BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
(ŒUVRES NOUVELLES)
MAGALI-BOISNARD
MÂADITH
Connais-tu la main du destin ?
Le destin a cinq doigts.
Qu’ils se posent sur toi et tu les connaîtras.
Deux pour les yeux,
Deux pour les oreilles…
Son dernier doigt sur ta bouche dira :
« Tais-toi ! »
Gazini
AMIENS
LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE
7, RUE DELAMBRE, 7
(Dépôt à Paris, 1, rue Vavin, 6e arr.)
1921
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Il a été tiré :
- 20 exemplaires sur Japon, numérotés de 1 à 20.
- 50 exemplaires sur Hollande, numérotés de 21 à 70.
- 100 exemplaires sur Arches, numérotés de 71 à 170.
- 2.000 exemplaires ordinaires.
La présente édition est l’édition originale de cet ouvrage.
Tous droits de reproduction réservés.
Copyright 1921 by Edgar Malfère.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
- L’Alerte au désert. La vie saharienne pendant la guerre. (Perrin).
- Le Chant des femmes (couronné par l’Ac. Française), poèmes du temps de guerre. (Perrin).
- La Vandale, roman de la décadence romaine en Afrique. (Sansot).
- Les Endormies, roman de l’Islam féminin. (Sansot).
- L’Islam et la politique des Alliés (adapté de l’italien). (Berger-Levrault).
- La Kahena, 4 actes de l’indépendance berbère.
- Études et conférences.
En préparation
- Le Désert, poèmes sahariens.
- La Trace Perdue, roman.
- Jackie au désert, histoire d’un bébé dans le Sahara.
- L’Enfant Taciturne.
PREMIÈRE PARTIE
… Née au temps où les oliviers kabyles fleurissent les pentes montagnardes et les sentiers pierreux entre les vergers, Mâadith devait être belle. Les vieilles reconnurent cela dès sa naissance et ses parents se réjouirent dans leur pauvreté laborieuse, car la beauté est la puissance divine et singulière qui enchante à jamais les hommes et les femmes.
Dix années passèrent, marquées aux retours des rafales de neige dans les cèdres du Djurdjura et du bourdonnement des guêpes dans les oliviers refleuris. Parmi la brousse et les gneiss grisâtres, Mâadith gardait les chèvres du village d’Ighli, dont quelques-unes étaient le bien paternel.
Le front étroit et bombé sous des cheveux touffus, le corps mince dans un lambeau de draperie bleue, Mâadith était aussi bondissante que son troupeau. Ses yeux éblouissaient son visage de statuette brune. D’humeur orgueilleuse et sauvage plus qu’aucune de ses pareilles, elle jouait parfois avec les autres bergers, mais préférait la solitude, habile à se parer de colliers de baies de myrte, à défier les singes aventureux descendus des cèdres et à disputer aux chevreaux le lait des chèvres. Elle n’aimait pas son frère Ouali, mais elle l’admirait pour sa taille élevée au-dessus de celle des autres gamins et parce que, fort de sa qualité de mâle et d’aîné, il la battait si brutalement que chaque fois elle croyait en mourir.
Ouali allait à l’école que dirigeaient un instituteur français et sa femme, — de braves gens aux traits et au caractère imprécis, cultivant des fleurs et des légumes, ne sachant de leurs élèves que le nom et qu’ils étaient tous sales et faisaient étalage de pauvreté. Si Mâadith accompagnait son frère, la femme de l’instituteur l’accueillait d’abord, à cause de sa grâce et de son charmant visage, puis, après quelque sottise vite accomplie, la chassait en l’appelant « fille de sorcière ». L’école se trouvait à plus d’une heure de marche du village accroché comme un nid de pigeon sauvage à la montagne. L’hiver, les écoliers enfonçaient jusqu’au ventre dans l’épaisseur de la neige. Ils partaient dans le matin où persistait la nuit ; ils revenaient dans le soir où régnait déjà l’ombre hâtive. Ils auraient voulu éviter le rude et quotidien pèlerinage : mais les pères, prudents et avertis, chétifs et sages, craignaient le mécontentement de l’administration.
Le foyer de Ouali et de Mâadith était si humble qu’il arrivait au garçon d’avoir faim. Lorsque la femme du maître d’école préparait le repas, Ouali ramassait les épluchures, livrait bataille aux autres affamés qui voulaient les lui prendre, et mangeait en pleurant de colère et de satisfaction.
Le père des enfants se tua. Avec deux maîtresses branches d’un vieil olivier, dont les autres appartenaient à ses cousins, il possédait un morceau de terre cultivable, oublié par l’ancienne fureur d’un torrent, à mi-hauteur d’une paroi de roche entre un ravin profond et le rebord d’un sentier. Chaque jour, ceinturé par une corde fixée à un arbre, il se laissait glisser au-dessus de l’abîme jusqu’à son jardin qu’il cultivait âprement. Mais la destinée rompit la corde tandis qu’il était encore suspendu dans le vide et les chacals purent seuls découvrir son corps. Alors, quand le menu bétail, les deux branches d’olivier et le jardin furent revenus au prêteur, qui est le grand fléau des montagnards, quand la mère fut morte à son tour de misère et de maladie dans la hutte des cousins, les deux enfants se sentirent aussi libres et aussi isolés que des chèvres perdues dans la broussaille.
— Viens, ô Mâadith, je sais le chemin du grand village où sont des maisons comme pour les géants et les colons riches, dit subitement Ouali.
— Certes, je viendrai, mon frère.
C’est le marché du grand village. Mâadith est ahurie, joyeuse et apeurée, devant une cohue d’hommes et de bêtes. Entre les burnous jaunâtres, effilochés, les feutres ou les casques des colons circulent. A l’écart des groupes qui trafiquent, un vieux Kabyle vend de la neige, prise aux grottes du Djurdjura, pour rafraîchir l’eau ou le petit-lait dont se désaltèrent les clients d’un café maure. Il y a des gens qui discutent ou se battent et d’autres qui échangent les saluts ou le baiser du respect, les lèvres effleurant l’épaule.
— O ma sœur, dit Ouali, attends-moi ici, je te prie.
Mâadith obéit. Tranquille, presque rassurée, elle le regarde s’éloigner dans la foule où il glisse et s’insinue comme un vif lézard parmi les pierres. Elle attend. N’ayant jamais compté les heures, elle ne sait pas que le temps passe. Peu à peu, la place du marché s’élargit et se vide. Des chapelets d’hommes s’égrènent le long des chemins. Le bruit du sabot des mules s’éteint dans la poussière et l’éloignement. Les petits ânes, lourdement chargés de cavaliers aux longues jambes nues, au large chapeau de palmier-doum tressé, disparaissent derrière les lauriers-roses de la vallée. Dans la plainte des essieux violentés par la traversée des thalwegs, au trot des chevaux ébouriffés, les carrioles des colons regagnent les fermes. A son tour, le vendeur de neige s’en est allé. La place du marché est déserte.
Assise sur la terre, Mâadith pleure tout doucement. Elle ne pense à rien, elle n’a pas peur, mais son isolement et son immobilité la déconcertent. Elle n’ose pas se mouvoir dans ce lieu si différent du haut-plateau familier où broutaient les chèvres. La nuit vient et se prolonge comme l’absence de Ouali. Mâadith s’endort…
— Réveille-toi, fille, réveille-toi !
L’enfant ouvrit ses yeux troubles. Une face de vieille femme, égratignée de rides terreuses, se penchait sur son petit visage étonné. L’aube dégageait à peine de l’ombre la silhouette des eucalyptus et des maisons.
— Fille, lève-toi.
Mâadith, examinant l’inconnue, demanda :
— O vieille, est-ce Ouali mon frère qui t’envoie ?
— Ton frère Ouali ? Je ne sais rien sur lui.
— Il est grand. Il se bat fort ; il s’est battu même avec des singes dans la forêt de cèdres, et les singes font peur à beaucoup d’hommes. Il m’avait dit de l’attendre…
— Il est parti ! Le prophète sait s’il reviendra. Ton père et ta mère que sont-ils ?
— Ils sont morts.
— Où est ton village ?
— Dans la montagne.
— O la montagnarde tombée sur la plaine, te voici pareille à une graine jetée dans les champs ! Qui saura où tu te trouves, ô la toute petite ? Quel jour d’entre les jours reviendra ton frère ? Mais viens chez moi attendre son retour ; tu conduiras mon fils, l’aveugle Amar, et je te nourrirai.
Mâadith suivit cette femme qui lui fit place dans une cellule étroite, formée par un lambeau de toile, au fond d’un caravansérail où deux chiens maigres hurlaient à tout venant, où quelques dromadaires étiraient leurs fantastiques formes. Les chameliers trouvèrent la petite jolie et le dirent à la vieille qui riposta par des injures, mais sans colère…
Les jours suivants, Mâadith errait de marché en marché, de village en village, au hasard des routes, à travers un monde inconnu. La main lourde de l’aveugle Amar pesait sur son épaule. Il mendiait, invoquant Sidi Abd-el-Kader-Djilani d’une voix rude et livrant au soleil et aux mouches sa face trouée de petite vérole où roulaient inlassablement des yeux sans regard.
Mâadith vécut entre ces deux êtres, la mère et le fils. Elle vécut comme ils le voulurent, ne réfléchissant pas et n’ayant point de révoltes. Elle ne souffrait que d’une souffrance animale : quelque douleur physique, la fatigue, la soif ou la faim. Elle n’avait pas appris à jouir et se contentait d’exister passivement, soumise à des gestes de la vie qui n’étaient plus un mystère pour les petits bergers des hauts pâturages et qu’elle acceptait, semblable à ses sœurs de race, fleurs humaines qui croissent vite, devenant femme avant d’avoir cessé d’être enfant.
Il advint à Mâadith de rencontrer des gens du village d’Ighli. Ils se souciaient peu d’elle ; mais, par eux, elle apprit que son frère Ouali était parti pour les villes du littoral, avec d’autres gamins qui émigraient vers les ports ou les grandes cultures du Tell, allant gagner leur vie hors de la sévère et âpre montagne.
Un jour, la destinée de Mâadith choisit la route remontant du lit de l’oued jusqu’au seuil de l’hôpital et du couvent des religieuses qui vont, vêtues de laine blanche, une croix d’argent sur la poitrine, soigner les musulmans malades et parler de choses douces en langue arabe ou berbère. Et la destinée fit que Amar s’endormit au revers du talus…
Entre les longs cils courbes, les yeux de Mâadith luisaient d’un regard net et noir. Ils fixaient l’aveugle avec un désir vague de le vouer à un sommeil éternel. Deux ou trois petits, qui veillaient sur le bétail des pâtures environnantes, se rapprochèrent. Ils parlèrent de leurs querelles et de leurs maux. L’un, guéri d’une blessure par les soins des religieuses blanches, raconta de tentantes et fabuleuses choses sur les secrets de la vie heureuse, derrière les murs neigeux et ensoleillés de l’hôpital. La chaude atmosphère vibrait de l’appel grelottant d’une chèvre. Un vol d’oiseaux migrateurs, suspendu dans la clarté, fit entendre un cri bref comme un avertissement. Sous un olivier, des loques multicolores, ex-voto des femmes pieuses, palpitaient au-dessus de l’amas de pierres recouvrant la sépulture d’un saint homme d’Islam…
Amar l’aveugle reste plongé dans son sommeil. Les petits gardiens du bétail se sont dispersés dans les champs. Mâadith est droite et frémissante sous l’arbre-tabou. Elle a déchiré une lanière de sa gandourah ; elle l’attache à une branche.
— O saint, murmure-t-elle, je te prie, que l’aveugle et la vieille perdent la mémoire de Mâadith !
Et la voici courant vers les murailles blanches, hautes et paisibles sous le soleil…
C’est ainsi que Mâadith expliqua sa jeune vie et sa triste aventure à celles qui lui donnèrent asile.
Quelques années après, Mère Augusta, supérieure d’une autre congrégation, venait de me redire ces choses.
Nous sortions du jardin du couvent et nous marchions dans l’ombre de la basilique de couleur fauve sur la colline nord-africaine, au bord de la mer. La coupole byzantine et les deux tours, aux réminiscences de minarets, dominent un cimetière où scintillent surtout des verroteries blanches, puis les villas et les petites maisons de plaisance de Saint-Eugène, banlieue d’Alger accablée par la fantaisie baroque et le goût redoutable des architectures individuelles. En opposition, sur l’autre flanc de la cité, d’autres hauteurs portent les lignes pures de la simple maison arabe, blanche et bleue, et les arabesques des logis, imités d’un art oriental, qui traduisent le luxe des hiverneurs. Par les yeux chatoyants de ses vitraux, la basilique regarde la courbe vaste de l’horizon sur le profond azur méditerranéen.
Mère Augusta poursuivait son récit :
— Dès l’instant où la porte de l’hôpital se fut refermée sur Mâadith, protégeant sa fuite et sa détresse, du moment où des mains douces et sûres caressèrent maternellement son être misérable, où des voix décisives répondirent « non » aux revendications d’Amar et de la vieille, cette petite créature humaine, qui n’avait été qu’un animal dans la broussaille, une esclave entre deux malheureux, se trouva libérée de son court passé et prête à toutes les renaissances. Cependant, les religieuses ne firent pas spontanément la conquête de son esprit. Elles lui parlaient couramment sa langue et commencèrent à l’initier au français ; mais l’enfant s’attachait peu au sens des paroles. Elle en appréciait surtout la musique et préférait les sœurs dont la voix était agréable à entendre. Le bien-être et la douceur avaient immédiatement réalisé la conquête physique. Mâadith éprouvait le repos et le rassasiement de son corps, comme une âme civilisée éprouve le bonheur. La conquête morale, plus lente, devait s’accomplir peu à peu et s’achever près de moi…
Mère Augusta s’interrompit pour saluer l’aumônier de la basilique qui s’avançait vers nous. Je devinais, mieux qu’elle ne me l’exprimerait peut-être, les raisons de la conversion morale de la petite chevrière kabyle. Je connais les esprits neufs et riches de ces primitifs où germe, spontanée et vigoureuse, toute graine jetée pourvu que l’atmosphère soit favorable. Je sais comment, si le hasard les libère un instant de la tradition, ils se donnent à d’autres choses avec une passion mystérieuse et une sorte de frénésie sensuelle. Mais ils ne se donnent que momentanément. Mâadith sans doute fut séduite et grisée par une ambiance mystique, en respirant un air saturé de piété, peuplé des formes et des expressions du culte divin, dans un lieu où toutes les attitudes et tous les mots concouraient à l’enveloppement spirituel. Elle s’enivra d’un autre encens que le benjoin musulman : mais elle fut ivre. Je suis curieuse de savoir combien de temps a duré cet enivrement.
Le Père André, aumônier de Notre-Dame d’Afrique, est un de ces missionnaires africains qui parcoururent les brousses et tous les saharas. La demi-solitude de son bel ermitage convient à son caractère indépendant et large. Mère Augusta l’a mis au courant de notre causerie et je constate qu’il ne professe pas pour Mâadith des sentiments aussi crédules et aussi chaleureux que ceux de la généreuse supérieure.
— Ah ! la conversion de Mâadith ! dit-il en hochant la tête. En êtes-vous si sûre pour le présent et que vaut-elle pour l’avenir ?
— Monsieur l’aumônier…
— Je suis rude, n’est-ce pas ? Mais j’ai éprouvé, de déception en déception, les forces rétractiles de nos races indigènes et je me méfie.
— Notre petite conquête a été baptisée. Ce n’est pas une Arabe ; c’est une Berbère dont les ancêtres furent chrétiens.
— Oui, oui, ils furent chrétiens, après avoir été idolâtres et revinrent aux idoles avant de se faire musulmans. Quel crédit voulez-vous que j’accorde aux ferveurs religieuses transmises à leurs descendants ? Je ne vous convaincrai pas ; mais vous ne me persuaderez pas non plus. Cette Mâadith, ou Cécile, puisque tel est le nom de son baptême, a pour habitude d’être la gloire et l’édification des communautés. Est-ce à cause de son charme sauvage ou de sa souplesse d’instinct, qui l’adapte sans effort à vos us et coutumes en vous émouvant d’une pieuse surprise et dans la tendre bonté de votre cœur ?
— Ses actes sont exemplaires, sa piété édifiante.
— Elle apporte trop de passion en toutes choses. On dirait qu’elle recherche et éprouve de la volupté même dans la prière.
— C’est une nature excessive, mais d’une pureté absolue. Lavée de son misérable passé, elle s’est appliquée à l’abolir dans sa mémoire et n’en conserve pas une ombre.
— Je veux vous croire, je veux vous croire.
— Elle n’a jamais témoigné le moindre regret de sa vie primitive ni manifesté le désir de nous quitter quelque jour.
Le Père André sourit avec une incrédulité plus grande contre laquelle Mère Augusta me semblait accoutumée à rompre des lances.
— Cet argument ne vaut rien, réplique-t-il. L’âne battu et affamé reste volontiers dans la fraîcheur de l’écurie imprévue et devant la crèche où il rencontra bonne provende, même si, la porte ouverte, le soleil et la poussière le sollicitent de revenir au dehors.
J’écoutais la discussion, plus tentée d’adopter l’opinion de l’aumônier que les certitudes de la supérieure. Celle-ci reprit pour moi la suite de l’histoire de Mâadith-Cécile.
— Nous avions demandé aux sœurs de Kabylie une de leurs orphelines, indigène et convertie si possible, pour servir chez nous, assurer de menues besognes, surveiller parfois les trop petits enfants que de pauvres femmes du peuple nous confient. Dès son arrivée dans notre maison, Cécile nous a plu. Elle était touchante et délicieuse, timide sans gaucherie, avec de beaux yeux livrant toute la gratitude affectueuse de son cœur. On ne pouvait pas ne pas l’aimer. Elle ressemblait à des figures d’anges de vitrail et elle se révélait d’une douceur infinie. Mais on discernait en elle une intelligence des plus vives et une ardeur profonde pour apprendre tout ce qu’elle ne savait pas encore. Nous avons bien vu qu’elle serait peu faite pour une besogne ordinaire. Elle possédait assez le français et pouvait lire et écrire. Je me suis attachée à son instruction. Vous connaissez le curieux pouvoir d’application à l’étude de la plupart des petites musulmanes ; Cécile a dépassé toutes les prévisions, comblé toutes les espérances. Son regard, qui ne se détachait pas de mon visage pendant nos leçons, me donnait l’impression qu’elle devinait les choses avant que mes paroles les lui eussent expliquées. Je la conduisis jusqu’au brevet élémentaire qu’elle obtint facilement. Sa mémoire possédait imperturbablement le programme.
— Et maintenant ? risqua malicieusement le Père André.
— Maintenant… La supérieure hésita, puis elle sourit à son tour avec bonne humeur : — Maintenant, je suis obligée de convenir qu’il s’est opéré, à son insu, — car elle reste toute étonnée si je le lui fais remarquer, — un travail bizarre dans son cerveau. Elle a oublié les choses les plus simples pour se remémorer parfois les plus inattendues, celles-là mêmes qu’avec elle j’effleurais à peine, les considérant comme moins utiles ou trop compliquées. Non seulement elle se les rappelle : mais il lui arrive de les amplifier ou de les interpréter dans un sens qui lui est personnel.
Cela ne me surprenait point ; les écolières indigènes sont coutumières de ces particularités.
L’enfant arabe qui s’instruit en dehors de son milieu, tend toujours à dépasser le domaine de l’enseignement primaire qu’on lui offre. Il parcourt vite le cycle de celui-ci et s’intéresse davantage à des notions d’ordre plus complexe : ce sont celles qu’il s’assimilera le mieux ou retiendra le plus longtemps ; car la surprenante mémoire et la facilité prompte dans l’étude disparaissent presque infailliblement au moment où l’élève passe de l’enfance à l’adolescence.
— Et maintenant, conclut la supérieure non sans un léger accent de triomphe, maintenant, Cécile se transforme en sœur Cécile, une chère novice qui ne tardera pas à prononcer ses vœux.
Le Père André parla, comme répondant à des réflexions silencieusement poursuivies :
— Ses gestes et ses sentiments, depuis son adoption, furent toujours à l’imitation de ceux de son entourage ; continue-t-elle simplement à imiter ?
— N’avez-vous pas causé ou discuté avec elle, mon Père, cherché à éprouver la valeur de ses convictions ? demandai-je.
— Plusieurs fois. Je n’ai pu la trouver en défaut. A peine lui reprocherai-je l’excès même de ses affirmations et un orgueil, très musulman, de sa foi chrétienne ; — car, vous le savez, nul disciple d’aucune religion ne met dans le titre et la qualité de « croyant » plus d’irréductible fierté que les adeptes de Mahomet. Disciple de Jésus, Mâadith est superbement orgueilleuse de son Maître. Au début de sa vie nouvelle, son cerveau logique de primitive, mais ignorant de l’analyse, n’évoquant pas les jouissances nombreuses, participant peu aux satisfactions physiques, eut moins d’émerveillement que de contentement naïf, dans une engourdissante béatitude. L’exaltation vint plus tard, quand Cécile eut appris à réfléchir, — et encore, je ne sais si elle réfléchit beaucoup.
— Ne serait-il pas prudent d’insister, pour la mettre en garde contre son inexpérience des sentiments nécessaires à la vocation qu’elle choisit ?
— Inutile. Elle veut être religieuse comme elle a voulu quitter l’aveugle Amar, définitivement, avec une volonté de chèvre têtue. — Et il conclut, parce que Mère Augusta courbait un front affligé : — Je veux croire que la grâce de Dieu et la main de sa Providence veillent sur le choix de cette vie ardente, énigmatique encore pour moi.
— Vous verrez sœur Cécile et vous jugerez, me dit doucement la supérieure.
C’était l’heure de la troisième prière islamique. Dans la tiédeur rayonnante de cet après-midi d’automne, les chemins conduisant à la basilique furent émus de formes, de voix et de parfums. Des femmes indigènes les envahissaient par groupes ou processionnaires. Elles s’égaillaient entre les haies d’agaves, au hasard des buissons fleurissant les talus et que ravageaient leurs souples mains peintes. Elles montaient vers la basilique, temple d’un culte étranger, mais temple. A la Vierge Mère, — qui avait son nom et son rôle dans la théologie musulmane, et qui se trouvait être ici la Vierge Noire, Notre-Dame d’Afrique, — les épouses stériles apportaient le vœu profond, le regret et l’espérance de leur instinct maternel. A la beauté de Mériem femme choisie entre toutes les femmes, des courtisanes, soumises à une immémoriale tradition plus qu’au péché de lucre et de luxure, venaient remettre les souhaits de leurs amours. Et, près de la divinité reconnue et adorée par tant de peuples puissants, les vieilles, les aïeules, voulaient consacrer les préliminaires ou le dénouement de quelque occulte sorcellerie. Toutes échangeaient des mots ironiques, des propos crus et légers, puis, brusquement, leurs voix sombraient en de troubles silences dont un roucoulement de chanson subite rompait le lourd enchantement. Dans l’âme de ces filles, berbères ou arabes, persiste un fond de superstition mystique que certaines manifestations du culte chrétien catholique apprivoise et enchante. Elles accouraient des hauts quartiers de la ville ou des humbles abris des champs, bourgeoises ou femmes de mauvaise vie, pour, entre deux prières koraniques, tourner autour de l’autel de la Vierge, y brûler du benjoin, y suspendre des guirlandes de jasmin et de géranium rose. Le Père André les tolérait, ne se reconnaissant pas le droit de juger de la qualité ni des mobiles de leur piété. Il lui suffisait que ces pèlerines aux tuniques embaumées ou aux haillons terreux, aux visages fauves ou voilés, aux pensées secrètes, fussent silencieuses et pleines de respect pour le saint lieu.
Elles montaient comme une marée blanche et dorée, chaude et vivante, aux pentes des routes poudreuses. Elles montaient invinciblement. Dans l’ombre sévère et pure de la basilique, les bras du crucifix élargissaient leur geste de rédemption et d’appel ; les saints et les saintes avaient un plus suave sourire. Et cette foule féminine, humanité plus légère et plus sensible que celle des hommes, montait moins vers la croix que vers le sourire. Ce n’était pas un raisonnement, mais une impulsion qui la conduisait au sommet de la colline. Elle n’obéissait pas à la foi dans un divin miracle, mais au désir de pénétrer une atmosphère de merveilleux. Après avoir inconsciemment goûté le miel ou le fiel de la terre, elle effleurait le sel et respirait les aromates d’un monde idéal qu’elle ne déterminait point. Comme Marthe offrait son labeur fidèle, Marie son esprit attentif et la Magdaléenne son repentir, ces femmes d’un autre peuple et d’un autre temps donnaient, en instinctive offrande, les plus précieux de leurs désirs et de leurs soucis.
J’évoquai Mâadith la Kabyle, qui eût pu se trouver parmi ces femmes, et qui, baptisée et initiée aux mystères d’une autre foi, priait sous la coiffe blanche et le voile noir de sœur Cécile.
— C’est elle.
Mère Augusta s’éloigna discrètement, ne voulant pas que sa présence me parût pouvoir influencer la petite convertie.
Les roses d’automne et les chrysanthèmes déroulaient des écharpes de couleur aux deux bords de l’allée de cyprès. Le jardin descendait vers la mer avec toutes ses floraisons et ses verdures, comme attiré par l’aimant scintillant des vagues. Entre les arbres alignés tels des cierges, Mâadith-Cécile venait à moi avec ce rythme qui enchante l’allure des femmes d’Orient et dont les Occidentales ne possèderont jamais le secret. Et ce rythme me semblait surprendre et modifier la rigidité des plis de la robe noire de la novice. Mais les mains brunes aux ongles bombés étaient dévotement jointes, les longues paupières baissées, le visage étroit penché et comme retiré dans l’encadrement profond, roide et blanc, de la coiffe monacale.
Mâadith releva la tête et souleva ses paupières en me saluant. Dans ce jardin de cyprès et de roses, où chaque bosquet renfermait un autel chastement fleuri, comment oublier jamais la vision de ce visage d’amour, de ces yeux intenses brûlant de langueur mystique, éblouissants dans leur indéfinissable regard ! Cette étrange et adorable figure était celle de quelque prêtresse, ressuscitée sous les arbres d’un décor archaïque, dans le puissant parfum de myrrhe et d’aromates qu’ils distillaient pour le mêler au subtil encens évaporé des roses. Mâadith, Mâadith, vous dormiez depuis plus de deux mille ans dans un sarcophage de pierre grise, aux sépulcres de la ville de Didon. Et vous voici réveillée, ô Mâadith, immobile et droite, toute embaumée de cire et de résine. Votre belle bouche a gardé son sourire énigmatique et inspiré. Si nous écartions ce voile, qui vous enveloppe d’un nuage obscur, vous vous érigeriez, fine et superbe, dans la tunique ailée aux couleurs de Tanit !
Mais sœur Cécile parla et j’en voulus un peu à Mâadith des pensées que son apparition m’inspirait. Sœur Cécile parla et si, sous la coiffe enserrant le front charmant, je n’avais aperçu le tatouage primitif, — la petite croix sarrasine, marque indélébile que l’ouchem, avec la pointe d’un couteau trempé dans du noir de fumée, mit au front de l’enfant kabyle, — j’aurais cru que jamais sœur Cécile n’avait été Mâadith.
— Je suis heureuse de vous connaître, Madame. Notre chère supérieure vous aime et vous devez l’aimer aussi. Elle est tellement admirable ! Ses traits me rappellent ceux de sainte Thérèse ou de sainte Cécile, ma patronne. Elle possède toutes les vertus du Ciel. Elle est parmi nous comme une lumière. Je n’aspire qu’à lui ressembler ; — mais deviendrai-je un jour digne d’atteindre à une telle perfection ?…
La voix chantait, émue et émouvante ; l’accent était délicat et sincère.
