LETTRES
DE
MARIE BASHKIRTSEFF

Avec quatre Portraits,
des fac-similés d'Autographes et de Croquis

PRÉFACE
par
FRANÇOIS COPPÉE
de l'Académie française

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, FASQUELLE ÉDITEURS
11, RUE DE GRENELLE, PARIS (7e)

Tous droits réservés.


EXTRAIT DU CATALOGUE de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
5, RUE DU PONT-DE-LODI

Journal de Marie Bashkirtseff, avec un portrait, (27e mille), 2 vol.

Paris.—Imp. A. Maretheux et L. Pactat, 1, rue Cassette.


PRÉFACE DE FRANÇOIS COPPÉE[1]

L'été dernier, j'allai saluer une dame russe de mes amies, de passage à Paris, à qui Mme Bashkirtseff donnait l'hospitalité dans son hôtel de la rue Ampere.

Je trouvai là une compagnie très sympathique: rien que des dames et des jeunes filles, toutes parlant à merveille le français, avec ce peu d'accent qui donne à notre langue, dans la bouche des Russes, on ne sait quelle gracieuse mollesse.

L'accueil que je reçus fut cordial dans cet aimable milieu, où tout respirait le bonheur. Mais, à peine assis non loin du samovar, une tasse de thé à la main, je tombai en arrêt d'admiration devant un grand portrait, celui d'une des jeunes filles présentes, portrait d'une ressemblance parfaite, librement et largement traité, avec la fougue de pinceau d'un maître.

«C'est ma fille Marie, me dit Mme Bashkirtseff, qui a fait ce portrait de sa cousine.»

J'avais commencé une phrase élogieuse; je ne pus pas l'achever. Une autre toile, puis une autre, puis encore une autre, m'attiraient, me révélaient une artiste exceptionnelle. J'allais, charmé, de tableau en tableau,—les murs du salon en étaient couverts—et, à chacune de mes exclamations d'heureuse surprise, Mme Bashkirtseff me répétait, avec une émotion dans la voix, où il y avait encore plus de tendresse que d'orgueil:

«C'est de ma fille Marie!... c'est de ma fille!...»

En ce moment, Mlle Marie Bashkirtseff survint. Je ne l'ai vue qu'une fois, je ne l'ai vue qu'une heure... je ne l'oublierai jamais.

À vingt-trois ans, elle paraissait bien plus jeune. Presque petite, mais de proportions harmonieuses, le visage rond et d'un modelé exquis, les cheveux blond-paille avec de sombres yeux comme brûlés de pensée, des yeux dévorés du désir de voir et de connaître, la bouche ferme, bonne et rêveuse, les narines vibrantes d'un cheval sauvage de l'Ukraine, Mlle Marie Bashkirtseff donnait, au premier coup d'œil, cette sensation si rare: la volonté dans la douceur, l'énergie dans la grâce. Tout, en cette adorable enfant, trahissait l'esprit supérieur. Sous ce charme féminin, on sentait une puissance de fer, vraiment virile;—et l'on songeait au présent fait par Ulysse à l'adolescent Achille: une épée cachée parmi des parures de femme.

À mes félicitations, elle répondit d'une voix loyale et bien timbrée, sans fausse modestie, avouant ses belles ambitions et—pauvre être marqué déjà pour la mort!—son impatience de la gloire.

Pour voir ses autres ouvrages, nous montâmes tous dans son atelier. C'est là que l'étrange fille se comprenait tout à fait.

Le vaste «hall» était divisé en deux parties: l'atelier proprement dit, où le large châssis versait la lumière; et, plus sombre, un retrait encombré de papiers et de livres. Ici, elle travaillait; là, elle lisait.

D'instinct, j'allai tout droit au chef-d'œuvre, à ce «Meeting» qui sollicita toutes les attentions, au dernier Salon: un groupe de gamins de Paris causant gravement entre eux—de quelque espièglerie sans doute, —devant un enclos de planches, dans un coin de faubourg. C'est un chef-d'œuvre, je maintiens le mot. Les physionomies, les attitudes des enfants sont de la vérité pure; le bout de paysage, si navré, résume la tristesse des quartiers perdus. À l'Exposition, devant ce charmant tableau, le public avait décerné, d'une voix unanime, la médaille à Mlle Bashkirtseff, déjà mentionnée l'année précédente. Pourquoi ce verdict n'avait-il pas été ratifié par le jury? Parce que l'artiste était étrangère? Qui sait? Peut-être à cause de sa grande fortune? Elle souffrait de cette injustice et voulait, la noble enfant, se venger en redoublant d'efforts. En une heure, je vis là vingt toiles commencées, cent projets: des dessins, des études peintes, l'ébauche d'une statue, des portraits qui me firent murmurer le nom de Frans Hals, des scènes vues et prises en pleine rue, en pleine vie, une grande esquisse de paysage notamment,—la brume d'octobre au bord de l'eau, les arbres à demi dépouillés, les grandes feuilles jaunes jonchant le sol;—enfin, toute une œuvre, où se cherchait sans cesse, où s'affirmait presque toujours le sentiment d'art le plus original et le plus sincère, le talent le plus personnel.

Cependant une vive curiosité m'appelait vers le coin obscur de l'atelier, où j'apercevais confusément de nombreux volumes, en désordre sur des rayons, épars sur une table de travail. Je m'approchai et je regardai les titres. C'étaient ceux des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Ils étaient tous là, dans leur langue originale, les français, les italiens, les anglais, les allemands, et les latins aussi, et les grecs eux-mêmes; et ce n'étaient point des «livres de bibliothèque», comme disent les Philistins, des livres de parade, mais de vrais bouquins d'étude fatigués, usés, lus et relus. Un Platon était ouvert sur le bureau, à une page sublime.

Devant ma stupéfaction, Mlle Bashkirtseff baissait les yeux; comme confuse et craignant de passer pour pédante, tandis que sa mère, pleine de joie, me disait l'instruction encyclopédique de sa fille, me montrait ses gros cahiers, noirs de notes, et le piano ouvert où ses belles mains avaient déchiffré toutes les musiques.

Décidément gênée par l'exubérance de la fierté maternelle, la jeune artiste interrompit alors l'entretien par une plaisanterie. Il était temps de me retirer, et, du reste, depuis un instant, j'éprouvais un vague malaise moral, une sorte d'effroi, je n'ose dire un pressentiment. Devant cette pâle et ardente jeune fille, je songeais à quelque extraordinaire fleur de serre, belle et parfumée jusqu'au prodige, et, tout au fond de moi, une voix secrète murmurait: «C'est trop!»

Hélas! C'était trop en effet.

Peu de mois après mon unique visite rue Ampère, étant loin de Paris, je reçus le sinistre billet encadré de noir qui m'apprenait que Mlle Bashkirtseff n'était plus. Elle était morte, à vingt-trois ans, d'un refroidissement pris en faisant une étude de plein air.

J'ai revu la maison désolée. La malheureuse mère, en proie à une douleur haletante et sèche qui ne peut pas pleurer, m'a montré, pour la deuxième fois, aux mêmes places, les tableaux et les livres; elle m'a parlé longuement de la pauvre morte, m'a révélé les trésors de bonté de ce cœur que n'avait point étouffé l'intelligence. Elle m'a mené, secouée par ses sanglots arides, jusque dans la chambre virginale, devant le petit lit de fer, le lit de soldat où s'est endormie pour toujours l'héroïque enfant. Enfin elle m'a appris que tous les ouvrages de sa fille allaient être exposés, elle m'a demandé, pour ce catalogue, quelques pages de préface, et j'aurais voulu les écrire avec des mots brûlants comme des larmes.

Mais qu'est-il besoin d'insister auprès du public? En présence des œuvres de Marie Bashkirtseff, devant cette moisson d'espérances couchée par le vent de la mort, il éprouvera certainement, avec une émotion aussi poignante que la mienne, l'affreuse mélancolie qu'inspirent les édifices écroulés avant leur achèvement, les ruines neuves, à peine sorties du sol, que le lierre et les fleurs des murailles ne cachent point encore.

Que dire, surtout, à la mère, dont le désespoir fait mal et fait peur? À peine ose-t-on la supplier, en lui montrant le Ciel, de détourner ses regards de l'impassible nature, qui ne livre à personne le mystère de ses lois et ne dit même pas si elle a besoin du génie naissant d'une jeune fille pour augmenter l'éclat et la pureté d'une étoile.

François Coppée.

Paris, 9 février 1885.

Note 1: [(retour) ]

Cette préface a paru en tête du catalogue des œuvres de Marie Bashkirtseff, lors de l'exposition qui fut faite en 1885. L'auteur a bien voulu nous permettre de reproduire ici ces pages intéressantes et difficiles à retrouver.

LETTRES

DE

MARIE BASHKIRTSEFF

1868-1874

À sa tante.

30 juillet 1868[2]

Très chère tante Sophie,

Comment allez-vous, ainsi que l'oncle? Hier, nous avions des tableaux vivants: le premier tableau représentait les quatre saisons: Dina représentait l'Hiver; moi, le Printemps; Sophie Kavérine, l'Automne; Mlle Élise l'Été. Dans le second tableau prenaient part Dina et Catherine, sœur de Sophie. Dina représentait la Psyché regardant l'Amour endormi, et Catherine, l'Amour. Dina avait les cheveux épars; c'était très joli. Dans le troisième tableau, moi et Paul: j'étais la Déesse des fleurs et Paul le Dieu des fruits. Dans le quatrième tableau, Dina seule en Naïade, robe blanche, assise dans le jonc; dans les mains et sous les pieds elle avait l'herbe des rivières et le jonc, toute la robe parsemée de perles en cristal blanc, qui ressemblaient beaucoup aux gouttes d'eau, avec les cheveux épars, sur les cheveux parsemés des perles en cristal. Venez chez nous, à Tcherniakovka; vous nous manquez. Tout le monde va bien et tout le monde vous embrasse.

Votre nièce,

Moussia Bashkirtseff.

Note 2: [(retour) ]

Marie Bashkirtseff n'avait pas encore huit ans. Elle est née le 11 novembre 1860.

À son cousin.

20 février 1870, Tcherniakovka.

Cher Étienne,

Je te remercie pour le dessin et pour la lettre. Mes leçons vont assez bien. Je t'envoie mon dessin, seulement ne le montre à personne, parce que c'est mal fait. Après ton départ j'ai fait beaucoup de dessins et il y en a qui sont bien. À l'étranger, je crois que nous n'irons pas bien vite, peut-être pourtant un de ces jours; maman a dit dans une semaine.

Ma tante est allée dans ses terres avec Paul, voilà pourquoi Paul ne t'écrit pas. Ta sœur Dina t'embrasse; mais, selon sa coutume, elle n'écrit rien, mais elle pense à ta commission. Je t'apporterai de l'étranger un porte-fusil, ou mieux, écris-moi ce qu'il faut t'apporter? Mais dépêche-toi, car dans deux semaines, tout au plus, nous partons. Écris-moi absolument qu'est-ce qu'il faut t'apporter de l'étranger; si nous ne partons pas, je t'écrirai encore. Pardonne-moi le mauvais papier. Maman t'envoie trois roubles et te prie de bien travailler à l'école.

Ta cousine dévouée.

À Mademoiselle H...

4 septembre 1873.

Chère amie,

J'ai pour la première fois parlé l'italien aujourd'hui. Le pauvre Micheletty, (mon professeur,) faillit tomber évanoui ou se jeter par la fenêtre de la joie de m'entendre parler italien. Je puis dire maintenant que je parle le russe, le français, l'anglais, l'italien; j'apprends l'allemand et le latin, j'étudie sérieusement.

Avant-hier, j'ai eu ma première leçon de physique.

Ah! comme je suis satisfaite de moi!

Quel grand bonheur est celui-là!!

Comment vont tes leçons? Écris-moi, je t'en prie.

J'ai reçu le Derby: les courses à Bade! Comme je voudrais y être! mais non, je ne veux pas, je dois étudier et, le cœur serré, je lis les courses de chevaux de X. Je me calme avec grand peine et je me console en disant: Étudions, étudions, notre tour viendra. Si Dieu le veut!

C'est l'heure du déjeuner, la seule libre, et c'est généralement pendant ce temps qu'on me taquine avec X..., et je rougis, pour tous; maman me soutient, en disant: «Qu'est-ce que tous la taquinez toujours avec ce X...»

Maman est bien gentille aujourd'hui, je finirai vraiment par devenir son amie.

Elle cause, nous raconte des histoires du temps où elle avait seize ans, récite des poésies en riant.

Hier, à la leçon de français, j'ai lu l'Histoire Sainte, les dix commandements de Dieu. Il dit qu'il ne faut pas se faire des images de ce qui est dans les cieux. Les Latins et les Grecs ont tort, ce sont des idolâtres, qui adorent des statues et des peintures. Aussi, moi, je suis loin de suivre cette méthode. Je crois en Dieu, notre Sauveur, la Vierge, et j'honore quelques saints, pas tous, car il y en a de fabriqués, comme les plumcakes.

Que Dieu me pardonne ce raisonnement s'il est injuste, mais dans mon simple esprit les choses sont ainsi et je ne puis dire autrement.

Es-tu contente de ma lettre?

Au revoir.

À sa tante.

Spa, dimanche 5 juillet 1874.

Chère tante,

Je vous ai promis d'écrire et me voici. Je sors toujours au bras de ma mère. Hier soir, je chantais chez moi et tous accoururent du Casino. Paul m'a dit qu'il m'entend de l'hôtel de Flandre.

Pourquoi y a-t-il des gens qu'on déteste? J'étais tranquille, mais P.... vient avec sa mère et j'ai envie de fuir. Ils sont bons, aimables, pas bêtes, mais je ne peux pas les supporter.

Nous allons voir la grotte à Spa; je ne puis pas bien vous la décrire et pourtant cela me ferait un tel plaisir plus tard de trouver une juste description (je noterai tout dans mon journal) de ce que j'ai vu! je sais que j'ai beaucoup admiré. Mais je suis sûre qu'il y a des grottes bien plus belles aux environs, sans parler d'autres pays, où il y a des merveilles auprès desquelles la grotte d'ici ne paraîtrait que comme rien. D'ailleurs, c'est humilier les œuvres souveraines que de leur imposer notre approbation.

Je marche avec M. G.... malgré une petite pluie; je suis mouillée et crottée, maman est au désespoir....

Le retour a été admirable; dans un village, G.... a tiré d'un lit une couverture blanche et du plancher un tapis. On donne le tapis aux autres et on enveloppe de la couverture.... moi. Je riais et admirais l'intrépidité de G....; il riait aussi et nous comparait à Paul et à Virginie.

On nous a présenté le comte Doenhoff, le petit B. K...., et nous allons aux courses, le comte D. Basilevsky, frère de la princesse Souvaroff, maman, moi et Dina. Nous sommes dans la meilleure tribune; le comte D... reste avec nous. On dit qu'il admire maman, et tu sais, chère tante, ce qu'il a dit! Il a dit: La fille ne sera pas mal, mais on ne pourra jamais la comparer â la mère.—Maman ne fait que parler de moi; elle raconte les mots de mon enfance, tu sais, toujours la même chose; elle ne peut pas oublier que quand elle arrivait de la Crimée (j'avais deux ans), elle me dit pour je ne sais quelle espièglerie: Marie est bête. —Marthe, dis-je à ma nourrice (car, comme tu sais, jusqu'à trois ans et demi je prenais de la nourriture naturelle), Marthe, allons-nous-en, maman n'a pas reconnu Marie.... Au revoir, je vous embrasse tous, je suis rose et blanche et me porte très bien.

1875

À Mademoiselle Colignon

Chère amie,[3]

Quel affreux voyage![4] À Vinenbruck nous descendons et allons vingt minutes à pied; à une heure et demie nous arrivons: quelques maisons entre deux montagnes. On ne se fera jamais idée du calme profond, qui règne en cet endroit. Il me semble, que dans une tombe c'est plus animé. Ma mère est radieuse, je suis enchantée de la revoir. Je raconte tout ce qui s'est passé depuis le départ. Une fois tout cela raconté, je m'ennuie, pas une âme intéressante. Je chante et ma voix produit son effet habituel. Ici, on se promène sans chapeau, on parle à tout le monde; requiem delectabile. Campagne, plus campagne qu'en Russie, tristesse, détestation!...

Quand je pense (et j'y pense souvent) qu'on ne vit qu'une fois, je me reproche de passer mon temps dans ce pays de saucissons.

Un chapeau de feutre noir d'une façon ravissante, une robe de drap bleu presque noir, tout unie, bien tirée sur les hanches et à petite traîne, mais la traîne est retroussée sur le côté, comme un habit de cheval, souliers de peau jaune à boucles, figure fraîche, port royal (comme dit maman), démarche gracieuse. Dina s'écrie en me voyant descendre: je ne te reconnais pas, tu as l'air d'un tableau ancien. Je prie Dina de me conduire par la ville; ce n'est pas une ville, mais comme le parc d'un château. L'endroit est ravissant et à chaque pas on voit des montées se perdant dans la verdure, des balcons à balustrades, des ponts rustiques, des montagnes, des plaines, charmants en vérité. Mais sur les balustrades personne n'est appuyé, les allées sont désertes, les escaliers, poétiques et pittoresques, vides. Je me plains tout haut en admirant ces belles choses. Voilà, ma chère. Par exemple, je dis que je m'ennuie et j'entends quelqu'un derrière moi; je me retourne; c'est une personne qui pense ce que je viens de dire, on se parle, et voilà!.... Eh! bien, s'écrie-t-elle, retourne-toi donc vite!.... Je me retourne et je vois.... Un cochon blanc et rose, qu'on conduit en laisse.... À sept heures nous descendons dans la laiterie, c'est charmant.

On monte, on descend par un chemin adorable. Schlangenbad est un jardin ravissant; pas de places, pas de rues, çà et là des maisonnettes propres et simples. Je parle à peine allemand, je parle une nouvelle langue en ajoutant irt à tous les mots français. Tout le monde rit et parle comme moi. Maman me présente à la princesse M... Je me plains de l'ennui, la princesse m'offre un attaché militaire russe qui est ici, et dont je ne sais pas le nom.

Résignons-nous et couchons-nous de bonne heure; levons-nous avec les poules; cela me fera du bien.

Je ne saurais jamais vous dire à quel point je regrette que vous ne soyez pas avec nous et comme ça ferait du bien à votre santé.

Au revoir.

Note 3: [(retour) ]

Mademoiselle Colignon, son institutrice.

Note 4: [(retour) ]

Marie Bashkirtseff faisait alors son premier voyage à Schlangenbad.

À la même.

Chère amie,

Les anciens ont tort. L'amour, c'est la femme qui aime. Si on pouvait être double, je voudrais l'être pour mettre ma seconde moi à genoux devant la première, seulement parce que celle-ci est prosternée devant l'amour.

Qu'est-ce que la femme qui vous aime tout simplement? Peut-on l'apprécier même si elle vous adore? Oui, les gens aux sentiments vulgaires. Mais si cette femme se dresse debout, et se prosterne ensuite devant vous, c'est alors seulement que vous comprenez toute sa grandeur, la grandeur de son amour. Et ce n'est qu'en s'humiliant ainsi qu'elle est grande, parce qu'elle vous élève et vous rend digne. Quel est l'homme qui ne se sentirait pas Dieu devant cette adoration, par conséquent ne pourrait vous comprendre et devenir votre égal!

Au revoir.

À la même.

Chère amie,

Êtes-vous encore à Allevard et comment va votre santé? Où pensez-vous que je sois aujourd'hui, à Schlangenbad, à l'hôtel Planz? Eh! bien, pas du tout. Je suis à Paris, au Grand-Hôtel et, si vous étiez plus avisée, vous auriez pu le voir sur l'enveloppe.

Je suis une méchante fille, je quitte ma mère en lui disant que je suis enchantée de partir avec mon oncle. Ça lui fait de la peine, et on ne sait pas combien je l'aime et on me juge d'après les apparences. Oh! en apparence, je ne suis pas très tendre. L'idée de revoir ma tante m'occupe. Pauvre tante, qui s'ennuie tant sans moi! Pauvre maman, que j'abandonne! Mon Dieu, que faire? Je ne puis pas me couper en deux!...

C'est vendredi que j'ai quitté Schlangenbad. Le samedi à cinq heures, j'ai descendu au Grand-Hôtel, où m'attendait ma tante. À la frontière française, j'ai respiré pour la première fois depuis que je suis sortie de France.

Je vous embrasse.

À sa mère.

Paris, Grand-Hôtel, 1875.

Chère maman,

Arrivée à cinq heures du matin, au Grand-Hôtel, il est six heures seulement et je vous écris déjà; cela vous prouve mon empressement.

Depuis quinze jours, j'ai respiré pour la première fois en revoyant la France. Je me porte à ravir, je me sens belle, il me semble que tout me réussira; tout me sourit et je suis heureuse, heureuse, heureuse!...

Je vous embrasse, bonjour.

Soignez-vous, ma mère, écrivez-moi et revenez vite.

À Mademoiselle ***.

Paris, 1er septembre 1875.

Ma chère Berthe,

Je réponds de Paris à votre lettre, où je suis depuis trois jours. Ma mère, qui est restée à Schlangenbad, me l'envoie. Madame votre mère est bien bonne de penser à moi, et il me tarde de la connaître. Je suis ici avec ma tante, Mme Romanoff; je crois que vous la connaissez. Que je voudrais passer quelque temps dans la même ville que tous! nous pourrions au moins nous voir. C'est si ennuyeux de se rencontrer une ou deux fois par an, échanger quelques mots et puis être de nouveau, l'une à un bout du monde, l'autre à l'autre.

Écrivons-nous toujours. Depuis notre premier séjour à l'étranger, où je vous ai connue dans notre tendre enfance, j'ai été toujours attirée vers vous, et quelque chose me dit qu'un jour nous serons plus liées que nous ne pouvons l'être maintenant.

Nous sommes au Grand-Hôtel, n° 281.

Au revoir, ma chère; pensez de moi ce que je pense de vous. Bonjour.

À sa tante.

Paris, 1875.

Mme Romanoff, Olga, Marie, X... Tout le monde enfin. J'écris comme j'ai promis et pour commencer je vais déclarer qu'il fait non pas chaud, comme disait ma tante, mais bel et bien frais, un temps admirable. Je suis allée chez tous mes fournisseurs, qui sont de vrais anges et pas si chers que je croyais. K. est avec nous, il est d'une utilité étonnante! Hier, et avant-hier nous fûmes au Bois—une foule immense et élégante comme toujours. Ton frère, belle Euphrosine, a une voiture et un cheval adorables et fait le beau ici. Il a fait un soubresaut en m'apercevant. Ce singe de L. est également ici et une quantité d'autres, tous ceux qui étaient à Nice, etc., etc. Seulement, je manque d'argent. C'est le principal. Qui, diable, a inventé cette vile chose. Comme on était heureux à Sparte d'avoir de l'argent en cuir, en peau de bœuf! J'économise admirablement, mais malgré ma belle économie, l'argent deficit

Je fais mieux mes affaires que je ne le pensais, il faut bien m'habituer. On est très malheureux quand on ne sait rien faire soi-même.

Mon plus grand tourment, c'est d'aller rôder avec la tante Marie. Ils viennent tous de sortir pour aller au Bon-Marché; je reste à la maison, enfermée chez moi, ce qui me plaît cent fois plus que de courir dans tous ces magasins.

À sa cousine.

Paris, Grand-Hôtel, 1875.

Chère Dina,

Voilà une aventure! je m'étais mise sur le balcon du salon de lecture, attendant ma tante, quand j'entendis derrière moi un chœur d'admiration sur ma personne, ma taille. Ce chœur partait d'un groupe de messieurs assis derrière moi. Il est vrai, qu'en ma robe de batiste grise, tout unie, j'ai une taille divine, c'est le mot (tu l'as dit toi-même); mes cheveux dorés sont coiffés simplement. Je ne sais comment, mais les torsades tombent jusqu'au milieu du dos. Ce n'est pas tout: entre ces gens il y a des Brésiliens qui me regardent et me suivent. Ce n'est pas tout: il y a un charmant jeune Anglais blond, qui a l'air de soupirer; ce n'est pas tout: il y a un affreux blond Russe qui me poursuit. Ce n'est pas tout: et si même je croyais que cette fois c'est tout, il y a bien encore d'autres fous, mais je ne prends pas la peine d'en parler; même les femmes me regardent et admirent mes toilettes d'une simplicité étonnante et d'un chic surprenant. Lis ma lettre à maman, ça lui fera plaisir, ça la guérira. Pauvre maman!

On nous amène une victoria à deux chevaux et nous sortons.

Au Bois il y a quatre rangées de voitures, on s'écrase presque. J'étais en train de m'étonner de la laideur des hommes, ici, quand je vis arriver quelque chose de connu; je tâchais de reconnaître, car il y a tant de monde, tant de figures... que les yeux faiblissent et deviennent hébétés au point de vue moral. La personne me salua et je vis s'épanouir la figure du stupide Em.

Au second tour, le surprenant, mais stupide personnage, s'approche de la voiture et de sa voix stridente avec son accent niçois jette ces mots flamboyants de distinction:—Où donc êtes-vous logées?—Au Grand-Hôtel, répond ma tante.—À la bonne heure!...—Quant à moi, je ne me tourne même pas de son côté.

Je ne sais à quoi attribuer cette révolution intérieure, mais le fait est que tout me paraissait noir avant, et tout me paraît rose à présent. Nous rentrons juste pour la table d'hôte. À gauche, sont ceux que je nomme les Brésiliens; à droite, au salon de lecture est le gentil Anglais qui, pour regarder, s'approche vingt fois du côté de la fenêtre, mais chaque fois je voyais son œil droit se détourner de l'affiche qu'il avait l'air de lire, et se fixer sur moi.

Oh! vraiment, je ne vaux pas cette peine, Je rentre chez moi et je me mets à écrire. On frappe; la femme de chambre me donne une carte. De M.... Faites entrer, c'est Remy seul, sans son père; je regarde son chapeau sur la table, ses cheveux noirs, et une idée m'illumine.—Asseyez-vous comme cela, tournez le dos à la porte et ne vous retournez pas quand ma tante entrera; je veux qu'elle vous prenne pour un autre.—Et tout le temps notre conversation est interrompue par nos éclats de rire; je me figure la face de ma tante.

Remy m'assure qu'il n'a pas changé depuis quatre ans.

De combien de demoiselles avez-vous été amoureux depuis?—De pas une seule, je vous jure!!!... Je doute, il assure; je ris, il soupire. C'est agréable d'avoir des amitiés d'enfance. Alors, comme tu le sais, il était cent fois plus fort que moi en coquetterie; maintenant, je suis une vieille et lui, un enfant. Il se hasarde à demander si je suis changée.

—Pas du tout, je suis toujours la même. Je ne suis pas amoureuse de vous, cela va sans dire...

Je voulais dire que je ne l'ai jamais été. Mais pourquoi désillusionner les gens?... (Il a encore trois ans pour finir ses études.) Il fait de la tête des signes et balbutie quelque chose qui veut dire: Oh, sans doute, non, je n'ose pas croire autrement.—Mais, ai-je continué, je suis votre amie.

Entre ma tante, et j'éclate de rire en voyant sa figure surprise, souriante et en même temps sévère. Elle a fait une tête de circonstance, mais à l'instant Remy se retourne et la face change. Ah! ah! ah! je suis enchantée de la surprise.

Au Bois[5], il y a tant de Niçois, qu'un moment il m'a semblé être à Nice.

C'est septembre, et c'est si beau Nice en septembre; je me souviens de l'année dernière, de mes promenades matinales avec mes chiens, de ce ciel si pur, de cette mer si argentée. Ici il n'y a ni matin, ni soir; le matin on balaie; le soir, ces innombrables lanternes m'agacent. Je me perds ici, je ne sais distinguer le levant du couchant, tandis que là, on se trouve si bien! On est comme dans un nid, entouré par des montagnes, ni trop hautes, ni trop arides. On est de trois côtés protégé comme par un manteau de Laferrière, gracieux et commode et, devant soi, on a une fenêtre immense, un horizon infini, toujours le même et toujours nouveau. Oh! j'aime Nice.—Nice, c'est ma patrie, Nice m'a fait grandir,

Nice m'a donné la santé, les fraîches couleurs.—C'est si beau: on se lève avec le jour et on voit paraître le soleil, là-bas, à gauche, derrière les montagnes qui se détachent en vigueur sur le ciel bleu argent et si vaporeux et doux qu'on étouffe de joie. Vers midi, il est en face de moi, il fait chaud, mais l'air n'est pas chaud, il y a cette incomparable brise, qui rafraîchit toujours. Tout semble endormi. Il n'y a pas une âme sur la promenade, sauf deux ou trois vieux Niçois endormis sur les bancs. Alors je suis seule, alors je respire, j'admire, je suffoque. Qu'est-ce que je te raconte là? des choses que tu connais, mais comme je suis en train, je continue.

Et le soir, encore le ciel, la mer, les montagnes. Le soir, c'est tout noir ou gros bleu. Et quand la lune éclaire ce chemin immense dans la mer, qui semble être un poisson aux écailles de diamants et que je suis à ma fenêtre, tranquille, seule, je ne demande rien et je me prosterne devant Dieu!... Oh, non! Tu ne comprends pas ce que je veux dire, tu ne comprendras pas, parce que tu n'as pas éprouvé cela. Non, ce n'est pas cela, c'est que je suis désespérée toutes les fois que je veux faire comprendre ce que je sens!! C'est comme dans un cauchemar, quand on n'a pas la force de crier!

D'ailleurs, jamais aucun écrit ne donnera la moindre idée de la vie réelle. Comment expliquer cette fraîcheur, ces parfums de souvenirs! on peut inventer, on peut créer, mais on ne peut pas copier... On a beau sentir en écrivant, il n'en résulte que mots communs: bois, montagnes, ciel, lune, etc., etc.

Donne-moi des nouvelles de Schlangenbad et revenez plus vite.

Note 5: [(retour) ]

La fin de cette lettre se retrouve dans le journal de Marie Bashkirtseff (page 65), avec quelques variantes.

À sa tante.

Paris.

Très chère tante,

Ne vous déchirez pas le cœur pour rien et ne prévoyez rien de sinistre. Tout va admirablement bien, excepté le caractère de mon auguste mère, qui se fâche du matin au soir et économise tellement que c'est terrible. Mon auguste mère a proposé de ne pas déjeuner, figurez-vous cela, ne pas déjeuner! C'est atroce, mais je suis bonne enfant, je ne me fâche pas et la proposition n'est restée qu'une proposition.

L'univers entier est à Paris. Depuis la reine d'Espagne jusqu'à A.

Nous avons visité plusieurs hôtels, il y en a un aux Champs-Élysées, tout à fait à part avec un petit jardin, écuries et remises, trois chambres de domestiques, huit chambres à coucher, trois salons, salle à manger, jardin d'hiver, sous-sols, cuisine, salle de bains, office, etc., etc. Ce n'est pas une énorme maison et si on l'achetait il faudrait ajouter deux ou trois pièces. Ce n'est qu'à Paris qu'on peut vivre, partout ailleurs on végète, on ne vit pas. Quand je pense que nous demeurons à Nice, j'ai envie de me casser la tête. Et dire que nous avons acheté à Nice!!! Quelle horreur! Je sais qu'on fera de l'esprit sur ce que je dis, mais je m'en moque. Je dis ce que je dis et je sais ce que je sais. Vivre ailleurs qu'ici, c'est perdre son temps, son argent, sa figure, sa santé, tout enfin. Tout homme sensé et qui n'est pas mort vous dira que j'ai raison.

Comment va la santé de papa, embrassez-le. Je me propose de gagner 200,000 roubles et alors je vous montrerai d'où je suis sortie!!!

De la mère Angot je suis la fille,

etc., etc. Quand je pense, qu'on vend en Russie pour acheter à Nice! Mais c'est de la folie...

Enfin puisque l'affaire est commencée, terminez-la, payez à Nice et puis on tâchera de vendre, si l'on trouve un acquéreur. Je vous prie de ne pas acheter de meubles, car nous en commanderons ici; ce n'est pas la peine de dépenser de l'argent pour cette baraque Niçoise.

Je vous embrasse beaucoup de fois. Faites tondre et laver Prater.

P.S.—Voici ma photographie en Mignon pour les tableaux vivants.

À la même.

ÉPITRE À MA TANTE POUR OBTENIR DE L'ARGENT.

La plus grande des trois Grâces

Se trouve dans cent disgrâces!

Si, comme c'est probable,

Votre âme charitable

De grandes choses capable

Entend ma voix lamentable,

Elle soulagera ma peine.

Et soyez bien certaine,

Que lorsque reine je serai,

Jusqu'au dernier franc vous rendrai

Avec de beaux intérêts.

Mon âme poétique

Et mon cœur magnifique

Se dessèchent comme pastel

Dans ce petit hôtel.

Tous les soirs vers six heures,

Pour me bien réjouir

Dans ce Bois plein de fleurs

Il me faut sortir.

Il me faut pour cela

Voiture et toilette:

Comment le puis-je, hélas!

Quand est vide la cassette.

Lorsque reine je serai,

Tout, tout vous rendrai,

Mais, en attendant,

Envoyez-moi l'argent.

À la même.

Paris.

Il pleuvait ce matin.

Ah! ma tante, si vous pouviez m'envoyer un peu du vil métal.

En vérité, je ne comprends pas comment il y a des gens qui, pouvant vivre à Paris, s'en vont moisir à Nice!

Si vous saviez comme Paris est beau! Chez Laferrière, Caroline est allée aux eaux, la grande mince la remplace et pas mal; au moins avec celle-là je fais ce que je veux.

Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent.

Ce soir, nous irons sans doute à l'Opéra.

Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent.

Car je suis dans la gêne,

Que mon cœur, que mon cœur

. . . . . . . a de peine!...

Ne pas aller tous les jours au Bois, c'est mourir d'ennui: vous savez bien que je déteste courir les boulevards et les boutiques. Mon seul plaisir est d'aller respirer l'air pur de la campagne, de humer les douces émanations du Bois, d'admirer la nature... des voitures et des toilettes.

Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent!

Car je suis dans la gêne,

Que mon cœur, que mon cœur

. . . . . . . a de peine?...

Que Dieu vous garde, mes amis.

Nous, par la grâce de Dieu,

Marie.

À sa mère.

Florence.

Chère maman,

Nous descendons à l'hôtel de France. Ah! je suis habituée à voyager... je ne fais que cela depuis quelque temps. Je suis gaie et bien portante. Ce qui est vilain, c'est que nous ne connaissons pas une âme, moi et ma tante, deux femmes seules, enfin résignons-nous!

Quelle vie, quelle animation! des chants, des cris partout. Je me sens bien ici. Nous sommes comme dans une forêt sauvage, comme le Dante una selva reggia, je ne sais où l'on va, quelle fête il y a, rien, rien, rien!... Mais, comme a dit un poète russe: notre bonheur est dans notre misérable ignorance. C'est vrai, je ne sais rien ici et je suis à peu près tranquille. J'en voudrai beaucoup à la personne qui me tirera de cette misérable ignorance: qui me dira, il y a bal là, fête ici; j'en voudrais être et je serais tourmentée.

Il fait un clair de lune superbe et notre hôtel est situé sur la seule partie de l'Arno qui ne soit laide et desséchée, comme le Paillon de Nice. À demain les visites aux galeries, aux palais!

Ah! comme on vit bien ici! Nous avons visité le Palazzo Pitti, puis la galerie de tableaux. Le tableau qui m'a le plus frappé, c'est le jugement de Salomon en costume moyen âge,—il y a plusieurs autres naïvetés pareilles. Tu sais que je respecte les tableaux très anciens, ce qui ne m'empêche pas cependant de voir leurs défauts. Une Vénus avec des pieds si mal faits, qu'on dirait qu'elle a porté des souliers à grands talons. Mes pieds sont bien mieux.

Il y a de très belles et très curieuses choses dans ce palais, il y en a pour des millions. Ce que j'aime le mieux, ce sont des portraits, parce que ce n'est pas inventé, composé, arrangé. Il y a aussi une curieuse collection de miniatures. Pourquoi donc ne s'habille-t-on pas comme avant? Les modes d'à présent sont laides. Tu sais, une fois mariée, mon genre est tout décidé, genre mythologique, empire ou plutôt directoire, mais plus décent, très décent. Il y a de ces délicieuses robes, croisées comme par hasard, et serrées devant par une ceinture. Oh! les femmes d'à présent ne savent pas s'habiller, les plus élégantes sont mal mises. Enfin, ayez patience, si Dieu m'accorde la grâce de faire ce que je veux, vous verrez une femme un peu bien arrangée.

De là nous allons à la maison de Buonarotti; mais il y a une telle foule, qu'on ne peut pas bien voir. Ensuite al Museo del Pietre D. Superbe mosaïque. Ensuite al galeria del Belorta. Je ne vais pas la décrire. Quand tu seras bien portante, nous irons ensemble; d'ailleurs il faudrait un volume et la description n'en donnerait aucune idée. Tu sais que j'adore la peinture, la sculpture, l'art enfin.

Au revoir, à bientôt. Je t'embrasse.

À son grand-père.

Florence, mercredi, 15 septembre 1875.

Cher grand-papa,

Nous sommes allées à la galerie Degli uffici qui communique avec le Palais Pitti et que j'ai vue hier autant qu'on peut voir en passant. Aujourd'hui, c'est autre chose; j'y suis restée une heure et demie. Les statues et les bustes grecs me retiennent longtemps.

Je suis désappointée à la vue de la tête d'Alcibiade; jamais je ne me le figurais avec le front charnu, cette petite bouche montrant les dents, cette petite barbe.

Cicéron est assez (je ne le prends pas pour un Grec, soyez tranquille) bien, mais ce pauvre Socrate! Oh! Il a bien fait de faire de la philosophie et de causer avec son génie, il ne pouvait pas faire autre chose! Quelle laideur ridicule!

Enfin me voilà devant la fameuse Venera Medica! Cette petite poupée est une déception nouvelle. Ces chevilles ressortantes n'excitent pas mon admiration, et la tête et les traits communs à toutes les statues grecques! Non ce n'est pas là Vénus, la déesse charmante, la mère de l'amour. La bouche est froide, les yeux sans expression; certes les proportions sont admirablement gardées, mais que lui resterait-il donc, si les proportions étaient moins parfaites! Qu'on me nomme barbare, ignorante, arrogante, stupide, mais c'est mon avis. La Vénus de Milo est beaucoup plus Vénus.

Je passe aux peintures et trouve enfin une chose digne du nom de Raphaël, pas une image plate et effacée comme ces madones, pas un Christ enfant comme en papier mâché, mais une tête vivante, belle, fraîche. La Fornarina. Peut-être est-ce parce que je n'y comprends rien, mais je préfère de beaucoup cette tête à toutes ses madones ensemble. Une femme de Titien, blonde et grasse, est admirable en Flore, on la retrouve au Palais Pitti, peinte, toujours par Titien, en Cléopâtre se faisant mordre par un aspic, elle représente une absurdité. Trop grasse, trop blonde, pas du tout grecque-égyptienne. Les effets de lumière dans les tableaux de Gherardo delle Notti me plaisent énormément. Les figures sont belles et vivantes. La grande toile représentant les Pâtres autour du berceau de Jésus est magnifique. Sous cette banale auréole, l'enfant divin illumine tous les entourants et semble lui même être fait de lumière. La vierge Marie tient la couverture découvrant l'enfant et regarde les pâtres, avec un véritable sourire du ciel. Ils ont des figures radieusement respectueuses et ceux qui sont le plus près se font de la main une visière comme on fait quand le soleil empêche de voir. Toutes les figures sont belles, véritables. On voit bien que le peintre a compris ce qu'il faisait.

Dans la salle française il y a un très joli petit portrait de Mignard et dans la salle flamande un petit tableau de François Van Mieris, qui m'a ravie par sa finesse extraordinaire. Plus on regarde de près, plus c'est joli et plus la manière dont les couleurs sont mises est incompréhensible. Je ne te raconte que ce que j'ai particulièrement remarqué, d'ailleurs j'ai consacré le plus de temps aux bustes des Empereurs romains et des femmes romaines, Agrippine, Poppée et... j'oublie son nom.... Néron est beau comme personne.

Marc-Aurèle est une bonne grosse tête.

Titus ressemble à quelqu'un, je ne puis savoir à qui.

On vient nous apporter le billet de la loge pour ce soir au théâtre Palliano. On ne donne pas un billet, mais une clef de la loge et deux cartes d'entrée, je ne vois cela qu'en Italie.

Demain il faut partir. Plus je vois, plus je veux regarder, je m'arrache avec peine à toutes ces beautés. La Vénus de Médicis m'a rendu joliment fière. Ensuite nous visitons les musées égyptiens et étrusques.

L'enfance de l'art a son charme, mais je ne crois pas, comme on le dit, que la sculpture grecque ait été importée d'Égypte.

C'est tout un autre caractère, et puis, n'est-ce pas? en Grèce, dans les temps les plus reculés, on n'a rien fait de semblable aux choses égyptiennes. De même qu'en Égypte il n'y eut et il n'y a rien d'approchant des magnificences grecques.

En Égypte, l'art est toujours dans le même état, imposant et absurde. Je regrette de ne pouvoir mieux expliquer ce que je comprends si bien. Ah, cher grand-papa, si tu étais avec nous! Allons, quittons la superbe Florence. Cette Lanza leggiéra piota molt che dipel maculato cra caperta, comme dit le Dante au long nez pendant. Voilà encore un nez!...

Rentrons, rentrons dans notre ville à nous, dans l'altière cité de Seguranne. De nouveau en wagon. Quel dommage qu'il n'existât pas de chemin de fer du temps de Dante. Il en eût certainement fait un des tourments de son enfer. Cette fumée empestée, ce bruit, ce tremblement continuel!

À bientôt, je t'embrasse.

À son frère.

Nice, 1875.

Cher Paul,

Je reviens de Florence, où je suis allée avec ma tante. À Monte Carlo déjà, je devins rose et me mis à rire de joie jusqu'à Nice. Nous avions télégraphié et la voiture est là. Au lieu de me déshabiller, je cours voir les maçons qui arrangent les chambres, puis je cours au second, où nous logerons en attendant. Je vais te raconter tout. Chez moi je me déshabille et, en chemise, me précipite sur mes classiques, les range, leur assigne des armoires particulières et ayant terminé ce travail me jette sur le tapis et passe une heure entre les caresses de mes deux chiens, les seuls vrais amis de l'homme, cet homme fût-il Socrate. Poi, poi, riposato un poco il corpo lasso, ripressivia per la praggoginivesta.... Mais cela pas avant de m'être parfaitement lavée des pieds à la tête et mis par-dessus une chemise blanche et fine, un jupon et ma robe de batiste grise, sauf le corsage, que je remplace par un manteau de foulard blanc ... tu sais comme je suis gentille ainsi.

Allons, résignons-nous et avec mes livres je passerai encore agréablement les quelques jours que nous avons à rester ici.

Dis-moi ce que tu fais, raconte-moi les moindres détails de votre existence à Gavronzy.

Je t'embrasse et je te plains.

1876

À sa tante.

Hôtel de Londres, à Rome, Place d'Espagne,
3 janvier.

Chère tante,

Enfin je suis à Rome, après une nuit exécrable, passée dans un compartiment plein, sur des coussins durs comme du bois, c'était une horreur, mais c'est fini et nous sommes à l'hôtel de Londres, place d'Espagne. Ce qui est atroce, c'est qu'il faut marchander!

Envoyez de suite Léonie avec les choses que nous avons peut-être oubliées. J'ai laissé mon papier à lettres et une boîte de plumes, expédiez-moi cela. N'oubliez pas mes recommandations touchant les meubles. Envoyez absolument le télégramme à Alexandre, concernant les chevaux, sans y rien changer. Soignez mes chiens.

Je suis très désespérée d'avoir oublié de dire adieu à grand-papa, mais on me pressait tant, on criait, on se heurtait. Dites-lui, chère tante, que je l'embrasse mille et mille fois, que je lui baise les mains et le prie de pardonner cet impardonnable oubli.

J'ai encore peu de choses à vous dire, je n'ai pas vu Rome, mais elle me paraît être une grande machine.

Il y a à peine deux heures que nous sommes arrivées. Demain j'écrirai à tout le monde.

Au revoir.

Soignez-vous et venez pour que mes compagnes d'à présent puissent s'en retourner en paix dans la ville de Catherine Ségurana.

Je vous embrasse mille fois.

À la même,

Chère tante,

Voilà encore une lettre que je vous prie de mettre immédiatement à la poste, affranchie.

Nous sommes toutes bien portantes. Au lieu de rester à la maison, sortez beaucoup, allez partout, et écrivez-moi ce qui se passe partout à Nice.

Embrassez D..., P... et T...

Envoyez Léonie et Fortuné. Envoyez mon ombrelle blanche; elle est, je crois, restée à Nice.

Tâchez de nous rejoindre au plus vite.

Vaenez avec D... P...

Embrassez tout le monde.

Je vous embrasse, je me porte bien.

Au revoir.

À son père.

Rome, Hôtel de la Ville, 10 mars 1876.

Cher père.

Vous avez toujours été prévenu contre moi sans que j'eusse jamais rien fait pour justifier cette prévention. Je n'en ai pourtant perdu ni l'estime ni l'amour que doit à son père chaque fille bien née.

Je me crois obligée de vous consulter dans toutes les occasions graves et je suis persuadée que vous y prendrez l'intérêt que de pareilles matières comportent.

Je suis recherchée en mariage par M. le comte B... Maman a dû vous l'avoir déjà dit; mais hier encore j'ai reçu la demande de M. le comte A., neveu du cardinal A...

Je me crois trop jeune pour le mariage, mais dans tous les cas je viens vous demander votre avis et j'espère que vous me le donnerez. Ces deux messieurs sont jeunes, riches, et ont tout ce qu'il faut pour plaire. Ils me sont indifférents.

En espérant une réponse à ma lettre, je me dis avec le plus profond respect et la plus grande estime,

Votre fille dévouée et obéissante.

À sa tante.

Rome, 1876.

Chère tante,

Hier soir au théâtre il y avait un jeune homme, qui m'a regardée et lorgnée comme un fou. J'avais envie de m'indigner, mais montrer de l'indignation serait m'exposer au ridicule. Je me suis conduite tout naturellement, faisant semblant de ne rien remarquer. Il n'y a personne qui me plaît; ce petit m'a intéressée parce qu'il m'a regardée comme un fou et parce qu'il était dans une loge et parlait avec ses amis—(ils avaient cinq ou six loges à côté les unes des autres)—qui avaient l'air d'être des messieurs chics.

Dans chaque troupe il faut une prima dona, dans chaque réunion il faut un primo N. N. Ce soir, j'ai cherché en vain.

Il y en a beaucoup, mais pas un ne se détache des autres.

Des yeux noirs, des cheveux noirs, un teint mat. Le petit n'était séparé de nous que par deux loges, et à chaque instant il changeait de place pour se trouver en face de moi et attendait impatiemment que je baisse ma lorgnette pour me regarder sans cesse, pendant toute la soirée, de huit heures à minuit.

La sortie est très belle et remplie d'hommes: on passe par un corridor vivant, formé par des centaines de personnes, un corridor comme à Nice, mais à Nice il n'est formé que par quelques personnes, tandis qu'ici c'est un plaisir de sortir de l'Opéra. J'aime ces haies humaines, ces centaines d'yeux. Et ils sont très polis ici, ils font place.

La seconde fois que j'irai à l'Opéra je m'amuserai encore davantage, car maintenant je connais plusieurs personnes de vue.

Cette soirée m'a rappelé les soirées de Nice, beaucoup moins brillantes, mais beaucoup plus miennes; là je suis à la maison, et un proverbe russe dit: En visite l'on est bien, mais à la maison on est mieux.

Vous verrez qu'au bout de trois ou quatre fois j'adorerai l'Apollo, et puis ces milliers d'yeux noirs qui me regardent me sont une distraction convenable. Pourvu que beaucoup me remarquent je puis me passer de remarquer et ce sera même beaucoup mieux.

Au revoir, je vous embrasse tous. Maman va bien, elle vous écrit.

À la même.

Rome, 1876.

Chère tante,

Je commence par vous dire que je suis excessivement bien portante.

Rassurez-vous de grâce, je suis plus rose que jamais.

Ensuite, je vous donne une commission.

Envoyez-moi ici ma vieille robe de mousseline de laine blanche avec les galons blancs et la jupe d'une autre robe en mousseline de Chine, celle qui est avec les galons d'or.

Quant à la boîte de Laferrière, c'est une robe qu'il faut m'envoyer ici aussi. Worth va envoyer des robes de bal à Nice et vous nous les enverrez tout de suite à Rome. Il faut te dépêcher. Nous commençons à nous arranger à Rome. Je vous embrasse beaucoup de fois. Embrasse papa. Comment va-t-il?

À Mademoiselle Colignon.

13 juin 1876.

Chère amie,[6]

Moi qui voulais vivre sept existences à la fois, je n'en ai pas le quart d'une. Je suis enchaînée. Dieu aura pitié de moi, mais je me sens faible et il me semble que je vais mourir.—C'est comme je l'ai dit: ou je veux avoir tout ce que Dieu m'a permis d'entrevoir et de comprendre, alors c'est que je serai digne de l'avoir, ou je mourrai!—Car Dieu ne pouvant sans injustice tout m'accorder, n'aura pas la cruauté de faire vivre une malheureuse, à laquelle il a donné la compréhension et l'ambition de ce qu'elle conçoit.

Dieu ne m'a pas faite telle que je suis sans dessein. Il ne peut m'avoir donné la faculté de tout voir pour me tourmenter en ne me donnant rien. Cette supposition ne s'accorde pas avec la nature de Dieu qui est un être de bonté et de miséricorde.

J'aurai ou je mourrai.—Celui qui a peur et va au danger est plus brave que celui qui n'a pas peur. Et plus on a peur, plus on a de mérite.

Le passé n'est qu'un souvenir et par conséquent est une sorte de présent. Le futur n'existe pas. Ne nous faisons pas de chicanes là-dessus en disant que l'instant où je vous écris est déjà bien loin de moi; par le présent on entend aujourd'hui, demain, dans une semaine. Cela m'amène à dire qu'on ne doit rien ménager, rien regretter. Vit-on pour le futur?

Et gagne-t-on à se faire un présent triste pour se créer des bonheurs à l'état d'espérances...

Ne me blâmez pas et au revoir.

Note 6: [(retour) ]

Voir dans le journal de Marie Bashkirtseff, page 194, un fragment qui reproduit une partie des idées exprimées dans cette lettre.