BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON

MAGALI-BOISNARD

L’ENFANT
TACITURNE

ROMAN

AMIENS
LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE
7, RUE DELAMBRE, 7
(Dépôt à Paris, 1, rue Vavin, 6e arr.)

1922

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Il a été tiré :

10 exemplaires sur Japon numérotés de 1 à 10.

20 exemplaires sur Hollande numérotés de 11 à 30.

70 exemplaires sur Arches numérotés de 31 à 100.

La présente édition est l’édition originale de cet ouvrage.

Tous droits de reproduction réservés.
Copyright 1922 by Edgar Malfère.

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Chez le même éditeur

Mâadith, roman de l’Islam.

Chez d’autres éditeurs

L’Alerte au désert. La vie saharienne pendant la guerre. (Perrin).

Le Chant des femmes (couronné par l’Acad. Française), poèmes du temps de guerre. (Perrin).

La Vandale, roman de la décadence romaine en Afrique. (Sansot).

Les Endormies, roman de l’Islam féminin. (Sansot).

L’Islam et la politique des Alliés (adapté de l’italien). (Berger-Levrault).

La Kahena, 4 actes de l’indépendance berbère.

Études et conférences.

En préparation

Le Désert, poèmes sahariens.

La Trace Perdue, roman.

Jackie au désert, histoire d’un bébé dans le Sahara.

Au père et à la mère de l’enfant taciturne, tendrement.

L’ENFANT ET LES LIVRES

Des myrtes lustrés hérissent un promontoire de grès rouge et de gneiss violacés, hors de la grande forêt, dans la contrée des chênes et des altitudes. L’ombre allongée des cimes le couvre aux heures de soleil déclinant. Ses assises plongent dans le filet d’eau d’un ravin où une bauge de sangliers est incessamment rafraîchie par les bêtes hardées ou solitaires.

Le violent printemps de l’Afrique Mineure fleurit les myrtes et roussit l’herbe environnante.

Une touffe épanouie recèle un étrange butin : — butin de bibliothèque au rassemblement et aux voisinages imprévus. Quelque Barbare, naïvement curieux, a jeté là Tacite et l’Histoire des Animaux d’Aristote, le Traité de la Sagesse de Pierre Charron, trois volumes de l’Histoire Universelle du comte de Ségur et une lourde Bible rituelle dont s’enorgueillirait la table sainte d’un temple luthérien.

Le cuir cassant et doré des reliures anciennes se boursoufle, éclate et se rompt par les nuits humides et les jours brûlants. Les volumes échafaudés croulent dans un désordre caractéristique indiquant qu’ils sont souvent pris et repris, puis brusquement abandonnés, par des mains trop jeunes, au service d’un esprit trop impatient et avide. Le lecteur habituel de ce lieu ne sait pas la valeur réelle du livre et tout ce qui émane encore des feuillets clos durant les secondes consacrées à le remettre lentement en place.

Les abeilles de la montagne travaillent. Un bourdonnement diligent enveloppe le promontoire, effleure le pesant silence du jour en forêt sans que ce silence en soit vraiment troublé.

Voici paraître une abeille humaine, celle qui butine le trésor des livres et puise à même leurs calices nombreux, obscurs et féconds.

Fillette impubère, au corps mince et long dans une solide robe de toile égratignée par les ronces, elle a des traits précis et irréguliers, la peau hâlée par les vents et par le soleil, le front bombé, dur et poli. Sa chevelure sans grâce est de la couleur des chaudes terres de Sienne ou des cystes desséchés. Ses yeux, d’un gris noircissant, s’ouvrent larges et volontaires. Elle mordille un brin de myrte avec des dents nettes et serrées.

Dans le souffle égal de sa poitrine passe et revient l’haleine immense et contenue de la forêt. La même impression mystérieuse et vivifiante de forces profuses apparente l’une à l’autre cette enfant et la futaie vierge. Une virilité singulière anime ses gestes ; une subtile mobilité nuance les expressions de son visage.

Elle se blottit dans la touffe-bibliothèque. Ses mouvements ont la souplesse et la sûreté de ceux de l’animal bien plus que de ceux de l’homme.

Accoutumées à sa présence, les abeilles n’interrompent point leur labeur. Cependant, autour d’elle, les choses semblent devenir attentives et l’atmosphère comme obéissante, soumise au rythme de sa volonté. La forêt, somnolant dans la lumière, ne dort qu’à la manière des félins ; sous les paupières vertes et dorées de la brousse, les innombrables prunelles veloutées des sous-bois font converger leurs scintillements et leurs ombres sur les myrtes en fleurs. Un prodige quotidien harmonise ainsi la nature ambiante au geste de l’Enfant. Et celle-ci, la toute petite, s’impose souverainement à celle-là, la grande.

C’est une rare, orgueilleuse et puissante enfant.

Les réalités de sa vie procèdent du merveilleux. Elle détient, tangibles et permanentes, toutes choses qui, pour les autres créatures de son âge, appartiennent à un monde fantastique, dans l’enchantement des récits d’aïeules et dans les romans d’aventures. Elle vit, en partie, de ce dont les autres rêvent ; si elle rêvait, elle ne pourrait rien imaginer de plus extraordinaire.

Fière et distante, elle ne connaît pas un égal ; les hommes, les femmes et leurs petits, la population qui l’entoure, lui sont des vassaux ou des serviteurs et ils ne tirent pas leurs origines de la même race qu’elle. Ses commensaux, les chasseurs, et son propre instinct, lui ont appris à dominer sur les bêtes des bois.

Qu’elle soit née ou non dans la zone forestière, sur ces sommets d’Atlas Tellien où circulent encore les grands fauves, il importe peu. Il y a pour certains êtres, représentatifs d’une synthèse des possibilités humaines, une évidente prédestination. L’Enfant a été façonnée par les forces naturelles de cette contrée et par des qualités d’atavisme, pour jouer un rôle d’influence morale et exercer son droit de suzeraineté sur la multitude des animaux libres et sur des tribus d’hommes primitifs. Du sol lui viennent l’ardeur soutenue, la vigueur tranquille et sa ténacité ; de la mémoire ancestrale procèdent son originale audace, son esprit prompt à saisir l’intelligence des choses, les faiblesses des individus, et sa facile aisance à s’assimiler ce qui est délicat et beau.

Elle est fille de gens aux vieilles et nettes traditions françaises, propriétaires, créateurs en quelque sorte, de ce vaste domaine forestier où il fallut ouvrir le chemin avec le fusil d’affût, le pic et la hache. Elle est la créature unique entre toutes les créatures de la montagne, pure comme l’air des cimes, fraîche comme les jeunes taillis, altière comme le chêne et taciturne comme le rocher. Les énergies de son corps plein de sève et de son cerveau actif se dépensent et s’équilibrent dans la rude solitude et la totale liberté.

Opposée à la faune des forêts et au peuple pastoral des clairières, elle devient un symbole, une entité spirituelle sur la matière fruste, un élément concret de la supériorité d’une espèce humaine sur des éléments inférieurs.

Son cœur sensible et intelligent est également dépourvu d’envie et de faiblesse. L’indulgence et la commisération n’y trouvent pas encore de place.

Elle ne pleure jamais et les larmes d’autrui ne l’émeuvent pas. Devant la douleur physique, elle est dure pour elle et pour tous ; mais elle n’a jamais infligé volontairement une souffrance.

Quand les poulains montés se heurtent et roulent brutalement sur le sol, écrasant les petits cavaliers, quand il y a de profondes blessures, du sang, un membre brisé parfois, l’Enfant n’interrompt pas le jeu ni le galop de son cheval.

Elle a vu mourir, dans l’ombre de la maison, pendant une heure infiniment plus poignante que l’instant d’une simple fin d’existence au soleil des clairières ou le trépas fataliste d’un chasseur dans la brousse. Cette mort d’un très jeune frère, ce deuil dont les parents restent inguérissablement frappés, passèrent sur elle, violemment, mais sans rien laisser de la tristesse qui corrode ; elle eut seulement un peu plus de gravité. Elle n’oublia pas le jour cruel, un jour de juillet où le sirocco secouait la forêt ; elle n’oublia pas la minute où l’enfantelet, mystérieusement touché, murmurant d’étranges mots pleins de prescience et de lucidité, referma des yeux trop grands ; mais elle n’en conserva qu’une intense et très claire image de beauté dernière.

Elle possède au degré suprême le sentiment de l’éternité. Elle sait que l’arbre renaît inlassablement et qu’inlassablement les êtres visibles et invisibles se reproduisent afin que se poursuive sans interruption la vivante ronde universelle. Une sensation de perpétuité habite en elle. Sans découvrir exactement tout le sens de la mort, elle a nettement conscience qu’il ne s’agit là que d’un état momentané, une solution de continuité entre la vie déjà vécue et celle que l’on va vivre.

En parcourant les Évangiles, elle a été pénétrée d’un grand amour pour Jésus, mais, rebelle instinctivement à l’obéissance comme à l’humilité qui ne se sont jamais imposées à elle, elle ne désire suivre ni l’exemple ni la doctrine du Christ. Mieux, elle se glorifie tacitement d’avoir, avant de les connaître, préconçu les promesses de vie éternelle et de résurrection. Pourtant, et parce qu’elle conçoit bien la grandeur de cet Humble volontaire, elle lui dédie le plus pur attachement, sans formule.

Exempte d’angoisse et de mélancolie, elle se repose volontiers près de la tombe du petit disparu. C’est dans une partie de la forêt où des allées tournantes tracées, le sous-bois débroussaillé, les arbres hauts et de diverses essences, créent une sorte de parc. L’Enfant sereine s’engourdit dans la grande ombre du cèdre, entre les racines duquel repose la chère dépouille dans un cercueil de cèdre aussi. Là, le doux mort garde une place étroite et privilégiée, sous les fougères élancées et les asters sauvages qui étoilent l’ombre. Il dort dans l’odeur immortelle de l’arbre admirable, celui dont le bois ne pourrit jamais, celui qui, dans les palais cendreux, est intact de siècle en siècle, celui qui conserve, sur la corruption des êtres et la ruine des choses, sa fibre indestructible et son parfum vivant.

L’Enfant a lu les réflexions de Pierre Charron :

« Peut-être que le spectacle de la mort te desplait à cause que ceux qui meurent font laide mine. Oui, mais ce n’est pas la mort, ce n’est que son masque. Ce qui est dessoubs caché est très beau ; la mort n’a rien d’espouvantable. Nous avons envoyé de lasches et poureux espions pour la recognoistre : ils ne nous rapportent pas ce qu’ils ont veu, mais ce qu’ils en ont ouy dire et ce qu’ils en craignent. »

L’Enfant ne redoute rien et, même consciente d’un danger, ne l’évite point, car un fatalisme naturel sévit dans son ambiance. Elle ne craint aucune chose ni personne. Ce qui appartient généralement au domaine du merveilleux lui étant ordinaire ne lui cause nulle inquiétude, mais elle sait gré à l’auteur du Traité de la Sagesse d’affirmer que Celle que les livres sacrés nomment la Reine des Épouvantements n’est qu’un masque, et que « ce qui est dessoubs caché est très beau ». Cela correspond à son désir et à ses secrètes certitudes.

Au cours de sa méditation, elle entend bruire les feuilles et craquer les brindilles entre les arbres. Des pics de bois et des geais bleus s’envolent, se rapprochant d’elle. Un cerf et des biches se montrent allant vers l’abreuvoir des chevaux, frais sous les ombrages plus denses. Un moment, ils stationnent, observant cette créature près de qui les oiseaux se posent avec indifférence. Ils la regardent sans anxiété ni surprise, dans la sécurité d’un amical instinct.

Ainsi la petite et grave Enfant de la forêt renouvelle le miracle des solitudes du mont Alverino. Et, certes, François d’Assise eût pu la bénir de renouer ainsi le fil d’un autre temps à celui de sa très douce sainteté.

« Que le parler soit sobre et rare… », disait encore messire Pierre Charron, prédicateur de Marguerite de Valois, avocat devenu ecclésiastique, ami de Montaigne, et l’un des vingt-cinq enfants d’un libraire de la rue des Carmes à Paris !

« … les meilleurs hommes sont ceux qui parlent le moins… »

Si l’hôte studieux du buisson de myrte n’avait été déjà cet enfant taciturne, la leçon du livre l’eût incitée au goût du silence ; mais elle avait peu de tendances à la loquacité. La constante fréquentation de la hautaine et sévère Nature frappe la bouche de mutisme tandis que s’accroît l’éloquence intime de la pensée.

L’Enfant qui vivait seule, sans communion fraternelle avec ses semblables, ne se trouvait pas sollicitée par le flux des paroles, même au foyer paternel.

Là aussi elle existait isolément. Elle aimait pourtant, d’un amour absolu, mais qui n’éprouvait pas le besoin ni n’entrevoyait la nécessité de s’extérioriser. Il lui arrivait de caresser dans son esprit des mots qu’elle allait dire, dont elle laissait passer l’opportunité, et qui retombaient dans un abîme de choses inexprimées, en amoncellements précieux, inutilisés.

La maison, demi-villa, demi-fortin, sur les terrasses étagées, devait à la montagne la qualité de ses matériaux et sa richesse et ne participait pas, intérieurement, à la vie de la montagne. Le seuil franchi, elle offrait, intégrale, une atmosphère de province française et, mieux, de vieille Provence, comme parfaitement ignorante de la transplantation. Seulement, c’était une atmosphère triste où les sensibilités, meurtries par l’épreuve et s’isolant dans leur douleur faite de souvenirs aigus et de regrets vains, n’échangeaient que des soupirs lorsqu’elles ne mêlaient pas leurs pleurs.

Après les années actives, joyeuses dans la vigoureuse conquête et la mise en valeur de la contrée nouvelle, les résultats de l’effort ayant dépassé la réalisation escomptée, cette famille de pionniers était entrée dans une période inerte, une phase de repos qui semblait définitif et n’allait pas sans désœuvrement. Et c’est pendant cette période, où le foyer sans labeur se trouvait désarmé, que l’épreuve avait frappé. Au lendemain du deuil imprévu il demeurait morne, sans volonté de réagir, mal résigné.

Pour silencieuse qu’elle fût, l’Enfant avait conscience d’être l’unique bruit et le seul mouvement actif et résolu de la maison.

Une aïeule, exquise d’indulgence et de mélancolie, lui apprit à lire, puis lui livra le trésor de la bibliothèque. L’Enfant y puisa largement, insatiable et ravie, dans l’encombrement des volumes d’une théologie aride, compacte et fouillée, héritage de sévères aïeux calvinistes, dont plusieurs avaient été martyrs pour soutenir le dogme de l’impitoyable réformateur. Elle tenait de ceux-là sans doute son tempérament ferme, son orgueil outrancier et son penchant à discuter et à juger librement des choses même sacrées. Elle parcourut le cycle d’une très classique littérature romanesque qui retint moins longuement son attention.

La structure et l’appétit de son intelligence étaient de telle sorte qu’elle ne savait s’attarder à ce qui ne s’implantait pas subitement en elle comme sur un terrain propice, reconnu ou découvert.

Aux problèmes posés par ses réflexions et sa logique intuitive, elle ne demandait pas d’être suivis de solutions immédiates. A feuilleter la Bible, elle éprouvait plus d’incertitude que d’étonnement. Environnée de gestes archaïques et par la primitivité des vies forestières, elle ne se trouvait pas dépaysée à travers l’Ancien Testament. Une seule fois, ne percevant rien des réalités de la détestable aventure des filles de Loth, elle interrogea un vieux montagnard qui lui parut présenter quelque ressemblance de traits avec l’image qu’elle se faisait du patriarche. Il la considéra, plein de douceur, hocha la tête et répondit gravement :

— Regarde les bêtes, ma fille ; regarde les bêtes. Et cela n’est ni sur toi ni sur moi ; mais sur un favori du démon.

Dans ses déductions ou ses observations, il n’entrait jamais d’ironie ; car l’ironie est un fruit de l’expérience et des collectivités qui en font une sauvegarde de l’individu. Les solitaires l’ignorent parce qu’ils n’en ont pas besoin.

Pour nombreuses qu’elles fussent, les sensations de l’Enfant s’ordonnançaient avec une santé physique et une droiture sans excès ni défaillances.

La mère, délicate et passionnée, chérissait dans une muette angoisse, une appréhension constante, la fillette ardente et sage dont les gestes téméraires lui échappaient, mais qu’elle voulait, avant tout, voir libre de bénéficier sans contrainte de la plus large vie. Dans un même sentiment, le père, à qui désormais elle tenait lieu de fils, la laissait agir, commander, disposer des gens et des choses et régner à sa guise.

Il y avait une sœur, une cadette autour de laquelle errait la perpétuelle menace d’une brève destinée et le frisson du fatal dénoûment, forme infiniment fragile, instable et gémissante, dans les bras qui l’étreignaient désespérément.

Ainsi l’Enfant taciturne et forte vivait-elle peu dans la maison. Elle s’en évadait dès l’aube pour rentrer dans la saine, vivante et sereine plénitude de la forêt.

Au sommet de la montagne, dominant les croupes moutonnantes et les longues pentes boisées, le chaos des rocs, des torrents et la rousse douceur de la Grande Clairière, l’Enfant se sentait à ce point élevée, hautaine et satisfaite, qu’elle eût pu s’écrier avec le penseur hindou :

— Mes œuvres sont mon bien. Mes œuvres sont mon héritage. Mes œuvres sont la matrice qui m’a porté. Mes œuvres sont la race à laquelle j’appartiens. Mes œuvres sont mon refuge.

Ses œuvres, c’était elle-même dans la plénitude de sa volonté et dans l’adoration de son entourage, c’était la servitude heureuse de ses vassaux, c’était tout ce qui s’étendait sous ses yeux et au-delà, son royaume et sa royauté.

— Mon bien, mon héritage, ma race !…

Pour refuge, elle avait le promontoire ensoleillé.

Souvent, une longue couleuvre grise s’y lovait, paresseuse et torpide. L’Enfant parvint à l’apprivoiser et le serpent devint le gardien symbolique des livres du buisson.

— Il faut passer derrière le « douar », dit la servante drapée de rouge qui précédait l’Enfant.

Aux abords du village de tentes et de huttes, les chiens aboyèrent sans animosité. Des fermes surgirent de l’ombre avec les gestes d’appel de leurs bras cerclés de bracelets lourds comme des torques ou des anneaux d’esclavage. Des gardeurs de chèvres coururent, tentèrent d’arrêter les passantes, de les entraîner dans les logis mobiles, boire le lait fumant des bêtes. Mais elles refusèrent avec un mot de bénédiction.

— C’est après le cimetière.

La servante s’engageait entre quelques tumuli dès longtemps visités par les chacals. Alentour croissaient des ronces, des asphodèles et des agaves bleus, rigides. Elles avaient parcouru un long chemin pour atteindre cette région de la forêt qui produisait surtout des oliviers sauvages, des vignes, des lentisques et des arbousiers.

— Arrête-toi, voici son jardin.

Elles pénétraient dans une clairière, étroite et blonde sous des herbes serrées et des chardons jaunes. Un bois d’oléastres et de phyllarias l’environnait. Les vignes retombaient à foison, fermant toute issue entre les troncs et pareilles à des tentures brodées. Des faisceaux de rameaux feuillus, liés de souples sarments, formaient une hutte conique et sans proportions régulières. Certainement le constructeur de cet abri n’avait pas appris des montagnard l’art d’assembler les tiges et les branches ni comment on fait, avec le diss et les roseaux, le toit léger d’une cabane.

— Regarde-le, dit la servante.

Un homme était assis contre la hutte, les jambes repliées, les genoux encombrés de rameaux d’arbousier aux baies pourprées qu’il égrenait et mangeait lentement. Son corps entièrement nu, bronzé, poussiéreux et solide, portait soixante ans d’âge. La barbe et les cheveux, gris roussâtre, encadraient une face pensante, des traits minces, des yeux ronds et brillants d’oiseau de nuit…

L’Enfant des civilisés et l’Homme des bois étaient face à face. Elle avait voulu voir l’être bizarre, dont les indigènes parlaient comme d’un mage et d’un sorcier, au mutisme volontaire vis-à-vis des humains tandis qu’il conversait avec les animaux. Il vivait librement dans toutes les vertes thébaïdes du domaine. On ne savait de lui que sa douceur et sa nudité. Il était venu, un jour, jusqu’aux terrasses de la maison, sans vêtements, car il n’acceptait aucun de ceux que lui donnaient les gens, ne se couvrant même pas d’une peau de bête et circulant les bras toujours chargés de branches et de fruits.

Le maître le fit chasser et l’Enfant ne put alors que l’entrevoir traversant la Grande Clairière d’un pas élastique…

— Celle-ci est la maîtresse de la montagne et de la forêt, dit la servante au solitaire.

Elle avait dénoué la ceinture retenant sa draperie rouge sur ses gandourahs et jetait la tiède étoffe à celui qui était nu. Il comprit et s’en enveloppa de façon à ce que sa tête seule fût visible. Le regard de ses yeux ronds passait au-dessus du front de l’Enfant.

Soudain, il parla, en arabe, usant de mots dont ne se servaient jamais les montagnards, de locutions rares et nouvelles pour la visiteuse familiarisée cependant avec la langue de l’Islam. Il parlait comme on psalmodie :

— Je la connais. Elle est celle qui passe et qui demeure. Elle est la forme visible et le geste de ceux qu’on ne voit pas. Son silence interroge et sa présence ordonne. Le destin est un alchimiste ; il jettera ce dur métal au creuset ; l’épreuve du feu changera le métal en argile ; l’argile recevra les empreintes qui ne marquaient pas le métal. Il l’a posée sur ce sol, sachant pourquoi. Toutes choses lui sont destinées, puis elle sera destinée aux choses. Et cependant voici qu’elle est tel un vin frais rempli du suc des vieilles treilles. Mais l’amphore est fragile et la vie a grand soif…

L’Enfant curieuse et la servante atterrée écoutaient les paroles étranges.

Des plis de la draperie rouge, le solitaire libéra une de ses mains, pleine du trésor écarlate des arbouses, et se remit à manger.

L’Enfant s’avançait vers la hutte.

— Elle veut prendre au gîte ce qui n’appartient pas à l’homme, mais à l’esprit, dit doucement le mangeur d’arbouses.

— Je ne veux voir que ta cabane, répliqua-t-elle au hasard.

— C’est le Livre que tu verras.

Intriguée, elle pénétra résolument sous l’amas des branchages. Des tiges de chiendent, d’un blanc verdâtre, rampaient sur le sol. Et, suspendu par des lanières de cuir et de laine, contre l’embroussaillement du toit, elle vit le Livre, une quantité de feuillets disjoints, gravés de signes arabes et de caractères latins, mais dans une langue que l’Enfant ne connaissait pas. L’écriture inégale et l’encre aussi blafarde que les tiges de chiendent croissant à l’ombre, ajoutaient à leur aspect mystérieux.

— « Un sapin isolé se dresse sur une montagne aride… », psalmodiait le solitaire.

— Que dis-tu, que dis-tu ? cria la servante dont la terreur superstitieuse grandissait.

— Je lis ce qui est écrit dans le Livre, répondit l’homme en fermant ses yeux de hibou. — Et il reprit de la même voix : « J’ai rêvé d’une enfant de roi aux joues pâles et humides… Ils ont empoisonné mon pain, versé du poison dans mon verre, les uns avec leur haine, d’autres avec l’amour. »

L’Enfant ignorait que ce fussent là des vers de Heine. Elle écoutait l’homme en regardant les mystérieux feuillets.

— « Par le figuier et l’olivier, par le mont Sinaï et ce pays fidèle, nous avons créé l’homme dans les plus admirables proportions. » Dis au nom du Dieu adorable : « Il apprit à l’homme à se servir de la plume, il mit dans son âme le rayon de la science. »

Cela, c’étaient les sourates écrites en caractères koraniques sur les feuillets…

L’Enfant sortit de la hutte sans toucher au livre de l’anachorète.

— N’apprends-tu pas à celle-ci comment les porcs-épics te connaissent ? suggéra la servante, désireuse de mettre fin à une scène qui lui semblait une dangereuse sorcellerie.

Les yeux ronds clignèrent. Le solitaire se redressa. On eût dit quelque imperator drapé de pourpre. Il fit un signe consentant.

— Tu peux aller avec lui, murmura la servante rassurée. Moi, je vais réciter ici la prière pour nous délivrer des sorts.

Entre des ceps tortueux, une enceinte primitive de pierres sèches et un minuscule dolmen indiquaient la sépulture consacrée d’un saint. De petits vases naïfs, où chaque pétrisseuse d’argile mit un peu de sa foi, de son art et de sa fantaisie, se multipliaient autour de cet autel, noircis et luisants de résine brûlée et de fumée de benjoin. Un long cierge de cire verte, mince comme une vrille de vigne, avait été déposé sous le dolmen par un pèlerin voulant laisser à la main pieuse d’un passant dépourvu d’offrandes le soin de l’allumer pour pouvoir, quand même, témoigner de sa ferveur.

La servante alluma le cierge et se prosterna.

L’Enfant s’éloignait avec l’Homme des bois. Celui-ci marchait à la manière souple des chats en maraude, faisant des pauses entre les affleurements des gneiss, à travers les myrtes et les lentisques. Quelques phyllarias et des arbousiers grêles et hauts jaillissaient du terrain schisteux.

Il s’arrêta tout à coup, s’enroula plus étroitement dans la draperie rouge, prit la main de l’Enfant. Ils se coulèrent derrière un buisson. Un porc-épic débouchait sur la surface plane d’une roche et son allure se modifia instantanément. Il éventait une présence qui, si elle n’était pas ennemie, troublait cependant sa quiétude. En arrêt, il frappait du pied à la manière des lièvres et des lapins inquiets. Il se hérissa, devint extraordinaire, animal inoffensif soudain fantastique et presque redoutable. Sous le frémissement de son épiderme, sa terrible toison de dards blancs et noirs bruissait comme les rideaux de perles et de bambous quand on les agite. L’Enfant savait que c’était là un animal très brave, qui ne se terrait que devant la panthère ou le serval rusé, mais ne craignait pas de foncer sur l’adversaire qu’il trouvait à sa taille et lorsqu’il ne s’agissait que d’un chacal ou d’un chien. Ses yeux brillants fixant le buisson, il hésitait également pour attaquer ou pour fuir.

Alors, tel un serpent qui mue et sort de son enveloppe, l’Homme des bois glissa hors de la draperie enroulée et rampa sur le ventre dans la direction du porc-épic. L’animal le vit, le reconnut sans doute ; les dards s’abaissèrent et s’alignèrent au repos sur son dos redevenu normal. Il parut à l’Enfant que les regards de l’homme et de l’animal échangeaient un amical et mystérieux langage. — N’étaient-ils pas deux solitaires de la forêt ? et leurs prunelles étaient aussi mieux faites pour les heures nocturnes que pour le rayonnement du jour. — L’homme se livrait à des mouvements imperceptibles, grâce auxquels son corps étendu progressait insensiblement. Il avait conservé dans sa main une poignée d’arbouses et recommençait à les manger. Quand il fut face à face avec le porc-épic, il répandit les arbouses sur la roche à portée de sa bouche et du museau de l’animal. Alors, ils mangèrent ensemble.

Brusquement, tous deux disparurent… L’Enfant se souvint de ce que les montagnards affirmaient : l’Homme nu pouvait, suivant son caprice, habiter l’aire d’un vautour ou le terrier d’un porc-épic et, la nuit, les mangoustes et les genettes se rassemblaient pour chasser avec lui dans les nids de perdrix…

Elle prit la draperie rouge, en la laissant traîner derrière elle comme un voile mythologique, et rejoignit sa servante en prières.

Parmi les feuillages, le cierge de cire verte brûlait d’une flamme infiniment pâle, semblable à un rameau délicat qui se consumerait lentement.

Un grand berger saisit aux naseaux le cheval de l’Enfant :

— L’Homme nu est mort, dit-il. Je l’ai trouvé et enseveli. Il n’y avait que ceci dans sa hutte. Je l’ai pris pour toi qui aimes les papiers et les livres.

L’Enfant glisse à bas de sa monture. Une singulière expression de gravité l’envahit en recevant l’unique héritage de l’être mystérieux. Elle va se réfugier sur le promontoire et dans la touffe des myrtes. Elle pose sur ses genoux les feuillets du solitaire, — qui était peut-être un saint plutôt qu’un fou ou un sorcier. Elle dénoue les lanières.

Écrites récemment, avec un calame de roseau, comme en possèdent les scribes errants qui parcourent toutes les contrées arabes, sur la première page sont ces lignes, en français, et de la même écriture inégale que le reste du manuscrit :

« Toi, l’Enfant, et moi, l’Homme, nous sommes le plus beau livre, car nous sommes l’intelligence de la forêt. »

L’une après l’autre, elle feuillette toutes ces pages qu’elle ne peut pas déchiffrer. Mais en arrivant aux dernières, l’encre fraîche frappe de nouveau ses yeux. Elle lit encore en français, croyant entendre la voix qui psalmodiait. Et voici qu’elle murmure, en imitation fervente, le Cantique du Soleil de ce divin François d’Assise, transcrit là :

« Loué soit Dieu, mon Seigneur, avec toutes les créatures et singulièrement notre frère messire le soleil… »

Elle croit percevoir comme une confidence d’esprit à esprit entre son âme, soudain pénétrée de piété, et l’âme évadée de celui dont on ne savait rien, excepté sa douceur et sa nudité.