— Vous ne pourriez penser d’elle plus de bien que ce que j’en pense, ô sœur Cécile. N’est-ce pas surtout son influence qui vous fit apprécier et vous incline à choisir la vie religieuse de préférence à toute autre ?
— Son exemple spirituel, oui, et l’exemple, matériel puis-je dire, de sœur Bénigne.
Ah ! sœur Bénigne, dont la ronde silhouette, alerte et sautillante, parcourt les allées du jardin, enjambe les bordures, attaque les massifs d’un sécateur vigoureux et impitoyable, se penche sur un semis d’un geste attendri qui couve, relève les tiges d’une main qui semble soutenir un front affligé, sœur Bénigne, chef jardinier, guide aussi la convertie !
Je sais qu’elle remplit encore le rôle de médecin et d’infirmière de la communauté. Sa large figure, fraîche et à peine ridée, ses bons yeux toujours humides, son caractère plein de bonhomie et de gaîté, sont une panacée universelle près des malades.
— Vous lui vouez une affection particulière ?
— Je lui suis reconnaissante de ses soins pour moi ; mais j’aime également toutes nos sœurs, comme il convient selon notre règle et comme elles en sont dignes.
Cela est dit d’un ton légèrement affecté, les paupières closes sur le regard éblouissant. Nous faisons quelques pas en silence. Je voudrais interroger la novice, la harceler de questions auxquelles elle ne pourrait se soustraire, escalader un mur mystérieux que je sens dressé, impénétrable, entre la vérité nue de son âme et la conscience que l’ambiance lui fit, son langage naturel et l’expression mesurée, non sans préciosité, qu’elle me livre. Je suis depuis trop longtemps familiarisée avec l’esprit secret de sa race pour subir candidement le charme à la manière des religieuses : mais je doute d’instinct et j’hésite par scrupule. Je risque de me tromper. Sœur Cécile est infiniment déconcertante dans sa grâce évangélique, sa beauté rayonnante et quelque chose de violent et de concentré à la fois, de passionné et de tendre, qui émane de ses gestes lents, de ses regards prompts, de sa voix précieuse et modulée.
C’est elle qui me questionne :
— Mère Augusta appartient à l’une des grandes familles de l’aristocratie française, n’est-ce pas ?
— Oui. Comment le savez-vous ? Car je ne suppose pas que ce soit elle qui vous l’ait dit.
— Non, certes ! Elle est trop modeste et trop délicatement simple pour révéler cette supériorité. Mais je le pressentais à la perfection de son caractère et à sa rare distinction. Nos autres sœurs, pas plus que moi-même, ne saurions prétendre à l’égaler.
— Ah ! petite aristocrate, vous gardez des influences musulmanes qui environnèrent votre berceau la prédilection et le respect des castes !
Les yeux de la novice flambent soudain de mécontentement et son visage exprime la fierté blessée. Ce n’est qu’un reflet fugace. Je devine que l’orgueil de Mâadith serait prêt à me répondre, avec une hauteur dédaigneuse, sur un sujet qui lui convient ; mais la prudence et les leçons d’humilité de Cécile s’imposent. La lutte est brève. La petite novice change de conversation.
— Quelle sérénité il y a dans ce jardin. L’éprouvez-vous aussi ? On dirait que ce sont les prières envolées de notre modeste chapelle qui le fleurissent de toutes ces fleurs comme elles fleurissent nos cœurs des grâces du Saint-Esprit. Aimez-vous la musique religieuse ? Quand Mère Augusta se met à jouer sur le petit harmonium du parloir, une force sacrée et toute puissante m’arrache à la terre et m’emporte au ciel. J’entends chanter les anges et je chante avec eux. Je vois leurs splendides visages et mes yeux en restent tellement éblouis que, longtemps après, mes paupières brûlent comme il arrive quand on a fixé le soleil couchant ou contemplé la flamme. Et quand Mère Augusta joue dans la chapelle, pendant les offices, je crois devenir folle d’extase. Je comprends ce que sera la félicité des bienheureux en écoutant les divins concerts. Dans ces moments-là, vous pourriez vainement torturer mon corps ; je ne sentirais pas la souffrance. Oh ! la musique, un accord, même le plus chétif, c’est radieux comme la lumière, magnifique comme la mer, immense comme le firmament ! C’est presque aussi beau que la prière et c’est la seule chose qui, avec l’élévation de nos âmes à Dieu, puisse nous enlever à notre misérable vie humaine pour nous faire goûter par avance les joies ineffables de la céleste existence, celle que nous nous efforçons de mériter par l’indulgence de Notre Seigneur Jésus-Christ !…
La poitrine de sœur Cécile bat très vite sous ses deux fines mains croisées. Ses traits irradient une allégresse indescriptible. Subitement, elle s’apaise, se courbe sur un massif de chrysanthèmes dorés et rouges, les cueille à brassée, en charge ses bras, les presse contre son sein, enfouit son visage dans leur touffe d’où s’exhale une amère et pénétrante senteur et, longuement, longuement, elle respire.
Quand elle relève la tête, sa figure est idéalement souriante et paisible, ses yeux sont telles deux larges coupes pleines de ciel nocturne, avec un lointain, très lointain scintillement d’étoile et qui m’apparaît inexpressif, comme si la révélation dont il était chargé se diluait dans la distance. Elle s’est remise à marcher. J’écoute sa voix, devenue précise et posée, qui prononce des paroles d’érudition gracieuse, autour de l’une de ces réminiscences qui surprennent Mère Augusta :
— Tout à l’heure vous parliez des influences et vous songiez sans doute aux origines de mon berceau. J’en ai perdu le souvenir ; mais je crois que ces origines relèvent bien moins de l’Islam, dernier conquérant politique et religieux de mes ancêtres berbères, que des envahisseurs romains ou vandales et de leurs mercenaires. Vous devez savoir qu’il y a, parmi les tribus, des hommes blonds aux yeux bleus tels des Gaulois, des adolescents roux et des femmes brunes au profil pareil à celui des médailles anciennes. La montagne berbère connut à peu près tous les dieux et toutes les idolâtries : mais mes aïeux furent certainement chrétiens et, par la miséricorde de Dieu et la grâce du Saint-Esprit, je n’ai fait que me restituer à la Vérité.
Je ne retrouve pas ses yeux, réfugiés sous les longues paupières ambrées. Elle s’exprime avec une lenteur discrète et sûre, une conviction définitive, où passent de brusques frémissements. Et cette conviction, qui cherche à s’affirmer en elle et qu’elle affirme, me laisse incrédule et vaguement inquiète comme le Père André, avec une impression de malaise, peut-être de regret. Si elle ne me parlait plus français, il me semble que je déchiffrerais mieux l’énigme. Je la sollicite affectueusement :
— Sœur Cécile, je voudrais que Mâadith me dise quelques mots dans sa langue maternelle ou dans ce parler arabe que je préfère à tous les autres et que vous connaissez.
Je revois les yeux merveilleux. Ils posent sur moi leur noirceur, opaque et dure tout à coup. Un souffle de vent ramène sur eux le voile de la novice.
— Il n’y a plus de Mâadith et j’ai oublié son langage, répond doucement cette élue d’entre toutes les converties.
J’ai quitté sœur Cécile au bout de l’allée, face à la mer immense. L’âme odorante des cyprès et des roses s’exaltait sous les rayons obliques du couchant. Une cloche tintait au couvent et des sons d’harmonium jaillirent de la chapelle, idéalisés, élargis vers l’infini avec le bruit des vagues. Une flamme chaude comme une bouffée de plaisir illumina le visage de la prêtresse à guimpe de nonne. Elle eut hâte de me fuir pour retrouver le sanctuaire harmonieux, clos aux échos du monde réel, asile d’extase, illuminé, fleuri, embaumé d’encens, enivré de prières.
— Eh bien ! me demanda le Père André, qu’en pensez-vous ?
— Je ne sais pas et je ne prévois rien de ce que pourra faire l’avenir.
Il fixa longuement la baie débordante de calme azur sous lequel tanguait la houle profonde. Les reflets du crépuscule durcissaient sa face vigoureuse et franche. Son regard était triste et grave, tel que je l’avais rarement vu.
— Voilà, dit-il, cette mer a roulé le flot des siècles, nourri les mythologies et porté l’élan de plusieurs humanités. Elle n’a rien ignoré des temps les plus beaux et les plus atroces et rien n’en reste écrit sur sa face. Nous ne savons d’elle que ce qu’elle veut bien nous livrer ou plutôt ce que notre intelligence limitée peut en comprendre. Elle nous attire et elle nous fait peur. Nous ne cessons pas de la considérer avec autant d’amour que de crainte. Notre prédilection pour elle vient de ce qu’elle nous est mystérieuse. Je lui compare l’âme de Mâadith, car cette âme porte, inconsciemment je le crois, un mystère qui, peut-être, ne nous sera point révélé.
Il ajouta, après un silence :
— Pour les civilisés et les possesseurs de vérité que nous sommes, cette conversion d’une religion à la nôtre, d’une tradition à notre idéal si différent, d’un état primitif à notre civilisation, implique une immense responsabilité.
— Que craignez-vous ? Sœur Cécile est à l’abri des tentations et l’accoutumance à la règle la défendra contre le danger de lassitude.
— Je crains les à-coups de la vie, dont aucune retraite ne préserve aucune créature. Le salut serait dans la paix absolue et la paix n’est pas de ce monde.
Sœur Bénigne et sœur Cécile, quittèrent la maison-mère l’hiver suivant. On les envoyait dans une ville de l’intérieur diriger un ouvroir de fillettes indigènes et s’occuper d’un petit dispensaire où les pauvres étaient soignés momentanément, les infirmes recueillis.
La supérieure, peut-être sous la suggestion de l’aumônier, n’hésitait pas à soumettre la novice à l’épreuve de demi-liberté, de discipline moins stricte, d’une vie nécessairement plus indépendante hors du couvent. Ce serait la pierre de touche avant la consécration des vœux. D’abord muette et sérieuse, puis ayant témoigné de façon touchante son regret de se séparer de Mère Augusta et accepté, dans une ferveur de renoncement, le nouveau devoir à accomplir, sœur Cécile souriait maintenant à la tâche qui la possédait corps et âme.
— Reposez-vous, reposez-vous donc, grondait parfois sœur Bénigne. Le bon Dieu ne veut pas nous faire mourir à son service, mais vivre pour le mieux servir. Ah ! remuante jeunesse, quand vous aurez mon âge et mon poids, vous mesurerez davantage votre effort !
— Mais, ma sœur, je ne vous vois jamais vous arrêter.
— J’ai les forces de l’habitude, moi, tandis que vous ressemblez à ces fleurs trop fines qu’il me faut abriter sous des paillassons !
Et les deux religieuses dissemblables riaient ensemble dans un même sentiment naïvement heureux.
Peu à peu sœur Cécile s’enthousiasma, exaltant, en elle et autour d’elle, la bonté et le dévouement de l’œuvre quotidienne.
Après avoir beaucoup aimé l’ouvroir, les laines épaisses des tapis dont les arabesques naissaient sous de petits doigts vifs et instinctivement habiles, le jeu et la soie des broderies, la grâce câline des ouvrières auxquelles elle s’appliquait à parler français plutôt qu’arabe, elle préférait le dispensaire, y supplantait sœur Bénigne, la renvoyait à l’atelier.
— Ma sœur, ma sœur, les malades sont plus faciles à surveiller que les enfants. Il faut moins d’autorité : c’est vraiment mon affaire. Et je suis moins fatiguée par plusieurs pansements que par le montage de la trame d’un tapis sur le métier. Je serai bientôt presque aussi bonne infirmière que vous.
— Bien, bien ; mais votre place est plutôt près des fillettes qu’au contact de ces femmes pleurardes et de ces vieux vagabonds.
— Ma sœur Bénigne, ma chère sœur…
On ne résistait pas aux yeux ni à la voix de Mâadith-Cécile. La vieille religieuse cédait en murmurant :
— Ma petite sœur deviendra une grande sainte.
Parmi les maux du dispensaire, sœur Cécile paraissait vouloir expier le plaisir pris aux choses douces et belles, l’allégresse de sa jeunesse dans le jardin des cyprès et des roses, le ravissement de ses sens dans la chapelle du couvent où tous les autels scintillants et purs étaient fleuris par ses mains. Elle se penchait avec une ardente insistance sur des êtres ravagés de tares et de misère physiologique. Elle souriait humblement aux injures arrachées par la souffrance et s’excusait avec des paroles suaves. Elle rougissait en corrigeant d’un reproche léger les phrases grossières. Elle se trouvait heureuse, mesurait le bonheur dont elle jouissait depuis sa nouvelle incarnation, souhaitait la douleur et le sacrifice comme un rachat. Elle savourait et refoulait pieusement ses répugnances, ses révoltes et ses dégoûts. Du jour où elle fut fidèlement au dispensaire, les malades affluèrent plus nombreux. Certains soirs, excédée, le cœur sur les lèvres, elle ne prenait aucune nourriture et vacillait de fatigue et de sommeil pendant la prière. Mais son visage s’imprégnait d’une telle splendeur de renoncement que sœur Bénigne ne faisait plus entendre que de timides protestations. Elle finit par vivre et par agir dans une telle ivresse de zèle et de sainteté sans répit que sa vieille compagne, subjuguée, n’osa plus élever aucune observation.
Un jour, dans la petite salle où la novice accomplissait sa tâche parmi les implorations et les gémissements, un homme entra, face pâle et burnous sanglant. Il était chaussé des sandales des Nomades, coiffé du turban des Sahariens et portait un sautoir de cuir filali soutenant l’étui d’un djaouak, le court flageolet de roseau.
— Mon nom est Kralouk, le goual. Je suis celui qui conte toutes les belles histoires, dit-il en découvrant sa poitrine maigre labourée de coups de couteau.
Et, montrant le tatouage de sœur Cécile, la petite croix sarrasine entre les deux sourcils, il ajouta :
— Que la guérison me vienne de ta main, à cause du signe de ton front ; car tu es marquée.
Sœur Bénigne apparut par hasard. Désignant la vieille religieuse, le blessé loquace dit encore à sœur Cécile :
— Toi qui es marquée, tu n’es pas de la moelle de celle-ci et tu marches à son côté gauche.
Secouée d’une brusque superstition atavique, la novice toucha son chapelet. Elle entendait ces mots comme un mauvais présage ainsi que le conçoivent les indigènes. Le côté gauche s’appelle aussi le côté sauvage, celui de la solitude, celui où marchent les égarés, les réprouvés, les maudits.
D’un effort, elle s’approcha de l’homme et rapide, en arabe, l’interrogea sur sa blessure.
— Elle appartient à l’amour, répondit-il hardiment. Je me suis battu pour ma maîtresse qui n’est pas belle comme toi.
— O possédé ! tais-toi ou va-t-en ! cria sœur Bénigne, qui comprenait suffisamment les dialectes du pays.
Le blessé fit un mouvement de retraite. Sœur Cécile le retint.
— Ma sœur, ma sœur que faites-vous de ce bavard malhonnête ?
— Je dois le panser, ma sœur.
Ce soir-là, passant devant une image du Sacré-Cœur, la novice eut le geste du signe de croix accoutumé. Mais son doigt s’arrêta sur la croix sarrasine tatouée à son front, la marque, et n’acheva pas le geste. Elle entendit dans sa mémoire la voix de Kralouk, le goual :
— « Tu es marquée. »
Dits en français, les mots l’eussent fait sourire ou se redresser avec certitude et dédain ; en arabe, ils empruntaient une force singulière, un sens redoutable qui, soudain, la courbaient sous une terreur imprécise. Le doigt tremblant de sœur Cécile restait posé sur le signe crucial indélébile, perpétué par une tradition aux origines ténébreuses, ce signe, négation d’une autre Croix à laquelle le baptême consenti et la vocation choisie vouaient la convertie.
Alors, elle se souvint de son passé, de la terre kabyle aux durs plateaux animés de chèvres noires, de l’ouchem qui l’avait marquée au couteau, et elle sut que Mâadith existait encore.
DEUXIÈME PARTIE
C’est l’intérieur d’une maison juive, perdue dans le dédale des ruelles du quartier indigène, à Constantine. On n’y entend pas battre le cœur de la ville européenne. Aux ruelles sombres, entre les murs bleus de badigeon, verts de moisissures, commence la suprématie des gardiens d’un rite inflexible et d’une immuable tradition.
Dans la salle haute et nue, mais compliquée de retraits, de colonnes, de cintres et d’arabesques, le repas du soir a pris fin. Les convives s’allongent sur les tapis. Les plus civilisés, assis sur des chaises pendant le repas, bannissent ces sièges de la pièce qui reprend tout son caractère d’un autre temps. Les petites servantes aux longs yeux emportent l’aiguière des ablutions. Une femme somnole, appuyée contre les faïences du revêtement des murailles. Les cercles d’or de ses chevilles mettent des reflets fauves à ses pieds blancs. Hors de la clarté des bougies fondant sur les hauts candélabres de cuivre, sa pâle figure s’enlève comme une autre clarté dans la pénombre. La fille du patriarche, maître du logis, a pris un bendir, le tambourin arabe. Elle le heurte d’un battement des doigts et de la paume de la main, suivant le rythme d’une ballade populaire qu’elle chante. Les attitudes de ceux qui écoutent témoignent d’une jouissance infinie. La voix de la chanteuse gémit et, tout à coup, prise à son chant même, elle se tait dans un sanglot en rejetant le tambourin sonore. Son visage ruisselle de larmes, larmes voluptueuses dont luisent les regards mats de ses auditeurs.
Du fond de la cour où le clair de lune pénètre brillant de poussière d’étoiles, éblouissant la flamme fragile et persévérante des veilleuses, bruissent les voix des petites servantes. Pleines d’admiration, elles formulent un nom :
— Kralouk, voici Kralouk.
C’est lui, l’Homme au djaouak, l’inimitable musicien qui sait le mieux faire roucouler et sangloter l’âme secrète du flageolet de roseau, peint d’arabesques rouges ! C’est lui Kralouk, le goual, le précieux conteur dont le génie spécial, l’inspiration et la mémoire intarissables, la philosophie tour à tour gouailleuse et dominatrice, fanatisent le peuple d’Iaveh et celui d’Allah. Il entre avec une désinvolture d’artiste. On le salue en soupirant d’aise, comme on accueille un plaisir de prédilection longtemps attendu. Il ne sourcille pas, accoutumé. Rien n’est plus sensible que sa bouche entre la moustache mince et la courte barbe grisonnantes. Rien n’est plus jeune, plus malicieux et plus déconcertant que le regard de ses yeux verdâtres. Rien n’est plus vif que son geste, plus leste et plus souple que son corps maigre et musclé.
— Joue, Kralouk !
Il s’accroupit dans sa gandourah de cotonnade très blanche balafrée par le sautoir de cuir filali de son djaouak. Lentement, avec une sorte d’enivrement précurseur, il sort l’instrument de son étui, il le porte à ses lèvres et la sorcellerie commence. Car c’est un sortilège qui émeut cet humble roseau et lui confère la puissance d’émouvoir ainsi ceux qui l’entendent ! Son chant voltige, à travers l’inspiration dans l’enchantement mesuré et la perfection du rythme. Il possède le nombre de voix d’une nuée d’oiseaux. Il crée l’illusion des rumeurs fortes, puis des murmures insaisissables et des frémissements ténus. Il est le rugissement de la forêt et le roucoulement de l’oasis, le psaume de la steppe et le bavardage du sentier. Il est l’esprit même de toute la poésie bucolique et il est toute l’expression sensuelle de la passion humaine. Appel du désir, cri de l’extase, lamento du désespoir, hosanna de l’allégresse, cela tient dans ce court roseau, multiple et un, magique et réel. La voix de Kralouk, une pénétrante voix de tête, modulée, s’élève alternant avec les sons du djaouak. Et ce sont des improvisations et des réminiscences :
Gloire à Dieu seul !
O toi qui prends la défense de l’habitant des villes
et qui condamnes l’amour du Bédouin pour ses horizons infinis,
est-ce la légèreté que tu reproches à nos tentes ?
N’as-tu d’éloges que pour les maisons de pierre et de boue ?
Tu ignores, et l’ignorance est la mère du mal.
Femme, ô l’anémone sauvage et le genêt odorant !
je t’ai vue marcher entre les femmes
et cela suffisait pour révéler ta jeunesse et ta beauté.
Comment n’entends-tu pas mon cœur secoué au balancement de ta marche ?
Mais tu n’entends même pas le soupir d’amour de la terre que tu foules !
O l’anémone sauvage et le genêt odorant !
Les cigognes sont venues,
écoute-les, écoute-les !
Les cigognes sont venues à cause de ton printemps.
La neige est sur la montagne ;
Comme elle est venue lentement !
La neige est sur la montagne pour le temps de ma douleur.
Vraiment !
Le rugissement de la panthère ne m’a pas fait peur ;
c’est ton rire qui m’épouvante.
Vraiment !
La nuit dans la forêt ne m’a pas fait peur ;
c’est ton regard qui m’épouvante.
Vraiment !
Les combats sanglants m’ont laissé la vie ;
mais c’est mon amour qui me fera mourir.
Quand il se tait, des hululements féminins l’applaudissent frénétiquement. Les hommes lui adressent des paroles de gratitude et de bénédiction. On jette dans sa gandourah de tintantes pièces d’argent.
Il a chanté et joué toute la nuit, s’interrompant à peine pour savourer une tasse de café ou rouler entre ses doigts prestes une cigarette de tabac du Souf mélangé de genévrier. L’aube rend le ciel laiteux au-dessus de la cour. Les bougies, plusieurs fois remplacées, s’éteignent dans les hauts candélabres de cuivre. Kralouk se lève. Il va partir. Et moi, venue dans cette maison pour l’entendre, je suis intriguée du regard insistant dont il m’a fixée constamment.
Voici qu’il me parle :
— Je connaissais déjà ton nom, mais je t’ai déjà vue dans une ville. Tu étais l’hôte d’une sœur chrétienne et d’une sœur marquée. Interroge ta mémoire.
— Je me souviens, ô Kralouk. Tu avais été blessé ; sœur Cécile te soignait et c’est moi qui lui ai dit que tu enchantais les esprits, des limites du Tell à celles du Sahara.
— Et tu as bien dit, certes ! J’habite cette ville pour un temps. Je te prie de monter demain jusqu’à mon palais ; c’est un nid d’épervier sur le Rhumel et j’y garde une femme qui veut te voir.
— S’il plaît à Dieu, j’irai vers cette femme, ô Kralouk.
Le printemps d’Afrique régnait dans la chaleur et la lumière. L’atmosphère vibrait de vigueur sauvage et de violence primitive. Il n’y avait point de douceur dans le jeu des souffles errants et de tout ce qu’exhalait la terre, mais une force neuve et exubérante, des respirations de fauves et de Barbares, des ardeurs indisciplinées, de franches volontés de vivre et des énergies bondissantes. Cette atmosphère émanant de la cité et des grands paysages environnants dominait la contrée.
Dès les premières heures matinales, le soleil criblait de rayons les carrefours et les places. Des rumeurs de populace en liesse roulaient, traversées comme d’un éclair par les hennissements des chevaux des chasseurs ou des spahis et le braîment des mules des maraîchers indigènes. Les étalons échevelés affrontaient la foule et s’y engouffraient trépidants, excités, souples et adroits. Les couffes débordant du trésor des vergers, tanguaient à travers le flot humain, oscillaient sur l’échine ployée, chétive et pourtant robuste, des ânes résignés. Et les petits cireurs, migration enfantine descendue des montagnes kabyles, bourdonnaient comme des guêpes entre les jambes des flâneurs, sous le ventre des chevaux, offraient leurs services d’une voix chantante et aiguë ou, superbement indifférents au labeur et au gain, battaient le rythme de la dernière chanson de Kralouk, avec une brosse, contre leur boîte à cirer.
Peuple étrange et séduisant que celui des grands centres du Tell ou du rivage de notre domaine algérien ! C’est le peuple transméditerranéen aux agitations et à la verbosité latines, confiant en soi, d’un abord facile et d’une surprenante versatilité, d’enthousiasmes prompts, de passions vives et de jugements arbitraires. Peuple métissé par excellence, il grouille, grandit, augmente, coudoyant le provincial français aux allures d’exilé et qui reste traditionaliste et inchangé après deux générations, conservant des instincts brutaux où prédominent les influences de caractères étrangers parallèlement aux accoutumances locales, sans fusion, mais sans heurts, dans un curieux sentiment de tolérance inconsciente et absolue que l’échange d’injures, de blasphèmes, de criailleries et de revendications électorales n’atteint pas.
Le peuple envahisseur se juxtapose au peuple indigène. Ils admettent à peu près tout l’un de l’autre. Ils s’associent parfois et ne se confondent jamais. Leurs dissemblances ne s’accusent et leurs gestes ne s’enveniment que lorsque quelque formule sentimentale, quelque excès de revendications écouté par la Métropole, quelque erreur d’interprétation, provoque des remaniements de régime. Ils créent cette foule colorée, ensoleillée, laborieuse avec plaisir, inactive sans remords, qui donne l’impression de vivre dans une allégresse enfantine, une archaïque insouciance, un mouvement de séculaire et incoercible indépendance de clans. Elle évoque les rassemblements de Babel, les marchés carthaginois, le pullulement des ports phéniciens. Elle impose des réminiscences de Rome et de Byzance ; le cavalier numide y coudoie le Maure citadin : le montagnard berbère y discute avec le mercenaire aux cheveux roux, des profils syriaques et des faces éburnéennes de mages, de marchands turcs, m’zabites, tunisiens, songent ou guettent près de têtes maltaises, crêpelées, à l’expression obtuse et persévérante ; les noires et musculeuses statures soudanaises, les hautaines silhouettes nomades, les traditions sémites, la grâce tolérante du christianisme français, s’y affrontent sans conflits.
Comme les coloris intenses, les ors et les blancs purs des costumes, étalés en valeurs réciproques dans la généreuse clarté, la mine sauvage et pensive des paysans sardes, la désinvolture des Calabrais, la faconde des Siciliens, la rudesse corse, la lourdeur maquignonne d’un certain Midi français, l’ambition juive et la duplicité arabe se frôlent avec aisance et trouvent chacune leur place dans une ambiance favorable. Et, prêt et apte à dominer tous ces éléments, le contingent franco-algérien marque sa manière audacieuse et persévérante. Il apparaît assez semblable à ces adolescents de croissance rapide, d’éducation incomplète, mais qui ont une telle surabondance de vie et éprouvent si bien le désir de vivre qu’ils ne sauraient attendre la fin de l’entraînement pour se précipiter dans la lice, y courir, tomber, se relever toujours, poursuivre la lutte sans répit et sans même avoir songé à déterminer le but de la course.
Dans cette jeune société, vigoureusement agissante, se trouvent en germe toutes les ressources humaines susceptibles de développement, une vitalité souple et durable, un esprit d’entreprise dont la hardiesse gagnerait à prévoir et à se fixer, le sens précoce de l’utilisation des facultés individuelles et des faiblesses d’autrui. Peuple de la nouvelle France, profus, riche et broussailleux comme le maquis ; mais qui s’affinera aisément, se disciplinera jusqu’à se rapprocher de l’harmonie du noble et beau jardin à la française !
J’ai traversé la place pour gagner les ruelles des quartiers indigènes.
Je vais au rendez-vous de Kralouk.
La partie de la cité qui compose la ville arabe n’a point d’obscurité. Les maisons vétustes, les moucharabiehs de briques et de pierres, les poutres de vieux bois se revêtent de clair badigeon. Au seuil des portes vertes, sur lesquelles s’élargit l’empreinte de la main préservatrice de couleur rouge ou de henné, des vieilles s’accroupissent dans leurs draperies pluricolores, des enfants, nuancés et bourdonnants comme des frelons et des scarabées, se rassemblent, des hommes s’allongent et dorment aux plis nombreux de leurs burnous, des éventaires s’étalent, lourds de pains ronds, chauds et dorés, cloutés d’épices. Des fruits frais et luisants répandent leur parfum de verger mûr. Sur la banalité des légumes, des touffes d’anémones écarlates mettent une note d’un goût spécial et joyeux. Rien n’est vulgaire : tout est charme et naïveté. Dans des cages de roseaux, les rossignols, chanteurs de nuit chers aux langoureuses paresses des citadins musulmans, écoutent, muets, les trilles éperdus des canaris sollicités par la lumière du jour. Nulle échoppe n’est assez profonde pour que la lumière n’y puisse pénétrer. Sauf la voix des oiseaux et le cri d’un marchand à longs intervalles, on n’entend là ni bruit ni rumeurs.
Je suis arrivée au bout d’une impasse, devant une porte ouverte sous un pesant moucharabieh. Kralouk m’accueille :
— Bienvenue sur toi, ô la visiteuse ! Les habitants de cette maison sont tes esclaves.
— Sur toi le salut, ô l’inspiré ! Et la bénédiction sur la maison.
Par l’escalier en spirale, tel celui d’un minaret, j’atteins l’éblouissement du soleil sur une terrasse étroite et haute. Elle domine les vols noirs et gris, bleuâtres et cendrés, des corbeaux et des palombes qui habitent les rochers du torrent, le Rhumel aux profondeurs vertigineuses, ceinture de la cité.
— Le djaouak de Kralouk chante plus haut que le cri du corbeau ; son chant vole au-dessus des pigeons bleus, dit le musicien avec emphase. Et, regarde, il n’y a qu’un aigle planant sur nous.
L’oiseau de proie étend ses ailes comme l’arc de deux sourcils contre la face du ciel.
D’une pièce donnant sur la terrasse, un appel vient à ma rencontre :
— Entre ici, ma fille.
Je soulève un rideau de cotonnade rayée. Une femme, toute bruissante de bijoux, quitte la natte où elle était assise pour me donner le baiser ami. C’est la femme de l’Homme au djaouak.
— Mon nom est Louinissa, dit-elle.
— Tu es avec la beauté.
— Non, mais plutôt avec la vieillesse.
— Pas encore. Tu n’as que l’âge de la paix ; celui du renoncement est loin.
Elle sourit, gracieuse et touchée. Elle a le type berbère souligné de muscles fins, réguliers, mais moins distingué et sans les lignes voluptueuses et hautaines qui caractérisent la beauté arabe plus saisissante, moins familière. Les yeux sont gris sous l’arcade accusée des sourcils épais. Sa lourde coiffure en forme de turban, les larges plaques d’argent ciselées, émaillées, incrustées de corail et de verroteries de ses parures, indiquent sa nationalité kabyle. Elle est affectueuse et pondérée, immédiatement confiante en gestes et en paroles spontanés qui la font plus proche de ma qualité de Française, mais plus inaccessible aux nuances subtiles et nombreuses que j’apporte dans mes relations musulmanes, même avec mes plus anciens amis d’Islam. Obtiendrai-je d’elle quelque rapide éclaircissement ?
— O Louinissa, quelle femme désirait me voir dans cette maison ? Serait-ce toi ?
— Non ; elle sera bientôt ici.
— Qui est-elle ?
— Une renégate ; mais nous l’aimons et c’est une abandonnée qui était de ma famille.
Louinissa se préoccupe de faire du café. Sur les braises du kanoun, le précieux vase d’argile, elle fait bouillir la liqueur odorante et savoureuse. Kralouk raconte un épisode de sa vie, accroupi en face de nous dans l’embrasure de la porte où flotte le rideau rayé :
— Un jour d’entre les jours, je remontais vers le Djurdjura en compagnie de marchands du M’zab qui voulaient vendre et faire aussi métier d’usuriers en Kabylie. Les Kabyles sont bêtes comme des moutons et têtus comme les fourmis : il faut les bousculer et les tondre. Moi, je suis du Sahara ; mais tous les pays m’appartiennent. Les Kabyles n’ont pas beaucoup d’argent : cependant ils aiment les récits et leurs montagnes sont bonnes pour y accrocher le nid d’une maison. Leurs femmes sont fidèles plus que celles des Arabes. J’ai vu Louinissa dans les jardins de Tessala. Elle ne voilait pas son visage et n’avait point l’impudeur d’une courtisane. Je l’ai voulue à cause de la couleur de ses yeux.
Il se tait soudain et se penche, l’oreille attentive à un pas léger, presque imperceptible, qui gravit les marches.
— Hada hîa, — c’est elle, murmure Louinissa.
D’un souple bond de chat, Kralouk s’est éloigné de la porte. Le rideau s’écarte lentement. Un corps féminin, raide et sombre, se découpe dans la lumière. Voici celle que nous attendions.
Elle ne m’est pas étrangère. Je la connais. Je l’ai vue dans un jardin de cyprès et de roses. Je l’ai revue dans l’ouvroir et dans le petit dispensaire d’une cité modeste où toutes les bouches redisaient le nom de sœur Cécile avec amour. Il n’y a pas une année de tout cela : mais tant d’événements se sont écoulés dans ce bref espace de temps que je suis moins surprise qu’il ne conviendrait, peut-être, en retrouvant sœur Cécile dans la maison de l’Homme au djaouak.
Le Père André est mort, dont le geste largement humain, divinement indulgent, régnait sur la colline où la basilique demeure, mais vide, me semble-t-il, du meilleur de ses saints. Comme en France, la laïcisation a frappé à leur tour les couvents et les communautés nord-africaines. Les religieuses ont essaimé tels des vols troublés d’abeilles diligentes chassées hors des ruches. Les plus âgées se sont réfugiées dans quelques maisons-mères tolérées ; les plus actives se sont expatriées. Mère Augusta est en Italie. Je comprends maintenant pourquoi ses lettres n’ont jamais répondu à mes questions concernant la petite novice qui tenait une si large place dans son affection et sa pieuse fierté. Qu’est-il arrivé ? A la suite de quelles péripéties, connues ou inconnues de la supérieure que sœur Cécile faisait profession de tant admirer et aimer, la convertie est-elle dans ce logis si peu canonique et si essentiellement musulman ?
Oui, je vous reconnais bien, Mâadith-Cécile. Vous êtes encore très monastique sous un chapeau de paille noire, votre passionné visage auréolé de floconnants cheveux mordorés, votre corps mince pris implacablement dans une robe de drap brun, très laïque. Et vous êtes toujours étrangement, presque amoureusement jolie.
Elle ne me tend pas la main. Elle me regarde à peine, et, d’une voix impersonnelle, prononce, en ce français correct, avec cet accent précieux qui détonnent dans ce cadre et cette atmosphère :
— Je vous remercie d’être venue. Je savais par les Arabes que vous étiez à Constantine. Hier matin vous m’avez dépassée dans la rue sans prendre garde à moi. J’ai pensé que vous agissiez de la sorte par intention. Mon cousin Kralouk se trouvait là. Je l’ai prié de se mettre à votre recherche et d’obtenir que je puisse vous voir et vous parler. Je vous remercie…
— Ma sœur Cécile… — J’ai hésité un instant ; mais, comprenant, elle fait un signe d’acquiescement pour cette appellation. — Ma sœur Cécile, je n’ai pas souvenir de notre fortuite rencontre. Si je vous avais reconnue, je n’aurais pas différé de vous entretenir… du passé et… de votre présent. Vous fûtes donc bien inspirée en me dépêchant Kralouk. J’ignorais votre parenté…
— Louinissa est une Kabyle du village d’Ighli, le village de Mâadith. Sa famille était alliée à ma famille disparue, de là notre cousinage et, par extension, ma parenté avec Kralouk.
Elle a repris, en dépit du costume, les attitudes de la novice au jardin des cyprès et, comme là-bas, j’ai l’impression d’un manque de sincérité.
Elle s’assied sur la natte, le buste rigide gêné par le corsage sévèrement baleiné de sa robe. Entre les boucles de ses cheveux, la petite croix sarrasine tatouée ressemble à une bizarre ferronnerie. Elle prend une tasse de café, s’assure que je suis servie et hume le fin breuvage maure, les yeux mi-clos, les narines voluptueuses, puis son visage revêt l’expression voulue, grave et factice. Elle parle :
— J’aurais beaucoup à vous dire. Vous saurez comment la Providence me fit découvrir ces braves gens. Ils sont tolérants et bons, déférents et affectueux, prodigues pour moi dans leur médiocrité. Cependant je vis des heures de profondes peines. J’ai gardé la foi ; mais le milieu indigène, invariablement soupçonneux contre tout ce qui n’est pas lui-même, me rend difficile une existence toute selon Jésus. D’autre part je me sens en butte à la méfiance chrétienne à cause de mon origine et de mon entourage immédiat.
— Êtes-vous restée en communications avec Mère Augusta, sœur Cécile ?
— Non. — Et elle détourne la tête.
— Oh ! pourquoi ?
— Il y a des choses que Mère Augusta ne pourrait concevoir, affirme-t-elle le visage subitement durci.
— Elle avait une grande intelligence et vous aimait infiniment. Certes, elle était capable de tout comprendre de ce qui vous concernait.
Le visage étroit reste dur et incrédule, empourpré d’une rougeur fugace à cause de mon accent de reproche. J’insiste :
— Ne lui avez-vous jamais écrit ?
— Non.
— Savez-vous où elle est ?
— Non.
L’intonation, plus encore que le mot bref, témoigne nettement d’une parfaite indifférence. Le règne de la supérieure est aboli dans son cœur. Je l’attaque sur un autre terrain :
— Le Père André vous eût été d’un bon conseil et d’un grand secours.
— Il est mort.
Elle jette cela les yeux clos, avec le même visage de volupté qu’elle avait tout à l’heure en buvant son café. Un instant, j’éprouve le vertige d’entrevoir un abîme qui est l’âme de Mâadith, ou de sœur Cécile, ou de leur double et nouvelle incarnation, la cousine de Kralouk et de Louinissa. Évidemment, la convertie garde rancune à l’aumônier des doutes qu’il nourrissait. D’une voix unie, elle ajoute :
— Il est mort pendant que je m’occupais encore du dispensaire, quelques mois avant l’époque où je devais prononcer mes vœux définitifs. La laïcisation survenue, empêcha cet aboutissement de ma conversion. En ce moment, je gagne ma vie par des leçons de broderie aux filles des riches musulmans. Je suis aussi appelée parfois comme garde-malade, la nuit.
Je la devine pleine de restrictions et du désir de se raconter davantage.
— Je reviendrai vous voir, sœur Cécile, à moins que vous préfériez affronter mon hôtel.
— Demain, si vous le permettez.
— Je vous attendrai. — Et, en arabe : — Louinissa, s’il te plaît d’accompagner Mâadith, tu seras la bienvenue.
La femme de Kralouk est sensible à l’attention, mais elle répond négativement :
— Dieu te le rende ! Je ne pourrai pas ; j’ai promis de « passer le henné » aux filles de Bouhadad ; leur frère se marie dans six jours.
Elle ne saurait, en effet, manquer à la délicate opération, comme à la manipulation des fards, pour lesquelles son habileté doit être avérée. Dans six jours, les filles de Bouhadad pourront montrer aux coquettes invitées des noces de leur frère, les belles mains de fête, les fines mains peintes couleur de cuir filali et de corail. Sœur Cécile a baissé ses larges yeux, trop brillants de satisfaction devant la réponse de sa cousine. Que me dira-t-elle demain ? Toute la vérité selon sa conscience religieuse ou quelque aventure alambiquée selon sa race, quelque conte où ne seront que reflets et apparences ?
Je me lève pour partir ; sœur Cécile me suit et Kralouk, qui n’a pas cessé de nous observer en silence, dit alors :
— Mâadith est mal habillée. Son vêtement est comme la peau d’un être difforme qui s’attache à son corps par maléfice. C’est parce que la robe européenne n’aime pas le corps de Mâadith la Kabyle. Regardez la différence entre elle et les autres femmes chrétiennes ! Quand leurs époux les promènent ainsi, ils semblent crier à tous les hommes : — « Celle-ci est à moi ; mais vos yeux peuvent la posséder comme si elle était dévêtue ; cependant, n’y touchez pas autrement. » — Imbéciles ! C’est avec les yeux qu’on commence à prendre.
Sœur Cécile fronce les sourcils.
— Ma petite sœur, j’ai l’intention d’écrire à Mère Augusta. Je lui dirai notre rencontre inattendue. Son grand cœur sensible en sera touché.
— Comme il vous plaira.
L’indifférence absolue s’accuse plus encore. Qu’importe qu’on écrive à la supérieure ; ce n’est pas Mâadith qui écrira. Comme autrefois la novice ayant tout oublié de la petite chevrière, il y a là un chapitre du passé dont elle n’éprouve aucun besoin de se souvenir.
Le lendemain, dans ma chambre d’hôtel, elle me parut avoir l’allure plus ferme et le geste moins ambigu. Elle commença sans préambule :
— N’étiez-vous pas en visite chez nous, lorsque, pour la première fois, je vis et je soignai Kralouk au dispensaire, sans savoir quel rôle ma destinée lui réservait près de moi ?
— Oui, et je me rappelle que, dans un besoin de confidence qui ne vous était pas habituel, vous m’avez un peu parlé de ce conteur blessé, des scrupules exagérés et des réminiscences provoqués en vous par son audacieux langage.
— Depuis ce temps, j’avais toujours eu de ses nouvelles, témoignage de reconnaissance pour mes soins, je suppose. Entre indigènes, les messages sont aisés et rapides. Il me faisait savoir par les uns ou par les autres quelles étaient ses aventures et ses lieux de résidence.
Un jour, j’appris qu’il était passé chez les Sœurs Blanches dont l’hôpital fut mon premier refuge. Ce chanteur errant avait facilement découvert toutes mes humbles traces. Une autre fois, il me fit demander le nom de mon village. Je répondis à son émissaire que c’était Ighli et que je souhaitais qu’il retrouvât les traces de mon frère Ouali.
— Ah ! sœur Cécile, vous qui ne vouliez plus vous souvenir du passé !…
— Mon intention était louable ; ses recherches, sa curiosité, la Providence, pouvaient lui fournir quelque indice. Si cruel qu’ait été mon frère, je lui pardonne, car les premiers enseignements de notre vie ne nous apprirent pas à discerner le mal du bien, et j’aurais aimé savoir ce que ce fils de mon père et de ma mère était devenu. Kralouk ne me transmit rien le concernant ; mais bientôt, il m’annonça qu’il épousait une femme originaire d’Ighli et qui se trouvait être ma parente.
A ce moment du récit de sœur Cécile, la physionomie du musicien s’est imposée à mes yeux, avec une bizarre expression de victorieuse malice, puissante, obstinée, fanatique un peu…
— Ah ! s’écrie la convertie, pourquoi ai-je dû quitter le dispensaire, ma compagne, notre chapelle ! Pourquoi ?… La loi nous a frappées comme un châtiment immérité. Que de larmes le jour où nous nous sommes séparées de nos enfants et de nos malades ! Des tentatives en notre faveur, il ne m’est resté que cette copie de la pétition adressée au Ministre et au Gouverneur Général de l’Algérie par les notables indigènes de notre petite ville désolée. Lisez-la.
« Louange au Dieu unique.
« C’est de lui que nous implorons le secours.
« Nous adressons le salut, depuis le commencement jusqu’à la fin, à celui qui occupe une très haute situation, l’excellent, l’honoré, l’illustre, le pur, le parfait, le protégé de Dieu, le respecté, le glorieux, le puissant, — que son élévation et sa puissance soient durables !
« Nous, habitants indigènes de …, nous avons appris avec joie que dans le discours prononcé à Alger le 30 mai 1908, Monsieur le Gouverneur Général s’est exprimé en ces termes :
« — Nos populations indigènes savent que notre ambition est de les rapprocher de plus en plus de la grande famille française, de les élever jusqu’à elle par le progrès de leur bien-être, par les bienfaits de l’enseignement et de l’assistance.
« Ces paroles ont fait épanouir nos cœurs. Nous avons constaté que la France n’a jamais failli aux engagements qu’elle a pris, aussi est-ce avec confiance que nous vous adressons la présente supplique.
« Il existe à …, au quartier des Oulad-Seultan, hors la porte Bab-es-Sebt, un établissement pour le bien du pauvre et du malade. Depuis longtemps, des religieuses s’y dévouent sans espoir d’autre rémunération que celle de Dieu.
« La fermeture de cet établissement nous plongerait dans la douleur : les enfants qui y trouvent un travail honorable retourneraient à la misère, les malades à tous leurs maux. Qu’il soit épargné ! — Cette maison a aussi toute notre confiance parce que notre religion y est respectée.
« Nous avons révélé ce que recélaient nos cœurs, car nous avons un ferme espoir dans votre bonté.
« Puisse Dieu prolonger votre existence et vous prodiguer ses faveurs. »
Plus de deux cents noms arabes signaient la supplique.
— Et après cela, ma sœur Cécile ?
Elle hésita longuement. Ses doigts s’allongeaient, puis se rétractaient sur ses genoux ; ses ongles bombés griffaient la laine de sa robe.
— Après cela…, nous sommes revenues à la maison-mère, sœur Bénigne et moi. Quand notre supérieure a décidé de se réfugier en Italie, sœur Bénigne, malgré son âge, a voulu la suivre. Moi, je les suivais toutes les deux…
— De votre plein gré, n’est-ce pas ?
Elle eut un sourire équivalant à un haussement d’épaules :
— Mâadith n’était qu’une chèvre perdue et sœur Cécile appartenait à la communauté…
Le jour se retirait de la chambre. Au dehors régnait déjà l’apaisement du crépuscule.
— Il faut que je m’en aille, dit brusquement la petite religieuse sans voile.
— Je vous accompagne. Nous rejoindrons Louinissa chez Bouhadad.
Je craignais, si je la rendais à elle-même et à son nouveau milieu, si une nuit et une journée peut-être nous séparaient, je craignais que ne s’émoussât son désir de se raconter à moi, et je n’apprendrais jamais la suite de son récit. Elle accepta ma proposition.