AVEC LES POILUS
Maman la Soupe
et son chat Ratu
Texte par Marcel Mültzer
Illustrations de Raynolt
R. ROGER et F. CHERNOVIZ, Éditeurs
95, Boulevard Raspail, PARIS
Il a été tiré de cet ouvrage
26 exemplaires sur papier impérial du Japon, numérotés de I à XXVI.
Maman la Soupe
et son chat Ratu.
I. La fumée qui miaule.
Grisatre et morne, la plaine s'étendait sous le ciel maussade: il ne restait plus rien du village; tout était en miettes sur le sol, écroulé, brûlé, pulvérisé. Par-ci, par-là, un pied de table, une cage tordue, un fragment d'assiette, attestaient que ce désert avait été habité. Deux soldats, venus en reconnaissance, examinaient si leurs camarades, postés plus loin, trouveraient quelques ressources parmi ces ruines.
—«Regarde, Fiquet, dit l'un d'eux,—lis ce qu'il y a sur cet écriteau tombé par terre.»
Et Fiquet, un tout jeune fantassin blond et rose, lut à haute voix:
—«Au Rendez-vous des Rigolos.»
—«Où sont-ils, les rigolos? Tout le monde a fui sous le bombardement, et les pauvres gens ne devaient pas être gais!»
—«Viens t'en, Roblin, dit Fiquet, nous ne trouverons rien ici: tout est bien mort!»
—«Attends!—Vois donc cette petite fumée qui monte là-bas!...»
—«Ce sont des cendres de l'incendie, qui s'éteignent...»
—«La fumée vient par ici: ça sent la soupe!»
—«La soupe? penses-tu?»
—«Oui, mon vieux, la soupe, et la bonne soupe aux poireaux et aux pommes de terre. Ça me donne faim!»
—«C'est qu'il y a un bout de temps qu'on n'a mangé chaud!»
—«Ça n'est pas naturel de sentir la soupe aux poireaux, là où il n'y a personne!—Allons voir!»
Ils s'approchèrent, et furent stupéfaits: la fumée miaulait.
—«Nous devenons fous!» dit Roblin.
—«Mais non, reprit Fiquet. Derrière ce tas de moellons, il y a des marches qui doivent descendre vers une cave. Et dans cette cave, il y a...»
—«Il y a un chat qui fait sa soupe! continua Roblin en riant.—Allons lui demander notre part!»
Les deux jeunes gens trouvèrent au bas des marches une porte délabrée, entrebâillée, qu'ils poussèrent: une brave femme était accroupie devant un petit feu, allumé entre trois pierres supportant une marmite, d'où s'échappait la bonne odeur. Un trou à la voûte laissait monter la fumée, et donnait un peu de jour à cet humble refuge. L'on y voyait un grabat dans un coin, quelques hardes, et, ronronnant, faisant le gros dos, se frottant aux angles, un chat noir, frémissant d'appétit, et glissant vers la marmite des regards attendris.
La vieille femme avait tourné son visage vers les soldats:
—«Bon! c'est des Français!» dit-elle.
—«Bien sûr! dit Roblin.—On n'est pas des Boches!»
—«Dame! reprit la femme,—en entendant descendre les marches, je me demandais qui allait entrer: amis ou ennemis? mes enfants ou mes assassins?»
—«Vos enfants?»
—«Tous les soldats français sont un peu mes enfants. Je suis une vieille maman dont les deux fils ont été tués dès le début de la guerre. Tous les soldats allemands sont donc mes assassins.—Voyez ce qu'ils ont fait de mon pauvre village!»
—«Pourquoi y restez-vous?»
—«A quoi bon fuir? Pour sauver quoi? Je ne suis plus bonne à rien. Je n'ai plus rien. Autant finir ici, parmi les ruines de ma maison, où sont nés mes enfants.»
Le chat semblait avoir compris. Était-ce un peu de soupe qu'il sollicitait? Était-ce pour rappeler à la bonne vieille qu'elle n'était point toute seule, et qu'il lui restait un ami? Toujours est-il que, debout sur ses pattes de derrière, s'appuyant de ses pattes de devant au bras de sa maîtresse, il lui frottait le menton de sa petite tête intelligente et caressante.
—«Oui, tu as raison, j'ai encore un compagnon!... Allons, finis, tu vas me jeter par terre!—C'est un pauvre chat qui est venu se réfugier auprès de moi; et l'on vit comme on peut, tous les deux, de ce qu'on trouve en glanant parmi les décombres.»
—«Il a faim!»
—«Et vous aussi, pas vrai, les petits gars? Je vais faire la part à trois.»
—«A quatre!»
—«Oh! moi, j'ai déjà déjeuné.—Asseyez-vous sur ces escabeaux: la soupe est cuite.»
En mangeant, l'on causa. Roblin, Fiquet avaient chacun leur écuelle fumante, le chat vidait sa soucoupe, et la bonne femme raclait le fond de la marmite, où ne restait plus rien, pour n'avoir pas l'air d'avoir donné son dîner. Elle considérait affectueusement ses invités, dont l'appétit la ravissait.
—«Tout de même, Madame, vous êtes bien bonne, et votre soupe aussi!» dit Fiquet.
—«Ça me fait plaisir qu'elle vous régale!»
—«Vous n'avez pas peur de rester ici, toute seule?»
—«Peur de qui, de quoi? Tout peut bien m'arriver, j'ai vu le pire.»
—«Enfin, vous allez avoir un peu de société: nos camarades ne sont pas loin, et peut-être que nous pourrions nous mettre à l'abri dans les caves de ce village, comme vous l'avez fait.»
—«D'autant mieux que pour vous, il sera facile de tirer parti des bouts de bois, des tuiles, des ardoises et des pierres, qui sont là tant qu'on en veut. Et puis il y a la source; et puis un peu de charbon; et puis...»
—«Mais c'est à vous, tout ça! Vous n'allez pas tout nous donner!»
—«Eh bien! puisque c'est à moi, je veux partager.—Allez chercher vos camarades!»
—«Alors, à tout à l'heure, Madame.»
—«Pas Madame!—Appelez-moi maman: Maman la Soupe, puisque c'est ma soupe qui vous a attirés.—Et vous, comment vous appelez-vous?»
—«Roblin, Jean-Jacques.»
—«Et vous?»
—«Albert Fiquet.»
—«Des parents?»
—«Moi, dit Roblin, j'ai mon père et ma mère, qui sont établis quincailliers à Orléans, et j'ai deux sœurs, et un frère qui va à l'école...»
—«Et vous?»
—«Moi, je n'ai personne.» dit Fiquet.
—«Tu... tu n'as personne?»
—«Non. Mes parents sont morts quand j'avais trois ans. On m'a mis à l'orphelinat. Puis j'ai travaillé pour être menuisier, et la guerre est venue. Voilà.»
—«D'où es-tu?»
—«De pas loin d'ici: Saint-Aubier.»
—«Eh bien, Albert, si vous voulez être bien gentil, dit la brave femme, la gorge un peu serrée,—puisque tu es menuisier, tu me raccommoderas ma porte.»
—«Avec plaisir, maman Bonne-Soupe!—A tout à l'heure!...»
Et maman Bonne-Soupe, en haut de son petit escalier, regardait s'éloigner Fiquet et Roblin, tandis que le chat noir, assis à côté d'elle, regardait, lui aussi, s'en aller les soldats...
II. Le baptême de Ratu.
Peu à peu, les ruines se ranimèrent: on entendit rire; l'odeur du café, du rata revinrent rôder à heures fixes sur le champ des démolitions. Du sol, on voyait surgir des gaillards allègres, bien découplés, auxquels la vie en plein air avait donné le même âge, la même vigueur, la même bonne mine, la même courageuse sérénité. Les poilus s'improvisaient charpentiers, maçons, couvreurs, les uns reprenant leurs anciens métiers, et les autres faisant de bonne volonté leur apprentissage. Partout régnaient une activité jeune et gaie, et les chansons d'atelier. Les pantalons bleu horizon, les chemises de flanelle, les chandails de laine tricotée mettaient parmi les décombres les couleurs vives de grandes fleurs, depuis que toute une compagnie cantonnait dans les caves.
Maman la Soupe avait conservé ses deux hôtes: Fiquet et Roblin s'étaient établis dans une cave adjacente à la sienne, avec quelques camarades de leur escouade, et l'on faisait marmite commune. La brave femme et son chat y gagnaient plus abondante et plus substantielle nourriture, mais les soldats bénéficiaient de fins régals, car leur cuisinière se révélait aussi habile pourvoyeuse que parfait cordon bleu.
On la voyait partir le matin, dès patron-minet, avant le réveil. Naturellement, le chat l'accompagnait, avançant d'un air précautionneux, tâtant le terrain d'une patte prudente et flairant avec défiance. Quand mère Soupe commençait ses recherches, se penchant ici, disparaissant là, il s'asseyait gravement, comme s'il dirigeait les fouilles. Il ne restait plus rien des modestes boutiques du village, mais l'œil sagace de la mère Soupe, habituée aux aîtres, savait retrouver exactement l'endroit où avait été l'armoire aux conserves de l'épicerie Gros-Jean, et découvrait encore quelques boîtes de sardines sous un tas de moellons. Ici, où fut la boulangerie Legendre, des petits beurres un peu humides gisaient parmi des gravats, et là où s'était élevée la mercerie de Mlle Fafelle, quelle utile récolte d'aiguilles et de boutons glanait la brave femme, pour ses pauvres gars démunis de tant de choses essentielles!
Ratu parfois quittait sa place, pour ajouter aux efforts de la pauvre vieille, quelques petits coups de patte pressés, aussi inutiles que bien intentionnés. Mère Soupe se baissait, ramassait quelque chose d'un air enchanté, et le chat retournait s'asseoir dignement, satisfait de s'être acquitté d'une tâche difficile.
A leur retour, tout le chantier s'arrêtait de travailler pour acclamer les deux compagnons: elle, tenant cachés dans son tablier on ne savait quels trésors, et lui, trottant allègrement, l'air triomphant, comme s'il savait à la conquête de quelle provende merveilleuse il participait. Et ne devait-il pas le savoir en effet, puisqu'il avait sa part de toutes les bombances.
Bref, si Ratu semblait le petit génie des ruines, mère Soupe était la providence de la compagnie, aidant à tous, toujours serviable et maternelle. Mais son préféré était Fiquet. Cet enfant sans mère et cette mère sans enfant se comprenaient à merveille, et jamais Fiquet ne s'était senti «chez lui» comme auprès de ces trois pierres dans une cave, qui constituaient pour lui le foyer, qu'il n'avait jamais eu.
... Qu'il n'avait jamais eu?—Un jour, en revenant d'un de ses voyages de découvertes, maman la Soupe surprit le chat noir sur les genoux de Fiquet. Le chat ronronnait sous la main du soldat, et les yeux d'or et les yeux bleus se regardaient mystérieusement.
—«Bon! Qu'est-ce que Mimi avait donc à te dire, Fiquet, qu'il m'a faussé compagnie?»
—«Oh! il est revenu pour voir si le pot-au-feu cuisait bien. Et puis je l'ai appelé, et il a sauté sur mes genoux. C'est drôle...»
—«Qu'est-ce qui est drôle?»
—«Quand il me regarde comme cela, il me semble que j'ai déjà eu un chat, qui veillait sur moi, quand j'étais petit, en me couvant de ses yeux jaunes! Comme ça a l'air savant, un chat! Je me souviens que celui qui me gardait me faisait un peu peur, je le sentais tellement plus vieux que moi!—C'était comme un grand-père sorcier. Il me paraissait songer: «Je ne dis rien, mais je sais tout.»—Je croyais qu'il lisait dans ma petite tête toutes mes pensées, et je me tenais bien sage, sous le regard doré, sans oser bouger, sans chercher à sortir de mon berceau, sans vouloir jouer avec les allumettes, sans m'intéresser au sucrier...»
—«C'est qu'il y avait un chat chez tes parents.»
—«Sans doute, mais je ne m'en souvenais pas. Tout cela me revient peu à peu. C'est votre Mimi qui réveille le temps oublié, en ronronnant sur mes genoux.»
—«Et moi aussi, en te voyant là, il me semble que le passé est encore vivant. Mon cadet était blond comme toi, et l'aîné, de dos, avait ta carrure. Mon petit Albert, je ne sais pas ce qui arrivera par la suite, mais il a fallu que tu passes par ici, où je me croyais déjà morte, pour que mes fils me soient un peu rendus. Quel bonheur que Minet ait miaulé, et que tu aies vu ma petite fumée!»
Mais cette accalmie dans la tempête était trop douce pour pouvoir durer. Un matin, le bombardement des Allemands reprit, et le village reçut tant de projectiles, qu'il fallut s'enfouir au plus profond des caves. Sans doute les uniformes bleus avaient été repérés. Puis, la pluie de feu cessa, sans cause, comme elle avait commencé.
—«Vous ne pouvez plus rester ici, dirent les soldats à maman la Soupe. Vous devez savoir où ont été évacués les habitants du village. Connaissez-vous le chemin?»
—«Je connais tout le pays; j'allais acheter les œufs dans les fermes avec ma petite carriole: mais je ne veux pas m'en aller.»
—«Où est votre carriole?»
—«Je l'ai donnée avec le bourriquet à ma voisine, qui avait à emmener trois marmots et sa vieille mère paralysée.»
—«Il faut donc partir à pied.»
—«Si je dois mourir, j'aime mieux que ce soit avec vous.»
—«Mais nous n'allons pas rester ici. Ça va chauffer. Il faut vous mettre en sûreté.»
—«A quoi bon?»
—«Je vous en prie, maman! dit doucement Fiquet en prenant la main de la mère la Soupe. Il n'avait rien dit jusqu'alors, mais sa voix fit tressaillir la pauvre femme.—Puisque j'ai une maman, continua Fiquet, je veux, il faut qu'elle s'en aille à l'abri.»
—«Pour quoi faire?»
—«Pour m'attendre, comme font les autres mamans.»
Alors, la mère Soupe ne résista plus.
—«Et Mimi? reprit-elle,—voudra-t-il me suivre? Vers quoi vais-je emmener cette malheureuse bête?»
—«Laissez-nous-le. Avec nous, il aura toujours sa part de rata;—il est déjà habitué à moi, et quand nous partirons aussi, je le mettrai dans ma musette.»
—«Tu veux emmener Mimi à la guerre?»
—«Pourquoi pas? il me serait bien utile dans les tranchées, où il y a tant de rats!»
—«Et puis, mon petit Albert, je n'ai pas autre chose à te donner!»
—«Ce sera le chat de l'escouade. D'abord, c'est un poilu comme nous!»
—«Allons, faites-en un chat de guerre!»
—«Mais Mimi, c'est un nom trop doux pour aller à la guerre. Il faut lui donner un autre nom, plus poilu, moins velouté!»
—«Appelez-le Tue-rats, dit la mère Soupe, puisque ce sera son métier.»
—«Ça ne sonne pas à son oreille: Tue-rats! Tue-rats?—Il ne tourne pas la tête.—Tue-rat! Rat-tu! Ratu! Ah! il a entendu!—Ratu! il vient! il veut bien de ce nom-là.—Mimi, c'est son petit nom pour les dames, et Ratu, son nom poilu. Vous êtes tout de même sa marraine de guerre!»
—«Allons, Mimi, viens que je t'embrasse une dernière fois, en t'appelant de ton nom pour les dames!... Soignez-le bien!...»
La mère Soupe prit son chat par les pattes de devant, et l'embrassa affectueusement sur ses deux petites joues. Le chat se laissait tirer, puis flairant une larme sur la joue ridée de sa vieille amie, il ouvrit tout grands les yeux, et la considéra longuement, d'un regard presque humain, qui semblait tâcher de comprendre le sens mystérieux d'une larme et d'un adieu.
Et pesamment, se sentant lasse d'avance du chemin qu'elle allait parcourir, mère Soupe prit son tablier noué aux quatre coins et contenant tout son bagage. Elle se sentait bien triste de quitter à la fois tout ce qu'il lui restait à aimer dans la vie: la place où elle avait vécu, élevé ses fils, et le pauvre chat, compagnon de misère, et les bons soldats qui l'avait réconfortée de leur jeunesse courageuse, et le petit Albert Fiquet, pour qui elle se sentait une âme de maman, parce qu'il ressemblait un peu à son cadet...
—«On va vous accompagner, la mère, et porter votre ballot.»
—«On va vous faire escorte le plus loin possible!»
—«Avec Ratu!»
—«Prenez garde qu'il ne vous échappe, mes enfants, pour venir avec moi! Mieux vaudrait peut-être le tenir enfermé.»
—«Oh! dit Fiquet, il comprendra bien. Je vais lui mettre une petite ficelle.»
Et toute l'escouade conduisit la mère Soupe jusqu'à la lisière du bois. On ne pouvait aller au delà. Toute l'escouade voulut l'embrasser et défila devant elle, y compris Ratu au bout de sa ficelle, tenue par Albert. Après quoi, tout le monde se mit en ligne pour la voir s'éloigner, devenir si petite sur la route, et disparaître là-bas, là-bas...
Alors Ratu, qui s'était assis, et, comme les camarades, regardait s'en aller la bonne vieille,—Ratu se releva, flaira le vent, leva la tête, et cria distinctement:
—«Marraine! Marraine!»
—«V'là qu'il parle, à cette heure?» dit Le Kerkellen, un Breton que l'intelligence du chat avait toujours trouvé méfiant.
—«Ça, dit Fiquet, c'est vrai qu'il a dit Marraine.»
—«Ratu qui parle!» se chuchota-t-on dans l'escouade, avec émerveillement.
—«Un chat qui parle, c'est pas naturel, reprit Le Kerkellen. Il est trop malin pour une bête. Il est plus rusé que la moitié d'un homme. C'est du demi-monde que ce chat-là.»
—«Marraine! Marraine!» interrompit la petite voix enrouée, la petite voix étrange de Ratu, toujours lançant son appel éploré vers l'horizon.
—«Quel chat! dit Le Kerkellen,—il trouve qu'on oublie trop tôt la pauvre bonne femme, qu'on ne voit déjà plus.»
—«Tu as raison, Ratu! dit tout bas Fiquet.—Que va-t-elle devenir, toute seule, déjà vieille, par les routes? Il me semble que c'est maman qui est partie, et pourtant je ne sais pas ce que c'est qu'une maman.»
—«Allons, les gars, rentrons au cantonnement, s'écria le caporal Bigeois, ça va être l'heure de l'appel!»
III. Ratu dans la tranchée.
Bientôt, la compagnie dont Ratu était le plus bel ornement, gagna le front, s'avançant par degrés, et s'installa dans les tranchées de première ligne. Ratu fit toutes les marches, sagement installé dans la musette de Fiquet. Quand il avait faim, ou voulait voir le paysage, il criait: Marraine, et Fiquet déboutonnait un bouton de la musette, pour que Ratu passât sa petite tête noire. Il était alors commode de lui donner sa part, gardée sur le repas de la veille, ou de le distraire un peu, en lui caressant la nuque. Les soldats avaient compris que le mot: marraine, n'était pas spécialement réservé à la mère Soupe. C'était un cri d'appel. Dans le langage chat: Ma-rr-aine, signifie: «Où es-tu? Viens donc!» et exprime aussi bien la détresse que l'amitié inquiète. Pour Ratu, Marraine, c'était Fiquet, quand Fiquet n'était pas là, mais c'était aussi le déjeuner, quand le déjeuner tardait un peu trop.
Quand on se fut installé dans la tranchée, Ratu y prit bien vite ses petites habitudes: il savait grimper le long du clayonnage de branchages tressés, qui tapissait les parois, pour aller explorer les environs. Et un jour toute l'escouade fut en émoi, car Ratu ne rentrait pas. Les guetteurs furent priés de regarder dans leurs périscopes, et de guetter, en même temps que les Allemands, le retour d'une petite tache noire, si chère à la 2e escouade.
—«Le voilà!» s'écria quelqu'un.
—«Il va se faire tuer, il galope vers nous sans se cacher derrière les buissons! Il n'utilise pas les accidents de terrain, comme le veut la théorie du service en campagne!»
—«Tu en vois, toi, des buissons et des accidents de terrain? Tout est haché entre les boches et nous. Il n'y a qu'à courir vite, et Ratu s'en acquitte bien: Regarde comme il trotte!»
—«C'est égal! Si les Boches le voyaient!»
Les Boches l'avaient vu: quand Ratu était bien près d'atteindre sa tranchée, une balle fit jaillir la terre tout à côté de lui...
Ratu s'est arrêté net. Il tend l'oreille, regarde l'endroit où la balle est tombée; il éternue, gratte un peu la terre, fait son petit besoin,... et se remet à trotter, la queue en l'air. Et désormais Ratu n'eut plus peur de rien. Il avait reçu le baptême du feu, ayant eu l'honneur d'une balle, spécialement tirée pour lui.
Dans la tranchée, on était dans la joie. Le sang-froid de Ratu, son mépris pour le danger flattaient l'orgueil de tous ses compagnons d'armes.
—«Croyez-vous qu'il est brave! s'écriait le caporal Bigeois,—sous les balles, au nez des Boches, il fait ses petites affaires avec tranquillité! Quel Ratu!»
—«Mais regardez donc, caporal! qu'est-ce qu'il nous rapporte dans sa gueule?»
Ce que c'était?—C'était un bouchon de bouteille de Champagne, que Ratu rapportait au péril de sa vie, de la tranchée boche. Il le déposa fièrement aux pieds de Fiquet, attendant les compliments, qu'il avait conscience de n'avoir jamais mérités comme ce jour-là.
Ce fut un éclat de rire qui l'accueillit.
—«Qu'est-ce qu'il veut dire avec son bouchon?»
—«Il trouve que nous parlons trop haut, si près des Boches, dit Le Kerkellen;—il nous apporte un bouchon pour nos bouches!»
—«Il veut dire, dit Bigeois, que, de l'autre côté, ils bouffent des bouchons en guise de rata!»
—«Il veut dire, dit Fiquet, que nous leur reprendrons ce qu'ils nous ont pris. Nous leur reprendrons le terrain; mais un pauvre chat reprend ce qu'il peut: chez les Boches où ça pue, il a reconnu à l'odeur ce bouchon français d'une bouteille française de vin français, volée dans une cave française, et il nous le rapporte pour nous dire: reprenez le reste!»
—«Vive Ratu le chapardeur! le poilu des poilus!»
C'est alors que vinrent les cajoleries, et Ratu, bon prince, n'en voulut pas à ses amis d'avoir été si longs à le comprendre. Mais c'était un chat bien trop intelligent pour s'en tenir aux bouchons: Fiquet lui fit flairer une pomme de terre, en le caressant. Il la lui fit tenir dans sa gueule, toujours en lui faisant force amabilités, car Ratu était sensible aux intonations mignardes. On s'amusa à lui faire chercher et rapporter des pommes de terre, à peine enfouies, qu'il dénichait, d'abord dans la tranchée même, puis un peu plus loin. Bref, Ratu comprit vite que les légumes valaient mieux, pour nourrir hommes et chats, que des bouchons, même de Champagne. Bientôt, il rapporta, de lui-même, de belles «patates», parfois des carottes ou des navets, qu'il trouvait on ne savait où, dans les anciens champs de culture abandonnés sous les balles. A chacun de ses retours de promenade mystérieuse, il déposait triomphalement aux pieds de Fiquet, son butin, glorieusement conquis sous la mitraille et les fils de fer barbelés.
Mais un jour, jour terrible, le cuistot de la 11e vint faire une scène affreuse à la 2e escouade: il avait vu Ratu lui dérober une carotte!
—«V'là qu'il tire des carottes comme un homme, s'écria Bigeois, plus fier qu'indigné.—Quel carottier que notre Ratu!»
La 2e escouade, en la personne de son caporal, rendit solennellement une carotte à la 11e, pour que les choses se passassent honnêtement, et pour faire taire les récriminations du cuisinier. Mais ce cuisinier était rancunier, et se retira en grommelant à l'adresse de Ratu des phrases vindicatives, où il était question d'un certain chat voleur de légumes, qui pourrait bien un jour, par représaille, cuire avec les carottes qui l'intéressaient trop. Gibelotte, petits oignons, lécher les doigts, casquette de fourrure, tels furent les mots effrayants que Ratu feignit de ne pas comprendre.
Bien pis: la cuisine roulante préparant les repas pour la section, faisait partie de la 1re escouade, pas très éloignée de la 2e, et le cuisinier gardait toujours de fins morceaux pour son petit camarade à quatre pattes. Ce n'était pas un monstre sans cœur comme son collègue de la 11e. De temps en temps, principalement aux heures des repas, on entendait dans le lointain un refrain saugrenu que Ratu connaissait bien:
—«La mont'ras-tu
La côte, Ratu?
Ta ra ta ta
T'auras du rata!»
Et un peu après venait le second couplet:
—«L'auras-tu,
Ratu
Ton rata?
Ratu,
Que fais-tu?
Ratu,
Que fais-tu?...»
Mais si Ratu faisait encore la sourde oreille, l'appel se terminait ainsi:
—«Et Ratu
Rata
Son rata!»
D'habitude, dès les premières paroles, Ratu galopait vers la cuisine de la section, mais depuis le drame de la carotte, on entendait souvent la voix perçante du méchant cuisinier de la 11e, ajoutant à la chanson une strophe bien inquiétante:
—«Turlututu!
Plus de Ratu!
Qui qu'a vu Ratu?
Plus de Ratu,
Car de Ratu
J'ai fait du rata!»
Comment faire comprendre au pauvre chat que les patates boches étaient de bonne prise, qu'il était permis de ramasser les légumes dans les champs, mais point dans les tranchées françaises?
—«Vois-tu que ce cuistot de malheur nous chipe notre Ratu!»
—«Gare au cuistot, en ce cas!»
—«Il ne faut tout de même pas nous battre entre nous, à deux pas de l'ennemi.»
—«Nous n'en sommes plus à deux pas, puisqu'on est maintenant en troisième ligne.»
—«Ça n'en serait pas plus joli de nous battre entre Français. Il faut trouver un moyen de protéger Ratu, même quand il s'éloigne de nous.»
A ce moment, Ratu, qu'on n'avait pas vu partir, revint en dégringolant le clayonnage. Ce qu'il tenait dans sa gueule, était-ce une pomme de terre? cela semblait bien lourd!
—«Quand je vous le dis, s'écria Le Kerkellen, qu'il comprend tout!—C'est une fusée d'obus en aluminium qu'il nous rapporte! il a vu que nous les ramassions pour en faire des bagues, et...»
—«Et, reprit Bigeois, il a pris celle-ci pour une pomme de terre.»
—«Pensez-vous, caporal, que Ratu prenne un obus pour une pomme de terre?»
—«Alors quoi? dit Roblin,—il veut une bague?»
—«Presque!—Il veut qu'on lui fasse une plaque d'identité en aluminium, pour que la 11e escouade et les autres voient bien, s'ils l'attrapent, qu'il est à nous, et ne puissent pas dire que c'est un chat perdu, un chat sans famille et sans défenseurs!»
Vous devinez avec quel amour fut fondu l'aluminium, avec quel soin fut gravée cette inscription, sur les deux côtés de la plaque:
| RATU | LES COPAINS |
| CHAT DE GUERRE | SONT PRIÉS |
| 1er POILU A LA 2e ESCOUADE | DE NOUS RAPPORTER RATU, |
| 3e SECTION, 3e COMPAGNIE | S'IL SE PERD. |
| 168e D'INFANTERIE | NOUS RÉPONDONS |
| SECTEUR 48. | POUR RATU. |
On lui fit le plus ravissant collier rouge, de drap, de cuir et de ficelle artistement tressés; ce rouge, l'éclat de l'aluminium bien poli, donnaient beaucoup de piquant à la physionomie déjà si spirituelle de notre petit héros. Sans doute crut-il que sa parure l'autorisait à tout? il dut continuer à rôder autour du cuistot de la 11e, car la rumeur courut que des pièges raffinés avaient été dressés... Mais Ratu sut les flairer, ne pas s'y laisser prendre, et y laisser tomber, en s'accroupissant au-dessus, l'expression suprême de son mépris. Le cuistot en eut la jaunisse, dut être évacué et mis au repos pendant un mois.
Je ne vous parle point des combats homériques que Ratu livra aux audacieux, cyniques et pullulants rats des tranchées: son nom l'obligeait à en exterminer des quantités, et Ratu faisait consciencieusement son métier, en honnête chat français. Il ne cachait point son orgueil légitime, quand il voyait étalées à ses pieds ses victimes de la nuit. Il avait alors tout à fait l'air de la panthère noire du Jardin des Plantes, réduite à une taille plus commode pour voyager dans une musette. En multipliant les hécatombes, Ratu rendait à ses amis le plus grand des services, et l'on ne se privait pas de le remercier, par des gourmandises et des félicitations, qu'il acceptait avec ravissement.
Une nuit, l'escouade de Ratu, en cantonnement d'alerte, était installée dans une ferme démolie. La 2e avait la garde du drapeau, qu'on avait installé sur deux faisceaux, sous un hangar. Fiquet et ses camarades dormaient sur le sol, embossés dans leurs couvertures ou leurs sacs de couchage, en attendant leur tour de faction. Le feu de branchages flambait si bien que Ratu sortit de la musette de Fiquet, et vint s'installer auprès, regardant fixement monter la flamme et voltiger les étincelles... A quoi pensait Ratu, en regardant le feu de bivouac? Jamais personne ne le dira, mais Fiquet s'était éveillé: il avait vu la silhouette noire de son ami se détacher comme une ombre chinoise sur la clarté du foyer... Le demi-sommeil embrouilla les choses grises, Fiquet crut se voir en sentinelle, à la porte du hangar... Que gardait-il? Le drapeau, le foyer, un chat?...
Et dans son rêve, des voix étranges prirent la parole:
Le feu
Je suis le feu qui danse et qui répand la joie.
Aux temps d'avant l'Histoire, en l'ombre des forêts,
Déjà les hommes vénéraient
L'alerte flamme qui rougeoie
Et rôtit le repas longuement espéré.
Cet âtre des aïeux, foyer rudimentaire
Fait de trois pierres sur la terre,
Déjà pour eux était sacré.
Le chat.
Jadis comme aujourd'hui, l'ami de la chaumière
Fut toujours moi, le chat, dont le calme ronron
Se marie en sourdine aux chansons coutumières
De l'eau qui bout dans le chaudron.
Que les traditions sont pour moi vénérables!
La pierre du foyer est tout mon horizon;
Un culte habite seul mon cœur impénétrable:
L'amour fervent de la Maison.
Le drapeau.
Au-dessus des hameaux, en le calme du soir,
De modestes fumées
Qui semblent s'évader d'agrestes encensoirs,
Emportent, résumées,
Les intimes vertus des honnêtes logis...
Que de forces morales,
Efforts quotidiens d'humbles cœurs élargis,
Montent dans ces spirales
Vers l'arc-en-ciel sacré fait de nos trois couleurs!
Vous êtes rassemblées,
Ames de mon pays, franches comme des fleurs,
Dans ma vaste envolée!
En l'essor radieux des plis rouges, blancs, bleus,
Souriants et sévères,
Le patrimoine ancien des devoirs scrupuleux
Persiste et persévère.
Le passé merveilleux dont vous êtes issus
Palpite dans mon aile,
O mes fils!—Défendez le glorieux tissu
De la France éternelle!
Le soldat.
Drapeau, cher drapeau, puisqu'en toi
Tout ce que j'aime vit et bouge,
Je te donne mon beau sang rouge
Comme les tuiles de mon toit.
Je te donne mon âme blanche
Comme la neige aux champs frileux.
Je te donne mon rêve bleu
Comme le ciel d'un beau dimanche.
Je me consacre et j'obéis
A l'orgueil d'être un point infime
De ta trame ardente et sublime,
Drapeau vivant de mon pays!
IV. Ratu, agent de liaison, rapporte du chocolat.
Tout de même, ce n'est pas naturel de ne pas recevoir notre chocolat,» dit Le Kerkellen.
—«D'habitude, on le touche par section, et c'est la 1re escouade qui se charge de nous faire parvenir notre part,» répondit Fiquet.
—«Oui, continua le caporal Bigeois, mais maintenant que nous voilà dans cette tranchée-abri, creusée dans le sol et isolée de tout, on nous oublie, et la 1re escouade s'approprie notre chocolat.»
—«Si quelqu'un allait le réclamer?»
—«Ce serait dangereux. Il y a loin d'ici à la tranchée de la 1re escouade, et c'est un chemin en terrain découvert. Les cuistots nous laissent bien vivre sur nos boîtes de conserves. Ils viennent de temps en temps nous apporter une pièce de viande, mais on voit que le trajet n'est pas sûr, à la rareté de leurs visites.»
—«C'est justement quand on ne voit guère les cuistots qu'on aurait besoin de chocolat.»
—«Mais, dit Fiquet, Ratu sait bien aller voir son ami le cuistot de la 1re escouade. Ratu ne se contente pas de nos conserves, lui, et va tous les matins faire son tour du côté des fourneaux roulants. Il pourrait porter un mot d'écrit.»
—«Veux-tu être notre chat de liaison, Ratu?» demanda le caporal.
Ratu répondit par un petit miaulement bref qui, assurément, était un consentement.—Donc, sur une feuille arrachée à son calepin, le caporal écrivit:
«Par les cuistots ou par Ratu, envoyez S. V. P. tout ce que vous avez de chocolat disponible, aux poilus de la 2e escouade. Signé: Caporal Bigeois.»
Et le lendemain, à l'heure où Ratu avait coutume d'aller faire sa cour intéressée à son ami le bon cuisinier, on attacha le petit billet, avec une épingle double, dans la musette de Fiquet, et cette musette fut fixée autour du corps de Ratu, avec tout ce qu'on put trouver de bouts de ficelle, rattachés ensemble. Dans l'esprit de Bigeois, la musette devait lui revenir remplie de chocolat, par retour du courrier.
Ratu fit un peu la grimace en se sentant déguisé en saucisson; mais Fiquet le caressa tant, tout le monde lui fit tant de grâces persuasives, on lui dit tant de: «Petit Ratu» par-ci, de «mon beau Mimi chéri» par-là, en lui grattant la tête, le menton, la nuque, qu'il comprit fort bien, quand on le déposa sur ses quatre petites pattes au seuil de la sape, au bord du boyau de tranchée, en tournant son museau vers l'abri de la 2e escouade, il comprit que c'était là qu'il devait aller, comme à l'ordinaire, mais, par un caprice humain inexplicable, portant sur son dos cette musette qui d'habitude était au contraire son moyen de transport et son hamac de route. Résigné, Ratu lança un coup d'œil un peu dédaigneux vers ses amis, comme pour dire:—«Que c'est bête, les hommes!—Enfin, si ça les amuse de me voir courir en pyjama, je peux bien faire ça pour eux!»—Et puis il se mit à trotter comme un lapin...
Les heures se passaient: point de cuistots, point de Ratu, point de chocolat. Comme il pleuvait, on attendait les événements, en fumant stoïquement les pipes, dans la tranchée-abri.
Soudain, on entendit un petit miaulement: c'était Ratu! On le vit bondir par l'appel d'air, un peu mouillé, mais alerte et les yeux brillants.
—«Ah! les cochons! s'écria Bigeois, ils n'envoient pas de chocolat, et ils ont gardé la musette!»
—«Attendez, caporal, dit Roblin, Ratu a la ficelle attachée à son collier, et ce qui est au bout est encore dehors. Ce doit être la musette et le chocolat. Cela a dû se détacher en route. Tirons sur la ficelle et le chocolat viendra.»
Ainsi fut fait. Effectivement, quelque chose de lourd était assez malaisé à attirer par la prise d'air:—«Faut croire qu'il y a beaucoup de chocolat!» disait Le Kerkellen en se léchant les lèvres.
Ce fut un pied qui apparut dans l'ouverture: un énorme pied militaire, chaussé d'un effrayant brodequin hérissé de clous.
—«Quel drôle de chocolat!»
—«Quelle idée de l'avoir mis dans une chaussure!»
—«C'est pour qu'il ne soit pas mouillé!»
Mais après le pied venait une jambe, interminable, entortillée de bandes molletières, et puis on ne sait quoi de bouffant, de déchiré, d'incolore, de sale, de haillonneux!... Et après ce pied, cette jambe, ce paquet de chiffons, on vit descendre un autre pied, une autre jambe, un autre paquet de chiffons...
—«C'est un poilu qu'ils nous envoient!»
—«C'en est un de la 1re escouade, qui vient lui-même, par politesse, nous apporter le chocolat!»
—«Et il s'est attaché à Ratu pour être sur de ne pas perdre son guide! Il doit avoir la musette et le chocolat!»
Patatras! D'un seul coup, en démolissant les bords de la prise d'air, un corps gigantesque tomba dans le souterrain, parmi les mottes de terre et les touffes de gazon!
Mais quand le visiteur inattendu montra son visage, tout le monde poussa un cri de colère:
—«Un nègre!»
—«C'est ça, le chocolat qu'ils nous envoient?»
—«Ils se fichent de nous! On ne va pas bouffer du nègre, puisqu'ils sont soldats comme nous!»
—«Qu'est-ce que tu viens faire ici, eh! chocolat?»
Le nègre roulait de gros yeux effarés; il semblait craindre quelques horions:
—«C'est li!»—dit-il en montrant Ratu, qui, assis sur son derrière, le considérait avec son air le plus sérieux.
—«Quoi lui?»
—«Li, griot! Li sorcier! Li tiré ficelle pour mener Fafandou.»
—«Quoi, Fafandou?»
—«Niodagal-Imobé-Fafandou-Khorompoli-Djarab...»
—«Qu'est-ce que c'est que tout ça?»
—«Ça, c'est ça!»—répondit modestement le nègre en se désignant lui-même.
—«Oh! flûte! c'est trop long, si c'est ton nom. Tu viens comme chocolat, tu t'appelleras Chocolat, comme tous les nègres.»
—«Colala?»
—«Oui, Colala, si tu veux! Va pour Colala. C'est court et c'est doux!»
—«Pauvre Colala!»
—«D'où que tu viens?»
—«Guet-n'dar.»
—«C'est ton patelin? Où que tu prends ça? C'est du côté d'Alger?»
—«Sinigal.»
—«C'est chez les Turcs?»—demanda Bigeois qui n'était pas très fort en géographie. Mais Colala répétait obstinément: «Sinigal! Sinigal!» avec mélancolie et entêtement, comme quelqu'un qui donne en un mot toute son histoire, tout son savoir, et toute sa raison d'être.
—«C'est égal! dit Bigeois, ils ont du toupet, à la 1re escouade, de se débarrasser sur nous de leur nègre!»
—«C'est sûrement un tirailleur Sénégalais qui s'est égaré, et qui erre de ligne en ligne, à la recherche de son détachement d'indigènes!»
—«Bah! le pauvre bonhomme! Gardons-le, puisque personne n'en veut. C'est un protégé de Ratu. C'est un noir comme lui, c'est pour cela qu'il nous l'a amené.»
Et Le Kerkellen prenant le chat dans ses bras, en approcha le petit museau de la figure du Sénégalais, qui, terrifié, n'osait bouger, pendant que Ratu lui flairait le bout du nez, avec circonspection, et un air un peu dégoûté.
—«N'aie donc pas peur, grand sauvage! Mimi ne te mangera pas! C'est un négro comme toi!»
—«Li sorcier! Li connaître chemins! Poilus là-bas pas bons; pas vouloir Colala. Ici, bons poilus, bien vouloir Colala!—Pauvre Colala! pas mangé beaucoup!»
—«C'est ça! Ratu nous amène du monde à dîner quand on l'envoie chercher de quoi bouffer!—Ça doit avoir toujours faim, un grand corps comme ça, et il comptera sur notre ordinaire!—Enfin, tu auras ta part aussi, puisque Ratu t'a invité!»