« Pour acheter l’amour j’ai donné tout, et le monde, et moi-même…

« Je ne puis plus voir de créature, toute mon âme crie vers le Créateur…

« Que personne ne me reprenne si un tel amour me rend fou… Oh ! si je pouvais trouver une âme qui pût me comprendre, avoir pitié de moi, et savoir toutes les angoisses de mon cœur !… »

Et nul ne devait connaître si c’était dans un dernier sentiment d’exaltation ou de détresse que l’Homme inconnu avait accueilli « notre sœur la mort corporelle… »

L’Enfant plaça les feuillets dans la lourde Bible.

En ce temps, une sorte d’ardeur pieuse la sollicita. Elle sut des psaumes qu’elle répéta comme une prière.

Si quelque maître religieux, autorisé, se fût trouvé près d’elle, peut-être se serait-elle vouée au plus ardent mysticisme. Elle ne saisissait pas, dans la prière familiale, traditionnelle, ce sûr élément d’influence qui émane des grandes manifestations collectives du culte. Sa foi s’engourdissait alors en elle, ou, sous une sollicitation extérieure, se dispersait au-delà des limites de la vérité théologique, ou bien encore ne se rattachait qu’à quelque lien de prédilection.

C’est ainsi que les fragments du Cantique du Soleil devinrent son unique pater. Bientôt elle identifia Dieu dans le vent, et dans l’ombre, et dans la lumière, confondant l’œuvre avec l’Ouvrier. Elle entendit le souffle de l’Éternel dans la forêt. Elle devint panthéiste sans le savoir et d’autant mieux que son besoin de croire et d’adorer s’affirmait plus grand. Dieu lui fut Dieu pouvant être invoqué sous toutes les formes et tous les noms ; mais elle priait rarement.

Elle exila la Bible du buisson de myrtes et la remplaça par Chateaubriand.

Roulée dans les chaumes et les feuilles craquantes tombées sous le sirocco, l’Enfant caressait la tête de la longue couleuvre, en partie lovée autour de son cou ; — un cou si mince, que le serpent gris semblait se rattacher au plus mince des rameaux d’un figuier blanc.

Son regard et celui du reptile apprivoisé s’échangeaient dans la chaleur et le rayonnant soleil d’alentour. Le silence pesait en masse d’or sur la contrée somnolente et muette, toutes voix éteintes par l’heure du diurne sommeil.

L’Enfant taciturne parlait. Elle parlait pour la grise couleuvre à l’œil doré.

— Je te dirai l’origine du monde, celle que les savants méconnaissent et dont les bons sauvages sont certains. — Toi, tu dois savoir cela. — Le Grand-Lièvre, a rassemblé toutes les bêtes. (Ton aïeule y fut et ne te l’a pas dit.) — Il a pris un grain de sable au fond d’un lac et il en a fait la terre.

Le reptile siffla contre une brindille sautant sous un souffle du vent et qui l’avait heurté au passage.

— Il fallait plutôt siffler contre le vent, remarqua l’Enfant ; mais le vent est inaccessible et celui-ci est peut-être un mécontentement de Dieu. La première étoile va l’apaiser. Écoute : — Michabou, — (c’est le chat-tigre), — après la création de la terre ne voulait pas celle des hommes et le Grand-Lièvre eut à peine le temps d’en créer six avant de discuter avec lui. Vint le Déluge ; — (le même qui punissait les gens de la Bible, oui, Serpent). — Et après cela, tous les autres hommes sont nés du mariage de Messou avec la femelle du rat musqué !…

Ainsi se manifestait éloquemment son plaisir d’avoir suivi Chateaubriand dans son Voyage en Amérique.

— Et je vais te dire encore, Couleuvre intelligente ; — (ne me serre pas si fort le cou !) — L’araignée apprit à Michabou comment on tisse les filets. Plus tard, il consentit à l’apprendre aux hommes et c’est pourquoi nous avons des chebkas pour transporter les épis sur le dos des mules.

Elle fut hantée par Velléda, « sa taille haute, sa courte tunique noire, la faucille d’or suspendue à sa ceinture d’airain ». Dans son instinct et sa féminité, elle établissait un parallèle entre elle et cette rude et magnifique vierge des Gaules, son aïeule.

— Certes, j’aurais été telle ; mais je ne me serais point humiliée devant le héros grec. Il se serait plutôt courbé sous ma main, sinon je le prenais par le col au croissant de ma faucille !

Elle ne concevait rien, quant à elle-même, des possibilités et des réalisations de l’amour. Elle n’en avait ni prescience ni impatience, pas plus dans sa chair que dans son esprit, et c’est encore en cela qu’elle se différenciait de la plupart des enfants des hommes.

Comme la druidesse, qui « chantait d’une voix mélodieuse des paroles terribles », l’Enfant de la forêt se fit un collier de baies d’églantier, se couronna de feuilles de chêne et chanta dans la montagne aux sombres bois.

— Voici, songeait-elle, « elle avait le regard prompt, la bouche un peu dédaigneuse, des manières hautaines et l’orgueil dominait en elle ». Suis-je autrement ?

Elle apprit à ses gamins comment se balançaient sur leurs chevaux les cavaliers de Numance et de Sagonte, puis elle les arma de « debbous » en bois d’olivier qui imitaient la massue de ces Barbares.


— Couleuvre, je te raconterai l’histoire d’Almilao l’Iroquoise et d’Hondioun qui dansa trois fois de colère ; … mais veux-tu que nous dormions maintenant, comme les autres, … comme les… autres, … et comme… Michabou…

L’Enfant s’est allongée dans les chaumes. Ses grandes paupières se ferment. La couleuvre, engourdie de chaleur, déroule son étreinte apprivoisée et repose familièrement à côté d’elle.

Le regard de l’Enfant étreint toute la forêt. Ses bras frémissants, élargis vers les horizons de la montagne aux cinq cimes, puis ramenés lentement sur sa poitrine, enferment tout un monde dans leur geste et contiennent les trésors de l’espace découvert et de l’étendue invisible.

Elle scande les strophes que leur intense et musicale beauté grave dans sa mémoire pour défier l’oubli des jours. Elle a lu éperdûment les Poèmes Barbares. Après celui de La Forêt Vierge, elle rejeta le livre d’un mouvement brusque. Il roula, comme emporté par le vent qui passe dans les grandes lyres. Rompu en feuillets palpitants, il tomba dans le ravin, s’en alla au fil de l’eau pure, vers le cœur de la vierge forêt.

L’Enfant ne voulait pas lire plus avant. Extasiée, mais frémissant ainsi qu’aux paroles d’un oracle, elle reprenait mentalement le chant inspiré :

Depuis le jour antique où germa sa semence,

Cette forêt sans fin aux feuillages houleux

S’enfonce puissamment dans les horizons bleus.

Sur le sol convulsif l’homme n’était pas né

Qu’elle emplissait déjà, mille fois séculaire,

De son ombre, de son repos, de sa colère,

Un large pan du globe encore décharné.

Longtemps, les monts avec leur ossature de gneiss et de granits, issus des entrailles de la terre, repoussés et vomis par le formidable volcan initial, avaient progressé, pendant des millénaires, vers les espaces illimités de l’éther. Puis, les érosions, toutes les forces éoliennes et pluviales, saccagèrent les cimes. L’œuvre sournoise des infiltrations et le travail de désagrégation des sources s’accomplirent avant que l’homme prît sa place parmi les hôtes de la forêt, l’immense forêt végétale, gorgée de tous les limons, la profonde forêt animale, grouillante et bruissante de vies multiples, la géante et l’indestructible forêt, large ceinture des monts chauves et pour laquelle le poète scandait :

Les étés flamboyants sur elle ont resplendi,

Les assauts furieux des vents l’ont secouée,

Et la foudre à ses troncs en lambeaux s’est nouée ;

Mais en vain : l’indomptable a toujours reverdi.

L’Indomptable ! Que lui font le nombre des chênes lacérés et celui des cèdres décapités ou abattus, croulant par le travers des vertigineuses ravines ? Un arbre meurt, dix arbres renaissent. De trop vieilles futaies s’anéantissent dans le maquis, vingt taillis nouveaux resurgissent. Un feu de berger, allumé dans les clairières, gagne le bois, brûle et rase quelques hectares, mille rejets et la fraîche profusion des crosses de fougères et des tendres graminées rejaillissent de la dévastation.

Créée ou incréée, voici la forêt éternelle ! Depuis toujours et à jamais, dans la suite des temps et leur pérennité, voici la forêt perpétuelle !

Une frénésie d’amour et d’orgueil a saisi l’Enfant. L’indomptable est son bien, son royaume et son héritage. Elle baise le sol chargé d’humus aux impérissables semences. Elle s’entretient silencieusement avec la sylve :

— Je te ressemble. Tu es ma mère… et tu n’appartiens qu’à moi.

Tout à coup, ses dents se serrent, son cœur se crispe, ses yeux s’embuent, puis flambent d’un sauvage éclat. Des vers s’inscrivent durement, creusent leurs signes et approfondissent leur sens dans sa mémoire ; des vers qui impliquent une prophétie redoutable. Ils sont faits de mots flamboyants pareils à ceux que le prophète hébreu, l’homme aux lions, son favori, ce Daniel de race royale, traduisit en claires paroles : — les mots apparus sur la muraille au festin du fils de Nabuchodonosor.

Pour l’Enfant, l’avertissement est plus terrible que celui donné à l’Assyrien, parce qu’il atteint au-delà d’elle-même et tue celle qui ne pouvait pas mourir.

O mère des lions, ta mort est en chemin,

Et la hache est au flanc de l’orgueil qui t’enivre…

… le roi des derniers jours,

Le destructeur des bois, l’homme au pâle visage…

L’Enfant se mit rapidement en marche à travers la forêt. Elle coupait par le plus court, sans hésitation, quittant le sentier étroit, la sente plus étroite, pour suivre les foulées des bêtes.

Filiale et passionnée, elle saisissait et acceptait le devoir précis, immédiat, d’aller au-devant de la mort menaçante, prédite, pour la conjurer, l’abolir ; car elle savait comment et dans quel lieu la hache frappait au flanc la forêt.

L’ENFANT ET LES ÊTRES

Les hommes qui traitent le bois et le tannin campent dans des huttes forestières, au milieu des coupes de chênes-lièges et de chênes-zéens. Leur chantier ressemble à un grand champ de massacre incohérent.

Depuis des générations, le visage de ces hommes porte le hâle des brises méditerranéennes. Ils sont plus ou moins des fils de la mer latine et de ce pays que Virgile saluait comme « fécond en fruits de la terre et en héros ». Ils se retrouvent bien les descendants des Ligures qui vivaient dans les cavernes et sous des huttes rondes. Mais des groupes et des individus se différencient les uns des autres dans le nombre actif ; Piémontais de façons rudes et de sentiments énergiques, Sardes aux yeux graves, aux habitudes archaïques et simplement laborieuses, Siciliens trop prompts ou trop lents, susceptibles et vindicatifs, tous nomades du travail qu’enfantent la misère et la densité de population dans les provinces italiennes.

En émigration permanente, ils sont aptes à tous les travaux rustiques, à ceux qui exigent la continuité de l’effort et la vigueur soutenue dont les Arabes se détournent. Les grandes exploitations, les chantiers de constructions et de terrassements, accueillent également leurs services, contre un salaire dont ne se contenterait point tout autre ouvrier européen. Dans une entreprise, pourvu que les surveillants et contremaîtres les laissent boire, en guise de vin, l’exécrable alcool frelaté et de prix dérisoire qu’ils font venir par tonnelets et qui sert aux libations de leur frugale nourriture, huile, oignons, tomates et piments, alternant avec quelques tranches de venaison prise aux abords du chantier, le rendement de leur main-d’œuvre est mathématique. Si l’autorité régulière n’avait pas à intervenir dans les conflits sournois, les sanglantes querelles, qui éclatent en bourrasque, les différends vidés au couteau, ils bénéficieraient d’une paix, relative, mais indiscontinue dans le labeur.

Ils sont gens d’épargne, économisant grandement, soit pour le retour, soit pour envoyer à leurs familles, aux femmes et aux petits restés là-bas, un peu partout, — car c’est de partout qu’ils viennent s’embarquer sur un voilier ou quelque méchant vapeur de Gênes, de Livourne ou de Trapani. Ceux-ci ont fui la sauvage Calabre, ceux-là une turbulente Sicile et les conséquences des menées de quelques fasci. Ces autres quittèrent la Basilicate dont la montagne nord-africaine leur rend les forêts peuplées de sangliers et de grands fauves sinon de loups. Le massif de Sardaigne fournit de nombreux contingents, qui se groupent volontiers et presque exclusivement entre eux, s’entretenant dans leur dialecte ancien. Sur ce sol, où les ancêtres berbères qu’on leur attribue durent longtemps vivre, ils se retrouvent familièrement ; ils sont les seuls qui n’expriment aucune inimitié ou incompatibilité dans leurs rapports avec les indigènes ; réflexes de mémoire atavique conservant l’empreinte des passés et des existences antérieures.


Le chantier présentait le désordre et la confusion des campements d’anciennes hordes barbares. Les chênes-zéens, à l’aubier dur et sain, plein de sève, hauts et droits, s’élançant pour dominer les frondaisons serrées et frisées des chênes-liège, gisaient, sapés par la base. Dépouillé de ses bras et de sa chevelure, leur corps magnifique était livré aux scies grinçantes et débité en madriers égaux. Les chênes-liège énormes, avec leur corps pesant et cagneux, leurs branches convulsionnaires sous l’étrange écorce à l’aspect et aux rugosités de roc, bossuée, creusée de gorges profondes ou pareille à un gris velours fourré de lichens comme d’un pelage de chinchilla, — les chênes-liège roulaient dans la poussière rouge et noire faite d’humus et de tannin. L’épais et somptueux manteau, que les siècles forestiers drapèrent sur la majesté de l’arbre et contre lequel les panthères aiguisaient leurs griffes, s’ouvrait, craquait et se rompait sous la hache. Les troncs et les bras, durs et noueux tels ceux des athlètes, saignaient et devenaient de monstrueux écorchés. Le fer s’acharnait entre les mains mortelles et vives des hommes qui chevauchaient les cadavres gisants ; le tannin, en écailles rouges, s’éparpillait autour d’eux.

Rejetés hors de l’aire de travail du chantier, les corps blafards des arbres auxquels il ne restait plus rien à prendre, s’entassaient, formant barrière.

L’Enfant escalada ce rempart, sauta dans le chantier et considéra le terrain du massacre.

Très pâle, oppressée par un grand bondissement intérieur, elle enveloppait du regard et dénombrait la bande des ravageurs. Sa lèvre gonflée et retroussée sur ses dents exprimait de la colère et du mépris.

Ceux-là non plus n’appartenaient pas à sa véritable race. Avec leurs membres solides et musculeux, leur face cuivrée de soleil et de poussière végétale, leurs prunelles obscures où vacillait le reflet du balancement et du frémissement des feuillages, ils s’apparentaient à des divinités sylvestres, ils étaient les frères des dryades. L’Enfant croyait voir leurs pieds revêtir des formes de racines et s’enfoncer dans le sol pour y prendre la place des arbres tués. Cela la blessait et l’indignait au point le plus vibrant de sa sensibilité.

« Le roi des derniers jours de la forêt ! » Il s’incarnait dans tous ces hommes, humanité consciente ou inconsciente, formidable et brutale, prolixe de gestes et de paroles, devant sa fragilité.

Ils avaient cessé de travailler et la contemplaient avidement. Un enchantement confus visitait leurs âmes engourdies, indécises. Symboles des masses frustes et de la lourde matière, ils subissaient avec ravissement la présence de l’Enfant qui était esprit. Leur cerveau brut, dont rien n’avait éclairci ni différencié les couches, pressentait la douceur et le prestige indéfinissable de la pensée devant cet être chétif et pensant.

L’apparition de la petite suzeraine n’évoquait pas pour eux la vision des foyers lointains où grouillaient des enfants de tous les âges, car elle ne ressemblait à aucun d’eux. Elle leur représentait quelque chose de très clair, de très subtil et de très haut. Ils percevaient instinctivement son rayonnement spirituel. Tous se prirent à sourire, reconnaissants, à cause de cette lumière qui visitait leur ombre.

Mais bientôt leur sourire s’effaçait ; des lueurs s’éteignaient dans leurs prunelles sauvages ; ainsi que des bêtes, ils flairaient, dans l’air ambiant, combien le silence de l’Enfant était chargé de menace et de dédaigneux courroux.

Ils essayèrent de lui parler sans savoir exactement que lui dire ; et parce qu’elle persistait à se taire, un invincible malaise les étreignit.

Ils voulurent se remettre au travail ; mais les haches se faisaient pesantes dans leurs mains molles, et, subitement, il leur sembla qu’ils accomplissaient là une tâche illicite et coupable, une action mauvaise. La réprobation muette tombait sur eux comme une condamnation et le pire des châtiments. Il y en eut qui eurent peur et s’éloignèrent.

L’Enfant réfléchissait. Serait-elle toute puissante sur ces gens dans l’expression de sa volonté ? Elle ne se sentait pas aussi sûre d’eux que des autres, de ceux qui étaient ses esclaves et qui l’aimaient. Cependant elle savait qu’elle venait de les conquérir et de les intimider.

Alors, elle prononça :

— Ce sont les derniers arbres que vous abattrez.

Elle souhaitait qu’ils s’inclinassent dans un seul mouvement d’obéissance.

Il se trouva que leur chef répondit simplement :

— Ce sont les derniers. La coupe est finie depuis ce matin. Nous partons.

Un convoi de mules fit irruption qui venait charger les dépouilles des morts. L’Enfant choisit la plus fine, s’étendit sur le bât que le conducteur avait hâtivement recouvert de son manteau de laine blanche, et tourna bride dans le bois.

Sa bouche effleurait au passage tous les rameaux pendants. Elle murmurait à la forêt :

— J’ai arraché la hache et tu ne périras plus.

La fête des vivants est éclatante au soleil, parmi les pierres.

Les détonations des vieux fusils claquent moins haut que les cris de joie lancés comme des flèches pour déchirer la soie flottante du ciel. Sur les rocs surplombant la vallée étroite, les aires de vautours, les nids peuplés de gyps fauves, rivaux des puissants gypaëtes, se tiennent silencieux. Un des grands rapaces, inquiet, apparaît sur les cimes, prend encore de l’altitude pour planer au-dessus de la cohue ; il descend d’un vol circulaire ; l’ombre de son envergure passe sur le front des hommes tumultueux, puis, rassuré, il regagne les hautes zones de l’atmosphère. Le nombre des femmes répand tant de parfums dans l’air respiré qu’on ne discerne plus l’odeur des sylves environnantes. Tant d’encens et de benjoin brûlent autour du tombeau du saint champêtre, dont c’est la fête et le pèlerinage, que la suave fumée domine celle des foyers allumés entre trois pierres pour rôtir les viandes du festin.

Une demi-coupole, badigeonnée de chaux bleutée, indique le lieu de la sépulture sacrée, dans une enceinte d’éclats de roche entassés. L’arbre-tabou qui ombrage ce lieu, un vieil azerolier, a moins de feuilles que de lambeaux de voiles et de tuniques, ex-votos de la piété féminine.

Les vignes sauvages pendent et traînent sur les abris de laine et de toile, de roseaux ou de branches et sur ceux qui ne sont qu’une éblouissante draperie jetée d’un buisson à l’autre ou un tapis d’Orient accroché entre deux figuiers au tronc lisse, blafard et convulsé. Un peuple entier, peuple croyant, peuple fidèle, archaïque et joyeux, est rassemblé dans la vallée étroite et l’habitera pendant les trois journées que dure la fête annuelle de ce district montagnard. Chacun prie plus ou moins isolément ; les repas et les divertissements se prennent en commun.

Au long d’un cours d’eau, des lauriers-roses s’étendent, se déroulent et foisonnent dans un total épanouissement. Sous des menthes et des renoncules, filtrent des sources où piétinent les moutons et les chèvres voués au sacrifice pour honorer le saint et pour nourrir son peuple. Dans la terre rougeâtre et mouillée, des pétrisseuses d’argile sont accroupies, lentement actives. Leurs mains naïves et savantes recréent des vases cornus, des coupes, de larges plats qui sèchent au soleil ou cuisent dans un four primitif, édifié de galets, de débris de poteries anciennes et de boue fraîche.

Une fantasia, dont les escadrons se renouvellent, court et se cabre dans l’espace libre. Avant peu, la galopante monture d’un cavalier désarçonné, fuyant à travers le campement, ou une bête échappée et poursuivie par les sacrificateurs, ou quelque querelle des enfants belliqueux, brisera l’œuvre des pétrisseuses d’argile qui referont inlassablement les fragiles ustensiles du ménage arabe.

Excitées par les cris des jouteurs, les hululements des femmes applaudissant les hardis et les préférés, elles chantent ou se querellent à tue-tête, d’une voix aiguë, persistante.


Proche de ce vacarme, il est une région d’implacable silence.

Au bord de la vallée du soleil et de la vie exubérante, il y a le jardin de l’ombre de la mort. Une barrière de brousse arborescente l’environne et le défend, si épaisse qu’elle ne laisse filtrer ni les paroles ni les autres bruits. Les hautes frondaisons des chênes-zéens et des oliviers séculaires y retiennent des ténèbres vertes, attiédies par les rayons extérieurs, qui les effleurent, mais ne les pénètrent jamais. Les mousses naissent et meurent, contre le tronc des arbres et sur le sol, sans avoir connu la réelle lumière du jour.

Point de sentiers dans cette solitude, point de traces du va-et-vient perpétuel des vivants ; ceux qui entrèrent une fois dans cette ombre ne sont pas ressortis. Et ils n’entrèrent pas glorieux, avec des chevaux de fête, ou humblement, avec des pieds poudreux chaussés de sandales de peau de chèvre ; mais, lavés par les plus solennelles ablutions, ils y furent portés sur le bât d’une mule ou sur les pieuses épaules de leurs frères et de leurs amis.

On les a couchés au hasard, dispersés ou voisins les uns des autres, leurs pieds rigides dans la direction du Levant et très peu de terre recouvrant leur corps insensible. Ils ont cru dormir, dans le repos absolu de leur chair et de leurs os. Ils avaient été laissés au silence : ceux-ci dès le lever du soleil, ceux-là avant la tombée du jour. Or, dès le crépuscule, les chacals glapirent. Les ravageurs nocturnes s’appelèrent d’un bord à l’autre bord des forêts. Rampant comme des reptiles, se coulant comme des panthères en chasse, ils franchirent les défenses de la broussaille, ils rôdèrent sur le sommeil des morts jusqu’au moment où l’odeur de la corruption désigna à chacun la place et la proie.

Tant d’ongles fouisseurs ont attaqué tant de sépulcres que les cadavres ont rejailli hors de la terre enveloppante. Ils ont été rongés, rongés, rongés…

Maintenant, tout ce que les mâchoires voraces ne purent broyer est entassé dans l’ombre verte ; monceaux de fémurs et de tibias, de vertèbres et de clavicules vides, monceaux de crânes dont les dents luisantes sont l’unique clarté du lieu.

Ici les femmes n’aiment point à errer ni à échanger les bavardages coutumiers des cimetières islamiques et les hommes hésitent à prier. L’habituelle sérénité de la mort musulmane y prend un profil macabre et s’y drape de réalisme, cruellement. Absente la douceur blanche et bleue des nécropoles méditerranéennes, toutes faïences et badigeon clair. Absente la chaude sécurité des terres désertiques où les tombes restent égales dans l’argile conservatrice et le sable gypseux. Absents le parfum prodigieux des roses et des marjolaines et l’odeur ensoleillée de la terre sèche. Seules stagne la senteur fade des moisissures anciennes et s’accuse la dureté de lignes des têtes anonymes qui, n’ayant plus de regards ni de pensées, conservent la suprême ironie d’un rire infini.


Dans la vallée où régnaient les vivants, une pouliche bondit tout à coup, une pouliche couleur de henné au chanfrein busqué, au petit œil fauve, la crinière et la queue rasées selon l’usage montagnard. Autour d’elle cavalcadaient des poulains noirs ou gris tourterelle que suivait, d’une marche pesante, mais infatigable, une très vieille jument blanche recouverte d’une housse balayant les traces de ses sabots sans fers. Des gamins à demi nus fouaillaient les poulains endiablés pour conserver l’allure et les distances que leur imposait l’Enfant, montée sur la pouliche rousse.

Cette cavalerie juvénile avait aisément franchi la croupe de la montagne difficile et galopé en file indienne dans les sentiers abrupts des corniches et des ravins.

Au milieu de la vallée, l’Enfant agrippa sa monture par les oreilles et l’arrêta net. Alors, les grands cavaliers, les hommes, ses féaux, poussèrent le cri guttural de l’enthousiasme. L’un d’eux mit pied à terre, l’enleva brusquement dans ses bras et la posa sur le dos de son étalon harnaché d’une selle de velours cramoisi brodé d’or pâle. L’amazone n’atteignait pas aux larges étriers damasquinés, mais ses genoux serraient le corps de la selle avec une violence heureuse. Elle saisit la longue lanière de la bride aux œillères faites de deux morceaux de peau de panthère. D’un à-coup brusque du mors barbare, elle enleva le royal étalon, et, dans le tintement des étriers libres, parmi la poudre, le vacarme et le soleil, l’Enfant mena la fantasia de la folie des hommes et des bêtes.


Les feux flambaient devant chaque abri. L’obscurité chassait déjà le crépuscule bref des replis de la vallée. L’Enfant avait décidé de passer la nuit parmi les pèlerins et un messager s’en alla prévenir les parents de cette fantaisie.

Lasse de son jeu équestre, guettant avec l’apaisement du tumulte des humains le recommencement du tapage nocturne de la forêt, un moment, elle circula suivant la lisière des bois, puis vint s’asseoir dans le silence et le jardin de l’ombre de la mort. Le contour des arbres s’amollissait. Ils éprouvaient comme une détente de n’avoir plus à étirer leurs rameaux serrés pour les opposer aux rayons du soleil. Les entassements sinistres, qu’on distinguait encore, paraissaient plus blafards et plus immobiles. Peu à peu, ils revêtirent des aspects de larves et de chrysalides. Il fallait des yeux de félin pour ne perdre aucun de leurs détails.

L’enfant imagina de nouvelles créatures spectrales, mais vivantes et animées, sortant de ces amas horribles sur lesquels la dissolution n’avait plus de prise et qui s’éterniseraient dans l’ossuaire.

Malgré l’ombre toujours plus dense, elle voulait scruter l’inscrutable, les orbites sans prunelles dont le nombre regardait partout à la fois. Pensive dans son infrangible orgueil, elle confrontait sa personnalité, marquée de féodalité physique et intellectuelle, avec ces éléments d’humilité et la secrète leçon d’effroi qui s’en dégageait.

Au temps de leur rôle dans la charpente humaine, ces ossements assemblés avaient été les grands-pères de ses serviteurs et de ses vassaux d’aujourd’hui. Puisqu’elle dominait sur les fils et les petits-fils, elle pouvait à son gré fouler ces débris sans que nul osât le lui défendre. Mais elle n’abusait point de son pouvoir pour des choses basses ou iniques.

Si les débris de quelqu’un de ses ancêtres avaient fait partie de ces débris, elle se fût laissé envahir peut-être par la mélancolie. Elle eût considéré la fragilité de sa forme et la valeur éphémère de son règne dans l’inéluctable acheminement vers la fin naturelle, à travers les hasards que suscite la destinée. Sachant la qualité de ces morts, dans la nuit dont elle n’éprouvait aucune crainte, tandis que se précisait sous bois le mouvement multiple des bêtes du soir, elle mesurait seulement le bondissement de son sang plein d’allégresse, la pérennité de son plaisir de vivre et la richesse et l’étendue des manifestations de sa vie. Cela d’autant mieux qu’elle percevait obscurément, sans rien en déterminer, les forces mystérieuses, latentes, de sa féminité.

Elle savait à peine qu’elle deviendrait une femme, et qu’elle posséderait alors une puissance sans limites, et qu’elle s’enivrerait de cette puissance pour jouir et pour souffrir, pour faire œuvre créatrice ou dissolvante, porteuse du genre humain et subtile esclave de l’homme afin de dominer sûrement dans tous les siècles ! Mais elle sentait prendre source en elle le fleuve profond de l’avenir.

Entre les draperies et les tapis tendus, l’Enfant s’était saoulée à respirer les parfums des femmes, à ouïr les fabuleux récits et les sensuelles musiques. Maintenant, les paroles des mélopées aux traînantes plaintes d’amour, les mouvements des danseuses, qui s’exaltaient jusqu’à l’hypnose en l’honneur du saint, viraient et bourdonnaient dans sa tête pleine de sommeil. A travers le flottement des voiles et le rythme serré de la danse, elle ne dénombrait plus les bras secouant des foulards de soie et heurtant de pesants anneaux d’argent ciselés d’antiques dessins. Ils s’élevaient et s’abaissaient sans répit, marqués de tatouages berbères si anciens, que plusieurs finissaient par être peu à peu défigurés et se stylisaient ayant perdu les contours exacts des formes originaires.

L’Enfant gagna l’abri où elle devait dormir seule, car les femmes ne se lassaient point de leurs divertissements, pas plus que les hommes qui, non loin, jouaient, dansaient et chantaient aussi.

Elle se trouva dans une cabane obscure, dérangea quelques poules perchées sur des nattes repliées ou couchées à même le sol, et atteignit aisément le lit qu’on lui avait fait en superposant les plus épais tapis et les plus souples couvertures. Un voile de femme, embaumant la rose et les épices, servait de drap.

Elle allait s’anéantir dans le sommeil. Déjà, elle n’entendait qu’en rumeur diffuse le heurt des tympanons, les voix humaines, le roucoulement ou la stridulation des flûtes pastorales ou guerrières. Quelque chose d’infiniment doux, insaisissable et véloce, passa contre sa joue, à travers ses cheveux. Ses yeux, qui se fermaient invinciblement, reprirent toute l’acuité de leur regard accoutumé aux ombres comme à la lumière. Une lueur, sensible à peine, auréolait l’ouverture unique de la cabane.

La dormeuse à demi-éveillée discerna chacun des petits tas de plumes qui étaient les poules endormies. Une d’elles caqueta subitement, puis eut un gloussement brusque achevé dans un gargouillement bizarre. L’Enfant pensa que cette humble volaille rêvait un rêve de peur ou de colère.

Peu après, une autre poule cria, d’un cri semblable, et dont ses congénères ne s’émurent pas davantage. Et ce fut une autre, et une autre encore, celle-ci à portée des petites mains, celle-là qui ébaucha des battements d’ailes.

Son instinct forestier en alerte, l’hôtesse de la cabane se mit à ramper et à tâtonner dans l’obscurité, entre les poules qui ne firent pas un mouvement. Bientôt elle flaira ure odeur étrange, désagréablement musquée.

— La genette…

Et elle s’immobilisa, guettant à la manière d’un chat sauvage.

— La genette…, celle avec qui conversait l’Homme nu…

Elle percevait des glissements, des frôlements et comme une imperceptible, minuscule et implacable fatalité rôdant dans l’espace étroit et choisissant son instant et sa victime. Une œuvre irrémédiable s’accomplissait silencieusement. L’Enfant se sentait vue et surveillée par la bête qu’elle épiait et ne parvenait pas à voir.

Enfin lasse du guet, elle finit par s’endormir tout à fait, parmi les petits tas de plumes des poules inertes…

L’aube : une éclosion rapide du jour ; l’Enfant s’éveille à même le sol, après le sommeil profond qui lui fit si doux le repos sur la terre plutôt que sur les tapis laineux.

Une dizaine de poules, les ailes étendues, les pattes roides, gisent autour d’elle, mortes. Toutes ont, près de l’oreille, une blessure identique, une morsure ; leur crête pâle témoigne qu’il n’est pas resté de sang dans leur corps. Et, parmi ces cadavres, mince dans sa fourrure zébrée et gracieuse dans son abandon, une genette de Barbarie dort encore, ivre de sang, ivre à en avoir perdu la vigilance de l’instinct.

L’Enfant saisit le voile féminin embaumé, le replia en triple et s’en servit comme d’un filet pour s’emparer de la bête calamiteuse. Celle-ci se débattit peu, en dépit de la vigueur et de la férocité de ses défenses naturelles. Alors, l’Enfant sortit de la cabane et de l’espace clos par les draperies. D’un seul appel, elle rassembla les gamins de son clan.

En voyant la genette, ils acclamèrent l’héroïne de la chasse imprévue, lièrent d’une cordelette le fin museau du petit fauve jusqu’à faire pénétrer le lien dans la chair fragile. Les quatre pattes furent immobilisées de la même façon.

— Nous allons lui trancher la tête, dit le grand cavalier qui, la veille, avait juché l’Enfant sur son étalon sellé de velours cramoisi.

Le regard de celle-ci le couvrit d’un mépris immense.

Repoussant sa horde d’un geste impérieux, elle s’éloigna gravement et marcha vers le jardin de l’ombre de la mort. Dans l’ossuaire, elle parla pour la bête captive et douloureuse :

— Ta scélératesse et ton courage sont également profonds. Tu as tué… des poules destinées au couteau ; mais tu as affronté, pour ta soif et pour ton ivresse, le nombre et le bruit des hommes. Tu es ma prisonnière après m’avoir défiée toute la nuit. Cela suffit. Ouvrière de mort, sois libre avec les morts.

Elle délia vivement la genette et s’en alla sans plus s’en soucier.

La mule couleur étourneau a le chanfrein moucheté de touffes de poils blancs. La trace des cordes de son dressage à l’amble marque ses jarrets, cicatrisés de cercles noirs indélébiles. Ses pattes sont rayées comme celles d’un chat-tigre. Son propriétaire, Ali le courrier, n’est pas beaucoup plus sûr de l’âge de sa monture que du sien.

Une fois par semaine, dès la première prière de l’aube, il jette sur le bât de la mule un double « tellis », enfouit la correspondance du maître dans les plis du sac de laine, se hisse au-dessus et, d’une allure allègre et soutenue, la mule s’enfonce dans la forêt.

On n’est jamais bien certain de voir revenir Ali ; il s’égare et s’attarde volontiers dans des régions où l’amour volage le mène et le retient ; mais la mule couleur étourneau revient toujours dans des délais qui ne varient point.

On la dirait sensible et réfléchissant à la valeur des circonstances et des responsabilités, à cause du fardeau spécial renfermé dans le tellis qu’elle porte.

Quelle que soit l’aventure advenue, au hasard de la traversée des bois et des embûches de la montagne, la mule ponctuelle est toujours présente à l’arrivée de la diligence qui charrie la poste jusqu’au lointain petit village de colonisation perdu dans les plaines. Le lendemain, elle est toujours de retour à la même heure devant la maison du maître. Son sabot, dur et lisse, adroit comme celui des chèvres, parcourt d’une allure égale et sans arrêt des étapes qui crèveraient le meilleur cheval.

Mieux que les chasseurs et les bergers, elle connaît tout de la forêt. Au temps où les bêtes parlaient le langage des hommes, elle aurait pu conter les plus vraies et les plus belles histoires de lions.

L’Enfant considérait la mule comme fort privilégiée ; car elle-même n’avait pu voir qu’une seule fois le royal nomade de l’Atlas, sans trop de crainte ni trop grande admiration d’ailleurs, surtout satisfaite et fière de se sentir exempte de la peur générale. C’était un soir, avant les mois d’hiver où les gorges s’emplissaient de neige et les taillis de bourrasques. La Grande Clairière retentit brusquement de hululements et de vociférations où dominaient les voix féminines. Des enfants entrechoquaient tous les ustensiles de fer-blanc découverts dans les tentes et dans les huttes. Les hommes heurtaient les tambours et les tympanons de fête et de fantasia. Nul coup de feu ne devait être tiré. D’invraisemblables injures éclataient dans l’air et retombaient sur une personnalité visée, annoncée avec fracas, mais qui ne se montrait pas encore à cette foule furieuse et pleine d’une audace procédant de l’effroi.

Soudain parut le fauve admirable, seigneur chevelu de l’antique forêt. Il descendait lentement le long des berges de la rivière. Aux derniers reflets du soleil couché, il ressemblait à un soleil errant. Sa démarche balancée exprimait l’indécision. Il fut tout près des gens menant le tintamarre et ceux-ci reculaient devant lui en redoublant les injures vociférées. Il s’arrêta et bâilla avec un suprême ennui : ce bâillement grondait si formidable qu’il fit vaciller les plus braves et les plus acharnés défenseurs des troupeaux. Cependant, le lion n’insista point. Obsédé, il se détourna, rebroussa chemin avec la même lenteur et rentra dans les bois. Pour cette fois il renonçait à prélever sa dîme sur les bergers, dîme de voyage, car les derniers lions nord-africains ne séjournaient nulle part et habitaient rarement la même caverne pendant deux journées. Suivant les crêtes et les ravins boisés, ne s’écartant à droite ou à gauche de leur route régulière que pour prendre un poulain ou une génisse dans un campement, ils venaient des profondes forêts kroumires et s’en allaient vers les monts marocains pour en revenir quelquefois.

Il y avait, sur le territoire de l’Enfant, un défilé obscur, au plus haut col de la montagne, où les neiges d’hiver, fréquentes à cette altitude, persistaient jusqu’au printemps. C’était là le passage traditionnel des lions et leur caravansérail. Les os des bêtes dévorées hérissaient les alentours.

L’Enfant savait donc que le prince des fauves haïssait le bruit et que les montagnards, qui ne veulent point se risquer à combattre contre lui, pouvaient souvent s’en défendre rien qu’en menant un grand tapage. La mule aussi connaissait le lion comme un animal sérieux, dont la majesté est à ce point ennemie du vacarme et de l’agitation que même la turbulence des lionceaux l’importune. Au cours de sa longue carrière, de temps à autre, elle l’avait éventé, tapi derrière un rocher ou la suivant ou la précédant en lisière de la piste. Alors, dominant le premier réflexe désagréable, elle se mettait bravement à braire, lançant sous bois une fanfare éperdue. Et le lion laissait passer au galop cette espèce crâne et retentissante.

Elle savait encore que le seigneur ne voyageait guère isolément, mais plutôt accouplé et, en général, très islamiquement pourvu de deux épouses. La mule préférait ne point avoir à faire avec celles-ci, qui sont de caractère moins franc et moins généreux que leur mâle, et vaniteuses, et fantasques en tant que chasse et appétit.

Un matin d’entre les matins où la mule prenait la piste familière, elle aperçut un lion couché qui barrait le passage, simplement. Sur le bât, Ali somnolait et ne vit rien. Un instant, la mule arrêtée, vaillante, mais inquiète, et le lion, paresseux et repu de son butin de la nuit, se dévisagèrent. Puis, tacitement, ils convinrent qu’il n’y avait pas lieu d’en venir aux extrémités. Le lion se leva, s’éloigna, abandonnant la sente à la postière, qui, d’un saut, franchit la place qu’il avait occupée, plutôt que de marcher dessus. Cela réveilla Ali, qui faillit choir et la fouailla sans comprendre. La mule en conçut un profond ressentiment.

Quand des feux-signaux s’allumaient de campement à campement dans tous les « douaïrs » de la montagne, quand les panthères cessaient de miauler et les chacals de glapir, c’est que le lion circulait dans la brousse.

Une nuit, tandis que la mule logeait par faveur dans les écuries des chevaux dressés, un seigneur fauve s’aventura jusqu’aux terrasses de la maison, rendant les chiens muets de terreur. Il marqua sa large empreinte sur le sable des allées et flaira l’écurie. Mais le gardien avait barricadé la porte. Le lion comprit qu’il ne gagnerait rien de ce côté. Il se contenta de s’étirer en appuyant ses pattes contre la porte close ; ses dix griffes creusèrent dans le bois dix sillons également profonds, et il s’en fut prendre une vache dans le troupeau des serviteurs. Au milieu des chevaux grelottants, le poil mouillé, suants d’épouvante, la mule étourneau, placide, continuait à broyer sa provende. Elle appréciait la valeur d’une porte bien fermée et solide contre un lion qui n’insiste pas, puisque un nombreux bétail dort à la belle étoile dans les clairières et que des hardes de cerfs et de sangliers parcourent la forêt dans tous les sens.

Or, les lions disparaissaient ; les lions étaient morts. On en avait beaucoup détruit, certes, mais, sans doute, comme pour nombre d’autres espèces et sans réelles causes apparentes, leur race se trouvait-elle vouée à la disparition. Parmi ces bêtes viriles, il naissait aussi trop de mâles, pas assez de femelles, et, pour une lionne dont ils devenaient amoureux, deux lions s’écharpaient réciproquement…


En ce temps, Ali le courrier se rendit coupable d’une action vile vis-à-vis de sa mule.

L’une portant l’autre, ils s’en revenaient, lui, de plus en plus nerveux, elle, de plus en plus rapide, parce que, depuis une petite heure, un fauve invisible, — quelque hypocrite panthère, — dont ils saisissaient les foulées coupées d’arrêts et de bondissements, se frayait dans la broussaille une voie parallèle à leur sentier.

Tout à coup, la mule buta, son sabot pris dans la lanière nouée de la bride qu’Ali, troublé, laissait maladroitement traîner. Alors, il profita de ce qu’elle était à terre sous sa charge, enleva rapidement les sacoches contenant les lettres et gagna au large, persuadé que la bête opiniâtre qui les filait festoierait plutôt de la mule que de lui-même.

Ainsi la vaillante se trouva abandonnée et dépouillée du dépôt précieux, commis à sa garde bien plus qu’à celle de son maître.

Des jours passèrent pendant lesquels on voulut espérer une miraculeuse réapparition de la mule couleur étourneau. Puis on dut conclure qu’elle avait été mangée et par le fait d’une grande fatalité, car son courage connu valait mieux que cette fin.

Mais comme c’était le temps où les Achabas[1], les grands pasteurs nomades, remontent des steppes sahariennes pour faire pâturer leurs troupeaux dans la montagne, l’Enfant, parcourant leurs campements, reconnut la mule étourneau parmi des bandes de dromadaires.

[1] On nomme achaba l’exode estival des Sahariens possesseurs de bétail, et l’on dit aussi, un Achaba, des Achabas, des individus qui le composent.

— Et pourquoi n’être pas revenue à la maison, je te prie ? O la sauvée des lions et de la panthère !

Les babines de la mule effleuraient les petites mains et elle secouait ses longues oreilles.

Elle consentit à regagner l’écurie, mais ne voulut jamais reprendre le chemin tant de fois parcouru ni le fardeau tant de fois porté.

Et l’Enfant caressant la bête rétive lui disait :

— Je comprends, ô l’Étourneau, la chère et la courageuse ; c’est à cause de l’ingratitude et de la lâcheté ; tu as raison.

Au tournant de la voie ouverte dans la forêt, au passage du col d’où l’on aperçoit la Route et les plaines, avec des villages et des cités, l’Enfant souveraine est à cheval entourée de ses serviteurs.

Sur le seul chemin qui traverse la forêt, impénétrable par ailleurs dans ses maquis en friche et ses hautes futaies, ils attendent les gens du Sud pour dénombrer les troupeaux transhumants et désigner les parties forestières louées aux Nomades comme pâturages d’été.

Les serviteurs ont mis pied à terre. L’Enfant reste sur son grand barbe pommelé.

Elle se remémore quelques précédentes années, peu nombreuses, mais si belles, parce qu’elles suivirent son évasion hors de la sollicitude étroite des femmes et de la maison, son entrée virile dans la liberté active de sa vie et toutes les latitudes qui lui furent peu à peu consenties par le chef de la famille. C’est par trois fois déjà que sont montés et redescendus devant elle, maîtresse de la forêt nourricière et détentrice du droit de pacage, les troupeaux et les bandes du désert en exode.

« A chaque instant des caravanes d’âmes, par milliers, se dirigent vers Elle et passent comme le vent du matin. »

Ainsi les voit-elle s’acheminer lentement. Elle n’est point encore initiée à toute la poésie du mystique Iranien qui grava cette phrase ; mais, l’ayant lue, citée en quelque endroit de ses lectures touffues, elle la conserve dans sa mémoire, devise et symbole à elle destinés. La lyrique image de Feghani, désignant l’ascension humaine vers la Divinité, ne pouvait-elle l’appliquer à l’ascension des Nomades vers la suzeraine des sommets ?

Avec une grave nonchalance, sans retard ni hâte sensibles, tout un peuple en marche, levé des steppes invisibles, progresse sans effort, gravit les pentes des coteaux abrupts et des collines chevelues, vers les cimes où l’on pourrait dresser les autels des Hauts-Lieux : — grande migration humaine et animale dont il semble à l’Enfant qu’elle représente le but unique, caravanes d’âmes, de corps et de richesses, convergeant vers Elle, la toute petite et la toute puissante.


Les serviteurs signalèrent l’avant-garde de chevaux et de dromadaires précédant les longues théories. Et les Achabas apparurent. Troupeau après troupeau, file après file, on les voyait sourdre subitement au tournant de la brèche creusée dans les vertes murailles de la forêt. C’étaient les moutons aux museaux poussiéreux, les chèvres au poil ras, fines comme les antilopes ou les gazelles avec lesquelles elles broutaient le même buisson du désert. C’étaient les ânes, qui activent leur pas menu parallèlement aux longues foulées des dromadaires, et afin de pouvoir bénéficier, contre le soleil des chaudes étapes, de l’ombre opaque des grands corps.

File après file, troupeau après troupeau, les cavaliers cavalcadant et les palanquins, qui recèlent des femmes et des jeunes filles, se balançant à l’allure dolente des chamelles, ils s’avançaient dans le vent du matin ou l’accalmie du soir. Ils contournaient la Grande Clairière, qu’ils ne devaient point traverser, s’allongeaient ou se resserraient sur les lisières, s’engloutissaient dans les fraîches ténèbres de la vivifiante forêt.

Il arrivait que plusieurs tribus et un certain nombre de leurs fractions composassent ces caravanes. Or, le féodal usage voulait, — mais c’était surtout à cause d’une patriarcale tendresse, — qu’en passant devant l’Enfant, et après qu’ils avaient payé aux serviteurs, pour chaque tête de bétail, le droit de pâturer pendant la saison, — l’usage voulait que chaque chef de fraction offrît à la suzeraine le dernier-né des agneaux de son troupeau. Don grave et charmant, inspiré d’une douceur archaïque, se nuançant de déférence avertie et d’une familiarité distante et affectueuse à la fois.

Le défilé pouvait durer toute la journée et se prolonger le lendemain et le surlendemain. Des intervalles de deux ou trois jours existaient parfois entre les caravanes ; car la plupart des Nomades ne quittaient pas les confins septentrionaux du Sahara avant d’avoir fait leurs moissons d’orge et de blé ; et le grain des uns mûrissait plus tôt que le grain des autres, parce que la séguïa d’irrigation était plus abondante, ou les faucilles plus nombreuses pour la récolte, ou les bêtes de somme plus actives au dépiquage.

A la fin de chaque été, l’Enfant demeurait enchantée, ensoleillée pour toute la durée de la saison hivernale, par le souvenir des récits et les innombrables et nouvelles choses que lui rapportaient les Achabas.

Près de la tradition fruste et du cerveau somnolent des montagnards, leur imagination et la poésie de leurs coutumes pétillaient et illuminaient tel un beau feu. Ils connaissaient une faune et une flore différentes de celles de la brousse, depuis l’alligator des sables et le lézard des palmiers jusqu’au minuscule et féroce « netinn » et à la jaune « lefâa », qui sont le zorille et la vipère cornue, depuis le « chîh » amer et odorant jusqu’au « keddad » qui n’est qu’épines.

Elle chérissait la sérénité de ce peuple avec lequel se complaisait sa propre sérénité. Amoureux du panache et toujours subjugué par le geste fier, qui brave, récompense ou châtie, susceptible, prompt à la colère, mais désinvolte, ses sentiments les plus chaleureux, spontanés, ou paraissant définitifs, se modifiaient instantanément sous l’influence d’une parole éloquente et fleurie et devant un acte de chevalerie ou de bravoure.

Les fils du désert resplendissant devenaient la grâce et la chanson des monts taciturnes où les pâtres forestiers n’apportaient qu’une rude présence, une voix rare et gutturale. Eux, les pasteurs des steppes sablonneuses, ils étaient tous des rapsodes et des conteurs de merveilles !

L’Enfant les observe avec ses facultés de jugement et de déduction. Elle établit des parallèles, souligne la lointaine et occidentale mélancolie d’une page de Bersot, traitant Du Bonheur, et qui fait sur son esprit l’impression d’un soupir, résigné, mais douloureux :