The Project Gutenberg eBook, Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II, by Marceline Desbordes-Valmore


1840.

LA PHYSIOLOGIE DES POUPÉES.

I.

UN PÈRE.

Quatre poupées entrèrent un jour à la fois rue des Pyramides. Cela fit quelque sensation chez les voisins de l'heureuse maison où se précipitaient ces charmantes étrangères, car elles étaient pleines d'éclat, de décence et de fraîcheur dans leurs parures.

Une vieille gouvernante les reçut dans le vestibule du second étage, les prit des bras de la personne qui les apportait, et les rangea derrière un rideau, comme elle en avait reçu l'instruction, puis courut avertir son maître, arrivé, depuis quelques jours d'un grand voyage; il parut un moment après, suivi de quatre enfants qu'il fit ranger autour d'un excellent déjeuner préparé pour eux.

Cet homme, d'une taille légèrement courbée, quoique jeune encore, les assit lui-même auprès de lui d'un air doux et triste. Il était le père des enfants et revenait leur tenir lieu d'une mère charmante, qu'ils avaient perdue. Rien ne pouvait retenir M. Sarrasin à la vie, que le dessein irrévocable d'être à la fois le père et la mère de cette petite famille groupée autour de lui. Forcé à de fréquents voyages dans l'intérêt de tous, il n'avait pu depuis trois ans cultiver lui-même ces jeunes plantes dont il ignorait entièrement les caractères. Leurs jours s'étaient passés depuis six mois, dans une pension, où elles avaient senti moins cruellement l'absence de leur mère et la privation momentanée de ce jeune père, qui leur était enfin rendu! C'était leur troisième réunion depuis son retour béni, et vous avez déjà jugé qu'ils s'occupaient des moyens d'assurer leur bonheur. Il ne lui en restait pas d'autre.

Il se leva quand le déjeuner fut fini et la table remise en ordre.

Voici, dit-il en tirant le rideau qui cachait les belles visiteuses, quatre petites compagnes que je veux associer à notre voyage de Saint-Denis.

Un saisissement de plaisir fit manquer la voix aux quatre soeurs, qui levèrent leurs bras, en criant:

—Oh! papa! oh! papa! qu'elles sont jolies!

Ce n'est pas sans dessein, reprit-il, qu'elles sont arrivées ainsi pour vous chercher. Elles ont sans doute désiré un asile près de chacune de vous. Leur choix doit être écrit d'avance dans leur billet de visite.

Toutes se précipitèrent sur les petites mains à ressorts des poupées qui tenaient une carte de visite. Albertine, l'aînée, y lut son nom (car elle savait lire l'écriture), l'adresse était ainsi conçue: Prudente pour Albertine. Augusta, Marceline et Valérie y épelèrent aussi leurs noms et ce furent des cris, des embrassements, qui firent couler la joie jusqu'au coeur de leur père.

—Élevez-les bien, dit-il avec une tendresse sérieuse, et rendez-moi un compte fidèle de leurs penchants: ce sont vos filles.

Albertine emporta la sienne dans ses bras avec un maintien de petite maman tout à fait composé, la regardant avec un air de tendre protection qui fit bien augurer à monsieur Sarrasin de l'avenir de la poupée, qu'elle appela sur le champ:—ma fille.

Augusta saisit vivement Lutine par le milieu du corps, et lui appliqua deux gros baisers qui dérangèrent un peu sa coiffure. Valérie soutint Péri par ces deux mains délicates, en la faisant sauter en mesure sur un pas de valse. Marceline, la plus jeune, petite blonde silencieuse, se tint gravement debout devant celle qui la regardait de dessus la table, sans montrer trop d'empressement à l'en faire descendre.

—Tu ne prends pas, Fauvette? dit son père: ne te trouves-tu pas contente d'avoir une telle fille?—Si! répondit l'enfant blond, en regardant alternativement Fauvette et son père.—Je t'aime mieux, toi! ajouta-elle à voix basse en se glissant dans ses genoux et en passant ses bras autour de son cou qu'elle étreignit longtemps de toute sa force. Son père ému, tenant les yeux long temps aussi fixés sur cette petite tête attachante, crut voir en miniature le portrait de sa mère, et la serra fortement sur son coeur. Le père et l'enfant restèrent plongés dans une immobilité qui n'était pas de l'engourdissement.

Les éclats de rire et de musique qui partaient de la chambre voisine réveillèrent cet homme absorbé au fond de sa mémoire. Il prit par la main sa plus jeune fille, qui tenait avec quelque embarras la brillante Fauvette, et ils se réunirent au cercle joyeux qui allait devenir le centre des observations du tendre physiologiste.

II.

QUATRE FEMMES EN MINIATURE.

Albertine venait de faire asseoir Prudente devant elle, pour lui montrer patiemment un point de tapisserie, lui parlant avec une gracieuse autorité, et lui promettant un monde de bonheur dans le charme du travail. Elle en avait déjà rangé autour de Prudente tous les éléments sans confusion. La poupée attentive tenait avec soumission son aiguille enfilée de laine, et paraissait écouter sans ennui sa jeune maman compter les fils de canevas, et lui expliquer les délices de cet ouvrage, répétant sans se lasser:—Vous prenez deux, que votre point soit égal et rond vos mains toujours propres et vos laines en ordre.

Ce petit coin du tableau reposa délicieusement les yeux de M. Sarrasin, car Albertine était l'aînée.

Quel bonheur pour lui de découvrir en elle le germe d'une patience si utile un jour dans sa maison! cette grâce liante et calme devait si bien unir ensemble les jeunes branches qui l'enracinaient au monde!

Assise sur une grande chaise devant le piano, Valérie soutenait Péri par sa ceinture comme par des lisières, et la faisait légèrement tourner en frappant avec sa main droite une espèce de galop qui semblait enivrer la poupée, et la petite fille criant comme son maître de danse:—en mesure, mademoiselle, arrondissez-les bras, effacez les épaules..., baissez les yeux devant votre cavalier!

—Heureuse enfant! pensa monsieur Sarrasin, la musique fera du bruit dans tes plaisirs et dans tes peines. Ta physionomie riante reposera souvent ma douleur, et j'allégerai tes graves leçons par l'espoir de la danse.

Augusta, qui se tenait alors à l'écart, paraissait très affairée autour de Lutine.—Elle l'avait embrassée si fort et si souvent, que l'humidité de ses lèvres, assez mal essuyées des traces de son déjeuner; avaient déjà compromis l'éclat des joues rouges et presque vivantes de sa fille. C'est dans l'étonnement de voir une tache ternir un teint plus brillant que le sien même, qu'elle avait eu recours au savon, et qu'elle s'aperçut avec désespoir qu'il ne restait dessous qu'un carton pâle où le sang ne circulait pas. L'autre joue, toute neuve et intacte, formait un affreux contraste avec celle où la couleur délayée se mêlait au savon et aux cheveux collés dans ce hideux mastic. Ce fut dans cet état qu'Augusta, avec une grosse larme dans les yeux s'élança vers son père, en élevant sous ses yeux, Lutine ainsi déshonorée, et criant: Vois comme elle a mal à la joue; je l'ai pourtant bien lavée.

C'est à cause de cela, répondit son père, l'eau ne vaut rien aux poupées. Ta tendresse lui a déjà fait mal; il ne faut pas dévorer ce qu'on aime. Trop de caresses étouffent un enfant. Une surveillance calme et active, une douce liberté autour de ta fille, comme pour tout ce que tu aimeras au monde, ce sera le meilleur secret pour le conserver.

—Fais-la guérir, dit Augusta les mains jointes, et je te promets de l'embrasser bien doucement.

Lutine fut envoyée chez un médecin célèbre de poupées au grand bazar où elle avait été choisie; et dès le soir même, elle rentra rue des Pyramides, plus rouge que jamais.

Monsieur Sarrasin observait en même temps que Marceline, la plus petite et la plus frêle, n'enseignait ni la tapisserie, ni la danse à Fauvette. Elle la regardait quelquefois, caressait doucement ses souliers de satin et ses mains un peu cachées par des manchettes de blonde: mais c'était une admiration froide ou craintive que ne pouvait expliquer son père.

—Pourquoi ne danses-tu pas avec Fauvette, mon petit ange? lui demanda-t-il; elle doit être légère comme ses plumes. Sa robe de crêpe blanc est si bien garnie de fleurs!»

Marceline d'abord ne répondit pas: puis, comme si sa pensée sortait à son insu de sa bouche, elle dit: je n'ose pas l'aimer.»

—C'est singulier; pensa Monsieur Sarrasin.

III.

LA PORTE DU CIEL.

Comme le temps était fort beau le lendemain, bien qu'il fit froid d'une dernière gelée, après que les leçons furent apprises, que l'active gouvernante eut habillé ses quatres petites maîtresses qu'elle aimait avec dévotion, on déjeuna de bonne heure, on sortit à pied tous ensemble. La vieille Suzanne, chaudement parée, guidait ce petit troupeau dont elle était fière, et Monsieur Sarrasin le suivait de près avec la surveillance et la sollicitude d'un père.

Savez-vous où l'on allait avec tant d'empressement, tant d'espoir, que pas un pied ne touchait terre? et pourquoi ces quatre visages doux et charmants se levaient souvent pour regarder au-dessus des maisons le ciel bleu suspendu, si pur, si haut au-dessus des cheminées des immenses bâtiments de Paris? Pourquoi l'on avait embrassé sérieusement les poupées en leur disant: au revoir! sans les emmener avec soi? Eh bien! vous allez le savoir; car la personne qui a raconté cette histoire a suivi toute la famille jusqu'à la barrière Montmartre; elle avait à rendre aussi une pieuse visite là où montaient ces beaux enfants, ayant chacun une couronne de fleurs passées au bras sous leur manteau brun.

—Oh! ma bonne Suzanne, où allons-nous? dit la petite Marceline qui ne marchait pas encore d'un pas aussi ferme que les autres. Suzanne soupira et n'osa répondre, car son maître gardait un profond silence. On monte, on monte..... puis on aborde une grille devant laquelle monsieur Sarrasin s'arrête, découvre sa tête; et dit:—Saluez, mes enfants, car c'est ici la porte du ciel!

Les quatre petites filles obéirent avec un instinct de douleur et de tendresse qui les fit ressembler à quatre anges de la piété. Suzanne se détourna pour cacher ses larmes.—Ma bonne vieille Suzanne, poursuivit monsieur Sarrasin, si vous ne pouvez nous suivre, vous nous attendrez là.—Ah! monsieur! dit Suzanne avec une instance dans le regard, et découvrant sous son tablier noir sa couronne à elle, qu'on ne lui avait pas commandé d'apporter, monsieur! j'ai du courage, et je sais le chemin! Dans votre absence depuis six mois demeurée toute seule, je n'avais pas d'autre voyage à faire, et je venais!—Entrez donc, ma fidèle Suzanne, entrez, mes petites chéries... Vous n'oublierez jamais notre première promenade: elle est sérieuse; mais elle est pleine d'espérance. Voyez que de fleurs!

Il y en avait, en effet, déjà beaucoup; et des arbustes, des plantes vertes, des saules si bien entremêlés ensemble que la terre à cette place ne se voyait plus qu'à peine.—C'est ici, mes filles, qu'il faut attacher vos couronnes et vous mettre à genoux.

Ce que firent les enfants.

—Venez, leur dit-il, après qu'il eut prié au milieu d'eux et pour eux. Venez! votre mère vous regarde; elle vous bénit.

La petite Marceline se précipita dans les branches et les hautes herbes en criant:—où donc! où donc!

—Monsieur Sarrasin après l'avoir saisie dans ses bras, lui dit: je te promets que nous serons tous réunis un jour et que nous irons la rejoindre par la porte du ciel.—Merci! répondit l'enfant qui se coucha triste sur son épaule, et qui redescendit avec son père au milieu des sanglots de ses jeunes soeurs qui marchaient mieux qu'elle.

IV.

LA POUPÉE MALADE.

L'enfance est heureuse! elle est aimée de Dieu. Dieu charge un ange de mesurer la peine à la faiblesse. L'ange y va bien doucement; on croit qu'il leur souffle des baisers dans leurs larmes. De là ces ondées de pleurs qui mouillent à peine, car il les emporte sur ses ailes avec leurs prières. Alors, ils rient, ces petits enfants; ils aiment, ils espèrent, ils croient et c'est pour cela que Dieu les aime; pour cela qu'il a dit: Laissez venir à moi les petits enfants? Il faut donc se réjouir en pensant que les quatre soeurs retrouvèrent leurs poupées avec un sentiment de joie très pur et qu'elles les associèrent à leurs souvenirs, à leurs jeux, à l'union charmante qui régnait entre elles.

Un jour que les leçons étaient finies, leur père s'étonna du profond silence qui avait succédé au bruit accoutumé de l'heureuse chambre de ses enfants. Il s'approcha sur la pointe du pied pour observer la cause de ce grand silence, et demeura fort surpris de voir la poupée d'Augusta couchée, et les petites filles s'agitant autour d'elle avec le plus tendre empressement.

Un ordre parfait régnait dans leur activité muette. On glissait doucement autour du cher petit objet qu'on semblait avoir peur de réveiller, de cette Lutine si vive et si brillante, privée de ses vêtements incommodes; renversée sur un oreiller, se conformant à sa position avec une grace qui enchantait les enfants. Alphonse, joli petit parent de la maison, partageait fort gravement les soins de ses cousines et remplissait les fonctions de médecin.

C'était un charme de le voir tâtant le pouls de Lutine, réfléchissant comme il avait vu réfléchir un docteur profond, et s'asseyant près du lit, le front appuyé sur sa main, une plume passée dans ses lèvres, lent à écrire l'ordonnance que ses cousines attendaient avec anxiété.

Oui! l'enfance est heureuse. Il y avait pour elle dans cette scène l'intérêt d'un drame véritable. Cette malade immobile leur faisait pressentir ou rappeler tout ce qu'il y a de doux, d'aimable aux soins prodigués à un être souffrant. Monsieur Sarrasin vit tant de zèle et de charité régner dans ce coin de chambre, que les larmes lui en vinrent aux yeux.

Albertine lut l'ordonnance du médecin, et prépara promptement une petite bande de toile urgente pour la saignée, qu'exécuta sur l'heure la main légère et hardie d'Alphonse.

La lancette fut un passe-cordon d'argent, la cuvette une coupe de porcelaine qu'avait prêtée la vieille Suzanne. Alors, à la satisfaction curieuse des enfants, la poupée dont la peau fut plus qu'effleurée par l'intègre Alphonse qui s'en acquittait de tout son coeur, la poupée perdit une grande quantité de son.

—Elle est sauvée! cria le docteur. Elle est sauvée!

Sauvée! répétèrent en frappant dans leurs mains les gardes-malades, qui avaient à peu près le costume de l'état.

—Je te fais compliment de cette cure, mon ami, dit monsieur Sarrasin en se montrant. Tu me parais devoir être un jour médecin dans toutes les formes. Alphonse lui sauta au cou, et lui dit en confidence.—Je fais semblant de croire; car, vois-tu, cette poupée n'est pas vivante.—Si! Si! un peu vivante cria Augusta qui l'avait entendu, et qui ne voulait pas perdre son illusion. Tiens, papa, regarde, ajouta-t-elle en entraînant son père auprès de sa Lutine. Tu vois que les sangsues ont bien pris!» Lutine avait, en effet, huit sangsues, ou du moins huit petits morceaux de réglisse découpés dans la forme de ce laid et bienfaisant animal. Il faut convenir que Lutine ainsi barbouillée, le bras vide, et lavée par toutes les potions qu'on lui avait fait boire, demeura dans un état de convalescence, dont les bons soins de la sage Albertine ne purent jamais la tirer entièrement. Monsieur Sarrasin déclara pourtant que cette convalescence serait célébrée par un banquet, où le docteur reçut, en crèmes, en biscuits et en darioles, le prix de sa sagacité merveilleuse.

—D'où provenait la maladie de Lutine? manda Monsieur Sarrasin, moitié sérieux, moitié riant.

Le docteur mangeait, se reposant sur ses lauriers. Augusta répondit avec vivacité que Lutine avait fait son malheur elle-même, qu'elle se serrait dans son corset de manière à s'étouffer, ce qui la rendait très-agacée et très-pâle.

Enfin, papa, sans moi, elle serait devenue poitrinaire. C'est une folle, sans soin d'elle-même, jamais en place, une petite ramasse-poussière qui me fait tourner la tête.

—Je comprends, dit son père, en frappant doucement sur cette petite tête agitée, qu'il faudra lui donner un bien bon exemple pour la corriger. La tienne, Valérie, paraît en bonne santé.

—Oui, papa, elle danse toujours, et je lui apprends le pas du châle pour te faire une surprise le jour de ta fête. Oh! papa! elle valse presque seule sans s'étourdir.

—Il faut lui faire une récompense de cet amusement, mon ange: on peut danser de joie quand on a bien rempli tous ses devoirs; j'y veillerai avec toi. La tienne, Albertine, comment se conduit-elle?

Albertine ne répondit rien qu'en courant chercher les preuves de l'excellente conduite de Prudente. Elle rapporta, dans un doux silence, l'ouvrage de tapisserie terminé avec une propreté ravissante; puis elle étala, avec un sourire d'une petite mère satisfaite, un trousseau cousu de la façon la plus solide. Ce trousseau se composait déjà d'une paire de draps ourlés, marqués au nom de Prudente; quatre chemises à manches longues en forme de peignoir; quatre manteaux de lits, des béguins bordés d'une petite dentelle de Lille et quatre mouchoirs ornés de son chiffre.

Avec cela, dit l'enfant plein de joie, elle peut attendre. Elle m'a bien aidée, cette chère mignonne! Oh! papa que je l'aime! et que je suis contente quand nous travaillons ensemble!—je t'aime aussi, dit son heureux père, et je te donne dès ce moment le droit de surveillance sur toutes les poupées de la maison; elles y gagneront beaucoup et tes jeunes soeurs davantage.

Les plus petites embrassèrent tendrement Albertine, qui les baisa d'un baiser plein d'amour et d'avenir. Je dois vous dire, pour l'avoir vu de mes yeux qu'elle devint, en effet, plus tard, le guide et l'appui de ses soeurs, dont elle est encore adorée.

Dans un moment de réflexion fort rare chez Augusta, elle regardait un peu tristement les ravages que sa tendresse avait produit chez Lutine, qui n'était plus que l'ombre d'elle-même,—Veux-tu la mienne? dit Marceline, que personne ne soupçonnait en observation dans un coin; mais dont les yeux intelligents perçaient toujours jusqu'à la tristesse des autres. Prends la mienne, prends, petite soeur; tu soigneras, Lutine et Fauvette te réjouira.

—Mais toi, répondit Augusta, en hésitant à recevoir la belle Fauvette, aussi fraîche que le jour de son entrée dans la maison.

—Je la regarderai, Augusta, quand j'aurai fini mes devoirs; mais elle est lourde et elle a trop de plumes, il est impossible que ce soit là ma fille.

—Oh! j'en aurai donc deux! s'écria sa soeur folle de joie. Que de choses, mon Dieu! que d'inquiétudes je vais avoir sur les bras! qu'une grande famille cause de soins et de fatigue aux mères!

V

L'ORPHELINE DU BOULEVARD

Monsieur Sarrasin n'avait pas vu sans surprise le détachement de Marceline pour Fauvette, il en cherchait la cause dans l'insouciance de son âge; mais il se trompait; il en eut la preuve un jour. Toute cette famille innocente revenait du boulevard Saint-Denis; on pressait le pas, car c'était l'heure où les lumières du gaz s'allument de loin en loin. Une humble boutique à terre s'annonçait à une grande distance par la voix d'un jeune marchand, qui jetait ces paroles perçantes dans toutes les oreilles promeneuses:

Voyez, messieurs, voyez mesdames, enfants, petits enfants, voyez! pleurez pour obtenir de vos pères et mères les trésors à cinq sous que voilà. A cinq sous, messieurs, mesdames, enfans, petits enfants! A cinq sous, tout ce qui peut frapper l'oeil de l'acquéreur!»

Monsieur Sarrasin ne résista pas à l'attraction de cette voix puissante; il permit à ses enfants de choisir chacune un de ses trésors à cinq sous qui font plus d'heureux qu'on ne pense.

Un seul objet attira toute l'attention de Marceline. Une poupée nue, abandonnée dans un coin, sur la terre humide, lui causa une sensation de pitié subite. La plus attrayante sympathie s'établit entre elle et cette pauvre petite chose dédaignée; et pressant de toute l'étreinte de ses deux mains la main de son père pour le forcer à se pencher vers elle, donne-moi, lui dit-elle, cette Fauvette, pour que je la réchauffe, oh! je t'en prie!» Elle fut à l'instant sous son manteau, entre'ouvert vingt fois par les caresses que cette poupée reçut de son doux sauveur. C'est de là que lui vint le nom de l'Orpheline du Boulevard.

Il est impossible de vous représenter l'affection qui parut s'établir entre elles deux. C'était presque triste de penser qu'un seul coeur en faisait tous les frais: on aurait voulu animer un peu l'objet d'une amitié si tendre, pour lui donner le bonheur d'y répondre. Marceline ne le désirait pas, elle en était sûre! elle voyait ces petits traits fins et luisants s'animer pour elle, pour elle seule! et cette idée lui causait du ravissement. Jamais on ne la rencontrait sans l'orpheline collée contre sa poitrine; jamais elle ne se couchait, après sa prière à Dieu, sans endormir sur son coeur son enfant trouvé, l'amour de son choix, sa petite bien-aimée! Elle passait toutes ses récréations dans cette union intime et silencieuse. Tout ce qu'elle lui chuchotait de paroles caressantes et mignonnes ferait un poème d'amour et d'amitié! Cette jeune âme était remplie, et son visage d'ange rayonnait de bonheur. Sur les genoux de son père même, qui l'y berçait souvent comme la plus légère, elle montait avec l'orpheline associée à sa vie; cette vie fut un sourire tant qu'elle posséda sa frêle et pure idole. Quand son père, qui souriait de cette tendresse, lui demandait:—Que dit-elle de tout ce que tu lui racontes!

—Elle m'écoute, répondait l'enfant, elle m'entend!» Et l'avenir de cette petite fille l'inquiétait plus que celui de la rangeuse Albertine, plus que celui de la bondissante Valérie; plus même que celui d'Augusta, dont le caractère impétueux pouvait se modifier, et l'exempter à coup sûr de toutes les maladies de l'âme.

VI

LA POUPÉE PERDUE.

Alphonse avait passé tout un jour de congé au milieu de ses jeunes parentes, et ce jour s'était écoulé comme une heure. Le jardin déjà embaumé, la cour où il y avait de l'herbe et des poules, les greniers où vivaient des pigeons à la plume éclatante au soleil, tout avait maintenu la joie et la concorde dans cette jolie famille; pourtant Marceline devint triste après le départ d'Alphonse. Elle le fut le lendemain, le surlendemain, longtemps, jusqu'à ce que l'on s'aperçut qu'il y avait de profonds soupirs dans son silence, que ces soupirs ressemblaient presque à des sanglots et qu'enfin sa santé s'altérait d'une manière sensible.

Son père la portait dans ses bras, la faisait danser avec Valérie, coudre avec Albertine, sortir avec sa bonne Suzanne.

L'enfant obéissait partout, mais elle dansait d'un air pleurant, se couchait sur l'épaule de son père, rêveuse et les yeux fixes, gardait sans y toucher les gâteaux délicieux dont Suzanne voulait réveiller son appétit, et posait une heure entière sa petite tête brûlante sur les genoux de sa patiente soeur, Albertine.

—Veux-tu cela? lui disait-on, et cela? et cela? et beaucoup de choses propres à la distraire.

Oui! oui! oui!» répondait-elle d'une voix douce et plaintive, mais elle ne jetait seulement pas les yeux sur les joujoux qu'on s'empressait de lui offrir.

Cette petite fille était devenue si chère à monsieur Sarrasin, qu'il devint lui-même tout rêveur de la voir ainsi languissante après avoir interrogé sa maison dans la crainte que l'enfant n'y fut malheureux pendant ses courtes absences; il prit la résolution de la veiller lui-même jusque dans son sommeil, cet excellent père! il entra quand tous les enfants dormaient paisibles et blancs comme des ramiers couchés dans leurs nids.

Le sommeil d'Albertine l'arrêta un moment dans une contemplation pleine de bonheur. C'était l'ange de la paix, qui s'était endormi dans la prière pour tous! Augusta dont les joues rouges semblaient bondir comme deux beaux fruits sur l'oreiller blanc, appela comme Albertine le baiser de ce père attendri. Il jugea par le sourire de Valérie qu'elle s'était assoupie avec une chanson sur les lèvres. Jamais il n'avait compris jusque là tout le bonheur d'un père, qui entend les douces haleines de ses enfants immobiles de sommeil et de santé.

C'est à remercier Dieu à genoux; c'est à croire qu'on l'entend respirer lui-même dans ce monde.

Il n'eut pas le loisir d'interroger le repos de son plus jeune enfant, car à peine eut-il effleuré les boucles blondes de son front presque pâle, que la petite Marceline se réveilla en tressaillant et fixa ses yeux brillants tout grand ouverts sur son bien-aimé père, en lui tendant les bras.

—T'ai-je fait peur? dit-il en se penchant sur elle. Non! j'ai cru que c'était le bon Dieu, bon comme toi.»

Alors, avec une voix de père qui ouvre les secrets de tous les enfants, il entra dans la petite âme sensible et renfermée, au milieu d'un ruisseau de larmes qu'il fit couler à force de confiance et de tendres paroles, la petite mélancolique laissa sortir cet aveu: J'ai perdu ma fille!

—Comment! dit monsieur Sarrasin frappé d'étonnement, c'est là ce que je cherche depuis trois mois, et tu ne m'en as rien dit?

Oh! tu aurais trop de chagrin, poursuivit-elle eu jetant les bras à son cou et puis je ne voulais pas rapporter; c'est si laid!

Dis tout, dis, pauvre ange! insista son père ému et enchanté d'avoir découvert la blessure.

—Eh! bien!... ne gronde pas Alphonse, dit-elle en sanglotant sur le coeur de son père. Moi, je serai bien sage..., je rirai devant toi.»

Je vous avoue que cet homme qui n'était plus enfant depuis trente ans passés, pleura d'aussi bon coeur que cette douce petite fille.

VII

LE RETOUR DE LA POUPÉE.

—Bonjour, Alphonse, dit le lendemain monsieur Sarrasin en entrant dans la maison de son petit neveu, qu'il trouva dans la cour.

—Ah! mon oncle, quelle joie de te voir!

—Je l'imagine bien, mon ami, et puis voilà ta cousine un peu malade, qu'il faut distraire et guérir. C'est une heure de plaisir que nous venons te demander.

—Quel bonheur! quel bonheur! quel bonheur! cria de toute sa tête Alphonse en voltigeant à travers l'escalier, où il tirait de toute sa force son oncle par la main: maman! c'est mon oncle! c'est petite cousine » et sa mère ouvrit avec empressement.

Au milieu de l'entretien amical qui s'engagea, monsieur Sarrasin observait le maintien de sa fille. Il craignait qu'elle n'en voulut dans son coeur à ce jeune garçon, auteur vrai ou supposé d'un si grand chagrin. Mais il ne vit nulle trace d'inimitié ni de bouderie sur ce petit front rêveur, et l'aima bien mieux encore. Amour à ceux que la douleur n'aigrit pas; qui ne rendent pas les autres responsables de leur extrême sensibilité! Alphonse l'avait fait souffrir, mais Alphonse n'était pas méchant; il n'était qu'étourdi.

Cette petite le sentait bien, elle était si bonne, si triste de la perte de Fauvette, qu'elle n'avait pas besoin de joindre à son mal d'amitié, le mal qui mord le coeur, la haine. Sa mère avait dit une fois devant elle que la haine ferme la porte du ciel: oh! cette petite voulait aller au ciel, elle ne voulait qu'aimer, comme les anges, comme sa mère!

«—Figure-toi, Alphonse, dit monsieur Sarrasin au joyeux enfant qu'il avait pris entre ses genoux, et qui grimpait dessus comme un chevreau, figure-toi que j'ai du chagrin.»

Alphonse dressa l'oreille, cessa de se rouler sur son oncle, et le nez en l'air, les cheveux éparpillés sur son front qui devenait grave, il écouta tout frappé d'intérêt, la suite de ce mot qu'il avait répété vivement:—du chagrin.

—Oui, Alphonse, du chagrin! je peux te confier cela, à toi, qui es un grand garçon, le cousin, l'ami, le défenseur de mes filles, à défaut de frère, qu'elles n'ont pas: tu comprends?

—Alphonse devint tout âme.

—Figure-toi que cette petite, que j'ai prié exprès ta mère d'emmener un moment au jardin, est encore si crédule, si enfant, qu'elle se persuade... mille choses touchantes par leur naïveté; entre autres, elle croit que les poupées sont vivantes.—Alphonse poussa un grand éclat de rire et se frotta les mains.

—Toi aussi quand tu étais petit, tu croyais fermement à l'existence de ton cheval de carton, et tu exigeais qu'on lui achetât de l'avoine. Mais tu as neuf ans, tu sais la vie et tu es revenu de tous ces enfantillages, une poupée pour toi, c'est un petit morceau de bois; c'est exactement la même chose pour moi-même; toutefois, nos anciennes erreurs doivent tourner en indulgence pour les simples, et tu seras triste comme moi quand tu sauras que ta petite cousine est sérieusement malade de l'absence, de la fuite, du vol d'une poupée; je dis du vol, car elle a disparu en effet comme un oiseau dont elle portait le nom: Fauvette.

—Alphonse redevint immobile. Figure-toi, mon pauvre Alphonse, que depuis trois mois environ, je vois languir mon plus jeune enfant, un ennui muet fane sa vie, sa jeune vie, autrefois heureuse et comblée par la possession de sa poupée! c'était sa compagne, c'était sa fille! elle lui parlait bas, elle lui faisait respirer des fleurs, cherchait partout de la mousse pour l'y coucher auprès d'elle: tu aurais ri...

Alphonse ne riait plus.

—Enfin, pitié! une si petite idole suffisait à un si petit coeur; car sa perte l'oppresse, l'étonne, l'isole. Elle est dans un désert depuis que cette diable de poupée a disparu. Elle ne mange plus qu'à peine, elle a de la fièvre, des soupirs, qui disent: ma fille! ma fille! on pourrait en rire si...

Alphonse fondait en larmes.

—Pourquoi pleures-tu? tu n'es pas son père, poursuivit monsieur Sarrasin; tu ne sens pas le mal que me fait l'étrange manie de mon enfant.

—Je le sens, moi, mon oncle, et c'est bien pire que toi! dit Alphonse avec une candeur passionnée. Tiens! quand tu devrais me battre, il faut que je te l'avoue, car j'étouffe. C'est moi qui suis le voleur de poupée, adieu, mon oncle, je vais..., je ne sais pas où je vais, mais je n'ose plus te regarder, et j'aimerais mieux être en prison que devant toi!

—Rends-moi plutôt la poupée! répartit son oncle en lui barrant la porte, et comprimant ses sanglots contre sa poitrine.

—Mon Dieu! s'écria l'enfant malheureux, si je l'avais, ce serait déjà fait. Mais j'ai pris cela, moi, comme un caillou, une balle pour lancer en l'air. Je ne sais ce qu'elle est devenue: je croyais que c'était pour rire ce nom de: ma fille, qui est-ce qui va penser!...

—Ah! voilà le mal dit l'oncle en appuyant sur cette réflexion. On trouble souvent le bonheur des autres, sans contribuer au sien même; faute de l'avoir compris on brise, on détruit, sans cruauté, des liens, des habitudes profondes et sacrées; mon cher ami, ne prends rien à personne, ne dérange pas un fil dans la trame des autres, de peur de rompre ceux que tu n'aperçois pas. Souviens-toi de mon conseil, surtout quand tu seras grand!

—-Ah! je te le jure! mon oncle: Malade par ma faute! répétait, en tapant des pieds, Alphonse exalté de repentir.

Marceline rentrait dans ce moment. Pressé par la honte de paraître devant elle, il se glissa prompt comme l'éclair, sous un long rideau de croisée, où il ensevelit sa rougeur et ses larmes. L'ample draperie de soie agitée fortement par Alphonse s'ébranla; quelque ange, souriant peut-être, en fit tomber la poupée elle-même! la poupée les bras ouverts comme pour alléger sa chute; la poupée mignonne et chérie, retenue dans un pli du rideau comme dans une étroite prison!

Ah! ce fut étouffant de surprise et de joie. Marceline ne fit qu'un grand cri, puis se jeta sur sa fille qu'elle saisit à deux mains avec un tremblement d'âme inexplicable à cet âge en se réfugiant avec elle sous les bras de son père, ingénieuse à lui chercher un asile pour toujours!

Je ne peux pas vous dire exactement lequel fut le plus heureux de cette étonnante aventure. Monsieur Sarrasin y puisait la guérison de sa chère fille; Marceline une récompense sans nom à sa silencieuse maladie, et Alphonse dansait sur un repentir. Il sentait tomber ce plomb qui pend au coeur de ceux qui se disent: j'ai fait du mal à quelqu'un!

Oh! décidément, Alphonse était le plus heureux! tout le monde du moins aurait pu le croire comme moi, en le voyant bondir sur le chemin où la poupée fut ramenée en triomphe par les trois personnes auxquelles elle inspirait un intérêt si différent!

LA MÈRE A SON FILS.

Quand j'ai grondé mon fils je me cache et je pleure.

Qui suis-je, pour punir, moi, roseau devant Dieu;

Pour devancer le temps qui nous gronde à toute heure,

Et crie à tous: prends garde; il faudra dire adieu!

Mourir avec le poids d'une parole amère;

D'une larme d'enfant que l'on a fait couler;

Que l'on sent sur son coeur incessamment rouler;

est-ce donc pour ce droit que l'on veut être mère?

Est-ce donc là le prix des immenses douleurs,

Dont nous avons payé leur présence adorée?

De ce pas sur la tombe encor toute navrée,

Dieu! laissez-nous donc vivre et respirer nos fleurs!

Laissez-nous contempler à deux genoux la tige,

Qui veut se lever seule et frémit d'obéir;

Qui veut sa liberté, son plaisir, doux vertige.

Tout ce qui naît, mon Dieu! tend ses bras au plaisir.

Laissez-nous seulement, ardentes sentinelles,

Écarter leurs dangers qu'ils aiment, si petits;

Si forts à repousser nos forces maternelles,

De la fierté de l'homme innocents apprentis.

Purifiez un peu ce monde où chaque haleine,

A l'entour de nos fruits souffle un air plein de feu;

Préservez le lait pur dont leur âme était pleine;

Alors nous guiderons leur coeur par un cheveu.

Beaux anges mutinés qui bravez nos tendresses,

Dont les jours, dont les nuits tièdes de nos caresses,

Loin de vos nids plumeux brûlent de s'envoler;

Qui les fera plus doux pour vous en consoler?

La mère, n'est-ce pas un long baiser de l'ame?

Un baiser qui jamais ne dit NON ni DEMAIN?

Faut-il ses jours? Seigneur! les voilà dans sa main:

Prenez-les pour l'enfant de cette heureuse femme.

Enfant! mot plein de ciel, qui fait reine ou martyr;

Couronne des berceaux! auréole d'épouse!

Saint orgueil! noeud du sang, éternité jalouse,

Dieu vous fait trop de pleurs pour vous anéantir.

C'est notre ame en dehors, en robe d'innocence,

Hélas! comme la vit ma mère à ma naissance:

Et si je la contemple avec d'humides yeux,

C'est que la terre est triste et que l'ame est des cieux!

O femmes! aimez-vous par vos secrets de larmes;

Par les devoirs sans bruit où s'effeuillent vos charmes;

Après vos jours d'encens dont j'ai bu la douceur,

Quand vous aurez souffert, appelez-moi: ma soeur!

MINETTE.

Ah! que j'ai vu une triste chose! Il m'en coûte beaucoup de vous la raconter; mais elle peut servir de leçon à quelques enfants, si par malheur, il s'en rencontrait encore de pareils à Minette. J'en prends donc le courage.

Minette passait chaque année une partie des vacances chez une amie de sa mère, car Minette était en pension, parce que sa mère avait des enfants très petits à élever. Il faut bien vous avouer que Minette révélait un caractère si absolu, si despotique, à sept ans que force était déjà de soustraire de plus faibles créatures à sa domination. Hyacinthe était de son âge, et bien qu'elle fut liante et bonne comme un agneau, mademoiselle Minette était bien obligée de faire, suivant l'expression, patte de velours, car Hyacinthe était calme et forte. La douce simplicité de son caractère se rehaussait des dehors les plus beaux; leur aimable puissance s'exerçait sur Minette elle même qui n'osait que bien rarement lui dire: je veux! mais, par combien de ruses, l'orgueilleuse ambition de son amitié arrivait-elle au but d'asservir tout ce qui avait le malheur de lui plaire! je dis le malheur, car, j'en connais peu qui fatiguent le coeur plus qu'une amitié tyrannique.

Nous n'avons pas le droit d'opprimer nos amis.

Ainsi donc, bien que la complaisance d'Hyacinthe fut charmante pour les mobiles fantaisies de Minette, on ne craignait pas qu'elle en souffrit, car elle cédait toujours avec le sourire sur les lèvres.

Personne ne s'apercevait des mille petits sacrifices qu'elle faisait à la tenace persévérance de sa bonne amie; elle-même ne s'en doutait pas peut-être, car elle y trouvait, je ne sais quel plaisir tranquille qu'un bon coeur goûte à voir les autres heureux de l'abnégation de ses goûts. Vraiment, Hyacinthe était une aimable enfant!

On courait un jour dans le jardin, on se jetait des fleurs; Minette en avait déraciné un bon nombre, pour les replanter suivant le caprice de son goût sans utilité, sans réflexion que l'idée fixe: je le veux! Minette était inflexible et légère; rapide et raide comme un papillon de fer. Quel bonheur avec une telle organisation, (qu'elle ne songeait pas à corriger, parce qu'elle se trouvait, parfaite), quel bonheur de ne s'appuyer que sur des relations moelleuses Sur l'inépuisable condescendance de la belle Hyacinthe, qui, n'opposait au dégât de ses fleurs qu'un sourire un peu triste, un regard où se montrait à peine un reproche mélancolique, et que Minette ne voyait pas, car elle était à son affaire, à son système de régner partout, même en écrasant des fleurs. Mais le jardinier le voyait, lui! et il avait pris Minette en horreur. Minette le méritait, car, un jour que cet homme avait prié poliment la bouleversante petite fille de laisser ses plantes et ses arbustes en repos, elle l'avait regardé de toute la hauteur de ses trois pieds et demi, en disant d'un ton bref: qu'est-ce que c'est que cet homme-là?—C'est Roch le jardinier, avait répondu Hyacinthe, d'une voix pleine d'aménité.

—Eh bien! jardinier, je m'amuse! voilà!

Eh bien! murmura le jardinier en la regardant de travers, ça fait un fier petit paquet d'ortie: voilà!

Minette devint rouge comme une pivoine qu'elle venait de cueillir; elle la tordit dans ses mains, que la colère faisait ressembler à des petites griffes, ce mouvement furieux d'orgueil fit rire Hyacinthe, qui n'en comprenait pas la souffrance! car l'orgueil fait mal comme une aiguille, quand il n'est pas content. Il faut toujours qu'il danse sur la tête des autres, pour ne pas se retourner contre le cour: c'est un ver malsain à la vie, prenez-y garde.

—Tu ris, toi! dit Minette avec du feu dans les yeux et eu poussant Hyacinthe qui chancela.

—Tu m'as poussée! dit la douce enfant la poitrine gonflée de surprise.

—Non! je ne ne l'ai pas poussée, répartit Minette vivement.

—Si! tu m'as poussée! et deux larmes ruisselèrent sur ses mains que serrait impatiemment Minette, en lui criant d'une voix altérée:—Dis que je ne t'ai pas poussée! dis que je ne t'ai pas poussée!

—Je l'ai cru, dit naïvement Hyacinthe. Si non, je ne l'aurais jamais inventé.

—D'ailleurs, tu ne m'aimes pas, toi! reprit Minette en boudant.

—Si! je t'aime!

—Non! tu ne m'aimes pas, puisque tu ris quand on me dit des mots.

—Je n'ai pas ri de cela, parce que tu avais commencé, et que Roch est bon! mais c'est que tu avais l'air de faire exprès des gestes, comme en jouant à prêchi, prêcha!

—Bien sûr! dit Minette en levant son doigt.

—Oui! bien sûr! et l'on s'embrassa.

Si tu m'aimes, tu feras tout ce que je voudrais; n'est-ce pas? reprit avec réflexion Minette en câlinant.

—Tout ce que je pourrai, sans faire de mal à personne.

—Bien entendu, nigaude; est-ce que je suis méchante, moi? et Minette avait un désir singulier d'obtenir une grande preuve d'amitié, d'obéissance peut-être, de cette compagne qu'elle avait vu rire d'elle.

Tiens, dit-elle en cueillant une herbe laiteuse et d'un vert gracieux; si tu m'aimes, frotte tes joues avec ce bouquet: cela pique un peu, et ce sera un gage.

—Quelle idée! si cela pique.

—Je t'en prie! je t'en prie! pour être sûre de toi.

Hyacinthe ne se fit pas presser davantage, et sans redouter une légère piqûre, elle broya l'herbe sur son charmant visage. Minette dansa! C'était du tithymale, connu sous le nom d'éclair, dont le suc violent et corrosif, par une trompeuse ressemblance avec la crème, peut causer les maux les plus cuisants, si on l'applique sur une chair tendre et délicate. La fraîcheur du soir arrêta d'abord l'effet douloureux de l'herbe. Cependant une inquiétude involontaire agitait l'enfant qui passait à chaque instant les mains sur ses joues et son menton plus blanc, plus rose qu'à l'ordinaire. Mais la lumière, qui pâlit tout, atténuait l'éclat de cette nuance fiévreuse qui la rendit d'abord plus belle en faisant scintiller ses yeux d'une flamme souffrante.

Oui, elle commençait à souffrir; mais sans le démêler clairement, sans se plaindre surtout, disant dans son cour:

Bah! ce sera bientôt fini. Minette est ma bonne amie: elle n'aurait pas voulu me faire du mal.

Minette mangeait des fraises. Hyacinthe la regardait se détournant souvent pour gratter sa figure et une fois aussi pour pleurer.

La nuit, ce fut terrible. Elle rêvait des choses qui font peur, des chats qui sautent aux yeux, des oiseaux qui dorment des coups de bec: enfin toutes sortes de bêtes méchantes que la fièvre invente et jette dans les songes des plus innocentes créatures. Minette dormait du sommeil du juste: elle n'entendit pas une des plaintes étouffées de sa pauvre petite victime, dont la mère fut éveillée avec un sentiment profond d'effroi.

D'abord elle prêta l'oreille en s'appuyant sur son coeur qui battait; puis, cette voix chère et gémissante la remplit de saisissement. Elle alla dans la chambre voisine droit au lit de sa fille, comme si cette chambre eût été pleine de lumière. Hyacinthe était assise sur son lit dormant et pleurant tout ensemble; ses deux mains déchiraient, sans le savoir, ce doux visage brûlant, baigné d'autant de sang que de larmes. Sa mère ne recevant pas de réponse et l'entendant gémir, approcha d'elle une veilleuse allumée toutes les nuits pour la sécurité de la maison: douleur d'une mère! vous la figurez-vous, quand la lueur de cette lampe n'éclaira qu'un monstre couvert d'ampoules noires et sanglantes! Hyacinthe avait la tête grosse, grosse! comme je ne sais quoi, car elle était très-grosse.

Dieu sauveur! dit sa mère toute défaillante, mon enfant! ma fille! qu'avez-vous? Ah! Ferdinand! cria-t-elle à son fils aîné qui était accouru à ses cris douloureux, Hyacinthe a la petite vérole, regardez, comme la voilà!»

Ce jeune homme qui était un très-bon frère, ne put contenir son effroi et réveilla tout-à-fait la petite fiévreuse, dont il retenait les mains dans les siennes.

«—Oh! laisse! laisse! mon bon Ferdinand, dit-elle, laissent moi ôter ces mouches qui me piquent, ou bien, ôte-les, toi! Seigneur! Seigneur! que j'ai du mal! où est maman? je croyais qu'elle parlait aussi dans mon rêve.»

Sa mère resta bien épouvantée, car elle était juste devant elle; ce qui lui fit dire avec un frisson froid par le corps:—Ma fille est devenue aveugle!

Tout fut dans une grande agitation jusqu'au jour, comme vous pouvez croire. Il était trop vrai qu'Hyacinthe ne pouvait ouvrir les yeux qu'avec des peines infinies et disait des mots si touchants que le coeur de sa mère s'ouvrait. Enfin, dès que le jour parut, Ferdinand la conjura de se calmer *** meilleur médecin de la terre pour soulager leur petite bien aimée.

Hyacinthe l'attirant doucement vers elle se pencha sur son épaule pour parler dans son oreille:

—Ne va pas chez un médecin, dit-elle il n'y a que Minette qui puisse me guérir. Dis-lui de venir me voir, Ferdinand: elle m'ôtera bien vite mon mal, va!

Ferdinand ému d'un vague soupçon fit en toute hâte lever mademoiselle Minette par la bonne, et attendit impatiemment à la porte jusqu'à ce qu'elle fût habillée.

—Venez! Minette, venez! dit-il d'un air troublé, on a besoin de vous auprès du lit de ma soeur.

—À peine Hyacinthe entendît-elle sa petite amie, qui demandait avec effroi:

—Besoin de moi? Ah!... pourquoi...?

qu'elle s'élança de son lit les bras ouverts devant Minette, en disant tristement:

—Voilà comme je suis!»

Un cri d'horreur répondit seul à ce touchant appel: Minette s'enfuit sans vouloir embrasser Hyacinthe, et descendit quatre à quatre les escaliers en répétant.—Non! j'ai peur! non! j'ai peur!

Sa mauvaise action avait pris en effet une figure bien effrayante pour la punir; mais s'en aller! fuir devant la prière sans reproche d'Hyacinthe! Ah! c'était affreux! c'était lâche, c'était encore la sécheresse de l'orgueil! Je vous dis que l'orgueil est sans pitié. Il n'en a pas même pour ceux, qui le nourrissent, ce serpent! Qui, dans le monde, si ce n'est Minette, ne fut tombé à genoux et n'eût pleuré à chaudes larmes devant l'énorme tête de son innocente compagne? Les larmes, dit-on ne guérissent pas. Non; mais elles désarment; et l'on n'eût pas vu ce que l'on a vu, si Minette n'eût été, par ce dégoût hors de raison, jugée indigne de toute pitié.

Ferdinand avec la promptitude d'un garçon de quatorze ans, que l'on irrite dans ses amitiés, (car sa mère et sa soeur étaient ce qu'il aimait le mieux dans l'univers) s'élança à la poursuite de la fuyarde et l'atteignit au bout du jardin, où Roch replantait tout ce qu'elle avait abîmé la veille. Ferdinand brûlait d'éclaircir le soupçon qu'il avait contre cette petite griffe, assez connue déjà dans le monde, (bien qu'elle n'y fût que depuis sept ans) pour ne pas inspirer grande confiance. La réputation d'une longue vie commence de bien bonne heure dans les familles.

—C'est vous! dit Ferdinand qui avait saisi la petite fille effarée, c'est vous qui pouvez guérir ma soeur: Voyons, est-ce vous?

—Je ne peux pas la guérir, non, laissez-moi, criait-elle en se tordant. Ahie! je veux m'en aller!

—Oui! tout de suite. Mais quand vous m'aurez avoué ce que vous avez fait à ma soeur.

—Rien du tout! dit-elle un peu pâle, et les lèvres amincies: est-ce ma faute si elle en a trop mis! je veux m'en aller.

—Ferdinand! Ferdinand! dit sa mère en l'appelant de la fenêtre, laissez cette petite. Le médecin! mon ami, le médecin!»

Et Roch, appuyé sur sa bêche, regardait avec un grand sang-froid l'heure de la justice qui allait sonner pour Minette; des dames aussi, dont les jardins entouraient celui-là, regardaient également de leurs fenêtre l'acte de justice qui s'accomplissait alors.

—Le médecin, ma mère! répondit Ferdinand à voix haute, le voilà, tenez, le voilà! poursuivit-il en levant en l'air par les bras, la furieuse Minette qui battait des pieds à vide, pour échapper à Ferdinand.

—Vous savez bien, reprit-il que la vipère guérit sa piqûre quand on l'écrase dessus.

Alors, inflexible et fort, il interroge de nouveau cette nuisible enfant. Elle avoue son crime, entremêlant sa confession de hurlements, qui disaient: je veux m'en aller! je le dirai à maman! je vous ferai battre par maman!»

Ce qu'il me reste à vous dire me fait perdre la respiration. Minette, au milieu du jardin entouré de fenêtres peuplées de spectateurs, devant Roch, qui en replanta ses fleurs avec plus de courage, Minette fut fouettée! fouettée par un frère qui venge sa soeur, et qui y va de toute son ame, au bruit des applaudissements des spectateurs indignés: et tout en elle, tout! jusqu'à sa jupe, en demeura immobile, pétrifié de honte.—Il faut tirer le rideau sur la fin de cette scène. On la reconduisit en voiture chez ses parents, ou à sa pension, n'importe. Ainsi tout lien fut rompu entre deux maisons qui s'aimaient avant la naissance de Minette!

Une quantité prodigieuse de lait, sa soumission à se baigner le visage, et les soins de ses amis rendirent à Hyacinthe la vue et la santé. Ce fut la seule qui pleura de l'humiliation de Minette.

LE PETIT RIEUR.

«Laissez entrer ce chien qui soupire à la porte;

Je souffre quand j'entends souffrir autour de moi:

Fût-il aveugle et vieux, il pleure, qu'on l'apporte.

Mon feu lui sera doux... Quoi! petit Paul, c'est toi?

C'était le petit Paul. Sous un brouillard d'automne,

Pensif et tout mouillé depuis un long moment,

Sans l'ouvrir, à la porte il grattait doucement.

Pourquoi n'entrait-il pas? On l'entoure, on s'étonne.

Il entre. Il reste là sans avoir dit: bonsoir,

Bonsoir, petite mère! et sans oser s'asseoir.

Mais Paul tenait en vain sa paupière baissée;

Les mères ont des yeux qui percent la pensée.

«De l'école avant l'heure on vous a fait sortir;

Pourquoi? Ne mentez pas.

—Je ne sais plus mentir,

Mère. Pour presque rien.

—Presque dit quelque chose:

Votre maître est si bon qu'il ne fait rien sans cause.

—On ne peut jamais rire, et c'est bien malheureux!

Moi, quand je ne ris pas, je suis tout las de vivre.

—Vous avez donc ri, Paul?

—Oui, mère, sous mon livre.

—Qui vous rendait si gai?

—Christophe. Il est affreux,

Christophe! Il a l'oeil trouble et la tête enfoncée.

Ses bras vont jusqu'à terre, et sa jambe est torsée,

Comment cela!

—C'est triste.

—Oui, si je l'avais su:

Mais je n'avais jamais vu d'écolier bossu;

J'ai cru que les bossus venaient tout vieux au monde,

Comme Ésope à mon livre.

—Ésope fut enfant,

Et sa mère pleura. Pitié douce et profonde,

La laideur s'embellit quand ta voix la défend.

L'homme apporte des maux dont rien ne le console!

—Mais Christophe, ma mère, est un rude garçon;

Ce n'est qu'un paysan, le dernier dans l'école.

Et comme on riait trop pour suivre la leçon,

J'ai dit: Ésope! Ésope! en regardant Christophe;

Et j'ai fait le portrait du crochu philosophe:

Voyez! Messieurs, voyez le divin animal!

—Et que disait Christophe?

—Il détournait la vue;

Il cachait dans ses mains sa rougeur imprévue,

Et je crois qu'il pleurait.

—Tais-toi! tu me fais mal.

Il pleurait!... O railleurs, que vous êtes à craindre!

Un être a donc souffert, et souffert sans se plaindre:

Tout ce qui pleure est beau. Je l'aime en ce moment;

Oui, j'aime mieux Christophe et sa jambe tournée,

Que ta langue épineuse à blesser destinée;

Je l'embrasse de l'ame et je le vois charmant.

Viens, que je te corrige! Écoute-moi: tu m'aimes?

—Oh oui!

—Souvent nos dards retombent sur nous-mêmes.

Regarde-moi longtemps: et que ton avenir

S'épure d'un amer et tendre souvenir;

Comment me trouves-tu?

—Belle comme une mère!

O ma mère! vos traits ont la douceur du ciel.

La vierge des enfants, que l'on prie à Noël,

Est comme vous tendre et sévère:

Oui, vous lui ressemblez. J'y pense en vous voyant,