[Au lecteur]

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

DU MÊME AUTEUR
Format grand in-18.
AVANT L’AMOUR.1 vol.
LA RANÇON.1 —
HELLÉ (Ouvrage couronné par l’Académie française).1 —
L’OISEAU D’ORAGE.1 —
LA MAISON DU PÉCHÉ.1 —
LA VIE AMOUREUSE DE FRANÇOIS BARBAZANGES.1 —
En préparation:
LA DOUCEUR DE VIVRE.
L’OMBRE DE L’AMOUR.
659-06.—Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.—P3-06.

MARCELLE TINAYRE

LA REBELLE

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

Published, november fifteenth, first and fifteenth december nineteen hundred and five; first and fifteenth january, february first, nineteen hundred and six. Privilege of copyright in the United States reserved, under the Act approved March third, nineteen hundred and five, by Mrs. Marcelle Tinayre.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande.

1

LA REBELLE

I

La pluie et le soleil brillaient ensemble sur les ardoises grises du Sénat. Rue de Médicis, l’asphalte miroitait; les arbres nus secouaient des gouttes cristallines. Une vitre, au dernier étage d’une maison, s’alluma. L’averse, inégale et fraîche, dans le crépuscule d’argent, était déjà printanière.

Josanne, brune, svelte et vive, avec sa robe de drap noir, sa toque noire, sa cravate de tulle blanc, semblait la première hirondelle de ce printemps qui allait venir.

Elle tenait sa jupe de la main gauche et, de la main droite, son parapluie ouvert. L’étoffe souple, tirée, tendue de côté, moulait la jolie taille et les jolies hanches. Le volant du jupon, en taffetas plissé, découvrait les minces bottines. Toute la personne de Josanne avait un air de hardiesse défensive, la libre allure qui révèle la fille émancipée ou la femme sans époux,—seule dans la rue, seule dans la vie...

Pourtant, les yeux de Josanne, le sourire de Josanne, sous la voilette, étaient tristes et tendres, un peu languissants. L’amour avait touché ces yeux et ce sourire.

Un jeune homme qui flânait tourna la tête: «Gentille... oh! gentille!...» Un monsieur mûr suivit la passante: il parlait d’un petit dîner «chez Foyot, d’une soirée... à l’Odéon... Puis, il expliqua ses convoitises. Josanne, sans fureur, répondit:

—Imbécile!...

Le jeune homme s’en alla, content. L’homme mûr s’en alla, vexé. Josanne gagna les arcades de l’Odéon. Il pleuvait encore, et soudain, un bec de gaz allumé, jaune et clignotant, attrista le crépuscule.

Six heures...

Un enfant blond et bouclé, pareil à l’amour en guenilles, offrit les violettes de son panier:

—M’selle, fleurissez-vous!...

Josanne, de ses doigts gantés, mania les bouquets ronds, couchés sur la fougère humide: des feuilles de lierre, dures et veinées, comme ciselées dans le fer, formaient une étoile sombre, à cinq pointes, autour des violettes pâles.

—C’est de la Parme, m’selle, et c’est trois sous.

Josanne donna les trois sous, choisit un bouquet. Elle fermait les paupières en respirant le parfum et elle songeait:

«Tout le monde m’appelle mademoiselle, ce soir... Et moi-même, je me sens très jeune. Pourquoi?...»

Elle savait bien pourquoi, et ses yeux, d’un bleu plus foncé que les violettes, s’émurent devant l’image évoquée:

«Maurice!...»

Elle attendait son amant...

Aux bureaux du Monde féminin, revue d’art, de littérature et de modes, où Josanne était, tout humblement, secrétaire de la secrétaire de la rédaction, elle avait trouvé un billet de Maurice Nattier:

«Je dois aller chez ma mère vers cinq heures, et je dînerai à Passy, chez Lamberthier... L’Odéon est sur mon chemin et sur le vôtre: attendez-moi devant le bureau des omnibus à six heures. Je serai exact, cette fois... Mille tendresses de votre ami...»

Sous les initiales de la signature, il y avait un post-scriptum:

«Accordez-moi pourtant le quart d’heure de grâce...»

Josanne avait compris: Maurice viendrait à six heures et demie,—s’il venait!

Que de fois, pendant ces quatre années, si tristes de leur liaison, que de fois elle l’avait attendu ainsi, dans un bureau d’omnibus, dans un jardin public, dans une église, comptant les minutes sous le regard amusé des passants!... Que de fois elle était partie, pleurante, humiliée, parce qu’il n’était pas venu!... Il l’aimait, pourtant,—quand il était là,—il l’aimait à sa façon négligente et douce, un peu lâche: et il était trop faible pour se reprendre, trop prudent pour se donner tout à fait, jaloux de sa maîtresse et regrettant presque qu’elle ne lui fournît point le prétexte d’une rupture...

Ils s’étaient rencontrés, cinq ans plus tôt, dans le salon très bourgeois de madame Grancher, la femme d’un négociant en soieries. Maurice avait remarqué tout de suite cette grande brune, souple et bien faite, les yeux bleus sous des cils noirs, les dents nacrées, les mains fines. Elle avait toujours la même robe en tulle noir uni, qui l’enveloppait d’ombre vaporeuse, et toujours une rose pourpre à sa ceinture. Isolée parmi les jeunes filles, oubliée par les dames mûres et importantes, évitée par les jeunes gens qui cherchaient des dots autour de la table à thé, elle demeurait impassible, rencoignée dans la pénombre, l’air détaché et dépaysé... Un soir, à dîner, Maurice se trouva près d’elle. Il parla, pour parler,—pour la faire parler surtout,—de tout et de rien, d’une pièce à succès, d’un livre récent, de la mode et du Salon de peinture. Tout jeune ingénieur, il se piquait de goût littéraire; il se délassait des chiffres en écrivant des vers; il fréquentait les bureaux des petites revues, et rappelait à tout propos qu’Édouard Estaunié est sorti de Polytechnique. Il avait de l’esprit, et plus que de l’esprit,—une grâce incomparable, et l’on pouvait dire de lui ce que madame de Motteville raconte d’Henriette d’Angleterre, qu’il semblait toujours «demander le cœur».

