contraire, moins fougueux, plus pénétré, maître de sa colère et de ses éclats, pathétique au plus haut degré, y produisait un effet bien différent; on s'enthousiasmait avec le premier, on pleurait avec le second, deux exemples bien faits pour encourager au théâtre les organisations les plus contraires! Ajoutez à cette habileté profonde une diction simple et touchante, des attitudes aisées, et ce grand art des nuances que si peu d'acteurs comprennent, vous n'aurez encore qu'une idée imparfaite de ce beau talent, qui pourrait peut-être se résumer pour Monvel dans ce seul trait: la faculté de s'émouvoir à son gré, à son heure. Monvel eut de tout temps la passion à ses ordres, et cependant il écarta avec soin de son répertoire les rôles qui exigent une explosion trop éclatante. C'est que la douleur, l'amour, la jalousie, la haine, les grandes passions, n'ont pas besoin de cris pour se traduire: voyez la Niobé, elle est immobile, mais dans ce marbre quelle noble mélancolie! L'éloquence du regard était poussée à un si haut point chez Monvel, la sensibilité de son silence même devenait si sympathique, qu'il produisait un effet prodigieux bien avant d'avoir parlé. Molé était un volcan, un coup de foudre; Monvel était simple et persuadé[18].

Dans la comédie, où on le vit après la mort de Molé, il ne causa pas moins d'intérêt, d'admiration, de surprise. Ésope à la cour, l'Abbé de l'Épée, le Philosophe sans le savoir, le Président de la Gouvernante, quels joyaux charmants, quel triomphe pour ce comédien tant aimé!—Nous avons parlé tout à l'heure de l'Amant bourru, Monvel est l'auteur de cet ouvrage; on doit lui pardonner dès lors les Victimes cloîtrées, drame à notre sens fort ennuyeux. Mais il faut se reporter à l'époque où l'ouvrage fut composé. Les couvents étaient assez mal notés dans l'opinion: Diderot n'avait pas peu contribué à les décrier avec sa Religieuse. Les opéras de Monvel lui font certainement plus d'honneur que ses drames: témoins Julie, Blaise et Babet, les Trois fermiers, Ambroise ou Voilà ma journée. L'Institut ne fut qu'une justice rendue à ce littérateur intéressant[19].

Peu contents des palmes cueillies par eux à la scène, du retentissement des journaux et des recettes, les acteurs d'alors ambitionnaient le succès de l'écrivain: Molé, Monvel, Dugazon ont chacun des titres divers à l'estime des gens de lettres. Le premier composa des pièces de vers pleines de sel et d'agrément, des discours d'ouverture et de clôture (usage perdu depuis la Révolution à la Comédie-Française), des notices sur Lekain et mademoiselle d'Angeville; il fit même au théâtre une petite comédie, le Quiproquo, qui eut du succès. Monvel alla plus loin: il eut un vrai répertoire; pour Dugazon, que devons-nous en dire, sinon que ces mystifications valent mieux que ses pièces républicaines[20]? Il appartenait à un seul homme, à Molière, de réunir en lui ces deux gloires, celle de l'écrivain et de l'artiste. Plus tard, des comédiens comme Picard et Alexandre Duval laissèrent au théâtre des preuves de leur vocation d'auteur. De nos jours encore, deux artistes fort distingués[21] ont abordé avec succès cette double carrière. Monvel professait en homme convaincu de tout ce que l'art possède de ressources et de secrets. Il eût communiqué la vie et le mouvement au comédien le plus froid, et cela par des gradations si admirables, qu'on se demandait comment la nature, qui l'avait fait si chétif, l'avait doué en même temps d'une pareille énergie. Seulement, et pour nous servir d'une expression commune qui rende exactement notre pensée sur ce lutteur merveilleux, la lame chez Monvel usait le fourreau. Il était souvent environné de potions et de tisanes, donnant la plupart du temps ses leçons dans un grand fauteuil qui égalait, pour l'ampleur et la vétusté, celui du Malade Imaginaire. La petite Hippolyte, amenée alors près de Monvel, tremblait devant cet appareil de fioles et ce grand fauteuil, comme Louison à la vue de la poignée de verges dont le terrible Argan la menace[22]. Épeler les chefs-d'œuvre de notre scène avec un tel maître, c'était entrer d'un seul coup dans la voie du succès; Monvel fut pour sa fille la meilleure école, mais il ne l'épargna pas à la peine. Son écolière fut plus d'une fois sévèrement réprimandée. «On n'arrive à la gloire, dans notre état, qu'en mouillant par jour six chemises,» disait Clotilde la danseuse à M. de Ségur. Mademoiselle Mars n'y arriva qu'après avoir mangé du pain noir: sa première jeunesse fut misérable. L'enfant de la balle fut traitée souvent comme la pauvre Chiara d'Hoffmann, elle souffrit comme Mignon. Qui ne s'est ému au seul début de ce livre charmant de Marivaux, où Marianne arrive sur le pavé de Paris, Marianne douce et candide, Marianne qui se mire avec une joie si grande à un morceau de glace suspendu dans sa chambrette? Voici la chambre en carreaux, froide l'hiver, brûlante l'été, le pot à l'eau ébréché, les rideaux trop courts retombant en pentes inégales sur le lit; la mansarde d'une grisette du temps de Louis XV enfin. À cette fenêtre, et ses deux coudes appuyés sur l'ardoise du toit, rayonne d'un morne éclair cette belle enfant aux couleurs pâles, aux yeux bleuâtres de fatigue… appelez-la Marianne ou mademoiselle Mars, mais elle souffre, hélas! elle est étiolée; voyez ses bras! «Hippolyte est si maigre, écrivait Valville à l'un de ses amis, que nous craignons de la perdre.» Valville eût pu ajouter que la pauvre enfant grelotait à la lettre dans son grenier. Il fallait là voir, souffreteuse et toute pensive, arroser quelques méchants pots de fleurs à sa fenêtre, et cela pendant que sa sœur aînée[23] portait de belles robes de belles étoffes, des étoffes qui eussent si bien convenu aux délicates épaules de la jeune Agnès! Voilà de beaux bijoux, lui disait sa sœur; admire cet écrin, ces bagues! N'est-ce pas que je suis éblouissante? Dame! ma chère sœur, je suis l'aînée, je me sens faite pour vivre dans une atmosphère brillante! Que tu es bonne de te fatiguer à apprendre de méchants rôles! Vois un peu ce pauvre Valville: où cela l'a-t-il mené, le théâtre! Moi, je veux sourire, je veux vivre, je veux régner! Et je régnerai, vois-tu, ma pauvre sœur, je régnerai; je serai riche, fêtée, enviée un jour de tous! Va! j'espère bien ne pas rester au théâtre Montansier!

Cendrillon,—n'était-ce point alors Cendrillon que mademoiselle Mars?—écoutait cet orgueilleux babil en portant au feu mourant de la cheminée quelques mauvais tisons dus à l'obligeance d'un voisin. Elle admirait les chapeaux à plumes et les écharpes de sa sœur,—ses bonnets de gaze,—ses rubans de mille couleurs,—un arc-en-ciel de tous les jours et de toutes les heures,—car mademoiselle Mars aînée était une vraie poupée de modes. À quarante-cinq ans passés, elle portait encore des chapeaux à grandes plumes.

Mademoiselle Mars aînée avait les mains lisses et blanches, et mademoiselle Mars se désolait bien fort d'avoir en ce temps-là les mains rouges. Les mains rouges! qui se douterait aujourd'hui que ce fut là le premier chagrin de mademoiselle Mars!

Un autre désespoir enfantin non moins grand pour elle, c'était chaque matin d'aller chercher le lait! Elle s'aventurait timide et les yeux baissés, jusqu'à la laitière, présentant son pot de fer-blanc comme une de ces jolies petites servantes de Greuze aux robes rayées de bleu et de rose, au ruban lilas à la ceinture, au pied mignon et furtif.—Le lait! le lait! bien vite, Madame la laitière! M. Valville attend son café, et malheur à moi si je faisais attendre M. Valville!

Et elle s'en revenait triomphante, comme Perrette de la fable.

Ce Valville, pour qui mademoiselle Mars se dépêchait tant, était un acteur qu'affectionnait beaucoup sa mère;—il logeait chez elle et jouait à Montansier. Plus tard, mademoiselle Mars devait le recueillir elle-même, pauvre, délaissé, souffrant! Il avait pour amis Baptiste cadet, Damas, Caumont, mais surtout Patrat.

Cet acteur, dont il sera parlé plus d'une fois dans ces récits, était donc le commensal et l'ami de madame Mars la mère depuis un assez grand nombre d'années. C'était un homme méthodique, qui ressemblait à un portrait du temps de Néricault Destouches, l'air grave, la démarche lente,—mais surtout il était exact aux heures des repas et tenait énormément le matin à son café.

Un jour, cependant, le café au lait de Valville manqua; Valville faillit attendre, comme Louis XIV!

L'enfant était revenue toute en larmes à la maison.

—Qu'as-tu? demanda Valville.

Pour toute réponse, Hippolyte Mars se mit à pleurer. Elle balançait à sa main gauche l'anse de son pot au lait, en baissant à terre ses grands yeux noirs.

—Vide! s'écria Valville en regardant le pot au lait; ils te l'ont pris, l'on t'aura poussée, c'est sûr! Tiens, ne pleure pas, et retourne vite à la laitière!

Ce mot de retourne vite! amena un nuage de honte et de douleur au front de la pauvre enfant.

—Mais encore un coup, que s'est-il donc passé? demanda Valville; tu ressembles à la petite fille à la cruche cassée. Tu sais, ce joli tableau? Voyons, Hippolyte, est-ce un rôle que tu répètes?

—Je ne répète pas de rôle, répondit-elle à Valville avec une moue chagrine, ce sont ces maudits officiers qui m'ont vu jouer à Versailles le divertissement des Étrennes[24] et qui, depuis ce matin, m'ont reconnue par malheur quand j'allais chercher du lait:

—Tiens, se sont-ils écriés, c'est la petite à Monvel! Et là-dessus, j'en rougis encore, l'un d'eux m'a pris le menton.

—N'est-ce que cela?

—Comment, ce n'est point assez? Apprenez donc alors qu'un autre—le plus hardi sans doute—a prétendu que je lui devais un baiser. Un officier du roi! ces messieurs, à ce qu'il paraît, ne doutent de rien!

—Et tu le lui as accordé?

—Ah! bien oui, je n'ai pas même demandé mon reste… je veux dire mon lait à la laitière. Je me suis enfuie à toutes jambes et je vous jure bien, monsieur Valville, que c'est la dernière fois que je retourne avec ce pot dans la rue… Non, je ne descendrai plus jamais le matin, oh non! Et tenez, pour que vous n'en doutiez pas, ajouta-t-elle en mettant le vase sous son pied mutin, voilà, je l'espère, ce qui vous fera croire à ma volonté!

Ce mot volonté dans la bouche de la petite fille avait quelque chose de si accentué, de si ferme, racontait plus tard Valville, que ce jour-là je n'osai lutter; je pris mon café sans lait.

Il est vrai de dire, pour la justification de la chère enfant, que cette commission journalière la mettait sur les épines. On portait alors en effet des manches courtes, et chaque fois qu'Hippolyte Mars descendait dans la rue pour chercher le lait de Valville, il lui fallait bien montrer ses bras.

—Des mains rouges, des mains rouges! répétait-elle en pleurant, quand les bras de mademoiselle Lange sont si beaux!

Mademoiselle Lange, qui joua en effet plus tard les ingénuités à côté de mademoiselle Mars, était une délicieuse jeune première pleine de grâce et de fraîcheur; reçue en 1793, elle se retira en l'an VI.

C'est sur cette pauvre mademoiselle Lange, dont le portrait figure encore dans le foyer de MM. les comédiens ordinaires du roi, que retomba d'aplomb la vengeance de Girodet. Ce peintre déjà célèbre venait de faire le portrait de l'actrice pour M. Simon, qui le lui avait commandé. Ce M. Simon était carrossier à Bruxelles, et tellement en réputation, que les merveilleuses de Paris, comme les lionnes d'Angleterre, faisaient mettre dans leur contrat de mariage qu'elles auraient un équipage sortant des ateliers de Simon. La solidité dont il faisait parade pour ses roues avait établi sa réputation. Il les faisait jeter d'un des sommets les plus élevés de Bruxelles sur une surface plane, et à la moindre avarie, il forçait l'ouvrier à recommencer la pièce. M. Simon avait admiré mademoiselle Lange dans Pygmalion; il voulut offrir un char à cette Galatée. Mademoiselle Lange préféra ce char à son image. Une garde-robe fort belle et des diamants complétèrent l'attaque de mademoiselle Lange. L'épais carrossier obtient le pas sur le beau Larive. M. Simon avait un mérite roulant; il se piquait de plus de se connaître aussi bien en peinture qu'en vernis. Il s'en alla donc chez Girodet, auquel il fut tenté de dire sur le seuil même: Mon confrère! tant sa vanité lui faisait voir ses propres ateliers sous un jour aussi resplendissant que celui du peintre. Girodet se mit à la besogne; il espérait beaucoup de ce portrait: Mademoiselle Lange était si jolie! Son désappointement fut grand, lorsqu'il vit que mademoiselle Lange le refusait; le portrait fut renvoyé à l'artiste. Outré de colère, le peintre le creva et le retourna (style de commerce) à mademoiselle Lange.

Six semaines après, parut au Salon un petit tableau représentant Danaé. La déesse à la pluie d'or ressemblait cette fois à mademoiselle Lange de façon à la convaincre elle-même. On fut obligé de retirer cette toile qui occasionnait une véritable émeute. Les femmes à demi étouffées par la foule y laissaient leurs châles, d'autres leurs maris; c'était un concert de réclamations incroyables. À côté de la Danaé, le peintre avait mis un dindon faisant la roue (allusion ironique au carrossier!) il avait un anneau à la patte droite. Cette patte s'offrait avec une gaucherie des plus comiques à la main délicieuse de mademoiselle Lange, que M. Simon épousa en effet. L'allégorie était trop verte pour que M. Simon avouât que tout Paris l'avait reconnu; il voulut faire cependant un procès à Girodet: des amis prudents l'en détournèrent. Des avertissements anonymes furent employés contre l'artiste: on le menaçait, on voulait l'effrayer; il ne sortait plus qu'avec une canne à dard. Le texte de ces lettres alarmantes était des plus curieux; l'une d'elles finissait ainsi:

«On vous prévient, Monsieur, que pour être tout entier à sa vengeance,
M. Simon est plutôt dans l'intention de vendre son fonds.»

Mademoiselle Mars, fluette, maigre, prête à rompre comme la baguette d'un alcade, était de plus aussi noire qu'une taupe; en un mot, loin d'annoncer ce qu'elle devint par la suite. Elle comparait elle-même sa maigreur à celle d'un faucheux, nous sommes forcé de prendre son mot[25]. Par un malheur singulier, mademoiselle Mars jouait souvent à côté de mademoiselle Lange.

—Il fallait voir, écrit-elle plus tard à l'une de ses amies, madame de Saint-A…, comme je souffrais de me trouver près de mademoiselle Lange! En vain j'employais la patte de lièvre et les cosmétiques pour blanchir ces malheureux bras, rien n'y faisait! Comment les cacher par des manches longues? L'impitoyable mode me défendait cette petite ruse. Il fallut me résigner, me consoler même avec le mot de Dugazon; «C'est jeunesse, reprenait-il, c'est jeunesse, petite bête! Un jour, va, crois-m'en, tu pleureras de les avoir blanches, tes mains!»

Dugazon la chérissait. Il l'avait d'abord amusée plus aisément que tout autre, car on n'eut jamais de masque plus mobile; son visage seul était un répertoire, et l'on sait combien les enfants aiment les grimaces et les pantins. Joignez à cela chez Dugazon une agilité de singe, une science d'escamoteur et une abondance de lazzis telle, qu'on eût pu se croire à l'âge de notre héroïne devant la barraque d'un Polichinelle; et jugez de la joie de la petite Hippolyte quand l'ingénieux Scapin levait le marteau de la maison! Dugazon dansait avec une aisance parfaite; il baragouinait et se gaussait du premier venu avec un sang-froid inaltérable. On sait le succès de ses mystifications; celle qu'il fit subir à M. Decaze, fils d'un fermier-général, est bien connue; nous ne la rappelons que pour mémoire. Il s'agissait, on le sait, de madame Dugazon; cette fois, les rieurs furent du côté du mari.

M. Decaze, fils d'un fermier-général, admit Dugazon dans sa société, il s'amusait quelquefois à jouer des proverbes avec lui. Riche, jeune, brillant, il s'imagina de faire la cour à madame Dugazon, actrice aussi supérieure dans son genre (l'Opéra-Comique), que son mari l'était dans le sien. La chronique prétendit que M. Decaze fut heureux; Dugazon, averti de cette liaison clandestine, vole chez M. Decaze; il ferme la porte de sa chambre sur lui, et tire un pistolet qu'il présente à son rival.—Les lettres de ma femme! ses lettres! son portrait! s'écrie-t-il; exécutez-vous, Monsieur! Le jeune homme, effrayé, obéit en tremblant; il court à son secrétaire, il remet les lettres, le portrait à Dugazon. Dugazon, muni de ce butin, ouvre la porte sans bruit, il met la main sur la rampe de l'escalier… Son rival, revenu de sa stupeur et de son effroi, l'y poursuit presque aussitôt.

—Au voleur, au voleur, qu'on arrête ce coquin! s'écriait le jeune
Decaze.

Et les domestiques d'accourir au bruit que fait leur maître, et Dugazon d'aller au-devant d'eux, de s'arrêter aussi comme ravi et de regarder fixement M. Decaze.

—Bravo! Monsieur, c'est cela! bien joué!

M. Decaze redoublait en vain ses cris; en vain il le montrait du doigt à ses laquais, en renouvelant l'ordre de l'arrêter. Dugazon lui répliquait, en gagnant la rue très lentement: À merveille!… Si vous jouez avec autant de vérité ce soir, vous l'emporterez vraiment sur moi!

Puis, comme l'autre écumait de rage:

—Parbleu, je vous fais mon sincère compliment, vous étiez né pour être un grand comédien!

Ce qui, dans cette scène incroyable, devait piquer le plus M. Decaze, c'était de voir ses laquais se joindre à Dugazon pour l'applaudir et l'apostropher par des bravos qu'ils croyaient flatteurs. L'habitude où ces dignes gens se trouvaient de voir l'amoureux de madame Dugazon jouer des scènes comiques avec son mari les enracinait dans cette croyance que tout cela n'était qu'un proverbe. Dugazon parvint ainsi jusqu'à la porte cochère sans démentir son persiflage, et il se trouvait déjà loin quand M. Decaze parvint à désabuser ses valets.

En revanche, voici une anecdote arrivée à la sœur même de Dugazon, et qui n'a jamais obtenu l'honneur des Mémoires. Nous croyons qu'elle n'en est pas tout à fait indigne. Elle peint à merveille la taquinerie de cet homme, rival de Musson en fait de plaisanteries et de tours moqueurs.

Indépendamment de madame Vestris, sa sœur, Dugazon avait une autre sœur, laquelle s'était vue élevée de bonne heure dans une réserve scrupuleuse. C'était une demoiselle de province, rigide et pieuse; on ne lui avait jamais prêté un seul amant, et, en venant à Paris, elle n'avait pas la prétention d'en faire. La sévérité de cette demoiselle allait à un point tel, qu'elle n'avait jamais vu son frère jouer devant le public; elle ignorait les coulisses de son théâtre, et cependant elle portait le nom de Dugazon! La maison de cet acteur qui, grâce à la présence de sa sœur, pouvait devenir tout d'un coup un intérieur agréable, prit dès son arrivée la forme d'un cloître; le livre d'heures de mademoiselle Dugazon traînait souvent à côté de ses rôles; ses lunettes (la malheureuse fille portait des lunettes!) allaient de pair sur le bureau de notre comique avec le répertoire de Scapin et de Mascarille. Dugazon le mondain, Dugazon le farceur Dugazon l'homme des proverbes, l'homme des singeries, des parades, était embaumé de vertus, il suait l'office divin par tous les pores.

Les premiers jours, cela lui parut fort dur; il commençait à s'y habituer cependant, quand un désir curieux de cette même sœur lui donna l'idée de renverser en un jour l'édifice de sa pruderie.

Un écho mondain venait de pénétrer dans cette demeure purifiée par tant de pieux exemples; le hasard, ce dieu des amants, fut cette fois celui des frères: on parla devant mademoiselle Dugazon du bal prochain de l'Opéra.

J'aime à croire, pour mon compte, qu'un pareil récit se trouva dans la bouche de quelque marquis enthousiaste. Il dut mettre beaucoup d'art au récit de ces magnificences nocturnes; la peinture qu'il en fit fut si variée, si vive, que la recluse éprouva un désir violent d'assister, ne fût-ce qu'une nuit, à ce magnifique spectacle.

«Désir de femme est un feu qui dévore,
Désir de nonne est cent fois pis encore!»

Et mademoiselle Dugazon était aussi nonne que possible. Dugazon se vit prié, que dis-je? supplié, par cette même sœur si austère; elle lui demanda de l'accompagner au bal masqué de l'Opéra. C'était une folie, un rêve, disait-elle; mais ce rêve, ne pouvait-il pas le réaliser; cette folie était-elle donc si coupable? Chez les femmes, de la prière au larmes il n'y a qu'un pas. Mademoiselle Dugazon pleura comme n'eût point pleuré Clairon dans des beaux jours; elle appela Dugazon son bon petit frère, Dugazon fut d'abord déferré; il ne jouait pas cet emploi, mais il finit par se laisser attendrir: il y eut plus, il promit.

Il suffisait de connaître Dugazon pour comprendre ce que devait lui coûter une pareille promesse; lui, le papillon du bal, le point de mire des seigneurs désœuvrés, des baronnes coquettes, des nymphes agaçantes! lui, le brillant acteur, le Frontin hardi, le soupeur par excellence, s'allourdir au point d'amener à son bras, dans ce bal, une provinciale bien gauche, une fille ignorante de tous les usages reçus, de tous les plaisirs musqués, de toutes les intrigues qui se croisent dans cette nuit de folies! C'était s'aventurer, se compromettre, se perdre de gaieté de cœur! Dugazon pris en flagrant délit de conversation fraternelle à ce bal de l'Opéra! Quel sujet de rire pour les fades plaisants qui s'y donnent rendez-vous, quelle page honteuse pour ses Mémoires!

Dugazon n'en dormit pas de la nuit.

Le lendemain il était levé et habillé bien avant l'heure ordinaire du déjeuner; il manda sa sœur près de lui; son visage avait revêtu son expression la plus digne et la plus sévère. Dugazon ressemblait à Auguste dans Cinna.

—Prends un siége, ma sœur

Mademoiselle Dugazon s'assit un peu interdite; elle arrangea l'envergure de ses paniers; elle tendit l'oreille et écouta.

—Ma sœur, dit Dugazon, je vous ai promis de vous conduire ce soir même au bal de l'Opéra…

—C'est vrai…

—Ne m'interrompez pas, c'est une affaire des plus graves. Vous ne voyez sans doute de cette fête que le plaisir, que l'intrigue, un millier de lustres flamboyant des dominos jaunes, noirs ou bleus, des masques de tous pays… J'y vois, moi, les conséquences les plus funestes, le deuil d'une famille, les tortures morales d'un frère; j'y vois, ma sœur, la honte, le crime et le sang!…

—Vous m'épouvantez!

—Je suis loin d'avoir fini. Le bal de l'Opéra n'est nullement ce que vous pensez, ajouta Dugazon d'un ton de prédicateur; c'est un cloaque.

—Un cloaque!

—Un cloaque! ma sœur; un lieu empesté par l'audace et par le vice. Et peut-être… puisqu'il faut ici tout vous dire, paierai-je bientôt de ma vie la légèreté d'une telle démarche; oui, pour ces quelques heures de plaisir que je vous ai promises…

Mademoiselle Dugazon devint plus pâle qu'un linge.

—Écoutez-moi, poursuivit le malicieux orateur, en arrêtant sur elle un regard clair et perçant, écoutez-moi! S'il est à ce bal des gens paisibles, curieux, insouciants, qui n'y vont chercher que la pompe d'un spectacle, l'étourdissement d'une fête, il en est, hélas! il n'en est que trop, ma sœur, qui abusant du privilége odieux du moindre nez en carton, du plus simple masque de satin, ne craignent pas d'exposer la vertu des femmes aux plus cyniques attaques.

Mademoiselle Dugazon devint rouge cette fois comme une grenade.

—Donc, continua-t-il, vous ne seriez pas à l'abri des poursuites de ces messieurs.

—Quoi! mon frère… à votre bras?

—À mon bras, ma sœur. Aussi, je vous en préviens, j'aurai ce soir des yeux et des oreilles partout. Oh! ne craignez rien, je surveillerai vos moindres mouvements, et si l'un de ces insolents osait…

—Vous me faites frémir… reprit la pauvre fille les maintes jointes.

—Si l'un de ces insolents osait… reprit Dugazon.

—Eh bien?

—Eh bien! ma sœur, je le tuerais, je le tuerais sans pitié!

—Ô Ciel!

—Oui, ma sœur, je le tuerais! Car, pour que vous le sachiez, je n'irai avec vous au bal de l'Opéra qu'avec ce protecteur mystérieux, ce gardien sévère de votre vertu… (ici Dugazon laissa entrevoir à sa sœur la lame d'un poignard).

La pauvre fille ferma les yeux, en étendant devant elle des mains tremblantes.

—Ainsi, voilà qui est convenu, ma sœur, reprit Dugazon en se levant; vous avez ma parole: je vous conduirai ce soir à ce bal; advienne que pourra! Tenez-vous prête pour minuit.

—Pour minuit! répéta la malheureuse d'un ton de voix funèbre.

—Je joue dans la dernière pièce; ajouta Dugazon; mais je passerai vite un domino; je viendrai vous prendre. Adieu!

À minuit, Dugazon partait pour le bal en carrosse fermé avec mademoiselle sa sœur. Il lui renouvela en route toutes ses jérémiades: il lui montra de nouveau la lame du poignard avec lequel il comptait bien défendre cette nouvelle Lucrèce.

Nous n'essaierons pas de reproduire ici les diverses impressions de mademoiselle Dugazon en posant le pied dans le bal de l'Opéra; tout ce qu'elle voyait lui semblait tenir de la magie! Une provinciale, presqu'une religieuse au milieu de ces brillantes mascarades! Dugazon lui avait fait revêtir le plus sombre et le plus noir des dominos,—toujours pour ne pas l'exposer, ajoutait-il. Ainsi éteinte, mademoiselle Dugazon ressemblait à une chouette effarouchée.

Le bal était merveilleux; la reine et les princes y assistaient sous le masque. Tout ce que Paris renfermait d'illustre, de galant, de dissipé, s'était donné rendez-vous dans cette salle féerique. Mademoiselle Dugazon y serait bien restée jusqu'à la fermeture des portes, si son frère, qui avait grande envie de se débarrasser d'un si ennuyeux domino, ne fût revenu bien vite au rôle qu'il s'était proposé de jouer avec elle.

Dès le premier tour dans le foyer, et quand mademoiselle Dugazon, pressée, écrasée à demi par la cohue, admirait encore, la bouche béante, les dorures des colonnes, Dugazon se retourne vivement vers elle à un léger mouvement qu'il croit remarquer, en lui disant:

—Eh bien! qu'est-ce, ma sœur? qu'avez-vous? vous aurait-on manqué de respect? déjà?

—À moi… mon frère? à moi? Oh! non… je puis vous assurer…

Et dans ce moment même mademoiselle Dugazon mentait: une main agile, audacieuse, venait de lui presser assez rudement la taille.

Quelques secondes après, elle contint à peine, en marchant toujours au bras de son frère, un cri nouveau.

—Ah! cette fois, ma sœur, je vais avoir raison de l'insolent.

—Il n'y a pas d'insolent… mon frère… balbutia la malheureuse, à demi-morte de peur; c'est…

—Alors, pourquoi avez-vous crié? voyons.

—C'est… de joie… c'est de joie… je vous assure…

Et cette fois la pression exercée à la sourdine sur la pauvre fille avait été plus robuste encore.

Un moment après, un cri véritable de mademoiselle Dugazon alluma de nouveau l'indignation de son frère. Pendant une minute, il jura, il tempêta, la tenant toujours au bras, et la priant de lui désigner du doigt, dans cette foule, l'insolent qui se permettait envers elle une pareille licence.

—Je veux lui couper les deux oreilles ajouta-t-il.

—Mon frère… je vous jure…

—Que vous ne venez point encore de crier? Allons donc!

—Oui… Eh bien! oui… j'ai crié, mon frère… mais c'était d'admiration!

Dugazon partit, cette fois, d'un sublime éclat de rire.

À quelques pas de là, nouvelle attaque et nouveau cri. Cette fois aussi Dugazon fait mine de tirer son poignard; il menace d'en frapper le téméraire…

—Pas encore… mon frère… pas encore, murmurait la malheureuse, toujours poussée par la foule, et partagée entre l'inquiétude la plus horrible et son admiration pour le bal. Un flot de masques les entoure bientôt; mademoiselle Dugazon est si pressée, si vivement chiffonnée, que ses cris ressemblent à une gamme solfiée par un chat. En vain cherche-t-elle des yeux cet antagoniste acharné dont la main indiscrète la moleste au point qu'elle en a les bras tout noirs de pinçures, la taille meurtrie et son domino tout éraillé. Rien… absolument rien! une foule compacte, indifférente qui passe! À la fin, elle n'y tient plus:

—Rentrons, mon frère… s'écrie-t-elle d'une voix expirante; rentrons!

—Et pourquoi rentrer? demanda Dugazon d'une voix mielleuse.

—Parce que… parce que… reprit-elle avec effort, parce que je m'amuse trop!

C'est là tout ce que voulait Dugazon. Il rentra sa sœur avec une compassion hypocrite, et il la laissa chez elle, bien guérie, à coup sûr, du désir de voir les pompes de l'Opéra.

Celui dont la main traîtresse avait si constamment inquiété la pauvre fille n'était autre que Dugazon! Grâce à la longueur et à la souplesse de ses bras, il était parvenu à l'inquiéter, tout le temps du bal, de cette manière.

Dugazon aimait surtout singulièrement les oiseaux; sa maison était devenue bien vite une volière. Il les avait tous baptisés de noms amis et ennemis: cette fauvette était Contat, ce serin Préville, ce perroquet déplumé Geoffroy, son zoïle, sa bête noire! Les traits de ce critique poursuivirent, on le sait, Molé jusqu'au tombeau, ils accélérèrent la retraite de Larive, ils eurent la prétention plus grande d'arrêter l'essor de Talma. Dugazon fut toute sa vie le point de mire des épigrammes de cet abbé, rustre et crasseux comme un pédant de collége. Il fallut la mort de cet acteur admirable pour que le journal de Geoffroy en fît l'éloge, et chose au moins étrange! cet éloge fut pompeux. Le feuilleton du critique tonsuré était à la mode. La seule vengeance qu'en tira Dugazon fut de se montrer un jour à Bordeaux, sur le cours des allées Tourny, exactement vêtu et grimé comme Geoffroy. C'était un portrait véritablement accusateur! Et pour que rien n'y manquât, Dugazon, qui savait l'abbé fort intéressé, tenait une bourse dans sa main gauche et un paquet de plumes taillées dans sa droite! De la promenade il se rendit au théâtre; il avait été suivi par une affluence considérable. On donnait ce soir là le Chanoine de Milan. L'usage autorisait le compliment au public, Dugazon s'avança, toujours dans le même costume, lorsque tout à coup la voix d'un plaisant (d'un compère peut-être) cria de l'orchestre: L'abbé Geoffroy à la porte!

—Bien volontiers, Messieurs, répond alors Dugazon; pourquoi faut-il seulement qu'on ne m'ait dit cela qu'à Bordeaux!

Et il reparut dans le Chanoine de Milan, pièce qu'il jouait à ravir[26].

Il improvisait avec une merveilleuse facilité. Son couplet final dans Figaro était quelquefois changé par lui, et suivant la circonstance; mais souvent aussi Dugazon allait trop loin, et comme il était chatouilleux à l'endroit de la critique, le moindre signe d'improbation le mettait en fureur. On sait qu'il tira l'épée hors du fourreau devant le parterre, mouvement de dépit impardonnable qui lui valut un bien cruel repentir.

Il est vrai que Dugazon tirait l'épée comme un ange; la nature l'avait fait en ces assauts si leste, qu'on cherchait souvent son fer quand il était déjà loin. Jamais peut-être plus charmant conteur n'exista; mais c'était surtout à table devant la bouillabaisse, plat marseillais dont il se montrait friand, qu'il fallait voir cet intrépide fourbisseur de contes! Il eût tenu les badauds de la Cannebière suspendus bouche béante à ses récits. Quand l'intérêt lui semblait faiblir, il grimpait comme un singe sur les bâtons d'une chaise et il disait de là ses vérités à chacun. Gai, trivial, ingénieux, soumis, important, valet, grand seigneur, il était tout cela quand venait l'heure du dessert!

Sa façon de professer, dont nul n'a parlé jusqu'à ce jour, n'était pas moins singulière que sa personne. Mais comment vous la rendre, si vous n'avez pas vu mademoiselle Mars? Elle qui avait reçu les leçons de Dugazon! elle excellait à le copier, à le charger.

Pressez le suc des Mémoires du temps, il en sortira ceci:

C'est un homme de taille avantageuse, changeant de visage comme de mouchoir de poche, relevant la tête et se promenant dans sa chambre d'un air inspiré. Vous ai-je tout dit? Non, imaginez un Calchas en robe de chambre, se frappant le front, criant et gesticulant avant que l'élève attendu n'arrive. Il chante, il pirouette, il danse, il écume, il regarde sa pendule et se dit:—Ne vient-il point? Un pas retentit sur l'escalier, la sonnette s'agite, il prend alors sa voix de tôle la plus aiguë et il vous dit:—Entrez donc! Vous voilà devant deux yeux aussi vifs que les yeux d'un écureuil; il vous amène alors par le bras, homme ou femme, devant sa glace.

—Qui voulez-vous être aujourd'hui, Monsieur ou Madame? Achille? Agnès? Bernadille? Dorine? ce qu'il vous plaira, parlez! Voilà votre public,—cette glace!—N'y voyez-vous pas s'agiter à l'orchestre les plus méchantes bêtes démuselées; Geoffroy, Lauraguais, Morande, Bachaumont, que sais-je, moi? Voilà votre cirque! Les chrétiens livrés aux bêtes! Ne regardez donc pas Arnoult, qui fait espalier avec sa robe dans cette loge d'avant-scène; Cléophile, Raucourt, ou tout autre impure, les joues peintes comme une roue de carrosse, les plumes saluantes comme celles des chevaux du roi! Pénétrez-vous du rôle que vous allez jouer; vous avez affaire à Jean-Baptiste-Henri Gourgaud Dugazon, un homme aussi fort à la parade que ses amis d'Éon ou Saint-Georges, ou plutôt vous avez sur votre front une épée nue!

L'élève écoutait ce jargon dans un étonnement muet.

—Voyons ce bras,—il prenait le bras, puis il le laissait tomber; ce pied, et il le plaçait comme eût fait Vestris;—Cette tête, et il l'ajustait dans le sens voulu, comme un peintre arrangeant son mannequin.

—Fort bien; maintenant… attention… une, deux, trois… et il frappait dans ses mains,—il vous demandait gravement: Quel rôle jouez-vous?

Si c'était Achille, il vous toisait, et vous auriez cru voir le dédaigneux Agamemnon; il commençait insensiblement un monologue avec lui-même, il vous regardait de l'air d'un beau-père furieux contre son gendre, et il marmottait entre ses dents:

—Le cuistre, le bélître! Voilà le drôle à qui je donnerais ma fille!
Oh! nous allons voir!

Et comme le pauvre élève le regardait abasourdi:

—Mais, s'écriait-il, à qui donc en avez-vous? n'êtes-vous pas Achille, mon cher Monsieur! et n'êtes-vous pas pressé de me voir et de me dire: