MARCEL PRÉVOST
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
La retraite ardente
ROMAN
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PARIS
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous les pays.
Il a été tiré de cet ouvrage :
cinquante exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 50,
cent cinquante exemplaires sur papier vergé pur fil Lafuma
numérotés de 51 à 200,
et deux mille exemplaires sur papier alfa
constituant l’édition originale.
DU MÊME AUTEUR
Chez le même éditeur :
Format in-18.
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Droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous les pays.
Copyright 1927,
by Ernest Flammarion.
La retraite ardente
I
Cette plaine, avec sa riche terre violette, avec la rivière qui l’entaille et y découpe en festons une étroite vallée, le village qui flanque la coupure et le pont qui la traverse, — les hommes ont proclamé tour à tour, dans la coulée des âges, qu’elle était à l’empereur, au duc, au roi, ou bien qu’elle était l’apanage de tous les citoyens se gouvernant eux-mêmes. A d’autres époques, ils ont souscrit des traités enregistrant que la rive droite était le bien de ce peuple-ci, et la rive gauche le bien de ce peuple-là, qui parlait la même langue que l’autre, cultivait sur un sol tout pareil les mêmes prairies, les mêmes champs de froment, de seigle ou de houblon, semait, sarclait, fauchait, engrangeait aux mêmes jours, sous le même visage hostile ou miséricordieux des saisons. Entre chaque signature, on se querella, on se battit, on s’égorgea. Beaucoup de récoltes furent détruites en herbe ou en gerbes, et beaucoup de corps d’hommes pourrirent dans leurs racines. Le village fut incendié, rebâti, démoli par les boulets, rebâti à nouveau. Sa belle église rapetissa, rognée, rapiécée ; il advint que la flèche gothique fut rasée jusqu’aux assises qu’elle appuyait sur une tour carrée. Pareillement, de l’autre côté de la rivière, à une lieue et demie du village, un très ancien monastère de femmes, construit comme l’Escurial sur le plan du gril de saint Laurent et ceint d’un parc immense, subit, lui aussi, les vicissitudes et les malheurs des temps : incendié, pillé, violenté, souillé. Des révolutions en ouvrirent les portes et dispersèrent les moniales… A chaque intervalle paisible, il réparait ses murs et ses toits, refermait sa ruche sur un essaim d’âmes, s’agrandissait même, s’adjoignait un hôpital de pauvres qui finit par le protéger contre la férocité des gens.
Cependant, les rois, les empereurs, les ducs, non plus que les jacqueries et les révoltes n’arrivèrent point à empêcher que, de part et d’autre de la rivière aux bords dentelés, les prés, les champs et les jardins produisissent des récoltes semblables les mêmes fruits et les mêmes fleurs, si seulement on les épargnait pendant quelques étés. Rien n’empêcha non plus les habitants de parler la même langue, de porter les mêmes habits, d’avoir les mêmes yeux clairs et les mêmes cheveux couleur de paille mûre.
Enfin la rive droite connut, pendant le laps de temps que les hommes appellent une longue vie d’homme, une paix profonde. Elle faisait partie d’un petit royaume, et sa paix était assurée par tous ses puissants voisins, y compris celui de la rive gauche, auquel appartenait le village sur la rivière. Pendant plus de trois quarts de siècle, le monastère prospéra ; il devint lui-même une sorte de village muré, silencieux, où vivaient, dans des quartiers séparés, outre les infirmes et les malades de l’hôpital, quelques prêtres, des religieuses cloîtrées ou non, de pieuses laïques désireuses de finir leurs jours à l’écart du monde ou de leurs parents, et aussi, pour quelques mois, quelques semaines, voire pour une neuvaine, des blessées de la vie qui venaient là se recueillir, se repentir, réparer leurs forces en vue de nouveaux combats contre le diable ou contre l’amour. Il gardait, sur les lèvres des hommes, le nom que, dans le passé, lui avait donné sa bienheureuse fondatrice : la « Sainte-Quarantaine », et plus communément « la Quarantaine », en mémoire des quarante jours de retraite que le Seigneur fit au désert. Il prospéra et devint riche au point d’exciter l’envie.
Mais, de nouveau, la guerre se déchaîna. L’un des garants du petit royaume rompit le pacte, occupa tout le pays, passa la rivière et fit déborder ses armées bien au delà, chez le puissant voisin. Toute la contrée fut ravagée. Au village, la tour carrée, débris de l’ancien clocher, fut éventrée par un obus. Quant au monastère, il eut bien quelques toits crevés, quelques façades défoncées, et, dans le parc, une centaine d’arbres fracassés ; mais, cette fois encore, l’hôpital le sauva, et aussi l’énergie courageuse d’un moine — le Père Orban — qui y faisait fonction d’aumônier et sut parler aux conquérants. Dans l’hôpital, les conquérants logèrent leurs blessés. Cela dura près de cinq années. Puis cette plaie se ferma à son tour. Les conquérants repassèrent en déroute la sinueuse rivière, pourchassés par les habitants des deux rives, qui, cette fois, combattaient côte à côte. Et ce fut, de nouveau, la convalescence des maisons, des bois, de la terre.
Aujourd’hui, après sept ans de paix, on a rebâti, sur la tour réparée, un mince clocher métallique qui ressemble au cœur d’un artichaut. La pointe aiguë s’en voit de très loin quand on chemine dans la plaine, au voisinage du monastère par exemple : rien que la pointe, parce que le village est accroupi sur la rive basse. Sur la haute plaine, le monastère a vite rétabli sa prospérité ; les traces de la guerre et de l’occupation n’y sont même plus visibles, car, dans cette contrée fort humide, sauf en été, la patine du temps besogne vite. Il est redevenu, dans ses compartiments divers, l’abri de quelques ecclésiastiques, des moniales cloîtrées, des non cloîtrées qui s’occupent des retraitantes, et enfin des retraitantes définitives ou passagères. Les malades pauvres y sont toujours accueillis et soignés. La verdure massive de ses grands arbres, où les vides sont comblés, le signale toujours au passant, sur la route royale qui traverse obliquement la plaine et que rejoint l’avenue du couvent. Si hautes sont les futaies et si serrées, qu’à distance, alors que le mur d’enceinte ne se distingue pas encore du sol, on dirait d’une forêt qui contraste avec les faibles groupes d’arbres épars dans les cultures.
Désormais, des deux côtés de la rivière, aux bords en festons, les habitants jurent qu’ils s’aiment pour toujours, ayant combattu le même ennemi et l’ayant vaincu. Pourtant ils obéissent à des lois et à des maîtres différents : mais, comme au temps de l’empereur, du duc ou du prince, ils ont toujours, de part et d’autre de la frontière, les mêmes yeux clairs et les mêmes cheveux blond foncé. Point de différence non plus entre les prés, les champs, les guérets de terre violette, les rares boqueteaux épars, la figure des maisons, la qualité de l’herbe, du froment, des fruits. Pour la rivière elle-même, tant disputée au cours des siècles, lorsqu’on marche vers elle en venant du monastère, il faut, comme disent les riverains, être dessus pour la voir, tant elle est adroite à se dissimuler derrière le ressaut de sa berge haute.
Voici l’époque où la campagne connaît le court répit consécutif aux moissons et au battage du grain. Les rectangles de chaume, drus comme des brosses, alternent avec les carrés empanachés de vertes betteraves ; les prés se feutrent de regain ; quelques laboureurs impatients déchaument déjà, ensevelissant les pailles courtes dans le violet sombre de l’humus. D’autres, rares aussi, traînent du fumier sur des chars, qu’ils vont répandre en prévision des prochaines emblavures. Mais ces laborieux sont isolés : dans les journées encore longues, il y a place pour le repos, après les rudes efforts qu’ont coûtés les foins et les froments… Le soir glisse avec lenteur du firmament vers l’horizon ; une molle traînée de brume ébauche l’invisible feston de la rivière et cache la pointe aiguë du clocher. D’autres flocons s’accrochent aux minces boqueteaux disséminés. La route royale, grise de goudron sec, dessine comme une écharpe métallique sur le flanc légèrement bombé de la plaine. En ce moment, nul passant n’y chemine, nulle voiture. A trois quarts de lieue environ du monastère, une auto solitaire, face au soleil déclinant qui incendie ses glaces, est immobile contre l’accotement de droite : véhicule de louage, vieille limousine à carrosserie désuète. Le chauffeur a ouvert le capot, et, son cache-poussière jaune roussi par le couchant sur son dos courbé, dissèque le petit cœur de bronze du moteur, souffle dans un diaphragme métallique, nettoie, démonte et remonte… Cependant la cliente qu’il amenait a profité de la panne pour sortir de la caisse branlante, aux relents de cuir et de tabac, et respirer l’air libre. Mais à peine quelques pas faits sur la route, dans le sens de son voyage, elle s’arrête, devient une statue noire, cernée par le poudroiement du soleil. Juste au-dessus de la ligne d’horizon qu’elle regarde, surgissent déjà les masses vert sombre qui ceinturent et semblent de loin recouvrir le monastère.
C’est une femme de taille élevée, non point jeune, mais jeune encore, vêtue et coiffée de noir, mais d’un noir qui n’est pas le deuil. Le manteau et la robe sur laquelle il s’entr’ouvre, le chapeau sont, à l’évidence, d’un bon faiseur et de mode récente. A peine si les gants de voyage à revers qui protègent ses mains, croisées au bout des bras pendants, sont maculés par le contact poudreux de la voiture. D’un bracelet en mailles de platine, qui fixe au bras gauche une montre en menus diamants, le couchant fait un cercle embrasé. L’attitude, bien qu’instinctive et sans le moindre apprêt, est celle à quoi la mode a discipliné les femmes de son temps : point tout à fait droite, le buste infléchi sur la hanche gauche et reculé en arrière, la tête un peu penchée dans l’autre sens et un peu renversée. Cette silhouette moderne est accentuée par la petitesse de la tête, le front bas, le fin nez droit, la bouche aux lèvres nullement écrasées l’une contre l’autre, mais disjointes par un angle net, la ligne hautaine qui rattache au cou la courbe du menton. Seule dérogation au modernisme de la silhouette : les cheveux châtain foncé, tassés par derrière sous le chapeau cloche, ne sont pas taillés courts, et par là un observateur décèlerait l’influence d’une volonté masculine… Mais, tout compte fait, entre le véhicule essoufflé dont le chauffeur ranime les forces, et la voyageuse immobile, le contraste atteste une circonstance exceptionnelle de voyage, et pareillement cette toilette noire, voulue mais certainement improvisée, d’une femme qui, l’on n’en saurait douter, se déplace à l’ordinaire dans sa puissante et silencieuse voiture et vêtue selon les dernières consignes du tourisme cosmopolite.
Derrière elle, après plusieurs faux départs, le moteur ronfla. Alors elle se retourna sans hâte, revint vers la limousine où, pour tout barrage, on n’apercevait qu’une grande valise dressée près du volant et, dans l’intérieur, un nécessaire habillé d’une gaine de toile noire d’où sortait à demi la couverture jaune d’un Guide Bradshaw, et, négligemment jeté sur la banquette, un petit sac à main timbré d’or. Elle n’interrogea pas le chauffeur. Ce fut lui qui, se découvrant, lui dit :
— Madame peut monter. Ça remarche. C’était le filtre du carburateur qui…
Mais elle ne l’écoutait pas. Elle avait repris sa place dans l’intérieur et tiré la portière après elle. L’homme monta sur son siège, déchaîna un grondement prolongé, puis démarra en sursaut. La limousine reprit sa course sur la route polie. Déjà l’ouest, vers quoi l’on roulait, se parait de crêpes légers. La voyageuse, immobile et le buste tendu en avant, regardait monter, s’amplifier et se préciser en face d’elle, sur le fond encore lumineux, les futaies énormes de la Quarantaine. Encore quelques halètements de moteur, encore quelques cahots de la vieille carrosserie, et l’allée d’érables fut distincte, qui jetait comme un pont de verdure entre la route et le monastère. Le faîte de six dômes ardoisés, dessinant le double quadrilatère, émergea par-dessus les futaies… Quand l’auto vira dans l’allée, sept fois une sonorité de bronze heurté, mais qui semblait étouffée à demi, comme l’appel plaintif d’un prisonnier, vint mourir aux oreilles de la voyageuse.
L’avenue d’érables avait une centaine de mètres. A droite et à gauche de cette avenue, couraient deux bandes d’accotements verts dont l’herbe était rasée comme un « ground » anglais, puis deux fossés bien curés. Par delà les fossés, la campagne reprenait avec ses chaumes, ses prés, ses betteraves, ses guérets, ses boqueteaux, ses petits chemins capricieux, ses clôtures légères, ses rares maisons. L’auto s’engagea dans l’allée : la voyageuse, dont les nerfs étaient tendus comme des chanterelles, ne devait jamais oublier le craquement furtif du gravier sous les pneumatiques, craquement semblable au déchirement lent d’une étoffe de soie, qui ne cessa ni ne varia jusqu’au moment où la limousine grinçante vira au bout de l’allée pour s’arrêter — non devant la grande porte grise à bandes de fer qui, dans le mur d’enceinte, s’opposait exactement à l’allée — mais devant une porte beaucoup moindre, située un peu sur la gauche, et qu’on n’apercevait guère avant d’atteindre le mur. Un pavillon bas, construction parasite édifiée évidemment pour servir de loge de concierge, hissait par-dessus le mur la pyramide trapue de son toit, percé d’une mansarde, face à l’avenue. Du lierre menu, taillé jalousement, festonnait le cadre de la porte, grimpait jusqu’au toit et courait ensuite sur la crête du mur, pour s’arrêter net, coupé verticalement comme une pièce de drap par des ciseaux, à quelques mètres de là.
L’arrivante regardait ce calme décor, le cœur serré. Sa pensée désorientée s’attardait à des bouts d’idées futiles. « Il fait jour encore… mais, à l’intérieur du couvent, les lampes doivent être allumées… » Cependant le chauffeur descendait sans hâte, toussait, secouait son dos dans le cache-poussière fripé, et s’en allait, tanguant lourdement, vers la petite porte. Il tira la poignée pendue à une chaîne de fer : et ce fut, au lieu d’un tintement de cloche, le roulement d’un timbre électrique. Presque aussitôt, l’unique vantail s’ouvrit : une petite converse maigre, vêtue de noir, coiffée d’un béguin blanc, et qui avait autant l’air d’une ménagère de campagne que d’une moniale, parut sur le seuil. Tandis qu’elle échangeait à voix basse quelques paroles avec le chauffeur, la voyageuse attendait, immobile dans la voiture : patiente indifférence qui décelait l’habitude aristocratique de trouver les choses préparées pour soi à l’avance et de se laisser servir en intervenant le moins possible. Le chauffeur s’étant effacé, la sœur portière avança de quelques pas, jusqu’au marchepied de la voiture, et levant sur l’arrivante un visage sec et ingrat qui s’efforçait d’être aimable :
— C’est madame la comtesse d’Armatt ? murmura-t-elle respectueusement.
— Oui, ma Sœur. Dois-je descendre ?
— Si madame la Comtesse veut bien… Le chauffeur débarquera les petits bagages. Madame la Comtesse a fait un bon voyage ?
— Mais oui, ma Sœur, merci.
Elle mit pied à terre, légèrement, sans s’occuper le moins du monde des quelques paquets qui demeuraient dans la voiture, n’emportant que son petit sac de cuir timbré d’or par la couronne aux neuf fleurons.
Quand elle eut passé le seuil de la porte, elle se trouva dans un vestibule rectangulaire, qui devait occuper le tiers du pavillon en profondeur : plutôt un couloir qu’un vestibule, et en effet, au delà d’une seconde porte que la tourière ouvrit à gauche avec une volonté d’empressement, le couloir se prolongeait dans la pénombre. Contrairement à ce qu’avait pressenti la voyageuse, aucune lampe ne brillait encore.
— Madame la Comtesse me permettra de la précéder, fit la tourière.
Et l’autorité de cette phrase, sortant de cette bouche timide, dénonçait qu’elle l’avait déjà prononcée bien des fois, que c’était une sorte de phrase rituelle de son office. L’ayant prononcée, elle ne se mit pas tout de suite en marche et dit au chauffeur, qui amenait les bagages :
— Déposez cela ici, et attendez-moi, comme d’habitude.
Puis la silhouette mince glissa sur le carreau rouge du corridor, qui prenait jour à droite, par des baies cintrées, sur la cour intérieure. A gauche, il s’appuyait sur le mur d’enceinte, et la comtesse comprit qu’il avait été adossé à ce mur pour permettre d’accéder à couvert dans les bâtiments du monastère. Sur les tympans, entre les baies cintrées, et de l’autre côté, tout le long du mur plein, elle remarqua une incroyable quantité de gravures et de peintures accrochées, dont elle ne put distinguer ce qu’elles représentaient parce que le crépuscule donnait tout juste assez de lumière pour se guider, et aussi parce que l’allure de la tourière était rapide. Au coude formé par le corridor se greffant sur l’aile droite du couvent, elle distingua une statue en plâtre de l’Immaculée-Conception, veillée par une humble flamme scintillante, qui semblait à chaque instant s’éteindre et se ranimer… La religieuse fit un bref arrêt devant la statue, le temps d’un salut et d’un signe de croix. Et, juste à ce moment, les deux corridors, celui d’entrée et celui, plus monumental, qui s’ouvrait à droite, s’éclairèrent d’ampoules électriques suspendues au plafond de place en place. Ce fut si brusque et si inattendu que la comtesse d’Armatt tressaillit. Pourtant l’éclairage, dans ces vastes galeries, était médiocre, et la mince silhouette glissante, qui avait pris de l’avance, semblait n’être plus qu’une ombre falote, multipliée par les ombres réelles et tournoyantes que projetaient d’elle les ampoules sur le sol et sur les murs. La voyageuse hâta le pas : justement la tourière s’arrêtait, ouvrait le battant droit d’une porte double, et rejointe par celle qu’elle guidait lui disait, tandis que s’exhalait une odeur singulière, mêlée d’encaustique et de benjoin :
— Le parloir. Si madame la Comtesse veut s’asseoir, la sœur Incarnation va venir dans un instant.
Le parloir parut immense à celle qui, pour la première fois, y pénétrait : immense et nocturne ; la sœur, en y entrant, avait tourné un commutateur, mais une seule ampoule s’était allumée à un fort beau lustre Empire, accroché au centre. La comtesse pensa : « Décidément, on ne gaspille pas les hectowatts chez ces dames de la Quarantaine. » Et aussitôt elle eut honte de sa pensée, qui lui parut tout infectée de la plus banale ironie mondaine. « Que de choses aussi sottes, corrigea-t-elle mentalement, on dit dans le monde, pour singer l’esprit, quand on n’en a pas ! » Elle ne prit pas de siège ; elle inspecta du regard la vaste pièce sensiblement carrée, dont les détails surgissaient peu à peu de l’ombre. Trois hautes portes-fenêtres, leurs contrevents blancs fermés de l’intérieur, s’opposaient à la porte d’entrée. Ce n’était aucunement le parloir classique, au carrelage rouge et aux rondelles de sparterie. On s’y sentait à la frontière du monde et du cloître, mais encore du côté « monde ». Le cloître marquait son empreinte par l’édification dans un angle d’un modeste autel dédié au Sacré-Cœur, par un petit harmonium voisin de l’autel, par une théorie de chaises de paille jalonnant les murs : mais le monde, ou plutôt celles qui, du monde, avaient couru chercher ici soit un repos de quelques jours, soit une paix définitive, y avaient laissé, témoins et reliques de leur passage, des meubles et des objets conçus et fabriqués pour le monde. C’était, outre le riche lustre Empire, un beau piano double queue, une série de fauteuils Louis XV garnis de brocart d’époque, deux vitrines d’angle montrant à vide leurs gradins vêtus de soie d’un incarnat jauni (on avait sans doute enlevé les bijoux et les curiosités profanes qu’elles supportaient naguère) ; quelques bons tableaux, paysages ou sujets religieux, et surtout un panneau de tapisserie du XVIe siècle, représentant des personnages d’aspect biblique qui émergeaient d’un étang enflammé. Fureteuse, comme toutes les femmes de son temps, la comtesse avait cherché instinctivement son face-à-main sous sa cape noire et, oubliant le côté cloître du décor, commencé l’inventaire de ces reliques mondaines éparses entre les chaises conventuelles, l’autel du Sacré-Cœur et l’harmonium. Elle s’arrêta longtemps devant la tapisserie cinq fois centenaire… Elle démêla tout de suite le sujet : l’Étang de feu de l’Apocalypse.
« Comment, se dit-elle, ce panneau, qui fait probablement partie de la série d’Angers, est-il venu se cloîtrer ici ?… » La porte, en se rouvrant, la fit retourner : un interrupteur électrique cliqueta, et aussitôt cinq autres lampes s’allumèrent au lustre. Le caractère à la fois salon et parloir de la pièce s’accusa sous cette clarté. Une moniale un peu replète, mais de qui le visage aux traits fins, les mains délicates, et l’allure aisée sous la bure violet foncé et la coiffe ailée, révélèrent aussitôt l’origine aristocratique à la retraitante, s’avança vers celle-ci et lui dit, tendant la main :
— Je vous souhaite la bienvenue, Madame.
Leurs mains détachées l’une de l’autre, la mondaine et la religieuse s’observèrent un instant. La comtesse sentit, comme dans un salon, le besoin de rompre un silence gênant.
— J’ai eu une petite panne à quelques kilomètres d’ici, ma Sœur, fit-elle. Je m’excuse d’arriver plus tard que je ne m’étais annoncée… Ce n’est pas trop tard, vraiment ?…
— Mais nullement, Madame… Je m’excuse à mon tour. Je viens de finir mon heure de veillée devant le Très Saint Sacrement. Voilà pourquoi je vous ai fait jeûner. Désirez-vous monter tout de suite dans votre chambre ? Ou passer d’abord au réfectoire, où l’on vous servira à souper ? Ou souper dans votre chambre ?
— Mon Dieu, ma Sœur, fit la comtesse, je n’ai aucunement faim. Je voudrais surtout ne causer ici aucun dérangement… faire ce que votre règle prescrit de faire à cette heure-ci.
Sœur Incarnation eut un sourire un peu ironique :
— Il n’y a pas de règle pour vous ce soir, Madame. Elle viendra en son temps, s’il vous plaît et s’il plaît à Dieu. Mais, provisoirement, voulez-vous vous considérer comme nous faisant l’honneur de nous faire visite ? Dites-moi donc avec franchise ce que vous préférez.
« C’est comme le parloir, pensa la retraitante. Je suis encore sur la frontière, côté monde. »
Et luttant d’aisance et d’urbanité avec la religieuse, elle répliqua :
— Alors, ma Sœur, une tasse de thé, du pain et du beurre dans ma chambre, et tout ira pour le mieux.
Sœur Incarnation réfléchit un moment ; sa figure de dame patronnesse, d’âge indécis, jolie encore grâce à la délicatesse des traits et au charme du regard, mais attristée par une pâleur un peu jaune et les redoutables rides du coin des lèvres, se voila d’un souci.
— Certaines de nos retraitantes, fit-elle, ont amené ici une personne à leur service… Nous ne savions pas si vous…
— Oh ! je n’ai besoin d’aucun service particulier, interrompit la comtesse. Je suis venue seule. Et, pour mon service, je m’en tire bien toute seule. J’en ai fait l’expérience…
— Seule… vous ne le serez pas absolument, répliqua la sœur, ce n’est pas notre usage. Une de nos postulantes, sérieuse et confirmée, vous guidera, vous initiera…
— Me permettez-vous de vous demander, ma Sœur, ce que vous appelez une postulante ?
— Les postulantes n’ont pas fait leur profession : elles ne jugent pas, ou leur directeur n’estime pas que leur vocation soit établie… Suivant leur mérite, elles sont affectées à diverses utilités, tout en suivant autant que possible les exercices des novices. Celle que nous vous affectons est tout à fait digne du noviciat… Elle n’hésite que par humilité à faire sa profession.
Il y eut un bref silence. Sœur Incarnation reprit :
— Je vais vous conduire à votre chambre.
De nouveau, ce fut le corridor avec son chapelet de lumières au plafond, puis un escalier bien ciré, garni d’un tapis de jute barré de cuivre au pied des contre-marches.
En atteignant le premier étage, la comtesse se dit : « Je passe la frontière. »
En effet, le corridor où s’engagèrent les deux femmes filait tout droit entre des murs absolument nus, sauf le mot Silence tracé en capitales noires de place en place. Une simple bande de linoléum était collée au parquet ; les portes, à intervalles égaux, portaient des numéros également peints en noir. Une de ces portes s’ouvrit avant que les deux femmes l’atteignissent, et il en sortit une jeune fille de moyenne taille, vêtue de noir à la façon de la tourière, coiffée comme elle d’un simple bonnet blanc, sans ailes, assez semblable à la coiffe des Berrichonnes.
— Tenez, dit sœur Incarnation, voici justement la postulante que notre Mère pense vous donner pour compagne… Madeleine !
La jeune fille s’approcha. Autant que put distinguer la comtesse dans cette demi-clarté, elle avait le teint d’une blonde (on ne voyait pas ses cheveux), des yeux clairs, plutôt gris que bleus, des joues rondes et peu colorées, des traits sans beauté, mais menus et réguliers, d’où la sévérité de sa coiffure n’arrivait pas à bannir une grâce de jeunesse.
La comtesse remarqua le naturel du salut qu’elle lui fit et la franchise du regard qu’elle fixa sur elle. Quelque curiosité juvénile n’était pas exclue du regard, mais quelle attention sérieuse, quel intérêt sincère il exprimait ! Celle qui en était l’objet ne s’y trompa point et, nerveuse comme elle était en cet instant, en fut émue.
— Madeleine, dit sœur Incarnation, c’est Madame que nous attendions et que vous allez assister.
La jeune fille se contenta de sourire à l’arrivante. Celle-ci, soucieuse de répudier les formules de l’amabilité mondaine, dit simplement :
— Je vous remercie, ma Sœur.
Mais la jeune fille répliqua :
— Il ne faut pas m’appeler « ma Sœur ». Je ne suis même pas novice.
— Alors, reprit la comtesse, comment dois-je vous appeler ?
— Madeleine, tout simplement, répondit-elle en riant.
— Conduisez Madame à sa chambre, commanda sœur Incarnation. Elle ne veut pas dîner : elle prendra seulement, avant de se reposer, un peu de thé avec des tartines… A demain, Madame, je vous désire un bon sommeil, sous la protection de votre sainte patronne. Puis-je vous en demander le nom ?
— Je m’appelle Stéphanie, dit la comtesse.
— C’est donc le glorieux saint Étienne, le premier des martyrs chrétiens, que je vais prier tout à l’heure à votre intention.
Elle s’inclina brièvement et s’éloigna. La retraitante, sans s’expliquer pourquoi, sentit au cœur un petit malaise, comme un léger pincement interne. « Mais qu’ai-je donc ? s’objecta-t-elle… Tout se passe comme je l’avais souhaité : très bien… D’ailleurs, je suis libre… »
On eût dit que Madeleine, qui n’avait pas détaché d’elle son regard intense, devinait ce malaise et cette hésitation. Elle osa poser discrètement deux doigts sur le bras de la comtesse, ainsi qu’on ferait pour éveiller un dormeur que le cauchemar agite. Et vraiment, la comtesse Stéphanie sortit d’un songe.
— Je vais vous conduire à votre chambre, lui dit Madeleine.
Cette chambre parut à la voyageuse plus confortable qu’elle ne l’avait prévu : en somme une chambre d’hôtel comme on en trouve dans les stations d’altitude, pourvue du mobilier essentiel en pitchpin, et d’un lavabo à deux eaux courantes. Elle ne put s’empêcher d’en faire la remarque.
— C’est en effet, dit Madeleine, tout en s’occupant d’ouvrir les valises avec la dextérité d’une femme de chambre experte, ce que le couvent peut offrir de mieux à nos dames retraitantes. Nous n’en avons que quatre pareilles. L’agrément de celle-ci est qu’elle donne sur le parc.
Stéphanie s’était assise sur un fauteuil canné placé devant la table ; une soudaine lassitude avait, dès le seuil passé, comme rompu tous ses membres, et, retombée par la fatigue dans le cours ordinaire de ses habitudes, elle laissait la jeune fille se dépenser pour elle, comme elle aurait fait d’une femme de chambre… Avec des gestes précis et délicats, Madeleine vidait les valises, dont elle déposait le contenu, partie sur la toilette, partie sur le lit. La comtesse avait cru emporter le minimum d’effets et d’objets. En voyant à quel point ce minimum encombrait la chambre, elle éprouva de la confusion.
— Je vous en prie, laissez, Madeleine, laissez cela. Je pensais m’arrêter en route chez des parents et m’y débarrasser du superflu, et puis j’ai dû…
Madeleine cessa de ranger, se retourna vers Stéphanie et dit doucement, en la regardant bien en face :
— Mais non !… Seulement vous ne vous rendiez pas compte… Vous avez emporté tout cela parce que vous étiez dans l’esprit du monde… Ici, c’est autre chose. Vous verrez… Dans trois ans, vous porterez encore cette robe que vous avez là… arrangée autrement.
Elle se replongea de nouveau dans les valises. La retraitante resta silencieuse. Cette réponse si simple lui avait porté un double coup. D’abord en dénonçant son mensonge léger ; puis par cette vision de l’avenir déclarée avec tant d’assurance. « Serai-je donc ici dans trois ans ? » songea-t-elle. Et de nouveau elle sentit au cœur le même pincement furtif.
L’ordre mis dans la chambre, les effets rangés dans l’armoire, la jeune fille revint à Stéphanie, qui n’avait pas quitté son fauteuil, toujours accablée de lassitude.
— Voilà… dit-elle. Maintenant je vais à l’office préparer le thé, et dans quelques minutes je vous l’apporterai.
Stéphanie allait dire : « Comme je vous donne de la peine !… » mais cela lui parut soudain une formule vaine et, par conséquent, haïssable. Elle dit seulement :
— Merci.
Déjà la petite coiffe blanche avait disparu, et Stéphanie était seule dans la chambre.
« Mon Dieu, que je me sens brisée ! » pensa-t-elle.
Sa propre pensée la fuyait comme l’eau d’un vase fêlé. Elle voyait sur le fond obscur de ses paupières abaissées la silhouette de Madeleine, fagotée de laine noire, et pourtant gracieuse, continuer de se mouvoir bien qu’absente : seulement, au lieu d’être noire avec l’unique tache blanche du bonnet, la silhouette était toute claire et la coiffe lumineuse. Puis elle perdit entièrement le sentiment de ce qui s’était passé ou se passait autour d’elle. Le même attouchement discret qui l’avait effleurée et réveillée dans le corridor la rappela au sentiment. Cette fois, il la touchait à côté du bracelet de platine. Madeleine était devant elle et disait :
— Voici votre thé !… Il va refroidir.
Et comme en disant ceci elle laissait glisser ses doigts sur le poignet et la main de la comtesse, celle-ci ne sentit point, comme il lui advenait souvent après de courtes somnolences, son cœur battre en désordre.
Elle mangea avec appétit deux rôties de pain très bien grillées avec du beurre excellent, en buvant un thé un peu pharmaceutique. Madeleine ne cessait guère de lui parler, mais ce n’était nullement un bavardage de nonne… Elle parlait posément, et Stéphanie comprenait qu’elle parlait parce qu’elle croyait avoir pour mission de parler. Sa façon de parler était d’ailleurs singulière : des phrases assez courtes, séparées par des silences où mûrissait la pensée ; peu de variation dans le ton, mais une extrême mobilité du visage, lequel, peut-être plus que la voix, accompagnait et soulignait la pensée. Nulle emphase, d’ailleurs, aucun ornement de politesse : une certaine autorité discrète, qui n’avait rien de choquant, car la voix semblait exprimer, non pas une opinion ou une volonté personnelles, mais des injonctions supérieures dont elle n’était que le truchement.
— Vous allez vous endormir presque tout de suite, murmurait la jeune fille. Pourtant ce n’est pas cette première nuit que vous goûterez tout le repos de la maison. Le méchant ennemi guette les nouvelles venues dès leur arrivée ici : il met tout en œuvre pour les dégoûter et les détourner, afin qu’elles se découragent. On n’est pas maître de son sommeil, mais on est pour une part responsable de ses rêves, parce qu’ils sont faits avec nos actions du passé… Vers Matines, c’est-à-dire en pleine nuit, vous vous réveillerez probablement… Ne vous attardez pas à penser à ce que vos rêves ont été : dites un Souvenez-vous, très lentement, en pensant bien fort à tous les mots de la prière, les uns après les autres… Je crois que vous vous rendormirez assez vite, et plus tranquillement. Moi je serai à la chapelle à cette heure-là, et je prierai de mon mieux pour vous. A quelle heure voulez-vous que j’entre dans votre chambre demain matin ? A six heures ? C’est trop tôt ? A sept ? Bien… Maintenant je vais prendre le plateau et vous laisser. A demain : que saint Étienne et les saints Anges vous gardent ! Et aussi sainte Madeleine, ma patronne à moi… La sonnette qui est près du lit éveille une sœur gardienne, mais il ne faut s’en servir qu’en cas de malaise… ou d’alarme.
La voix se tut, la silhouette noire au chef blanc se mut un instant sans bruit dans la chambre, la porte s’ouvrit et se referma. Stéphanie d’Armatt fut seule : elle n’avait pas bougé, pas prononcé une parole, comme immobilisée dans le silence par cette voix presque enfantine qui disait avec tant d’assurance — et pourtant sans emphase — des choses également simples et formelles, mais dont l’écho se prolongeait jusqu’au fond du cœur.
II
Au moment où, sa toilette de nuit hâtivement faite, Stéphanie se glissait dans les draps du lit conventuel, bien odorants de saine lessive, elle pensa :
« La prédiction de cette petite va se réaliser, mais elle n’était pas difficile à faire. Je tombe de sommeil… et je tombais déjà de sommeil tandis qu’elle me parlait. »
Elle se disait cela avec une certaine mauvaise humeur ; quelque chose d’elle se rebroussait contre la discrète influence qu’elle sentait présente autour d’elle, non pas depuis qu’elle avait franchi le seuil du monastère, non pas même depuis que la sœur Incarnation l’avait accueillie et guidée, mais exactement depuis qu’elle avait pénétré dans le corridor où le mot silence se répétait sur les murs en caractères noirs. « Idée préconçue, corrigea-t-elle, j’attendais qu’il en fût ainsi. » Ensuite, cette enfant, moitié paysanne et moitié nonne… qui avait eu avec elle un commerce de quelques moments, et dont les paroles lui laissaient une empreinte dans le cerveau, tout comme elle sentait encore sur son poignet et sur sa main le frôlement de ses doigts tièdes. Elle résista : « Bah !… c’est que je suis nerveuse… C’est la détente de la volonté après un si grand effort… » Mais déjà des images mouvantes, confuses, brouillaient le noir horizon de ses paupières closes. Et sa pensée, refoulée par l’invasion du passé dans le présent, ne lui appartenait plus…
Elle dort. Un autre décor de vie l’environne, une autre activité se meut autour d’elle : elle ne sait plus si ce décor et ce mouvement ne sont pas la réalité, et si le couvent et Madeleine ne sont pas un rêve furtif déjà effacé. Est-ce le « méchant ennemi » annoncé par la postulante qui s’est glissé à son côté, dont elle sent la chaleur corporelle contre son corps, dont les cheveux et la barbe envoient à ses narines leur acidité rousse, dont l’haleine, tout proche de sa joue, l’enivre jusqu’à la défaillance ? Mais non, ce n’est pas l’éternel tentateur. C’est la chair de sa chair, son amant au regard de sa conscience, son mari aux yeux des hommes. A lui elle appartient totalement depuis qu’il l’a prise. Le monde spirituel comme le monde réel sont devenus des instruments ou des accessoires de son amour, et n’ont de réalité que dans la mesure où ils servent l’amour. Que de fois, ainsi qu’en ce moment même, immobile contre lui qui dort, elle a chéri l’insomnie, elle l’a désirée comme d’autres désirent le sommeil, afin de prolonger cette délectation muette, cette oraison passionnée où elle attache sur lui sa pensée intense et tumultueuse, où elle se donne à lui corps et âme, cherchant avec une ardeur mystique ce qu’elle pourrait lui sacrifier encore, rêvant parfois de l’immolation comme d’un bonheur suprême ! Qu’a-t-il donc fait pour elle, cet être à part des autres êtres, à qui elle a sacrifié son passé, qui est tout son présent, et sans lequel l’avenir ne lui paraît plus imaginable ? Un titre ? La fortune ? Oui, elle les lui doit… Mais, dans ce don, elle aime, sans plus, la preuve qu’il l’a voulue plus ardemment que nulle autre… « Pour nulle autre il n’avait fait cela ! » se dit-elle orgueilleusement. D’ailleurs, qu’il soit demain sans argent et sans nom, peu lui importe… et peut-être même aurait-elle ainsi plus de sécurité ! Tant d’intrigues et de périls menacent un couple comme le leur ! Même sans fortune et sans nom, il demeurerait celui qui l’a révélée à elle-même, qui l’a proprement recréée, qui l’a baptisée dans l’amour. Sa fade quiétude de vierge, entre des parents bons et bornés, dans l’ennui d’une province moisie, lui inspire, quand elle l’évoque, une pitié tour à tour dédaigneuse ou rageuse : tant d’années perdues et où elle s’irrite d’avoir été si fraîche, si belle et pas pour lui, pour personne !… Quant au premier mariage, elle l’exècre, et d’y repenser fait fumer en elle des idées de vengeance meurtrière… Un homme, même pas épris, même pas fidèle, l’a possédée dans sa nouveauté, dans son émoi d’ignorance, et l’a privée de se garder intacte et neuve pour Celui que lui réservait l’avenir… Que de larmes versées sur cette vaine immolation ! Vouloir tout donner à l’être chéri et ne pouvoir tout donner de soi-même. Combien de fois, avec cette science effrayante qu’il possède — lui, l’amant — d’atteindre l’âme féminine en ses plus secrets replis, que de fois, la tenant enlacée et ses lèvres contre son oreille, il l’a tourmentée (et les tourments même étaient voluptueux) en lui faisant imaginer ce qu’eût été cette initiation, lui-même étant l’initiateur ! Alors, baignée de pleurs et la gorge convulsée de sanglots, mais tout son corps vibrant de volupté, elle lui demandait grâce, ne sachant si c’était l’excès de douleur ou l’excès de joie qu’elle ne pouvait endurer… Ah ! ne vivre ainsi que pour prolonger un être chéri non seulement dans la poussière animée de ses membres, mais surtout dans ce qu’il y a en soi de plus subtil, de plus mystérieusement immatériel, n’est-ce pas l’objet même de la vie d’une femme, et quelle femme ne s’immolerait pas joyeusement à l’homme qui l’a ainsi projetée pantelante dans sa destinée ?
Mais quoi ?… La source de chaleur humaine s’est subitement tarie aux côtés de l’amante… Ballottée entre le rêve et le sommeil, elle tâte de ses mains moites la froideur du lit conventuel. Elle voudrait se réveiller tout à fait, car le pressentiment du cauchemar l’angoisse. Vainement elle s’efforce : le mauvais sommeil ne lâche point sa proie. Il resserre son étreinte, au contraire, il immobilise la dormeuse comme une patiente sur un lit d’hôpital… Et voici qu’une odeur étrange (elle ne saurait dire si c’est un parfum ou une pestilence) flotte alentour. Elle la reconnaît… Ses lèvres, collées à la froideur du jade, aspirent une fumée. Auprès d’elle, a reparu le Maître de son destin, mais il n’est plus tout contre elle, la réchauffant de sa chaleur. Il est sur un autre lit… non, sur un autre divan à même le sol, près de celui où elle-même est étendue… En vain elle essaye de se rapprocher de lui, d’allonger les bras pour le toucher ; ses membres n’obéissent plus, ses muscles peu à peu se détendent ; on dirait même qu’ils fondent, comme les membres d’une statue de neige sous un rayon de soleil. Oui… plus de membres… plus de corps… Rien ne pèse plus sur l’esprit libéré, mais demeuré pourtant capable de ressentir la joie, de percevoir, de comprendre, d’exister… Flottement aérien d’une sensibilité affranchie des organes et qui cependant reste active… Ce n’est pas le monde matériel qui s’est anéanti, c’est ce qu’il opposait de limites, d’entraves à la pensée, au rêve, à la sensation. Maintenant la matière elle-même est subtilisée, absorbée, possédée par l’esprit qui plane, qui connaît tout, qui voit tout… Comme tout est pénétrable et facile ! Quel soulagement ! A-t-on pu vivre autrement que dans cet éther fluide et frais ? Où donc est celui qu’on aime ?… Il n’est ni absent, ni présent, il n’est plus distinct de soi. On n’a plus à lui obéir ou à lui résister : il est en vous et vous êtes en lui, pour toujours…
Pour toujours ?
Non. Pas pour toujours.
Un malaise bizarre commence à égratigner par moments l’insensibilité délicieuse. On dirait que la substance matérielle du monde est en train de se reformer, de s’agréger de nouveau autour de soi, et que cette substance hostile s’amoncelle, menaçante, obsédante… Ce n’est d’abord qu’un vague malaise, une oppression diffuse sur tout l’être. Puis la gêne s’accroît ; quelque chose de lourd pèse sur la poitrine : les bras, les jambes, l’estomac sont entravés. Par des gestes maladroits, débiles, on essaye de se défendre contre des frôlements. L’idée qu’on est la proie de larves ou de reptiles grouillants devient intolérable : on fait effort pour se désenchaîner ; les membres recouvrent leur usage. La sensibilité renaît et ses perceptions se précisent…
Ces mains étrangères qui lentement s’emparent de vous, n’est-ce pas les mains de l’Aimé ? Ces lèvres qui s’approchent de vos lèvres, n’est-ce pas les siennes qui vont faire revivre le baiser tout à l’heure évaporé, subtilisé dans l’éther idéal ? Rebroussement soudain de la tension nerveuse, révolte de la chair : non, ce n’est pas lui !… Les fumées narcotiques s’évanouissent peu à peu, mais la conscience des choses n’est pas encore pleinement revenue. La gorge, comme engourdie par l’amer poison, ne sait produire que de vagues gémissements, auxquels, plus loin ou tout proche, semblent répondre d’autres gémissements… Ah ! c’est l’outrage légal de la première union qui recommence, c’est la nausée de l’étreinte imposée, détestée… Qu’est donc devenu celui qu’on aime, où s’est-il retiré pour que sa compagne redevienne ainsi une proie qu’on violente ?… La nuit du narcotique et du sommeil cède peu à peu la place à la nuit vraie, la perception redevient consciente… Seulement on dirait que, brisée par cette plongée dans l’inconscient, la volonté et la personnalité s’effacent. Il survit des sens hyperesthésiés, que la violence subie ne révolte plus, qui bientôt même s’abandonnent et s’accordent… Mais quelle marée de dégoût et de honte envahira tout à l’heure la victime, quand, la clarté ranimée, elle rencontrera les yeux railleurs et concupiscents du seul être auquel son corps et son cœur aspirent, et qu’elle ne peut trahir que sous le joug de sa tyrannie, avec la complicité des coupes frelatées et de la fumée narcotique !
… Encore une fois, aux mains moites de la fiévreuse, les draps conventuels opposent leur glissante fraîcheur. Stéphanie halète : il lui semble que son cœur ne bat plus, puis tout d’un coup, le voilà qui martèle la paroi, sous son sein gauche. Le désespoir l’envahit, comme une enfant abandonnée par ses parents dans un lieu désert et inconnu. Alors une voix chuchote dans sa mémoire : « Ne vous attardez pas à penser ce que vos rêves ont été. Dites un Souvenez-vous très lentement, en pensant bien fort à tous les mots de la prière… » Un Souvenez-vous ! Se rappellera-t-elle seulement les mots de cette courte invocation, qui, de la bouche du moine croisé de Clairvaux, s’envola pour se poser ensuite sur tant de lèvres anxieuses de pauvres humains ? Voilà deux ans qu’elle ne prie plus ; elle n’ose plus prier, droite nature incapable de compromission, faite pour le refus total ou le don absolu. « Souvenez-vous, ô très miséricordieuse… » Les mots se dégagent lentement, semblent fleurir l’un après l’autre, comme de tendres iris à la surface d’un trouble étang… « … Ne méprisez pas mes paroles… » Comme au verbe d’exorcisme, les cauchemars impurs reculent, se dispersent, s’abolissent. Le cœur de la patiente bat d’un rythme rapide encore, mais régulier. Quelque chose même qui ressemble à du bien-être se glisse dans cet apaisement et l’avive : une musique intérieure, très lointaine, et dont les ondes mystérieuses sont, pourtant, dès qu’on les perçoit, chargées de force et d’accent. Mais non… ce n’est pas une musique intérieure, issue de l’âme ; elle frappe réellement le tympan, elle vient d’au delà des murailles de la chambre ; elle est comme l’émanation mélodique de ces murailles, et du corridor, et de l’escalier, et de tout le vaste édifice. Mieux écoutée, elle devient distincte : Stéphanie reconnaît la majesté du plain-chant… « Vers quatre heures après minuit… à l’heure de Matines », a dit la singulière petite compagne… C’est la voix de la prière nocturne des moniales qui monte en ce moment jusqu’au lit de la pécheresse. Ah ! qu’elle voudrait elle-même quitter ce lit mouillé de sa sueur fébrile, courir à l’appel de la lointaine psalmodie !… Mais elle est exclue de ce cénacle d’âmes vertueuses, ignorantes du mal ou blanchies par la pénitence. « Et pourtant, se dit-elle, j’ai eu une enfance et une jeunesse saines et pieuses… Et si je n’avais pas rencontré… » Elle n’achève pas. Formuler un anathème contre le dominateur, même à présent, ni son esprit ni sa bouche n’y consentent encore. Alors ? Que faire ? Il ne lui reste que les pleurs, qui coulent puérilement sur ses joues et dont le sel descend sur sa langue et sur ses lèvres, parmi les balbutiements de la prière, toujours la même, qu’elle recommence : « Souvenez-vous… » Les vagues psalmodiques de Matines bercent toujours le silence de la chambre. Sel des pleurs, sonorités de voix pieuses, chuchotement de la prière, tout cela compose peu à peu un enchantement claustral contre lequel, comme l’annonçait Madeleine, le méchant adversaire ne prévaudra pas. Voilà que le sel des pleurs se dessèche sur les joues et sur les lèvres ; que les oreilles ne perçoivent plus la psalmodie lointaine, que la langue n’articule plus les mots de déprécation. En même temps le cœur s’apaise, l’incendie des paumes s’éteint, la respiration se fait régulière. La pécheresse oublie… Dors ! On te laissera dormir. Le temps n’est pas venu pour toi de mêler ta voix aux chants de Matines. Délivrées de tous les soucis terrestres, ignorantes ou affranchies de l’amour humain, ces voix heureuses n’ont plus besoin du repos nocturne, indispensable aux cœurs meurtris par les passions et par la vie du monde. Et en cet instant même, avec le psalmiste, elles chantent pour la désolée :
« Pourquoi vous lever avant la lumière ? Levez-vous après avoir goûté le repos, vous qui mangez le pain de la douleur !… »
— Mais, s’écria Stéphanie, il fallait me réveiller, comme hier !
Elle n’avait ouvert les yeux qu’au grand jour, après neuf heures, et maintenant elle s’étonnait qu’à peine debout Madeleine lui apportât un petit déjeuner appétissant, en s’excusant qu’il ressemblât beaucoup au léger souper de la veille. Par deux fois déjà, elle avait entr’ouvert la porte pour prendre les ordres, et, devant le persistant sommeil de la retraitante, elle était repartie sur la pointe des pieds.
— Je ne voudrais pas d’un régime de faveur, insista Stéphanie… C’est pour faire une retraite que je suis venue ici.
Le rire clair de la postulante égaya la petite chambre, interloquant un peu la comtesse.
— N’ayez pas peur, Madame… Vous ferez une retraite. Fiez-vous pour cela au Père Orban.
— C’est l’aumônier ?
— Nous l’appelons : le Père Spirituel.
Et tout de suite elle changea de sujet.
— N’est-ce pas, Madame, que le parc est joli ?
Par l’unique fenêtre ouverte, une imposante découverte de pelouses et d’ombrages fermait de tous côtés l’horizon, isolant le couvent de la plaine qui l’environnait.
Les yeux de la comtesse avaient suivi ceux de Madeleine. Oui… le dessin des allées avait du style et les essences des arbres de la variété. « Mais il n’y a pas de fleurs ! » pensait-elle.
— Rien que celles que fait pousser le bon Dieu dans les prairies, et un petit coin du potager où l’on cultive de quoi parer l’autel les jours de fête, dit Madeleine. Vous aurez assez de pain grillé, Madame ?
— Oh ! bien assez.
— Je vous laisse déjeuner… Si vous désirez assister à la messe, un Père jésuite français, qui vient d’arriver, dira la sienne à onze heures. Je viendrai vous chercher, n’est-ce pas ?
— Je serai prête.
Restée seule, Stéphanie commença de beurrer ses rôties et de déjeuner avec appétit. Le profond et calme sommeil, depuis Matines, avait coupé la fièvre ; un sommeil tel qu’elle ne se souvenait pas d’en avoir goûté de pareil depuis bien des mois ; elle en était encore engourdie. Tout d’un coup, jetant de nouveau un regard sur les verdures du parc, parées d’un clair soleil qui dissipait la buée du matin, elle songea à la phrase de Madeleine, au sujet des fleurs :
« Est-ce que je lui avais fait la remarque qu’il n’y en avait pas ? Mais non… je n’avais rien dit… J’avais pensé, seulement… »
Un peu de ce trouble imprécis que la jeune fille lui avait causé la veille par ses paroles et toute sa façon d’être lui parcourut les nerfs : pas un malaise, mais une incertitude, une attente proche de l’anxiété. Elle s’en gourmanda, comme d’une faiblesse.
« Après tout, je l’ai peut-être dit. Et si je ne l’ai pas dit, il n’était pas difficile de comprendre ce que je pensais… Elle m’a paru d’ailleurs beaucoup plus ordinaire ce matin, cette enfant. Sauf le béguin, on aurait dit d’une petite femme de chambre campagnarde.
Le déjeuner achevé, Stéphanie se sentit désœuvrée et souhaita le retour de Madeleine. Le minuscule ovale de diamants qui cernait à son poignet le cadran des heures disait : dix heures moins vingt-cinq. Mais à peine l’eût-elle regardé que la voix profonde, confidentielle, de l’horloge du couvent détailla les trois coups de dix heures moins le quart. Stéphanie accorda minutieusement sa montre à l’horloge. Elle eut tort. Cette montre, seul bijou qu’elle eût emporté avec elle dans sa retraite, que de fois, se penchant vers son poignet, le Maître de son destin l’avait consultée : car lui-même ne portait jamais l’heure avec lui. Ah ! la mémoire d’un geste familier, quelle évocation ! Souvent, après ce regard pour cueillir le temps, il approchait ses lèvres de la ligne céruléenne que barrait la gourmette de platine et, ayant dit : « Je vais boire tout ton sang », de sa bouche collée à l’artère, il aspirait doucement, lentement, à petits coups, et son amante croyait alors sentir la liqueur rouge de sa vie couler de son bras dans la gorge de l’amant : elle défaillait, elle se pâmait, elle se fondait en lui, criant grâce…
— Madame, le Père est à la sacristie.
Vibrante encore au point de s’appuyer à la table pour garder son équilibre, elle suivit Madeleine.
La chapelle où le jésuite français allait dire sa messe était spécialement affectée aux retraitantes dites « de passage », celles qui, comme Stéphanie, s’annonçaient simplement pour une ou deux semaines. Elle était de dimensions moyennes et d’aspect froid, avec son faux appareil de pierre sur les murailles et sur la voûte ; son chemin de croix, son chœur, son maître autel, du style le plus strictement moderne, et moderne de série. Pourtant un grand cadre à larges bords dorés, formant le fond du maître autel, enfermait un tableau assez bien traité dans le style de 1850 : il représentait une descente de croix… Stéphanie, pénétrant dans la chapelle avec Madeleine, constata qu’elle n’était peuplée que de chaises vides ; mais, au moment même où l’officiant sortait de la sacristie, précédé d’un minuscule enfant de chœur (le fils du jardinier, dit Madeleine), une dame âgée, appuyée de la main droite sur une béquille et donnant à une moniale son bras gauche qui ne lâchait point une autre béquille, vint s’asseoir au second rang. Stéphanie, comme le publicain, s’était instinctivement réfugiée vers les derniers rangs, et Madeleine l’y avait suivie.
Quelle sécheresse désespérée habitait son cœur, tandis qu’elle parcourait des yeux les pages de l’eucologe que sa petite compagne lui avais mis, ouvert où il convenait, entre les mains ! Le trouble sensuel de tout à l’heure s’était apaisé, ou plutôt arrêté net dès qu’elle avait perçu la présence de Madeleine, mais il la laissait brisée, inerte. Nul souhait de raviver le passé tumultueux : oh ! non !… Pas besoin de résister à une tentation ; elle s’en écartait ainsi que d’un incendie redoutable, et par surprise seulement, le feu tout à l’heure avait fait irruption sur elle.
« J’ai trop souffert, pensait-elle… Si c’était à recommencer, je partirais encore… Mais que suis-je venue faire ici ?… Cette chapelle est sinistre, ce prêtre est un passant comme moi ; je ne le reverrai jamais. On ne s’occupe pas de moi, ou du moins on s’en occupe comme d’une voyageuse dans une pension de famille, pour me coucher et me nourrir. Ce n’est pas cela que je suis venue chercher ! »
L’enfant de chœur porta le missel de la droite à la gauche de l’autel : Stéphanie et Madeleine se mirent debout. L’Évangile fini, elles s’assirent ; leurs yeux se rencontrèrent. Stéphanie se sentit rougir, comme si sa voisine avait lu dans ses pensées. « Elle a vraiment un regard extraordinaire, qui vous pénètre et qui vous émeut. Singulier petit être ! Allons ! tâchons de prier… »
Elle lut consciencieusement une page environ d’eucologe, puis releva les yeux sur Madeleine. La jeune fille avait déposé son livre sur le siège du prie-Dieu, et, assise, semblait avoir rivé son regard au grand tableau qui formait le fond de l’autel. Le Christ, descendu de la Croix, était étendu par terre, entre la Vierge et sainte Madeleine : les autres saintes femmes formaient en recul un groupe indistinct. Une sorte de linceul aux plis tourmentés couvrait la partie inférieure du corps jusqu’au creux du thorax : la poitrine, les bras, les épaules étaient nus. Couché sur le dos, le buste légèrement dressé et incliné vers le spectateur, le divin supplicié avait les bras allongés le long du corps ; sa tête pendait douloureusement sur son épaule gauche. La couronne d’épines, détachée de ses cheveux, gisait à terre : du sang et de la boue souillaient sa barbe, qui, comme les cheveux, était d’un brun roux. Le sang coagulé noircissait les lèvres de la blessure ouverte par la lance du soldat romain ; les paupières couvraient les yeux, mais on eût dit qu’un regard de désolation coulait entre les cils qui ne se rejoignaient pas exactement. Ce n’était certes pas un chef-d’œuvre ; mais c’était un honorable travail dans le style de Fromentin, et, si la douleur des saintes femmes était passablement froide et poncive, le buste transverbéré avait de la réalité douloureuse. Et le pinceau de l’artiste, en fixant sur la toile ces membres roides et cette face glacée, cette peau vide de sang, cette blessure qui semblait vivre seule encore dans le cadavre, ce regard invisible mais sensible entre les paupières défaillantes, avait ressenti et rendu toute l’inspiration dont il était capable.
L’attention de Stéphanie s’attachait moins au tableau qu’à Madeleine regardant le tableau. La jeune fille avait les mains non pas jointes, mais allongées l’une contre l’autre entre ses genoux serrés. Son buste se penchait en avant, et sa tête aussi s’avançait un peu de biais, comme il arrive quand on prête l’oreille. L’immobilité était absolue, impressionnante. Stéphanie remarqua que les yeux, fixés sur un point du tableau, ne remuaient pas les prunelles et que les cils ne clignaient pas. Elle eut un sentiment d’angoisse, presque de peur, et murmura assez haut pour être entendue de sa voisine : « Madeleine ! » L’enfant, évidemment absente d’esprit, n’entendit pas. Alors Stéphanie étendit la main et frôla le haut du bras qui était à sa portée. Madeleine ne remua pas : elle n’avait pas senti l’attouchement. « Mais c’est de l’hypnotisme… de la catalepsie !… » pensa Stéphanie… Le gamin en soutanelle rouge, en cet instant, fit tinter la clochette pour annoncer le Sanctus… Madeleine rompit aussitôt et très naturellement sa pose extatique, reprit son eucologe sur le prie-Dieu et s’agenouilla. Stéphanie, tracassée d’une singulière impatience, s’agenouilla sur le prie-Dieu voisin. Elle regarda à son tour l’entaille du flanc divin, et l’image lui parut émouvante… « Comme ces troubles mystiques sont contagieux, pensa-t-elle, car elle gardait un sens critique en éveil, avec une nuance de méfiance hostile… Moi qui n’ai rien de mystique, je suis remuée par ce que je viens de voir, et cette médiocre peinture est tout près de m’attendrir. » Elle observa de nouveau Madeleine ; celle-ci lisait son office attentivement, mais comme n’importe quel fidèle attentif. Quand les trois coups du Sanctus résonnèrent, elle inclina son visage dans l’eucologe entre-bâillé.
La messe terminée, toutes les deux ensemble remontèrent dans la chambre de Stéphanie.
— La Sœur Incarnation, qui est directrice des retraites, dit Madeleine, désirerait causer avec vous avant Complies, c’est-à-dire vers quatre heures. Est-ce que cela vous convient ?
— Bien sûr. Je suis à sa disposition.
— Je vous conduirai chez elle. Notre Mère Supérieure ne sera pas visible aujourd’hui, mais demain. Elle est elle-même en retraite spéciale de trois jours pour sa fête patronale. Notre Père Spirituel vous recevra après-demain dans la matinée.
« A la bonne heure, pensa Stéphanie, on commence à s’apercevoir de ma présence. » Et tout haut :
— Le Père me recevra en confession ?
— Je ne crois pas… Il vous recevra chez lui et vous donnera des directions.
— Et d’ici là, qu’aurai-je à faire ?
— Mais… Ce qu’il vous plaira… Vous lirez… vous prierez… Vous vous promènerez dans la partie du parc réservée aux dames « de passage ». Et, si je ne vous importune pas, je suis là pour causer avec vous, pour vous renseigner, sauf aux heures d’office, où je rejoins nos sœurs.
— Je ne puis pas vous accompagner aux offices ?
— C’est notre Père Spirituel, après avoir causé avec vous, qui en décidera.
A partir de ce moment, Stéphanie s’engagea dans un chemin d’heures — une cinquantaine d’heures environ — qui lui parut interminablement long et parcouru avec une insupportable lenteur. Or, plus tard, lorsque furent accomplis les événements que ces heures préparaient, elle dut reconnaître que nulles autres de sa vie n’avaient été plus chargées d’influence, plus concentrées vers la gestation de l’avenir, plus décisives. C’est que le procédé de la nature, pour transformer le corps ou l’esprit, n’a rien de soudain ni de romanesque : elle ne « fait pas de bonds », comme a dit Leibniz. Newton découvre la loi de la gravitation en un moment où sa pensée est comme en veilleuse, où ses yeux suivent, sans l’observer, la cadence d’un objet suspendu. Nos grandes crises physiologiques se nouent et se dénouent dans l’organisme interne à notre insu ; notre vie ou notre sort sont ainsi décidés parfois, tandis que nous bâillons d’indifférence et d’ennui… Pendant ces cinquante heures, Stéphanie contraignit bien des bâillements, et en laissa d’autres exhaler entre ses lèvres contractées la lassitude, l’anxiété : elle attendait quelque chose qui ne venait point ; elle se demandait si ce quelque chose viendrait jamais, et, circonstance péjorative, elle ne savait pas elle-même très bien ce qu’elle attendait… Alors tout, autour d’elle, lui semblait, sinon vide, au moins impondérable, ignorant que ce vide, cet impondérable deviendraient un foyer éclatant à mesure qu’ils reculeraient dans le passé… Si un être vivant pouvait traverser l’étoile Bételgeuse, il ne s’en apercevrait même pas, car elle n’est qu’une énorme bulle de gaz, et, vue de notre terre, nul joyau plus éclatant ne brille sur le baudrier d’Orion.
A peine, dans ce voyage morose, quelques étapes s’inscriront alors dans sa mémoire.
Il y eut la seconde conversation avec Sœur Incarnation. Dans le parloir, comme la première. Même affabilité que la veille. Juste les questions nécessaires pour connaître les projets de la retraitante, diriger sa vie pratique, lui tracer un programme de lectures et d’exercices. Tout cela, proféré avec mesure et onction, trahissait la réserve, la consigne. En regagnant sa chambre, Stéphanie pensait :
« On prend des précautions à mon endroit. Pour la Sœur Incarnation, je ne suis pas une âme à consoler, comme pour cette charmante Madeleine. Je suis la comtesse d’Armatt, avec son titre, son rang, sa légende… Peut-être, parmi les dirigeants de la Quarantaine, aimerait-on mieux que je n’eusse pas frappé à la porte ; mais enfin, puisque j’y ai frappé, on ne pouvait guère me refuser l’entrée… Alors, il s’agit de ne pas avancer trop vite, de rester avec moi dans les pieuses palabres à l’usage de tout le monde, et de me laisser en observation jusqu’à ce que le Père Spirituel, qui me semble ici dictateur, décide de mon sort… »
Il y eut l’autre conversation prévue avec la Mère Supérieure. « Aimable, intelligente, un peu commune, jugea la comtesse au retour dans sa chambre. Mais sous ses façons avenantes, voire prévenantes, j’ai perçu la même réserve que m’a opposée Sœur Incarnation : peut-être même plus de réserve, parce que la Supérieure a plus de responsabilité… On a reculé mon entrevue avec le Père Spirituel pour avoir le temps de se renseigner et aussi de m’étudier. Madeleine est sans doute chargée de cette étude et du rapport… C’est certain ; je ne peux pas le lui reprocher. Et pourtant cela cadre si mal avec son allure… »
Car, dans ses heures brumeuses, persistait une clarté : Madeleine… Elle n’était pas toujours là : les offices la requéraient plusieurs fois dans la journée. Mais elle donnait à la retraitante tout ce qu’elle avait de temps libre, ni guindée comme un Mentor, ni obséquieuse comme une dame de compagnie. Le naturel, avec une gaîté non feinte, cela semblait être la caractéristique de cette enfant. « Elle a de la cordialité et de l’aplomb, pensait Stéphanie, la douceur du ton et la fermeté des propos, et une étonnante indifférence pour le jugement qu’on portera sur ce qu’elle dit. Elle a l’air d’obéir à une force intérieure… Quelle sûreté ! Quel équilibre ! L’heureuse jeune fille !… »
Avec Madeleine, Stéphanie connut les aîtres du couvent, sauf pour la partie cloîtrée. Elle visita l’hôpital, les divers quartiers de retraitantes, le parc. Madeleine lui conta que, lors de son entrée à la Quarantaine, à seize ans, elle avait d’abord été aide-converse, puis infirmière. Depuis un an seulement on l’affectait au service des retraitantes. Stéphanie lui demanda :
— Pourquoi n’avez-vous pas fait encore votre profession ?
Sans le moindre embarras, la jeune fille répondit :
— Ma sainte Patronne saura bien me dire le jour où il le faudra.
Et Stéphanie n’osa pas insister.
Le quartier des retraitantes lui parut ressembler à certains béguinages visités autrefois ; il ne la séduisait guère. « J’aimerais mieux le cloître », pensa-t-elle. Presque toutes les dames rencontrées étaient âgées ; plusieurs, infirmes. Mais le parc était somptueux. Elles n’y virent personne.
— Les dames n’y viennent presque jamais, disait Madeleine… Les cours de leurs quartiers leur suffisent comme promenade. Et, d’ailleurs, elles ne sont pas cloîtrées.
Elle, au contraire, connaissait ce vert domaine jusqu’aux moindres sentiers.
— J’ai été converse, disait-elle en riant… J’ai balayé et ramassé les feuilles, en novembre… La vie n’était pas ennuyeuse. Presque tous les jours on allait aux emplettes dans le village, là-bas, de l’autre côté de la frontière…
— Et à présent, cela ne vous manque pas ?
— Oh ! pas du tout !… Voilà dix-huit mois que je ne suis pas sortie de la Quarantaine…
— Et si vous vouliez sortir ?…
— Je n’aurais qu’à ouvrir ce verrou (elles passaient en ce moment devant une porte à un seul vantail pratiquée dans le mur). Au delà c’est la campagne. Et je pourrais même refermer le verrou du dehors : voyez, le cadre est disjoint. Que de fois je l’ai fait quand j’aidais les sœurs converses ! C’est plus court pour gagner le village, quand on est pressé.
Stéphanie pensait :
« Et moi ? Si je voulais sortir ? Il ne tient qu’à moi… Suis-je déjà, comme cette enfant, tenue par des liens que je ne commande plus ? »
Rentrant d’une autre promenade dans le parc, au soir tombant, elles entendirent des chiens aboyer, comme elles approchaient des bâtiments.
— Oh ! fit Madeleine, je vais vous présenter mes petits frères.
C’étaient deux molosses formidables, presque identiques de taille et de poil, gris de fer. Ils se turent dès l’approche de Madeleine et vinrent ramper à ses pieds, grondant d’amour. Elle leur caressa la tête.
— Ils sont féroces, dit-elle à la comtesse qui n’osait s’approcher. On les lâche la nuit, et je vous assure que le parc est en sûreté. Mais ils me connaissent, et, près de moi, vous n’auriez rien à craindre. N’est-ce pas, mes petits frères ?…
Ils tiraient sur leur chaîne pour flairer Madeleine et la lécher.
— Allons, soyez sages. Rentrez dans vos niches.
Ils obéirent, silencieux et maussades.
— C’est toujours moi qui les nourris, dit Madeleine.
Si juvénile, presque puérile dans ce qu’elle appelait les heures de récréation, la postulante n’en accomplissait pas moins sérieusement sa fonction de monitrice. Stéphanie, distraite, anxieuse, ne l’écoutait pas toujours dans ce rôle : mais rien ne décourageait ce bon vouloir actif. Nul ton de prédication, d’ailleurs, nulle pose : mais pas l’ombre de timidité, et une ténacité aussi douce qu’inflexible. Madeleine ne faisait jamais allusion aux soucis, aux regrets qui pouvaient tourmenter la retraitante. Jamais elle ne l’interrogeait. Mais on eût dit qu’elle en suivait l’action intérieure reflétée sur le visage. Stéphanie en fut quelque temps gênée : puis elle s’y habitua, et cette concordance secrète de leurs deux pensées lui fut un réconfort. Son cœur ne fut plus pincé d’angoisse quand une réplique de la jeune fille s’adaptait exactement à une idée qu’elle n’avait pas exprimée, à une sensation qu’elle cachait. Par exemple, comme l’écume de certains souvenirs d’amour, un soir, montait en elle, et qu’elle s’y attardait, ne sachant plus s’ils lui faisaient horreur ou s’ils la tentaient, Madeleine dit : « Les pensées et les images dont nous ne voulons pas, le démon peut les amener jusqu’au seuil de la cour, et même les pousser contre le bord de la maison… Mais il dépend de nous de les empêcher d’entrer. Alors, c’est un plaisir de les entendre, comme de méchantes bêtes, gratter rageusement aux portes et essayer de forcer les contrevents… » Et elle éclatait de son jeune rire, comme si elle se rappelait d’amusants sièges soutenus ainsi contre le Malin… « Propos de couvent ! se disait Stéphanie : on n’est pas maître de sa pensée… » Mais, au prochain assaut, la parabole comique des portes grattées et des contrevents forcés lui revint à la mémoire, et le flot du passé, roulant ses douleurs moins détestables que ses bonheurs, recula.
Il y eut encore, dans ces heures lentes, les offices dans la chapelle froide, les lectures, dans la chambre, des ouvrages édifiants envoyés par Sœur Incarnation. A la chapelle, Stéphanie souffrait d’une sorte de paralysie de sa sensibilité, et parfois d’une hostilité contre le décor environnant, contre les autres retraitantes qu’elle ne voulait pas connaître, contre le couvent même. C’est là, faisant les gestes de la prière, qu’elle se sentait le plus près de renoncer à toute pénitence, de fuir le couvent, de rejoindre le Maître de sa vie… « Qu’est-ce que je fais ici ?… Ce n’est point ma place… J’ai rêvé une chose impossible… » A ces moments-là, si Madeleine n’eût pas été à genoux auprès d’elle, elle serait partie rompant la neuvaine… Mais Madeleine était là, et déjà son âme avait besoin de cette autre âme mystérieuse.
Les lectures dans sa chambre retenaient mieux sa pensée, surtout quand c’était Madeleine qui lisait à haute voix. Madeleine lisait lentement, avec un léger accent de sa province, mais sans jamais buter sur une syllabe, et avec une intelligence merveilleuse. Elles lurent ainsi des pages de l’Imitation, mais Stéphanie en éprouva une réelle souffrance : elle se sentait si loin de ces régions spirituelles ! Madeleine s’en aperçut et prit un autre livre. C’était une Vie de Sainte Thérèse, fondatrice des Carmélites déchaussées, publiée au XVIIIe siècle par M. l’abbé Godescard, chanoine de Saint-Honoré. La partie anecdotique et historique de l’ouvrage, surtout celle qui raconte l’enfance et la jeunesse de la sainte, réussit à attacher Stéphanie : elle écoutait d’ailleurs avec plus de curiosité que d’onction. Il y eut une page où l’auteur, interrompant sa narration, citait un passage tiré des mémoires de son héroïne. Elle y évoque les difficultés que lui opposa l’oraison, aux débuts de sa vie conventuelle.
« Je me sentais, dit-elle, attirée par les liens célestes : ceux de la terre me retenaient captive. Je ne pouvais enfermer mon esprit en moi-même sans enfermer avec lui mille vanités. Qu’une âme est à plaindre, de se trouver seule au milieu de tant de périls !… Aussi conseillerais-je de se lier d’amitié, dans le commencement surtout, avec des personnes qui pratiquent les mêmes exercices… »
Là, Madeleine, cessant de lire, releva les yeux : son regard gris-bleu rencontra celui de Stéphanie… « Ah ! pensa celle-ci, des yeux pareils ne mentent point ! Cette enfant ne me surveille pas ! ne me trahira pas… Elle m’aime… »
D’un de ces brusques élans que sa nature violente contenait avec peine sous une apparence de froideur mondaine, elle quitta sa chaise et, prenant dans ses mains la tête de la jeune fille, elle la baisa au front.
— Madeleine, dit-elle, il ne faut pas m’abandonner.
Madeleine répondit gravement :
— Quand je vous quitterai, c’est que vous n’aurez plus besoin de moi.
Cependant les heures lentes naissaient et mouraient l’une après l’autre. Et le troisième matin, vers dix heures et quart, ce fut la fin de l’épreuve.
— Si vous voulez, dit Madeleine à Stéphanie, je vais vous conduire chez le Père Orban. Il aime l’exactitude. Plutôt que d’être en retard, nous attendrons devant sa porte le coup de dix heures et demie.
III
Madeleine frappa à la porte. Au lieu du : « Entrez » qu’inconsciemment guettait Stéphanie, une voix un peu voilée, mais sonore, répondit :
— Oui !
Madeleine entre-bâilla la porte, juste assez pour avancer le buste et la tête et dit :
— Mon père, c’est la dame retraitante.
— Qu’elle entre.
Et voilà que Stéphanie fut assise dans un fauteuil de paille assez confortable, très large de siège, avec un dossier rustique bien ciré et des accoudoirs plats. Le jour, qui venait du parc, était verdi dans la pièce par la peinture vert clair des murailles sur lesquelles la fenêtre, la porte et une alcôve close de rideaux en percale découpaient des moulures d’un vert plus foncé. Stéphanie vit très nettement cela, et aussi deux gravures pieuses pendues au mur, un crucifix avec un buis desséché. Elle ne vit pas, parce qu’elle n’osa pas d’abord se servir de ses yeux pour le voir, le Père Orban assis dans son fauteuil de chêne massif devant un bureau-cylindre de chêne massif. Le Père Orban ne s’était pas levé tout à fait pour l’accueillir ; il avait seulement ébauché le geste et montré un siège à la visiteuse. Elle ne l’avait pas encore regardé en face quand elle l’entendit qui lui disait, d’un ton où ne se marquait ni bienveillance ni malveillance, d’un ton de fonctionnaire désintéressé mais attentif :
— Vous êtes Madame de Baurens, n’est-ce pas ?
Elle avait tellement perdu la coutume de s’entendre appeler ainsi qu’elle hésita un moment avant de balbutier :
— Oui… c’est-à-dire… C’est le nom que je portais…
Le Père l’interrompit.
— C’est le nom que l’Église catholique a inscrit sur ses registres quand vous vous êtes unie, dans votre ville natale, paroisse de Saint-Elme, à Jean-Marie Roart de Baurens, consul royal.
Stéphanie baissa un peu la tête, sans que ce mouvement ébauché signifiât distinctement l’acquiescement ou la confusion.
— Ensuite, reprit le prêtre, vous vous êtes séparée de votre mari, après quelques mois de vie commune. Oui… je sais… Il avait de graves torts envers vous. Vous avez quitté le pays, et vous avez vécu, fort dignement, m’a-t-on dit, à l’étranger, gagnant même votre vie comme… institutrice dans une famille de diplomates. Vous avez suivi cette famille dans les divers postes où son chef fut nommé successivement… Et c’est dans le dernier que le prince Paul vous rencontra et vous fit divorcer.
Un sanglot opprimé par la morsure des dents dans un mouchoir arrêta le Père, qui jusque-là avait parlé face aux casiers de son bureau, sans regarder la femme en noir abattue, tapie comme une blessée sur le fauteuil rustique. Sa voix se timbra un peu plus, fut moins neutre, plus humaine quand il reprit, cette fois tourné à demi vers elle :
— Ce n’est pas pour vous humilier, ma fille, que je vous dis tout cela. Au contraire. C’est pour vous épargner un récit que vous seriez probablement hors d’état de faire, ou bien… des séries interminables de questions et de réponses. Je vous dis d’abord ce que je sais de vous, de votre vie. Ensuite… ensuite je serai bien obligé de vous interroger. Et… mon Dieu !… m’y voilà… mon savoir est à bout, en ce qui vous concerne, sauf que la Supérieure m’a fait lire la lettre où vous postuliez une retraite ici… et aussi (il hésita une seconde)… que j’ai lu dans le journal, tout à l’heure, une courte dépêche annonçant que le prince a quitté à son tour sa famille et son pays.
— Il est parti !… fit la retraitante, redressée sur son siège comme par l’effet d’une explosion toute proche.
Elle osa regarder le Père Orban, et, dans cette figure triangulaire barrée par un nez un peu oblique et surmontée d’un crâne tondu, elle rencontra les yeux du moine, d’un bleu de plomb tranché, qui luisaient dans une peau rougeâtre, tannée, bourgeonnante par plaques.
Les deux regards se frôlèrent, s’enlacèrent comme un coup fourré d’épées, et très vite Stéphanie déroba le sien ; une vive rougeur avait inondé ses joues et son front.
— Cela vous émeut ? reprit le Père avec un peu de sarcasme dans le ton. Eh bien ! vous avez tort d’être émue. Le départ de votre époux civil (l’adjectif fut proféré sans le moindre soulignement vocal) n’a aucun rapport avec le vôtre… La dépêche laisse entendre discrètement que le prince n’est pas parti seul.
Stéphanie sanglotait presque sans bruit. Puis elle essaya de se réfréner, balbutiant : « Pardon !… pardon !… »
— Voilà donc la situation, reprit le Père Orban très calme. Envisageons, n’est-ce pas, les choses telles qu’elles sont. Vous avez quitté la première le domicile conjugal, pour des raisons que je ne connais qu’en gros, et sur lesquelles j’aurai des éclaircissements à vous demander, si vous désirez que je dirige utilement votre conscience.
A une pause que fit le Père, Stéphanie répondit par un signe d’assentiment très net.
— Bon !… C’est bien, n’est-ce pas, le 13 juillet dernier que vous vous êtes libérée ?… Et dans l’intervalle, vous vous êtes arrêtée à Arnheim, d’où vous avez écrit à la Mère Supérieure et où vous avez reçu sa réponse ?
Stéphanie acquiesça deux fois.
— Eh bien ! moins de six jours après votre départ, le prince Paul s’est évadé lui aussi de la cour et du royaume paternels. Une femme l’accompagnait, ou bien il allait la rejoindre… la dépêche que publie le journal ne l’indique pas avec précision.
— Je sais qui elle est ! interrompit vivement Stéphanie. Une fille de théâtre… pas même… une fille de music-hall, sortie des bouges de Cagliari, qui se fait appeler la Montarena.
— Peu importe, coupa avec une certaine sévérité le Père Orban. Hors des lois précises que Dieu a établies pour l’union de l’homme et de la femme, l’importance du péché ne se mesure pas à la quantité sociale ni même morale du complice.
Il s’arrêta, considéra la pénitente qui tremblait d’émotion ; puis il reprit avec plus de douceur :
— Dieu vous tiendra compte certainement de ce que vous n’avez pas attendu d’être vous-même abandonnée pour rompre les liens… qu’il n’avait pas bénis : ne disons rien de plus pour le moment. Votre lettre à la Mère Supérieure (écartant un peu son fauteuil de bureau, il prit son menton aigu dans la paume de sa main gauche et parla plus lentement) dit, si mes souvenirs sont exacts, que « vous n’avez pas cru devoir supporter plus longtemps le genre de vie que vous imposait le prince Paul ».
— Oui, c’est cela, dit Stéphanie. Je ne pouvais plus… je ne pouvais plus.
— Il faudra me dire ce qui était survenu de nouveau dans votre ménage, pourquoi ce que vous aviez supporté un certain temps vous paraissait tout d’un coup insupportable… Non, pas tout de suite, fit-il en arrêtant de la main une réplique que les lèvres de Stéphanie allaient proférer… Continuons à bien fixer vos… coordonnées présentes, comme on dit en géométrie.
Il ne la quittait pas des yeux, maintenant, et ses yeux à peine allongés, presque ronds, fixés sur la jeune femme, donnaient à celle-ci l’impression qu’elle était parcourue des pieds à la tête par ce regard, comme avec une lance un jardinier arrose une plante de la racine à la cime, et en fait ainsi quelque chose de pénétré par l’élément humide, quelque chose de plus souple, de plus poreux… Mais comme pour la plante, de cette pénétration intime et totale résultait pour Stéphanie une relâche, un bienfait.
Elle écoutait avec soumission, étonnée d’être si vite en confiance avec ce prêtre inconnu, d’un abord rude, de se sentir avide de l’entendre comme s’il détenait le secret d’apaiser son cœur tumultueux, de lui tracer un chemin, de la conduire.
— Voulez-vous me dire d’abord, reprit-il, les conditions exactes dans lesquelles vous avez rompu votre premier mariage et contracté le second ?
— Mais… répliqua Stéphanie, j’ai demandé le divorce et il a été prononcé par le Tribunal aux torts de mon mari. Nous étions séparés de fait. M. de Baurens, quelques semaines après notre mariage, avait renoué une vieille liaison… C’est pour cela que j’ai pris la première occasion de le quitter sans scandale, à l’amiable, en partant pour l’étranger. L’occasion, ce fut… La femme du ministre de Suède me connaissait, nous étions très liées… Elle avait une grande fille à élever. Elle m’offrit de la suivre partout où elle irait avec son mari.
— Comme institutrice ?
— Comme institutrice de sa fille Gertrude, et aussi pour l’aider dans la conduite de la maison — elle souffrait de coliques néphrétiques et souvent devait observer un plein repos… Puis, enfin, comme amie…
— Et c’est ainsi que vous avez finalement rencontré…?
— Oui.
— Et malgré la situation… honorable… mais enfin… secondaire qui était la vôtre, le prince héritier vous a remarquée ?
— Il m’a vue pour la première fois à la Légation de Suède, dans un bal… Il m’a fait danser à plusieurs reprises… Et ensuite, il est revenu très souvent chez mon amie… chez la femme du ministre.
— Et celle-ci a protégé vos relations avec lui ?
— Mais, mon Père, objecta vivement la jeune femme, jamais rien ne s’est passé… enfin… le prince a presque tout de suite parlé de mariage… et alors… naturellement, mon amie l’a encouragé et m’a encouragée.
— Elle est protestante ? questionna le Père.
— Oui.
— Évidemment… alors…
Il eut un geste évasif qui semblait dire : « Alors… il n’y avait rien à espérer. »
— Le prince Paul aurait pourtant accepté que vous fussiez… ce que beaucoup d’autres femmes avaient été pour lui avant qu’il vous rencontrât ?
— Il a compris très vite qu’il devait y renoncer. Et quand il s’est décidé pour le mariage, il a mis une obstination extrême à me décider au divorce… J’ai résisté… tant que j’ai pu…
— Par sentiment religieux ?
Elle fit signe que oui, sans parler.
— Vous n’avez pas songé à vous adresser à Rome pour obtenir l’annulation de votre premier mariage ?
— Paul… (elle se reprit) le prince s’y opposait. Il ne voulait pas attendre… On dit que les délais sont si longs.
Comme elle prononçait ces mots, Stéphanie sentit que le regard du Père, immobile sur elle, lisait dans sa conscience. Elle n’osa pas achever.
— Oui, murmura le Père. C’est bien l’homme qu’on m’a dépeint. Il voulait sur vous la victoire complète… l’abjuration. Une sorte de Polyeucte satanique. Vous avez cédé… vous avez divorcé… Et sous quel régime avez-vous épousé le prince Paul ?
— Mais… civilement d’abord, selon la loi du pays. Et religieusement ensuite selon le rite orthodoxe.
Une pause. Puis :
— Quelle a été l’attitude, vis-à-vis de vous, de la famille royale ?
— De la résistance d’abord, naturellement. Mais, comme l’opinion publique était favorable à notre mariage, — le prince est très aimé du peuple, — et aussi, parce que… son amitié pour moi d’abord, le mariage ensuite parurent tellement l’assagir… le roi et la reine m’ont assez vite adoptée. Je n’ai eu guère contre moi, à la cour, que la princesse Marie, la tante de Paul, qui est fort bizarre, son cousin Charles-Henri, qui le déteste.
Le silence régna quelque temps entre les murs vert pâle de la pièce. Stéphanie ne quittait pas le Père des yeux : elle éprouvait un soulagement à lui parler, et si pénible que fussent pour elle les souvenirs qu’il faisait revivre, elle souhaitait qu’il l’interrogeât de nouveau. Or, en ce moment, l’esprit du moine semblait absent, et l’on eût dit qu’il avait oublié la retraitante. Il regardait du côté de la fenêtre. Des nuages traversaient le carré de ciel bleuâtre, des nuages blancs et gris, qui par intervalles masquaient le soleil. La cime déjà rousse d’un marronnier oscillait sous des poussées de brise. Le Père observait tranquillement cela, en tapotant des deux mains le rebord de son bureau. Et Stéphanie en profitait pour incorporer à sa mémoire ce masque triangulaire, ce crâne tondu de si près que la tonsure ecclésiastique s’y distinguait à peine, cette figure bourgeonnée et pourtant austère, avec la bouche forte des portraits du XVIe siècle, ce nez étrange, ce nez puissant en forme de gouvernail, un peu obliqué vers la droite. Stéphanie osait regarder parce que les yeux arrondis, les yeux d’oiseau du Père étaient en ce moment détournés. Dès qu’il les ramena sur elle, elle abaissa les siens.
— Alors… le prince a changé de conduite aussitôt après vous avoir épousée ? dit le prêtre, comme s’il n’avait pas interrompu l’interrogatoire.
— Oui, mon Père.
— Il vous a été fidèle ?
Elle hésita.
— Je le crois… Je l’ai cru fermement en ce temps-là… Maintenant que j’ai appris à le connaître, je ne suis pas sûre… Il est si habile à dissimuler sa pensée et à cacher ses actions, quand il veut ! mais, durant plusieurs mois, nous avons voyagé tête à tête en Italie. Nous ne nous quittions pas un instant… comme deux étudiants, incognito… sans femme de chambre, sans valet de chambre… sans même l’affreux Osterrek.
— Qui est Osterrek ?
— Un camarade d’enfance et d’études, avec qui le prince a suivi jadis des cours à la Faculté de Paris, et qui est devenu son âme damnée, son… (elle hésita devant le mot qui lui venait) son agent auprès des femmes. Osterrek avait été le premier intermédiaire entre Paul et moi… Il avait tout aplani pour le divorce et le mariage, car il a une adresse et une énergie infernales. Mais mon instinct me le révélait dangereux, et j’avais exigé qu’il ne nous accompagnât point. Je me rendais compte que…
— Vous avez été heureuse pendant ce voyage nuptial ? interrompit sèchement le Père.
Et sa voix de nouveau se timbrait d’ironie, comme tout à l’heure, quand il avait dit à Stéphanie, à propos du départ de Paul : « Cela vous émeut ? »
Un moment interloquée, elle fit un effort pour répondre :
— J’ai été heureuse… Oh ! je sais bien que je n’en avais pas le droit… et j’ai payé cher ce bonheur-là. Mais il s’est appliqué à me rendre heureuse avec cette volonté fervente, cette mise en œuvre de tout son esprit, de toute sa science de la femme, de sa grâce naturelle et de l’artifice dont il sait jouer. Que je fusse enivrée de bonheur, c’était son objet sans répit, et cent fois au cours de ce voyage il m’a demandé si je ne regrettais rien, si je recommencerais.
— Oui, grommela le prêtre. Je comprends. Son génie diabolique, qui avait renoncé à vaincre votre pudeur de femme, s’excitait à l’idée qu’il avait piétiné votre foi religieuse. Comme ces pirates arabes qui forçaient les chrétiennes captives à souiller le Crucifix. Et cela vous a donné du bonheur ?… Pauvre enfant !
Il prit un instant sa tête entre ses mains, appuyant ses coudes à son bureau ; et de voir soudain accablé cet homme robuste et dur, Stéphanie fut bouleversée jusqu’au fond des entrailles. « Il a raison, pensait-elle. C’est bien cette victoire sacrilège sur ma conscience que Paul a souhaitée. Je n’ai jamais osé le comprendre… Et voilà que ce prêtre le découvre à première vue, et me le révèle. »
Enfin le Père Orban démasqua et releva son visage, qui restait préoccupé, triste.
— Combien de temps a duré ce parfait bonheur ?
— Plus d’une année, murmura Stéphanie.
Mais quelque chose l’oppressait, qu’elle ne trouvait pas le moyen de dire, et qu’elle aurait voulu dire. La question que le Père lui posa fut exactement la réplique à ce scrupule :
— Un bonheur… sans remords ?
— Oh ! non, mon Père. J’avais des moments douloureux, mais j’étais grisée, possédée.
— Et vos remords étaient seulement causés parce que vous aviez rompu des liens que Dieu seul peut rompre ?
Elle fut sincère en montrant, d’abord, qu’elle ne comprenait pas la question. Mais le regard fixe du prêtre continuait à la parcourir, à la pénétrer… Elle se cacha le visage et ne répondit pas. Ainsi isolée en face de sa conscience subitement béante devant elle comme un puits qu’on découvre, elle entendit que le Père se levait, qu’il allait à la fenêtre, qu’il l’entr’ouvrait. Elle sentit une fraîcheur de vent un peu humide circuler autour de ses joues et de ses cheveux. Dans la cour aux marronniers, un campanile de zinc jeta une à une les bulles sonores dont l’addition faisait onze heures. Stéphanie revit sur le transparent pourpre de ses mains, interposées entre elle et le jour, le paysage ras aperçu au déclin du soleil, la verdure du parc, le faîte des six dômes d’ardoise, l’angle de la route et de l’allée. Alors aussi, elle avait entendu le grêle campanile ébruiter dans la solitude la confidence de l’heure… Qu’ils lui avaient paru douloureux, quasi menaçants, ces coups successifs qu’elle imagina prisonniers, comme tout ce qui habitait le monastère, comme elle-même allait être tout à l’heure ! Cette impression n’était pas vieille de quatre jours, et voilà qu’en ce moment, meurtrie pourtant par quelques mots d’une bouche sévère, elle aimait cette sonorité cloîtrée, cette heure dispensée pour elle et pour ses compagnes de solitude.
« Faites que je ne rêve pas, mon Dieu ! pensa-t-elle… et que cela dure !… »
Plus d’une minute certainement, le Père Orban demeura devant la fenêtre ouverte, qu’il obstruait de sa haute et lourde stature noire. « Il prie », pensa la retraitante, et elle essaya vainement d’unir une prière à la sienne. Son cœur fut sec et désert ; elle n’était qu’anxiété, désir de connaître ce qui allait se passer tout à l’heure, ce qu’on allait faire d’elle. Quand le prêtre, ayant refermé la fenêtre, revint vers son fauteuil, elle remarqua un sensible adoucissement de ses traits, quelque chose de pitoyable dans les yeux, qui en était absent au cours de leur entretien. Il lui dit, debout devant elle qui n’osait pas se lever :
— Ma chère enfant, vous allez retourner dans votre chambre, pour méditer et pour prier, si vous pouvez prier. Si vous ne pouvez pas prier, ce qui n’aurait rien d’étonnant, parce que vos nerfs sont en ce moment surtendus, contentez-vous de méditer sur notre conversation d’aujourd’hui. Méditez même la plume en main, si vous sentez que votre esprit se dérobe et veut divaguer… Méditez sur les questions que je vous ai posées et sur les réponses que vous avez faites. Si décidément vous ne pouvez même pas méditer, lisez l’histoire de l’ordre de la Sainte-Quarantaine que je vais faire mettre à votre disposition. Ne craignez pas de vous distraire en observant les choses nouvelles qui sont autour de vous, les coutumes, les personnes même. Très vite, je vous en préviens, tout cela ne comptera plus pour vous. N’anticipez pas : vous êtes à peine sortie du monde. On vous a confiée à un guide exceptionnel, malgré sa jeunesse. Madeleine de Sainte-Madeleine n’est ici que ce que l’on appelle dans le monde une apprentie, et que nous appelons, nous, une postulante. La courte histoire de sa vie (elle n’a pas vingt-deux ans) semble porter la marque d’une sainte prédestination. Orpheline, recueillie par une institution de sauvetage pour l’enfance, elle est placée vers sa douzième année dans une ferme des environs : or il se trouve que cette ferme est un cloaque immonde, quelque chose comme la maison Bancal dans le drame de Fualdès. Elle y assiste à des spectacles affreux, passe à travers cette boue sans souiller sa robe et à travers ce feu sans se brûler, jusqu’au jour où elle n’a plus d’autre recours que de s’échapper et de nous demander asile… Elle était épuisée : on la soigne. Nous obtenons de la garder. Elle aide nos sœurs converses, puis devient infirmière : cependant son développement intellectuel et religieux est si rapide, si surprenant, que nous l’affectons au service des retraitantes. Son intelligence aiguë est servie par une mémoire prodigieuse. Tout ce qui l’a intéressée s’y inscrit de façon indélébile… Elle sait par cœur tous les offices et des passages entiers des grands mystiques. Il ne tiendrait qu’à elle d’être novice, demain, et de faire bientôt sa profession… Elle dit, — elle me dit — que sa sainte patronne, pour laquelle elle professe une édifiante dévotion, lui conseille d’attendre. Je n’insiste pas : elle me paraît être de ces âmes choisies qui communiquent directement avec la Vérité… Elle sait tout ce qu’elle n’a jamais appris. Elle voit tout ce que nous cherchons vainement à deviner, à pressentir. Et avec cela, l’humilité et la simplicité même, et j’ajouterai, la gaîté même. J’imagine que sainte Jeanne d’Arc, enfant, devait être ainsi. Confiez-vous à elle, ce qui vous sera peut-être plus facile que de vous confier à moi. Écoutez ce qu’elle vous répondra. J’estime son jugement pour la consulter parfois sur des choses graves et difficiles…
Il reprit sa place dans son fauteuil, mais le tourna vers Stéphanie et se pencha vers elle, avec une familiarité paternelle qui la rassura :
— Je vous entendrai en confession, ma chère fille… non pas demain… mais après-demain mercredi, fête de la bienheureuse qui est une de nos fondatrices. Préparez-vous à cet acte essentiel. Si votre esprit ne se fixe pas aisément, ce qui est fréquent quand on vient au cloître directement de la dissipation du monde, prenez une plume (j’y insiste) et écrivez votre confession. Vous pourrez me la lire… ou me la dire de mémoire, comme vous l’aimerez mieux. Mais que ce soit un inventaire bien définitif, sur lequel il n’y ait plus à revenir. De là, nous partirons vers le rétablissement de votre âme et, si Dieu le permet, vers une vie morale nouvelle. C’est compris ?
— Oui, mon Père.
— Je ne compte pas avoir d’entretien avec vous jusqu’à jeudi matin, au confessionnal, après ma messe. D’ici là, vous êtes livrée à vous-même, sous la conduite de Madeleine de Sainte-Madeleine… Suivez strictement son inspiration au point de vue des offices, des repos, des méditations, des prières, des récréations. Ici, la règle des retraitantes est d’une souplesse infinie. Elles sont si diverses par l’origine, par l’esprit, par leur passé ; comment les plier utilement et du premier coup à une discipline identique ? Nous avons des retraitantes dont la vie ne ressemble en rien à celle des moniales, qui n’interrompent point leurs relations avec leur famille, qui ne font pas de pénitence sévère, qui vivent parmi nous, purement, paisiblement, sans plus. Nous en avons aussi qui font l’exemple et l’édification des moniales elles-mêmes… Suivez les inspirations de la pure jeune fille qui doit vous guider, et allez en paix.
Stéphanie se leva : puis, levée, elle hésita. Elle aurait voulu parler, mais elle ne sentait absolument aucune idée solliciter l’expression des paroles. Et pourtant, il lui en coûtait de quitter le Père Orban, tant elle sentait l’envie de se libérer tout de suite des secrets qui opprimaient sa conscience.
Mais le Père répéta avec une ferme douceur :
— Allez en paix !
Elle obéit.
IV
Une stupeur paralysa Stéphanie en sortant de son entretien avec le Père Orban… Oui, stupeur : rien de net dans la pensée ; dans le vouloir, rien de ferme. Passé le seuil, la porte refermée derrière elle, elle se sentit hors du champ d’influence dont elle avait subi l’action, tout le temps de l’audience : comme le patient soumis à des rayons ultra-violets, lorsque le médecin fait stopper l’appareil. Refoulé par le refus, le besoin de se confier, d’avouer, si violent lors de leurs dernières répliques, l’oppressait et l’irritait.
« Décidément, on ne veut pas de moi… Et ce prêtre qui me dit d’aller en paix ! Formules creuses que tout cela ! »
A l’angle du corridor qu’elle suivait comme une somnambule, sans trop savoir si vraiment elle regagnait sa chambre, une ombre se projeta : Stéphanie devina Madeleine. La jeune fille parut, un peu essoufflée :
— J’ai couru… La Sœur Incarnation m’avait mandée, et elle m’a retenue. Mais je ne vous quitte plus.
Stéphanie ne répondit rien. Madeleine ayant mis, de son geste familier, deux doigts sur l’avant-bras, elle obéit machinalement et suivit. Toutes les deux se trouvèrent bientôt dans la chapelle des « passages », complètement déserte à cette heure-là, mais cette fois à genoux au premier rang, sur l’agenouilloir de la grande stalle, où nulle séparation ne marquait les places. Le tableau de la Descente de Croix occupait ainsi tout le champ visuel : la verrière ronde qui perçait le mur de gauche l’éclairait fortement, avec un reflet plus éclatant sur la face du Sauveur et son buste à l’entaille sanglante. Les deux femmes étaient si près l’une de l’autre que Stéphanie sentit les lourds plis laineux et noirs de la jupe de Madeleine frôler sa propre jupe, si légère : ce fut une impression de chaleur vivante, qui, de sa jambe ployée, se répandit dans tout son corps. Influx de vie et pourtant rien de charnel ; rien de certains contacts suspects cherchés et goûtés naguère ; quelque chose de dominateur aussi, et pareillement d’entraînant, d’activant, mais qui, loin d’accélérer et de faire vibrer les sens, sublimait la sensibilité, diminuait l’animalité du composé humain… En cet instant, il y eut en elle une réaction du moi instinctif comme en ont les patients qu’on éthérise : ils disputent, dans un spasme impuissant, leur conscience à l’anéantissement. Une communication de sensibilité s’établit entre les deux corps agenouillés. Communication subtile et vague, mais plus efficace que par les mots… Stéphanie dut regarder ce que regardait Madeleine, dont le visage n’avait plus exactement l’air d’extase de l’avant-veille, mais une admirable expression implorante. Ainsi la pécheresse et la vierge, mêlant dans un pur contact la chaleur matérielle de leurs corps, sentirent leur pensée, leur désir, tout l’immatériel de leurs deux êtres, se rejoindre, portés par leurs regards sur la plaie béante qui agonisait devant elles. Cela encore ne s’accomplit point sans résistance de la part de Stéphanie ; elle eut des velléités de se soustraire ; des éclairs de lucidité lui laissèrent percevoir des lambeaux de réflexions hostiles : « Rien d’étonnant… Je suis une proie trop facile… Lui aussi, quand il voulait, rien qu’en appuyant sa main sur mon front… » Mais bientôt elle ne pensa plus, elle ne voulut plus rien. Priait-elle ? Non : la voix silencieuse qui articule en nous, pour nous seuls, les mots de nos pensées s’était comme atrophiée. Stéphanie ne sollicitait rien. Elle n’avait pas de souhait. Mais elle ne souffrait plus. Elle était emportée (ascension éperdue ou descente vertigineuse), si vite que cela dépassait les catégories de la perception des sens. Nulle appréhension. Elle ne demandait pas que cela finît. Son regard seul vivait en elle, pour s’unir à celui de Madeleine sur la blessure toujours vivante au flanc du Crucifié.
Elle ne récupéra la pleine conscience des choses que lorsqu’elle se retrouva dans sa chambre, avec Madeleine toujours. Le repas de midi était préparé dans un plateau sur la table.
— Oh ! Madeleine, fit-elle, je ne suis pas capable d’avaler un morceau de pain.
Sans résister et sans même répondre, la postulante emporta le plateau.
— Je reviens dans une minute, dit-elle.
Elle la retrouva assise à la même place, immobile. Elle s’assit en face d’elle.
— Nous avons prié près d’une heure, fit-elle. Maintenant nous comprendrons ce qu’il faut faire.
— Je n’ai pas prié, objecta Stéphanie.
— Vous le croyez. Vous vous rendrez compte tout à l’heure que vous avez prié…
« Je me sens un peu hébétée, voilà tout, pensa la comtesse… Et c’est une sensation qui ne m’est pas nouvelle non plus. S’échapper de soi-même, ne plus penser, ne plus vouloir… cela ne manque pas de charme. Mais cela se paye, après ! »
Avait-elle dit cela tout haut, sans s’en rendre compte ? Dans l’état où elle était, ce n’était pas impossible. Le certain, c’est que la réponse de Madeleine s’adapta exactement, une fois de plus :
— Non ! vous n’avez rien à craindre. La prière, comme nous l’avons faite, ne vous brise pas, au contraire. Vous verrez !
Mais Stéphanie, en reprenant possession d’elle-même, se sentait nerveuse et hostile.
— Pour le moment, fit-elle, je n’ai qu’une envie : dormir.
Madeleine ne répondit pas : un flux de tristesse se répandit sur son visage, et ses paupières se gonflèrent de larmes. Mais déjà Stéphanie s’était jetée contre elle et la serrait contre son cœur en balbutiant :