ŒUVRES
DE
MARCEL SCHWOB

LA LAMPE DE PSYCHÉ

MIMES—LA CROISADE DES ENFANTS—L'ÉTOILE DE BOIS
LE LIVRE DE MONELLE

IL LIBRO DELLA MIA MEMORIA

PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

M CM XXI

IL A ÉTÉ TIRÉ:

39 exemplaires sur vergé d'Arches numérotés à la presse de 1 à 39.

550 exemplaires sur papier vergé pur fil Lafuma numérotés de 40 à 589.

JUSTIFICATION DU TIRAGE

LA LAMPE DE PSYCHÉ

Lo, in yon brilliant window niche

How statue-like I see thee stand,

Thy agate lamp within thy hand.

Ah, Psyche, from the regions which

Are holy land!

Edgar Allan Poe

VNICAE
DILECTAE AC SVPER VITAM PRETIOSAE
MARGARITAE
SVAE
PROPTER VITAM VITAÏ CAVSAE
D. D.
MARCELLVS SVEVIVS

MIMES

(1894)

τέττιξ, διόπτρον, ἄνθος

PROLOGVE. Le poète Herondas, qui vivait dans l'île de Cos sous le bon roi Ptolémée, envoya vers moi une fluette ombre infernale qui avait aimé ici-bas. Et ma chambre fut pleine de myrrhe; et un souffle léger refroidit ma poitrine. Et mon cœur devint pareil au cœur des morts: car j'oubliai ma vie présente.

L'ombre aimante secoua du pli de sa tunique un fromage de Sicile, une frêle corbeille de figues, une petite amphore de vin noir et une cigale d'or. Aussitôt j'eus le désir d'écrire des mimes et mes narines furent chatouillées par l'odeur du suint des laines nouvelles et la fumée grasse des cuisines d'Agrigente et le parfum âcre des étals de poisson à Syracuse. Dans les rues blanches de la ville passèrent des cuisiniers haut retroussés, et des joueuses de flûte aux gorges savoureuses, et des entremetteuses aux pommettes ridées, et des marchands d'esclaves aux joues gonflées d'argent. Par les pâturages bleus d'ombre glissèrent des pâtres siffleurs, portant des roseaux luisants de cire, et des pétrisseuses de lait couronnées de fleurs rousses.

Mais l'ombre aimante n'écouta point mes vers. Elle tourna sa tête dans la nuit et secoua du pli de sa tunique un miroir d'or, des pavots mûrs, une tresse d'asphodèles, et me tendit un des joncs qui croissent sur les bords du Léthé. Aussitôt j'eus le désir de la sagesse et de la connaissance des choses terrestres. Or je vis dans le miroir la tremblante image transparente des flûtes et des coupes et des chapeaux à haute pointe et des visages frais aux lèvres sinueuses, et le sens obscur des objets m'apparut. Puis je m'inclinai sur les pavots, et je mordis les asphodèles, et mon cœur fut lavé d'oubli, et mon âme saisit l'ombre par la main afin de descendre vers le Ténare.

L'ombre lente et fluette me conduisit beaucoup parmi l'herbe noire des enfers, où nos pieds se teignaient aux fleurs du safran. Et là j'eus le regret des îles dans la mer pourprée, des grèves siciliennes rayées de chevelures marines et de la lumière blanche du soleil. Et l'ombre aimante comprit mon désir. Elle toucha mes yeux de sa main ténébreuse et je vis remonter Daphnis et Chloé vers les champs de Lesbos. Et j'éprouvai leur douleur de goûter parmi la nuit terrestre l'amertume de leur seconde vie. Et la Bonne Déesse donna la taille du laurier à Daphnis, et à Chloé la grâce de l'oseraie verte. Aussitôt je connus le calme des plantes et la joie des tiges immobiles.

Alors j'envoyai vers le poète Herondas des mimes nouveaux parfumés du parfum des femmes de Cos et du parfum des fleurs blêmes de l'enfer et du parfum des herbes souples et sauvages de la terre. Ainsi le voulut cette fluette ombre infernale.

le cuisinier

μάχαιρα

MIME I. Tenant ainsi un congre d'argent, et de l'autre main mon couteau de cuisine à large lame, je reviens du port à notre maison. Celui-ci était pendu par les ouïes à l'étal d'une marchande aux cheveux luisants, parfumée d'huile marine. Avec dix drachmes, j'achetais ce matin le marché aux poissons: sauf le congre, il n'y avait que de petites limandes, des anguilles maigres et des sardines qu'on ne donnerait pas aux hoplites des remparts. Cependant je vais l'ouvrir; il se tord comme la lanière d'un fouet de cuir; puis je le tremperai dans la saumure et je promettrai la fourche aux enfants qui allument le feu.

—Apportez le charbon! soufflez sur la braise: elle est de peuplier; ses étincelles ne vous donneront pas la chassie. Voyez, votre tête est vide comme la vessie gonflée de ce congre: le mettrai-je à terre? Donnez-moi une claie. Allez aux corbeaux! Cette sauge ne vaut rien, Glaucon: j'en ferai emplir ta bouche, quand tu seras en croix. Puissiez-vous tous éclater comme des ventres de truie bourrés de farine grasse! Les anneaux! les crochets! Et toi, bien que tu lèches les mortiers jusqu'au fond, tu as encore laissé de l'ail broyé d'hier! Que le pilon t'étouffe et t'empêche de répondre!

Ce congre aura la chair douce. Il sera mangé par des convives délicats: Aristippe, qui vient couronné de roses, Hylas, dont les sandales mêmes sont teintes de poudre rouge, et mon maître Parnéios aux agrafes d'or repoussé. Je sais qu'ils frapperont dans leurs mains en le goûtant, et ils me permettront de rester, appuyé contre la porte, pour voir les jambes souples des danseuses et des citharistes.

la fausse marchande

ἔγχελυς

MIME II. α Je te ferai frapper, oui, frapper de verges. Ta peau sera couverte de taches comme un manteau de nourrice.—Esclaves, emmenez-la; battez-lui d'abord le ventre; retournez-la comme une limande, et battez-lui le dos! Écoutez-la; entendez-vous sa langue? Ne cesseras-tu pas, malheureuse?

β Et qu'ai-je fait, pour être livrée aux sycophantes?

α C'est une chatte qui n'a rien volé; elle veut digérer à son aise, et se coucher moëlleusement.—Esclaves, emportez ces poissons dans vos paniers.—Pourquoi vendais-tu des lamproies, puisque les magistrats l'ont défendu?

β J'ignorais cette défense.

α Le crieur public ne l'a-t-il pas annoncé à haute voix dans le marché, en commandant: «Silence»?

β Je n'ai pas entendu le «silence».

α Tu railles, coquine, les ordres de la cité.—Cette femme aspire à la tyrannie. Dépouillez-la, que je voie si elle ne cache pas un Pisistrate.—Ah! ah! tu étais femme tout à l'heure. Voyez donc, voyez donc. Assurément voilà une marchande d'une espèce nouvelle. Est-ce que les poissons te préféraient ainsi, ou bien les acheteurs?—Laissez ce jeune homme tout nu: les héliastes jugeront s'il doit être puni pour vendre à l'étal des poissons interdits, habillé en femme.

β O sycophante, prends pitié de moi et écoute. J'aime à la mort une jeune fille qui est gardée par le marchand d'esclaves des Longs-Murs. Il veut la vendre douze mines, et mon père refuse l'argent. J'ai trop rôdé autour de la maison, et on l'enferme pour m'empêcher de la voir. Tout à l'heure elle viendra au marché avec ses amies et son patron. Je me suis ainsi déguisé pour pouvoir lui parler; et, afin d'attirer son attention, je vends des lamproies.

α Si tu me donnes une mine, je ferai saisir ton amie avec toi, lorsqu'elle achètera ton poisson, et je feindrai de vous dénoncer tous deux, toi comme vendeuse, elle comme acheteuse; puis, enfermés chez moi, vous raillerez jusqu'à l'aube prochaine le marchand avide.—Esclaves, rendez sa robe à cette femme—car c'est une femme (ne l'aviez-vous pas vu?) et ses lamproies sont de fausses lamproies—par Hermès, ce sont de très grosses anguilles luisantes (ne pouviez-vous pas me le dire?).—Retourne, insolente, à ton étal, et garde-toi de rien vendre, car je te soupçonne encore.—Voici la jeune fille; par Aphrodite, ses reins sont souples; j'aurai une mine, et peut-être, en effrayant ce jeune homme, la moitié d'un lit.

l'hirondelle de bois

χελιδών

MIME III. Ouvre-nous! enfant, enfant, ouvre-nous! Ce sont les petits de l'hirondelle de bois. Elle est peinte, la tête rouge et les ailes bleues. Nous savons que les vraies hirondelles ne sont pas ainsi; et, par Philomèle, en voici une qui tire sa ligne dans le ciel; mais la nôtre est en bois. Enfant! ouvre-nous, ouvre-nous! enfant!

Nous sommes ici dix, vingt et trente qui portons l'hirondelle peinte pour vous annoncer le retour du printemps. Il n'y a pas encore de fleurs, mais recevez ces rameaux blancs et roses. Nous savons que vous faites cuire un estomac farci, des bettes au miel; et votre esclave a acheté hier des loirs pour les confire dans le sucre. Gardez votre festin; nous demandons peu de chose. Des noix frites! des noix frites! Enfant, donne-nous des noix! donne-nous des noix, enfant!

L'hirondelle a la tête rouge comme l'aurore nouvelle et les ailes bleues comme le ciel du nouveau mois. Réjouissez-vous! Les portiques donneront de la fraîcheur et les arbres peindront leur ombre sur les prairies. Notre hirondelle vous promet beaucoup de vin et d'huile. Versez l'huile de l'année passée dans nos cruches, et le vin dans nos amphores; car—écoute, enfant—l'hirondelle dit qu'elle veut en goûter! Verse le vin et l'huile pour notre hirondelle de bois!

Vous avez peut-être autrefois, quand vous étiez enfant, mené l'hirondelle comme nous. Elle fait signe qu'elle s'en souvient. Ne nous laissez pas devant votre porte jusqu'aux torches de ce soir. Donnez-nous des fruits et des fromages. Si vous êtes généreux, nous irons à la maison prochaine, où demeure l'avare aux sourcils rouges. L'hirondelle lui demandera son plat de lièvre, sa tarte dorée, ses grives rôties, et nous le prierons de nous jeter des pièces d'argent. Il haussera les sourcils et secouera la tête. Nous apprendrons à notre hirondelle une chanson dont vous rirez. Car elle sifflera par la ville l'histoire de la femme d'un avare aux sourcils rouges.

l'hôtellerie

κόρεις

MIME IV. Auberge, pleine de punaises, le poète mordu jusqu'au sang te salue. Ce n'est pas pour te remercier de l'avoir abrité une nuit, au bord d'un chemin obscur; la route est boueuse comme celle qui mène chez Hadès—mais tes grabats sont cassés, tes lumières fumeuses; ton huile est rance, ta galette moisie, et, depuis l'automne dernier, il y a des petits vers blancs dans tes noix vides. Mais le poète est reconnaissant aux vendeurs de porcs qui venaient de Mégare à Athènes, et dont les hoquets l'empêchèrent de dormir (tes cloisons, auberge, sont minces), et il rend grâce aussi à tes punaises, qui le tinrent éveillé en le rongeant tout le long du corps, tandis qu'elles avançaient par bandes pressées sur les sangles.

Car il voulut, faute de sommeil, respirer par une baie de la muraille la lumière blanche de la lune, et il vit un marchand de femmes qui frappait à la porte, très tard dans la nuit. Le marchand cria: «Enfant, enfant!» mais l'esclave ronflait sur le ventre et de ses bras croisés bouchait ses oreilles avec la couverture. Alors le poète s'enveloppa d'une robe jaune, dont la couleur était celle des voiles de noces; cette robe teinte de crocos lui avait été laissée par une jeune fille joyeuse, le matin où elle s'était enfuie, vêtue du manteau d'un autre amant. Ainsi le poète, semblable à une servante, ouvrit la porte; et le marchand de femmes fit entrer une troupe nombreuse. La dernière jeune fille avait les seins fermes comme un coing; elle valait au moins vingt mines.

—O servante, dit-elle, je suis lasse; où est mon lit?

—O ma chère maîtresse, dit le poète, voici que tes amies sont couchées dans tous les lits de l'auberge; il ne reste plus que le grabat de ta servante; si tu veux t'y étendre, tu es libre.

L'homme misérable qui nourrissait toutes ces fraîches jeunes filles éclaira le visage du poète avec la grosse mèche de la lampe, couverte de lumignons; et comme il aperçut une servante ni trop belle ni trop soignée, il se tut.

Auberge, le poète mordu jusqu'au sang te remercie. La femme qui coucha cette nuit avec la servante était plus molle que le duvet d'oie, et sa gorge parfumée comme un fruit mûr. Mais tout cela fût resté secret, auberge, sans le bavardage criard de ton grabat. Le poète craint que les petits porcs de Mégare n'aient appris ainsi son aventure. O vous, qui écoutez ces vers, si les «coï, coï» des petits porcs à l'agora d'Athènes vous racontent faussement que notre poète a des amours viles, venez voir à l'auberge l'amie aux seins durs comme des coings qu'il a su prendre, mordu par les bienheureuses punaises, dans une nuit de lune.

les figues peintes

συκῆ

MIME V. Cette jarre pleine de lait sera offerte à la petite déesse de mon figuier. Je verserai tous les matins du lait nouveau, et, s'il plaît à la déesse, j'emplirai la jarre de miel ou de vin non mêlé. Ainsi je l'honorerai du printemps jusqu'à l'automne; et si un orage brise la jarre, j'en achèterai une autre au marché des poteries, quoique l'argile soit chère cette année.

En retour, je prie la petite déesse qui garde le figuier dans mon jardin de changer la couleur des figues. Elles étaient blanches, savoureuses et sucrées; mais Iolé en est lasse. Maintenant elle désire des figues rouges, et jure qu'elles seront meilleures.

Il n'est point naturel qu'un figuier à figues blanches pousse des figues rouges à l'automne; cependant Iolé le veut. Si j'ai été pieux envers les dieux de mon jardin; si je leur ai tressé des couronnes de violettes et versé des aiguières pleines de vin et de lait; si j'ai secoué pour eux des pavots à l'heure où le soleil embrase la crête de ma muraille parmi les nuées de moucherons qui prennent l'air de la nuit; si je suis digne de leur amitié par ma religion, fais fleurir ton figuier, ô déesse, pour des figues rouges.

Si tu ne m'écoutes pas, je ne cesserai de t'honorer avec des jarres fraîches; mais je serai contraint de me lever à l'aube, dans la saison des fruits, pour ouvrir subtilement toutes les figues nouvelles et en peindre l'intérieur avec de la bonne pourpre de Tyr.

la jarre couronnée

ὑάκινθος

MIME VI. Potier, ayant tourné le fond d'une jarre dont j'ai pétri et courbé le ventre de terre dorée, je l'ai emplie de fruits pour le dieu des jardins. Mais il considère le feuillage tremblant, de peur que les voleurs percent les murailles. A la nuit, des loirs furtifs ont enfoncé leurs museaux parmi les pommes et les ont rongées jusqu'aux pépins. Timides, à la quatrième heure, ils agitèrent leurs queues duvetées, blanches et noires. A l'aube, les oiseaux d'Aphrodite se sont perchés sur les bords violets de mon pot d'argile en hérissant les petites plumes changeantes de leur cou. Sous le midi qui frémit, une jeune fille s'est avancée seule vers le dieu, avec des couronnes d'hyacinthe. Et m'ayant aperçu tandis que je restais penché derrière un hêtre, sans me regarder elle a couronné la jarre vide de fruits. Que le dieu ainsi privé de fleurs s'irrite, que les loirs mordent mes pommes, que les oiseaux d'Aphrodite inclinent l'un vers l'autre leurs têtes tendres! J'ai mêlé dans mes cheveux les hyacinthes frais, et jusqu'au prochain midi j'attendrai la couronneuse de jarres.

l'esclave déguisé

μάστιξ

MIME VII. O Mannia, viens châtier cet insolent avec un bon fouet en cuir de Paphlagonie. Je l'ai acheté dix mines à des marchands phéniciens, et il n'a pas souffert de la faim chez moi. Qu'il dise si les cuisiniers lui ont donné des olives et du poisson salé. Il s'est rempli le ventre avec des estomacs farcis et rôtis, des anguilles du lac Copaïs, et des fromages gras qui portaient encore la marque de leur claie d'osier. Il a bu du vin non mêlé que je faisais conserver dans des outres odorantes en peau de chèvre. Il a vidé mes flacons de baume syrien, et sa tunique est violette de pourpre: jamais les laveuses ne l'ont trempée dans les cuves. Ses cheveux s'éparpillent comme les aigrettes d'une torche d'or; le tondeur n'en a pas approché ses ciseaux. Mes femmes l'épilent tous les jours, et la langue rouge de la lampe lèche sa peau. Ses reins sont plus blancs que ma gorge ou que la croupe des lionnes d'ivoire sculptées sur les manches à couteaux.

Par mon âme, il a bu autant de vin dans mes cratères en une soirée que les initiées des Thesmophories pendant les trois jours de mystères. Je croyais qu'il ronflait, étendu près des cuisines, et je voulais prier les broyeurs de lui frotter les lèvres, pour le punir, avec un pilon à mortier; il aurait expié son ivresse par l'âcre saveur de l'ail fraîchement écrasé. Mais je l'ai trouvé chancelant, les yeux troubles, tenant à la main mon miroir d'argent poli; et ce trois fois impur, ayant volé dans mon coffret à bijoux une de mes cigales d'or, l'avait placée parmi ses cheveux enroulés. Puis, debout sur une jambe, et le corps agité par les frémissements du vin, il entourait sa cuisse du voile de gaze dont j'ai coutume de me couvrir sous ma tunique de laine blanche, quand je vais avec mes amies voir les fêtes d'Adonis.

la veillée nuptiale

λύχνος

MIME VIII. Cette lampe à mèche neuve brûle de l'huile fine et claire en face de l'étoile du soir. Le seuil est jonché par les roses que les enfants n'ont pas emportées. Les danseuses balancent les dernières torches qui étendent vers l'ombre leurs doigts de feu. Le petit flûtiste a soufflé encore trois notes aigres dans sa flûte d'os. Les porteurs sont venus avec des coffrets pleins d'anneaux translucides pour les chevilles. Celui-ci a enduit sa figure de suie et m'a chanté les railleries de son dème. Deux femmes aux voiles rouges sourient parmi l'air apaisé, en se frottant les mains de cinabre.

L'étoile du soir monte et les fleurs lourdes se ferment. Près de la grande cuve à vin, couverte d'une pierre sculptée, s'est assis un enfant rieur dont les pieds lumineux sont chaussés de sandales d'or. Il secoue une torche de pin et les cheveux vermeils s'éparpillent dans la nuit. Ses lèvres sont entr'ouvertes comme un fruit qui bâille. Il éternue sur la gauche et le métal sonne à ses pieds. Je sais qu'il partira d'un bond.

Io! Voici venir le voile jaune de la vierge! Ses femmes la soutiennent sous les bras. Éloignez les torches! Le lit des noces l'attend, et je la guiderai vers la molle lueur des tissus de pourpre. Io! Plongez dans l'huile odorante la mèche de la lampe. Elle crépite et meurt. Éteignez les torches! O ma fiancée, je te soulève contre ma poitrine: que tes pieds ne frôlent pas les roses du seuil.

l'amoureuse

φάσηλος

MIME IX. Je prie ceux qui liront ces vers de rechercher mon esclave cruel. Il s'est enfui de ma chambre à la deuxième heure après le milieu de la nuit.

Je l'avais acheté dans une ville bithynienne et il sentait le baume de son pays. Sa chevelure était longue et ses lèvres douces. Nous montâmes sur un bateau aminci comme la coque de la faséole. Et les matelots barbus nous interdirent de nous tondre ou de nous épiler, de crainte des tempêtes; et ils jetèrent dans la mer un chat tacheté à la lueur de la lune nouvelle. Les petites paumes de bois et les voiles de lin qui poussent les barques nous menèrent par la mer Pontique, dont les flots sont noirs, jusqu'aux rives de la Thrace où le liséré d'écume est de pourpre et de safran quand le soleil se lève. Et nous traversâmes aussi les Cyclades, et nous touchâmes à l'île de Rhodes. Près de là, nous sortîmes de la coque effilée dans une autre petite île dont je ne dirai jamais le nom. Car les grottes y sont tendues d'herbe rousse et semées d'ajoncs verts, les prairies molles comme le lait, et toutes les baies des arbrisseaux, soient-elles rouge sombre, claires autant que des grains de cristal, ou aussi noires que les têtes des hirondelles, ont un suc délicieux qui ranime l'âme. Je resterai muette sur cette île, comme une initiée aux mystères. Elle est bienheureuse et on n'y voit point d'ombres. J'y aimai tout un été. A l'automne un bateau plat nous conduisit vers cette campagne. Car mes affaires étaient négligées; et je voulais lever de l'argent pour vêtir celui-ci avec des tuniques de byssos fin. Et je lui ai donné des bracelets d'or, des bâtons tressés d'électron et des pierres qui brillent dans l'ombre.

Misérable que je suis! Il s'est levé d'auprès de moi et je ne sais où le retrouver. O femmes qui pleurez Adonis chaque année, ne méprisez pas mes supplications! Si ce criminel vient entre vos mains, tissez autour de lui des chaînes de fer; serrez ses jambes dans les entraves; jetez-le dans le cachot pavé de dalles; faites-le mener à la croix, et que le Broyeur des Chairs lui courbe la tête sous les fourches: semez des graines à pleines mains autour de la colline des supplices, afin que les milans et les corbeaux volent plus vite vers son corps. Mais plutôt (car je n'ai pas confiance en vous et je sais que vous auriez pitié d'une peau si polie à la pierre ponce) ne le touchez pas, même avec l'extrémité délicate de vos doigts. Mandez-le à vos jeunes messagers; qu'on me le renvoie aussitôt; je saurai le punir moi-même: je le punirai cruellement. Par les dieux irrités, je l'aime, je l'aime.

le marin

κόγχη

MIME X. Si vous doutez que j'aie manié les lourdes rames, regardez mes doigts et mes genoux; vous les trouverez usés comme d'anciens outils. Je connais chaque herbe de la plaine marine qui est parfois violette et parfois bleue, et j'ai la science de tous les coquillages enroulés. Il y a de ces herbes qui sont douées de notre vie: celles-là ont des yeux transparents comme la gelée, un corps semblable à la tétine de truie, et une multitude de membres minces qui sont aussi des bouches. Et parmi les coquilles trouées, j'en ai vu qui étaient percées plus de mille fois; et de chaque petite ouverture sortait ou rentrait un pied de chair sur lequel marchait la coquille.

Après avoir franchi les colonnes d'Héraklès, l'Océan qui entoure la terre devient inconnu et furieux.

Et il crée dans sa course des îles sombres où vivent des hommes différents et des animaux merveilleux. Là est un serpent à barbe dorée qui gouverne son royaume avec sagesse; et les femmes de cet endroit ont un œil à l'extrémité de chacun de leurs doigts. D'autres ont des becs et des huppes comme les oiseaux; pour le reste ils sont semblables à nous. Dans une île où j'arrivai, les habitants portaient leurs têtes à la place où nous avons l'estomac; et quand ils nous saluèrent, ils inclinèrent leurs ventres. Pour les cyclopes, les pygmées et les géants, je n'en parlerai pas; car leur nombre est trop grand.

Aucune de ces choses ne me paraît tenir du prodige; je n'en éprouve pas de terreur. Mais un soir j'ai vu Skylla. Notre bateau touchait le sable de la côte sicilienne. Comme je tournais le gouvernail, j'aperçus au milieu de l'eau une tête de femme qui avait les yeux fermés. Ses cheveux étaient couleur d'or. Elle semblait dormir. Et aussitôt je tremblai; car je craignais de voir ses prunelles, sachant bien qu'après les avoir contemplées je dirigerais la proue de notre bateau vers le gouffre de la mer.

les six notes de la flûte

σύρινξ

MIME XI. Dans les pâturages gras de la Sicile il y a un bois d'amandiers doux, non loin de la mer. Là est un siège ancien fait de pierre noire où les pâtres se sont assis depuis des années. Aux rameaux des arbres voisins pendent des cages à cigales tressées de jonc fin et des nasses d'oseraie verte qui servirent à prendre le poisson. Celle qui dort, dressée sur le siège de pierre noire, les pieds enroulés de bandelettes, la tête cachée sous un chapeau pointu de paille rousse, attend un pâtre qui n'est jamais revenu. Il partit, les mains enduites de cire vierge, pour couper des roseaux dans les halliers humides: il voulait en modeler une flûte à sept tuyaux, ainsi que l'avait enseigné le dieu Pan. Et lorsque sept heures se furent écoulées, la première note jaillit auprès du siège de pierre noire où veillait celle qui dort aujourd'hui. Or la note était proche, claire et argentine. Puis sept heures passèrent sur la prairie bleue de soleil, et la seconde note retentit, joyeuse et dorée. Et toutes les sept heures la dormeuse de maintenant entendit sonner un des tuyaux de la flûte nouvelle. Le troisième son fut lointain et grave comme la clameur du fer. Et la quatrième note fut plus lointaine encore et profondément tintante, ainsi que la voix du cuivre. La cinquième fut troublée et brève, semblable au choc d'un vase d'étain. Mais la sixième fut sourde et étouffée et sonore juste autant que les plombs d'un filet qui se frappent.

Or, celle qui dort aujourd'hui attendit la septième note, qui ne résonna pas. Les jours enveloppèrent le bois d'amandiers avec leur brouillard blanc, et les crépuscules avec leur brouillard gris et les nuits avec leur brouillard pourpre et bleu. Peut-être que le pâtre attend la septième note, au bord d'une mare lumineuse, dans l'ombre grandissante des soirs et des années; et, assise sur le siège de pierre noire, celle qui attendait le pâtre s'est endormie.

le vin de Samos

λήκυθος

MIME XII. Le tyran Polycrate commanda qu'on lui apportât trois flacons scellés contenant trois vins délicieux d'espèce différente. L'esclave diligent prit un flacon de pierre noire, un flacon d'or jaune, et un flacon de verre limpide; mais l'échanson oublieux versa dans les trois flacons le même vin de Samos.

Polycrate considéra le flacon de pierre noire et fit mouvoir ses sourcils. Il brisa le sceau de gypse et flaira le vin. «Le flacon, dit-il, est de matière basse, et l'odeur de ce qu'il renferme m'est peu engageante.»

Il souleva le flacon d'or jaune et l'admira. Puis, l'ayant descellé: «Ce vin, dit-il, est certainement inférieur à sa belle enveloppe, riche de grappes vermeilles et de pampres lumineux.»

Mais, saisissant le troisième flacon de verre limpide, il le tint contre le soleil. Le vin sanglant scintilla. Polycrate fit sauter le cachet, vida le flacon dans sa coupe, et but d'un seul trait. «Ceci, dit-il avec un soupir, est le meilleur vin que j'aie goûté.» Puis, plaçant sa coupe sur la table, il heurta le flacon qui tomba en poussière.

les trois courses

μῆλον

MIME XIII. Les figuiers ont laissé tomber leurs figues et les oliviers leurs olives; car il est arrivé une étrange chose dans l'île de Skyra. Une jeune fille fuyait, poursuivie par un jeune homme. Elle avait relevé le pan de sa tunique et on voyait le bord de son caleçon de gaze. Comme elle courait, elle laissa tomber un petit miroir d'argent. Le jeune homme releva le miroir et s'y mira; il contempla ses yeux emplis de sagesse, aima leur raison, cessa sa poursuite et s'assit sur le sable. Et la jeune fille commença de nouveau à fuir, poursuivie par un homme dans la force de l'âge. Elle avait relevé le bas de sa tunique et ses cuisses étaient semblables à la chair d'un fruit. Dans sa course, une pomme d'or roula de son giron. Et celui qui la poursuivait releva la pomme d'or, la cacha sous sa tunique, l'adora, cessa sa poursuite et s'assit sur le sable. Et la jeune fille s'enfuit encore; mais ses pas étaient moins rapides. Car elle était poursuivie par un vieillard chancelant. Elle avait baissé sa tunique, et ses chevilles étaient enveloppées d'étoffe diaprée. Mais, tandis qu'elle courait, l'étrange chose arriva: car un à un ses seins se détachèrent, et tombèrent sur le sol, comme des nèfles mûres. Le vieillard les huma tous deux; et la jeune fille, avant de s'élancer dans la rivière qui traverse l'île de Skyra, poussa deux cris d'horreur et de regret.

l'ombrelle de Tanagra

πῆλος

MIME XIV. Ainsi tendue sur des baguettes moulées, tressée avec de la paille qui est de l'argile ou tissée avec des étoffes de terre que la cuisson a faites rouges, je suis tenue en arrière et vers le soleil par une jeune fille aux beaux seins. De l'autre main elle soulève sa tunique de laine blanche, et on aperçoit au-dessus de ses sandales persiques des chevilles modelées pour des anneaux d'électron. Ses cheveux sont ondulés et une grande épingle les traverse près de la nuque. En détournant la tête, elle montre sa crainte du soleil et Aphrodite semble être venue incliner son cou.

Telle est ma maîtresse, et auparavant nous errâmes dans les prairies tachées d'hyacinthes, quand elle était de chair rose et moi de paille jaune. La couleur blanche du soleil me baisait au dehors, et j'étais baisée sous mon dôme par le parfum des cheveux de la vierge. Et la déesse qui change les formes m'ayant exaucée, semblable à une hirondelle d'eau qui tombe, les ailes étendues, pour caresser du bec une plante née au milieu d'un étang, je m'abattis doucement sur sa tête; je perdis le roseau qui me tenait loin d'elle, dans les airs, et je devins son chapeau qui la couvrait d'un toit frémissant.

Mais un potier qui pétrit aussi des jeunes filles, nous ayant aperçues dans un faubourg de la cité, nous pria d'attendre et tourna rapidement sous ses pouces une petite figure de terre. Ouvrier des formes inférieures, il nous a portées dans son langage d'argile; et, certes, il a su me tresser délicatement, et plier avec mollesse la tunique de laine blanche, et onduler la chevelure de ma maîtresse; mais, ne comprenant pas le désir des choses, il m'a cruellement séparée de la tête que j'aimais; et, redevenue ombrelle dans ma seconde vie, je me balance loin de la nuque de ma maîtresse.

Kinné

στήλη

MIME XV. Je consacre cet autel à la mémoire de Kinné. Ici, près des rochers noirs où tremble l'écume, nous avons erré tous les deux. La grève trouée le sait, et le bois de sorbiers, et les joncs des sables, et les têtes jaunes des pavots de la mer. Elle avait les mains pleines de coquilles dentelées et j'emplissais les conques frémissantes de ses oreilles avec des baisers. Elle riait des oiseaux à huppe qui se perchent sur les algues et hochent de la queue. Je voyais dans ses yeux la longue ligne de lumière blanche qui marque la frontière de la terre brune et de la mer bleue. Ses pieds se mouillaient jusqu'aux chevilles et les petites bêtes marines sautaient sur sa tunique de laine.

Nous aimions l'étoile brillante du soir et le croissant humide de la lune. Le vent qui passe l'Océan nous apportait les parfums de pays épicés. Nos lèvres étaient blanches de sel, et nous regardions luire, à travers l'eau, des animaux transparents et mous, comme des lampes vivantes. L'haleine d'Aphrodite nous entourait.

Et je ne sais pourquoi la Bonne Déesse a endormi Kinné. Elle tomba entre les pavots jaunes des sables, à la lueur rose de l'étoile de l'Aurore. Sa bouche saignait et la lumière de ses yeux s'éteignit. Je vis entre ses paupières la longue ligne noire qui marque la séparation de ceux qui se réjouissent au soleil et de celles qui pleurent près des marécages. Maintenant, Kinné marche seule au bord de l'eau souterraine, et les conques de ses oreilles sont sonores du bruissement des ombres qui volent, et sur la grève infernale se balancent des pavots tristes à tête noire, et l'étoile du ciel obscur de Perséphone n'a pas de soir ni d'aurore; mais elle est semblable à une fleur d'asphodèle flétrie.

Sismé

δακτύλιος

MIME XV*. Celle que tu vois ici desséchée se nommait Sismé, fille de Thratta. Elle connut d'abord les abeilles et les brebis; puis elle goûta le sel de la mer; enfin, un marchand la mena dans les maisons blanches de Syrie. Maintenant elle est serrée comme une statuette précieuse dans sa gaîne de pierre. Compte les anneaux qui brillent à ses doigts: elle eut autant d'années. Regarde le bandeau qui étreint son front: là elle reçut timidement son premier baiser d'amour. Touche l'étoile de rubis pâles qui dort où furent ses seins: là reposa une tête chère. Près de Sismé on a mis son miroir terni, ses osselets d'argent, et les grandes épingles d'électron qui traversaient ses cheveux; car, au bout de vingt années (il y a vingt anneaux), elle fut couverte de trésors. Un riche suffète lui donna tout ce que les femmes désirent. Sismé ne l'oublie point, et ses petits ossements blancs ne repoussent pas les bijoux. Or le suffète lui construisit ce sépulcre orné pour protéger sa mort tendre, et l'entoura de vases à parfums et de lacrymatoires d'or. Sismé le remercie. Mais toi, si tu veux connaître le secret d'un cœur embaumé, desserre les phalangettes de cette main gauche: tu y trouveras une simple petite bague de verre. Cette bague fut transparente; elle est depuis des années fumeuse et obscure. Sismé l'aime. Tais-toi et comprends.

* Sismé (hors série) a paru pour la première fois dans l'édition américaine de Mimes. Portland. Maine, 1901.

les présents funéraires

ποτήριον

MIME XVI. J'ai placé dans la tombe de Lysandre une claie verte, une lampe rouge et une coupe d'argent.

La claie verte lui rappellera un peu de temps (car une saison la détruira) notre amitié, l'herbe molle des pâturages, le dos arqué des brebis qui paissent, et l'ombre fraîche où nous nous sommes endormis. Et il se souviendra de la nourriture terrestre, et de l'hiver où on entasse les provisions dans les amphores.

La lampe rouge est ornée de femmes nues qui se tiennent les mains et dansent, les jambes entrelacées. Le parfum de l'huile s'évaporera, et la terre dont fut façonnée la lampe se brisera dans les années. Ainsi Lysandre n'oubliera pas aussitôt, dans sa vie souterraine, ses nuits heureuses et les corps blancs que la lampe éclaira; et elle servit aussi à tondre de sa langue vermeille le duvet des bras et des cuisses pour le plus grand plaisir du toucher et de la vue.

La coupe d'argent est couronnée de pampres et de grappes d'or; un dieu insensé y agite son thyrse, et les naseaux de l'âne de Silène semblent encore frémir. Elle fut pleine de vin acide, pur et mêlé; de vin de Chios parfumé par la peau des chèvres, et de vin d'Égine rafraîchi dans des vases d'argile pendus au vent. Lysandre y a bu dans les festins où il récitait des vers et l'âme du vin lui a donné le démon poétique et l'oubli des choses terrestres. Ainsi la forme du démon habitera encore près de lui; et, quand la claie sera pourrie et la lampe brisée, l'argent subsistera encore dans sa sépulture. Puisse-t-il vider souvent cette coupe pleine d'oubli en souvenir de ses meilleurs moments parmi nous!

Hermès Psychagôgos

ὁδὸς

MIME XVII. Que les morts soient enfermés dans des sarcophages de pierre sculptée, ou contenus dans le ventre d'urnes en métal ou en terre, ou dressés, dorés et peints de bleu, sans cervelle et sans viscères, enveloppés avec des bandelettes de lin, je les emmène en troupe et je guide leur marche de ma baguette conductrice.

Nous avançons par un sentier rapide que les hommes ne peuvent voir. Les courtisanes se pressent contre les vierges, et les meurtriers contre les philosophes, et les mères contre celles qui refusèrent d'enfanter, et les prêtres contre les parjures. Car ils se repentent de leurs crimes, soit qu'ils les aient imaginés dans leurs têtes, soit qu'ils les aient exécutés de leurs mains. Et n'ayant point été libres sur terre, parce qu'ils étaient liés par les lois, les coutumes, ou leur propre souvenir, ils craignent l'isolement et ils se soutiennent les uns aux autres. Celle qui coucha nue dans les chambres dallées parmi les hommes console une jeune fille morte avant ses noces, et qui rêva impérieusement d'amour. Un qui tuait sur les routes, la face souillée de cendre et de suie, pose la main sur le front d'un penseur qui voulut régénérer le monde et prêcha la mort. La dame qui aima ses enfants et souffrit par eux cache sa tête au sein d'une hétaïre qui fut volontairement stérile. L'homme vêtu d'une robe longue qui se persuada de croire à son dieu, et se contraignit à des génuflexions, pleure sur l'épaule du cynique qui rompit tous les serments de chair et d'esprit sous les yeux des citoyens. Ainsi ils s'aident entre eux pendant leur route, marchant sous le joug du souvenir.

Puis ils viennent sur la rive du Léthé où je les place le long de l'eau qui coule en silence. Et les uns y plongent leur tête qui contint de mauvaises pensées, les autres y trempent leur main qui fit le mal. Ils se relèvent, et l'eau du Léthé a éteint leur souvenir. Aussitôt ils se séparent et chacun sourit pour soi, se croyant libre.

le miroir, l'aiguille, le pavot

κόρη

MIME XVIII. Le Miroir parle:

J'ai été façonné d'argent par un ouvrier habile. D'abord je fus creux comme sa main, et mon autre face était semblable au globe d'un œil terne. Mais ensuite je reçus l'incurvation propre à rendre les images. Enfin Athéné a soufflé la sagesse en moi. Je n'ignore pas ce que désire la jeune fille qui me tient, et je lui réponds d'avance qu'elle est jolie. Cependant elle se lève la nuit, et allume sa lampe de bronze. Elle dirige vers moi l'aigrette dorée de la flamme, et son cœur veut un autre visage que le sien. Je lui montre son propre front blanc, et ses joues modelées, et la naissance gonflée de ses seins, et ses yeux pleins de curiosité. Elle me touche presque de ses lèvres tremblantes; mais l'or qui brûle éclaire seulement son visage et tout le reste en moi est obscur.

L'Aiguille d'or parle:

Comme je traversais sans gloire une trame de byssos, ayant été volée chez un Tyrien par un esclave noir, je fus saisie par une hétaïre parfumée. Elle me plaça dans ses cheveux et je piquai les doigts des imprudents. Aphrodite m'a instruite et a aiguisé ma pointe avec la volupté. Je suis arrivée enfin dans la coiffure de cette jeune fille, et j'ai fait frémir ses torsades. Elle bondit sous moi comme une génisse folle, et elle ne voit pas la cause de son mal. Pendant les quatre parties de la nuit, j'agite les idées dans sa tête et son cœur obéit. La flamme inquiète de la lampe fait danser des ombres qui courbent leurs bras ailés. Ainsi tumultueuses, elle aperçoit des visions rapides, et elle se précipite vers son miroir. Mais il ne lui montre que son visage tourmenté par le désir.

La Tête du pavot parle:

Je suis née aux champs souterrains, parmi des plantes dont les couleurs sont inconnues. Je sais toutes les nuances de l'obscurité; j'ai vu les fleurs lumineuses des ténèbres. Perséphone m'a tenue sur son giron et je m'y suis endormie. Quand l'aiguille d'Aphrodite blesse la jeune fille de curiosité, je lui montre les formes qui errent dans la nuit éternelle. Ce sont de beaux jeunes gens parés avec des grâces qui n'existent plus. Aphrodite sait donner leurs désirs, et Athéné montre aux mortels l'inanité de leurs rêves; mais Perséphone tient les clefs mystérieuses des deux portes de corne et d'ivoire. Par la première porte elle envoie dans la nuit les ombres qui hantent les hommes; et Aphrodite s'en empare, et Athéné les tue. Mais par la seconde porte la Bonne Déesse reçoit ceux et celles qui sont las d'Aphrodite et d'Athéné.

Akmé

καρδία

MIME XIX. Akmé mourut, tandis que je pressais encore sa main sur mes lèvres, et les pleureuses nous entourèrent. Le froid se glissa dans ses membres inférieurs, et ils devinrent pâles et glacés. Puis il monta jusqu'à son cœur, qui cessa de palpiter, semblable à un oiseau sanglant qu'on trouve étendu, les pattes serrées contre son ventre, par un matin de gelée. Puis le froid parvint sur sa bouche qui fut comme de la pourpre sombre.

Et les pleureuses frottèrent son corps avec du baume de Syrie, et compassèrent ses pieds et ses mains, afin de la placer sur le bûcher. Et la flamme rousse s'élança vers elle comme une amante terrible des nuits d'été, pour la manger sous ses baisers noircissants.

Et des hommes mornes, qui ont cet office, apportèrent dans ma maison deux vases d'argent, où sont les cendres d'Akmé.

Adonis mourut trois fois, et trois fois les femmes se lamentèrent sur les toits. Et cette troisième année, dans la nuit des fêtes, j'eus un songe.

Il me sembla que ma chère Akmé paraissait à mon chevet, étreignant sa poitrine de la main gauche. Elle sortait du royaume des ombres: car son corps était étrangement transparent, si ce n'est à l'endroit du cœur où elle appuyait sa main.

Alors la douleur m'éveilla et je me lamentai comme les femmes qui pleuraient Adonis.

Et les pavots amers du sommeil m'assoupirent de nouveau. Et de nouveau il me sembla que ma chère Akmé, près de mon lit, pressait sa main sur son cœur.

Alors je me lamentai encore et je priai le cruel gardien des songes de la retenir.

Mais elle vint une troisième fois et fit un signe de la tête.

Et je ne sais par quel chemin obscur elle me conduisit dans la prairie des morts, qui est entourée par la ceinture fluide du Styx où crient des grenouilles noires. Et là, s'étant assise sur un tertre, elle ôta sa main gauche dont elle se couvrait le sein.

Or, l'ombre d'Akmé était transparente ainsi que le béryl, mais je vis dans sa poitrine une tache rouge formée comme un cœur.

Et elle me supplia sans paroles de reprendre son cœur sanglant, afin qu'elle pût errer sans douleur parmi les champs de pavots qui ondulent aux enfers comme les champs de blé sur la terre de Sicile.

Alors je l'entourai de mes bras, mais je ne sentis que l'air subtil. Et il me sembla que du sang fluait vers mon cœur; et l'ombre d'Akmé se dissipa en toute transparence.

Maintenant j'ai écrit ces vers, parce que mon cœur est gonflé du cœur d'Akmé.

l'ombre attendue

πόπανον

MIME XX. La petite gardienne du temple de Perséphone a placé dans les corbeilles des gâteaux au miel saupoudrés de graine de pavots. Elle sait dès longtemps que la déesse n'y goûte point, parce qu'elle l'a guettée derrière les pilastres. La Bonne Déesse reste grave et mange sous la terre. Et si elle se nourrissait de nos aliments, elle préférerait le pain frotté d'ail et le vin aigre; car les abeilles infernales font un miel parfumé de myrrhe et les promeneuses dans les prairies violettes souterraines agitent sans cesse des pavots noirs. Ainsi le pain des ombres est confit dans le miel qui sent l'embaumement et les graines qui y sont répandues donnent le désir du sommeil. Voilà pourquoi Homère a dit que les morts, gouvernés par le glaive d'Odysseus, venaient boire en foule le sang noir des agneaux dans une fosse carrée creusée en terre. Et cette fois seulement les morts ont bu du sang, afin d'essayer de revivre: mais d'ordinaire ils se repaissent de miel funèbre et de pavots sombres et le liquide qui coule dans leurs veines est l'eau du Léthé. Les ombres mangent le sommeil et boivent l'oubli.

Pour cette raison, non pour une autre, les hommes ont choisi ces offrandes destinées à Perséphone; mais elle ne s'en inquiète point, car elle est abreuvée d'oubli et rassasiée de sommeil.

La petite gardienne du temple de Perséphone attend une ombre solitaire qui viendra peut-être aujourd'hui, peut-être demain, peut-être jamais. Si les ombres gardent un cœur aimant comme les jeunes filles sur terre, cette ombre n'a pu oublier pour l'eau morne du fleuve d'oubli, ni sommeiller pour les pavots tristes du champ du sommeil.

Mais sans doute elle désire oublier, selon le désir des cœurs terrestres. Alors, elle viendra quelque soir, quand la lune rose montera au ciel, et elle se tiendra près des corbeilles de Perséphone. Elle rompra avec la petite gardienne du temple les gâteaux au miel saupoudrés de graine de pavots et lui apportera au creux de sa paume un peu d'eau morne du Léthé. L'ombre goûtera des pavots de la terre et la jeune fille s'abreuvera de l'eau des enfers; puis ils se baiseront au front et l'ombre sera heureuse parmi les ombres et la jeune fille sera heureuse parmi les hommes.

ασφόδελος, μέλισσα, δάφνη

EPILOGVE. La longue nuit pendant laquelle Daphnis et Chloé restèrent éveillés comme des hiboux les mena jusque chez Perséphone la lumineuse. L'indulgent dieu des amants les fit mourir de bonne heure, semblables à des enfants pieux. Il craignit la jalousie des nymphes ou de Pan, ou de Zeus. Il fit envoler leurs âmes durant leur sommeil du matin; et elles arrivèrent dans le royaume d'Hadès, et, blanches, traversèrent sans se souiller l'infernal marécage, entendirent les grenouilles, fuirent devant le triple aboiement des gueules rouges de Cerbère. Puis, sur les prairies sombres qui sont obscurément éclairées par un crépuscule d'astres, les deux ombres blanches s'assirent et cueillirent le crocos jaune, et l'hyacinthe; et Daphnis tressa pour Chloé une couronne d'asphodèles. Mais ils ne mangèrent pas le lotus bleu qui croît sur les bords du Léthé, ni ne burent de l'eau qui fait perdre la mémoire. Chloé ne voulait pas oublier. Et la reine Perséphone leur donna des sandales de glace à semelle de feu pour traverser le courant enflammé des fleuves rouges.

Cependant, malgré les grandes fleurs jaunes, bleues et pâles des prairies souterraines, Chloé s'ennuyait. Elle ne voyait sur l'herbe ténébreuse que des papillons de nuit, très lourds, dont les ailes noires étaient coupées de croissants ensanglantés. Daphnis ne caressait que des bêtes nocturnes, dont les yeux avaient des lueurs de lune, dont le poil était doux comme le pelage des souris-chauves. Chloé avait peur des chouettes qui huaient dans les bois sacrés. Daphnis regrettait la blancheur des choses sous le soleil. Ils se souvenaient tous deux, n'ayant pas mouillé leurs mentons aux rives du Léthé; ils pleuraient la vie et invoquaient la grave bienfaisance de Perséphone.

Et comme les songes sortent tous de l'Erèbe par la porte d'ivoire, le sommeil des ombres est sans rêves. D'ordinaire, comme elles sont enveloppées d'oubli, elles ne pourraient songer dans leurs têtes vaines et légères qu'aux plaines indécises qui entourent le Tartare; mais Daphnis et Chloé souffraient infiniment de ne point réaliser en dormant leurs souvenirs de la vie passée.

La Bonne Déesse eut pitié d'eux, et elle permit au Conducteur d'Ames de les consoler.

Par une nuit bleue, il feignit de les confondre avec les Songes; et, parmi les êtres multicolores, chevauchant et volant, criant, riant ou pleurant, qui passent sous nos paupières quand ils se sont échappés de la porte pâle de l'Erèbe, Daphnis et Chloé, l'un contre l'autre étroitement serrés, revinrent voir l'île de Lesbos.

L'ombre était azurée, les arbres clairs, les taillis lumineux. La lune semblait un miroir d'or. Chloé s'y fût mirée avec un collier d'étoiles. Mitylène se dressait au loin comme une cité de nacre. Les canaux blancs traversaient la prairie. Quelques statues de marbre, renversées, buvaient la rosée. On voyait étinceler dans l'herbe leurs chevelures en torsade, teintes de jaune. L'air tremblait d'une lumière vague.

—Hélas! dit Chloé, où est le jour? Le soleil est-il mort? Où faut-il aller, mon Daphnis? Je ne sais plus la route. Ah! il n'y a plus nos bêtes, Daphnis: elles se sont perdues depuis que nous sommes partis.

Et Daphnis répondit:

—O Chloé, nous revenons errer comme les songes qui visitaient nos prunelles dans le sommeil des prés ou dans le repos des étables. Nos têtes sont vides comme les pavots mûrs. Nos mains sont chargées des fleurs de la nuit éternelle. Ton cher front est ceint d'asphodèles, et tu portes contre ton sein le crocos qui pousse dans l'île des Bienheureux. Il vaut peut-être mieux ne pas se souvenir.

—Mais voici que je me souviens, mon Daphnis, dit Chloé. La route qui mène à la grotte des nymphes longe cette prairie. Je reconnais la pierre plate où nous nous asseyions. Vois-tu le bois d'où sortit le loup, qui nous fit si grand peur? Ici, tu me tressas pour la première fois une cage à cigales. Là, dans ce buisson, tu pris pour moi une des stridentes cigales, et tu la posas sur mes cheveux, où elle chantait sans discontinuer. Elle était plus belle que les cigales d'or des Athéniennes d'autrefois: car elle chantait. Je voudrais en avoir une encore.

Et Daphnis répondit:

—La cigale bruit à l'heure de midi, quand le vent fore des trous sanglants au cœur du chaume, quand la ciguë à taille verte éploie son ombelle blanche pour se mettre au frais. Maintenant elles dorment et je ne saurais en trouver. Mais vois, Chloé, l'antre du dieu Pan; et j'aperçois le bassin où la vue de ton corps nu m'a troublé; et près de là le taillis où ton premier baiser me rendit délirant, où je venais te guetter tandis que j'engluais les pièges à oiseaux, dans l'hiver, et que toi, au milieu de la haute salle, tu rangeais les fruits dans les grandes amphores.

O Chloé, la maison n'est plus là, et le bois de sorbier est solitaire, car les huppes et les roitelets n'y viennent plus, et Perséphone a éteint nos âmes qui brûlaient.

—Voici, dit Chloé. Je viens de prendre dans une fleur pourpre une abeille qui dormait. Je l'ai regardée: elle est rousse et laide, et je n'aime pas les cercles noirs de son ventre. Autrefois, je croyais l'abeille un baiser avec des ailes. Je viens de tremper mon doigt dans un rayon de miel et tout le parfum du miel nouveau s'est envolé. J'ai cessé d'aimer le miel.

—Chloé, donne-moi un baiser, dit Daphnis.

—Voici, mon Daphnis.

Et les deux ombres blanches furent troublées, sans rien oser dire. Car leur baiser n'avait plus d'aiguillon, ni d'odeur sauvage; et comme le désir des brebis, des chèvres, des oiseaux et des cigales diminuait dans leur cœur, le plaisir de toucher leurs corps ne les agita plus d'un frémissement.

—O Chloé, ici nous avions des fromages gras sur des claies vertes.

—Et je n'aime presque plus les fromages, mon Daphnis.

—O Chloé, là nous avons cueilli les premières violettes de notre dernière année.

—Et je n'aime presque plus les violettes, mon Daphnis.

—O Chloé, regarde ce petit bois où tu m'as donné ton premier baiser.

Et Chloé, détournant la tête, ne répondit rien.

Alors, silencieux, ils maudirent dans leur cœur la nuit qui semblait avoir teint les choses d'amertume. Et ils prièrent sans paroles le Conducteur d'Ames de venir les reprendre avec les songes légers, pour les ramener par la porte pâle de l'Erèbe dans les prairies d'asphodèles où ils avaient la tendre douleur de se souvenir.

Mais la Bonne Déesse n'exauça pas leur prière.

Ils restèrent penchés, chacun à part, sur les statues tombées.

Lorsque la nuit bleue devint faiblement dorée, à l'Orient, ils entendirent un bruit de rames le long des côtes. Ils levèrent la tête, sachant qu'ils allaient voir des pirates-matelots, qui ravissent tout sur les rivages de Lesbos, et qui crient d'une voix retentissante, chaque fois qu'ils plongent les rames: roup-pa-paï.

Et cependant, bien que la brume fût légère, ils n'aperçurent pas de vaisseau. Mais il y eut un grand écho, qui fit frissonner l'écume sur la grève:

—Le grand Pan est mort! Le grand Pan est mort! Le grand Pan est mort!

Alors la cité nacrée de Mitylène s'écroula, et les statues se renversèrent toutes, et l'île devint noire, et les petites âmes des sources s'échappèrent, et les dieux minuscules s'envolèrent du cœur des arbres, de la moëlle des plantes, du centre animé des fleurs, et le silence s'étendit sur les morceaux de marbre blanc.

Les ombres de Daphnis et de Chloé s'évanouirent, subitement très vieilles, au jour nouveau; et la Bonne Déesse, dont la puissance souterraine était abolie, les prit tandis qu'elle s'enfuyait au-dessus des prairies vers la région inconnue où les dieux sont retirés. Elle féconda Lesbos de son haleine, et rendit à la terre Daphnis et Chloé; car l'île, parmi les canaux blancs qui la sillonnent, est couverte de leur âme multipliée, tant les lauriers et les oseraies verdoyantes ont jailli de son cœur enseveli.

LA CROISADE DES ENFANTS

(1896)

Circa idem tempus pueri sine rectore sine duce de universis omnium regionum villis et civitatibus versus transmarinas partes avidis gressibus cucurrerunt, et dum quaereretur ab ipsis quo currerent, responderunt: Versus Jherusalem, quaerere terram sanctam… Adhuc quo devenerint ignoratur. Sed plurimi redierunt, a quibus dum quaereretur causa cursus, dixerunt se nescire. Nudae etiam mulieres circa idem tempus nihil loquentes per villas et civitates cucurrerunt…

RÉCIT DU GOLIARD

Moi, pauvre goliard, clerc misérable errant par les bois et les routes pour mendier, au nom de Notre Seigneur, mon pain quotidien, j'ai vu un spectacle pieux et entendu les paroles des petits enfants. Je sais que ma vie n'est point très sainte, et que j'ai cédé aux tentations sous les tilleuls du chemin. Les frères qui me donnent du vin voient bien que je suis peu accoutumé à en boire. Mais je n'appartiens pas à la secte de ceux qui mutilent. Il y a des méchants qui crèvent les yeux aux petits, et leur scient les jambes et leur lient les mains, afin de les exposer et d'implorer la pitié. Voilà pourquoi j'ai eu peur en voyant tous ces enfants. Sans doute, Notre Seigneur les défendra. Je parle au hasard, car je suis rempli de joie. Je ris du printemps et de ce que j'ai vu. Mon esprit n'est pas très fort. J'ai reçu la tonsure de clergie à l'âge de dix ans, et j'ai oublié les paroles latines. Je suis pareil à la sauterelle: car je bondis, de ci, de là, et je bourdonne, et parfois j'ouvre des ailes de couleur, et ma tête menue est transparente et vide. On dit que saint Jean se nourrissait de sauterelles dans le désert. Il faudrait en manger beaucoup. Mais saint Jean n'était point un homme fait comme nous.

Je suis plein d'adoration pour saint Jean, car il était errant et prononçait des paroles sans suite. Il me semble qu'elles devraient être plus douces. Le printemps aussi est doux, cette année. Jamais il n'y a eu tant de fleurs blanches et roses. Les prairies sont fraîchement lavées. Partout le sang de Notre Seigneur étincelle sur les haies. Notre Seigneur Jésus est couleur de lys, mais son sang est vermeil. Pourquoi? Je ne sais. Cela doit être en quelque parchemin. Si j'eusse été expert dans les lettres, j'aurais du parchemin, et j'écrirais dessus. Ainsi je mangerais très bien tous les soirs. J'irais dans les couvents prier pour les frères morts et j'inscrirais leurs noms sur mon rouleau. Je transporterais mon rouleau des morts d'une abbaye à l'autre. C'est une chose qui plaît à nos frères. Mais j'ignore les noms de mes frères morts. Peut-être que Notre Seigneur ne se soucie point non plus de les savoir. Tous ces enfants m'ont paru n'avoir pas de noms. Et il est sûr que Notre Seigneur Jésus les préfère. Ils emplissaient la route comme un essaim d'abeilles blanches. Je ne sais pas d'où ils venaient. C'étaient de tout petits pèlerins. Ils avaient des bourdons de noisetier et de bouleau. Ils avaient la croix sur l'épaule; et toutes ces croix étaient de maintes couleurs. J'en ai vu de vertes, qui devaient être faites avec des feuilles cousues. Ce sont des enfants sauvages et ignorants. Ils errent vers je ne sais quoi. Ils ont foi en Jérusalem. Je pense que Jérusalem est loin, et Notre Seigneur doit être plus près de nous. Ils n'arriveront pas à Jérusalem. Mais Jérusalem arrivera à eux. Comme à moi. La fin de toutes choses saintes est dans la joie. Notre Seigneur est ici, sur cette épine rougie, et sur ma bouche, et dans ma pauvre parole. Car je pense à lui et son sépulcre est dans ma pensée. Amen. Je me coucherai ici au soleil. C'est un endroit saint. Les pieds de Notre Seigneur ont sanctifié tous les endroits. Je dormirai. Jésus fasse dormir le soir tous ces petits enfants blancs qui portent la croix. En vérité, je le lui dis. J'ai grand sommeil. Je le lui dis, en vérité, car peut-être qu'il ne les a point vus, et il doit veiller sur les petits enfants. L'heure de midi pèse sur moi. Toutes choses sont blanches. Ainsi soit-il. Amen.

RÉCIT DU LÉPREUX

Si vous voulez comprendre ce que je vais vous dire, sachez que j'ai la tête couverte d'un capuchon blanc et que je secoue un cliquet de bois dur. Je ne sais plus quel est mon visage, mais j'ai peur de mes mains. Elles courent devant moi comme des bêtes écailleuses et livides. Je voudrais les couper. J'ai honte de ce qu'elles touchent. Il me semble qu'elles font défaillir les fruits rouges que je cueille et les pauvres racines que j'arrache paraissent se flétrir sous elles. Domine ceterorum libera me! Le Sauveur n'a pas expié mon péché blême. Je suis oublié jusqu'à la résurrection. Comme le crapaud scellé au froid de la lune dans une pierre obscure, je demeurerai enfermé dans ma gangue hideuse quand les autres se lèveront avec leur corps clair. Domine ceterorum, fac me liberum: leprosus sum. Je suis solitaire et j'ai horreur. Mes dents seules ont gardé leur blancheur naturelle. Les bêtes s'effraient, et mon âme voudrait fuir. Le jour s'écarte de moi. Il y a douze cent et douze années que leur Sauveur les a sauvées, et il n'a pas eu pitié de moi. Je n'ai pas été touché avec la lance sanglante qui l'a percé. Peut-être que le sang du Seigneur des autres m'aurait guéri. Je songe souvent au sang: je pourrais mordre avec mes dents; elles sont candides. Puisqu'Il n'a point voulu me le donner, j'ai l'avidité de prendre celui qui lui appartient. Voilà pourquoi j'ai guetté les enfants qui descendaient du pays de Vendôme vers cette forêt de la Loire. Ils avaient des croix et ils étaient soumis à Lui. Leurs corps étaient Son corps et Il ne m'a point fait part de son corps. Je suis entouré sur terre d'une damnation pâle. J'ai épié pour sucer au cou d'un de Ses enfants du sang innocent. Et caro nova fiet in die iræ. Au jour de terreur, ma chair sera nouvelle. Et derrière les autres marchait un enfant frais aux cheveux rouges. Je le marquai; je bondis subitement; je lui saisis la bouche de mes mains affreuses. Il n'était vêtu que d'une chemise rude; ses pieds étaient nus et ses yeux restèrent placides. Et il me considéra sans étonnement. Alors, sachant qu'il ne crierait point, j'eus le désir d'entendre encore une voix humaine et j'ôtai mes mains de sa bouche, et il ne s'essuya pas la bouche. Et ses yeux semblaient ailleurs.

—Qui es-tu? lui dis-je.

—Johannes le Teuton, répondit-il. Et ses paroles étaient limpides et salutaires.

—Où vas-tu? dis-je encore.

Et il répondit:

—A Jérusalem, pour conquérir la Terre Sainte.

Alors je me mis à rire, et je lui demandai:

—Où est Jérusalem?

Et il répondit:

—Je ne sais pas.

Et je dis encore:

—Qu'est-ce que Jérusalem?

Et il répondit:

—C'est Notre Seigneur.

Alors, je me mis à rire de nouveau et je demandai:

—Qu'est-ce que ton Seigneur?

Et il me dit:

—Je ne sais pas; il est blanc.

Et cette parole me jeta dans la fureur et j'ouvris mes dents sous mon capuchon et je me penchai vers son cou frais et il ne recula point, et je lui dis:

—Pourquoi n'as-tu pas peur de moi?

Et il dit:

—Pourquoi aurais-je peur de toi, homme blanc?

Alors de grandes larmes m'agitèrent, et je m'étendis sur le sol, et je baisai la terre de mes lèvres terribles, et je criai:

—Parce que je suis lépreux!

Et l'enfant teuton me considéra, et dit limpidement:

—Je ne sais pas.

Il n'a pas eu peur de moi! Il n'a pas eu peur de moi! Ma monstrueuse blancheur est semblable pour lui à celle de son Seigneur. Et j'ai pris une poignée d'herbe et j'ai essuyé sa bouche et ses mains. Et je lui ai dit:

—Va en paix vers ton Seigneur blanc, et dis-lui qu'il m'a oublié.

Et l'enfant m'a regardé sans rien dire. Je l'ai accompagné hors du noir de cette forêt. Il marchait sans trembler. J'ai vu disparaître ses cheveux rouges au loin dans le soleil. Domine infantium, libera me! Que le son de mon cliquet de bois parvienne jusqu'à toi, comme le son pur des cloches! Maître de ceux qui ne savent pas, délivre-moi!

RÉCIT DU PAPE INNOCENT III

Loin de l'encens et des chasubles, je puis très facilement parler à Dieu dans cette chambre dédorée de mon palais. C'est ici que je viens penser à ma vieillesse, sans être soutenu sous les bras. Pendant la messe, mon cœur s'élève et mon corps se roidit; le scintillement du vin sacré emplit mes yeux, et ma pensée est lubrifiée par les huiles précieuses; mais en ce lieu solitaire de ma basilique, je peux me courber sous ma fatigue terrestre. Ecce homo! Car le Seigneur ne doit point entendre vraiment la voix de ses prêtres à travers la pompe des mandements et des bulles; et sans doute ni la pourpre, ni les joyaux, ni les peintures ne lui agréent; mais dans cette petite cellule il a peut-être pitié de mon balbutiement imparfait. Seigneur, je suis très vieux, et me voici vêtu de blanc devant toi, et mon nom est Innocent, et tu sais que je ne sais rien. Pardonne-moi ma papauté, car elle a été instituée, et je la subis. Ce n'est pas moi qui ai ordonné les honneurs. J'aime mieux voir ton soleil par cette vitre ronde que dans les reflets magnifiques de mes verrières. Laisse-moi gémir comme un autre vieillard et tourner vers toi ce visage pâle et ridé que je soulève à grand'peine hors des flots de la nuit éternelle. Les anneaux glissent le long de mes doigts amaigris, comme les derniers jours de ma vie s'échappent.

Mon Dieu! je suis ton vicaire ici, et je tends vers toi ma main creuse, pleine du vin pur de ta foi. Il y a de grands crimes. Il y a de très grands crimes. Nous pouvons leur donner l'absolution. Il y a de grandes hérésies. Il y a de très grandes hérésies. Nous devons les punir impitoyablement. A cette heure où je m'agenouille, blanc, dans cette cellule blanche dédorée, je souffre d'une forte angoisse, Seigneur, ne sachant point si les crimes et les hérésies sont du pompeux domaine de ma papauté ou du petit cercle de jour dans lequel un vieil homme joint simplement ses mains. Et aussi, je suis troublé en ce qui touche ton sépulcre. Il est toujours entouré par des infidèles. On n'a point su le leur reprendre. Personne n'a dirigé ta croix vers la Terre-Sainte; mais nous sommes plongés dans la torpeur. Les chevaliers ont déposé leurs armes et les rois ne savent plus commander. Et moi, Seigneur, je m'accuse et je frappe ma poitrine: je suis trop faible et trop vieux.

Maintenant, Seigneur, écoute ce chuchotement chevrotant qui monte hors de cette petite cellule de ma basilique et conseille-moi. Mes serviteurs m'ont apporté d'étranges nouvelles depuis les pays de Flandres et d'Allemagne jusqu'aux villes de Marseille et de Gênes. Des sectes ignorées vont naître. On a vu courir par les cités des femmes nues qui ne parlaient point. Ces muettes impudiques désignaient le ciel. Plusieurs fous ont prêché la ruine sur les places. Les ermites et les clercs errants sont pleins de rumeurs. Et je ne sais par quel sortilège plus de sept mille enfants ont été attirés hors des maisons. Ils sont sept mille sur la route portant la croix et le bourdon. Ils n'ont point à manger; ils n'ont point d'armes; ils sont incapables et ils nous font honte. Ils sont ignorants de toute véritable religion. Mes serviteurs les ont interrogés. Ils répondent qu'ils vont à Jérusalem pour conquérir la Terre-Sainte. Mes serviteurs leur ont dit qu'ils ne pourraient traverser la mer. Ils ont répondu que la mer se séparerait et se dessécherait pour les laisser passer. Les bons parents, pieux et sages, s'efforcent de les retenir. Ils brisent les verrous pendant la nuit et franchissent les murailles. Beaucoup sont fils de nobles et de courtisanes. C'est grand'pitié. Seigneur, tous ces innocents seront livrés au naufrage et aux adorateurs de Mahomet. Je vois que le soudan de Bagdad les guette de son palais. Je tremble que les mariniers ne s'emparent de leurs corps pour les vendre.

Seigneur, permettez-moi de vous parler selon les formules de la religion. Cette croisade des enfants n'est point une œuvre pie. Elle ne pourra gagner le Sépulcre aux chrétiens. Elle augmente le nombre des vagabonds qui errent sur la lisière de la foi autorisée. Nos prêtres ne peuvent point la protéger. Nous devons croire que le Malin possède ces pauvres créatures. Elles vont en troupeau vers le précipice comme les porcs sur la montagne. Le Malin s'empare volontiers des enfants, Seigneur, comme vous savez. Il se donna figure, jadis, d'un preneur de rats, pour entraîner aux notes de la musique de son pipeau tous les petits de la cité de Hamelin. Les uns disent que ces infortunés furent noyés dans la rivière de Weser; les autres, qu'il les enferma dans le flanc d'une montagne. Craignez que Satan ne mène tous nos enfants vers les supplices de ceux qui n'ont point notre foi. Seigneur, vous savez qu'il n'est pas bon que la croyance se renouvelle. Sitôt qu'elle parut dans le buisson ardent, vous la fîtes enfermer dans un tabernacle. Et quand elle se fut échappée de vos lèvres sur le Golgotha, vous ordonnâtes qu'elle fût enclose dans les ciboires et dans les ostensoirs. Ces petits prophètes ébranleront l'édifice de votre Église. Il faut le leur défendre. Est-ce au mépris de vos consacrés, qui usèrent dans votre service leurs aubes et leurs étoles, qui résistèrent durement aux tentations pour vous gagner, que vous recevrez ceux qui ne savent ce qu'ils font? Nous devons laisser venir à vous les petits enfants, mais sur la route de votre foi. Seigneur, je vous parle selon vos institutions. Ces enfants périront. Ne faites pas qu'il y ait sous Innocent un nouveau massacre des Innocents.

Pardonne-moi maintenant, mon Dieu, pour t'avoir demandé conseil sous la tiare. Le tremblement de la vieillesse me reprend. Regarde mes pauvres mains. Je suis un homme très âgé. Ma foi n'est plus celle des tout petits. L'or des parois de cette cellule est usé par le temps. Elles sont blanches. Le cercle de ton soleil est blanc. Ma robe est blanche aussi, et mon cœur desséché est pur. J'ai dit selon ta règle. Il y a des crimes. Il y a de très grands crimes. Il y a des hérésies. Il y a de très grandes hérésies. Ma tête est vacillante de faiblesse: peut-être qu'il ne faut ni punir, ni absoudre. La vie passée fait hésiter nos résolutions. Je n'ai point vu de miracle. Éclaire-moi. Est-ce un miracle? Quel signe leur as-tu donné? Les temps sont-ils venus? Veux-tu qu'un homme très vieux, comme moi, soit pareil dans sa blancheur à tes petits enfants candides? Sept mille! Bien que leur foi soit ignorante, puniras-tu l'ignorance de sept mille innocents? Moi aussi, je suis Innocent. Seigneur, je suis innocent comme eux. Ne me punis pas dans mon extrême vieillesse. Les longues années m'ont appris que ce troupeau d'enfants ne peut pas réussir. Cependant, Seigneur, est-ce un miracle? Ma cellule reste paisible, comme en d'autres méditations. Je sais qu'il n'est point besoin de t'implorer, pour que tu te manifestes; mais moi, du haut de ma très grande vieillesse, du haut de ta papauté, je te supplie. Instruis-moi, car je ne sais pas. Seigneur, ce sont tes petits innocents. Et moi, Innocent, je ne sais pas, je ne sais pas.

RÉCIT DE TROIS PETITS ENFANTS

Nous trois, Nicolas qui ne sait point parler, Alain et Denis, nous sommes partis sur les routes pour aller vers Jérusalem. Il y a longtemps que nous marchons. Ce sont des voix blanches qui nous ont appelés dans la nuit. Elles appelaient tous les petits enfants. Elles étaient comme les voix des oiseaux morts pendant l'hiver. Et d'abord nous avons vu beaucoup de pauvres oiseaux étendus sur la terre gelée, beaucoup de petits oiseaux dont la gorge était rouge. Ensuite nous avons vu les premières fleurs et les premières feuilles et nous en avons tressé des croix. Nous avons chanté devant les villages, ainsi que nous avions coutume de faire pour l'an nouveau. Et tous les enfants couraient vers nous. Et nous avons avancé comme une troupe. Il y avait des hommes qui nous maudissaient, ne connaissant point le Seigneur. Il y avait des femmes qui nous retenaient par les bras et nous interrogeaient, et couvraient nos visages de baisers. Et puis il y a eu de bonnes âmes qui nous ont apporté des écuelles de bois, du lait tiède et des fruits. Et tout le monde avait pitié de nous. Car ils ne savent point où nous allons et ils n'ont point entendu les voix.

Sur la terre il y a des forêts épaisses, et des rivières, et des montagnes, et des sentiers pleins de ronces. Et au bout de la terre se trouve la mer que nous allons traverser bientôt. Et au bout de la mer se trouve Jérusalem. Nous n'avons ni gouvernants ni guides. Mais toutes les routes nous sont bonnes. Quoique ne sachant point parler, Nicolas marche comme nous, Alain et Denis, et toutes les terres sont pareilles, et pareillement dangereuses aux enfants. Partout il y a des forêts épaisses, et des rivières, et des montagnes, et des épines. Mais partout les voix seront avec nous. Il y a ici un enfant qui s'appelle Eustace, et qui est né avec ses yeux fermés. Il garde les bras étendus et il sourit. Nous ne voyons rien de plus que lui. C'est une petite fille qui le mène et qui porte sa croix. Elle s'appelle Allys. Elle ne parle jamais et ne pleure jamais; elle garde les yeux fixés sur les pieds d'Eustace, afin de le soutenir quand il trébuche. Nous les aimons tous les deux. Eustace ne pourra pas voir les saintes lampes du sépulcre. Mais Allys lui prendra les mains, afin de lui faire toucher les dalles du tombeau.

Oh! que les choses de la terre sont belles! Nous ne nous souvenons de rien, parce que nous n'avons jamais rien appris. Cependant nous avons vu de vieux arbres et des rochers rouges. Quelquefois nous passons dans de longues ténèbres. Quelquefois nous marchons jusqu'au soir dans des prairies claires. Nous avons crié le nom de Jésus dans les oreilles de Nicolas, et il le connaît bien. Mais il ne sait pas le dire. Il se réjouit avec nous de ce que nous voyons. Car ses lèvres peuvent s'ouvrir pour la joie, et il nous caresse les épaules. Et ainsi ils ne sont point malheureux: car Allys veille sur Eustace et nous, Alain et Denis, nous veillons sur Nicolas.

On nous disait que nous rencontrions dans les bois des ogres et des loups-garous. Ce sont des mensonges. Personne ne nous a effrayés; personne ne nous a fait de mal. Les solitaires et les malades viennent nous regarder, et les vieilles femmes allument des lumières pour nous dans les cabanes. On fait sonner pour nous les cloches des églises. Les paysans se lèvent des sillons pour nous épier. Les bêtes aussi nous regardent et ne s'enfuient point. Et depuis que nous marchons, le soleil est devenu plus chaud, et nous ne cueillons plus les mêmes fleurs. Mais toutes les tiges peuvent se tresser en mêmes formes, et nos croix sont toujours fraîches. Ainsi nous avons grand espoir, et bientôt nous verrons la mer bleue. Et au bout de la mer bleue est Jérusalem. Et le Seigneur laissera venir à son tombeau tous les petits enfants. Et les voix blanches seront joyeuses dans la nuit.

RÉCIT DE FRANÇOIS LONGUEJOUE, CLERC

Aujourd'hui, quinzième du mois de septembre, l'année après l'incarnation de notre Seigneur douze cent et douze, sont venus en l'officine de mon maître Hugues Ferré plusieurs enfants qui demandent à traverser la mer pour aller voir le Saint-Sépulcre. Et pour ce que ledit Ferré n'a point assez de nefs marchandes dans le port de Marseille, il m'a commandé de requérir maître Guillaume Porc, afin de compléter le nombre. Les maîtres Hugues Ferré et Guillaume Porc mèneront les nefs jusqu'en Terre-Sainte pour l'amour de Notre Seigneur J.-C. Il y a présentement épandus autour de la cité de Marseille plus de sept mille enfants dont aucuns parlent des langages barbares. Et Messieurs les échevins, craignant justement la disette, se sent réunis en la maison de ville, où, après délibération, ils ont mandé nosdits maîtres afin de les exhorter et supplier d'envoyer les nefs en grande diligence. La mer n'est pas de présent bien favorable à cause des équinoxes, mais il est à considérer qu'une telle affluence pourrait être dangereuse à notre bonne ville, d'autant que ces enfants sont tous affamés par la longueur de la route et ne savent ce qu'ils font. J'ai fait crier aux mariniers sur le port, et équiper les nefs. Sur l'heure de vêpres, on pourra les tirer dans l'eau. La foule des enfants n'est point dans la cité, mais ils parcourent la grève en amassant des coquilles pour signes de voyage et on dit qu'ils s'étonnent des étoiles de mer et pensent qu'elles soient tombées vivantes du ciel afin de leur indiquer la route du Seigneur. Et de cet événement extraordinaire, voici ce que j'ai à dire: premièrement, qu'il est à désirer que maîtres Hugues Ferré et Guillaume Porc conduisent promptement hors de notre cité cette turbulence étrangère; secondement, que l'hiver a été bien rude, d'où la terre est pauvre cette année, ce que savent assez messieurs les marchands; troisièmement, que l'Église n'a été nullement avisée du dessein de cette horde qui vient du Nord, et qu'elle ne se mêlera pas dans la folie d'une armée puérile (turba infantium). Et il convient de louer maîtres Hugues Ferré et Guillaume Porc, autant pour l'amour qu'ils portent à notre bonne ville que pour leur soumission à Notre Seigneur, envoyant leurs nefs et les convoyant par ce temps d'équinoxe, et en grand danger d'être attaquées par les infidèles qui écument notre mer sur leurs felouques d'Alger et de Bougie.

RÉCIT DU KALANDAR

Gloire à Dieu! Loué soit le Prophète qui m'a permis d'être pauvre et d'errer par les villes en invoquant le Seigneur! Trois fois bénis soient les saints compagnons de Mohammed qui instituèrent l'ordre divin auquel j'appartiens! Car je suis semblable à Lui lorsqu'il fut chassé à coups de pierres hors de la cité infâme que je ne veux point nommer, et qu'il se réfugia dans une vigne où un esclave chrétien eut pitié de lui, et lui donna du raisin, et fut touché par les paroles de la foi au déclin du jour. Dieu est grand! J'ai traversé les villes de Mossoul, et de Bagdad, et de Basrah, et j'ai connu Sala-ed-Din (Dieu ait son âme) et le sultan son frère Seïf-ed-Din, et j'ai contemplé le Commandeur des Croyants. Je vis très bien d'un peu de riz que je mendie et de l'eau qu'on me verse dans ma calebasse. J'entretiens la pureté de mon corps. Mais la plus grande pureté réside dans l'âme. Il est écrit que le Prophète, avant sa mission, tomba profondément endormi sur le sol. Et deux hommes blancs descendirent à droite et à gauche de son corps et se tinrent là. Et l'homme blanc à gauche lui fendit la poitrine avec un couteau d'or, et en tira le cœur, d'où il exprima le sang noir. Et l'homme blanc à droite lui fendit le ventre avec un couteau d'or, et en tira les viscères qu'il purifia. Et ils remirent les entrailles en place, et dès lors le Prophète fut pur pour annoncer la foi. C'est là une pureté surhumaine qui appartient principalement aux êtres angéliques. Cependant les enfants aussi sont purs. Telle fut la pureté que désira engendrer la devineresse quand elle aperçut le rayonnement autour de la tête du père de Mohammed et qu'elle tenta de se joindre à lui. Mais le père du Prophète s'unit à sa femme Aminah, et le rayonnement disparut de son front, et la devineresse connut ainsi qu'Aminah venait de concevoir un être pur. Gloire à Dieu, qui purifie! Ici, sous le porche de ce bazar, je puis me reposer, et je saluerai les passants. Il y a de riches marchands d'étoffes et de joyaux qui se tiennent accroupis. Voici un caftan qui vaut bien mille dinars. Moi, je n'ai point besoin d'argent, et je suis libre comme un chien. Gloire à Dieu! Je me souviens, maintenant que je suis à l'ombre, du commencement de mon discours. Premièrement, je parle de Dieu, hors lequel il n'y a pas de Dieu, et de notre Saint Prophète, qui révéla la foi, car c'est l'origine de toutes les pensées, soit qu'elles sortent de la bouche, soit qu'elles aient été tracées à l'aide du calame. En second lieu, je considère la pureté dont Dieu a doué les saints et les anges. En troisième lieu, je réfléchis à la pureté des enfants. En effet, je viens de voir un grand nombre d'enfants chrétiens qui ont été achetés par le Commandeur des Croyants. Je les ai vus sur la grand'route. Ils marchaient comme un troupeau de moutons. On dit qu'ils viennent du pays d'Égypte, et que les navires des Francs les ont débarqués là. Satan les possédait et ils tentaient de traverser la mer pour se rendre à Jérusalem. Gloire à Dieu. Il n'a pas été permis qu'une si grande cruauté fût accomplie. Car ces pauvres enfants seraient morts en route, n'ayant ni aides, ni vivres. Ils sont tout à fait innocents. Et à leur vue je me suis jeté à terre, et j'ai frappé la terre du front en louant le Seigneur à voix haute. Voici maintenant quelle était la disposition de ces enfants. Ils étaient vêtus de blanc, et ils portaient des croix cousues sur leurs vêtements. Ils ne paraissaient point savoir où ils se trouvaient, et ne semblaient pas affligés. Ils gardent les yeux dirigés constamment au loin. J'ai remarqué l'un d'eux qui était aveugle et qu'une petite fille tenait par la main. Beaucoup ont des cheveux roux et des yeux verts. Ce sont des Francs qui appartiennent à l'empereur de Rome. Ils adorent faussement le prophète Jésus. L'erreur de ces Francs est manifeste. D'abord, il est prouvé par les livres et les miracles qu'il n'y a point d'autre parole que celle de Mohammed. Ensuite, Dieu nous permet journellement de le glorifier et de quêter notre vie, et il ordonne à ses fidèles de protéger notre ordre. Enfin, il a refusé la clairvoyance à ces enfants qui sont partis d'un pays lointain, tentés par Iblis, et il ne s'est point manifesté pour les avertir. Et s'ils n'étaient tombés heureusement entre les mains des Croyants, ils auraient été saisis par les Adorateurs du Feu et enchaînés dans des caves profondes. Et ces maudits les auraient offerts en sacrifice à leur idole dévoratrice et détestable. Loué soit notre Dieu qui fait bien tout ce qu'il fait et qui protège même ceux qui ne le confessent point. Dieu est grand! J'irai maintenant demander ma part de riz dans la boutique de cet orfèvre, et proclamer mon mépris des richesses. S'il plaît à Dieu, tous ces enfants seront sauvés par la foi.

RÉCIT DE LA PETITE ALLYS

Je ne peux plus bien marcher, parce que nous sommes dans un pays brûlant, où deux méchants hommes de Marseille nous ont emmenés. Et d'abord nous avons été secoués sur la mer dans un jour noir, au milieu des feux du ciel. Mais mon petit Eustace n'avait point de frayeur parce qu'il ne voyait rien et que je lui tenais les deux mains. Je l'aime beaucoup, et je suis venue ici à cause de lui. Car je ne sais pas où nous allons. Il y a si longtemps que nous sommes partis. Les autres nous parlaient de la ville de Jérusalem, qui est au bout de la mer, et de Notre Seigneur qui serait là pour nous recevoir. Et Eustace connaissait bien Notre Seigneur Jésus, mais il ne savait point ce qu'est Jérusalem, ni une ville, ni la mer. Il s'est enfui pour obéir à des voix et il les entendait toutes les nuits. Il les entendait dans la nuit à cause du silence, car il ne distingue pas la nuit du jour. Et il m'interrogeait sur ces voix, mais je ne pouvais rien lui dire. Je ne sais rien, et j'ai seulement de la peine à cause d'Eustace. Nous marchions près de Nicolas, et d'Alain, et de Denis; mais ils sont montés sur un autre navire, et tous les navires n'étaient plus là quand le soleil a reparu. Hélas! que sont-ils devenus? Nous les retrouverons quand nous arriverons près de Notre Seigneur. C'est encore très loin. On parle d'un grand roi qui nous fait venir, et qui tient en sa puissance la ville de Jérusalem. En cette contrée tout est blanc, les maisons et les vêtements, et le visage des femmes est couvert d'un voile. Le pauvre Eustace ne peut pas voir cette blancheur, mais je lui en parle, et il se réjouit. Car il dit que c'est le signe de la fin. Le Seigneur Jésus est blanc. La petite Allys est très lasse, mais elle tient Eustace par la main, afin qu'il ne tombe pas, et elle n'a pas le temps de songer à sa fatigue. Nous nous reposerons ce soir, et Allys dormira, comme de coutume, près d'Eustace, et si les voix ne nous ont point abandonnés, elle essaiera de les entendre dans la nuit claire. Et elle tiendra Eustace par la main jusqu'à la fin blanche du grand voyage, car il faut qu'elle lui montre le Seigneur. Et assurément le Seigneur aura pitié de la patience d'Eustace, et il permettra qu'Eustace le voie. Et peut-être alors Eustace verra la petite Allys.

RÉCIT DU PAPE GRÉGOIRE IX

Voici la mer dévoratrice, qui semble innocente et bleue. Ses plis sont doux et elle est bordée de blanc, comme une robe divine. C'est un ciel liquide et ses astres sont vivants. Je médite sur elle, de ce trône de rochers où je me suis fait apporter hors de ma litière. Elle est véritablement au milieu des terres de la chrétienté. Elle reçoit l'eau sacrée où l'Annonciateur lava le péché. Sur ses bords se penchèrent toutes les saintes figures, et elle a balancé leurs images transparentes. Grande ointe mystérieuse, qui n'a ni flux ni reflux, berceuse d'azur, insérée sur l'anneau terrestre comme un joyau fluide, je t'interroge avec mes yeux. O mer Méditerranée, rends-moi mes enfants! Pourquoi les as-tu pris?

Je ne les ai point connus. Ma vieillesse ne fut pas caressée par leurs haleines fraîches. Ils ne vinrent pas me supplier de leurs tendres bouches entr'ouvertes. Seuls, semblables à de petits vagabonds, pleins d'une foi furieuse et aveugle, ils s'élancèrent vers la terre promise et ils furent anéantis. D'Allemagne et de Flandres, et de France et de Savoie et de Lombardie, ils vinrent vers tes flots perfides, mer sainte, bourdonnant d'indistinctes paroles d'adoration. Ils allèrent jusqu'à la cité de Marseille; ils allèrent jusqu'à la cité de Gênes. Et tu les portas dans des nefs sur ton large dos crêtelé d'écume; et tu te retournas, et tu allongeas vers eux tes bras glauques, et tu les as gardés. Et les autres, tu les as trahis, en les menant vers les infidèles; et maintenant ils soupirent dans les palais d'Orient, captifs des adorateurs de Mahomet.

Autrefois, un orgueilleux roi d'Asie te fit frapper de verges et charger de chaînes. O mer Méditerranée! qui te pardonnera? Tu es tristement coupable. C'est toi que j'accuse, toi seule, faussement limpide et claire, mauvais mirage du ciel; je t'appelle en justice devant le trône du Très-Haut, de qui relèvent toutes choses créées. Mer consacrée, qu'as-tu fait de nos enfants? Lève vers Lui ton visage céruléen; tends vers Lui tes doigts frissonnants de bulles; agite ton innombrable rire pourpré; fais parler ton murmure, et rends-Lui compte.

Muette par toutes tes bouches blanches qui viennent expirer à mes pieds sur la grève, tu ne dis rien. Il y a dans mon palais de Rome une antique cellule dédorée, que l'âge a faite candide comme une aube. Le pontife Innocent avait coutume de s'y retirer. On prétend qu'il y médita longtemps sur les enfants et sur leur foi, et qu'il demanda au Seigneur un signe. Ici, du haut de ce trône de rochers, parmi l'air libre, je déclare que ce pontife Innocent avait lui-même une foi d'enfant, et qu'il secoua vainement ses cheveux lassés. Je suis beaucoup plus vieux qu'Innocent; je suis le plus vieux de tous les vicaires que le Seigneur a placés ici-bas, et je commence seulement à comprendre. Dieu ne se manifeste point. Est-ce qu'il assista son fils au Jardin des Oliviers? Ne l'abandonna-t-il pas dans son angoisse suprême? O folie puérile que d'invoquer son secours! Tout mal et toute épreuve ne réside qu'en nous. Il a parfaite confiance en l'œuvre pétrie par ses mains. Et tu as trahi sa confiance. Mer divine, ne t'étonne point de mon langage. Toutes choses sont égales devant le Seigneur. La superbe raison des hommes ne vaut pas plus au prix de l'infini que le petit œil rayonné d'un de tes animaux. Dieu accorde la même part au grain de sable et à l'empereur. L'or mûrit dans la mine aussi impeccablement que le moine réfléchit dans le monastère. Les parties du monde sont aussi coupables les unes que les autres, lorsqu'elles ne suivent pas les lignes de la bonté; car elles procèdent de Lui. Il n'y a point à ses yeux de pierres, ni de plantes, ni d'animaux, ni d'hommes, mais des créations. Je vois toutes ces têtes blanchissantes qui bondissent au-dessus de tes vagues, et qui se fondent dans ton eau; elles ne jaillissent qu'une seconde sous la lumière du soleil, et elles peuvent être damnées ou élues. L'extrême vieillesse instruit l'orgueil et éclaire la religion. J'ai autant de pitié pour ce petit coquillage de nacre que pour moi-même.

Voilà pourquoi je t'accuse, mer dévoratrice, qui as englouti mes petits enfants. Souviens-toi du roi asiatique par qui tu fus punie. Mais ce n'était pas un roi centenaire. Il n'avait pas subi assez d'années. Il ne pouvait point comprendre les choses de l'univers. Je ne te punirai donc pas. Car ma plainte et ton murmure viendraient mourir en même temps aux pieds du Très-Haut, comme le bruissement de tes gouttelettes vient mourir à mes pieds. O mer Méditerranée! je te pardonne et je t'absous. Je te donne la très sainte absolution. Va-t'en et ne pèche plus. Je suis coupable comme toi de fautes que je ne sais point. Tu te confesses incessamment sur la grève par tes mille lèvres gémissantes, et je me confesse à toi, grande mer sacrée, par mes lèvres flétries. Nous nous confessons l'un à l'autre. Absous-moi et je t'absous. Retournons dans l'ignorance et la candeur. Ainsi soit-il.


Que ferai-je sur la terre? Il y aura un monument expiatoire, un monument pour la foi qui ne sait pas. Les âges qui viendront doivent connaître notre piété, et ne point désespérer. Dieu mena vers lui les petits enfants croisés, par le saint péché de la mer; des innocents furent massacrés; les corps des innocents auront leur asile. Sept nefs se noyèrent au récif du Reclus; je bâtirai sur cette île une église des Nouveaux Innocents et j'y instituerai douze prébendaires. Et tu me rendras les corps de mes enfants, mer innocente et consacrée; tu les porteras vers les grèves de l'île; et les prébendaires les déposeront dans les cryptes du temple; et ils allumeront, au-dessus, d'éternelles lampes où brûleront de saintes huiles, et ils montreront aux voyageurs pieux tous ces petits ossements blancs étendus dans la nuit.

L'ÉTOILE DE BOIS

(1897)

I

Alain était le petit-fils d'une vieille charbonnière de la forêt.

Dans cette ancienne forêt il y avait moins de routes que de clairières; des prés ronds gardés par de hauts chênes; des lacs de fougères immobiles sur qui planaient des rameaux frêles et frais comme des doigts de femme; des sociétés d'arbres graves comme des pilastres et assemblés pour murmurer pendant les siècles leurs délibérations de feuilles; d'étroites fenêtres de branches qui s'ouvraient sur un océan de vert où tremblaient de longues ombres parfumées et les cercles d'or blanc du soleil; des îles enchantées de bruyères roses et des rivières d'ajoncs; des treillis de lueurs et de ténèbres; des grands espaces naturels d'où surgissaient, tout frissonnants, les jeunes pins et les chênes puérils; des lits d'aiguilles rousses où les fourches moussues des vieux arbres semblaient plonger à mi-jambes; des berceaux d'écureuils et des nids de vipères; mille tressaillements d'insectes et flûtements d'oiseaux. Dans la chaleur, elle bruissait comme une puissante fourmilière; et elle retenait, après la pluie, une pluie à elle, lente, morne, entêtée, qui tombait de ses cimes et noyait ses feuilles mortes. Elle avait sa respiration et son sommeil; parfois, elle ronflait; parfois, elle se taisait, toute muette, toute coite, toute épieuse, sans un frôlis de serpent, sans un trille de fauvette. Qu'attendait-elle? Nul ne savait. Elle avait sa volonté et ses goûts: car elle lançait tout droit des lignes de bouleaux, qui filaient comme des traits; puis elle avait peur, et s'arrêtait dans un coin pour frémir sous un bouquet de trembles; elle avançait aussi un pied sur la lisière, jusque dans la plaine, mais n'y restait guère, et s'enfuyait de nouveau parmi l'horreur froide de ses plus hautes et profondes futaies, jusque dans son centre nocturne. Elle tolérait la vie des bêtes, et ne semblait pas s'en apercevoir; mais ses troncs inflexibles, résistants, épanouis comme des foudres solidifiées jaillies de la terre, étaient hostiles aux hommes.

Cependant elle ne haïssait point Alain: elle lui dérobait le ciel. Longtemps l'enfant ne connut d'autre lumière qu'une trouble et laiteuse verdeur de l'air; et, venant le soir, il voyait la meule de charbon se piquer de points rouges. La miséricordieuse vieille forêt ne lui avait pas permis de regarder tout ce que le ciel de la nuit laisse traîner d'argent et d'or. Il vivait ainsi auprès d'une bonne femme dont le visage, sillonné comme une écorce, s'était établi dans les immuables lignes du repos de la vie. Il lui aidait à couper les branches, à les tasser dans les meules, à couvrir les tertres de terre et de tourbe, à veiller sur le feu, qu'il soit doux et lent, à trier les morceaux pour faire les tas noirs, à emplir les sacs des porteurs dont on voyait peu la figure parmi les ténèbres des feuilles. Pour cela il avait la joie d'écouter à midi le babil des rameaux et des bêtes, de dormir sous les fougères parmi la chaleur, de rêver que sa grand'mère était un chêne tordu, ou que le vieux hêtre qui regardait toujours la porte de la hutte allait s'accroupir et venir manger la soupe; de considérer sur la terre la fuite constante de l'insaisissable monnaie du soleil; de réfléchir que les hommes, sa grand'mère et lui n'étaient pas verts et noirs comme la forêt et le charbon, de regarder bouillir la marmite et de guetter l'instant de sa meilleure odeur; de faire gargouiller son cruchon de grès dans l'eau de la mare qui s'était blottie entre trois rochers ronds; de voir jaillir un lézard au pied d'un orme comme une pousse lumineuse, onduleuse et fluide, et, au creux de l'épaule du même orme, se boursoufler le feu charnu d'un champignon.

Telles furent les années d'Alain dans la forêt, parmi le sommeil rêveur des jours, et les rêves ensommeillés des nuits; et il en comptait déjà dix.

Une journée d'automne il y eut grande tempête. Toutes les futaies grondaient et ahannaient; des javelines ruisselantes de pluie plongeaient et replongeaient dans l'enchevêtrement des branches; les rafales hurlaient et tourbillonnaient tout autour des têtes chenues des chênes; le jeune aubier gémissait, le vieux se lamentait; on entendait geindre l'ancien cœur des arbres et il y en eut qui furent frappés de mort et tombèrent roides, entraînant des morceaux de leur faîte. La chair verte de la forêt gisait tailladée près de ses blessures béantes, et par ces douloureuses meurtrières pénétrait dans ses entrailles d'ombre effarée la lumière horrible du ciel.

Ce soir-là l'enfant vit une chose surprenante. La tempête avait fui plus loin et tout était redevenu muet. On éprouvait une sorte de gloire paisible après un long combat. Comme Alain venait puiser de l'eau dans son écuelle à la mare du rocher, il y aperçut des étincellements qui scintillaient, frissonnaient, semblaient rire dans le miroir rustique d'un rire glacé. D'abord il pensa que c'étaient des points de feu comme ceux qui brillaient au charbon des meules: mais ceux-ci ne lui brûlaient pas les doigts, fuyaient sous sa main quand il tâchait de les prendre, se balançaient çà et là, puis revenaient obstinément scintiller à la même place. C'étaient des feux froids et moqueurs. Et Alain voyait flotter au milieu d'eux l'image de sa figure et l'image de ses mains. Alors il tourna ses yeux vers en haut.

A travers une grande plaie sombre du feuillage, il aperçut le vide radieux du ciel. La forêt ne le protégeait plus et il ressentit comme une honte de nudité. Car, du fond de cette vaste clairière bleuâtre si lointaine, beaucoup de petits yeux implacables luisaient, des points d'yeux très perçants, des clignements d'étincelles, tout un picotement de rayons. Ainsi Alain connut les étoiles, et les désira sitôt qu'il les eut connues.

Il courut à sa grand'mère, qui tisonnait pensivement la meule. Et quand il lui eut demandé pourquoi la mare du rocher mirait tant de points brillants qui tressaillaient parmi les arbres, sa grand'mère lui dit:

—Alain, ce sont les belles étoiles du ciel. Le ciel est au-dessus de la forêt et ceux qui vivent dans la plaine le voient toujours. Et chaque nuit Dieu y allume ses étoiles.

—Dieu y allume ses étoiles… répéta l'enfant. Et moi, mère grand, pourrais-je allumer des étoiles?

La vieille femme lui posa sur la tête sa main dure et craquelée. C'était comme si un des chênes eût eu pitié d'Alain et l'eût caressé de sa grosse écorce.

—Tu es trop petit. Nous sommes trop petits, dit-elle. Dieu seul sait allumer ses étoiles dans la nuit.

Et l'enfant répéta:

—Dieu seul sait allumer ses étoiles dans la nuit…

II

Dès lors les joies journalières d'Alain furent plus inquiètes. Le babil de la forêt cessa de lui paraître innocent. Il ne se sentit plus protégé sous l'abri dentelé des fougères. Il s'étonna de la mobile dispersion du soleil sur les mousses. Il se lassa de vivre dans l'ombre verte et obscure. Il désira une autre lumière que le chatoiement des lézards, le morne ardoiement du champignon, et le rougeoiement du charbon dans les meules. Avant de s'endormir il allait considérer au-dessus de la mare l'innombrable rire crépitant du ciel. Toute la force de ses désirs l'emportait par delà les ténèbres closes des hêtres, des chênes, des ormes, derrière lesquels il y avait des hêtres, des chênes, des ormes encore, et toujours d'autres arbres, et des entassements de futaies. Et son orgueil avait été frappé par la parole de la vieille femme:

—Dieu seul sait allumer ses étoiles dans la nuit.

—Et moi? pensait Alain. Si j'allais dans la plaine, si j'étais sous ce ciel qui est par-dessus les arbres, ne pourrais-je aussi allumer mes étoiles? Oh, j'irai! j'irai.

Rien ne lui plaisait plus dans l'enceinte de la forêt, qui l'assiégeait comme une armée immobile, l'emprisonnait comme une geôle rigide dont les arbres-gardiens se multipliaient pour l'arrêter, étendaient leurs bras inflexibles, se dressaient menaçants, énormes, terribles et muets, armés de contreforts noueux, de barricades fourchues, de mains gigantesques et ennemies; semblant hostile à tout ce qui n'était pas elle-même dans la jalouse protection de son cœur ténébreux. Bientôt elle eut pansé toutes les plaies de la tempête, refermé les blessures cruelles par où s'enfonçait la lumière, pour s'endormir de nouveau dans le sommeil de sa profondeur. Et la mare du rocher redevint obscure, et la face du miroir rustique ne refléta plus le rire lumineux du ciel.

Mais dans les rêves de l'enfant les étoiles riaient toujours.

Une nuit il s'échappa de la hutte tandis que sa grand'mère dormait. Il portait dans un bissac du pain et un morceau de fromage dur. Les meules de charbon luisaient paisiblement d'une lueur étouffée. Comme ces points rouges semblaient tristes auprès des vivaces étincelles du ciel! Les chênes, dans la nuit, n'étaient que des ombres aveugles qui allongeaient leurs longues mains à tâtons. Ils dormaient, comme sa grand'mère, mais ils dormaient debout. Ils étaient tant qu'ils se fiaient les uns aux autres de leur garde. On ne les entendait pas souffler pendant leur sommeil. Ils resteraient ainsi, très silencieux, jusqu'au premier fraîchissement de l'aube. Mais quand le vent du matin ferait murmurer les feuilles, Alain aurait déjà trompé leur surveillance. Tous les oiseaux pépieraient et pépieraient pour les avertir: Alain aurait déjà glissé entre leurs bras. Ils ne pourraient le suivre, car ils avaient horreur de la plaine. Ils auraient beau le menacer de loin, comme une file de géants noirs: ils ne savaient ni crier ni marcher—rien que s'amonceler, se serrer, se multiplier, croître, s'écarquiller, se fourcher, jeter mille tentacules immobiles, avancer soudain de grosses têtes et d'affreuses massues. Mais à la lisière de la plaine leur puissance était anéantie, et un enchantement les arrêtait soudain comme si la lumière les eût éblouis de stupeur.


Quand Alain fut dans cette plaine, il osa se retourner. Les géants noirs, attroupés comme l'armée de la nuit, semblaient le regarder tristement.

Puis Alain leva les yeux. Un miracle l'attendait au ciel. On eût dit qu'il était fleuri de fleurs de feu. Partout il tressaillait d'étincelles. Certaines s'enfuyaient, s'enfonçaient, allaient disparaître, tout à coup revenaient, grossissaient, brûlaient rouge, pâlissaient, bleuissaient, s'effaçaient, flottaient un peu, s'éparpillaient en trois, quatre, cinq traits de flamme, puis se renouaient, se fondaient, et, condensées, n'étaient plus qu'un point éclatant. D'autres avaient une insupportable acuité, perçaient les yeux d'un coup d'aiguille, puis devenaient douces, s'embrumaient, s'étalaient, se faisaient taches claires, vacillaient, s'en allaient tout à fait dans le vide, puis, dans le moment même reparues, trouaient l'air d'un stylet pur. Et d'autres s'établissaient sur des lignes, construisaient des figures, se disposaient en formes où Alain voyait des maisons, des fenêtres, des chariots; et tout à coup c'était l'angle du toit qui scintillait, puis le linteau de la porte, le bout du timon, le centre du moyeu; puis tout s'éteignait; puis les points brillaient encore, mais de lueurs inégales, en sorte que les formes de tout à l'heure étaient confondues.

L'enfant tendait ses mains vers le fond de la nuit. Il essayait de prendre ces lumières pâles, de les pétrir pour en refaire des choses à lui, curieux d'apprendre comment elles brûlaient et s'il y avait là-haut de grandes meules de charbon bleu toutes piquées de flammes.

Ensuite il considéra la plaine. Elle était longue, plate et nue, informe jusqu'à l'extrême ciel, peu mobile par sa végétation basse. Une rivière lente la terminait, dont on ne distinguait pas les bords. C'était comme de la plaine un peu plus blanche.

Alain marcha vers la rivière pour y revoir les étoiles.

Là elles paraissaient couler, devenir liquides et incertaines, s'infléchir, s'arrondir, se voiler sous une ride obscure et parfois se diviser en une foule de courtes lignes miroitantes. Elles allaient au fil de l'eau, s'égaraient dans les remous et mouraient, étouffées par de gros paquets d'herbes.

Pendant toute cette nuit Alain marcha auprès de la rivière. Deux ou trois souffles du matin enveloppèrent toutes les étoiles d'un linceul gris tendre rayé d'or et de rose. Au pied d'un arbre mince le long duquel tremblotaient des feuilles d'argent, Alain s'assit, un peu las; il mordit dans son pain et but à l'eau courante. Il marcha encore tout le jour. Le soir il dormit dans un enfoncement de la berge. Et le matin suivant il reprit sa marche.

Voici qu'il vit la rivière s'élargir et la plaine perdre sa couleur. L'air devenait humide et salé. Les pieds s'enfonçaient dans le sable. Un murmure prodigieux emplissait l'horizon. Des oiseaux blancs voletaient en poussant un cri rauque et lamentable. L'eau jaunissait et verdissait, se gonflait et jetait de la vase. Les berges s'abaissaient et disparaissaient. Bientôt, Alain ne vit plus qu'une grande étendue sablonneuse, au loin tranchée d'une large raie obscure. La rivière sembla ne plus avancer: elle fut arrêtée par une barre d'écume contre laquelle toutes ses petites vagues s'efforçaient. Puis elle s'ouvrit et se fit immense; elle inonda la plaine de sable et s'épandit jusqu'au ciel.

Alain était entouré d'un tumulte étrange. Près de lui croissaient des chardons des dunes avec des roseaux jaunes. Le vent lui balayait le visage. L'eau s'élevait par enflures régulières, crêtelées de blanc: de longues courbures creuses qui venaient tour à tour dévorer la grève avec leurs gueules glauques. Elles vomissaient sur le sable une bave de bulles, des coquilles polies et trouées, d'épaisses fleurs de glu, des cornets luisants, dentelés, des choses transparentes et molles singulièrement animées, de mystérieux débris mystérieusement usés. Le mugissement de toutes ces gueules glauques était doux et lamentable. Elles ne geignaient pas comme les grands arbres, mais semblaient se plaindre dans un autre langage. Elles aussi devaient être jalouses et impénétrables: car elles roulaient leur ombre pourpre à l'écart de la lumière.

Alain courut sur le bord et laissa tremper ses pieds par l'écume. Le soir venait. Un instant des traînées rouges à l'horizon parurent flotter sur un crépuscule liquide. Puis la nuit sortit de l'eau, tout au bout de la mer, se fit impérieuse, étouffa les bouches criantes de l'abîme par ses tourbillons obscurs. Et les étoiles piquèrent le ciel de l'Océan.

Mais l'Océan ne fut pas le miroir des étoiles. Ainsi que la forêt, il protégeait contre elles son cœur de ténèbres par l'éternelle agitation de ses vagues. On voyait bondir hors de cette immensité ondulante des cimes chevelues de cheveux d'eau que la main profonde de l'Océan retirait aussitôt à lui. Des montagnes fluides s'entassaient et se fondaient en même temps. Des chevauchées de vagues galopaient furieuses, puis s'abattaient invisibles. Des rangs infinis de guerriers à crinières mouvantes s'avançaient dans une charge implacable et sombraient parmi le champ de bataille sous le flottement d'un interminable linceul.

Au détour d'une falaise l'enfant vit errer une lumière. Il s'approcha. Une ronde d'autres enfants tournait sur la grève, et l'un d'eux secouait une torche. Ils étaient penchés vers le sable à l'endroit où viennent expirer les longues lèvres de l'eau. Alain se mêla parmi eux. Ils regardaient sur la plage ce que venait d'y apporter la mer. C'étaient des êtres rayonnés, de couleurs incertaines, rosâtres, violacés, tachés de vermillon, ocellés d'azur, et dont les meurtrissures exhalaient un feu pâle. On eût dit des paumes de mains étranges, autour desquelles se crispaient des doigts amincis; mains errantes, mortes naguère, rejetées par l'abîme qui enveloppait le mystère de leurs corps, feuilles charnues et animées, faites de chair marine; bêtes astrées vivantes et mouvantes au fond d'un ciel obscur.

—Étoiles de mer! Étoiles de mer! criaient les enfants.

—Oh! dit Alain, des étoiles!

L'enfant qui tenait la torche l'inclina vers Alain.

—Écoute, dit-il, l'histoire des étoiles. La nuit où naquit Notre Seigneur, le Seigneur des enfants, naquit au ciel une étoile neuve. Elle était énorme et bleue. Elle le suivait partout où il allait, et il l'aimait. Quand les méchants vinrent le tuer, elle pleura du sang. Mais quand il fut mort, au bout de trois jours, elle mourut aussi. Et elle tomba dans la mer et se noya. Et beaucoup d'autres étoiles en ce temps-là se noyèrent de tristesse dans la mer. Et la mer a eu pitié d'elles et ne leur a pas retiré leurs couleurs. Et elle vient tout doucement nous les rendre, chaque nuit, pour que nous les gardions en mémoire de Notre Seigneur.

—Oh! dit Alain, et ne pourrais-je les rallumer?

—Elles sont mortes, répondit l'enfant à la torche, depuis la mort de Notre Seigneur.

Alors Alain baissa la tête, et se détourna, et sortit du petit cercle de lumière. Car ce qu'il cherchait, ce n'était point une étoile noyée, une étoile morte, éteinte pour toujours. Il voulait, comme Dieu seul, allumer une étoile et la faire vivre, se réjouir de sa lumière, l'admirer et la voir monter dans l'air, loin des ténèbres de la forêt, qui cache les étoiles, loin des profondeurs de l'Océan, qui les noie. D'autres enfants pouvaient recueillir les étoiles mortes, les garder et les aimer. Celles-là n'étaient pas pour Alain. Où trouverait-il la sienne? Il ne savait; mais, certes, il la trouverait. Ce serait une bien belle chose. Il l'allumerait, et elle lui appartiendrait, et peut-être qu'elle le suivrait partout, comme la grosse bleue qui suivait Notre Seigneur. Dieu qui avait tant d'étoiles aurait la bonté de donner celle-là au petit Alain. Il en avait le désir si fort. Et quel étonnement pour sa grand'mère, quand il reviendrait! Toute l'horrible forêt en serait éclairée jusque dans son tréfonds. «Dieu n'est plus seul à allumer ses étoiles! crierait Alain. Il y a aussi mon étoile. Alain seul l'allume ici, pour faire la lumière au milieu des vieux arbres. Mon étoile! Mon étoile en feu!»

La lueur sautillante de la torche erra çà et là sur la grève, devint rougeâtre sous la bruine; les ombres des enfants se fondirent dans la nuit. Alain fut seul encore. Une fine pluie l'enveloppa et le transit, tissa entre lui et le ciel son réseau de gouttelettes. La lamentation des vagues l'accompagna; tantôt murmure, tantôt ululement; et parfois une forte lame venait détoner dans la falaise, se pulvérisait, fusait de tous côtés, ou se projetait parmi la noirceur de l'air comme un spectre d'écume. Puis la plainte se fit égale et monotone comme les soupirs réguliers d'un malade; puis ce fut une sorte de doux tumulte aérien, balbutiant et confus; puis Alain entra dans le silence…

III

Et des jours et des nuits se passèrent; les étoiles se levèrent et se couchèrent; mais Alain n'avait pas trouvé la sienne.

Il arriva dans un pays dur. L'herbe d'arrière-saison jaunissait tristement sur les longs prés; les feuilles des vignes rougissaient aux ceps avant la grappe âcre et serrée. Partout de régulières lignes de peupliers parcouraient la plaine. Les collines s'élevaient lentement, coupées de champs pâles, quelquefois avec la tache sombre d'un bosquet de chênes. D'autres, ardues, étaient couronnées d'un cercle d'arbres noirs. Les larges plateaux se hérissaient de masses menaçantes. Le vert indolent d'un groupe de pins y semblait joyeux.

A travers cette maigre contrée errait une source claire et pierreuse. Elle suintait doucement d'un tertre, laissait à sec la moitié de son lit sous les premiers coteaux, et se fendillait en bras qui allaient caresser le pied de vieilles maisons de bois aux châssis enguirlandés. Elle était si transparente que les dos des perches, des brochets et des vives apparaissaient en troupe immobile. Les cailloux effleuraient le fil de l'eau et Alain voyait des chats pêcher la nuit entre les deux rives.

Et plus loin, où le ruisseau devenait fleuve, était une bonne petite ville assise sur les basses berges, avec de menues maisons pointues, coiffées de tuiles striées en ogive, avec une multitude de fenêtres minuscules pressées et grillées, avec des poivrières aux toits peints de bleu et de jaune, et un antique pont de bois, et un moutier, semblable à une brume vermeille ébarbée, où saint Georges, armé de sang, plongeait sa lance dans la gueule d'un dragon de grès rouge.

Le fleuve, large, lumineux et vert, tournait la cité comme un môle, entre des montagnes neigeuses au loin et les toutes petites collines de la petite ville où grimpaient les rues montantes avec leurs grandes enseignes de couleur: la rue du Heaume, et la rue de la Couronne, et la rue des Cygnes, et la rue de l'Homme-Sauvage, près du Marché aux Poissons et du Lion de Pierre qui vomissait son jet d'eau pure comme un arc de cristal.

Là étaient d'honnêtes auberges où des filles aux grosses joues versaient du vin clair dans les cruches d'étain, où pendaient les gonnes et aumusses laissées en gage; l'Hôtel de Ville, où siégeaient des bourgeois en cape de drap, à chemise de lin écru, l'anneau d'or au second doigt, faisant bonne justice et prompte expédition des malfaiteurs, et autour de la maison du conseil d'étroites rues paisibles avec des échoppes de scribes, fournies de parchemins et d'écritoires; des femmes placides, aux yeux bleus mouillés, à la figure usée de tendresse, avec un double menton, coiffées d'une guimpe transparente, parfois la bouche voilée par une bande de toile fine; des jeunes filles à robe blanche, ayant des crevés aux coudes, une ceinture cerise, et qui paraissaient filer sur des quenouilles leurs cheveux longs; des enfants roux aux lèvres pâles.

Alain passa sous une voûte trapue: c'était l'entrée de la place du Vieux-Marché. Elle était ceinte de maisonnettes accroupies comme des vieilles autour d'un feu d'hiver, toutes pelotonnées sous leur chaperon d'ardoises et renflées d'écailles à la façon des gorges de dragon. L'église de la paroisse, noire de monstres à barbe de mousse, penchait vers une tour carrée qui allait s'effilant en pointe de stylet. Tout auprès s'ouvrait la boutique du barbier, bouillonnée de vitres grasses, rondes comme des bulles, avec des volets verts où on voyait peints en rouge les ciseaux et la lancette. Au milieu de la place était le puits à margelle rongée, coiffé de son dôme de ferrures croisées. Des enfants pieds nus couraient autour; quelques-uns jouaient à la marelle sur les dalles; un petit gros pleurait silencieusement, la bouche poissée de mélasse, et deux fillettes se tiraient par les cheveux. Alain voulut leur parler; mais ils s'enfuyaient et le regardaient à la dérobée, sans répondre.

Le serein tomba parmi l'air un peu fumeux. Déjà on voyait briller des chandelles qui se reflétaient dans les vitres épaisses avec des ronds rouges. Les portes se fermaient; on entendait le claquement des volets et le grincement des verrous. Le plat d'étain de l'hôtellerie tintait contre son crampon de fer. Au porche entr'ouvert Alain vit la lueur de l'âtre, huma l'odeur du rôti, entendit couler le vin; mais il n'osa entrer. Une voix grondeuse de femme cria qu'il était l'heure de tout clore. Alain se glissa vers une ruelle.

Tous les étals étaient relevés. Il n'y avait point d'abri contre le frais. La forêt donnait le creux de ses arbres fourchus; le fleuve prêtait le retroussis de ses berges, la plaine son sillon entre les chaumes, la mer l'angle de ses falaises; même la campagne dure ne refusait pas son fossé sous la haie; mais la boudeuse ville renfrognée, étroitement serrée et cloîtrée, n'offrait rien aux petits errants.

Et elle se fit épaissement noire et curieusement hérissée en ses couloirs tournants, ses culs-de-sac étranglés, où elle croisait des piliers, enfonçait des madriers obliques, creusait des ruisseaux enlacés. Elle avançait à l'improviste deux bornes à chaînes, la herse d'une grille, de grands crochets de muraille; une maison barrait la rue de sa tourelle, l'autre l'écrasait de son pignon, la troisième l'emplissait de son ventre. C'était comme un guet immobile de pierre et de bois, armé avec de la ferraille. Tout cela était noir, inhospitalier et silencieux. Alain avança, recula, se perdit, tourna en cercle, et se retrouva sur la place du Vieux-Marché. Les chandelles s'étaient éteintes et toutes les fenêtres étaient rentrées sous leurs carapaces. Il ne vit plus qu'une lueur vacillante, à une lucarne ovale, près de la pointe de la tour carrée.

On y pénétrait par l'ouverture d'un soubassement, qui n'était pas close, et les marches de l'escalier arrivaient jusqu'au seuil. Alain prit du courage, et se mit à monter dans une étroite et rapide spirale. A mi-chemin crépitait au mur une mèche qui brûlait bas, plongeant dans un bec de cuivre. Arrivé en haut, Alain s'arrêta devant une étrange petite porte incrustée de clous de bronze, et retint sa respiration. Il entendait par intervalles une voix aiguë et ancienne qui prononçait des phrases entrecoupées. Et soudain son cœur commença de battre, et il crut étouffer: car l'ancienne voix aiguë parlait des étoiles. Alain colla son oreille au ferrement sculpté de la grande serrure et écouta.

—Étoiles mauvaises et funestes, disait la voix, pour la nuit, l'heure et celui qui demande. Inscris: Sirius voilé de sang; la Grande Ourse obscure; la Petite Ourse embrumée. L'Étoile du Pôle radiante et martiale. Porte Supérieure: ce soir mardi, Mars rouge et incendié dans la huitième maison, maison du Scorpion, signe de mort, et de mort par le feu: bataille, tuerie, carnage, flammes dévorantes. En cette treizième heure, nuisible par son essence, Mars est en conjonction avec Saturne dans la maison de l'effroi. Calamité; mort; issue fatale de toute entreprise. Le fer se mélange au plomb parmi le feu. Fer forgé pour détruire; plomb en fusion. Mars s'unit à Saturne. Le rouge pénètre dans le noir. Incendie dans la nuit. Alarme pendant le sommeil. Tintement de fer et chocs à masses de plomb. Aspect contraire: car le Taureau entre dans la Porte Inférieure et le Scorpion dans la Porte Supérieure. Jupiter dans la seconde maison s'oppose à Mars dans la huitième. Ruine de toute richesse et de toute gloire. Le Cœur du Ciel demeure stérile et vide. Ainsi Mars ardent domine sans conteste sur les édifices et la vie que possède Saturne. Incendie de la cité; mort par les flammes. Terreur et conflagration. A la treizième heure de cette nuit de mardi, Dieu détourne les yeux de ses étoiles et livre les âmes au feu.

Au moment où la vieille voix dictait ces mots la porte s'ouvrit, battue de coups de poing et de coups de pied: la petite forme d'Alain se dressa sur le seuil, droite et furieuse, et l'enfant irrité cria: