MARGUERITE MORENO
UNE FRANÇAISE
EN ARGENTINE
PORTRAIT DE CIOLKOWSKI
PRÉFACE DE YVONNE SARCEY
PARIS
GEORGES CRÈS & Cie, ÉDITEURS
116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116
MCMXIV
Marguerite Moreno
Quand j’étais toute petite fille, je rêvais souvent de l’Amérique — de celle qu’on connaissait peu — l’Amérique du Sud… Il me semblait que voler à la conquête de ce pays fabuleux était une entreprise pleine de hardiesse et digne de toutes les récompenses. Combien de fois, dans la conversation des grandes personnes, entendis-je résonner comme un refrain ces mots fatidiques : partir à la conquête de l’Amérique ! Cette fameuse « conquête » prenait alors la valeur des choses inouïes qui dépassent l’entendement ; c’était quelque chose comme l’héroïque aventure de la Toison d’Or ou la cueillette des pommes au Jardin des Hespérides. Ma candeur enfantine apercevait volontiers cette moitié d’île comme un lieu mystérieux où tout est miracle.
J’imaginais, à son propos, des histoires qui n’avaient ni queue ni tête. Tantôt c’était un humble garçon qui, mourant de froid et de faim, l’abordait, et puis, un beau jour, de ses grosses bottes de sept lieues, il frappait quelque rocher « enchanté ». Celui-ci se déchirait dans un bruit de tonnerre et… les trésors coulaient à flot. L’humble garçon n’avait plus qu’à rentrer dans ses pénates, où personne ne le reconnaissait plus bien entendu, et il expliquait, en secouant des sacs de dollars : — C’est moi l’oncle d’Amérique !
Tantôt… Mais vous n’attendez point que je vous conte les exploits de tous mes héros d’Amérique.
Je peuplais encore cette terre prédestinée d’animaux féroces et d’innombrables hordes de sauvages à la face cuivrée, la tignasse hérissée de plumes de coq. Et puis encore de serpents boas, de crocodiles anthropophages, de taureaux furieux que de jeunes cavaliers vêtus d’une chemise rouge et bottés à l’écuyère poursuivaient, une ficelle à la main… Pour tout dire, mes notions sur cette contrée étaient si vagues qu’elles ne gênaient en rien les merveilleuses chimères qui illuminent toutes les cervelles d’enfant.
L’Amérique très lointaine, très problématique, était pour moi le pays où l’on rencontre providentiellement des monstres et des fées ; des lions et des nègres tout nus ; des singes qui se grattent le derrière, et la caverne d’Ali-Baba.
Depuis, j’attrapai quelques bribes de sciences plus exactes, et, cependant, je me souviens d’un examen qui faillit tourner à ma honte, parce qu’impudemment je plaçai dans l’Empire du Brésil ce qui revenait de droit à la République Argentine.
Mes ardeurs géographiques trouvaient leurs limites naturelles avec l’Océan. Tout ce qui se passait de l’autre côté de la mer, là-bas, là-bas, derrière l’horizon des grands bateaux, me donnait mal au cœur et il me semblait incroyable que l’on pût s’intéresser sérieusement au cours du fleuve Paraná ou au sort des cannes à sucre d’une ville appelée Tucuman.
Maintenant, mes opinions ont bien changé : je considère l’Amérique presque comme une seconde patrie et la femme argentine comme une amie. C’est que, depuis quelques années, un commerce très affectueux s’est établi entre les deux nations, et je crois bien que les femmes ont beaucoup contribué à cet aimable courant de sympathie. Les Argentines ont commencé par s’engouer de nos modes, et puis elles ont aimé l’esprit de nos écrivains ; et, maintenant, ce qui est mieux, elles comprennent notre cœur comme nous-mêmes essayons de connaître leurs pensées. Des hommes éminents sont partis « à la conquête de l’Amérique », et, encore qu’ils fussent documentés — eux — sur la géographie, l’ethnographie et l’économie du pays, ils revinrent stupéfaits. Hé quoi ! cette nation que l’on croyait à peine civilisée possédait cette culture intellectuelle !… Des femmes aux grands yeux d’almées, à la taille souple, au teint mat, mères de famille incomparables, se montraient plus au courant de notre littérature que beaucoup de Françaises ! Ils ne tarissaient point sur la grâce de leur hospitalité ni sur l’aisance spirituelle de leur conversation.
— Elles parlent un français d’une pureté rare, disaient-ils, et leur appétit de s’instruire, de lire nos poètes, nos auteurs, est une chose remarquable !
Pierre Baudin, Anatole France, Georges Clemenceau, Léopold Mabilleau, Paul Doumer, Victor Margueritte, le docteur Pozzi…, tous ceux, enfin, qui tentèrent la fameuse conquête, furent sous le charme et revinrent « conquis ». Ils le dirent, ils l’écrivirent ; et Jules Huret consacra à l’Argentine un livre remarquable.
Mais, s’ils nous révélèrent le pays dans sa gloire triomphante, dans l’apothéose de ses réceptions, dans le spectacle de cette prodigieuse et féconde énergie que l’Argentin résume dans cet aphorisme : « Ce qui importe, c’est de faire quelque chose, le faire imparfaitement, mais le faire »…; s’ils nous transportèrent au galop furieux des étalons à travers les « villes rouges », jusqu’aux sanglants « corrals » où un tueur exercé aligne ses six mille moutons par jour…; s’ils nous montrèrent dans tout son attirail pittoresque et romantique le « gaucho » coiffé du sombrero, les braies ficelées, la chiripa flottant au vent, vivant au campo, abattant un bœuf au passage et se reposant d’exploits dignes d’Hercule en jouant de la guitare, en chantant des vidalidades ou en dansant le péricon…; s’ils firent vivre devant nous cette nation ardente, semeuse d’or, gardant ses pampas aux portes de la civilisation raffinée des villes, il manquait, pour nous faire aimer complètement le pays, ce que des yeux de femmes seuls peuvent découvrir, c’est-à-dire son intimité, quelque chose de son âme et toute l’harmonieuse poésie des vies qui n’ont point d’histoire et représentent la force, la beauté d’une race, je veux dire la Famille.
C’est Marguerite Moreno, avec son livre délicieux : Une Française dans l’Argentine, qui vient de nous faire pénétrer dans ce beau jardin secret.
Mais, au fait, connaissez-vous Marguerite Moreno ?… Je ne parle point de l’admirable artiste dont la voix chaude déroule comme un velours les vers de Racine ou de Rodenbach et dont le talent est légendaire, — mais de la femme, de l’amie.
D’abord, est-elle jolie ?… Évidemment, elle ne ressemble en rien à ces charmantes et banales personnes dont on ne se rappelle plus si on les a rencontrées la veille aux courses, ou si on a aperçu leurs figures dans son dernier journal de modes. Mais elle est belle de toute l’expression ardente et profonde de ses yeux d’Orientale largement fendus, et du caractère étrange de son pâle et mystique et tranquille visage… En la voyant de profil, on songe aux Vierges de Cimabué, à La Fuite en Égypte de Fra Angelico, aux saintes femmes de Ghirlandajo… Ses mains longues, longues…, si longues, si minces, si délicates…, rappellent le geste de la Vierge de Quentin Metzys lorsqu’elle tend ses doigts divins vers la souffrance du Christ. Mais, dès qu’on rencontre le regard de Moreno, la ressemblance cesse… Ce n’est plus un primitif, c’est une femme de la Renaissance aux yeux énigmatiques évoquant la grâce mystérieuse des Florentines de Léonard. Et puis, Moreno parle… et on meurt de rire…
On meurt de rire, parce qu’elle est l’esprit même ; parce que, Parisienne jusqu’au bout de ses ongles effilés, elle trouve des mots qui font image… et des images d’une drôlerie irrésistible qui sont autant de bons mots qu’elle jette dans la circulation.
Personne n’a jamais mieux qu’elle conté une histoire. Elle met en scène personnages, paysages, choses et bêtes avec une verve, un pittoresque étourdissants. Et comme ses grands yeux savent tout voir et son esprit tout retenir et aussi tout juger, elle distribue à miracle la malice, le détail, la vérité au cours de ses récits, et ce n’est qu’après s’être royalement diverti, qu’on s’aperçoit que cette dame au profil hiératique est un critique très fin, un psychologue du XXe siècle et la plus érudite des lettrées…
Quand, en 1908, la nouvelle se répandit que Marguerite Moreno, elle aussi, partait à la « conquête de l’Amérique », ce fut un désappointement dans le monde des arts. On allait donc perdre cette charmante femme qui, par son intelligence, sa distinction et son esprit, s’était fait dans ce Paris versatile une place à part, une place d’honneur !… On ne savait pas encore qu’on y gagnerait les Impressions de voyage qu’elle devait nous rapporter cette année, sous la forme d’un roman…, roman discret, dont le fil léger n’est qu’un prétexte à nous conduire là où notre curiosité voulait s’introduire… Madame Moreno, on le sait, a fondé à Buenos-Aires un Conservatoire ; elle a enseigné l’art dramatique à de jeunes Argentines ; elle leur a donné le goût des beaux vers et la passion de la poésie. Ceci, son livre ne le dit pas ; ce sont les lettres particulières d’amies que j’ai en Amérique qui me l’ont appris… Mais, tandis qu’elle portait là-bas quelque chose du cœur français, elle apprenait à aimer celui de la Republica Argentina…
Là-bas, elle regarde les nuits transparentes de cristal bleu…, les nuits merveilleuses !… et les rues droites, interminables, composées de blocs de maisons formant les cuadras… Elle étudie le caractère de ces Argentins sachant unir la fougue espagnol à la grâce italienne, et qui dansent éperdument au retour d’une randonnée dans les estancias… Mais, ce qui l’intéresse passionnément, et nous aussi, c’est ce qui se passe dans les demeures cachées sous les palmiers et les roses ; ce qui se dit dans le patio fleuri où les amis sont groupés ; ce que l’on pense dans ces familles hospitalières, égayées de nombreux enfants. Et c’est cette vision intime du pays, ce voyage à travers l’âme argentine, qui rend tout à fait précieuse l’étude de Madame Moreno. Amour et maternité sont deux mots qui résument, dit-elle, la vie de la femme argentine, tandis que la vraie royauté appartient aux jeunes filles. Et rien n’est amusant comme de suivre par la pensée au bois de Palermo…, au théâtre Colon…, au thé de chez Madame Ortiz…, au merveilleux jardin zoologique dont M. Tassistro fait les honneurs avec une grâce zézayante…, à Mar-del-Plata, le Deauville argentin…, ou au Tigre, la Venise verte…, l’héroïne du livre, la Française, qui, peu à peu, sent son cœur se dilater dans cette atmosphère amicale et confond dans une même tendresse ses deux patries…
Comme elle la trouve jolie, cette coutume qui consiste à « offrir sa maison », ce qui signifie qu’à toute heure, en toutes circonstances, la maison vous est ouverte et que vous y êtes chez vous. Et quelle émouvante et charmante hospitalité elle découvre dans ces « Tertulias » qui permettent aux intimes de venir chaque soir causer sans façon en buvant du maté… Et combien le traditionnel puchero, pot-au-feu servi à la grande table de Madame Valdez, lui paraît appétissant… Et comme elle aime son escapade chez les gauchos, ses nuits passées dans une cabane de berger, couchée sur des catres… Et la splendeur du jour qui l’éblouit… Et l’odeur composée de tous les parfums portés par le vent, l’odeur de l’espace !…
Mais je ne veux pas déflorer l’intérêt de ces pages évocatrices, révélatrices et charmantes qui sont un délice. Madame Moreno est partie, elle aussi, à la conquête de l’Amérique, et elle vient de remporter une victoire. S’il m’est doux de la marquer ici, c’est qu’elle est de qualité.
Sans pédanterie, sans chiffres rébarbatifs ni l’ombre d’une statistique, une Française supérieurement cultivée a conté, au hasard du souvenir, ce qu’elle a vu, ce qu’elle a senti, les coutumes qui ont touché son cœur, les œuvres littéraires qui ont charmé son esprit, et elle nous a donné une vision si nette de la femme argentine dans le commerce de sa vie quotidienne : charité, amusements, deuils, voyages, qu’il n’est plus possible qu’elle reste pour nous une étrangère… Elle est la fleur merveilleuse, la découverte enchantée, l’amie… que Moreno vient de nous offrir de ses deux mains longues, longues…, si longues, si minces, si délicates, si jolies.
Yvonne Sarcey.
UNE FRANÇAISE EN ARGENTINE
Les grosses malles s’entassent dans le camion qui va les emporter à la gare. Le soleil fait briller leurs coins de cuivre polis et bossués ; voici la malle plate qui me suivra dans ma cabine… un sac de cuir jaune… tout y est. Je me sens déjà en voyage, et les pièces me semblent vides maintenant. Des papiers traînent, des clefs pendent aux armoires… Tous ces meubles vont être dispersés… je ne reviendrai plus ici, jamais, jamais…
La résolution que j’ai prise de partir m’effraie maintenant qu’il est trop tard pour me dédire, et c’est avec une douleur aiguë que je dis adieu à tout ce qui m’a entourée pendant tant d’années.
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Je ne sais que faire pour échapper aux souvenirs, à ces souvenirs qui me font fuir mon pays aimé et qui s’acharnent à m’y faire rester…
Souvenirs de tendresse et de peine, il faut que je m’en aille pour ne pas mourir de vous.
Si je pars, c’est pour regarder un ciel nouveau que des yeux aimés n’ont pas contemplé en même temps que les miens, pour connaître des êtres différents dont la voix n’aura pas l’écho d’une voix chérie… Et au fond de mon âme s’élève l’espoir indistinct encore, d’une vie nouvelle, sur une terre jeune, saine, accueillante… loin des tombes et des lettres jaunies.
C’est à bord du « Lujan » seulement que je dois retrouver mon cousin Georges Ferrand et Marthe, sa femme, qui se sont embarqués en Angleterre.
J’ai défendu à ceux qui me sont chers de m’accompagner jusqu’au train, je partirai seule, en évitant le déchirement inutile des adieux sur le quai d’une gare : visages rougis, paroles balbutiées parmi le sifflement effaré des locomotives, effacement des figures dans un flot de fumée opaque…
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C’est seule que je suis partie…
Les faubourgs lépreux, la banlieue et ses jardinets anémiques, puis, la campagne éclatante, ont défilé devant mes yeux brouillés, panorama indifférent et rapide.
Le train s’est arrêté au port d’où nous devons nous embarquer… un flot cosmopolite et bruyant en est descendu. Le paquebot n’est pas signalé, et nous voici parqués en l’attendant, dans un hôtel d’où l’on voit la mer…
C’est un vieil hôtel aux meubles tendus de reps grenat et aux murailles blanches et or ; tant de voyageurs y ont passé qu’il est devenu banal comme un transatlantique, les garçons répondent dans toutes les langues, et servent des boissons de tous les pays. Il y flotte une odeur exotique mêlée de goudron et d’épices, et je me figure que des marchands d’esclaves ont guetté par cette même fenêtre à laquelle je viens de me pencher, le retour des voiliers ventrus qui leur apportaient des cargaisons de nègres et de bois des Iles…
Autour de moi, on écrit des cartes postales, on échange des phrases bruyantes et fanfaronnes… Une jeune femme se serre contre son mari, et un beau garçon essaye de persuader à une frêle vieille dame, en capote de deuil, que ce voyage n’est pas si long qu’elle se l’imagine, qu’il ne comporte aucun danger, et que, dans quatre ou cinq mois, au plus tard, il sera près d’elle. Elle écoute, la pauvre petite vieille maman, et fait « oui » de la tête, sachant bien que c’est un sanglot qui remplacerait les mots de résignation et d’espérance que son grand fils attend d’elle…
On a signalé le paquebot, l’hôtel commence à se vider… Les premiers partis sont les Argentins et les Brésiliens ; ils ont hâte de mettre le pied sur le bateau, c’est un pas vers leur pays. A travers les phrases de regret qu’ils profèrent poliment, on sent percer la joie du retour vers la patrie et le foyer, une joie inexprimée et profonde… Je partirai la dernière…
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Le grand vapeur se détache du quai en haletant, les amarres tendues s’amollissent, frappent l’eau, et toute la coque vibre sous nos pieds au cri déchirant de la sirène. Le paysage prend une netteté photographique, on distingue les visages de ceux qui sont groupés sur la rive sans en perdre un détail, et voilà que nous partons… nous sommes déjà loin… Les jeunes gens qui se serraient tout à l’heure l’un contre l’autre, dans la salle de l’hôtel, s’étreignent maintenant, pâles et graves ; je vois le beau garçon enthousiaste, secoué d’un sanglot muet, ses yeux fixent éperdument une petite forme noire et cherchent à rencontrer des yeux en larmes sous des bandeaux gris… Il fait presque froid… Clémente, la brume efface enfin les objets, seuls les mouchoirs blancs font des taches animées, puis, plus rien, le crépuscule tombe, le voyage d’espoir commence.
Pendant deux jours, j’ai ignoré mes compagnons de voyage, presque tous sont malades. Une bise aiguë souffle sans arrêt ; nous avons quitté les tiédeurs de mai et ses fleurs, et nous traversons le golfe de Gascogne dans des brouillards d’automne. Il m’est impossible de rester sur le pont, où chaque pas me jette contre un fauteuil de bord ou contre le bastingage, et je me lasse de cet horizon grisâtre, si proche qu’il semble sans cesse que nous allons l’atteindre, et de cette étendue brisée et savonneuse. Ce n’est pas la tempête, c’est l’agitation, sans rythme et sans beauté. Ma cabine est mon meilleur refuge. Elle est propre, nette, presque élégante ; j’y passe de longues heures, un livre que je ne lis pas entre les mains, et la tête pleine de rêves…
Quelle sera mon existence, là-bas ? On m’a dit tant de choses contradictoires… Si j’avais encore la foi de la jeunesse, avec quelle ardeur j’irais vers ce monde nouveau où tout est possible à qui sait vouloir !… Mais mon avenir est court ! J’ai tant souffert ! Où vais-je trouver la force de lutter ? Chères amitiés, je vous regrette, et je vous abandonne pourtant pour l’Inconnu, l’Inconnu attrayant parce qu’il est voilé ! Je fais tourner sur mon doigt le petit anneau d’or qui s’use un peu chaque jour… Je suis toute seule…
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Enfin ! voici le beau temps et le soleil ! nous avons quitté Lisbonne étageant ses maisons aux murs de faïence et ses églises ciselées, dans une clarté délicate. Georges et Marthe apparaissent enfin ! Les autres passagers montent un à un sur le pont que balaie un air vif et frais, s’étendent dans les fauteuils d’osier, et dans la paresse heureuse que donnent une houle légère et un ciel radieux, s’établit la vie du bord : on sympathise, on forme des groupes, on fait des projets ; des flirts et des haines s’ébauchent déjà… et tout cela durera vingt jours au plus…
La salle à manger est presque au complet. A la table où j’ai mangé seule depuis le départ, le maître d’hôtel installe Marthe et Georges, puis un couple brésilien, une jeune Anglaise, et un médecin allemand. Les Brésiliens sont charmants. La jeune femme est si mince qu’elle paraît fragile, ses cheveux sont à peine plus sombres que sa peau bronzée, et deux grosses turquoises caressent son cou brun ; le mari porte, sur un visage allongé aux tempes creuses, un air de sagacité mélancolique, il parle peu et lentement, ses mains délicates ignorent les gestes, il est bilieux, distingué, courtois.
Une famille argentine occupe la table voisine. Les enfants, nombreux et robustes, rient bruyamment, et tous s’interpellent comme des gens qui viennent d’échapper à un péril. Je les compare à d’autres Argentins avec lesquels j’ai échangé quelques paroles sur le pont, et qui m’ont séduite par leur discrète amabilité, une telle différence existe entre les deux groupes, que je ne sais quelle opinion me faire… Attendons.
Nous faisons, mes cousins et moi, des projets que dore le soleil resplendissant : nous nous installerons, — la maison est déjà choisie par un des futurs collaborateurs de Georges, — puis il partira pour ses mines. Pendant les premiers temps de son absence nous connaîtrons Buenos-Aires et la vie argentine, et puis, nous irons le rejoindre… et puis… Marthe écoute, et de tout cela, elle a retenu deux mots : Georges partira…
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Les jours se lèvent dans un chaos de nuages roses, et se couchent dans du sang et de la pourpre… Il fait plus tiède chaque matin et les nuits sont plus douces.
Georges a retrouvé à bord un ami, un camarade de l’École Centrale qui va s’installer au Brésil avec sa jeune femme ; il se nomme Paul Perriot ; c’est un garçon aimable, un peu bruyant et gai, gai de cette gaîté de lycée ou de caserne que gardent toute la vie certains hommes ; sa femme est douce et effacée. Les deux ménages forment un groupe heureux ; je m’écarte d’eux, un peu, contente de leur exubérante joie, et c’est de loin que je les écoute. Des souvenirs s’échangent, vides et aimables comme la jeunesse, incohérents comme elle :
— Te souviens-tu, mon vieux Ferrand, du père Larouque, le professeur de mathématiques, qui hurlait son cours, et perdait dix fois son lorgnon avant d’avoir expliqué le quart d’un problème ? — Et Boudier, tu sais, celui qui avait la photo de Bréval sur laquelle Il s’était inscrit une dédicace flatteuse. Il est dans les autos, maintenant. — Et Furrat ? — Et le gros Marrol ? — Marrol fait des vers, mon vieux ! — Non ? — On l’a joué à l’Œuvre !… — Georges rit, Marthe est heureuse de sa gaîté, et Madame Perriot, jouant avec sa chaîne de montre, regarde avec une tendre admiration ce mari qui a connu tant de gens, et qui a vu tant de choses qu’elle ignorera toujours.
Je suis ravie de la distraction que cette rencontre apporte à mes cousins, je crains que ma persistante rêverie pèse sur leur insouciance. Quelques années à peine me séparent de Marthe, Georges a le même âge que moi, mais ils commencent, eux, et j’essaie de recommencer…
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Nous sommes sous le Tropique, et voici une série de journées cruelles. L’air est brûlant, le pont craque sous les pieds, séché par une chaleur implacable. Les cabines sont inhabitables, malgré les ventilateurs ; les jeux du bord languissent, la danse lasse même les plus intrépides, à peine les passagers ont-ils la force de passer de tribord à bâbord pour fuir le soleil qui lance ses rayons comme des flèches.
Marthe, Georges, leurs amis Perriot sont prostrés sur leurs fauteuils, une citronnade glacée à portée de la main, et contemplent avec stupeur une vieille dame péruvienne qui s’enveloppe soigneusement les jambes dans une couverture de chinchilla.
Je souffre peu de la chaleur, et le calme qu’elle apporte m’enchante ; c’est un répit à la redoutable musique dont on nous sature, aux jeux bruyants des enfants, aux remontrances des nurses, aux conversations cosmopolites sans imprévu, et surtout aux plaisanteries de deux représentants de commerce qui font servir la subtile langue française à fabriquer sans arrêt des calembours et des à peu près.
Et puis, il y a les nuits : nuits transparentes de cristal bleu… nuits merveilleuses ! Le croissant renversé de la lune flotte comme une barque dans le ciel sombre et profond, chaque vague dessine le dos brillant d’une sirène, il n’y a plus d’horizon, le feu du grand mât est une nouvelle étoile, et le navire, en la fendant de son étrave, éveille dans la mer des lueurs endormies… Je passe des heures sur le plus élevé des ponts, à sentir le vent tiède caresser mon visage et mes mains, et je me dis que, quoique doive m’apporter ce voyage, puisqu’il me donne ces moments incomparables, j’ai eu raison de l’entreprendre.
L’autre matin, la mer paraissait couverte de roses… Chaque vague en portait plusieurs feuilles géantes, les unes d’une couleur tendre, les autres d’un rouge pourpré, toutes doucement arrondies ; elles flottaient dans la houle, ou se perdaient dans l’écume du sillage. J’ai demandé le nom de ces fleurs mystérieuses… Ce sont des Physalies… Je ne veux pas penser que ce sont des mollusques, que des tentacules entremêlés pendent au-dessous comme des racines vermineuses… Je veux croire que ce sont des pétales parfumés, et que leur nom, doux comme un soupir, a été inventé par Aphrodite effeuillant sa couronne dans la mer…
L’équateur, les vents sont morts.
Nous rencontrons des voiliers immobiles dont les marins nous font des signes avec leurs bérets. Combien de jours attendront-ils la brise qui les poussera vers la terre ? La mer est peuplée : de grands cétacés soufflent des jets d’eau que le soleil fait briller, des poissons volants se lèvent comme des oiseaux au passage du vapeur, frôlent la crête des vagues, et en suivent l’ondulation, leurs nageoires irisées étendues droites comme des ailes de mouette…
Le ciel s’est assombri. Il pleut souvent… une pluie épaisse, filante, lourde, qui ne rafraîchit pas. Grâce à ce tiède déluge pourtant, j’ai enfin causé avec une Argentine… Nous nous étions réfugiées toutes deux sous une tente pour éviter l’averse, et elle m’a rappelé la brève conversation qui nous avait rapprochées peu de jours après l’embarquement. J’ai retrouvé la grâce discrète et la distinction qui m’avaient plu, et peu à peu, dans la solitude du pont déserté, nous avons échangé des mots de sympathie, et regretté les jours perdus par sa timidité et ma sauvagerie. Elle s’appelle Carmen Navarro, et vient d’accompagner son père qui est venu en Europe consulter des médecins célèbres ; son mari et son petit garçon vont venir à sa rencontre à la dernière escale avant Buenos-Aires.
— Je suis sûre qu’ils vous plairont, me dit-elle, et que vous allez devenir notre amie…
Cette spontanéité m’étonne un peu, mais ne me rebute pas. J’y sens une sincérité profonde, et l’intelligence brille dans les yeux bruns qui se fixent sur les miens.
Carmen Navarro me parle de la France :
— Mon mari doit me ramener à Paris, dans deux ans, me dit-elle, c’est long, deux ans ! Mais j’attendrai avec plus de patience, puisque je vous ai rencontrée et qu’avec vous je pourrai parler du cher vieux monde !… Tout est si neuf chez nous ! ajoute-t-elle avec un petit soupir.
Elle doit avoir raison, cette jeune descendante de la vieille race espagnole qui lui a donné sa beauté délicate et affinée, c’est trop neuf, chez elle… et elle souffre peut-être sans le savoir de vivre dans un pays sans passé… Pourtant, n’est-ce pas tout ce que ce passé m’a légué de sensibilité maladive qui me fait fuir vers sa jeune patrie ?
Depuis notre première causerie, chaque jour nous réunit, Carmen et moi, et l’amitié qu’elle m’a offerte grandit ; elle me guide avec des soupirs vers son pays d’espoir, et j’évoque pour elle, en souriant, ma terre de regrets…
Nous avons déjà fait une escale au Brésil. J’ai vu de loin des plages blanches, des montagnes crépues, où, du fouillis serré des arbres, jaillit tout à coup un svelte cocotier, des îles d’ocre et d’émeraude, des maisons peintes… Des barques multicolores se sont pressées autour du grand vapeur, le pont était plein de perroquets, de petits singes grelottants et de fruits singuliers. Les Brésiliens descendent, sans bruit, sans tumulte, toujours souriants et silencieux ; leurs amis, leurs parents montent à bord, les étreignent affectueusement, et les emmènent en leur parlant à mi-voix. Ce calme, cette douceur me surprennent : ce n’est pas ainsi que je me figurais les hôtes de ces régions éclatantes… Comment seront les Argentins ? Ceux que j’ai vus jusqu’à présent sont si différents les uns des autres ! Et ma nouvelle amie ne veut rien me dire… est-elle fière de ses compatriotes, ou bien ?…
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Le temps se rafraîchit. Depuis hier nous avons quitté Santos enfouie sous les palmiers, et la quiétude du voyage fait place à une sourde agitation. Chaque passager voit avec peine, même s’il n’en convient pas, la fin de cette trêve aux soucis de la vie, et puis on quitte des habitudes, et cette discipline du bord qui supprime toute préoccupation domestique. Perriot, l’ami de Georges, est descendu avec sa femme à Rio-de-Janeiro, mes cousins les ont accompagnés à leur hôtel, et sont revenus pleins d’admiration pour la ville qu’ils avaient parcourue, et un peu mélancoliques… — Peut-être Perriot a-t-il bien fait d’aller au Brésil, me dit Georges, on nous a raconté que la vie est très difficile à Buenos-Aires, et que la lutte y est plus âpre encore qu’en Europe… l’avenir m’effraie…
Mes pauvres enfants ! Ce n’est pas l’avenir qui vous effraie, c’est le passé qui vous manque ! Un peu de votre jeunesse vous a suivi jusqu’ici, et brusquement, a disparu… Il faut tout oublier, même sa jeunesse, pour avancer ! Marchez sans retourner la tête, ceux qui regardent en arrière se pétrifient, vous le savez bien !…
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Les malles sont faites, demain matin, à sept heures, nous serons à Buenos-Aires.
La dernière soirée du voyage est insupportable. Le paquebot est envahi par des parents, des amis des passagers, des courriers d’hôtels, des agents d’émigration, des policiers… Tous ces gens crient et se démènent comme si le pont et les corridors leur appartenaient en propre.
Le bruit des bagages qu’on accumule sur le pont, les allées et venues des domestiques et une musique infatigable m’empêchent de fermer l’œil jusqu’à deux heures du matin. Carmen m’a présenté son mari et son fils, et elle avait raison, je me sens leur amie… C’est une grande douceur pour moi que cette affection inattendue sans laquelle, peut-être, mon voyage serait presque un exil…
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Je suis éveillée d’un sommeil troublé par la voix de Marthe :
— Lève-toi vite, on arrive !
En hâte, je fais ma toilette, et je monte sur le pont où sont déjà groupés les passagers roulés dans leurs manteaux ; un petit vent aigre souffle ce matin. Nous voguons sur le Rio de la Plata ; le navire avance avec lenteur, guidé à chaque minute par des signaux et des bouées.
Le fond du Rio est composé de bancs de sable et les eaux sont épaisses… Mais quelle étendue ! Pas de rives visibles à l’horizon… rien, rien que ces bouées proches et ces flots rougeâtres à perte de vue. Le jour commence à peine… Nous arrivons en hiver, ici…
Comme au départ, Marthe s’appuie au bras de Georges, et je vois son menton trembler légèrement… Que craint-elle, elle qui est protégée par celui qu’elle aime ?… Je monte sur le pont le plus élevé, et seule, je cherche à voir, à deviner… Au moment où mes yeux découvrent la terre, le premier rayon du soleil fait briller au loin une petite coupole comme la pomme d’or du jardin des Hespérides.
Nous sommes installés dans une accueillante petite maison. Les malles qui furent courtoisement visitées au débarquement dans une douane immense et propre comme un salon, ont disparu, et les meubles mis en place, des tableaux et des portraits aux murs, la vie nouvelle a commencé sans heurts et sans tristesse. Les cours de la maison — les patios — sont pleines de plantes et de fleurs, un beau chat ronronne parmi les coussins d’un fauteuil, et nos fenêtres sont, toute la journée, ouvertes au soleil.
Marthe a des moments de mélancolie : Georges doit nous quitter bientôt, mais sa gaieté revient vite lorsque nous parlons de la réunion certaine, et je l’entends souvent chanter à pleine voix en arrosant ses fleurs.
Je ne suis pas encore sortie, et n’ai vu la ville que durant le court voyage que nous avons fait de la douane à notre porte. Chaque rue, droite, interminable, est composée de blocs de maisons formant des carrés de cent mètres de côté : les cuadras ; cette disposition donne une monotonie sans charme aux quartiers, même les plus élégants. Heureusement, des jardins varient cet aspect un peu morne, et les maisons, presque toutes composées seulement d’un ou de deux étages, laissent pénétrer partout la reine de la ville : la Lumière ; une lumière douce, nacrée, intense, une lumière comme je n’en ai vu nulle part, et qui suffirait à faire aimer la terre où elle rayonne…
Nous avons pu déjà, hier soir, avoir à dîner Carmen et Carlos Navarro ; ils se sont poliment extasiés sur notre installation, et nous avons appris d’eux mille choses qui ont exalté notre curiosité et notre sympathie.
Le mari de mon amie est député, il nous a parlé de son pays et des devoirs d’un représentant de la nation avec une foi et un patriotisme entraînants. Je sentais que rien de ce qu’il disait n’était destiné à étonner ou à émerveiller un étranger, mais que c’était l’expression même de sa pensée. La conversation a ensuite dévié, et il nous a décrit avec émotion la vie des vieilles familles argentines dont les chefs, des héros, libérèrent leur pays, et dont les mères élevaient leurs dix ou douze enfants avec le produit précaire des premières cultures, dans la vénération et l’amour de cette terre qui, neuve encore, a bu déjà tant de sang, en leur donnant un exemple constant de pureté et de grandeur.
— Celles-là, ajouta-t-il, ne connaissaient pas le luxe insolent qu’affiche la nouvelle génération, ni les plaisirs puérils qui vous envahissent et vous absorbent, et cependant, elles n’étaient ni moins belles, ni moins aimées…
— Tu exagères les défauts des femmes argentines, répondit doucement Carmen, nous sommes un peu frivoles, j’en conviens, et le souci du luxe en domine quelquefois de plus sérieux et de plus nobles, mais crois-tu donc que, si la patrie avait besoin de nous demain, elle ne nous trouverait pas prêtes à assister nos maris, nos frères ou nos fils ? Crois-tu que nous ne donnerions pas nos bijoux, comme l’ont fait nos grand’mères, pour payer les vêtements des soldats, ou encore notre argenterie et nos bronzes pour fondre des canons ? Et, dis-moi, laquelle de nous ne groupe pas autour d’elle une famille nombreuse ? Vois-tu beaucoup de maisons qui ne laissent échapper, à l’heure du collège, toute une petite troupe d’enfants soignés et parés par les mains maternelles ? Non, Carlos, ne calomnie pas les femmes argentines, laisse-les jouir un peu des belles choses, l’héroïsme n’est pas de toutes les saisons, et la beauté est de tous les temps !
— C’est toi qui devrais être député !… Et Carlos baisa la main de sa femme en souriant.
Nos amis nous quittèrent assez tard en nous invitant à partager ce soir la loge qu’ils ont au théâtre Colón pour la saison.
— Grande toilette ! nous dit Carmen en s’en allant, soyons patriotes, mais… soyons jolies !
....... .......... ...
— Quelle robe vais-je mettre ? a demandé Marthe de midi à cinq heures du soir.
Enfin, elle a choisi une robe délicieuse, Georges a passé son habit, et nous sommes arrivés au théâtre un peu avant le lever du rideau.
Malgré ce que nous avait dit Navarro, j’ai été stupéfaite du luxe que déploient ici les femmes du monde, et malgré ce que nous avait dit Carmen, émerveillée de leur beauté. Tout le théâtre est disposé en loges découvertes, et sur le devant de chaque loge, deux ou trois jeunes filles ou jeunes femmes sont assises, attentives et recueillies.
L’orchestre et les chanteurs sont d’ailleurs admirables, et je cesse de regarder aux premiers accords du Trouvère pour me laisser aller tout entière au divin plaisir de la musique.
Pendant l’entr’acte, nous avons tout le loisir d’examiner la salle et de causer, car on ne fait pas de visites dans les loges à Buenos-Aires. Chacune reste à sa place, les hommes, seuls, vont fumer sous le péristyle, ou se groupent aux portes de l’orchestre. De là, ils envoient des saluts aux dames de leur famille ou à leurs amies, et contemplent sans gêne les jeunes filles parmi lesquelles ils trouveront leur fiancée.
Nous sommes très lorgnées, et Carmen répond à un nombre prodigieux de signes d’amitié. La curiosité que nous inspirons n’a rien d’offensant, elle est plutôt bienveillante, et la grâce de Marthe produit sûrement un heureux effet.
Mais que de beauté !
Les hommes sont presque aussi beaux que les femmes, et de types plus différents entre eux. Peut-être est-ce parce que toutes les élégantes s’habillent dans les mêmes maisons de couture et se coiffent selon une mode uniforme, qu’elles nous paraissent se ressembler ? Ce qui est frappant, c’est le soin avec lequel les Argentins sont vêtus. Pas une faute de goût dans la tenue de soirée, pas un bijou criard, ni une cravate toute faite ! Presque tous sont entièrement rasés, et de si près, qu’on voit à peine une ombre bleuâtre sur leurs joues mates.
— Et dire, me murmure Carmen qui suit la direction de mes regards, dire que plusieurs de ces jeunes gens étaient hier à cheval, bottés et boueux, à surveiller leurs « estancias », et qu’ils ont passé la nuit et peut-être une partie de la journée en chemin de fer pour assister ce soir à la représentation du Théâtre Colón !
— Je vous avoue, ma chère Carmen, lui répondis-je, que j’ai pris pour des oisifs ces hommes si soignés et si méticuleusement vêtus. Je me repens d’un jugement téméraire, mais il faut confesser que c’est plutôt dans un cercle que dans une ferme que l’on peut se les représenter.
— Oh ! ils vont aller au Cercle tout à l’heure, n’en doutez pas ! Le cercle est une des maladies de notre cher Buenos-Aires ; aucun homme d’aucune classe de la société n’y échappe, et Carlos me quittera à la porte de notre maison pour aller faire un tour à son indispensable club ! Heureusement, ils sont rares ceux qui s’enlisent dans cette vie de jeu et de potins ; nos Argentins ont trop d’ardeur à dépenser, trop de besoins à satisfaire pour ne pas travailler et pour ne pas tâcher d’acquérir une fortune s’ils sont pauvres ou d’augmenter la leur s’ils en ont une. Et puis, on se marie sans dot ici, pour l’amour de deux beaux yeux, pour fonder un foyer — et cela coûte cher une demi-douzaine d’enfants ! Il faut donc laisser de côté les parties de baccara ou de poker, les bavardages vides et les veilles fatigantes, pour s’occuper d’affaires sérieuses.
— Mais quand votre mari trouve-t-il le temps de s’occuper de son estancia ? demandai-je à mon amie.
— Mais toutes les fois qu’il a des vacances à la Chambre. C’est qu’il suit la règle de notre pays où un homme est à la fois, estanciero et député, sénateur et auteur dramatique, financier et poète, et de plus : époux, père et homme du monde ! Pour ma part, ajouta-t-elle, je le déplore, il me semble que le pays gagnerait si tant de facultés et d’énergies ne se dispersaient pas ainsi, mais au contraire, se spécialisaient… et… L’ouverture du deuxième acte interrompit notre causerie et j’attendis l’entr’acte suivant pour continuer à interroger ma patiente amie.
— Pardonnez-moi mon indiscrétion, Carmen, lui dis-je, mais j’ai une telle hâte de connaître ce nouveau monde dans lequel je vais vivre, que je mets encore votre amitié à contribution. Dans cette belle salle, dont le rouge discret et l’or éteint mettent si bien en valeur la beauté des spectatrices, je ne vois pas une femme qui ait passé la cinquantaine. Où sont les mères ou les tantes qui accompagnent ces jeunes personnes ? Vont-elles venir à la fin du spectacle ?
— Non, ma chère, les mères ou les tantes sont ici, au fond des loges, dissimulant leurs cheveux gris et leurs rides, et laissant la place à la jeunesse et à la beauté. D’ailleurs, il y en a fort peu qui viennent au théâtre, une seule se dévoue pour conduire toute une troupe de jeunes filles ou de jeunes femmes, les autres restent au logis où elles gardent leurs petits-enfants ou leurs petits-neveux en se réjouissant du plaisir que prennent leurs filles ou leurs nièces. Je vous l’ai déjà dit, ici, la vie des femmes peut se résumer en deux mots : amour et maternité.
— Regardez, madame, la jolie jeune fille, s’écria tout à coup Marthe dont le mari avait suivi Carlos qui désirait le présenter à quelques amis, qui est-elle ?
— C’est Gloria Villalba, sa beauté est encore inférieure à son intelligence ; elle fait, en français, des vers charmants. Nous en sommes orgueilleux, et je serai heureuse de vous la faire connaître bien vite.
— Et cette dame en noir ? interrogeai-je à mon tour, est-ce une connaissance à vous, Carmen ?
— Délia Marino de Ortiz ! je crois bien ! nous sommes même un peu parentes. Elle adore la France et les Français, et sa maison est le rendez-vous de tout ce que Buenos-Aires compte d’intéressant et de distingué, vous y rencontrerez un accueil affectueux. Elle m’a déjà demandé de vous amener chez elle jeudi pour prendre le thé et assister à un des concerts qu’elle seule sait organiser. Délia possède une merveilleuse collection d’autographes, parle quatre ou cinq langues, et trouve moyen d’être spirituelle et drôle sans méchanceté dans chacune d’elles, ses enfants sont bons et beaux, et il est difficile de la connaître sans l’aimer. Dans la loge à côté de la sienne, la ravissante jeune femme qui se penche pour parler à son mari, ce monsieur blond, vous voyez ? c’est aussi une amie à moi, Lucia Iturri de Hansburg ; celle-là est une vraie Parisienne, fine et délicate, qui porte avec une grâce aisée les derniers modèles de vos couturiers, et donne des réceptions exquises. Son mari est gouverneur de la province, il est tout jeune, et c’est un homme de grande valeur, vous verrez !
Carlos revient, amenant Georges qui nous paraît un peu ahuri.
— Qu’as-tu, lui demande Marthe, tu es malade ?
— Il a, répond Carlos, que je lui ai fait faire la connaissance de trois ou quatre douzaines de mes compatriotes, et que l’oreille de Monsieur Ferrand n’est pas encore très exercée à saisir notre idiome…
— Surtout parlé avec cette rapidité, dit le pauvre Georges en souriant faiblement, j’ai un peu mal à la tête, je vous l’avoue… Et dire que presque tous me parlaient français lorsqu’ils voyaient mon désarroi ! Oh ! pourquoi ne commençaient-ils pas par là, mon Dieu !
— Parce que je les prévenais d’avance de n’en rien faire, ajouta Carlos en riant. Il faut oser, entendez-vous ! ne craignez rien, ici, personne ne se moquera de vous. Nous sommes trop contents de voir qu’un étranger fait l’effort de parler notre langue pour le critiquer sottement, et l’en dégoûter parfois pour toujours !
Le dernier acte, en commençant, fit taire Carlos, et encore une fois, nous applaudîmes les chanteurs et surtout l’orchestre merveilleux. Après avoir échangé un au revoir affectueux avec nos amis, et les avoir remerciés, nous résolûmes de regagner la maison à pied.
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La nuit était un peu froide, mais pure et claire. Je laissai Marthe et Georges passer devant moi, et je les suivis en respirant l’air léger et en regardant leurs ombres qui traînaient derrière eux comme un manteau. Peu de passants dans les rues ; de temps en temps, le pas sonore d’un homme croisait son bruit avec celui que faisaient sur le pavé les petits talons de sa compagne, et je voyais deux silhouettes sombres découpées par la lune sur les maisons blanches. A chaque coin de rue, un agent veillait, les roulements lointains des automobiles et des derniers tramways s’éteignaient, et lorsque nous arrivâmes à notre porte, la ville entière semblait endormie.
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Georges est parti hier, et c’est la première fois depuis leur mariage qu’il se sépare de sa femme.
Nous avons préparé l’équipement du voyageur, il a fallu courir les magasins qui sont si peu différents de ceux de Paris que je croyais reconnaître les vendeurs et les vendeuses ! Presque tout le commerce de luxe est groupé dans une rue où ne passe pas le démocratique tramway et où les voitures même ne circulent que jusqu’à cinq heures du soir : la rue Florida.
Les banques, nous ont étonnés davantage. Elles sont toutes situées dans les rues étroites du centre de la ville, c’est-à-dire dans le vieux quartier des affaires ; ce sont des monuments formidables qui rivalisent d’importance et d’animation. Un brouhaha incessant les remplit, fait de voix diverses parlant des langues différentes, on sent que là bat le pouls de la nation argentine ; c’est ce mouvement continuel d’argent et cette formidable activité qui donnent le vertige aux nouveaux arrivés, et nous n’y échappâmes pas ; malgré nous, l’attrait de la spéculation nous saisissait en entendant les conversations des allants et venants, et au mépris de toute prudence, nous allions nous retirer avec nos fonds pour chercher un placement pareil à ceux dont nous entendions vanter les incroyables avantages, lorsqu’un éclair de prudence me retint, et je dis à Georges :
— Écoute, nous sommes fous en ce moment, si fous que j’oubliais la lettre de recommandation que j’ai pour le Président de la Banque de France, M. Roy ; au lieu de nous laisser aller à la griserie de l’or, et d’écouter les récits que multiplie l’exagération latine, demandons à voir M. Roy, et prions-le de nous donner un conseil.
Nous allâmes donc à la Banque de France, aussi imposante, aussi formidable que les autres, elle regorgeait de monde, et il nous fallut attendre assez longtemps avant de nous trouver en présence de celui que nous désirions voir. Nous lui exposâmes l’objet de notre visite, lorsqu’il eut pris connaissance de la lettre dans laquelle un de ses plus anciens amis nous présentait à lui. Son aspect un peu sévère s’était adouci dès les premières phrases, et c’est un homme du monde, courtois et empressé qui se mit à notre disposition.
— Vous m’embarrassez beaucoup en me demandant un conseil, me dit-il, car le seul que je puisse vous donner en ce moment, c’est de déposer tranquillement vos fonds à la Banque, et d’attendre avec patience qu’une affaire se présente avec de réels avantages, alors, puisque vous voulez bien croire à mon expérience, je vous la signalerai, et j’espère que vous en aurez toute satisfaction.
Je le remerciai, et lui citai timidement quelques-unes des spéculations qui nous avaient enthousiasmés. Il sourit :
— Tout cela serait magnifique, certes, si seulement c’était vrai. Mais on amplifie singulièrement les bénéfices dans le monde des affaires, et ici, où l’on garde le souvenir de merveilleux coups de fortune, plus encore qu’ailleurs. Le temps des millions gagnés en six mois est passé ; il faut plus de patience désormais, et beaucoup s’en retournent plus pauvres qu’ils ne sont arrivés à cause de leur hâte et de leur imprudence. On se jette tête baissée dans de folles spéculations, soutenues à peine par des banques improvisées, une fois sur mille, cela réussit, mais c’est seulement de cette fois-là que l’on se souvient ! Ce pays admirable de richesse et d’énergie est quelquefois épuisé par son effort même, et les ruines y sont aussi rapides que les fortunes ont mis peu de temps à se faire. Ainsi, croyez-moi, attendez, travaillez, et comptez sur ma sympathie. Je vais vous donner un petit mot pour le Directeur de la Banque qui vous facilitera les opérations, d’ailleurs, j’espère vous revoir bientôt et vous donner de bonnes nouvelles ; en attendant, cher Monsieur, dit-il en s’adressant à Georges, mon âge me permet de vous donner un conseil ; gardez-vous de ceux qui essaieront de vous lancer dans des affaires hasardeuses, et surtout du jeu, quel qu’il soit !
— Du jeu ?
— Oui, ici on joue, on joue à la Bourse, à la Bourse des céréales, à la loterie, aux courses, dans les cercles, sur les terrains, on joue partout ! Certes, les sociétés de bienfaisance y trouvent un fonds considérable, mais ce n’en est pas moins une plaie sociale, elle vous guette de toutes parts et la charité qu’elle sert, ne l’excuse pas. Songez que le Jockey-Club de Buenos-Aires est assez riche pour acheter au cœur de la ville l’emplacement d’un grand village, et que les courses attirent des milliers d’hommes, même les jours ouvrables ! Et combien de familles s’imposent de réelles privations pour acheter un billet de loterie !
— J’en ai déjà acheté un, murmura Georges un peu honteux.
M. Roy sourit et se leva, nous prîmes congé, reconnaissants de son accueil et de ses conseils, et il nous promit de nous faire visiter un asile de vieillards qu’il soutient presque seul, et les autres établissements français de bienfaisance auxquels il prête son concours sans défaillance.
— Si tous nos compatriotes étaient comme celui-là !… nous dit Georges en sortant.
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Nos affaires mises en ordre, il ne nous restait qu’à attendre le moment de dire « au revoir » au voyageur. Ces dernières heures à passer ensemble sont les plus tristes. On s’est tout dit, on le croit, du moins, on se regarde comme si l’on ne devait plus se revoir, en renfonçant ses larmes, on se balbutie d’inutiles recommandations, déjà faites dix fois et qui seront sûrement oubliées bien vite, et au fond de soi-même, on sent germer ce souhait : Ah ! je voudrais qu’il soit déjà dans le train ! tant l’approche de la douleur est pire que la douleur même… Moi qui connais tout cela, et qui me suis séparée plusieurs fois de la moitié de mon cœur, j’ai évité le plus possible à Marthe et à Georges les affreuses heures de tête-à-tête qui précèdent le départ. Je les ai conduits au Bois de Palermo, la promenade élégante dont l’animation a distrait un peu leur chagrin.
Le ciel était d’un bleu léger, presque blanc, les arbres, de cent essences différentes, se doraient au soleil clair d’un hiver pareil à un printemps, et dans cette lumière unique de l’Argentine, passaient et repassaient, en voiture ou en automobile, des femmes et les jeunes filles aussi belles dans l’éclat du jour qu’elles l’étaient l’autre soir dans la lumière rosée du Théâtre Colón.
Nous nous mêlâmes aux piétons qui suivaient sous les palmiers l’allée principale du parc. C’étaient pour la plupart des jeunes gens et des jeunes filles, fiancés déjà, ou sur le point de l’être. Tous se connaissent dans cette jeune société, restreinte encore à un petit nombre de familles, et les plaisanteries amicales, les interpellations affectueuses se croisaient d’un groupe à l’autre, dans les éclats d’une gaîté familière et fougueuse. Il me fallut peu de temps pour me rendre compte que personne ne semblait porter son nom parmi ces jeunes gens ; tous sont affublés de surnoms, parfois gracieux et souvent saugrenus : le Gros, la Blonde, Coca, Nona, Copeta, le Néné… Malgré les joues ombrées des garçons, et les formes pleines des jeunes filles, il nous semblait être entrés dans une ronde d’enfants…
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Quand nous remontâmes en voiture, le cocher allumait les lanternes, et lorsque nous rentrâmes dans la ville, la nuit était déjà venue. Je bénissais ce bref crépuscule. C’est un moment douloureux pendant lequel s’aggravent toutes les souffrances, on subit l’agitation de la journée et l’on se sent loin encore de l’apaisement de la nuit. Je craignais pour les cœurs chagrins de Georges et de Marthe, des adieux échangés pendant la mort du jour.
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La pauvre Marthe à été raisonnable, et son mari n’a pas vu ses larmes au moment où s’ébranlait le train. Elle a tenu à l’installer elle-même dans le wagon-lit confortable qu’il avait retenu, et après une grande étreinte elle a quitté la gare sans trop d’émotion apparente. Mais dans la voiture, la faible héroïne s’est effondrée sur mon épaule, et m’a bouleversée d’une peine qui trouvait dans mon cœur tant d’échos lointains…
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Nous avons eu une dépêche déjà de notre voyageur, et nous attendons une lettre.
— Oui, Marthe, elle sera longue, la lettre, et je sais d’avance qu’il y en aura une bonne moitié que tu liras seule dans ta chambre…
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Les jours ont passé, et enfin, ces nouvelles tant désirées sont arrivées. Elles sont aussi bonnes que possible, débordantes d’enthousiasme et Georges y joint tant de tendresses pour sa femme, qu’elle n’a plus qu’une idée : partir à son tour pour rejoindre le bien-aimé… Les jours ont fait des semaines, et chacune de nos journées apporte une satisfaction à notre curiosité, et une distraction à nos soucis.
Nous avons été prendre le thé chez Madame Ortiz, Delia Marino de Ortiz, dans sa maison de l’avenue Alvear, une voie nouvelle, somptueuse et riante, et dès l’entrée le charme de cet intérieur, où trois générations sont réunies, et où la malice et l’hypocrisie sont inconnues, nous a conquises. Carmen était déjà arrivée, et les présentations faites à la famille, Madame Ortiz nous a abandonnées en s’excusant, pour aller trouver ses artistes qu’elle adore, et le concert a commencé. Je ne me souviens pas d’avoir vu réunis tant de noms célèbres sur un programme, ni un auditoire plus sensible et plus intelligent. Tout est compris aussitôt que dit, et applaudi avec enthousiasme. Il n’y a presque que des dames aux réunions de ce genre. Les maris sont à leurs affaires, et quelques-uns, bien peu nombreux, viennent chercher leur femme à la fin de la journée.
Le corps diplomatique était au complet pourtant ; malgré moi j’essayais de mettre sur chaque visage de ministre ou de consul le masque caractéristique de son pays. Je me trompais presque toujours, tant il est vrai que dans les classes policées et raffinées les signes de race s’effacent à peu près, et la manière d’être de chacun devient celle de tous.
Nous retrouvâmes dans les toilettes et l’arrangement des femmes qui nous entouraient cette élégance qui est leur apanage, mais elles avaient, sous ce toit hospitalier, une charmante liberté d’allures, et une grâce aimable que nous ne leur connaissions pas encore.
Marthe était allée avec Carmen prendre une tasse de thé, lorsque Madame Ortiz s’approcha de moi :
— Chère madame, me dit-elle, permettez-moi de vous présenter mon ami Monsieur Pío Valdez qui désire beaucoup vous connaître, il aime votre Paris où il est allé plusieurs fois, et meurt d’envie d’en parler un peu avec vous. Elle s’en alla, et M. Valdez s’assit à mes côtés.
Déjà l’on m’avait avertie qu’il est de mauvais ton à Buenos-Aires de causer plus de cinq minutes dans un salon avec un « caballero », lorsque ce n’est ni un parent ni un fiancé, et je me préparais après l’échange de quelques phrases, à me lever et à aller rejoindre ma cousine et mon amie dans la pièce voisine, désireuse de ne choquer en rien des coutumes qui ne laissaient pas néanmoins de m’étonner. On eût dit que mon voisin devinait ma pensée, il me dit en souriant :
— Dans la maison de ma vieille amie Délia, madame, un homme et une femme peuvent causer sans que personne y prenne garde, ou interprète mal un entretien un peu prolongé. Notre hôtesse a su faire accepter à son entourage des habitudes européennes qui contribuent à donner chez elle à notre société l’animation qui lui manque souvent, et on commence heureusement à l’imiter. Elle a beaucoup fait pour l’avancement intellectuel et social de notre pays, et tout ce qui pense et lit et aime les arts à Buenos-Aires lui en est profondément reconnaissant.
Ces mots me rassurèrent, et je me laissai aller au plaisir de la causerie ; ma curiosité était insatiable, la complaisance de mon interlocuteur était sans bornes. Il me parla de la France avec émotion. Il me décrivit la vie du « campo », sa ferme agrandie et embellie chaque année, les terres fertiles, les plaines sans fin. Je connus par lui d’utiles détails sur la société dont il fait partie. Il me fit remarquer combien les jeunes filles étaient libres et parées dans cette société rigoriste, et comme je lui demandais pourquoi, à l’encontre de toutes nos coutumes européennes, le papillon devenait chrysalide, il me répondit :
— Les femmes, vous l’avez déjà remarqué, Madame, sont, après leur mariage, absorbées par les soins et les devoirs de la maternité, c’est donc avant qu’elles prennent leur part de distractions et de plaisirs mondains. La vie d’une jeune fille ici est heureuse et insouciante, elle jouit de sa beauté qu’elle pare de tout le luxe possible, ses parents lui donnent toutes les joies de son âge, sans compter ; aussi, aucune d’entre elles n’est pressée de se marier. Elles choisissent à loisir l’homme près duquel elles passeront leur vie et elles attendent avec patience que leur fiancé ait une situation qui lui permette de continuer à vivre comme elles le faisaient sous le toit paternel ; cette attente dure parfois des années, et il n’y a pour ainsi dire pas d’exemple que des fiançailles aient été rompues…
Pío Valdez lut une question un peu indiscrète dans mes yeux.
— Non, me dit-il en souriant, je n’ai jamais été fiancé. Je ne me sens pas la vocation du mariage, et mes affaires m’occupent assez pour m’empêcher de me sentir trop seul. Et puis, ici, on se marie jeune, je suis trop vieux !
Vieux ? Non ; Pío Valdez n’est pas vieux. Il doit avoir trente-cinq ou trente-six ans ; comme il arrive à presque tous les Argentins, ses cheveux commencent prématurément à s’argenter ; il a une jolie voix grave, tendre, des yeux bruns… Je me sentais en sympathie complète avec lui, et lorsqu’il me dit que, dans peu de jours, il regagnait ses terres, je sentis un petit regret de ce départ si prompt.
Les moments avaient passé vite, et l’heure de rentrer était arrivée, nous dîmes au revoir à Délia Ortiz, aux quelques intimes qui restaient encore à la famille, et je quittai avec regret cette maison où l’amitié et l’intelligence règnent sans rivalité.
Il me fut impossible, ce soir-là, de communiquer à Marthe mes impressions ; je la laissai se répandre en éloges et en critiques sans trouver la force de lui répondre.
— Crois-tu, me disait-elle, Madame Cruz, tu sais, cette jolie femme, qui avait une toque avec des paradis jaunes, eh ! bien, elle a tout une « cuadra » à elle, et dans une de ses maisons, elle fait vivre au moins dix familles pauvres ! c’est bien, ça ! Oh ! et puis, figure-toi, quand une dame va dîner en ville, sans son mari, sa femme de chambre vient la chercher, parce que cela paraîtrait choquant si le maître de la maison ou un ami la reconduisait à sa porte ! Moi, je trouve que c’est insolent pour elle et pour le maître de la maison, ces habitudes-là. Et toi, qu’en penses-tu ?
Moi, je n’en pensais rien, je n’écoutais qu’à peine, et je me reprochais mon mutisme.
— Ma pauvre Marthe, lui dis-je vers la fin du dîner, je suis désolée de te laisser seule ce soir, mais j’ai une légère migraine, et je crois plus prudent de me coucher.
— Tu as raison, couche-toi, me répondit ma cousine, j’ai justement besoin d’écrire à Georges.
La chère enfant a « justement besoin d’écrire à Georges » tous les jours, mais comme elle sait que cette correspondance quotidienne fut une de mes chères habitudes, elle trouve tous les jours une excuse pour envoyer de tendres souvenirs à son mari aimé, sans trop me rappeler le temps où je disais de loin toutes mes pensées et toutes mes actions à celui qui en attendait anxieusement le récit.
Depuis notre arrivée, tant d’êtres nouveaux et de choses nouvelles ont défilé devant mes yeux que j’ai vécu comme engourdie, que je n’ai souffert que par instant de mes chagrins d’autrefois et de mon isolement d’aujourd’hui. Mais pourquoi cette soirée réveille-t-elle les peines passées avec tant de violence ? Pourquoi ai-je les yeux pleins de larmes, tandis que je m’accoude seule à ma fenêtre sous la lune blanche et froide comme un miroir givré ?… L’activité guérit-elle vraiment de la solitude ?
Pío Valdez le croit, moi, je ne le crois pas !
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Un coup de téléphone ce matin… C’est Carmen qui m’avertit que nous allons visiter le Jardin Zoologique, elle viendra nous chercher avec son mari et un parent à elle…
— Qui est ce parent, Carmen ?
— Vous verrez, curieuse ! Un rire clair, et la communication est coupée.
— Marthe, habille-toi vite, nous allons avec Carmen au Jardin Zoologique.
— Quelle chance ! s’écrie Marthe, mais j’aurais bien voulu y aller avec Georges. Il aime tant les animaux !
— Tu iras une autre fois avec Georges, sois tranquille. En attendant, dépêche-toi.
Pour la première fois depuis quatre ans, je me préoccupe de ma toilette, est-ce donc l’élégance excessive de mes nouvelles amies qui provoque ce petit mouvement de coquetterie ?
Nous sommes prêtes, nous déjeunons en hâte, et nous attendons nos guides.
— M. Navarro vient aussi ? me demande Marthe en cachetant un petit mot qu’elle vient d’achever rapidement. Elle avait eu « justement besoin d’écrire à Georges » avant de sortir.
— Oui, et il doit amener un parent de Carmen.
— Qui ? Quel parent ?
— Je ne sais pas.
Si, je sais ; et je cesse de me mentir à moi-même au moment où je mens à Marthe. C’est Pío Valdez qui doit arriver tout à l’heure. J’en suis sûre sans pouvoir m’expliquer les raisons de ma certitude. J’ignorais qu’il fût parent de Carmen, et pourtant, en comparant le visage clair de l’une au visage brun de l’autre, on peut trouver une lointaine ressemblance… Les yeux, par exemple, chez tous deux se relèvent un peu vers les tempes, bridés à peine dans des paupières délicates…
Comme je deviens observatrice !…
— On a sonné ! crie Marthe à mon oreille. On a sonné ! Ce doit être Carmen.
Je sursaute, je n’ai rien entendu.
— Comme tu es distraite, aujourd’hui ! me dit ma cousine ; et elle court recevoir nos amis.
Nous traversons la ville, une partie du Bois de Palermo, et à la porte du Jardin Zoologique, le Directeur, M. Tassistro et sa femme nous reçoivent avec une amabilité exquise. Lui, est un romain loquace et spirituel dont les yeux brillent de malice et de bonté ; elle est argentine, parfaitement distinguée et certainement intelligente.
Nous marchons, guidés par M. Tassistro, dans les allées de ce jardin qui vaut celui de Hambourg, et nous nous extasions devant chaque cage, soignée, propre, coquette même, où des animaux jouent ou mangent, gais et pleins de santé, lorsque tout à coup, nous nous trouvons face à face avec un énorme ours fourmilier, un tamanoir dont la queue balaie le sol, et qui se dandine sur ses grandes griffes recourbées en regardant de côté et d’autre avec de petits yeux ronds ; il nous frôle en passant, et pose délicatement sur mon poignet le bout de son interminable museau glacé et gluant. Je pousse un cri de frayeur, mais Tassistro se met à rire.
— Il n’est pas méçant, dit-il, et c’est son jour de sortie.
Il nous explique alors, dans un français charmant et zézayant, que garder en captivité des animaux lui semble barbare, et qu’il profite de son pouvoir directorial pour les faire promener ainsi, chacun à son tour, une fois par semaine, gardés à vue par un employé du jardin.
— Et… les lions ? demande Marthe.
— Non, pas les lions. Mais j’ai en liberté chez moi de petits tigres et de petits pumas que vous verrez tout à l’heure en prenant le thé…
Je crois bien qu’aucun de nous n’a grande envie de prendre du thé…
Tassistro nous a quittés un instant, il revient avec une poignée d’herbe, et nourrit devant nous des hippopotames vêtus d’une pourpre granuleuse, et des rhinocéros maladroitement taillés dans du basalte qui accourent à son appel.
Et que d’oiseaux se lèvent quand nous passons ! Leurs plumages éblouissants se détachent sur des fonds de verdure disposés avec un goût original et séduisant. Nous reviendrons souvent ici, j’en suis sûre !
— Voilà des guanacos, le lama d’Argentine, me dit Navarro en me montrant un groupe de singuliers animaux, hauts sur pattes, le cou long, mince et flexible, dont le poil est d’un jaune doré sur le dos et blanc au ventre et à la poitrine. N’approchez pas trop, ils ont, comme la vigogne leur cousine, la funeste habitude de cracher au visage des visiteurs, c’est leur manière de se défendre : elle en vaut une autre ! Pourtant, ils sont timides, et les chasseurs en ont fait des hécatombes pour avoir leur fourrure. Le gouvernement a dû les protéger en en défendant la chasse à certaines époques de l’année, sans cette mesure l’espèce aurait peut-être déjà disparu.
M. Tassistro nous énumère ensuite les animaux caractéristiques de l’Argentine : la chaja, un bel oiseau qui se fait rare et qui garde les maisons isolées aussi bien que le plus féroce boule-dogue, l’autruche, la vigogne, le tatou, que l’on mange sous son nom populaire de « mulita », le skunk, le puma, ce lion de l’Amérique du Sud, et d’autres encore dont il nous montre à mesure des spécimens superbes ; voici un iguane, lézard énorme, inoffensif et bariolé.
— Il né sait pas mordre ! céloui là…
Je commence à me sentir lasse, mais je n’en dis rien, pour ne pas gâter le plaisir de Marthe qui ne peut quitter la cage où courent, s’entrechoquent, tombent, se battent, se suspendent, mangent, agitent leurs babines et se grattent, un tas de petits singes jaunes du Paraguay, coiffés en brosse, plus remuants et plus vifs que des souris.
— Regarde ce gros, me dit-elle, tu ne trouves pas qu’il ressemble à mon professeur de piano, Madame Mussieux ?
— Les singes réssemblent seulement aux hommes, répond Tassistro qui s’avance vers nous, un jeune orang-outang dans les bras, jamais aux dames, qui sont toujours çarmantes… N’est-ce pas, messieurs !
Navarro et Pío Valdez sourient, ils connaissent Tassistro, et savent que l’ironie est la forme habituelle de son discours.
— Vous paraissez un peu fatiguée, me murmure Pío Valdez, êtes-vous souffrante ?
— Non, mais je ne suis pas habituée aux longues promenades à pied, et je vous avoue que je voudrais bien me reposer un instant.
Le malin Tassistro a deviné, et il nous fait monter dans un train minuscule dont la locomotive est grande comme une chaufferette et qui nous dépose à sa porte.
En notre honneur, on a enfermé les jeunes fauves, ses pensionnaires, et c’est l’aimable Madame Tassistro qui nous fait les honneurs de sa maison enfouie sous des arbres rares et des fleurs éclatantes.
....... .......... ...
Dans la voiture qui nous ramène vers le centre de la ville, Navarro nous conte comment Tassistro a donné au Jardin Zoologique de Buenos-Aires cette importance qui en fait une des curiosités de la ville, grâce à un amour immense pour les animaux qu’il fait vivre dans le bien-être, et grâce à son entente des affaires. Il vend des œufs, achète des fauves, invente des attractions pour les enfants, — et même pour les parents, — il a fondé une revue littéraire et scientifique, et il est arrivé à n’avoir aucun besoin du secours de la Municipalité pour subvenir aux dépenses du jardin, enfin il nous remplit d’admiration pour cette intelligence sensible à la fois, et pratique.
Malgré notre fatigue, nous avons traversé à pied le Jardin Botanique, administré celui-ci par un Français et nous avons été enchantées, Marthe et moi, par la beauté des arbres et de leur arrangement. Les derniers rayons du soleil traversaient les branches d’un pin de Norvège pour venir s’éteindre sur le tronc écailleux d’un palmier, et des roses tardives s’effeuillaient près de camélias rouges et blancs, au feuillage luisant comme du métal : cette terre heureuse permet à toutes les plantes de croître et de fleurir.
Enfin, nous sommes rentrées. Nos amis nous ont accompagnées, et sont restés à dîner avec nous. La légendaire hospitalité espagnole règne encore en maîtresse en Argentine, et nos domestiques prévoient toujours la venue des amis qui partagent fraternellement le repas, et rendent léger le poids des heures. Un peu après le dîner, Marthe nous a quittés sous prétexte de se reposer, je soupçonne qu’elle « avait justement besoin d’écrire à Georges », pour lui conter sa journée…
Nous causâmes tard dans la soirée. Carlos Navarro se mit à nous parler de la littérature argentine. Je n’en avais aucune idée : les romanciers sont rares encore ici, plus rares que les poètes ou les auteurs dramatiques, et c’est en général par le roman que l’on commence à connaître la littérature d’un peuple ; le vocabulaire poétique est difficile à comprendre, le drame et la comédie sont trop caractéristiques et trop brefs. J’appris les noms de Joaquin Gonzalez, de Angel Estrada, de Calixto Oyuela et je lirai leurs livres dont Carlos m’a fait une analyse tentante. Son poète préféré, c’est Rafael Obligado dont il nous a récité plusieurs poèmes qu’il sait depuis son enfance. L’un d’eux, « le Condor », m’a frappée. Ce sont de grands vers purs, hautains, froids, et palpitants pourtant, comme de la neige couvrant un volcan. Mais ma sensibilité a été plus touchée par un petit poème du même auteur : « Nocturne », dont le titre banal dépare la grâce, et que Navarro nous a récité admirablement.
Pío Valdez m’entretint à son tour de l’art dramatique, et me conta le sujet d’une comédie que venait d’achever un de ses amis : Laferrère. Je n’aurais jamais cru qu’un membre de cette jeune et impétueuse société eût à ce point le don aigu de l’observation et la science de la mise en valeur des types de son pays.
— Et il a fait d’autres pièces au moins aussi intéressantes, me dit Carmen, pièces qu’on joue de temps en temps et que nous irons voir ensemble : cet homme connaît le peuple aussi bien qu’il connaît ses pairs. C’est un esprit fin et mordant… Voulez-vous le connaître ?
— Certes, répondis-je, je ne demande qu’à le recevoir. Amenez-le donc, Carmen, il sera le bienvenu.
— Nous allons faire mieux, s’écria Carlos, dînez à la maison après-demain, je l’inviterai.
— Il ne sera peut-être pas libre !
— Vous ne connaissez pas encore nos singulières habitudes, ma chère amie, ici on fait les invitations trois jours d’avance seulement pour les grands dîners… Quant aux repas intimes, ils sont généralement improvisés le jour même. Vous voyez que je fais encore beaucoup de cérémonies en invitant Laferrère par un mot, au lieu de lui téléphoner au Club où il est certainement à cette heure-ci.
Ce détail confirma l’impression que j’avais déjà eue tant de fois depuis mon arrivée : une impression de hâte, d’inachèvement, d’organisation rapide et provisoire, et je ne pus m’empêcher d’en faire à haute voix la réflexion.
— Votre impression est très juste, Madame, me dit Pío Valdez, nous vivons trop vite. Les enfants sont précoces, les adolescents sont des hommes, les hommes ont une période d’activité bien courte, et il y a peu de vieillards. Notre terre est trop jeune et trop riche, elle fait monter la sève prématurément dans les jeunes branches, les fleurs éclosent avant leur temps et le fruit tombe sans être mûr. Il faudra bien des années pour que nous arrivions à ralentir notre course, et à marcher au même pas que les autres nations.
— Est-ce si indispensable ? demandai-je, et n’avez-vous pas, à cause justement de cette hâte, fait, en moins d’un siècle, un État et un peuple ?
— Nous avons, en effet, donné un exemple au monde de ce que peut l’amour de la liberté, et l’Europe a vu, étonnée, surgir une nation là où elle savait à peine qu’il y eût des hommes. Mais elle est en droit d’attendre de grandes choses de cette jeune nation, la vieille Europe, et ces grandes choses il faut de la sagesse pour les accomplir.
— La sagesse vient avec l’âge… et vous n’avez que cent ans !
— Je ne les ai même pas tout à fait, dit Pío Valdez en riant.
Il se leva pour prendre congé, Carmen et son mari l’imitèrent, et je restai seule dans le petit salon, enfoncée dans un fauteuil, les yeux fixés sur les peintures italiennes qui enlaidissaient le plafond.
Combien de temps restai-je à rêver ?
Lorsque je rentrai dans ma chambre deux heures sonnaient. J’ai lu un demi-volume, j’ai écrit ces notes, et voici le jour, le jour tout neuf… N’ouvrons pas les rideaux, c’est sur les premiers rayons du soleil que s’envolent les songes.
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Que les semaines ont passé vite ! Déjà nous pensons à aller rejoindre Georges, et je dois avouer que c’est sans enthousiasme que je me prépare à ce voyage. Si je n’avais le scrupule de laisser Marthe partir seule, comme je préférerais rester à garder la petite maison en son absence !
C’est que j’y suis habituée à cette petite maison ensoleillée et commode… Aujourd’hui, j’ai fermé ma porte, et j’ai refusé les invitations habituelles ; Marthe, un peu fatiguée, s’est retirée dans sa chambre, et me vois seule et tranquille. La servante chante sur la terrasse une de ces chansons espagnoles, qui n’ont qu’un couplet et qui durent une heure, le roulement des voitures et le grincement des tramways me parviennent à peine à travers la fenêtre fermée et le beau chat blanc aux yeux bleus ronronne à mes pieds en se faisant les griffes sur le tapis.
J’essaie de récapituler tout ce que nous avons vu et fait depuis que j’ai laissé ces notes, et je n’y peux parvenir tant nos jours et nos soirs ont été occupés ! Des visites, des thés, des représentations de charité, et un bal ! Un bal ! j’ai été au bal ! Je n’ai pas été jusqu’à danser, mais j’ai trouvé plaisir à voir danser les autres. Les Argentins et les Argentines dansent si bien ! Ils ont la fougue espagnole et la grâce italienne…
Carmen Navarro et Délia Ortiz ont si aimablement guidé nos premiers pas dans le monde, que nous avons été reçues partout, Marthe et moi, comme si nous avions toujours vécu à Buenos-Aires… Nous nous demandons encore d’où vient la réputation qu’on a faite à la Société argentine de ne pas accueillir cordialement les étrangers. Il ne s’est pas écoulé un jour sans qu’on nous ait conviées à une fête ou à une réunion de famille, et les plus aimables attentions nous sont prodiguées à chaque instant. Nous rencontrons, il est vrai, peu de nos compatriotes dans les maisons que nous fréquentons, mais tous ceux qui s’expatrient ne sont pas des exemplaires merveilleux de la nationalité à laquelle ils appartiennent, et il n’y a guère de raison de les introduire dans un monde où ils ne serviraient qu’à mettre à l’épreuve la bienveillance de leurs hôtes. Cependant, quelques Français nous ont rendu fières : M. Roy, d’abord ; puis Paul Pressac, un lettré qui écrit admirablement l’espagnol et a fondé la Bibliothèque Nationale Argentine ; Viguier, un bactériologiste éminent, dont les découvertes sauvent des milliers de têtes de bétail chaque année ; et d’autres encore devant lesquels s’ouvrent toutes les portes, et qui sont aimés et respectés.
Il existe à Buenos-Aires une coutume charmante, celle d’« offrir » la maison ; ceci signifie qu’à toute heure, en toutes circonstances, la maison vous est ouverte et que vous y êtes chez vous. Ceux auxquels cette hospitalité a été donnée ne peuvent l’oublier, il leur est impossible de ne pas être conquis par l’affectueuse bonhomie et l’accord familial qu’ils ont devant les yeux.
Une autre habitude, qui comme l’« offre » de la maison, vient de la vieille Espagne, c’est celle de la « tertulia ». Chaque soir, la maison est ouverte aux amis intimes qui viennent à n’importe quelle heure, sans être assujettis au smoking ou à la robe décolletée. On cause, on fait de la musique, on dit des vers, on prend du thé, du chocolat, voire même le traditionnel « maté » et on se retire, tard souvent, car si un des habitués de la tertulia est allé au théâtre, il vient après la représentation rendre compte de la pièce qu’il a vue, et il trouve toujours un auditoire prêt à l’écouter. N’importe lequel des membres de la famille qui reçoit, préside la « tertulia » en l’absence des autres, et ainsi jamais les amis fidèles qui la composent ne sont privés du plaisir de se rencontrer.
Dans un pays où les deuils sont si exagérément prolongés, qu’ils privent toute une famille de théâtre ou de soirées pendant un ou deux ans, la tertulia remplace, dans sa simple et libre intimité, les plaisirs extérieurs interdits par la sévère coutume.
Et c’est dans ces réunions que les Argentins se révèlent, c’est là qu’ils sont eux-mêmes, c’est là que je les ai compris, connus, et appréciés dans leurs silences ou leurs éclats.
Je revois la maison heureuse de la famille Ferrer, cachée par des palmiers et des roses… Dans le patio fleuri, les amis sont groupés ; les lampes en éclairent à peine les coins où brillent les feux rouges des cigares. Une romance rauque et lente s’éteint avec les derniers accords du piano. La plus âgée des femmes de la famille s’est retirée, c’est l’heure de sa prière, une autre coud pour les pauvres, la fille cause ou seulement sourit… Quelques-uns des hommes jouent aux cartes, d’autres parlent à voix basse… Douceur, cordialité, chuchotements, coquetterie muette. Tout à coup, quelqu’un prononce un nom à haute voix, et on s’anime, on discute, on jette les cartes, on crie presque, on crie tout à fait. Plusieurs se lèvent. Une ardeur subite montre quelle violence cachait cette torpeur. Des mots de colère, d’admiration, de mépris, de tendresse, se croisent ; les visages apaisés de tout à l’heure, étaient des masques : voilà les vrais visages… Tous parlent à la fois… puis, tout à coup, tous se taisent… une belle jeune femme, souple et brune, aux boucles lisses, va vers le piano et chante d’une voix de soprano éperdue une chanson d’amour furieuse et déchirante. Elle a fini et reste là, caressant le clavier de légers arpèges… les hommes jouent aux cartes, chuchotent et fument, la mère coud pour les pauvres, la fille sourit…
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En voyant de près les Argentins, j’ai aussi appris à connaître leur inépuisable charité ; nul ne songe à se dérober lorsqu’il s’agit d’aider les malheureux, l’argent sort des poches à la moindre demande, et personne n’a honte de demander pour les pauvres.
Nous avons assisté à plusieurs fêtes de Bienfaisance. Les femmes de la Société élégante se multiplient : l’une prête sa maison, l’autre son jardin, une autre ses domestiques. On organise des représentations, on donne des bals, des soupers… et surtout des billets de banque ! Le résultat est toujours digne de l’effort, et on ne voit presque pas de mendiants, ces remords vivants de notre bien-être, dans les rues des villes argentines : la Charité possède son temple dans chaque foyer.
J’ai visité aussi les hôpitaux qui sont presque tous isolés dans de beaux jardins, et dont la propreté est merveilleuse, puis les asiles français où j’ai pu trouver les traces de la bonté éclairée de M. Roy et de sa généreuse initiative.
Musées, jardins, promenades, tout m’a semblé plein de beautés et de promesses ; et voilà que je m’accoutume à tout ce qui m’entoure au point de me demander si je n’ai pas vécu ici depuis mon enfance, et si je n’y finirai point mes jours… C’est que je n’ai jamais souffert sous ce ciel pur, rien ne m’a blessée, la nature et les êtres n’ont eu pour moi que des sourires, c’est vraiment une nouvelle vie que je trouve dans ce nouveau monde…
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Marthe, attristée d’abord, résignée ensuite, commence à redevenir gaie. Le moment approche de la réunion, et Georges, enchanté de ses affaires, l’attend avec impatience. Notre départ est fixé : dans quinze jours nous quitterons Buenos-Aires, pour nous arrêter une semaine à l’estancia de la famille Valdez, et nous rejoindrons le cher exilé…
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La Presse Argentine a été un de mes grands étonnements ; j’étais loin de soupçonner la tenue littéraire et les ressources de journaux comme : La Nacion, El Diario, La Argentina, La Razon, etc., l’autre jour, je fus invitée à admirer l’installation d’un grand quotidien « La Prensa » dont le propriétaire et directeur, Daniel Cruz, devait me servir de guide durant ma visite. Précédée par lui, je passai de surprises en émerveillements ; nous avons parcouru l’immeuble, ou plutôt le palais où fonctionnent les différents services, vu l’atelier où sont reproduits les dessins et les photographies, visité les postes télégraphiques, nous avons lu les dernières nouvelles du monde entier, câblées spécialement et affichées à la même minute dans le hall, contemplé les puissantes, les gigantesques machines qu’un homme suffit à faire agir. Près de deux cent mille numéros de la Prensa se répandent dans l’Argentine et dans le monde entier, des charités grandissantes marquent la prospérité du journal, nos hommes de lettres les plus célèbres y écrivent des correspondances, un bureau est installé à Paris sous la direction d’un homme fin et éclairé, et sert de lien constant entre les Argentins et les Français, et des conférences sont organisées qui glorifient et exaltent le nom de la jeune République !…
Au moment où M. Cruz m’accompagnait jusqu’au seuil, je m’arrêtai stupéfaite : une volée de gamins, dont le plus jeune avait peut-être sept ans, et le plus vieux, quatorze, se dispersait en poussant des cris perçants et en brandissant des paquets de journaux dont l’encre était à peine sèche. En une minute, ces minuscules vendeurs s’étaient répandus sur la chaussée, sur les trottoirs, ils avaient pris d’assaut les voitures, les automobiles, envahi les tramways, et avaient disparu dans les rues voisines, toujours courant et criant.
— On vient de leur distribuer les numéros d’un journal du soir, me dit M. Cruz, souriant de mon effarement, et ils les emportent pour les vendre aux quatre coins de la ville. La coutume de faire vendre les journaux aux enfants est si enracinée à Buenos-Aires, que nous nous décourageons à la combattre ; des écoles, des asiles, des restaurants même ont été fondés, les petits indépendants dédaignent ces aides, et jusqu’à présent aucune cage n’a eu les barreaux assez solides ou assez dorés pour retenir ces moineaux francs. Ils ont la fierté de rapporter le soir leur gain à la maison et d’y faire panser quelque horion reçu au cours d’une journée qui commence au centre de la ville, devant les bureaux des journaux, et finit quelquefois bien loin dans les faubourgs, sans une heure de repos ! Cependant, vous seriez surprise si je vous disais que nombre de ces enfants, assagis et gardant néanmoins l’habitude d’une activité incessante, ont des destinées prospères et deviennent des hommes riches et utiles à leur pays…
Je regagnais à pied notre petite maison, et je traversais en chemin un de ces jardins qui mettent au cœur de la ville un bouquet de verdure et de parfums, lorsque je me heurtai presque à Pío Valdez.
— Que devenez-vous ? lui dis-je, avez-vous voyagé ? Il y a longtemps que vous abandonnez vos amis !
— Je suis infiniment heureux si vous avez remarqué mon absence, chère Madame, mais des affaires importantes et ennuyeuses m’ont privé du plaisir d’aller vous voir. Je ne demande qu’à rattraper le temps perdu, et quand vous voudrez me le permettre…
— Mais venez ce soir, Carmen et son mari dînent à la maison.
— A ce soir donc, et merci.
Il s’éloigna, et je le vis se perdre dans les arbres… Il est très grand, plus grand que je ne le croyais… et il était bien pâle en me parlant…
Il vint le soir, et nous lui annonçâmes notre prochain départ.
— Vous qui avez tellement envie de voir une de nos fermes, vous devriez partir huit jours avant la date fixée, et vous arrêter en route à l’estancia de Pío ! s’écria Navarro.
— Quelle bonne idée ! ajouta Carmen. J’irai aussi avec Carlitos. Votre mère est-elle déjà partie, Pío ?
— Ma mère part après-demain… et je suis sûr, chère madame, que vous lui feriez une grande joie en acceptant une invitation que j’ai eu la sottise de laisser faire à Carlos au lieu d’oser la faire moi-même…
Les traîtres ! Ils avaient sûrement préparé de longue main cette invitation « spontanée »… mais fallait-il leur en vouloir ?
J’ai vu la mère de Pío, c’est une délicieuse vieille dame, et lorsque, à l’ancienne mode créole, elle m’a appelée : « Ma fille », j’ai eu envie de l’embrasser… tant son accent était affectueux ; elle a si gentiment insisté pour me donner l’hospitalité à l’estancia que j’ai accepté, et elle m’attend. Marthe est ravie : ce voyage, c’est la première étape qui la rapproche de son mari ; si je l’écoutais, elle commencerait déjà à faire les malles !
En attendant, nos amis essaient de tromper notre impatience, et presque chaque soir ils nous mènent dans un théâtre nouveau. C’est que la saison va finir, et qu’il faut se hâter de tout voir. Nous sommes allés d’abord au Théâtre Odéon, dans lequel se donnent les représentations des troupes étrangères, et nous avons applaudi quelques-uns des acteurs célèbres de la scène française. Mais c’est le public qui nous a intéressés surtout… Ce public d’une élégance princière se passionnait pour la pièce et les artistes, et comprenait jusqu’aux moindres finesses de notre langue. Quelques acteurs avaient cru devoir exagérer les jeux de scène et grossir leurs effets croyant être « mieux compris », nous souffrions de leur erreur, en voyant un sourire moqueur sur les lèvres de nos voisins, à chaque intonation discordante ou à chaque geste de mauvais goût. Combien j’aurais voulu faire savoir aux comédiens à quel point le mal qu’ils se donnaient pour gâter leur jeu est inutile ! Mais ma joie était profonde de constater en revanche combien notre littérature est appréciée ici et quelle influence ont nos idées ! Que de bien ou de mal peut faire dans le monde avec une seule phrase un de nos auteurs !…
J’ai assisté aussi aux représentations des théâtres locaux. Le public y est entièrement différent ; c’est la bourgeoisie qui les fréquente, les employés de banque, les petits commerçants, leurs femmes, et même leurs enfants ; tout s’y passe en famille, on s’y amuse bruyamment, en toute simplicité. Les pièces sont souvent empruntées à notre répertoire, non au plus littéraire, il faut l’avouer, mais au plus gai ; les acteurs ajoutent encore une singulière agitation au mouvement effréné de nos vaudevilles, ils savent à demi leurs rôles et improvisent des scènes entières avec une verve inouïe, les plaisanteries locales éclatent à chaque réplique, et le naturel de leur jeu est sans rival. Avec un peu d’étude, un peu d’application et de culture littéraire, ils seraient d’admirables artistes.
L’art dramatique est encore dans son enfance en Argentine, il faut que les auteurs se dégagent des réminiscences qui les entravent, et soignent le style trop négligé de leurs œuvres. Ce travail commence à s’accomplir, grâce à deux ou trois hommes de talent, et surtout grâce à Laferrère, l’ami de Carlos Navarro qui a compris et dépeint ses contemporains avec une vérité saisissante et presque douloureuse : Les comédies de Laferrère resteront.
On joue assez peu de drames dans ces théâtres populaires, et cela m’a étonnée, car les Argentins ne sont pas gais ; leur musique est mélancolique, la chansonnette est presque inconnue, et leur esprit, qui est vif et mordant, produit plus de mots amers que de mots drôles. Mais toute cette littérature dramatique est si jeune qu’il est permis de fonder tous les espoirs sur son avenir !
Les compagnies espagnoles sont nombreuses, elles jouent presque exclusivement des « zarzuelas », sorte de vaudevilles à couplets, souvent spirituels, presque toujours amusants. Quelques-unes sont de petits bijoux musicaux, et les artistes qui les jouent possèdent une bonne humeur entraînante. Les représentations ont lieu par sections, c’est-à-dire que le spectacle se compose de plusieurs pièces en un ou deux actes, et que l’on peut retenir sa place pour celle des pièces que l’on veut voir, ou pour deux d’entre elles, sans être contraint à assister au spectacle entier.
Nous n’avons pas vu de café-concert, ni de music-hall ; on nous a dit que ces établissements étaient remplis d’un public hétéroclite, et qu’aucun Argentin n’osait y conduire une femme respectée. Nous nous sommes donc résignées facilement à ignorer des endroits où nous aurions été gênées, et où le répertoire n’offre que des attraits auxquels l’art est totalement étranger…
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Nous avons volé à nos amis deux ou trois après-midi pour aller assister à des conférences littéraires. C’est toujours dans ce même théâtre de l’Odéon qu’elles ont lieu, mais devant un public, hélas ! bien clairsemé, et sauf les conférences d’hommes politiques italiens ou français, et d’un auteur populaire espagnol, c’est avec presque de l’indifférence qu’on les accueille. Il y a des raisons à ce manque d’empressement ; d’abord les affaires qui absorbent les journées des hommes, et les innombrables obligations auxquelles sont soumises les femmes pendant les quatre mois de la saison : les visites, les thés, les mariages qui ont lieu soit l’après-midi, soit le soir, les réunions de famille, les achats ! On se disperse si vite dans les estancias, que tous les devoirs et tous les plaisirs sociaux se groupent et s’accumulent de mai à septembre sans un jour de répit. Toujours cette hâte de vivre et d’agir qui ne laisse pas assez de prise aux travaux de l’esprit !
Je partage maintenant avec les porteños (nom qu’on donne aux habitants de Buenos-Aires), le désir de quitter la ville, de ne plus entendre de conversations mondaines ou de médisances souriantes, de me mettre en contact avec la nature loin du bruit, loin de cette vaine agitation…
Mais un scrupule me tourmente : ai-je bien fait d’accepter l’hospitalité de Madame Valdez ? N’ai-je pas écouté une autre voix que celle de ma raison ? Chaque matin, je prends la résolution de ne pas m’arrêter à la station dont Pío m’a répété le nom si souvent, et d’aller directement retrouver Georges ; chaque soir, ma résolution faiblit… J’irai…
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C’était hier le premier jour du printemps, et le printemps m’a apporté la plus belle de ses roses…
Tout ce que je n’osais pas m’avouer à moi-même un autre m’a forcée à le dire. Ah ! Pío, qu’avez-vous fait ? Vous avez ressuscité dans mon cœur les joies que je croyais mortes, les troubles pleins de douceur, et le désir d’aimer…
Marthe était sortie, et je lisais dans le salon lorsqu’il est entré. Qu’avons-nous dit ? Je ne m’en souviens plus. Nous avons parlé du voyage, de sa mère, du temps… et puis, dans un silence ses yeux ont rencontré les miens et j’ai compris…
Ce n’est pas pour échanger des phrases indifférentes qu’il est venu. Il voulait me dire qu’il m’aime depuis cinq mois, depuis ce jour où il m’a vue chez Délia, sa mère le sait et l’approuve, nos amis sont ses alliés, et Marthe même est un peu sa complice…
L’aveu de sa tendresse et de son espoir est sorti de sa bouche en paroles entrecoupées, il était pâle et sa main tremblait.
— Voulez-vous, me dit-il, enfin en se levant, me faire l’honneur de devenir ma femme ?…
… Et je n’ai pas répondu : non…
Il sait tout de ma vie, mes chagrins, mon veuvage, ce que je fus et ce que je suis ; il sait que mon cœur est à peine cicatrisé des blessures que le sort lui a infligées et que la main qu’il serre dans les siennes sait mieux panser que caresser…
— Pío, pourquoi choisissez-vous une étrangère, sans fortune, sans beauté, tandis que des jeunes filles charmantes, riches, et qui parlent la même langue que vous, seraient si heureuses de porter votre nom et de vous donner leur cœur plein d’espoir ?…
— Mais, parce que c’est vous que j’aime, vous dont la chère tristesse et la grâce brisée m’ont charmé dès que je vous ai vue, vous qui êtes devenue le souffle même de ma vie ! Si vous m’aviez refusé votre main, je ne m’en serais jamais consolé, certain qu’elle m’enseigne la route du bonheur…
Pío ne sait pas qu’on se console de beaucoup de choses…
Il est parti… Marthe m’a trouvée dans le salon, les joues couvertes de larmes…
— Tu l’épouses ? me demanda-t-elle avec une affectueuse curiosité.
Je fis : Oui, de la tête, et c’est seulement à cette minute que je me rendis compte que j’aimais, de toute mon âme et de tout mon cœur.
Nous voici partis pour l’estancia… les grands wagons s’emplissent peu à peu, nous quittons Buenos-Aires et ses faubourgs semés de maisons construites en bois, en boîtes de conserves ou en bidons à pétrole… Le train roule sans se hâter, parcouru d’un bout à l’autre par des contrôleurs, des marchands de journaux et de cigarettes, ou par des voyageurs qui se rendent visite et vont au restaurant.
Nous traversons une zone de verdure, des jardins ; quelques villas aux stores hermétiques sont semées au hasard dans des touffes d’eucalyptus et de magnolias, puis c’est la plaine. Pendant des heures nous allons voir seulement de l’herbe roussie, des broussailles séchées, des bœufs accablés par le soleil et un horizon net et lointain, sans une ondulation, sans une vague… Je lis, balancée par le mouvement du train, puis c’est le déjeuner, puis encore la lecture, le dîner arrive… et les lits faits, le sommeil.
La monotonie du voyage nous a engourdies,… et nous n’avons pu échanger dix paroles…
Me voici habillée, et je commence à guetter les stations. Elles sont visibles de loin, les gares auxquelles le train s’arrête, essoufflé, pour vomir mille paquets informes et mille caisses biscornues…
Il n’y a pas de maisons à l’horizon, trois vaches meuglent tristement près d’une gare grande comme une guérite, et je vois des hommes faire glisser du fourgon un piano à queue… Le phonographe, le pianola voisinent avec la guitare, les cartons à chapeaux, et les sacs de graines ou de pommes de terre…