[Au lecteur]

[Note]

LA
DOUCEUR DE VIVRE

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS


DU MÊME AUTEUR

Format grand in-18.

L’AMOUR QUI PLEURE.1 vol.
AVANT L’AMOUR.1 —
UN ÉTÉ A SALONIQUE.1 —
HELLÉ (Ouvrage couronné par l’Académie française).1 —
MADELEINE AU MIROIR.1 —
LA MAISON DU PÉCHÉ.1 —
NOTES D’UNE VOYAGEUSE EN TURQUIE.1 —
L’OISEAU D’ORAGE.1 —
L’OMBRE DE L’AMOUR.1 —
LA RANÇON.1 —
LA REBELLE.1 —
LA VEILLÉE DES ARMES (LE DÉPART, AOUT 1914).1 —
LA VIE AMOUREUSE DE FRANÇOIS BARBAZANGES.1 —
UNE JOURNÉE DE PORT-ROYAL, édition illustrée pour bibliophiles.1 vol.
En préparation:
LES ROUTES SECRÈTES.1 vol.
LE FRUIT DE CENDRE.1 —

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.

Copyright, 1911, by Marcelle Tinayre.

E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY.

MARCELLE TINAYRE


LA
DOUCEUR DE VIVRE

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3


Il a été tiré de cet ouvrage
CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
tous numérotés.

A PIERRE GUSMAN
qui célébra Pompéi avec le crayon, le burin et la plume.

M. T.

I

La rue commence au chevet de l’église et finit à la berge du canal. En été, quand le soleil baisse, l’ombre du clocher s’allonge sur les pavés humides où l’herbe arrachée repousse toujours. Les maisons à pignon et à colombage, accotées l’une à l’autre de guingois, sont expressives comme ces maisons animées qu’on voit dans les tableaux de «diableries». N’est-pas Breughel ou Bosch qui a dessiné leurs façades, ouvert les yeux glauques de leurs croisées, et planté sur leur chef caduc un beau hennin pointu en tuiles rouges?

Au bout de la rue, l’église Sainte-Ursule-et-les-Vierges monte comme un rempart, tout hérissée de flèches, d’arcs-boutants et de gargouilles. Le jour, on ne distingue pas les verrières, éteintes et fanées parmi les réseaux noirs du plomb, mais les soirs de fête, quand les chapelles intérieures s’allument, une floraison miraculeuse, feu, émail, pourpre et saphir, apparaît dans les lancettes sombres des ogives.

C’est ici le cœur vénérable de Pont-sur-Deule.

Au delà de l’église-cathédrale, la ville est déjà modernisée. On trouve des voies larges, bien éclairées, des magasins, succursales de Paris. Plus loin, derrière l’Esplanade, hors de l’enceinte de Vauban, le nouveau quartier industriel développe ses grands murs de brique enfumée, ses toits de zinc et de verre, ses cheminées qui salissent le ciel. Et plus loin encore, c’est la campagne, pareille aux fonds des batailles de Van der Meulen ou de Wouwermans, coupée de canaux, plantée de peupliers et de moulins, ronde à perte de vue sous le ciel rond, balayée par l’ombre des nuages, verte, avec, çà et là, le rouge vif d’un toit de ferme, la tache fauve d’une vache paissante,—la campagne cultivée, habitée, où l’on sent partout la présence et le labeur de l’homme, où l’on n’est jamais seul avec la nature...

Mais, entre l’église et le canal, l’innocente petite rue, verte d’herbe, sonore de cloches, garde un air ancien, tranquille et dévot. Épargnée par les «embellisseurs» et par les industriels de Pont-sur-Deule, avec ses vieilles façades de brique, avec ses vieux toits pourpres ou bleus, elle a conservé son nom du Moyen âge, son nom légendaire et parfumé: «Rue au Chapel-de-roses».

Un après-midi de novembre, le bruit d’une porte qu’on ferme, le bruit d’un pas sur les pavés, éveillent la petite rue assoupie. Mademoiselle Broquette, la mercière, lance un coup-d’œil furtif entre les bonnets ruchés, les journaux et les cartes postales qui ornent la vitrine de son magasin. Au premier étage d’une maison, un store à franges se soulève. Mademoiselle Hautremont, la vieille infirme, regarde dans le miroir-espion suspendu à sa fenêtre... Et chacune pense:

«Il y a quelque chose de nouveau chez les Wallers.»

Tous les jours, par tous les temps, à six heures précises, M. Guillaume Wallers, l’archéologue, sort de son logis pour une promenade apéritive. On sait qu’il va suivre le petit quai du canal jusqu’à la rue du Port; qu’il s’arrêtera au café Belle-Fleur, place de l’Homme-sans-tête, et qu’il rentrera chez lui par la grande rue du Beffroi et la place Sainte-Ursule-et-les-Vierges.

Les gens guettent M. Wallers comme les bourgeois de Kœnigsberg guettaient Emmanuel Kant. La ponctualité de l’archéologue égale celle du métaphysicien. Il tient, dans le quartier, le rôle de ces automates qui surgissent des antiques horloges compliquées, annoncent l’heure par une révérence, font trois petits tours et s’en vont. Quand mademoiselle Hautremont et mademoiselle Broquette voient paraître leur illustre voisin, elles savent qu’il est temps d’allumer le fourneau et de préparer le souper... Six heures!

Mademoiselle Hautremont n’en croit pas ses yeux... Oui, c’est bien M. Wallers qui ouvre, avec lenteur, un parapluie considérable. C’est bien lui, sa haute taille, sa bedaine, sa tête en œuf, ses larges joues couperosées, ses cheveux roussâtres qui blanchissent, son pardessus à col d’astrakan orné de la rosette rouge. Il n’a pas le type conventionnel du savant. Il ressemble à un échevin de Franz Hals, à quelque syndic des drapiers ou des maîtres marchands de toile.

Mademoiselle Hautremont pose son tricot, pique la longue aiguille dans son tour de faux cheveux, au coin de l’oreille, et elle appelle:

—Émilie!... Émilie!

Émilie accourt. Cinquante ans, mi-duègne, mi-béguine, demoiselle de compagnie et servante-maîtresse.

—Émilie! Monsieur Guillaume qui sort, à cette heure-ci!

—A cette heure-ci? Mademoiselle est bien sûre?

—Il est arrêté devant mademoiselle Broquette. Il regarde les journaux...

Et les langues d’aller leur train! Mademoiselle Émilie se souvient qu’elle a vu la cuisinière des Wallers acheter deux faisans et une langouste. On sait que M. Wallers est fin gourmet, qu’il possède la meilleure cave de Pont-sur-Deule, mais, lui, sa femme et sa fille, ne mangeraient pas deux faisans et une langouste énorme, au souper!

Mademoiselle Hautremont fait observer à mademoiselle Émilie que les trois Wallers ne seraient pas seuls à savourer ces bonnes choses:

—Madame Coppenolle est chez eux depuis quatre jours...

La vieille infirme prend un air mystérieux et un ton de blâme quand elle prononce le nom d’Isabelle Van Coppenolle.

Cette jeune cousine de Wallers a fait beaucoup parler d’elle,—et quand on parle d’une femme, en province, ce n’est pas pour en dire du bien. Flamande d’origine, Flamande par sa robuste beauté blonde, elle a répudié toutes les vertus de sa race et se souvient trop d’avoir été élevée à Paris. Sa mère, veuve avant la trentaine, riche, jolie, frivole, s’est hâtée de la marier pour se remarier elle-même avec un Américain. Depuis sept ans, Isabelle est la femme du filateur Van Coppenolle; elle habite Courtrai qu’elle déteste. Elle a deux enfants, un honnête homme de mari, une belle-mère un peu tracassière, une grosse fortune, une admirable santé et elle se trouve malheureuse. Deux ou trois fois par an, sous divers prétextes, elle passe la frontière qui est toute proche et se réfugie chez les Wallers. L’archéologue la reçoit fraîchement, mais il est le seul parent d’Isabelle, et il a pris l’habitude de la protéger. Lui-même, hélas! a vu se disloquer le ménage de sa fille. Les circonstances, plus que son humeur naturelle, lui défendent la sévérité. Il s’entremet donc auprès de M. Van Coppenolle et tâche de réconcilier les époux. C’est l’affaire de quelques jours. Isabelle, bien morigénée, reprend le train. «Je ne recommencerai plus!» dit-elle. Et, cinq ou six mois plus tard, elle recommence.

Mademoiselle Hautremont suppose que la crise actuelle approche du dénouement et que M. Van Coppenolle arrive, pardonnant et pardonné. Le séjour de la fantasque Isabelle ne peut se prolonger, puisque M. Guillaume Wallers va partir pour Naples.

Mademoiselle Émilie, qui sait tout, hoche la tête... Il y aura peut-être, ce soir, chez les Wallers, un festin de réconciliation, mais sera-ce bien en l’honneur des Van Coppenolle?... On dit... on dit tant de choses!...

—Quoi?... Est-ce que Marie Wallers et le docteur?...

Mademoiselle Hautremont rend à la fille des Wallers son nom de demoiselle. La duègne rectifie:

—Madame Laubespin n’est pas divorcée, pas même séparée légalement... Une réconciliation serait facile... Or, il paraît que le docteur Laubespin doit venir bientôt à Pont-sur-Deule... Il est en procès avec la vieille dame qui a loué sa maison du faubourg...

—L’occasion serait excellente... dit mademoiselle Hautremont, toute pensive...

—Aujourd’hui, peut-être... Le train de Paris arrive à cinq heures... Et il est certain que monsieur Wallers attend quelqu’un... Le pauvre cher monsieur a trop souvent recollé le ménage de sa nièce. Il préférerait raccommoder celui de sa fille.

Mademoiselle Hautremont ne peut qu’approuver ce sentiment. Certes, on ne doit pas comparer Marie Laubespin à Isabelle Van Coppenolle, une femme charmante et malheureuse à une coquette écervelée. Marie s’est résolue à la séparation, parce que son mari la trompait, parce qu’il avait, à Paris, une maîtresse et un enfant! Que M. Laubespin se fasse pardonner! Marie lui sera clémente...

—Pourtant, conclut la vieille demoiselle, s’il y avait quelque nouveauté, mon neveu Claude en serait averti. La dernière fois qu’il est venu à Pont-sur-Deule, il a soupé chez les Wallers. Je serais bien étonnée qu’ils eussent un secret pour Claude puisqu’ils le traitent comme le fils de la maison...

—Qui vivra verra!...

Ainsi, les moindres faits et gestes de M. Wallers, de sa femme, de sa fille, de sa nièce, sont observés et commentés par les voisins. Bien que l’esprit de la petite ville mêle un peu d’aigreur à ces commérages, on s’accorde, à Pont-sur-Deule, pour admirer la famille Wallers, et particulièrement M. Guillaume.

Pendant trois siècles, les Wallers furent notaires à Pont-sur-Deule, et Guillaume Wallers, le premier, rompit avec cette tradition ancestrale,—avec celle-là seulement. Il fit ses classes au collège de Pont-sur-Deule, puis au lycée du chef-lieu; il fut étudiant à Paris, chartiste, élève de l’école de Rome; mais, parvenu à la célébrité, il refusa toute fonction officielle et ne voulut même pas se fixer à Paris. Vrai bourgeois flamand, par l’écorce épaisse, le sens pratique, le goût des jouissances matérielles, aimant les belles choses et l’argent qui permet de les acquérir, excellent chef de famille, catholique sans mysticité, Guillaume Wallers n’avait pas, comme on dit, le pied parisien. Il épousa, vers la trentaine, une demoiselle Hansuys, de Courtrai. En même temps, il achetait la maison de la rue au Chapel-de-roses où il commença d’entasser meubles, tapisseries, livres, objets d’art et curiosités de toute espèce. Il souhaitait douze enfants. Il n’eut qu’un fils et une fille, et les joies de cette paternité n’allèrent pas sans rançon. Jacques, l’aîné, très intelligent, ne fut point du tout «intellectuel»; le sang des Hansuys parlait en lui, et il se révéla, dès l’adolescence, homme d’action et homme d’affaires, comme ses ancêtres maternels. Il voyage, maintenant, dans l’Argentine, et achète des laines pour le compte d’un grand peigneur de Roubaix. Marie, plus délicate, plus affinée, reçut au couvent des Ursulines la même éducation que sa mère avait reçue vingt ans plus tôt. Elle en sortit, avant sa dix-huitième année, munie de principes religieux très solides et d’un petit fac-similé de brevet supérieur qui enorgueillissait beaucoup madame Wallers.

A cette époque, Marie Wallers était exactement la jeune fille à l’ancienne mode, qui ne soupçonne rien des réalités de l’amour, qui ne soupçonne même pas sa forme de femme et qui s’est toujours baignée en chemise montante et les yeux fermés. Cette éducation qui peut faire des niaises ou des hypocrites, peut aussi façonner des âmes où la vie spirituelle est forte et profonde, où l’instinct humain de l’amour fleurit en mysticité. Marie apportait, dans tous ses jugements, l’intransigeante logique de la jeunesse, et prétendait conserver, dans le monde, ses idées et ses habitudes du couvent. On l’avait accoutumée à l’examen de conscience, à la méditation, à l’effort perpétuel de la volonté qui réprime les mouvements de l’instinct. Elle avait pris au sérieux les enseignements de ses maîtresses; elle tâchait, naïvement, d’y conformer sa vie extérieure et intérieure. Toujours attentive à gouverner ses pensées, à contrôler ses actes, à s’approcher de la perfection idéale, elle paraissait froide et même guindée. Personne n’eût deviné dans cette âme close l’immense trésor des rêves, des tendresses, des ferveurs, accumulé depuis l’enfance, et dérobé à tous les regards.

M. Wallers, en bon papa, voulut conduire sa fille dans le monde. Le monde, à Pont sur-Deule, n’a rien qui puisse enivrer les sens et troubler le cerveau d’une enfant dévote. Marie connut les sauteries, les charades, les concerts et les ventes de charité. Les mères qui avaient de grands garçons furent bien aimables pour elle et en particulier madame Laubespin. Marie ne croyait pas être un beau parti, mais madame Laubespin était bien renseignée. Cette dame possédait un fils, interne des hôpitaux à Paris, bientôt docteur en médecine... Il venait souvent à Pont-sur-Deule. On lui fit voir Marie... Il la trouva jeunette et maigrelette, très peu femme, et du même sexe que les anges, avec son long corps fragile, étroit, comme élancé pour le vol. Blonde entre les blondes, elle éblouissait par l’éclat d’une chevelure soyeuse, gonflée, évaporée en nuage d’or; le bleu de ses yeux était pur, sans nuances vertes ou grises, et sa peau, trop fine, nacrée autour des paupières, avait la fraîcheur de ces roses à peine roses où semble courir un sang vermeil dans une pulpe argentée. C’était la beauté du Nord, la beauté suave des très jeunes filles anglaises, fleur des climats humides, si tendre qu’elle se flétrit et se couperose vite sous l’action de l’air et du soleil.

André Laubespin qui aimait les beautés plantureuses, ne fut séduit qu’au second regard, mais le coup de foudre, un peu tardif, parut l’ébranler tout entier. Il découvrit le charme de l’Agnès française, rose en bouton, papillon roulé qui déplie ses ailes. Et il voulut plaire à son tour. Les Wallers lui étaient favorables: jeune, intelligent, assez riche pour n’être pas soupçonné de vilains calculs, il pouvait choisir entre les jeunes filles de Pont-sur-Deule. Marie l’agréa. Laubespin ignorait tout de son âme. Elle-même prenait pour l’amour l’obscur pressentiment de sa destinée, l’éveil bien vague et bien incomplet de l’instinct féminin et maternel. Elle rêvait à des tendresses fidèles, à des causeries sous la lampe, à des berceaux...

Ils s’épousèrent, et les premiers mois du mariage furent joyeux et doux. Le jeune docteur, installé à Chantilly, où il remplaçait un vieux médecin routinier et bourru, vit chaque jour s’accroître sa clientèle. Il semblait aimer sa petite femme, et n’avait pas encore épuisé le charme de cette candeur et de cette fragilité; mais, au fond, il était sensuel et voluptueux, et il regrettait que Marie appartînt encore au «sexe des anges». Tardive, délicate, comprimée par l’éducation, mal préparée à l’intimité conjugale, elle se prêtait à l’amour docilement, et n’imaginait pas d’autres plaisirs que ceux de la tendresse. André était trop jeune aussi, trop impatient, et peut-être trop égoïste pour accomplir la tâche parfois difficile d’une éducation amoureuse... A la fin de la première année, Marie devint enceinte. Sa grossesse fut très pénible et elle accoucha prématurément d’un enfant mort... Madame Wallers, qui était venue à Chantilly, ramena sa fille à Pont-sur-Deule pour la distraire et la consoler. André Laubespin venait la voir tous les dimanches... Mais, entre-temps, il allait à Paris. Il continua d’y aller, seul, quand Marie fut rentrée chez elle. Il ne pouvait pleurer longtemps un être qui n’avait pas vécu; il avait besoin de gaieté, de mouvement et de plaisir. S’ennuya-t-il de trouver à son foyer une femme toujours souffrante et endeuillée? Comprit-il les différences essentielles de leurs caractères et de leurs tempéraments? Sous prétexte de ménager Marie, il se détacha d’elle et se créa, au dehors, des intérêts, des habitudes, des liens qu’elle ignora longtemps. Marie n’était pas jalouse: elle concevait l’adultère comme une monstruosité, un crime répugnant qui devait être bien rare... Enfin, elle ne supposait pas qu’André pût lui mentir pendant des mois et des années, avec préméditation et sans remords. Jamais femme ne fut plus désarmée devant son mari, plus crédule, plus docile. Ses parents la croyaient heureuse; elle-même croyait l’être, engourdie dans cette existence de chrysalide. N’ayant pas commencé de vivre, elle ressentait l’espèce de résignation fatiguée des gens qui ont beaucoup vécu.

Trois ans, quatre ans, passèrent, et l’inévitable petit hasard qui produit les catastrophes apprit brusquement à Marie le secret d’André Laubespin. Il avait—depuis combien de temps?—une maîtresse et cette maîtresse était devenue mère. Marie éprouva une douleur atroce, faite de surprise, de dégoût et d’humiliation. L’idée de la paternité d’André lui fut plus cruelle que l’idée de la trahison. Elle se sentit blessée dans sa fierté intime, diminuée dans sa chair, elle qui n’avait pu donner la vie!... Et le mari adultère lui apparut comme un être bas, souillé de mensonges, vautré dans l’ordure... Le dégoût submergea l’amour et même la jalousie... Il y eut une explication. André s’emporta. Il osa dire—ce que tout homme eût compris et même certaines femmes, mais non pas Marie Laubespin!—il osa dire que Marie l’avait déçu, qu’elle était un cerveau, un cœur, une âme, non pas une amante de chair...

Le lendemain, Marie quitta sa maison. Elle se réfugia dans sa famille où André, tout confus, la rejoignit. Elle pardonna, par devoir d’épouse chrétienne, mais son naïf amour était mort. Elle n’estimait plus André et ne l’approchait qu’avec répugnance. Bientôt, elle eut la certitude qu’il retournait chez sa maîtresse... Et ce fut la définitive séparation.

Tel est le petit drame de famille qui émut naguère Pont-sur-Deule et qui n’a pas eu son dénouement logique par un bon divorce ou par une réconciliation. Quelques amis des Wallers conservent l’espérance de manger le veau gras avec le mari prodigue, repentant et pardonné. On pense qu’une femme de vingt-sept ans ne peut s’accommoder toujours d’une situation fausse, qui, selon les idées de la petite province, la déprécie et l’oblige à une demi-dépendance.

Cependant, insoucieux des commérages, sous son parapluie déployé, Guillaume Wallers suit le quai du canal. Le vent fouette les ormes malingres, et la pluie redouble, criblant l’eau verte, l’eau si lente qu’on reconnaît à peine le sens de son courant. Déjà, sur la rive opposée, le vitrage d’une fabrique s’éclaire, bleu d’électricité, envoyant un reflet métallique au ciel bas. Les panaches noirs des hautes cheminées se teintent d’une rougeur sanglante. Une cloche d’atelier sonne, répondant à une cloche de couvent. Les premières lampes jaunissent les fenêtres des estaminets où les mariniers se querellent en patois flamand, autour des chopes. Sur les péniches chargées de betteraves, des enfants jouent malgré la pluie, des enfants pâles, bouffis, aux cheveux filasse. Et, d’une cabine, monte une voix de femme berçant un nourrisson.

Et voilà M. Guillaume Wallers dans les rues qui mènent au boulevard de la Gare. Toutes se ressemblent, avec leurs petites maisons de brique aux croisées vertes. Il y a des gens dans ces maisons, mais rien ne révèle leur présence. Jamais ils n’ouvrent leurs fenêtres dont les stores frangés découvrent un petit musée de bibelots, statuettes et jardinières, tournés vers le dehors pour l’admiration des passants... On devine une lampe, une forme penchée sur un ouvrage de couture... Vagues lueurs, vagues ombres... Mais ces logis fermés sont pleins d’yeux. Et, chaque fois que le miroir-espion reflète la bonne figure colorée de M. Wallers, un témoin caché le suit du regard et se demande:

«Où va-t-il?... Pourquoi?... Comment?... Et qu’est-ce que cela signifie?...»

II

Pendant que M. Wallers intrigue ainsi les curieux, Marie, seule dans la chambre qui lui sert d’atelier, copie en miniature, sur parchemin, les fragments d’un évangéliaire.

La pièce où elle travaille est prise sur le grenier même. La fenêtre unique, voilée dans sa partie inférieure, ouvre au sommet du pignon. Un jour presque vertical tombe sur la grande table chargée de tubes, de palettes, de godets et de pinceaux. Quand Marie lève les yeux, elle n’aperçoit que les nuages; mais, debout, elle peut découvrir le panorama des toits pointus, enchevêtrés, ici bruns de vieillesse, là d’un rouge neuf et joyeux, ailleurs d’un violet bleuâtre ou d’un gris de plomb... Des toits, rien que des toits! Il faut se pencher par la fenêtre pour admirer la flèche de Sainte-Ursule, à gauche, et le beffroi dont la tour carrée, large de base, fortement enracinée au sol, monte d’un jet puissant, se complique, s’affine et s’achève en plein ciel par un campanile bulbeux, miracle de fantaisie et de hardiesse.

Le cher asile de Marie reflète son âme: ordre, pureté, clarté,—point de joie... Point de tristesse pourtant. Après avoir beaucoup pleuré, Marie est devenue calme, puis sereine; et, maintenant, elle ne semble pas malheureuse de n’avoir pas de bonheur. Est-ce l’amour ravivé de Dieu, est-ce l’amour nouveau de l’art qui l’a tirée de sa passivité mélancolique? Claude Delannoy, à qui rien n’échappe de ce qui intéresse Marie, dit parfois que l’on peut tout espérer d’une femme qui vit à la hauteur des oiseaux et des cloches. Les inguérissables, les découragés, craindraient cette solitude baignée de lumière. Le jour les blesse, comme la vérité. Ils veulent les demi-teintes, le clair-obscur, les contours indécis... Marie Laubespin aime à voir clair en elle et autour d’elle.

Cette renaissance de son énergie s’est manifestée surtout depuis deux ans, depuis qu’elle a entrepris, à l’instigation de son ami Claude, une série de miniatures, d’après les maîtres italiens et flamands. Ces miniatures—variations admirables sur un thème unique—doivent former le Livre des Annonciations, dont Guillaume Wallers écrira le texte. Une dizaine sont terminées, mises sous verre, et placées en ordre sur les murs. Presque toutes sont italiennes, exécutées d’après des photographies, des croquis et des notes de couleur prises aux Uffizi de Florence. Elles répètent la même scène, dans un décor analogue, et pourtant aucune ne ressemble à l’autre.

Il y a des Annonciations joyeuses et des Annonciations tragiques; et celles de l’aube, et celles du soir, et celles qui sont violettes comme l’améthyste, et celles qui s’embrasent comme les rubis de l’amour divin. Chacune est un grain du rosaire que les vieux peintres catholiques ont égrené. Et de toutes formes, de toutes couleurs, de toute époque; elles disent: Ave Maria!

Avec quelle tendresse, avec quelle piété, Marie Laubespin a ciselé ces pierreries précieuses! Quelle aimable compagnie elle a trouvée en ces beaux êtres vêtus de robes splendides, inclinés pour l’adoration, et qui emplissent l’atelier d’un muet cantique et d’un frisson d’ailes!

C’est pour eux que les cloches de Sainte-Ursule sonnent les trois angélus! C’est pour eux que s’épanouissent, dans un vase de cristal, les roses blanches, les marguerites blanches, les chrysanthèmes blancs, toutes les fleurs immaculées des quatre saisons. Ils sont les gardiens, les confidents, les consolateurs de la jeune femme qui vit parmi eux, comme une jeune fille, et qui, sans doute, a oublié l’homme impur et son méchant amour.

Tous rappellent une pensée, une joie, un chagrin, associés par ce souvenir au travail délicat de l’artiste.

Marie était bien lasse encore quand elle peignit cette Vierge siennoise, d’après Simone Memmi, cette Vierge qui n’est point belle, qui n’est point femme, qui a l’ovale allongé, les yeux étroits, la bouche aux coins tombants d’une figure japonaise et qui se blottit, se cache dans sa grande chaire de marbre. Elle semble avoir peur de l’ange aux ailes fauves, l’ange d’or sur fond d’or, couronné de sombre feuillage, ceint d’une écharpe volante, et qui tend, non pas le lys mystique, mais un rameau pareil à sa couronne, grêle et obscur, détaché d’un arbre inconnu, peut-être le dernier rameau du vieil arbre de la science...

Elles furent aussi les amies des jours tristes, la Vierge d’Orcagna, si grave, telle une savante abbesse qui interrompt sa lecture pour écouter le messager, recueillie et point surprise,—et la Vierge de Botticelli, dans sa chambre ouverte sur un panorama de villes compliquées et de fleuves sinueux; cette Vierge, qui n’est pas très jeune, qui a beaucoup pensé déjà et beaucoup pleuré, qui prévoit et accepte les glaives, tandis que l’ange, vêtu de pourpre et de violet comme le soir d’automne, la regarde, l’adore et la plaint.

Elles furent les compagnes des jours apaisés, la Vierge d’Agnolo Gaddi, blanche et bleue, en robe stricte, princesse d’un roman céleste, enclose dans la demeure enchantée, la tour d’ivoire où l’ange même n’entrera pas... Et la Vierge de Baldovinetto qui accueille le messager avec un geste de châtelaine indulgente; et la Vierge très blonde, attribuée à Vinci, assise au crépuscule dans le jardin des cyprès, devant la table de marbre qui est peut-être un sarcophage antique: elle a une main levée, l’autre main sur le Livre des Prophéties; son voile découvre son front qui retient toute la lumière...

Plus tard, quand Marie Laubespin se reprit à vivre, quand elle redevint belle, et retrouva cet air de ses quinze ans, cet air distrait, étonné, de la jeune fille en attente, au printemps de cette année même, elle se plut à peindre les plus féminines des madones, celles qui ne prient pas, qui ne lisent pas, qui sont des enfants pieuses et bien coiffées, dans leur petite chambre...

La plus jolie, c’est la fillette florentine de Lorenzo di Credi, dans le beau palais qui ouvre sur un jardin aux buis taillés et sur des montagnes bleuissantes... Oui, vraiment, une fillette très sage, qui étudiait sa leçon près de son petit lit quand l’Annonciateur est entré. Elle l’invite du geste, à s’approcher, et sourit, contente, comme si on lui promettait un fiancé fils de roi et un bel enfant tout pareil à sa poupée. Et l’ange, n’est-ce pas le serviteur favori du roi lointain, le page naïf, joufflu sous ses boucles, et bien intimidé?

Et, maintenant, Marie a délaissé les vierges italiennes, et elle inaugure la série des flamandes, par cette exquise madone de l’évangéliaire, chef-d’œuvre d’un maître inconnu,—fillette aussi, comme la Florentine, mais plus humble, moins jolie, d’une grâce presque chétive, qui veut être la servante et non la fiancée du Seigneur. Son front est bombé, ses cheveux rares, sa poitrine étroite. Comment pourra-t-elle porter l’enfant? Ce n’est pas la rose mystique, ce n’est pas la colombe, ce n’est pas l’étoile du matin: c’est une pauvre petite fille de Flandre, une pâquerette née à l’ombre des cathédrales, sans force, sans vie, sans éclat, mais qui fleurit de bonne volonté et qui attend que Dieu la cueille...

Et de toutes les saintes Marie, ses patronnes, Marie préfère celle-là.

III

Elle s’applique, profitant du jour qui baisse, inclinant son profil délicat, au petit nez, au menton fin. Son pinceau effleure les ailes ocellées de l’archange, vertes et bleues comme un émail persan. Et elle est si absorbée qu’elle n’entend pas le coup discret frappé à la porte.

On frappe encore.

Cette fois, Marie Laubespin a entendu. Elle ne bouge pas et crie seulement:

—C’est toi, Belle?... Entre...

Et, tout de suite, d’une voix changée, qui tremble un peu:

—Comment, c’est vous, Claude!

Elle a reconnu le pas du visiteur. Sans quitter sa chaise, elle tourne la tête, tend la main. Mais qu’a donc Claude? Il touche à peine cette main que Marie lui offre. Son visage maigre, aquilin, au type hispano-flamand, paraît vieilli par l’inquiétude. La moustache noire ne dissimule pas le pli amer de la bouche. Ses beaux yeux fauves, brouillés de vert, ont une étrange expression...

—Vous arrivez d’Arras?... Pourquoi ne m’avez-vous pas avertie?... Pourquoi n’avez-vous pas répondu à ma lettre?

—Parce que je voulais une explication... Je me suis décidé brusquement à partir, et j’ai aperçu votre père à la gare. Il attendait le train de Bruxelles qui arrive cinq minutes après le train de Paris. Il n’a eu que le temps de me dire: «Viens dîner!» et il s’est élancé vers un singulier bonhomme qui l’a embrassé, oui, embrassé sur les deux joues!... Je les ai laissés à leurs effusions, et je suis allé mettre mon sac chez ma tante... Et me voilà!

Marie demande:

—Vous êtes sûr?... Un singulier bonhomme embrassait papa?... C’est invraisemblable, Claude! Papa est allé chercher à la gare et conduire à l’hôtel du Cygne un jeune homme qu’il n’a jamais vu, qui s’est annoncé par lettre, et qui est le fils du feu professeur Ercole di Toma, le grand archéologue napolitain.

—Je ne connais pas...

—Un vieil ami de papa. Ils ont fouillé ensemble un peu partout, en Sicile... Monsieur di Toma a laissé deux fils, un sculpteur et Angelo, le peintre, notre convive de ce soir... C’est cet Angelo qui doit illustrer le fameux ouvrage: l’Art et la Vie à Pompéi...

—Si son talent ressemble à son plumage, ce monsieur Thomas...

—Di Toma, Claude! vous le dépoétisez!

—Vous verrez s’il est poétique! Une espèce de rasta, habillé d’étoffes trop minces, chaussé de souliers jaunes et coiffé d’un vieux feutre gris... D’ailleurs assez beau garçon, mais odieux!

—Il n’a jamais quitté son pays; il n’est pas riche; il porte les vêtements qu’il porterait à Naples, en cette saison... Soyez charitable, Claude!

Le jeune homme ne répond pas. Il s’est assis dans la bergère, devant le petit poêle rougeoyant. Marie nettoie ses pinceaux et couvre la miniature que son ami n’a même pas regardée. Elle vient enfin s’asseoir près de lui, et ils évitent de se regarder, chacun sentant la gêne de l’autre, voulant parler et n’osant parler...

Il dit enfin:

—Isabelle est à Pont-sur-Deule?

—Oui, jusqu’à demain. J’irai à Courtrai avec elle pour voir Frédéric Van Coppenolle. Accompagnez-nous... Ce sera une occasion de saluer madame Vervins, notre vieille amie, au Béguinage.

Claude ne paraît pas entendre la timide invitation.

—J’admire, dit-il, le soin que vous avez de réconcilier des gens qui ne s’aiment pas, qui ne s’accordent pas, qui finiront par se détester.

—Pourquoi? Isabelle est très bonne et Frédéric est un honnête garçon, ni méchant, ni sot, laborieux, dévoué à sa famille...

—Frédéric est un balourd et Isabelle une écervelée. L’un est resté Belge et l’autre est devenue Parisienne. La bière forte et le vin mousseux!

—Puisqu’ils sont mariés...

—Ils divorceront!

—Claude!... Les sentiments religieux d’Isabelle...

—Parlez des vôtres, Marie, je les respecte en les maudissant, puisque je souffre à cause d’eux... et vous aussi peut-être... Mais les sentiments religieux d’Isabelle!... Non! C’est à mourir de rire... Isabelle n’a jamais réfléchi sérieusement à quoi que ce soit, excepté à ses robes, à ses chapeaux et à ses amoureux... Ne protestez pas! Je dis amoureux et non amants. Et je veux croire avec vous qu’Isabelle est vertueuse, ce qui d’ailleurs m’est indifférent... Je pourrais tout au plus m’étonner de cette ardeur que vous mettez à réconcilier les Van Coppenolle, vous qui avez fait du mariage une expérience si malheureuse. Mais je ne m’en étonne plus trop. Je sais maintenant que vous prêchez d’exemple.

—Expliquez-vous. Je ne comprends pas...

—Pourquoi m’avez-vous écrit la lettre froide, réticente et calculée que j’ai reçue hier? Vous m’annoncez, brusquement, que vous avez changé d’avis, que vous suivrez votre père à Naples et que vous y resterez huit ou dix mois!... Rien ne me faisait prévoir ce voyage, et j’en chercherais encore la véritable raison, celle que vous n’osez pas dire, si une phrase de ma tante, tout à l’heure, ne m’avait éclairé... Votre mari doit venir à Pont-sur-Deule, et votre famille prépare une réconciliation... On disait même que monsieur Laubespin était attendu, ce soir... Cela, je ne l’ai pas cru, puisque j’avais rencontré votre père, à la gare, avec son Napolitain et qu’il m’avait invité... Pourtant...

—Mon pauvre Claude!... Vous êtes fier de votre clairvoyance et de votre beau raisonnement. Il n’y a pas de quoi... Votre tante a beaucoup d’imagination, et vous, une étrange crédulité... Ne cherchez aucune relation entre un racontar de petite ville et mon voyage qui ne sera pas, je vous l’affirme, un second voyage de noces... J’ajoute que ni monsieur Laubespin, ni moi, ne souhaitons reprendre la vie commune...

—Bien vrai, Marie?... Ah! je respire!... Vous me pardonnez, dites?...

—Oui, mon ami.

—Et, malgré votre lettre, vous resterez?

—Non...

—Pourquoi?...

—Il faut que je m’en aille, Claude, il le faut! pour moi, pour vous... Je sens que je vous fais du mal, et cela me trouble... Je voudrais vous guérir et je ne le puis qu’en m’éloignant...

—C’est à cause de moi?...

—Oui... Il y a un malentendu entre nous. Vous me regardez comme une veuve ou une femme libre, qui peut, selon son cœur, accueillir ou repousser votre amour. Vous oubliez que le choix ne m’est pas permis, que je suis mariée devant le prêtre, et que les torts de monsieur Laubespin ne suppriment pas mes devoirs... Ah! pourquoi m’avez-vous parlé? Je ne soupçonnais rien. Je croyais à votre fraternelle amitié. J’étais presque heureuse...

—Est-ce possible, Marie! C’est moi que vous fuyez, et parce que, dans un moment d’émotion, j’ai eu la faiblesse d’avouer un amour que je croyais deviné!... Si j’étais dangereux pour votre repos, si vous m’aimiez... mais vous ne m’aimez pas!... Alors, que craignez-vous?... Mes importunités?... Je saurai me taire. Je me suis tu vingt ans. N’avez-vous pas trouvé en moi un frère et un ami?

—Je ne les trouve plus... Je trouve un homme qui se plaint, qui m’effraie, que je fais souffrir et qui me tourmente... Tout à l’heure encore, vous m’avez cherché une querelle absurde. La semaine dernière... c’était autre chose...

—Je vous ai baisé la main... comme tant d’autres fois.

—Non, pas comme les autres fois... Tout est changé, Claude...

Elle secoue la tête, et son petit visage exprime une volonté irrévocable qui consterne le jeune homme.

Il soupire, sans protester, le front dans ses mains. Et des souvenirs l’assiègent qui lui montrent Marie mêlée à toute son existence d’homme et d’enfant.

Leurs mères s’étaient mariées la même année, et madame Wallers eut d’abord un fils, Jacques. Marie attendit, pour naître, que Claude fût né. On aurait pu les endormir dans le même berceau. Mais l’heureuse petite Wallers fut choyée dès sa naissance, tandis que Claude, tout de suite orphelin, ne connut pas le lait, le sourire, le baiser de la femme et la cadence de ses genoux. Pauvre poussin de couveuse!

Les seuls plaisirs de son enfance délaissée, il les eut chez les voisins Wallers qui l’invitaient à passer des après-midi avec le gros Jacques, bruyant et pleurard, Isabelle, la cousine de Paris, coquette et gourmande, et cette petite Marie, blonde, qui semblait en porcelaine.

Et, bien que le gros Jacques fût l’aîné d’un an, Claude, plus grand, plus mâle, était, dans tous les jeux, celui qui tue les méchants et protège les faibles: il était l’explorateur casqué de papier qui arrache la petite Marie aux cannibales; il était saint Christophe, qui porte Jésus sur son dos. Il était le père de toutes les poupées...

Marie l’aimait. Marie lui offrait la moitié de ses gâteaux, sa boîte à couleurs, son jeu de patience, et elle lui écrivait, au premier janvier, sur du papier à dentelle acheté par la bonne... Marie, la froide et fragile Marie, chérissait Claude parce qu’il était mal habillé, pas riche, et qu’il n’avait pas de maman.

S’ils avaient grandi côte à côte, au lieu d’être séparés par le collège et la pension, leur tendresse enfantine eût suivi sa pente naturelle et fût devenue de l’amour. Mais, quand Marie sortit du couvent, Claude, bachelier, partit pour Paris. Aux vacances, il voyagea. Et le cœur incertain de la jeune fille appartint à l’homme fait, à l’homme hardi qui, le premier, voulut le prendre.

Et c’est alors que Claude comprit son amour, né de ses émotions puériles comme un fleuve formé d’humbles ruisseaux. Il fut déchiré jusqu’à l’âme, mais stoïque dans sa douleur, raide d’orgueil, il cacha sa jalousie. En se comparant au fiancé de Marie Wallers, il pensa que la lutte n’était pas possible, et l’humiliation éprouvée exaspéra son désir d’être «quelqu’un», de dépasser Laubespin par le succès et la fortune... Il travailla avec rage, au lieu de se lamenter, car il avait un tempérament d’homme d’action et répugnait aux tristesses contemplatives et stériles. Et, Marie étant à jamais perdue pour lui, heureuse loin de lui, il tâcha de l’oublier. Il tint, dans ses bras, de doux corps féminins; il fit, parfois, pleurer des femmes qui l’aimèrent et qu’il crut aimer... Mais aucune ne lui rendit ce sentiment de tendresse protectrice et timide, cette fraîche joie, cette volupté pure et délicate qu’il avait ressentis aux dernières grandes vacances, avant le mariage de Marie, l’année qui fut leur seizième année...

Et voilà qu’après dix ans ils se retrouvèrent, lui, devenu ingénieur des mines en Artois, elle, presque libérée, dans la vieille maison tiède encore de leur enfance. Marie était moins jolie qu’autrefois, car c’est l’amour de l’homme qui fait la beauté de la femme. Ses joues étaient devenues trop minces, ses tempes creuses; ses paupières se fripaient dans les larmes, comme une soie trop fine, et sa chevelure lumineuse éteignait ses reflets... Mais, plus que jamais, elle était cette enfant faible, silencieuse et touchante que Claude avait tant aimée! Elle était la petite Marie...

Mais lui, le grand Claude, il n’était plus un collégien pauvre et ombrageux. Il avait fait ses preuves. Il valait Laubespin. Il vaudrait davantage.

Son âme s’ouvrit toute au rêve éblouissant de la revanche et de la conquête.

Un jour de printemps, dans le clair atelier, pendant que chantait le carillon de Sainte-Ursule, Claude éclata en mots d’amour. Il dit la monstruosité d’un mariage fictif qui enchaîne les époux, redevenus étrangers par les sentiments et par les intérêts; il cita des femmes divorcées qui conservaient l’estime des honnêtes gens; il insinua que l’annulation en cour de Rome est facilement obtenue quand on a de la fortune et des amis haut placés...

Marie fut épouvantée par ces discours. Elle crut que le Tentateur s’était incarné sous la forme chère de Claude. D’abord, muette et consternée, elle répondit enfin, en pleurant. Claude ignorait-il qu’elle était une vraie chrétienne, qu’elle voyait dans le mariage non pas un contrat, mais un sacrement? L’amour qu’il implorait d’elle, l’Église l’appelait tout simplement, tout crûment: adultère.

—Et moi qui croyais à votre amitié! Moi qui étais si confiante, si heureuse! Il faut nous séparer...

Il trembla. A force de promesses, pourtant, il rassura la jeune femme. Il obtint qu’elle oublierait l’aveu intempestif. Mais quand un homme a dit: «Je vous aime» à une femme elle garde le son de ces mots dans l’oreille et dans le cœur, et elle croit les entendre, déguisés, sous les phrases les plus banales. La peur de l’amour, sans cesse, la ramène à l’idée de l’amour.

Vint le dernier dimanche d’octobre. Claude avait déjeuné chez les Wallers. Il monta dans l’atelier pour voir les Annonciations.

Marie soufflait sur le papier de soie qui couvrait les enluminures, et la feuille légère et transparente se rebroussait ou s’envolait. Parfois, l’haleine de la jeune femme effleurait les mains impatientes de Claude.

Il avait d’abord regardé les peintures précieuses, mais bientôt ses yeux se détournèrent des Madones et des archanges, et caressèrent d’un regard hésitant le cou nu de Marie, sa nuque ambrée, où les tresses aux fortes racines croisaient leurs cordes soyeuses, dorées à la base et qui s’argentaient en remontant vers le front, selon la courbe de la tête. Et Claude était fasciné par cette chevelure dont la splendide orfèvrerie brillait dans la lumière comme un joyau, et qui exhalait une odeur de jeunesse, mêlée au parfum pur de l’iris.

Soudain, la jeune femme fit la moue:

—Vous êtes distrait, Claude!

Elle rejeta les miniatures sur la table et se tourna vers Claude... Et elle reconnut tout à coup ce visage qu’elle avait vu, le jour de l’aveu, et qu’elle pensait bien ne revoir jamais. Une émotion l’envahit, plaisir triste et douce peine...

Soudain, Claude prit la main de son amie et la baisa, dans ce creux sensible et délicat de la paume, puis sur la chair du poignet; tout le long du bras demi-nu, jusqu’au pli du coude où l’épiderme plus mince laisse transparaître une petite veine bleue. Puis la porte se referma derrière lui, et la jeune femme se retrouva seule.

Les anges, autour d’elle, élevaient des lis, et les Madones, sous les colombes planantes, accueillaient dans leur âme l’époux divin. L’atelier baignait dans le silence et la blancheur comme un oratoire.

Marie s’assit, la tête dans les mains, et pria.

Pendant ce temps, Claude emportait dans sa solitude d’Arras le souvenir de la nuque dorée, du bras mince, de l’artère battante sous la peau fiévreuse. Et toute la nuit il veilla, malade d’amour, rêvant de cette pulsation plus troublante que le spasme de la volupté, comme s’il avait possédé, dans un baiser profond, le cœur même, le cœur mystérieux et caché de Marie...

«Tout est changé!» a-t-elle dit... Maintenant, la pensée de Claude émerge des souvenirs profonds, et retrouve la réalité présente... Oui, tout est changé depuis cette dernière visite, depuis ce baiser. Et la lettre de Marie, ce voyage brusquement décidé, révèlent que la dévote timide a pris peur.

Pourtant Claude ne veut pas qu’elle parte. Il ne le veut pas!

Obstiné contre l’évidence, espérant modifier cette résolution qui le désespère, et où il devine l’influence souveraine du confesseur, Claude emploie l’éternelle tactique, celle qui réussit toujours quand la femme est tendre et qu’elle aime un peu. Il se plaint, pour se faire plaindre. Il dit sa solitude, les folles, les mauvaises pensées qui lui viennent...

La porte du poêle projette un reflet ardent sur le tapis, mais la fenêtre est pleine de nuit bleue. Un Esprit voilé, triste et souriant, le Crépuscule qui a le visage du Souvenir, est entré dans la chambre. Son geste invisible amollit les volontés, rapproche les âmes...

«Marie! ne m’abandonnez pas! Ne me livrez pas aux tentations du désespoir... Je suis un homme, et le meilleur de nous ne vaut pas grand’chose... Apprenez-moi à vous chérir comme vous voulez être chérie, dans le sacrifice et la pureté... J’essaierai, Marie, quoique un tel amour me soit difficile... Faites ce miracle de me rendre pareil à vous! Mais ne me quittez pas, ne partez pas, bien-aimée!»

Elle ne bouge pas, comme endormie, quoique ses yeux fixes brillent dans l’ombre... Et soudain, elle se lève, va vers la table, cherche et tâtonne... La clarté brutale d’une lampe jaillit.

—Non, Claude! Épargnez-nous... Je souffre de vous faire souffrir... mais il faut que je parte... Ma décision est prise... N’insistez pas... Et puis, descendez... Mon père est revenu, je pense... On vous attend... Je dois m’habiller...

—C’est bien. J’ai compris...

—Claude!

—Je vous ai trop importunée. Pardon! Je me retire...

Il est parti!... Elle demeure, au milieu de l’atelier, immobile, la bouche entr’ouverte comme pour appeler... Et un flot de larmes coule sur ses joues.

IV

Guillaume Wallers et ses hôtes n’attendaient plus que Marie.

Ils étaient réunis dans la bibliothèque aux boiseries brunes, qui avait aux fenêtres des verdures drapées en rideaux, et sur toutes ses parois, du parquet au plafond, des livres, des milliers de livres. Les vieilles reliures de veau fauve à fers dorés, les peaux de truie plus mates que l’ivoire, les maroquins et les brochages composaient une tenture chaude, éclatante et sombre comme certains tapis d’Orient. La cheminée à hotte et à colonnettes de marbre noir, aussi ancienne que la maison, recélait un énorme feu de houille, un vrai feu anglais, soigneusement couvert de cendre. Comme on n’avait pas allumé le lustre ciselé de dauphins, deux lampes inégales répandaient des lueurs amorties. La plus grosse était placée presque au centre de la pièce sur une table carrée; l’autre, sur le bureau, éclairait l’encrier majestueux, le portrait de Marie dans un petit cadre, et une réduction en bronze vert de la Victoire pompéienne.

En ce moment, debout, le dos au feu, Guillaume Wallers déclarait:

—Ce que monsieur di Toma vient de nous raconter me trouble un peu. Dieu me garde de critiquer ce que je n’ai point vu. Je connais la haute compétence et le tact de monsieur l’inspecteur Spaniello. Mais cette idée de refaire les toits écroulés et de replanter les jardins me paraît dangereuse. Vous affirmez que ma première visite me rassurera. Je le souhaite. Mais je crains beaucoup les architectes et les maçons. Quand ces gens-là se mettent dans une ruine, c’est pour l’habiller de neuf et la maquiller... Voyez ce qu’ils ont fait de Carcassonne en la coiffant d’ardoises gothiques, dans ce sec Languedoc où les châteaux, les villes, les villages, les moindres masures, cuisent au soleil leurs toits de tuiles orangées...

Il s’interrompit:

—Voilà ma fille.

Et il présenta:

—Monsieur Angelo di Toma... Madame Laubespin.

Claude était près de madame Wallers sur le canapé. A droite de la cheminée, le vieux M. Meurisse, filateur et maire de Pont-sur-Deule, écoutait placidement l’ami Wallers, et, de l’autre côté, il y avait Isabelle Van Coppenolle et, derrière elle, un jeune homme qui s’avança pour baiser la main de Marie.

Elle pensa au portrait cruel que Claude avait fait de ce garçon, et elle fut étonnée de le trouver ridicule, mais d’un ridicule sympathique et gentil. Il avait échangé ses souliers jaunes contre des bottines vernies, et sa jaquette mince découvrait un gilet d’été, une cravate claire, un plastron et un col si luisant qu’on les eût dits en «linge américain». Cet ajustement lui donnait un air un peu rasta, et sa figure même n’était pas tout à fait d’un homme du monde à cause de la perfection classique du nez droit et de la bouche en arc, à cause des cils trop longs et des dents trop régulières sous la petite moustache ébouriffée, plus châtaine que les cheveux. C’était une beauté gênante, beauté de modèle, d’aventurier ou de ténor, faite pour les oripeaux et les guenilles.

Tout de même, Angelo di Toma n’en était pas responsable! Et il se faisait pardonner cette scandaleuse beauté à force de gentillesse. Dans un français correct, mais avec un terrible accent, il tourna un joli compliment à Marie qui ressemblait, dit-il, à son père et à sa mère, et aussi à une infante de Vélasquez... La robe blanche voilée de noir transparent, les perles au cou, la cocarde rose à la ceinture, les cheveux cendrés et argentés... Oui, c’était l’Infante!

M. Wallers approuva; madame Van Coppenolle, demanda si elle avait, elle aussi, le type des dames de Vélasquez, bien qu’elle sût très bien ne pas l’avoir, mais elle aimait à provoquer les louanges. M. di Toma, depuis qu’il était entré dans le salon, n’avait regardé qu’elle: il profita de la circonstance pour la regarder encore, en détail et de tout près. Elle posait, comme devant un peintre, inclinée et souriante dans le fauteuil de velours pourpre à dossier très haut. Grande et forte, avec de lourds cheveux dont elle savait adoucir la nuance ardente, elle avait les yeux verdâtres, le rire facile, la bouche mûre d’une Néréide de Rubens; elle en avait la chair lactée, nacrée, presque soyeuse dans la lumière, et que l’ombre enveloppe d’une transparence azurée. Le sang riche de la jeunesse colorait de rose vif les lobes des oreilles, les joues, les lèvres, les mains mêmes, et les hommes qui déshabillaient des yeux ces formes provocantes devaient penser que le beau corps, nu, gras et blanc, était fleuri et fouetté du même rose.

La robe d’Isabelle la couvrait sans la cacher. C’était un fourreau en crêpe de Chine crème, tout brodé, tout ramagé d’or; des perles dans les cheveux; des perles au cou. Sur les épaules, une écharpe de plumes floconneuses. Cette toilette, trop riche pour un dîner de famille, contrastait avec la mousseline noire de Marie et l’honnête satin broché, couleur puce, de madame Wallers. Isabelle s’en excusa:

—Tu vois, dit-elle à sa cousine, je me suis mise «en peau». C’est que ma femme de chambre avait fourré cette vieille robe dans ma malle,—à tout hasard... Je n’avais pas autre chose,—à moins de dîner en peignoir ou en costume tailleur.

—Je pense, dit l’Italien, que cette femme de chambre mérite notre gratitude. Madame est aussi belle qu’Hélène Fourment.

Il considérait Isabelle avec un étrange regard de peintre, d’amoureux et de maquignon.

Guillaume Wallers dit:

—C’est très juste. Ma nièce ressemble à Hélène Fourment.

—Cela ne me flatte guère, oncle Guillaume.

—Tu es difficile!

—Un Rubens, c’est bien vulgaire.

—Oh! dit Claude, vous êtes une Flamande, ma chère Isabelle, bien que vous détestiez la Flandre et ses habitants. Les Rubens ont bien leur charme!... J’ajoute, pour vous consoler, que vous n’avez pas l’âme flamande, pas du tout. On voit que vous avez été élevée à Paris.

M. di Toma demanda ce qu’était l’âme flamande en général et celle de madame Van Coppenolle en particulier.

—L’âme flamande, dit Isabelle, c’est celle de ma belle-mère: un petit lumignon dans une énorme lanterne en verre épais. La mienne...

—C’est, repartit Claude, une bougie rose dans une lanterne en papier, très jolie et qui flotte au vent.

On rit. Isabelle ne se fâcha pas.

—Sans plaisanterie, reprit-elle, l’âme flamande est bien engagée dans la matière et elle est animée par l’amour du bien-être, l’amour de l’argent et l’amour de soi. Les personnes qui possèdent cette âme, quand elles sont du sexe féminin, s’enorgueillissent surtout de leurs qualités ménagères, de leur fécondité et de leur vertu. L’âme flamande loge dans le ventre, comme le voulaient les anciens, si j’en crois mon oncle Wallers.

La bonne madame Wallers hocha sa tête placide à bandeaux gris, et elle déclara ces plaisanteries fort inconvenantes.

—Pardon, ma tante! dit Isabelle. J’accorde qu’il y a deux Flandres: la vôtre, qui est celle de Watteau, et l’autre, celle de Teniers, qui est aussi celle de ma belle-mère.

—Et celle de ton mari!

—Et celle de mon mari!

M. Meurisse, à qui déplaisait cette ironie, dit gravement:

—Vous devriez mentionner, au moins, les vertus de notre race. Flamands belges ou Flamands français, nous sommes cousins sinon frères et nous avons bien des tendances communes... Il est vrai que nous sommes lourds et positifs, un peu portés sur la... bouche, et que notre rire est épais... Nous n’avons rien d’aristocratique... Mais nous avons toujours défendu nos libertés; notre histoire est glorieuse; nous sommes sérieux, actifs, entreprenants. Notre département du Nord, à lui seul, paie le quart des impôts qui constituent le budget annuel de la France...

Cette révélation n’émut pas madame Van Coppenolle.

M. Meurisse ajouta:

—Et c’est chez nous que l’on trouve encore des familles chrétiennes et des femmes qui ont beaucoup d’enfants.

—Mais, chez nous aussi, dit Angelo, les femmes sont fécondes, trop fécondes. Nous peuplons la Tunisie et l’Argentine... Mon père était l’aîné de douze enfants.

—Je plains madame votre grand’mère, dit Isabelle, entre ses dents.

—J’ai eu trois frères et une sœur qui sont morts en bas âge. Il ne reste que Salvatore et moi.

M. Meurisse demanda qui était Salvatore.

—Mon frère... un sculpteur... un génie!

—Vraiment?

—Oui, un génie! répéta Angelo, avec emphase. Il a étudié avec notre illustre Gemito qui est fou... Mon frère, seul, pouvait l’intéresser à quelque chose de la sculpture... Dio mio!... cette folie, quel malheur!...

M. Wallers rappela que Gemito était un grand artiste, le plus original des sculpteurs italiens, et le plus sincère. Ses figurines, d’après les types populaires de Naples, ont leurs ancêtres directs dans les petits bronzes de Pompéi.

—Salvatore n’imite pas Gemito, mais il s’inspire des mêmes traditions, dit Angelo... C’est une grande misère pour nous qu’il n’ait pas de santé... Mais c’est un génie!... Et un cœur!... Il m’aime!... C’est terrible comme il m’aime!... Je suis son enfant...

—Vous demeurez ensemble? dit madame Wallers, émue par cette explosion d’amour fraternel.

—Toujours ensemble, toujours... L’hiver, dans notre maison de Naples, et l’été, dans notre villa de Ravello qui est un héritage de famille, car nous ne sommes pas Napolitains d’origine; nous sommes Amalfitains, des barons Atranelli...

Il ajouta, modestement:

—Noblesse déchue...

Wallers souriait:

—Le professeur Ercole di Toma ne m’avait pas révélé la haute origine de votre famille. C’était un homme simple.

—Et un brave homme! fit Angelo avec chaleur... Disons la vérité: il était honteux de notre décadence et n’en parlait jamais qu’entre nous. Je le consolais: «Papa, l’art aussi est une noblesse!...»

—Vous avez raison.

—Mon père!... Ah! que de bien il voulait à monsieur Wallers!... Il parlait de lui à tout le monde: «Le professeur Wallers! quelle science! quel cœur! quelle génialité!... Dites, je vous prie, y a-t-il en Europe un savant comparable au professeur Wallers, mon illustre confrère?... Allons, osez le dire!...» Et tout le monde répondait: «Vous êtes heureux, monsieur di Toma, d’être l’ami de Guillaume Wallers, et il est heureux d’avoir en vous un ami si chaud...» Pauvre homme! Il vous aimait d’une manière extraordinaire!

Angelo prononça cet adjectif en ajoutant plusieurs r et en fixant sur son hôte un regard menaçant. Mais Guillaume Wallers connaissait cette mimique napolitaine. Il répondit:

—Moi aussi, cher monsieur, j’ai beaucoup estimé le professeur di Toma qui était un galant homme et un vrai savant.

Ainsi, tous deux, chacun à sa façon, avaient exprimé exactement la même pensée.

Angelo continua:

—Quand j’ai entrepris ce voyage, ma mère m’a dit: «Va porter au professeur Wallers la dernière pensée de ton père.» Et je me suis fait un devoir de m’arrêter à Pont-sur-Deule... On eût dit que je sentais, à l’avance, votre bonté... Et, quand vous êtes venu devant moi, dans la gare, je vous ai dit: «Ah! faites-moi cette faveur!... Que je vous embrasse!...» Merci à Dieu! moi, pauvre étranger, j’avais deviné en vous un second père...

La candeur de ce discours désarma l’ironie de Claude. Il pensa que l’Amalfitain—des barons Atranelli—devait être vaniteux, exubérant, mais bon diable. Évidemment, il n’avait aucun sentiment du ridicule. Il étalait ses affections de famille sans fausse honte.

On passa dans la salle à manger. Madame Wallers prit le bras du filateur et Marie celui d’Angelo.

A table, Claude dut s’asseoir près d’Isabelle, tandis que Marie était à l’autre bout, entre Wallers et M. di Toma.

A peine assis, il regretta d’être venu, la gorge serrée, l’estomac contracté, le cœur pesant et douloureux. Il n’avait pas faim. Tout et tous lui étaient insupportables.

Il regarda Marie avec rancune... Elle répondait par des monosyllabes aux phrases de son voisin; elle était pensive, triste, pâlie par les nœuds roses de son corsage, et beaucoup moins belle que sa triomphante cousine. Claude en fut un peu consolé. Il aurait voulu que Marie devînt laide, pour que nul homme, excepté lui, ne la désirât.

Le dîner fut copieux, délicat, servi lentement, selon les traditions sacrées de la province. Wallers était orgueilleux de sa cave et disait la provenance et l’âge des vins. On parla de cuisine. Angelo montra une compétence singulière et donna la recette des anchois à la mie de pain et des aubergines farcies...

Madame Wallers se récria:

—Vous savez faire la cuisine!

—Naturellement... Je sais faire un peu de tout... Je peins, je gratte la mandoline, j’improvise des chansons, je mène un bateau, j’encadre mes toiles, et je raccommode, au besoin, mes habits, quand mon domestique me manque... Je sais aussi faire la femme de chambre...

—Comment?

—Je boutonne les bottines et j’agrafe les corsages, sans me tromper...

Marie et madame Wallers parurent embarrassées. Isabelle éclata de rire. L’archéologue dit, avec bonhomie:

—Ce sont vos modèles qui vous ont enseigné cet art?

—Eh! certes...

Il riait franchement, de toutes ses dents solides, carrées, brillantes. Madame Van Coppenolle observa qu’il avait une très belle bouche, fine aux angles, ironique et voluptueuse. Les yeux splendides n’étaient pas langoureux bêtement. Ils étaient tour à tour rieurs et tendres, malicieux et ingénus. Ils exprimaient avec une sincérité amusante le plaisir qu’avait Angelo à vivre une belle soirée chez un homme illustre, auprès de jolies femmes.

Le naturel, qualité si rare et presque impossible dans les pays du Nord, où la religion et les mœurs tendent à comprimer les instincts et à restreindre leurs manifestations, le naturel était le plus grand charme d’Angelo. Sans doute, comme tous les Italiens, il devait avoir de la prudence, de la méfiance même et des arrière-pensées. Mais personne, vraiment, ne s’en apercevait, et lui même n’en avait plus conscience. Il vivait le présent avec une merveilleuse facilité. On eût dit qu’il connaissait les Wallers depuis toujours, tant il leur ouvrait aisément son âme. Pourtant, il ne disait rien qu’il pût regretter jamais d’avoir dit.

Quand on revint dans la bibliothèque, Marie offrit le café. Tous les hommes fumaient, avec la permission de madame Wallers... Le bel Angelo roulait une cigarette pour madame Van Coppenolle, M. Guillaume Wallers, à qui l’on permettait la pipe, s’était installé dans un vaste fauteuil. Il appela Angelo pour l’interroger sur son voyage.

—Quelle impression vous a faite notre France?

—La France!... Oh! belle, belle, élégante, surtout sympathique... Quelle finesse dans les nuages des paysages, dans les esprits, dans la langue même...

On ne put tirer de lui aucune réflexion critique, mais sans doute, il devait faire des réserves. Bien qu’il fût, chez les Wallers, comme un familier, il appréhendait que sa franchise ne compromît une amitié naissante. D’ailleurs cette franchise lui paraissait prématurée, grossière, inutile. Est-ce que les Wallers, arrivant à Naples, ne l’eussent pas accablé, lui, Napolitain, des compliments usités, classiques, sur la beauté de la ville? Se fussent-ils plaints de la saleté, de la mauvaise odeur, de la friponnerie du peuple?... Non. En personnes bien élevées, ils eussent attendu que le miel des douceurs fût épuisé, et que l’orgueil du fils de Naples eût été satisfait par l’habituel hommage.

—Et le Nord? dit Marie. Il ne vous a pas déplu, avec ses plaines, ses villes ouvrières, ses charbonnages?

—Oh! très intéressant... J’aime les beffrois et les carillons, si poétiques! Et les hôtels de ville et les musées... Van Eyck... Memling...

Il confondait la France et la Belgique, pour mieux louer. Et il dit que Pont-sur-Deule était une cité charmante.

—Allons donc! fit madame Van Coppenolle, vous ne pouvez pas aimer ces pays-là sincèrement. Vous faites un grand effort d’imagination pour vous persuader qu’ils vous plaisent et que vous les comprenez. Cher monsieur, je ne suis pas bien savante, mais j’ai un peu voyagé, et je suis absolument sûre que, si le Midi fascine souvent l’homme du Nord, le Nord n’attire guère l’homme du Midi. Il faut être né en Hollande, en Allemagne ou en Angleterre pour y vivre avec plaisir, tandis qu’on voit des gens de toutes races se fixer, par choix, dans les pays méditerranéens.

Claude s’écria qu’il n’était pas un de ces hommes, et qu’il n’éprouvait aucun besoin de vivre «sous un ciel toujours bleu» qui incite à la jouissance et à la paresse. Et comme il était irrité et agacé, et qu’il commençait à prendre en grippe le bel Angelo di Toma, il ne mesura pas ses paroles en opposant l’activité disciplinée des gens du Nord à la misère, à l’incurie, à l’immoralité méridionales.

Angelo ne répondit pas. Il souriait toujours, mais il regardait Claude comme un gentilhomme peut regarder un rustre incivil, intempestif, ennuyeux, un seccatore. Guillaume Wallers interrompit Claude:

—Je ne suis pas suspect d’ingratitude filiale envers ma bonne Flandre, dit-il, en secouant la cendre de sa pipe. Et j’ai presque tous les défauts, sinon toutes les qualités de ma race. Mais j’ai vécu en Italie... Or, pour tout homme qui a reçu la culture gréco-latine, pour nous Français, surtout, cette terre est une seconde patrie. Vraiment, je ne m’y suis pas senti étranger... C’est peut-être, mon cher Claude, parce que je suis archéologue et non ingénieur, soit dit sans t’offenser, et sans prétendre établir une hiérarchie professionnelle... D’ailleurs, tu as le droit de penser que les ingénieurs rendent plus de service à la société que les archéologues...

—Voyons! monsieur Wallers, vous vous moquez de moi!

—Ces comparaisons me semblent bien vaines. Chaque pays apporte un élément nécessaire à la civilisation, mais qui nous a donné la civilisation? Elle est née, comme Vénus, de la Méditerranée, et c’est aux Grecs que tu dois les mathématiques. Les ingénieurs même sont tributaires de Pythagore et d’Euclide. Rome et l’Italie ont recueilli l’héritage grec, et la France après elles...

—Je n’en disconviens pas, dit Claude, mais cet héritage est dispersé maintenant dans tous les musées et dans toutes les bibliothèques du monde. Tout homme en peut prendre sa part, sans franchir les Alpes. Votre amour de l’Italie ne me surprend pas, parce que vous vivez dans le passé, pour le passé, et que les traces du passé, là-bas, vous fascinent... Vous ne regardez pas l’Italie de 1909! Elle ne vous intéresse pas...

—Pardon!... pardon!... Je ne suis pas uniquement attentif au passé, puisque je peux vivre à Pont-sur-Deule et m’intéresser au développement industriel de ma ville... J’insiste auprès du conseil municipal pour qu’on ne démolisse pas les vieilles maisons, pour qu’on ne débaptise point la rue au Chapel-de-roses, mais je ne suis pas offusqué par les cheminées des fabriques et les murs—d’ailleurs affreux—des ateliers. Notre petite ville est une bonne artisane, fière et laborieuse, qui s’habille de grosse laine, mais qui a du linge dans son armoire et de l’argent dans sa cassette... Si je vais en Italie, je peux trouver aussi des villes artisanes, commerçantes, industrieuses, dans la vallée du Pô... T’avouerai-je, mon cher Claude, que je préfère leurs sœurs de Grande-Grèce ou de Sicile, déesses mendiantes, princesses ruinées, ou belles filles toutes nues; celles enfin qui ressemblent le moins possible à Pont-sur-Deule? Elles me révèlent, ces païennes, ces voluptueuses, ce que tu n’as jamais senti: la douceur de vivre.

Claude répondit en riant:

—Elles vous démoralisent!

—Peut-être...

—Mon oncle, dit Isabelle, arrêtez-vous. Je crains des révélations qui troubleraient ma tante... Elle ne vous permettrait plus d’aller à Naples, tout seul.

—J’aurai Marie pour me rappeler à la sagesse.

—Tant pis! Ce serait bien amusant que vous fissiez des folies!... Emmenez-moi. Je vous jure que personne ne saura rien.

Mais Wallers, avec une terreur comique, déclara qu’il ne se chargerait pas d’Isabelle.

Vers onze heures, le vieux Meurisse dit à Claude qu’ils pourraient bien reconduire M. di Toma jusqu’à son hôtel.

Le descendant des Atranelli n’avait aucune envie de se retirer. La politesse l’obligea pourtant d’accepter la compagnie du filateur et de Claude. Ce furent des adieux touchants. Angelo n’embrassa pas M. Wallers, mais il lui répéta qu’il le considérait «comme un second père». Il dit aussi à madame Wallers que la signora di Toma lui serait à jamais reconnaissante d’avoir accueilli son enfant. Jamais orphelin, quittant sa famille adoptive pour une expédition dangereuse, ne fut plus ému qu’Angelo. Pourtant, il devait rester un jour encore à Pont-sur-Deule afin de visiter Sainte-Ursule, l’hôtel de ville et le petit musée municipal.

Il baisa la main de l’«Infante» qu’il avait fort peu regardée, et lui exprima son immense plaisir de lui montrer bientôt la belle Naples. Et il insinua que madame Van Coppenolle serait aussi la bienvenue.

—Ma mère vous recevra toutes deux comme ses propres filles et vous aurez des chambres superbes, sur le golfe et sur le Vésuve. Je vous promènerai partout, je vous ferai voir des choses extraordinaires, la Naples que les étrangers ne connaissent pas. Et nous irons à Pompéi, à Salerne, à Ravello... Ah! Ravello, quelle beauté! Notre palais a encore un petit cloître plein de roses et de citronniers dont le parfum seul est une sympathie!...

—Eh bien, dit Isabelle, avec un soupir, vous réserverez vos chambres, votre palais et vos citronniers pour Marie. Moi, je rentre à Courtrai et je vous souhaite un bon voyage, car je ne vous reverrai plus.

Claude et Marie parlaient tout bas, au seuil de la porte, et l’on entendait Meurisse et Wallers qui riaient dans le vestibule.

Angelo murmura:

—Qu’est-ce qui vous rappelle à Courtrai?

—Mon mari, mes enfants, ma belle-mère. Je ne suis pas libre, hélas!...

—N’importe! Je vous reverrai... et peut-être... oui, pourquoi pas... en Italie?... Vous n’avez qu’à dire: «Je veux». Quel homme—même votre mari que je ne connais pas!—résisterait à un ordre de cette belle bouche?...

—Allons! ne me détournez pas de mes devoirs!

Elle riait, un peu gênée par le regard d’Angelo.

—Vous ferez la cour à ma cousine, sans succès possible, car elle est vertueuse et elle n’aime que le bon Dieu!

—Est-ce que je pense à votre cousine? dit-il, avec une sorte de brutalité qui flatta délicieusement Isabelle...

»Quand on vous a vue...

—Les Napolitains ont la mémoire courte et le cœur changeant.

—Je rêverai de vous... Ma pensée vous attirera. Vous serez forcée de venir...

—C’est peu probable.

Il reprit le ton câlin:

—A quelle heure partez-vous?... Ne puis-je vous saluer à la gare?

—J’ignore quel train je prendrai...

—J’irai à tous les trains.

—Et vos projets?... le musée, Sainte-Ursule...

—Au diable les vieilleries gothiques!...

—Et mon oncle Wallers?

—Je lui ferai dire que je suis malade...

—C’est ça! vous lui conterez des blagues, à ce brave homme que vous aimez comme un second père.

—Certes, je l’aime...

—Prenez garde! Voilà Marie...

Et, tout haut:

—Adieu, monsieur di Toma! Charmée de vous connaître.

V

Le lendemain, sur le quai de la gare, pendant que Marie et Claude choisissaient un compartiment, la bonne madame Wallers employait les minutes d’attente à faire un petit discours qui résumait bien ses sermons:

—Que ce soit ta dernière fugue, Isabelle! Nous t’avons toujours accueillie et défendue, mais nous ne voulons pas t’encourager à la révolte, et nous te blâmons...

—Je le sais, ma tante, dit Isabelle, qui regardait les «illustrés» de la librairie.

Elle pensait:

«Devant elle, je n’oserai jamais acheter la Vie parisienne... Et il n’y a que ça d’amusant!»

—Frédéric nous a écrit qu’il te recevrait sans rancune et qu’il tâcherait d’être plus doux...