La jeune femme à la rose entendit trop bien ce langage; elle sourit, elle s’égaya, elle embellit; elle eut des mots imprévus, drôles et charmants, et Maurice, qui connaissait tous les milieux parisiens, pensa: «D’où vient-elle?... Elle n’est pas de ce monde-là...» Après le dîner, il interrogea madame Grancher. La bonne dame haussa les épaules:

—Vous la trouvez spirituelle?... Je ne croyais pas... Ce n’est pas précisément une amie, c’est la maîtresse de piano de ma fille, Josanne Valentin...

—Josanne?

—Un nom ridicule, n’est-ce pas?... Son père s’appelait José... José Daniel... C’était une espèce de journaliste qui est mort en laissant sa femme dans la misère... Une bien brave femme!... La petite devait entrer à l’école de Sèvres; elle faisait des études pour cela... Mais le chimiste de l’usine Malivois s’est toqué d’elle, et il l’a épousée.

Maurice cherchait des yeux le chimiste de l’usine Malivois. Madame Grancher déclara:

—Une fière bêtise qu’ils ont faite!... Josanne n’avait pas le sou et Pierre Valentin pas de santé... Il a une terrible maladie d’estomac depuis trois ans. Et, l’an dernier, il est devenu neurasthénique; il perd la mémoire, il ne sait plus ce qu’il veut; il a pris tout le monde en grippe... Et ça ne serait rien, s’il pouvait travailler, mais il ne peut plus...

—Alors?...

—Alors, c’est la misère, ou peu s’en faut. Et Josanne tâche de gagner sa vie... Je l’ai prise comme professeur pour Madeleine, mais, n’est-ce pas? elle ne vaut pas une ancienne élève du Conservatoire. Elle tapote, voilà tout!... Je la garderai encore un an... Il faut bien faire quelque chose pour les autres... Elle n’est pas mal, cette petite! Je l’invite quand il y a du monde. Ça la distrait, et puis, si on veut danser, elle tient le piano.

Madame Grancher n’avait pas détruit le prestige de la jeune femme à la rose... Maurice Nattier, élevé dans les jupons d’une maman timorée, répugnait aux aventures faciles. A vingt-quatre ans, il avait encore quelque fraîcheur d’âme, le désir naïf d’une grande passion. Littéraire et romanesque, il se croyait sentimental...

Ce fut un amour discret, délicat, qui embauma la vie obscure de Josanne comme les violettes invisibles embaument les bois, au printemps. Ce fut un amour chaste et puéril, tout fier de ressembler aux amours qu’on voit dans les livres... Maurice ne connut pas le mari de Josanne. Il n’entra jamais dans le petit logement de la rue Amyot, où le malade ne voulait recevoir personne, sauf l’usinier Malivois et des médecins. Malgré les confidences de Josanne, il oublia tout ce qui pouvait assombrir leur joie, tout ce qui composait l’arrière-plan de leur vie amoureuse, toutes les choses navrantes, répugnantes et tragiques que Josanne elle-même voulait oublier...

Enfin, il la conduisit à Bellevue, dans le pavillon où sa mère et lui passaient l’été. C’était un jour de mars; la dernière neige fondait dans les chemins creux; les bois gris s’étoilaient de primevères... Au crépuscule, quand ils partirent, le ciel était rose et froid, une seule étoile brillait. Josanne, appuyée au bras de son amant, murmura:

—Je suis heureuse... Et je n’ai pas de remords, tu sais! oh! non, et pas de honte...

C’était vrai: elle n’avait pas de honte... Elle se plaisait à le dire, naïvement. Elle le disait même un peu trop, et cela choquait Maurice. Il était de ces hommes qui ne peuvent estimer leur maîtresse que si elle éprouve ou feint d’éprouver le plus dramatique repentir, parce que cette attitude les rassure. N’est-ce pas l’intérêt collectif de tous les hommes—qui seront tôt ou tard des maris—d’entretenir dans la conscience féminine cette conviction que l’amour illégitime est toujours une faute et comporte une déchéance?...

Maurice pensait:

«Josanne a des qualités admirables, mais elle n’a pas de sens moral...»

Et quelquefois, moitié rieur, moitié sérieux, il l’appelait «anarchiste»!

Il n’était pas un anarchiste, lui!... Il avait, très profondément, le sentiment de l’ordre, le respect des choses établies, le désir d’être «comme tout le monde». Dans l’effervescence passagère de ses vingt-quatre ans, il avait accepté, avec orgueil, cet espoir d’un grand amour qui le grandirait devant lui-même. Les livres l’avaient grisé... Il affectait alors de mépriser les bourgeois! Et qu’était-il, pourtant, ce garçon fait pour la vie régulière et sage, incapable de manquer aux devoirs officiels de l’honnête homme, mais d’une âme si timorée et d’un cœur si prudent, qu’était-il, sinon un jeune bourgeois égaré dans une passion romantique?... Et comment pourrait-il jamais comprendre Josanne Valentin?...

Elle ne ressemblait pas à la mère de Maurice, ni à ses tantes, ni à ses cousines, ni aux amies de sa famille, ni aux femmes qu’il rencontrait dans les salons corrects. Elle ne ressemblait pas davantage aux maîtresses qu’il avait eues et aux maîtresses qu’avaient ses camarades. Ni bourgeoise, ni bohème,—mais plus bohème, pensait-il, que bourgeoise.—Elle dérangeait toutes les idées qu’il s’était faites; elle l’étonnait, le décevait, l’enchantait, l’irritait tout ensemble. Pauvre, elle ne se plaignait pas de la pauvreté, contrainte au travail, elle éprouvait une fierté ingénue et déclarait cependant qu’elle n’avait aucun mérite; liée à un malade, à un maniaque, elle se dévouait avec une patience inlassable, qui n’allait point sans tendresse. Elle disait: «J’ai adopté mon mari. Je ne l’abandonnerai jamais...» Elle avait un amant et elle ignorait le remords. Elle expliquait toutes les contradictions de son cœur et de sa vie en disant: «Je ne peux pas vivre sans bonheur. Et la volupté du sacrifice ne me suffit pas... Je ne suis pas une sainte; je ne suis pas une héroïne: je suis une femme, très femme...»

Elle ne fut pas heureuse longtemps, la pauvre Josanne. Un jour, dans la petite chambre où Maurice la recevait, elle eut une crise de sanglots.

—Qu’as-tu? demanda-t-il effrayé. Tu as du mal ou du chagrin?

—Je ne sais pas... Je suis épouvantée de ce qui m’arrive, et malgré tout... cela m’émeut... cela me trouble le cœur... Et j’ai si peur de te le dire!

—Quoi?

—O mon chéri, je crains... Je... je suis enceinte.

Elle attendait des paroles d’amour, des paroles de pitié, le geste tendre qui protège. Elle croyait que Maurice allait dire: «Je suis libre; dispose de moi; dispose de nous.» Sans doute, elle ne pouvait pas quitter Pierre Valentin... Mais c’était le devoir de Maurice de ne pas consentir—pas tout de suite!—au suprême mensonge que la nécessité leur imposait. Elle espérait vaguement qu’il protesterait, qu’il se révolterait, qu’il chercherait—et trouverait—avec elle, quelque moyen d’éviter la honte de la supercherie, l’obligation du partage...

Il dit seulement:

—Nous n’avons pas de chance!... Je ne me doutais pas... car... enfin... tu aurais dû prévoir... Tu n’es pas une jeune fille!... Que faire, à présent?... Ton mari acceptera-t-il?...

Elle frémit, mais, redevenue maîtresse d’elle, elle répondit:

—Sois tranquille. Il ne t’arrivera aucun ennui: je m’arrangerai...

Alors il la consola, il la cajola. Elle restait glacée, et elle ne savait plus si elle aimait encore Maurice...

C’était fini. Tout le charme romanesque de leur liaison disparaissait: l’idylle tournait au drame. Maurice n’était pas fait pour ces choses-là... Il se fit envoyer en Allemagne par le grand ingénieur Lamberthier, son patron. Et il voyageait encore quand le petit Claude vint au monde...

Josanne était délivrée depuis cinq semaines quand il la revit, dans leur petite chambre. Elle entra, pâlie, maigrie, toute faible d’avoir monté l’escalier. Elle avait dans ses yeux plus grands comme un souvenir des douleurs récentes, et l’ombre de la mort qui l’avait touchée. Dans ses bras, gauche et craintive, elle portait son fils,—leur fils.

Cette fois, Maurice pleura. Il dit:

—Pardonne-moi... Pardonnez-moi tous deux...

Et Josanne avait pardonné: elle voulait le prix de ses souffrances.

11

II

La demie de six heures sonna. Pour la deuxième fois, Josanne faisait le tour des galeries, s’arrêtant parfois pour feuilleter des revues et des livres. Les commis, en souriant, la dévisageaient.

«Mon Dieu!... pourvu qu’il vienne!... Il faut que je sois rentrée à sept heures. Pierre a besoin de moi... Et le petit!... Il était bien pâlot, ce matin!... La femme de ménage brûlera le dîner ou cassera des assiettes, comme l’autre jour... J’aurai une scène, sûrement. Ah! Maurice!... Maurice!...»

Elle avait les pieds glacés, les joues ardentes, et la colère chauffait sa tristesse, l’enfiévrait.

Autour de l’Odéon, la nuit, la pluie, le glouglou du ruisseau gonflé, l’éclaboussement des flaques... Des gens se réfugiaient sous les arcades, pour s’abriter et, des parapluies mouillés, l’eau dégoulinait sur le dallage.

Six heures trois quarts...

Josanne, la tête vide, les jambes fléchissantes, s’accotait à l’éventaire de la librairie Marpon. Les livres, dans leur robe jaune ou blanche, sollicitaient la curiosité des passants. Quelques-uns s’ornaient de dessins galants ou de photographies d’après nature. Ce n’étaient que jupons troussés, bas noirs, pantalons, corsets délacés, gorge au vent,—le déshabillé plus obscène que le nu, la pornographie pénible et sans grâce.

«Ça, l’amour?» pensait Josanne...

Elle n’était pas bégueule; la franchise d’un trait, la nudité d’un mot ne l’offusquaient point, mais elle aimait: elle avait la délicate pudeur de la femme amoureuse, et la volupté lui paraissait une chose secrète et redoutable qu’elle et son amant connaissaient seuls.

Elle prit un roman, au hasard, le feuilleta, le referma. Elle parcourut un volume de critique qui l’ennuya et un recueil de poèmes mystiques bêtes comme des fleurs en papier...

«La Travailleuse... C’est le livre que j’ai vu sur la table de mademoiselle Bon... Encore un roman féministe... ou antiféministe... C’est la mode!»

Non, ce n’était pas un roman: c’était une longue et minutieuse étude sur les professions et métiers féminins. Il y avait beaucoup de chiffres, et des notes, et des citations, et des tableaux statistiques.

Josanne lut quelques pages au hasard: l’Ouvrière d’usine... l’Employée... la Femme et les Carrières libérales... la Concurrence féminine et ses Conséquences économiques... Esquisse d’une nouvelle moralité féminine.

Cela, c’était le dernier chapitre, la conclusion.

«... Que le travail des femmes soit un bien ou un mal, je l’ignore et l’avenir seul nous le dira, mais c’est une nécessité que la femme subit sans l’avoir désirée, c’est un fait qui s’impose et qu’il nous faut accepter avec toutes ses conséquences. Et la plus importante de toutes, c’est la révolution morale qui paraît être l’effet et non la cause de la révolution économique.

»Ce n’est point parce que la femme s’est affranchie moralement qu’elle a souhaité conquérir son indépendance matérielle. A l’usine, à l’atelier, au magasin, au bureau, à l’école, au laboratoire elle eût préféré, peut-être, l’amour protecteur de l’homme et les tendres servitudes du foyer. Mais l’homme a fermé son foyer à la fille pauvre... Et la fille pauvre, qui répugne à se vendre et ne consent pas à mourir de faim, a essayé de vivre hors du foyer, sans le secours de l’homme. Elle est donc allée où elle pouvait gagner sa vie, dans le domaine réservé de tout temps à l’activité féminine, et elle a envahi bientôt le domaine réservé à l’activité masculine... Elle a mis son orgueil à donner tout son effort, à employer toutes ses énergies, à développer sa personnalité. Et elle s’est aperçue, alors, qu’elle avait mérité, qu’elle pouvait conquérir autre chose que le pain quotidien, les vêtements et le logis: l’indépendance morale, le droit de penser, de parler, d’agir, d’aimer à sa guise, ce droit que l’homme avait toujours pris, et qu’il lui avait refusé toujours.

»Mais l’homme s’est avisé que cette prétention de la femme était dangereuse pour l’ordre établi, l’équilibre de la société, la famille, les mœurs, la religion... Trop tard!... Si toutes les travailleuses ne sont pas des affranchies, toutes, déjà, sont des rebelles... Rebelles à la loi que les hommes ont faite, aux préjugés qu’ils entretiennent, à l’idéal suranné qu’ils imposent à leurs compagnes... Les femmes ont rompu le fil de laine que filèrent les aïeules et qui, si léger, fut parfois si lourd aux âmes mal résignées: elles ont laissé la quenouille, l’aiguille et le miroir—et avec eux les vertus passives et les vaines frivolités. Elles ne pensent plus qu’il suffise d’être une femme chaste pour être une honnête femme, et elles ne se croient pas déchues parce qu’elles ont aimé plusieurs fois...

»On voit s’ébaucher déjà cette morale féminine qui ne sera plus essentiellement différente de la morale masculine. La femme, que le christianisme a lentement façonnée au sacrifice et à la résignation, commence à se croire dupe. Dieu ne la console plus; l’homme ne la nourrit plus. Il lui faut compter sur elle-même, et, puisque le travail, bon gré mal gré, l’a faite libre, elle réclamera bientôt tous les bénéfices de la liberté.

»Les termes du contrat conjugal seront changés par cela même que la femme pourra vivre sans le secours de l’homme, élever seule ses enfants. Elle ne demandera plus la protection et ne promettra plus l’obéissance. Et l’homme devra traiter avec elle d’égal à égale—disons mieux: de compagnon à compagne, d’ami à amie.—Leur union ne subsistera que par la tendresse réciproque, l’accord toujours renouvelé des pensées et des sentiments, la fidélité libre et volontaire, et cette parfaite sincérité qui permet l’entière confiance. Déjà les ménages sont nombreux où le mari trouve dans sa femme son associée, sa confidente, la collaboratrice de ses travaux, la complice dévouée de ses ambitions. Aucune femme, plus que la Française, n’est apte à ce beau rôle...»

Ici, l’auteur examinait les transformations probables du mariage, déjà modifié, très profondément, par le divorce... Josanne devinait, à l’ironie discrète de certaines phrases, qu’il n’avait pas beaucoup de respect pour les vieilles formes et les vieilles formules, et que les «réalités vivantes» l’intéressaient bien autrement que les entités sacro-saintes.

«Quel est ce monsieur que les préjugés n’aveuglent pas?...»

Elle regarda le nom: «Noël Delysle...» Et tout de suite, sans aucune raison, elle imagina un homme au visage sérieux et fin, prunelles bleues et barbe grise, qui habitait une antique maison, près de la Sorbonne...

Elle ne sentait plus l’ennui de l’attente, et la fatigue de rester debout, elle oubliait Maurice... Elle pensait...

«Comme c’est vrai, tout ça!... Je demanderai le livre à mademoiselle Bon.»

Mademoiselle Bon s’occupait des syndicats, des congrès, des mutualités, des œuvres d’assistance, tandis que Josanne, au Monde féminin, faisait un peu de tout, de la mode, de la bibliographie, la «Petite Correspondance» et les «Menus de la semaine».

Néanmoins, elle s’intéressait aux idées, et la question dite «féministe» lui était devenue familière... Elle avait l’esprit net et hardi, l’imagination généreuse, avec un sang chaud, et des nerfs vibrants, qui la disposaient à l’enthousiasme... Mais, très Française et très Parisienne, elle avait le sens du ridicule et l’horreur des déclamations. Elle ne se payait point de mots et, jusque dans les contradictions de sa vie, elle demeurait sincère avec elle-même.

Il lui semblait discerner, dans le livre de ce Noël Delysle, la marque d’un esprit pareil au sien. Elle se reconnaissait un peu dans la «rebelle» dont il esquissait le portrait... Elle se disait:

«Voilà un homme qui me comprendrait... J’ai accepté le servage domestique; je n’ai pas rompu tout à fait le «fil de laine», mais je me suis sentie maîtresse de mon cœur et de ma personne... Ce n’est pas un vil sentiment d’intérêt, ce n’est pas la crainte de l’opinion qui me retiennent dans ce mariage, dans ce triste mariage où je porte un double fardeau... Je ne veux pas quitter mon pauvre Pierre, mais je ne peux pas vivre sans bonheur, je ne peux pas...»

Elle lut encore:

«Rêver la liberté de l’amour, en conservant le mariage sous des formes nouvelles, moins rigoureuses, délivrer les hommes et les femmes de l’obligatoire hypocrisie, reconnaître leur droit d’arranger leur vie comme il leur plaît en acceptant toutes les responsabilités de leurs actions, mettre dans les relations des sexes plus de loyauté, plus d’indulgence, est-ce donc encourager la débauche? Est-ce détruire la pudeur de la femme? Non. Qu’une femme connaisse le prix de sa personne, la gravité du don qu’elle fait, qu’elle ait de l’amour et des conséquences de l’amour une idée claire, haute, grave, si cette femme a l’esprit et le corps sains, elle sera bien armée contre les tentations de débauche... Et, si elle se trompe dans son choix, elle saura que son erreur n’est pas infamante, qu’elle ne la traînera pas, toute sa vie, comme un boulet, et qu’elle pourra mériter l’estime et l’amour d’un honnête homme.

»Cela suppose une totale révolution de nos mœurs?... Mais elle est à moitié faite, elle se fait tous les jours, cette révolution! Que de préjugés disparus, déjà!... La réprobation des «honnêtes gens» ne frappe plus ni l’enfant naturel, ni la femme divorcée; on tolère, on excuse certaines unions libres, et telle femme s’est acquis par le prestige du talent le droit de vivre à son gré,—ce droit qu’on reconnaissait naguère aux grandes actrices seulement!... Ce sont les symptômes d’un état de choses qui...»

—Madame veut acheter ce livre? demanda un commis qui trouvait sans doute que la lecture avait trop duré.

Josanne devint pourpre... Elle répondit spontanément:

—Oui.

—C’est trois francs...

Trois francs! Et l’on était à la fin du mois... Josanne sentit la pointe d’un remords; mais elle ouvrit son porte-monnaie. Le commis enveloppait le livre.

—Merci... Dites-moi l’heure, maintenant.

—Sept heures moins cinq, madame...

Maurice ne viendrait pas!... Josanne entrevit, dans un éclair, le petit logement de la rue Amyot:—Pierre, abruti d’éther, sur le divan, l’enfant dormant dans sa petite chaise, et le feu qui baisse, et la lampe qui file, et la femme de ménage qui grogne, parce que son homme l’attend...

«Misérable femme que je suis!... Mon mari, mon fils m’attendent... Ah! cinq minutes encore... Maurice!... Je veux voir Maurice!... Je ne peux pas m’en aller comme ça...»

Ses yeux se remplirent de larmes. Des gens se retournèrent... Elle eut un réveil de fierté:

«Non! je ne resterai pas ici une minute de plus!... C’est trop lâche!»

19

III

—Josanne!

Elle s’arrêta. Maurice Nattier, descendu d’un fiacre, l’appelait.

—Venez, je vous emmène!... Allons, vite!

—Mais...

—Mais quoi? Je dîne à Passy. Nous causerons en route, et la voiture vous reconduira chez vous... Eh bien, vous ne voulez pas? vous êtes fâchée?... C’est parce que je suis en retard?... Ce n’est pas ma faute, je vous jure... Ma mère m’a retenu... J’ai téléphoné à votre journal pour vous avertir de ne pas m’attendre, mais vous veniez de partir.

Elle dit tristement:

—Vous vous étiez résigné bien vite à ne pas me voir!

—Josanne, mon amie...

—Maintenant il est trop tard. Il faut que je rentre...

—Quelle malchance!... C’est que je ne sais plus, moi, quand je serai libre...

Elle leva sur lui ses yeux désolés:

—Eh bien, j’irai avec vous, un moment... jusqu’à la Seine.

—Allons!

Il la fit monter avant lui, et, pendant qu’il donnait l’adresse au cocher, elle le regardait avidement, blond, pâle, mince dans la lourde pelisse sombre.

—Josanne, mon petit, tu m’en veux?

—Oui, dit-elle, oui, je t’en veux! Tu n’as pas de cœur, tu n’as pas de tact, tu n’as pas...

—Là! là!... comme tu es méchante, ce soir!...

—Tu m’humilies à plaisir, tu te moques de moi... L’autre jour, je t’ai attendu, au journal: tu m’as envoyé une dépêche... Ce soir, tu as téléphoné pour remettre notre rendez-vous... Tu ne m’écris plus jamais!... Ah! je suis lasse de tout, lasse de toi, lasse de l’amour, lasse de la vie!...

—Eh bien, vraiment, tu es gentille, mon petit!... En voilà, un accueil!... Moi qui ai bousculé maman, bâclé trois lettres et congédié très impoliment un ami, pour me rendre libre!... Non, tu es extraordinaire!... Je te donne de ma vie tout ce que je peux te donner. Est-ce ma faute si cette part est restreinte? Que diable! il n’y a pas que l’amour dans l’existence! Il faut se faire une raison! Tu as ton ménage, ton journal; moi, j’ai mes affaires, ma famille, mes relations...

—Mais tu es libre, toi! Et moi, je suis tenue, serrée par mille liens... Et cependant je trouve le moyen de te voir, de t’écrire... Ah! non, laisse-moi, je ne veux pas que tu m’embrasses, je veux que tu me répondes!

—Quoi? Que puis-je te dire? Tu souffres?... Me crois-tu donc très heureux? C’est la fatalité de notre situation. Nous avons fait une folie... Oh! je ne la regrette pas! Mais c’était une folie tout de même... J’aurais dû être plus fort, plus maître de moi!... J’aurais dû m’éloigner... Que de malheurs évités!... Tu vois; je ne suis pas injuste, puisque j’avoue mes torts.

—Mais tu n’es pas heureux! dit-elle dans un sanglot. C’est cela, Maurice, qui est épouvantable!... Après tout ce que j’ai supporté,—et sans me plaindre!—pour l’amour de toi, je t’entends dire que tu n’es pas heureux!... Malgré tout, je ne regrette pas de t’avoir aimé... Je regrette seulement que tu ne m’aies pas aimée davantage...

—Je t’ai beaucoup aimée, Josanne...

—Ah! pas assez, puisque tu as des regrets!... Mais, dis-moi, franchement, qu’ai-je fait? En quoi t’ai-je déplu?... Me reproches-tu quelque chose!... Je t’ai fidèlement aimé, mon chéri; je n’ai pas encombré ta vie; je ne t’ai rien demandé, que ta tendresse... Tu n’as su de mes chagrins et de mes souffrances que ce que je ne pouvais pas, absolument pas, te cacher... L’enfant même... oh! laisse-moi te parler de lui!... je croyais qu’il serait un lien entre nous, un lien si fort!...

—Mais je ne te reproche rien, ma pauvre Josanne!... Tu as été parfaite... Cependant... Tu parles de l’enfant!... N’aurait-il pas mieux valu, pour toi, que ce petit ne vînt pas au monde?... Et, pour moi, quelle responsabilité!

—Tu ne l’as jamais aimé, cet enfant! dit-elle en se dégageant. Tu n’as pas voulu le connaître...

—Josanne!... Pouvais-je m’introduire chez toi?... Ton mari ne veut recevoir personne... Et toi-même, aurais-tu été bien contente de me voir dans ce rôle: l’ami de la maison?... Tu es trop délicate...

—Je ne sais pas... L’amour n’a pas tant de scrupules! dit Josanne en rougissant. Oui, parfois j’ai souhaité...

—Pourtant, tu ne détestes pas ton mari!...

—Non, je ne le déteste pas. J’ai une grande affection pour lui... Je lui suis dévouée... Mais toi, toi, je t’aime...

—Comment peux-tu accorder tout ça? dit Maurice. Tu es sincère, évidemment... Et si j’étais jaloux...

—Ah! tu ne l’es pas, c’est une justice à te rendre!...

—Ne sois pas ironique... Je ne peux pas être jaloux de Valentin, voyons!... C’est un malade, un malheureux... Tu m’as expliqué cent fois la nature de tes sentiments...

—Ne me parle pas de mon mari! dit Josanne avec une sourde colère. Cela m’afflige, m’irrite et m’humilie...

—Alors, parle-moi de toi, de nous... Ne me fais pas ces yeux méchants!... Ma petite Jo...

Il l’attirait.

—Ne tourne pas la tête... Viens là!... Plus près!... Tu vois, je suis le plus fort, je te tiens!... Ah! comme j’aime ton baiser!...

Il cédait au charme sensuel... L’ombre, le contact de la femme, la querelle même et la nervosité de Josanne avivaient son désir. Il devenait presque tendre.

—Écoute, mon mignon, je ne suis pas si féroce que tu crois!... Je sens si bien que tu m’aimes!... Et quand tu es là, mes scrupules et ma mauvaise humeur, tout s’envole. Oh! je tiens à toi, beaucoup beaucoup...

Elle lui rendait ses baisers, enivrée, triste et honteuse.

—Tu sais, disait-il tout bas, lèvres sur lèvres, je chercherai pour nous une autre petite chambre.

—Ce ne sera plus notre chambre. Pourquoi n’as-tu pas renouvelé la location? Quel regret pour moi!

—Je voyageais. J’ai oublié la date.

—Cela m’a fait tant de peine! J’ai cru...

Elle n’osa pas dire: «J’ai cru que tu voulais espacer nos rencontres, me préparer à la rupture.»

—L’hôtel?... oh! cela me fait honte!... je n’aime pas ça.

—Mais pour une fois encore, avant que je trouve un nouveau logis... après-demain, voudras-tu?...

Elle ne répondit pas, mais elle mit des baisers sur les yeux, sur les joues, sur les lèvres de Maurice.

—Tu viendras?

—Oui.

Sa joie n’était pas franche; elle gardait une sorte d’appréhension.

—Maurice...

—Chérie?...

—Rien.

Elle avait une question sur les lèvres: «Que veux-tu de moi? l’amour ou le plaisir? Ce n’est pas la même chose... J’ai besoin de baisers et de caresses, parce que je suis jeune et ardente, comme toi. Mais je ne les goûte que dans l’amour, et il ne me suffit pas d’être désirée... Je veux être aimée, aimée uniquement... Si tu me reprenais ton cœur, je ne pourrais plus t’appartenir... J’aurais horreur de ton étreinte...»

Cette fois encore, elle n’osa point parler. Après quatre ans d’intimité physique, elle conservait ces gênes secrètes, ces pudeurs d’âme qui s’évanouissent seulement dans l’amour heureux. Elle se surveillait; Maurice se défendait: la volupté seule leur donnait l’illusion, trop brève, de l’harmonie sentimentale. Ils étaient amant et maîtresse: ils n’avaient pas su être amis.

Soudain, prenant le bouquet de violettes à sa ceinture, elle le pressa contre sa bouche, puis contre la bouche de Maurice:

—Prends... Tu garderas ces fleurs dans ta poche, ce soir, et tu les toucheras de temps en temps, et tu sentiras mon baiser au bout de tes doigts.

—Oui, ma jolie... Quelles gentilles pensées tu as toujours!

Elle souriait doucement.

—Tu dînes chez Lamberthier?

—Oui. Nous causerons d’une grosse, grosse affaire, très compliquée, très ennuyeuse, qui m’obligera peut-être à quitter Paris... oh! pas pour longtemps.

—Explique-moi.

—Tu n’y comprendrais rien.

—Mais si!

—Mais non; il s’agit d’un pont qu’une compagnie de chemins de fer veut établir sur la Dordogne. C’est Lamberthier qui construit le pont. Les travaux sont commencés. Mais il y a des complications...

—Alors?...

—Alors, Lamberthier va m’envoyer sur les lieux pour examiner les travaux...

—Tu resteras là-bas?...

—Trois semaines...

—Tu t’ennuieras?

—Le moins possible! J’irai à Bordeaux. Lamberthier a une cousine mariée, à Bordeaux; une femme très chic, très riche, qui reçoit beaucoup. Elle m’a invité, déjà.

—Elle est jeune, cette dame?

—Ni jeune, ni vieille: elle a une fille de vingt ans!

—Jolie, la fille?

—Qu’est-ce que ça te fait?

—Bien sûr, ça m’est égal... Je disais ça en l’air, pour parler...

Du bout des doigts, Maurice essuya la buée qui voilait les glaces.

—Nous sommes sur le pont de la Concorde...

—Ah! mon Dieu!... Je descends!...

—Non, reste! Je prendrai le Métro...

Ils s’embrassèrent.

—Qu’as-tu là?... Un livre?...

—Oui, je l’ai acheté tout à l’heure: la Travailleuse, par Noël Delysle. Tu ne connais pas?

—Le bouquin? Non.

—L’auteur?

—Vaguement... Il fait de la sociologie, ou de la politique, ou peut-être les deux... Enfin il travaille dans les choses assommantes...

—Il est vieux?

—Qu’est-ce que ça te fait?... Veux-tu que je demande des renseignements?... Est-ce pour un mariage?...

—Tu es bête!... Bonsoir, mon chéri!

—Bonsoir... Je t’enverrai un «bleu», demain, pour fixer...

—C’est entendu.

Il descendit et paya le cocher:

—Ramenez madame, 3, rue Amyot.

Le fiacre tourna, repartit. Josanne sentit quelque chose sous son pied... C’était le bouquet de violettes, que Maurice avait oublié en s’en allant.

27

IV

Le fiacre laissa Josanne au coin de la rue Lhomond et de la rue Amyot.

Elle monta, d’une haleine, les cinq étages de la maison et s’arrêta sur le palier, étouffant de fatigue et d’angoisse, l’oreille tendue aux moindres bruits. Derrière la porte à un seul battant, une voix furieuse éclata:

—Fichez-moi la paix, vieille folle!

—Mon Dieu! soupira Josanne, Pierre se dispute avec Maria... Il n’a pas dîné!... Quelle scène, tout à l’heure!...

Tremblante, elle mit la clé dans la serrure, ouvrit doucement.

—Voilà madame, dit une autre voix, vous vous arrangerez avec elle... Moi, j’ sais rien. J’ai rien vu...

La femme de ménage parut dans l’étroit vestibule, que le gaz, baissé par économie, éclairait mal. Son corps massif barrait l’entrée de la cuisine; elle secouait sa tête indignée au chignon noir et gris.

—Qu’y a-t-il, Maria? fit Josanne.

—C’est m’sieur qui réclame après son éther... Il crie depuis une heure... Il a pas voulu manger c’te potage américain... c’te résidu de bouillon qui coûte si cher!... Et puis il a dit que l’œuf était pas frais... Un œuf que j’ vas chercher à la vacherie de la rue de la Clef, où que je le prends, pour dire, sous la poule!... Après ça, il m’a demandé son éther, vu qu’il avait des crampes d’estomac... J’ai point trouvé la clé de la boîte à pharmacie... Alors il m’a agonisée de sottises... Il dit que j’ai caché la clé, exprès... Comme si j’étais une personne à faire des malices à mes patrons!...

—Mais le petit, Maria, a-t-il dîné?

—L’ gosse est au lit... Il dort... Faut que j’ m’en aille... Quoi qu’il dirait, mon borgeois?

Maria Touret, dite la Tourette, dénoua les cordons de son tablier bleu.

—La soupe de madame est au chaud, et le ragoût-z-aussi... J’ai porté le linge à couler... Bonsoir, madame.

—Bonsoir, Maria...

La femme de ménage regarda Josanne avec pitié. Elle n’avait pas servi chez des princes... Elle était native de la rue Mouffetard et elle manquait de manières. Mais c’était une brave créature, attachée aux Valentin, et qui admirait madame, tout en plaignant monsieur.

Josanne, débarrassée de son chapeau et de sa jaquette, passa dans la salle à manger, vide, éclairée par la suspension, puis dans la chambre mi-obscure, où l’on entendait le petit souffle de l’enfant.

—Ah! te voilà! dit Pierre.

Couché sur le lit, il ne bougeait pas. Elle balbutiait:

—Je suis très en retard... Pardonne-moi... J’ai... On m’a retenue... Alors, j’ai pensé que Maria...

—J’ai failli la flanquer à la porte, Maria!... Sale, bavarde et paresseuse!... Tu l’as bien choisie!... Mais tu ne m’écoutes jamais... Je n’ai aucune autorité chez moi... Ma femme me donnera toujours tort, même contre la servante!... Évidemment, je ne suis bon à rien, donc je n’ai rien à dire...

—Oh! Pierre! tu sais bien...

—J’embête tout le monde... Je suis une charge pour toi...

—Pierre, tu n’as pas le droit de parler ainsi!... Tu es malade: je te soigne le mieux que je peux, et pas seulement par devoir... par affection... Ai-je l’air de te reprocher...

—Non, tu n’as pas l’air, mais au fond... Quoi? tu vas pleurer... Voilà les femmes!... Tu ferais mieux de chercher la clé que Maria a perdue...

—Quelle clé?

—La clé de la boîte à pharmacie...

—Mais...

—Quoi, mais! Ah! je comprends... Tu l’as cachée... Tu ne veux pas que je prenne mon éther, qui me soulage... qui m’endort... Dis la vérité: tu l’as cachée, cette clé...

—Oui, je l’ai cachée. Le médecin m’a dit...

—Je me f... du médecin. La clé!

—Je t’en supplie, mon Pierre... sois raisonnable!... Voudrais-je te faire du mal!... Recouche-toi!... Calme-toi...

—Vas-tu me donner la clé, sacré tonnerre!

La lumière de la suspension, par la porte entr’ouverte, éclairait un peu la chambre, le chevet du lit sans rideaux, la forme maigre, aux grands bras, de l’homme irrité...

—Chut! tu vas réveiller l’enfant! dit Josanne, effrayée.

Elle ouvrit l’armoire, prit une clé derrière une pile de linge.

—Voilà... Fais ce que tu veux... Je ne serai pas responsable...

—Oui, s’il m’arrive malheur, tu t’en laves les mains!... Grand merci!...

Elle ne protesta pas. Depuis longtemps, elle subissait des scènes pareilles, qui se terminaient toujours de la même façon! Après des cris, des violences, des menaces de «se f... par la fenêtre», Pierre s’apaisait, s’attendrissait, implorait le pardon de sa femme... Il criait qu’il lui devait tout, qu’elle était un ange, et lui une brute, qu’il l’adorait, qu’il ne pouvait se passer d’elle, mais qu’il ne lui serait pas à charge longtemps... il rappelait leurs fiançailles, le début de leur mariage... Quelquefois l’émotion de ces souvenirs gagnait la jeune femme... Et elle laissait dans chacune de ces crises un peu de cette énergie qui lui était si nécessaire... Pierre l’affolait, la détraquait...

Il avait eu, toujours, un caractère instable, inquiet, avec la crainte de maux imaginaires et la terreur de la mort... Sans cesse il modifiait son régime, refusant le lait, suspectant la qualité des aliments... Le boucher, l’épicier et la crémière étaient des malfaiteurs publics!... Le pharmacien méritait le bagne!... Le médecin n’était qu’un âne... Quant à la Tourette, complice des fournisseurs déshonnêtes, elle priait le bon Dieu pour que monsieur crevât!...

Tous les matins, Valentin se regardait dans la glace:

—Ah! je suis frais! disait-il parfois. Et cet imbécile de docteur qui me soigne pour une gastro-entérite!... Il ne voit donc pas que je suis jaune!... Regarde, Josanne, n’est-ce pas que je suis jaune?... Non?... J’étais sûr que tu dirais non... J’ai le teint jaune paille, oui, parfaitement!... Et cela signifie que j’ai un cancer...

Un autre jour, il avait une embolie, ou une néphrite, ou une maladie de la moelle... Il se voyait paralytique, dans un fauteuil roulant... Perpétuellement occupé de ses maux, il se plaignait de n’être pas assez plaint. L’inaction forcée, dans la gêne croissante, lui était doublement douloureuse. Il supportait mal que sa femme travaillât, que sa vieille tante de Chartres, mademoiselle Miracle, se dépouillât pour les aider... Et, en même temps, il exigeait des médicaments rares et coûteux, une nourriture délicate, des soins assidus, et, menaçant Josanne de se tuer pour la délivrer de sa présence, il obtenait d’elle tout ce qu’il voulait, le possible et l’impossible...

Elle était sans force contre ce chantage sentimental qui s’exerçait jusque dans les crises de passion physique, lorsque Pierre, après une longue indifférence, s’avisait d’être amoureux et jaloux... Dans les bras de cet homme qu’elle avait aimé d’amour, qu’elle aimait encore d’une tendresse quasi maternelle, Josanne éprouvait une répulsion invincible, une révolte de tous ses sens. Son corps, frais et pur, exécrait le corps malade... Mais, pitoyable au chagrin de Pierre, elle ne savait pas, elle ne pouvait pas se refuser!... Après les affreuses nuits, son désir s’en allait, irrésistible, vers Maurice, et elle se croyait, non pas avilie, mais lavée, par des caresses saines et franches, par une volupté qui, pour les deux amants, était de l’amour...

Pourtant elle revenait à son mari; elle tenait à lui comme à une partie d’elle-même,—un être en qui sa propre vie se prolongeait par la longue habitude commune.—Souffrant et malheureux, il n’avait qu’elle: elle ne l’abandonnerait jamais...

Étendu sur le lit, Pierre gardait le flacon débouché sous ses narines. L’odeur de l’éther se répandait, écœurant Josanne... Elle murmura:

—Assez, Pierre!... Tu seras plus mal, après...

Il se plaignit d’une douleur qui le pinçait à la nuque, d’un frémissement dans la colonne vertébrale...

—Mes pieds et mes mains sont glacés... Touche!... Oh! oui, frictionne-moi, comme ça... Encore!... Mon sang ne circule pas... J’ai les muscles de la figure figés...

Elle frottait, massait fortement les mains de son mari. Il gémissait, par intervalles:

—Là... là... Tu ne sais pas bien... Donne-moi la boule d’eau chaude...

Elle courut à la cuisine, alluma le gaz, fit chauffer l’eau... Pierre se calmait peu à peu. Il s’informa du journal, de madame Foucart, la directrice, de mademoiselle Bon, de la petite soiriste Flory, une farceuse!... Il s’aperçut tout à coup que sa femme défaillait de lassitude et de faim.

—Mais tu n’as pas mangé, ma pauvre amie!... Va dîner, vite! Maria t’a gardé ta part.

Josanne mangea, en cinq minutes, un reste de soupe et de ragoût, un fruit, une cuillerée de confiture. Puis elle mit un tablier sur sa robe noire, enleva le couvert, balaya les miettes tombées autour de la table... Elle accomplissait ces humbles besognes comme des devoirs ennuyeux, mais nécessaires, et qui ne l’abaissaient pas... La pauvreté, qu’elle avait connue, aimable et gaie, chez ses parents, qu’elle retrouvait, morne et terrible, dans son ménage, n’avait pas détendu les ressorts de son caractère... Josanne lui devait un accroissement d’orgueil et de volonté, la conscience de son énergie, toujours plus de patience et toujours plus de courage...

Quand la salle à manger fut en ordre, elle éteignit la lampe de la suspension, alluma une autre petite lampe, et rentra dans la chambre, où Pierre l’appelait.

—Josanne, viens-tu?... Il est neuf heures et demie...

—Je le sais...

—Tu te couches?

—Non: je dois travailler ce soir... J’ai la «Petite Correspondance» à finir, et la «Chronique de la Mode».

—Laisse donc ça... Tu te lèveras demain de bonne heure.

—Non! non!... J’ai autre chose à faire demain matin. Je ne veux pas mettre le journal en retard... Il y a du grabuge, là-bas!... Foucart et sa femme sont inquiets... Ils redoutent la concurrence, les nouveaux magazines: Femina... La Vie heureuse... Foucart a dit: «Nous les enfoncerons... Oui, nous ferons un trust...» Mais des collaborateurs sont partis, des abonnés se sont désabonnés... Si tu voyais la rage de Foucart!... Quelle boîte!... Dire qu’on est bien content de trouver ça!...

Elle ôta sa jupe et sa blouse, dégrafa son corset.

—Où est mon peignoir?... Tiens, sur le pied du lit, depuis ce matin!... Vraiment, la Tourette n’a pas d’ordre...

—Bah! dit Pierre, c’est une brave femme, après tout!...

Soulevé sur le coude, il regardait Josanne. La lumière, tamisée par un abat-jour de papier rose, l’enveloppait toute d’un chaud reflet... Droite, un peu cambrée, elle rattachait en arrière l’agrafe du jupon noir qui collait à ses hanches et s’évasait autour de ses chevilles. Et préoccupée de son travail, du journal, de l’humeur des Foucart, elle ne s’apercevait pas que son geste faisait saillir sa gorge ferme sous la mince chemise, et que l’épaulette de ruban mauve glissait...

Elle s’animait en parlant; les yeux bleu d’ardoise se veloutaient de l’ombre des cils; les dents parfaites brillaient... Elle leva ses bras nus pour assurer une épingle dans son chignon, puis elle se pencha pour atteindre son peignoir de molleton rouge. Pierre lui saisit le poignet, au vol:

—Écoute, Josanne...

—Quoi!... Tu n’es pas bien?...

—Mais si, très bien... Écoute!

Il s’assit au bord du lit. L’étincelle du désir passa dans ses yeux gris... Sa face creuse, sabrée de rides verticales, s’illumina d’un sourire. Ses cheveux lisses collaient à ses tempes... Sa moustache avait une odeur d’éther.

—Laisse-moi, Pierre! murmurait Josanne, d’une voix qui suppliait et qui avait peur. Le médecin...

—Ne pense donc pas au médecin! Je vais mieux. Et tu es si jolie, comme ça, avec tes grands yeux, tes bras blancs...

Il l’étreignait, roulant sa tête sur la douce poitrine nue, et le parfum de la femme l’affolait.

Mais Josanne, ce soir-là, ne dominait pas sa répugnance. Elle se raidissait... Pierre la repoussa:

—Je te dégoûte donc!... Parce que je suis malade?... parce que je suis laid?... Tu ne me pardonnes pas ça, d’être malade et laid!... Tu as raison. L’amour, ça ne me va plus! Je suis grotesque... Oh! rassure-toi! Je ne te violerai point...

Il pleura de rage.

—La seule joie qui me reste, tu me la refuses!... Va! je n’invoquerai pas mes droits de mari... Je te voulais comme autrefois, quand tu m’aimais... Ah! tu seras bientôt libre! Je ne t’importunerai plus... Je mourrai. J’irai pourrir dans un coin et tu prendras un autre mari... ou un amant... un jeune, qui ne te dégoûtera pas...

Elle cria, désespérée:

—Tais-toi! tais-toi!... C’est abominable de me parler ainsi... Je ne veux pas que tu meures... Je ne veux pas...

—Josanne!

Il la couvrit de caresses violentes, qu’elle subissait en gémissant, les yeux fermés, les lèvres serrées...

Longtemps elle demeura muette, la nausée aux lèvres, près de cet homme qui s’endormait... Puis elle mit son peignoir, emporta la lampe dans le salon. La table était chargée de livres, de journaux et de lettres:—des lettres d’abonnées qui demandaient des conseils pour rajeunir leurs toilettes et leurs figures.

Josanne, assise à sa table, écrivit:

LES MODES DE PRINTEMPS

«Les draps bourrus, les gros lainages mouchetés qui composèrent nos costumes d’hiver sont remplacés par la serge fine. L’alpaga uni ou «fantaisie» va triompher...»

Le porte-plume glissa de ses doigts. Ses larmes chaudes tombèrent sur la page blanche. Sa poitrine sembla se rompre dans un sanglot: