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L'ART ROMAN DANS LE SUD-MANCHE

MARIE LEBERT

NEF, University of Toronto, 2006

Copyright © 2006 Marie Lebert

Dans ce livre, qui concerne le sud du département de la Manche et la région du Mont Saint-Michel, en Normandie, on suit un itinéraire en douze étapes, ces étapes étant du nord au sud les églises de Saint-Martin-le-Vieux, Bréville, Yquelon, Saint-Pair-sur-Mer, Angey, Saint-Jean-le-Thomas, Dragey, Genêts, Saint-Léonard-de-Vains, Saint-Loup et Saint-Quentin-sur-le-Homme, auquel s'ajoute le beau portail roman de Sartilly. La version originale (avec photos, cartes et plans) est disponible sur le NEF: http://www.etudes-francaises.net/avranchin/

TABLE

I. VERSION COURTE

II. VERSION LONGUE

1. Introduction

2. Saint-Martin-le-Vieux

3. Bréville

4. Yquelon

5. Saint-Pair-sur-Mer

6. Angey

7. Saint-Jean-le-Thomas

8. Dragey

9. Genêts

10. Saint-Léonard-de-Vains

11. Saint-Loup

12. Saint-Quentin

13. Sartilly

14. Synthèse

15. Bibliographie

16. Iconographie

17. Photos en noir et blanc

18. Photos en couleur

19. Index

I. VERSION COURTE

Dans ce dossier, point de monuments présents dans tous les guides. Voici au contraire quelques églises paroissiales dont on parle peu. Modestes, solides, nichées dans la verdure ou visibles le long de la côte rocheuse, elles furent construites avec des matériaux locaux et avec les moyens du bord, le plus souvent sur les voies montoises qu'empruntaient les pélerins pour se rendre au Mont Saint-Michel.

#Itinéraire roman en douze églises

Dans la région côtière qui s'étend autour des villes de Granville et d'Avranches (département de la Manche, Normandie), plusieurs églises présentent d'importantes parties romanes. En allant du nord au sud (voir la carte), il s'agit des églises de Saint-Martin-le-Vieux, Bréville, Yquelon, Saint-Pair, Angey, Sartilly, Saint-Jean-le-Thomas, Dragey, Genêts, Saint-Léonard-de-Vains, Saint-Loup et Saint-Quentin. Ces églises sont construites avec des matériaux locaux, à savoir le schiste et le granit. Le sol de la région est formé de roches schisteuses entourant les deux massifs granitiques de Vire et d'Avranches.

La région appartient au Cotentin pour sa partie nord et à l'Avranchin pour sa partie sud. La limite entre le Cotentin et l'Avranchin est la petite rivière du Thar, qui se jette dans la Manche au sud de Saint-Pair-sur-Mer. Cette région était au Moyen-Age une région riche. Le peuplement y était beaucoup plus dense qu'à l'intérieur des terres. La vie économique y était active: pêcheries, salines à proximité de Saint-Martin-de-Bréhal, Bréville et Saint-Léonard-de-Vains, exploitation de la tangue et du varech utilisés comme engrais marins, nombreuses cultures intensives.

Ces églises étaient des églises paroissiales appartenant aux diocèses de Coutances et d'Avranches, à l'exception du prieuré Saint-Léonard-de-Vains, qui était la propriété de l'abbaye Saint-Etienne de Caen. Elles étaient situées sur le réseau de voies montoises qu'empruntaient les pèlerins pour se rendre au Mont Saint-Michel. Certaines de ces églises et leurs dépendances furent données par les ducs normands à l'abbaye du Mont Saint-Michel aux 10e et 11e siècles. D'autres firent l'objet de donations à l'abbaye naissante de la Lucerne au 12e siècle.

Bâtie sur un petit promontoire, l'église de Saint-Martin-le-Vieux fut utilisée jusqu'à la Révolution. Elle servit ensuite d'arsenal et tout son mobilier fut vendu. Rendue au culte en 1801, elle ne fut plus utilisée dès 1804 car elle menaçait de s'effondrer. L'ensemble, en ruines, est envahi par la végétation. Le choeur et la nef datent du 11e siècle: appareil en arêtes de poisson, porte au cintre surbaissé de la nef, étroites petites baies au cintre de granit. L'église a subi des remaniements par la suite: percement de la baie géminée du chevet, percement des baies des murs sud du choeur et de la nef, édification d'un clocher peigne en granit rose de Chausey. Ce dernier date du 16e siècle.

L'église Notre-Dame de Bréville date en grande partie de la seconde moitié du 12e siècle. Un ensemble très homogène est formé à l'extérieur par la majeure partie de la nef, la base de la tour et les murs latéraux du choeur. La nef a sans doute été terminée au 13e siècle: une porte à l'arcade brisée est présente dans le mur latéral nord. L'édifice a été remanié à la fin du 15e ou au début du 16e siècle. A l'intérieur, remaniement de la travée sur laquelle repose la tour, construction d'une voûte en croisée d'ogives au-dessus du choeur, percement d'une grande baie géminée dans le mur du chevet. A l'extérieur, construction de l'étage de la tour et de la flèche. L'église a été restaurée entre 1961 et 1976. Les travaux lui ont rendu sa simplicité première. (Voir un article plus complet.)

Le portail occidental et la porte sud de l'église Saint-Pair d'Yquelon présentent des similitudes avec la porte sud de l'église de Bréville. La nef et le choeur des deux églises datent de la même époque. Le choeur de l'église d'Yquelon est surmonté d'une voûte en croisée d'ogives romane. Dans le mur nord de la nef, un enfeu abrite une pierre tombale du 12e siècle en calcaire tendre, qui représente un chevalier.

Sont également romans les deux étages de la tour et une partie du choeur de l'église de Saint-Pair. Le premier étage de la tour est orné au nord et au sud de deux arcatures aveugles. Le deuxième étage est percé sur chaque face d'une baie géminée. L'ensemble se termine par une flèche octogonale. Les chapitaux des piliers intérieurs de la tour sont ornés de sculptures frustes en bas-relief taillées dans le granit. En 1875, on a retrouvé dans le choeur une partie des fondations de l'oratoire du 6e siècle et les sarcophages de cinq saints, dont celui de Saint Pair (482-565), qui fonda l'abbaye de Scissy et donna son nom à la localité. La nef ancienne fut détruite à la fin du 19e siècle pour agrandir un édifice devenu trop petit pendant la saison des bains. Cette nef fut remplacée par une nef et un transept de grandes dimensions, d'inspiration gothique.

Le portail sud de l'église Saint-Pair de Sartilly est le seul élément appartenant à l'édifice roman original, qui fut détruit et remplacé en 1858 par une église beaucoup plus grande. Ce portail de granit est le plus beau portail roman de la région. Les moulurations des voussures et de l'archivolte et les sculptures des chapiteaux (feuilles de chêne, feuilles d'acanthe, volutes) sont le fruit d'un travail très soigné.

L'église d'Angey dispose d'un choeur roman. Celui-ci date sans doute de l'édifice primitif donné par Guillaume de Saint-Jean à l'abbaye de la Lucerne en 1162. Une deuxième campagne de construction daterait de la seconde moitié du 12e siècle: l'appareil de la base de la tour est légèrement différent de celui du choeur.

Le choeur de l'église de Saint-Jean-le-Thomas fut restauré à partir de 1965 par Yves-Marie Froidevaux, architecte en chef des monuments historiques. Ce choeur pré-roman présente des similitudes avec l'église souterraine Notre-Dame-sous-Terre, qui fut construite par les Bénédictins au 10e siècle. (Ceux-ci s'installèrent au Mont Saint-Michel en 966.) Les arcs des baies sont formés de claveaux de briques. Les murs présentent un appareil de petits blocs de granit assez réguliers séparés par d'épais joints de mortier. En 1895, la tour ancienne fut remplacée par un imposant clocher en granit, qui écrase le reste de l'édifice de son volume. En 1974, on commença à dégager les peintures romanes du 12e siècle trouvées sous l'enduit du mur sud de la nef. Une découverte d'autant plus intéressante que les décors peints sont pratiquement inexistants dans la région.

L'église Saint-Médard de Dragey est isolée avec son presbytère à un kilomètre environ du village. Elle est bâtie sur un promontoire. Sa tour servait de point de repère aux marins. La tour et le choeur ont été édifiés au 13e siècle. L'enduit des murs de la nef romane a été gratté dans les années 1970 pour y mettre à jour l'appareil en arêtes de poisson, à l'intérieur comme à l'extérieur.

L'église Notre-Dame de Genêts fut reconstruite au milieu du 12e siècle par Robert de Torigni, abbé du Mont Saint-Michel, à l'emplacement d'une église plus ancienne. La croisée du transept, une partie des croisillons et les deux tiers inférieurs de la tour appartiennent à l'édifice roman. La tour, massive, est implantée à la croisée du transept. Elle comprend deux étages. Le premier est aveugle alors que le second est orné de baies géminées. Ces baies, murées, ont été prolongées par des baies gothiques trilobées lors d'une deuxième campagne de construction datant du 16e siècle. Autrefois surmontée d'une flèche (détruite par la foudre au 16e siècle), la tour est maintenant terminée par un toit en bâtière. Le départ du toit est caché au nord et au sud par une balustrade ajourée aux angles ornés de gargouilles. Le choeur et ses deux chapelles latérales datent du 13e siècle. La nef est surmontée d'une voûte en berceau de bois refaite en 1960. Cette voûte utilise les éléments d'une charpente à poinçons et entraits apparents du 15e siècle (qui furent eux-mêmes découverts dans les lambris du 18e siècle). La couverture en épaisses plaquettes de schiste a elle aussi été refaite en 1960. Le porche qui précède la porte sud de la nef est surmonté d'une charpente en carène renversée entièrement chevillée datant du 18e siècle. L'église et le cimetière de Genêts ont été classés monuments historiques en 1959.

Le prieuré Saint-Léonard de Vains fut la propriété de l'abbaye Saint-Etienne de Caen jusqu'à la Révolution. Il fut ensuite transformé en bâtiment de ferme. L'édifice est toujours une propriété privée. Le propriétaire a restauré la nef pour en faire une maison d'habitation. Le tour et le choeur sont dans un triste état (mais ceci a peut-être changé depuis ma dernière visite). Située entre choeur et nef, la tour est formée d'une base carrée surmontée de deux étages en léger retrait l'un par rapport à l'autre. Le premier étage devait être aveugle avant les remaniements de la Révolution. Le deuxième étage est orné de deux arcatures jumelles en plein-cintre sur ses faces nord, est et sud. Il est surmonté d'un toit en bâtière reposant sur une corniche. Celle-ci est soutenue par des modillons sculptés de têtes humaines ou moulurés en quart-de-rond.

L'église de Saint-Loup date de la première moitié du 12e siècle. Ceci est attesté par la voûte d'arêtes, l'arc triomphal et les doubleaux en plein-cintre dans le choeur. Ceci est également attesté par les voussures et colonnettes épaisses du portail occidental, de la porte sud et des baies de la tour. L'intérêt de cette église est d'autant plus grand qu'il s'agit du seul édifice entièrement roman ayant subsisté dans la région. De plus, plusieurs éléments d'architecture sont spécifiques à cette église. On note un profil similaire pour le portail occidental, la porte sud et les baies de la tour. On note aussi de nombreuses corbeilles et bases sculptées. On note enfin sous la corniche du choeur de gros modillons sculptés de personnages grotesques et de figures humaines. La seule modification apportée à l'église romane est l'ouverture d'une chapelle latérale dans la seconde travée du choeur (côté nord) en 1602. L'édifice a été classé monument historique en 1921.

La porte sud de l'église de Saint-Quentin est une réplique presque parfaite de la porte sud de l'église de Saint-Loup. Le portail occidental dénote lui aussi l'influence de Saint-Loup. Ces éléments permettent de dater la base de la tour et la nef de la première moitié du 12e siècle. Plusieurs parties datent du 13e siècle: le porche rectangulaire précédant la façade occidentale, les deux étages de la tour, le choeur de trois travées et la chapelle latérale sud du choeur. La chapelle latérale nord fut édifiée plus tard, au 15e ou 16e siècle.

Voici un récapitulatif des parties romanes:

* à Saint-Martin-le-Vieux, le choeur et la nef (11e siècle);

* à Bréville, le choeur, la base de la tour et une partie de la nef (deuxième moitié du 12e siècle);

* à Yquelon, le choeur et la nef (deuxième moitié du 12e siècle);

* à Saint-Pair, une partie du choeur et de la tour (première moitié du 12e siècle);

* à Sartilly, le portail sud de l'église (deuxième moitié du 12e siècle);

* à Angey, le choeur (début du 12e siècle) et la base de la tour (deuxième moitié du 12e siècle);

* à Saint-Jean-le-Thomas, la nef (11e siècle et début du 12e siècle), avec un choeur pré-roman datant du 10e siècle;

* à Dragey, la nef (11e siècle ou premières années du 12e siècle);

* à Genêts, la croisée du transept, une partie des croisillons et la tour aux deux tiers de sa hauteur (milieu du 12e siècle);

* à Saint-Léonard-de-Vains, l'ensemble (début du 12e siècle), très remanié après 1793;

* à Saint-Loup, l'ensemble (première moitié du 12e siècle);

* à Saint-Quentin, la base de la tour et la nef (première moitié du 12e siècle).

[Suivent trois articles plus spécialisés. Ces articles concernent l'église de Saint-Pair, qui est de loin l'église la plus ancienne de la région, puisqu'elle a vu le jour dès le 6e siècle, les églises de Bréville et d'Yquelon, très sobres, qu'on peut considérer comme cousines, et enfin le beau portail roman de l'église de Sartilly.]

#L'église de Saint-Pair, du 6e siècle à nos jours

Le bourg de Saint-Pair est sis sur la côte ouest du Cotentin, à trois kilomètres environ au sud de Granville (voir la carte). Son église, placée sous le vocable de Saint Pair, est un lieu de pèlerinage voué au culte de Saint Gaud, un des nombreux saints guérisseurs de la région.

La vie de Saint Pair fut résumée par Adrien et Joseph Tardif d'après le récit de Fortunat, évêque de Poitiers et contemporain de Saint Pair. Saint Pair "naquit à Poitiers au commencement du règne de Clovis, vers 482, d'une famille noble, d'origine probablement gallo-romaine. (…) Tout jeune encore, il entra au monastère d'Ension. (…) Il était encore novice ou convers lorsqu'il quitta ce monastère avec Scubilion et se fixa à Scissy. Quelques disciples se groupèrent autour de lui. (…) Ils formèrent ainsi un petit monastère. (…) [Saint Pair fut] ordonné prêtre par Saint Léontien, évêque de Coutances vers 512, à l'âge de trente ans environ. Il fonda plusieurs monastères dans les diocèses de Coutances, Bayeux, Avranches, Le Mans et Rennes. (…) A l'âge de soixante-dix ans, vers 552, il succéda à Egidius, évêque d'Avranches. (…) Après treize années d'épiscopat, il mourut à l'âge de quatre-vingt-trois ans, le 16 avril 565. Il fut inhumé avec son compagnon Saint Scubilion, à l'extrémité orientale de l'oratoire de Scissy qu'ils avaient bâti. Son cercueil en calcaire coquiller y a été retrouvé dans les fouilles de 1875 à côté du cercueil de Saint Scubilion." (Saint-Pair-sur-la-Mer et les saints vénérés dans l'église de cette paroisse, Rennes, A. Le Roy, 1888, p. 76-78.)

Scissy (Scessiacus, en latin) était une localité construite à l'emplacement d'un fanum ou sanctuaire païen. L'oratoire de l'abbaye fondée au 6e siècle attira toute une population qui se fixa à proximité. Richard II, duc de Normandie, fit don de l'abbaye de Saint-Pair et de ses dépendances aux religieux du Mont Saint-Michel. Au 12e siècle, une construction romane fut bâtie à l'emplacement de l'oratoire primitif. Le bourg de Saint-Pair était le centre du doyenné et de la baronnie éponyme. L'agglomération fut prospère jusqu'au 15e siècle, date à laquelle ses habitants commençèrent à migrer vers Granville. A la fin du 19e siècle, on décida d'agrandir un édifice devenu insuffisant pendant la saison des bains. La nef romane fut détruite pour être remplacée par une nef et un transept de grandes dimensions.

De l'oratoire primitif, il ne subsiste que les fondations et les sarcophages de cinq saints: Saint Gaud, Saint Pair, Saint Scubilion, Saint Sénier et Saint Aroaste. Les fondations et les sarcophages furent découverts lors de fouilles exécutées en septembre 1875 par l'abbé Baudry (à l'exception du sarcophage de Saint Gaud, qui avait été retrouvé dès 1131 en creusant les fondements de la tour).

Les fondations de l'oratoire primitif sont situées sous le dallage de la seconde travée du choeur actuel. Elles se composent d'une abside semi-circulaire prolongée par des murs latéraux qui se perdent dans les constructions du 12e siècle. Dans son Inventaire des découvertes archéologiques du département de la Manche (thèse d'histoire de l'université de Caen, 1962, p. 415), Claude Bouhier écrit: "A 50 cm du pavage de 1875, on trouva un béton de 5 à 6 cm d'épaisseur qui formait le sol de l'église primitive; 40 cm plus bas on dégagea les restes de 2 sarcophages en tuf de Sainteny, démunis de leur couvercle, reposant sur un mur de forme semi-circulaire, en petit appareil régulier (52 cm de large, pierres de 9 à 10 cm de large sur 3 à 4 cm de haut). Le mur constituait les fondations de l'abside du premier sanctuaire." Le carrelage du choeur actuel présente une double ligne de dallages noirs encadrant une rangée de dallages blancs, qui recouvrent de manière très précise les fondations de l'ancien oratoire.

L'église contemporaine comprend une nef de deux travées précédée d'un porche, un large transept à bras saillants et un choeur de trois travées terminé par une abside semi-circulaire. Les croisillons du transept ouvrent à l'est sur deux absidioles à chevet plat. Le choeur ouvre au nord sur deux chapelles, une côté chevet et une côté tour. A l'angle formé par le bras sud du transept et le choeur, on note l'ajout d'une construction rectangulaire qui abrite la sacristie.

La nef et le transept, tous deux du 19e siècle, sont en granit et en pierre de Caen. La première pierre de cette "nouvelle" construction fut posée le 5 juillet 1877. Entre 1877 et 1888 furent édifiés une nef de deux travées et un large transept à bras saillants dans un style d'inspiration gothique. La construction du transept a totalement modifié l'allure de l'église, qui était jusque-là formée d'un vaisseau rectangulaire.

Dans les maçonneries extérieures du choeur roman, on note la présence de trois modillons au nord et quatre modillons au sud, à un mètre environ de l'extrémité supérieure des murs latéraux. Ces modillons ressemblent à ceux qui supportent la corniche de la tour. Ils sont situés entre la construction romane et la maçonnerie ajoutée lors de l'exhaussement des murs latéraux au 15e siècle, lorsque le choeur a reçu une voûte de pierre. A la même époque, le mur sud a été renforcé par deux contreforts à ressaut. Le mur nord était quant à lui suffisamment maintenu par la chapelle romane.

Alors que les maçonneries du choeur sont formées d'un appareil irrégulier de granit et de schiste, l'appareil régulier de la tour et de sa flèche est en granit seul.

La tour romane, de forme carrée, est surmontée d'une flèche octogone. Actuellement sise à la croisée du transept, elle était située entre choeur et nef avant 1880. Le premier étage est orné au nord et au sud de deux arcatures aveugles reposant sur un bandeau chanfreiné. Les arcades en plein-cintre, ornées d'une simple moulure torique, reposent sur d'épaisses colonnettes engagées. Les chapiteaux sont surmontés d'un tailloir carré se prolongeant entre les arcatures par un bandeau chanfreiné parallèle au bandeau inférieur. Le deuxième étage, en très léger retrait par rapport au premier, est orné sur chaque face d'une baie géminée. Ces baies, séparées par une colonnette trapue, sont entourées d'une arcade en plein-cintre ornée d'un tore et reposant sur des colonnettes engagées.

Les angles de la flèche octogonale sont adoucis par des tores. Aux extrémités de la base, quatre clochetons coniques sont ornés à mi-hauteur d'un boudin. La flèche fut reconstruite à la fin du 19e siècle après avoir été endommagée par la foudre. De quand datait la première flèche en pierre? Aucun document ne permet de le savoir.

A l'intérieur de l'église, la tour repose sur quatre piliers massifs. Ces piliers supportent des arcs fourrés et légèrement brisés déterminant une voûte d'arêtes. Les corbeilles de chapiteaux des piliers nord-ouest, sud-est et nord-est sont ornées de crochets d'angle en faible relief. Celles du pilier sud-ouest sont différentes. D'un côté, un cône de pin et une feuille de chêne entourée de deux glands encadrent des formes peu visibles qui pourraient être des animaux. De l'autre, un buste d'homme orne l'angle de la corbeille, avec une branche de chêne visible à gauche. Toutes ces sculptures, taillées en bas-relief dans le granit, sont très frustes.

Le choeur de l'église est de grandes dimensions. Sa longueur atteint presque celle de la nef primitive aujourd'hui détruite. Côté nord, près du chevet, ce choeur ouvre sur une chapelle romane voûtée en berceau (chapelle qui a subi des tranformations au 20e siècle). Au 19e siècle, le tiers du mur nord situé près de la tour fut détruit afin de ménager une ouverture pour une nouvelle chapelle dédiée à Saint Gaud, consacrée en 1853. Le mur plat du chevet fut ouvert pour construire une abside semi-circulaire d'inspiration gothique. Visible dans le mur nord, la petite baie en plein-cintre à fort ébrasement est d'origine. Le mur sud est lui aussi percé de trois petites baies en plein-cintre. Agrandies et transformées en baies trilobées au 15e siècle, lors de la construction de la voûte de pierre, ces baies ont été ramenées à leurs proportions d'origine au 19e siècle.

De quelle époque dater les parties romanes? On connaît précisément la date de la construction de la tour. On sait que ses fondations datent de 1131, grâce à un manuscrit rédigé à cette date, à l'occasion de la découverte du sarcophage de Saint Gaud dans le choeur. Le même manuscrit cite le nom du maître d'oeuvre qui dirigea la construction de la tour, un certain Rogerius de Altomansiunculo. Ceci est d'autant plus intéressant que les architectes d'édifices romans restaient le plus souvent anonymes. Le choeur et sa chapelle sont très difficiles à dater du fait de leurs nombreux remaniements. Il n'est pas possible non plus de déterminer si leur construction est antérieure ou postérieure à celle de la tour.

#Les églises de Bréville et d'Yquelon: des similitudes

A proximité de Granville, les églises Notre-Dame de Bréville et Saint-Pair d'Yquelon sont en partie romanes. Situées sur la voie montoise qu'empruntaient les pèlerins du nord-ouest du Cotentin pour se rendre au Mont Saint-Michel, toutes deux sont des églises paroissiales construites avec des matériaux locaux, schiste et granit.

Sise sur la côte, à six kilomètres au nord de Granville (voir la carte), l'église de Bréville est un vaisseau rectangulaire formé d'une nef de deux travées et d'un choeur de deux travées à chevet plat. La tour, implantée dans l'axe du vaisseau, s'élève entre choeur et nef.

La façade occidentale, remaniée en 1783, est percée d'une porte et d'une grande baie sans caractère. Cette façade est entièrement recouverte d'un enduit de ciment.

Le mur sud de la nef est épaulé d'un contrefort plat central. Parmi les modillons taillés en biseau supportant la corniche, on remarque deux petits modillons grossièrement sculptés de têtes humaines au-dessus de la baie de la seconde travée. Deux larges baies au cintre surbaissé ont remplacé les petites baies romanes en 1832.

Le mur nord est aveugle. Sa partie occidentale est percée d'une porte dont les voussures aux arcs brisés reposent sur de fines colonnettes. Cette porte date sans doute du 13e siècle.

Une porte romane est ouverte dans la base sud de la tour. Son arcade en plein-cintre est formée d'une voussure moulurée d'un tore. Le chanfrein surmontant le tore est sculpté de dents-de-scie peu visibles. Le claveau central de l'arcade est orné d'une grande tête en fort relief. L'archivolte est un épais bandeau orné de dents-de-scie sculptées en creux d'un rang de bâtons brisés. A droite, elle repose sur une pierre sculptée d'une tête humaine. A gauche, elle disparaît dans les maçonneries de la nef.

L'étage de la tour est percé sur chaque face d'une ouverture longue et étroite surmontée d'un petit gâble reposant sur de fines colonnettes. Au-dessus de la tour s'élève une flèche octogonale de pierre aux angles adoucis par des tores. L'étage et la flèche dateraient du 15e ou 16e siècle.

Les murs latéraux du choeur sont épaulés chacun de deux contreforts plats prenant appui sur un épais soubassement de pierre. Ces contreforts supportent une corniche dont les modillons sont presque tous biseautés. Au nord, un seul modillon est sculpté d'une tête humaine. Au sud, deux autres modillons sont chacun sculptés de deux têtes accolées peu visibles.

En 1832, deux baies sans caractère furent percées de chaque côté de la première travée. Ces baies ont remplacé les petites baies romanes primitives. Au nord, on voit encore les piédroits de granit de deux baies bouchées à cette époque, ainsi que le cintre de l'une d'elles.

Le chevet plat est prolongé par une construction à cinq pans du 19e siècle, qui abrite la sacristie. La baie du chevet, bouchée par un mur de briques, fut dégagée en 1961. Cette baie géminée, probablement contemporaine de la voûte du choeur, est visible dans la sacristie.

A l'intérieur de l'église, la nef est séparée de la base de la tour par un arc fourré et légèrement brisé aux claveaux irréguliers. Cet arc, qui appartient à l'édifice roman, repose sur deux épais pilastres pris dans l'épaisseur du mur. L'imposte des pilastres est moulurée en forme de bandeau chanfreiné. L'arc situé entre la base de la tour et le choeur a quant à lui été entièrement remanié lors de la réfection du choeur au 15e ou 16e siècle. Il a été renforcé par un arc intérieur aux arêtes chanfreinées reposant sur des demi-colonnes engagées.

La travée entre choeur et nef est surmontée d'une voûte en croisée d'ogives sur plan barlong. Cette voûte fut sans doute construite à la même époque que les voûtes en croisée d'ogives surmontant les deux travées du choeur.

Une grande partie de l'église date de la seconde moitié du 12e siècle, le principal indice de datation étant la porte sud. A l'extérieur, un ensemble roman assez homogène est formé par la majeure partie de la nef, la base de la tour et les murs latéraux du choeur. Les contreforts plats reposent sur un soubassement de pierre le long des murs latéraux du choeur. Un trait d'architecture local que l'on retrouve dans l'église d'Yquelon.

La nef pourrait avoir été terminée au 13e siècle puisque le mur nord dispose d'une porte à l'arcade brisée. L'église fut ensuite profondément remaniée à la fin du 15e ou au début du 16e siècle. A l'intérieur, transformation de la travée sur laquelle repose la tour, construction d'une voûte en croisée d'ogives au-dessus du choeur, percement d'une grande baie géminée dans le mur du chevet. A l'extérieur, construction de l'étage et de la flèche de la tour.

A deux kilomètres à l'est de Granville, non loin de la rivière du Boscq (voir la carte), le village d'Yquelon est regroupé autour de son église. Celle-ci est formée d'une nef de deux travées suivie d'un choeur de deux travées à chevet plat. La tour, massive, est accolée à la première travée du choeur côté nord.

La façade occidentale est consolidée à chaque extrémité par deux contreforts plats prenant appui sur un petit muret de pierre. Son mur pignon se termine par une croix antéfixe aux branches bifides.

En 1896, les baies en plein-cintre surmontant le portail d'entrée ont remplacé une grande ouverture rectangulaire, qui avait elle-même remplacé deux petites baies romanes. L'oculus, de petite dimension, est d'origine. Des billettes ornent son pourtour. Sa partie inférieure inclut une pierre sculptée de deux têtes humaines.

L'arcade en plein-cintre du portail est formée d'une voussure non moulurée reposant sur des piédroits sans ornement. Le claveau central est orné d'une tête humaine en fort relief. L'archivolte repose sur des pierres sculptées de têtes humaines, tout comme celle du portail sud de l'église de Bréville.

Est également romane la porte (en grande partie bouchée) comprise dans la première travée du mur sud du choeur. Son arcade en plein-cintre est formée d'une voussure moulurée d'un tore. Le tore est surmonté d'un chanfrein sculpté d'une rangée de dents-de-scie peu marquées. L'archivolte est formée d'un épais bandeau aux arêtes chanfreinées. Cette porte a certainement été remaniée. Les chapiteaux, sans astragale, sont mal raccordés au fût des colonnes, et mal raccordés aussi au départ de la voussure.

La seule baie romane est une étroite petite baie au cintre creusé dans un linteau de granit. Elle est située dans le mur nord du choeur.

La tour, massive et de forme carrée, est surmontée d'un toit en bâtière. Elle présente trois étages en léger retrait les uns par rapport aux autres, et de même appareil que la nef et le choeur. Des ouvertures rectangulaires indiquent une reconstruction, au moins partielle, depuis le 12e siècle. A quelle époque? Aucun élément d'architecture ne permet de donner une date précise.

A l'intérieur de l'église, les deux travées du choeur sont séparées par un doubleau sans ornement et légèrement brisé. Chaque travée est surmontée d'une voûte en croisée d'ogives romane. Les ogives, très larges, sont ornées de deux épais tores d'angle entourant une petite moulure triangulaire saillante. Doubleau et ogives reposent sur des culots en forme de pyramide renversée. Les clefs de voûte sont sculptées de motifs géométriques en faible relief compris dans un cercle.

Dans le mur nord de la nef, un enfeu surmonté d'un arc surbaissé abrite une pierre tombale en calcaire tendre datant du 12e siècle. Elle est décrite ainsi dans le Bulletin de la Société des antiquaires de Normandie (tome 14, 1886-1887, p. 44-45):

"La pierre tombale supporte un chevalier en relief, représenté les mains jointes, la tête appuyée sur un oreiller, et ayant un lévrier à ses pieds. (…) Elle ne porte ni indication de nom, ni indication d'année. Il serait par conséquent impossible de déterminer le personnage dont elle recouvrait les restes. Ce que l'on peut dire avec certitude, c'est qu'il appartient à la puissante famille d'Yquelon, dont un des membres, Roger d'Yquelon, apposa sa signature au bas de deux grandes chartes de l'abbaye de la Luzerne (désormais appelée abbaye de la Lucerne, ndlr), en 1162."

Découverte en 1885 dans le cimetière jouxtant le nord de l'église, la pierre tombale fut encastrée dans l'enfeu en 1893.

La voûte en croisée d'ogives du choeur, le portail occidental et la porte sud permettent de dater la nef et le choeur de l'église de la seconde moitié du 12e siècle.

Les portes des églises d'Yquelon et de Bréville présentent de nombreuses similitudes.

Le portail occidental d'Yquelon et la porte sud de Bréville ont tous deux une archivolte formée d'un épais bandeau orné de dents-de-scie en fort relief. Le rang de dents-de-scie est lui-même sculpté en creux d'une rangée de bâtons brisés. L'archivolte repose sur des têtes sculptées. Une sculpture de tête humaine en fort relief orne le claveau central de la voussure. Les têtes d'Yquelon, sculptées dans le granit, sont beaucoup plus visibles que celles de Bréville, sculptées dans une pierre calcaire beaucoup plus friable.

Les portes sud d'Yquelon et de Bréville présentent elles aussi des traits communs: une voussure moulurée d'un tore épais surmonté d'un chanfrein orné de dents-de-scie peu marquées, des corbeilles de chapiteaux sculptées de crochets d'angle aujourd'hui pratiquement effacés.

La porte sud de l'église de Bréville est en quelque sorte la synthèse des deux portes (portail occidental et porte sud) de l'église d'Yquelon. Elles furent sans doute exécutées dans le même atelier. On retrouve aussi le même type d'archivolte sculptée de dents-de-scie et reposant sur deux têtes humaines dans le beau portail roman de l'église de Sartilly, dont les moulurations sont beaucoup plus soignées.

#Le beau portail roman de l'église de Sartilly

Le bourg de Sartilly est situé sur l'axe routier Avranches-Granville, à quinze kilomètres au sud de Granville (voir la carte). Sa vaste église fut construite au 19e siècle à l'emplacement d'un édifice roman. Le portail sud de l'église actuelle, en granit, est le seul élément qui subsiste de l'église détruite (dont il était le portail ouest).

L'arcade du portail est formée d'une voussure au cintre surbaissé surmontée de quelques blocs de granit de taille régulière. Cette première voussure est moulurée d'un tore d'angle suivi d'un listel et d'un large cavet orné de gros besants légèrement renflés. Elle est suivie de deux autres voussures en plein-cintre entourées d'une archivolte. La première voussure en plein-cintre est moulurée d'un tore d'angle alors que la deuxième est moulurée de deux tores encadrant un listel. L'archivolte est ornée de dents-de-scie en fort relief, qui sont sculptées en creux d'une rangée de bâtons brisés. Cette archivolte repose de part et d'autre de l'arcade sur deux têtes sculptées aux traits fins et bien dessinés.

Des colonnettes engagées supportent les voussures par le biais d'une imposte moulurée d'un cavet. L'imposte se prolonge légèrement pour surmonter les deux pilastres encadrant l'ensemble. Les colonnettes présentent toutes le même profil. La corbeille sculptée des chapiteaux est surmontée d'un tailloir carré. Leur base carrée est ornée de deux tores entourant une scotie. Les sculptures des chapiteaux sont taillées en fort relief dans le granit. Leurs motifs sont variés: feuilles de chêne, feuilles d'acanthe très simplifiées, volutes encadrant une feuille d'acanthe à l'angle, volutes d'angle.

L'archivolte du portail de Sartilly ressemble aux archivoltes du portail occidental d'Yquelon et de la porte sud de Bréville, constructions romanes de la seconde moitié du 12e siècle. Les moulurations de l'arcade et les sculptures des chapiteaux sont le fruit d'un travail particulièrement soigné. Les moulurations de la voussure au cintre surbaissé dénotent l'influence exercée par l'église de Saint-Loup, édifice du début du 12e siècle, qui fut le point de départ d'une petite école d'architecture.

II. VERSION LONGUE

1. INTRODUCTION

[La région // Les divisions ecclésiastiques // Les voies montoises // Les matériaux locaux // Documents // Notes]

#La région

Dans la région côtière entourant le Mont Saint-Michel, si peu d’églises sont entièrement romanes, plusieurs églises datent en partie des 11e et 12e siècles, le reste ayant été reconstruit au fil des siècles. Si l’on suit la côte du nord au sud (voir la carte), ces églises sont situées à Saint-Martin-le-Vieux, Bréville, Yquelon, Saint-Pair-sur-Mer, Angey, Saint-Jean-le-Thomas, Dragey, Genêts, Saint-Léonard-de-Vains, Saint-Loup et Saint-Quentin. S'y ajoute le beau portail roman de Sartilly.

Cette région côtière était au Moyen-Age une région riche. Le peuplement y était beaucoup plus dense que dans les régions intérieures et la vie économique était active: pêcheries, salines à proximité de Saint-Martin-de-Bréhal, Bréville et Saint-Léonard-de-Vains, exploitation de la tangue et du varech utilisés comme engrais marins, nombreuses cultures intensives. On cultivait par exemple la vigne dans la région de Saint-Jean-le-Thomas et de Dragey et sur les côteaux d’Avranches.

La région appartient au Cotentin pour sa partie nord et à l’Avranchin pour sa partie sud. La limite entre le Cotentin et l’Avranchin est la petite rivière du Thar, coulant d’est en ouest et se jetant dans la Manche au sud de Saint-Pair-sur-Mer. Tout ce pays devint la propriété des ducs normands en 933 après avoir subi les invasions scandinaves.

#Les divisions ecclésiastiques

Ces églises étaient des églises paroissiales appartenant aux anciens diocèses de Coutances et d’Avranches, à l’exception du prieuré Saint-Léonard-de-Vains, qui était la propriété de l’abbaye Saint-Etienne de Caen. Certaines de ces églises et leurs dépendances furent données par les ducs normands à l’abbaye du Mont Saint-Michel aux 10e et 11e siècles. D’autres firent l’objet de donations à l’abbaye naissante de la Lucerne au 12e siècle.

Les paroisses de Saint-Pair-sur-Mer, Saint-Martin-le-Vieux, Bréville et Yquelon appartenaient au doyenné de Saint-Pair (voir la carte), l’un des cinq doyennés de l’archidiachoné de Coutances. L’archidiachoné de Coutances était l’un des quatre archidiachonés du diocèse de Coutances, les autres étant les archidiachonés du Cotentin, de Bauptois et du Val-de-Vire.

Les paroisses de Genêts, Angey, Sartilly, Dragey, Saint-Jean-le-Thomas et le prieuré Saint-Léonard-de-Vains appartenaient au doyenné de Genêts (voir la carte). La paroisse de Saint-Loup appartenait au doyenné de Tirepied et celle de Saint-Quentin au doyenné de la Chrétienté, ce dernier regroupant les neuf paroisses rayonnant autour de la cité épiscopale d’Avranches. Ces doyennés appartenaient à l’archidiachoné d’Avranches, composé de quatre doyennés, le quatrième étant le doyenné d’Avranches. Le diocèse d’Avranches regroupait deux archidiachonés, celui d’Avranches et celui de Mortain.

#Les voies montoises

La région était traversée par tout un réseau de voies montoises qu’empruntaient les pèlerins pour se rendre au Mont Saint-Michel (voir la carte). Les douze sites qui nous intéressent étaient situés sur cinq chemins montois au nord d’Avranches, et un chemin montois au sud.

Au nord d’Avranches, on avait d’ouest en est:

- Le chemin des grèves du Mont Saint-Michel à Saint-Pair. Venant du Mont, il passait au Bec d’Andaine, près de Genêts, longeait les dunes de Dragey et de Saint-Jean-le-Thomas, gravissait les falaises de Champeaux et de Carolles, traversait ensuite Bouillon et Jullouville pour aboutir à Saint-Pair.

- Le chemin montois du Mont Saint-Michel à Saint-Pair. Il empruntait le parcours
suivant: Genêts, Dragey, Saint-Jean-le-Thomas, Champeaux,
Saint-Michel-des-Loups, Bouillon et Saint-Pair. Il traversait ensuite
Saint-Nicolas, Yquelon, Longueville, Bréville, Coudeville,
Saint-Martin-le-Vieux, Sainte-Marguerite, Lingreville, Montmartin, Régneville,
Le Pont de la Roque et continuait vers Cherbourg.

- Le chemin montois qui reliait le Mont Saint-Michel à Coutances. Il traversait
Genêts, Dragey, Saint-Jean-le-Thomas, Saint-Michel-des-Loups et
Saint-Pierre-Langers. On pouvait ensuite rejoindre Coutances soit par Cérences,
soit par Bréhal. Pour rejoindre Coutances par Cérences, on passait à
Saint-Léger, Saint-Jean-des-Champs, Saint-Sauveur-la-Pommeraye et Le Loreur.
Pour rejoindre Coutances par Bréhal, on passait à Saint-Aubin-des-Préaux,
Saint-Planchers, Hudimesnil, Chanteloup, Le Bourg-Rey, Quettreville-sur-Sienne
et Hyenville. Le chemin rejoignait ensuite l’actuelle route Granville-Coutances.

- Le chemin montois du Mont Saint-Michel à Saint-Lô. Son itinéraire était le
suivant: Genêts, Dragey, Champcey, Sartilly, La Rochelle Normande, Champcervon,
La Lucerne d’Outremer, La Haye-Pesnel, Le Mesnil-Villeman, Le Mesnil-Amand,
Gavray, Saint-Denis-le-Gast, Saint-Martin-de-Cenilly, Notre-Dame-de-Cenilly,
Cerisy-la-Salle, Carantilly, Quibou, Canisy, Saint-Gilles et Saint-Lô.

- Le chemin montois du Mont Saint-Michel à Caen. Ce chemin montois avait trois points de départ: un à Genêts et deux à Saint-Léonard-de-Vains. Il traversait ensuite Vains, Bacilly, Montviron, Les Chambres, Noirpalu, Bourguenolles, La Lande d’Airou, Saultchevreuil, Villedieu, La Colombe, Margueray et Pontfarcy.

Au sud d’Avranches, un chemin montois reliait le Mont aux villes de l’actuel Calvados: Tinchebray, Condé-sur-Noireau et Falaise. Il continuait ensuite vers Lisieux ou rejoignait un deuxième itinéraire vers Rouen et Bernay. Dans l’ancien diocèse d’Avranches, il avait le parcours suivant: venant du Mont, il passait par Pontaubault et Saint-Quentin-sur-le-Homme pour se diriger ensuite vers Saint-Osvin, Le Grand-Celland, La Chapelle-Urée, Reffuveille, Juvigny-le-Tertre, Bellefontaine, Saint-Barthélémy, Saint-Clément et Sourdeval.

#Les matériaux locaux

Les églises sont toutes construites en granit et en schiste. L’appareil de la tour, les contreforts, l’arcade et les piédroits des baies et des portes sont toujours en granit. Les maçonneries de la nef et du choeur présentent souvent un appareil irrégulier fait de moëllons de schiste ou de granit.

Ces matériaux sont des matériaux locaux. Le sol de la région est formé de terrains sédimentaires composés de roches schisteuses. Ces terrains entourent deux larges massifs granitiques, ceux de Vire et d’Avranches. Allongé d’est en ouest dans la région de Sartilly-Carolles, le massif granitique de Vire forme une bande rocheuse d’une largeur de cinq kilomètres environ, et se termine à l’ouest par les falaises de Carolles et de Champeaux. Le massif granitique d’Avranches est une étroite bande granitique orientée d’ouest en est. Débutant à Avranches pour se terminer aux abords de Mortain, la bande s’étend sur 28 kilomètres alors que sa largeur ne dépasse pas 2 à 4 kilomètres.

Les deux massifs granitiques sont ceinturés d’une auréole métamorphique composée de schistes et de grauwackes (roches schisteuses). Les formations de Granville et de Saint-Pair présentent des traits particuliers. La formation de Saint-Pair est un flysch (formation détritique) composé de grauwackes, siltites et argilites noires présentant des schistosités. La formation de Granville est un flysch formé d’une alternance de grauwackes et de schistes.

[Cette étude est issue d’un mémoire de maîtrise d’histoire de l’Université de Caen [1], considérablement remanié, et complété par une série de photos prises par Alain Dermigny de janvier à avril 1985. Il aura fallu vingt ans pour que ce travail soit publié, grâce aux avantages procurés par la publication en ligne, ce qui représente un temps considérable à l’échelle d’une vie, mais peu de temps à l’échelle d’un édifice roman.]

#Documents

* La bibliographie régionale

* La carte de la région

* La carte géologique

* La carte des chemins montois

* La carte du doyenné de Saint-Pair

* La carte du doyenné de Genêts

#Notes

[1] Intitulé “Les éléments romans dans les églises des régions de Granville et d’Avranches” et daté de 1978, ce mémoire est disponible dans les bibliothèques de Caen (bibliothèque municipale et bibliothèque universitaire) et à la médiathèque de Granville, en trois parties: (1) Texte. (2) Cartes, schémas et plans. (3) Photos ou diapos.

2. SAINT-MARTIN-LE-VIEUX

[Le site / Emplacement / Histoire // L’église / Le plan / Les matériaux / Les appareils / Les enduits // Le choeur / Extérieur / Intérieur // La nef // Datation // Documents // Notes]

#Le site

= Emplacement

Le village de Saint-Martin-le-Vieux est situé entre Bréhal et la mer, près du hâvre de la Venlée, très exactement à 2 kilomètres à l’ouest de Bréhal et à 9 kilomètres au nord de Granville (voir la carte). L’église, en ruines, se dresse sur un petit promontoire. Le village était traversé par le chemin montois qui, venant du Mont Saint-Michel, passait à Saint-Pair pour se diriger vers Cherbourg.

= Histoire

L’église était placée sous le vocable de Saint Martin. Le second saint était Saint Eutrope. La paroisse appartenait au doyenné de Saint-Pair et à l’archidiachoné de Coutances.

Foulques Paynel, sans doute un parent de Guillaume Paynel, fondateur de l’abbaye d’Hambye en 1145, avait donné à cette abbaye la troisième gerbe de Saint-Martin-le-Vieux. Cette donation figure dans le Cartulaire de l’abbaye d’Hambye: “Notum sit omnibus tam praesentibus quam futuris quod ego Fulco Paganellus dedi deo et abbatiae Sanctae Mariae de Hambeja monachisque ibidem deo servientibus in perpetuam et puram elemonisam tertiam garbam decimae Sancti Martini Veteri de Brehal quam ego in manu habebam…” [1]

Pendant la Révolution, l’église fut fermée. Elle servit d’arsenal et tout son mobilier fut vendu. Elle fut rendue au culte en 1801. Vers 1804 ou 1805, elle menaçait de s’effondrer et ne fut plus utilisée. Depuis cette époque, la paroisse de Saint-Martin-le-Vieux est rattachée à celle de Bréhal. [2]

#L’église

= Le plan

L’église est formée d’un vaisseau rectangulaire régulièrement orienté (d’ouest en est) composé d’un choeur à chevet plat et d’une longue nef (voir le plan). Le choeur et la nef sont séparés par un double campanile ajouté au 16e siècle. L’ensemble, en ruines, est envahi par la végétation.

= Les matériaux

= = Les appareils

Les maçonneries présentent un appareil irrégulier fait de moëllons de schiste et de granit. De nombreux éléments d’opus spicatum sont visibles, surtout dans la partie inférieure du mur sud de la nef. Le granit est utilisé pour les arcs et les piédroits des ouvertures. Le schiste est la pierre locale. Quant au granit, il pourrait provenir du massif granitique de Vire affleurant à quelques kilomètres au sud. Le double campanile du 16e siècle a été édifié en granit rose de Chausey.

= = Les enduits

Des plaques d’enduit à la chaux et d’enduit de ciment subsistent sur les murs intérieurs de la nef et du choeur. Il n’y a plus ni dallages, ni plafonds, ni toitures. Toutefois quelques grandes plaques de schiste disséminées dans les ruines du choeur dénotent un ancien dallage en schiste.

#Le choeur

= Extérieur

Le chevet est ouvert par une grande baie médiane autrefois géminée et surmontée d’un arc brisé. Le meneau central a disparu. Dans sa partie basse, le mur du chevet est consolidé par un épais contrefort plat central.

Face à un terrain en forte déclivité, le mur nord du choeur est épaulé de deux contreforts plus épais dans leur partie basse que dans leur partie haute. Entre les deux contreforts, une étroite petite baie en plein-cintre a été bouchée. Ses piédroits et son cintre creusé dans un linteau monolithe de granit sont très visibles.

Le mur sud du choeur ne dispose pas de contreforts. Il est percé de trois grandes baies: une baie à l’arc brisé, une baie trilobée et une baie à l’arc surbaissé qui, comme celle du chevet, sont très postérieures à la construction du choeur. Peut-être ont-elles été ouvertes au moment de l’édification du double campanile au 16e siècle.

= Intérieur

Le mur nord présente un vestige d’arcade en plein-cintre. Une piscine surmontée d’un arc surbaissé subsiste dans le mur sud.

#La nef

Le mur sud de la nef est percé de trois étroites petites baies au cintre creusé dans un linteau monolithe de granit. Deux de ces baies sont ouvertes. La troisième, située le plus à l’est, est bouchée. Ce mur est ouvert par une porte au cintre surbaissé et aux contours chanfreinés. Le chanfrein est encadré de deux petits tores. La porte est surmontée par une petite ouverture trilobée. La partie orientale du mur est percée d’une grande baie à l’arc surbaissé. Ces deux ouvertures sont sans doute contemporaines de celles du choeur.

Le mur occidental était percé en son milieu par une grande baie en plein-cintre aujourd’hui bouchée.

Le mur nord a pratiquement disparu. Seuls subsistent les maçonneries situées près du mur occidental, sur une longueur de 2,30 mètres environ.

#Datation

L’église date certainement du 11e siècle. Ceci est attesté par les nombreux éléments d’opus spicatum, la porte au cintre surbaissé de la nef et les étroites petites baies au cintre creusé dans un linteau monolithe de granit. Le fait que l’église soit dédiée à Saint Martin est aussi une preuve d’ancienneté.

L’église a été l’objet de remaniements postérieurs: percement de la baie géminée du chevet et des baies des murs sud du choeur et de la nef, édification d’un double campanile au 16e siècle.

#Documents

* La bibliographie de Saint-Martin-le-Vieux

* Le plan de l’église de Saint-Martin-le-Vieux

#Notes

[1] Cité par: Renault. Le canton de Bréhal, in: Annuaire du département de la Manche, 1854, p. 30-31.

[2] D’après: Béhier (Pierre). Bréhal-Chanteloup. Coutances, OCEP, 1969, p. 240.

3. BREVILLE

[Le site / Emplacement / Histoire // L’église / Le plan / Les matériaux / Les
appareils / Les enduits, sols, plafonds et toitures // Description extérieure /
La façade occidentale / La nef / La tour / Le choeur // Description intérieure
// Datation // Les restaurations / Au 19e siècle / Au 20e siècle // Documents //
Notes]

#Le site

= Emplacement

Le village de Bréville est situé sur la côte, à 6 kilomètres environ au nord de Granville (voir la carte). Il était traversé par le chemin montois qui, venant du Mont Saint-Michel, passait par Saint-Pair et continuait vers Cherbourg.

= Histoire

L’église de Bréville est placée sous le vocable de Notre-Dame. Le second saint est Saint Hélier. La paroisse de Bréville appartenait au doyenné de Saint-Pair et à l’archidiachoné de Coutances.

Le territoire de la paroisse faisait partie de la baronnie de Saint-Pair, propriété du Mont Saint-Michel depuis 1022, date à laquelle Richard II, duc de Normandie, donna la baronnie au Mont.

Au 13e siècle, le patronage était laïc. Le Pouillé (1251-1279 environ) cité par Léopold Delisle mentionne Guillelmus de Breinville comme seigneur patron. La dîme était partagée entre le curé et l’abbé du Mont Saint-Michel: “Ecclesia de Breinvilla – patronus Guillelmus de Breinvilla. Rector percipit altalagium, et tertiam garbam in feodo gardam in feodo abbatis, in aliis territoriis totum. Et valet L libras.” [1]

Au 16e siècle, Bréville, avec son église et ses salines, formait une prébende au profit de la cathédrale de Coutances. [2]

#L’église

= Le plan

L’église est formée d’un vaisseau rectangulaire régulièrement orienté (d’ouest en est) constitué d’une nef de deux travées et d’un choeur de deux travées à chevet plat (voir le plan). La tour, implantée dans l’axe du vaisseau, s’élève entre choeur et nef.

= Les matériaux

= = Les appareils

Le granit est utilisé pour les contreforts, le pourtour des ouvertures, les pilastres, les colonnes et les arcs. L’appareil des maçonneries est un appareil irrégulier fait de moëllons de schiste. Ces moëllons sont des matériaux locaux puisque la formation de Granville est composée d’une alternance de grauwackes (roches schisteuses) et de schistes. Le granit provient sans doute du massif granitique de Vire qui affleure à quelques kilomètres au sud.

= = Les enduits, sols, plafonds et toitures

Les murs intérieurs sont recouverts d’un enduit à la chaux refait en 1969. Le sol est couvert de dalles de schiste (dalles de Beauchamps) posées la même année, excepté la deuxième travée du choeur dont le carrelage date de 1863. La nef est surmontée d’une voûte en berceau de plâtre qui a remplacé une voûte de bois en 1852. La toiture fut recouverte d’ardoises d’Angers pour la première fois en 1835. Cette toiture a été refaite en 1937.

#Description extérieure

= La façade occidentale

La façade occidentale a été remaniée en 1783. Elle est entièrement recouverte d’un enduit de ciment. Elle est percée d’une porte et d’une grande baie sans caractère.

= La nef

La nef comprend deux travées.

Le mur latéral sud est épaulé par un contrefort plat central. La corniche est supportée par des modillons taillés en biseau. Deux petits modillons sculptés de têtes humaines subsistent au-dessus de la baie percée dans la seconde travée. Le mur est percé de deux larges baies au cintre surbaissé qui ont remplacé les petites baies romanes en 1832.

Le mur latéral nord est aveugle. Il est percé d’une porte dans sa partie occidentale. Les voussures aux arcs brisés reposant sur de fines colonnettes permettent de dater cette porte du 13e siècle.

= La tour

La tour, carrée, s’élève entre choeur et nef. Sa base est située dans le prolongement du chœur, moins large que la nef.

Au nord, une petite maçonnerie en léger relief surplombe la base de la tour. Cette maçonnerie est surmontée d’un toit en appentis recouvert d’ardoises et reliant la toiture du choeur à celle de la nef. Cette maçonnerie repose sur une corniche supportée par des modillons dans le prolongement de celle du choeur. Un gros modillon est sculpté d’une tête humaine à l’ouest.

Au sud, la base de la tour est percée d’une porte (voir le schéma). Son arcade en plein-cintre est formée d’une voussure moulurée d’un tore suivi d’un chanfrein sculpté de dents-de-scie peu visibles. L'archivolte est formée d'un épais bandeau orné de dents-de-scie en fort relief sculptées en creux d’un rang de bâtons brisés. L’archivolte repose à droite sur une pierre sculptée d’une tête humaine. A gauche, elle disparaît dans les maçonneries de la nef. Le claveau central de la voussure est orné d’une grande tête sculptée en fort relief. Ces deux têtes sculptées dans une pierre friable ont mal résisté à l’usure du temps alors qu’à Yquelon, les traits de figures semblables sculptées dans le granit sont encore très visibles.

La voussure repose sur deux colonnettes engagées. La corbeille des chapiteaux, surmontée d’un tailloir carré, est sculptée de deux crochets d’angle très abîmés encadrés de deux boules aux extrémités. La base carrée, très usée, devait être surmontée d’un double tore. Les piédroits intérieurs sont ornés de colonnettes engagées dont la base carrée est elle aussi surmontée de deux tores. Ces piédroits supportent un épais linteau rectangulaire de granit surmonté de quelques plaquettes de schiste disposées à l’horizontale.

L’étage de la tour est percé sur chaque face d’une ouverture longue et étroite. Au-dessus s’élève une flèche octogonale de pierre aux angles adoucis par des tores, avec un petit gâble à fines colonnettes situé dans le prolongement de chaque ouverture. L’étage et la flèche de la tour dateraient du 15e ou du 16e siècle.

= Le choeur

Le choeur, à chevet plat, comporte deux travées. Les murs latéraux sont épaulés chacun de deux contreforts plats prenant appui sur un épais soubassement de pierre et soutenant la corniche. Au nord, on ne voit plus du contrefort séparant la première travée de la seconde que sa partie supérieure. Le reste a été détruit en 1832 pour laisser place à une baie. La plupart des modillons sont biseautés. Il subsiste toutefois au nord un modillon sculpté d’une tête humaine, et au sud un modillon semblable et deux autres sculptés chacun de deux têtes accolées peu visibles.

Les petites baies romanes ont été remplacées par deux grandes baies sans caractère percées en 1832 dans la première travée au nord et au sud. Au nord, deux petites baies bouchées à cette époque sont encore visibles, avec leurs piédroits de granit et le cintre de l’une d’elles creusé dans un linteau monolithe de granit.

Le chevet plat est prolongé par une construction à cinq pans ajoutée au 19e siècle et qui abrite la sacristie. En 1961, on a dégagé la baie du chevet bouchée par un mur de briques. Cette baie géminée, probablement contemporaine de la voûte du chœur, est visible de l’intérieur de la sacristie.

#Description intérieure

La nef est séparée de la base de la tour par un arc fourré et légèrement brisé aux claveaux irréguliers. Cet arc repose sur deux épais pilastres pris dans l’épaisseur du mur par l’intermédiaire d’une imposte moulurée en forme de bandeau chanfreiné.

Si l’arc fourré appartient à l’édifice roman, l’arc situé entre la base de la tour et le choeur semble avoir été entièrement remanié lors de la réfection du choeur au 15e ou 16e siècle. Cet arc est renforcé par un arc intérieur aux arêtes chanfreinées reposant sur des demi-colonnes engagées.

La travée entre choeur et nef est surmontée d’une voûte en croisée d’ogives sur plan barlong datant sans doute de la même époque que les voûtes en croisée d’ogives surmontant les deux travées du choeur.

#Datation

Une grande partie de l’édifice date de la seconde moitié du 12e siècle. Un ensemble très homogène est formé à l’extérieur par la majeure partie de la nef, la base de la tour et les murs latéraux du choeur. Le principal indice de datation est la porte sud de l’église, avec sa voussure moulurée d’un tore surmonté d’un chanfrein sculpté de dents-de-scie, tout comme son archivolte ornée de dents-de-scie en fort relief et reposant sur une tête sculptée. Les contreforts plats reposant sur un soubassement de pierre le long des murs latéraux de la nef et du choeur forment un trait d’architecture local que l’on retrouve notamment à Yquelon.

La nef pourrait avoir été terminée au 13e siècle, comme l’atteste la porte à l’arcade brisée présente dans le mur latéral nord. L’édifice a été remanié à la fin du 15e siècle ou au début du 16e siècle: à l’intérieur, remaniement de la travée sur laquelle repose la tour, construction d’une voûte en croisée d’ogives surplombant le choeur, percement d’une grande baie géminée dans le mur du chevet; à l’extérieur, construction de l’étage et de la flèche de la tour.

#Les restaurations

= Au 19e siècle

La façade occidentale fut entièrement remaniée en 1782. De grandes baies ouvertes dans la nef et le choeur ont remplacé les petites baies romanes en 1832 et 1833, avec deux baies romanes bouchées encore visibles dans le mur nord du choeur. Au lieu du chaume habituel, la toiture fut recouverte d’ardoises pour la première fois en 1835, puis refaite en 1937. Le plafond de bois de la nef fut remplacé par un plafond de plâtre en 1852. L’année suivante, toutes les maçonneries extérieures de la nef, du choeur et de la tour furent rejointoyées. Un carrelage fut posé sur le sol de la seconde travée du choeur en 1863. [3]

= Au 20e siècle

Une délibération du conseil municipal du 13 janvier 1961 a chargé Monsieur
Richard, maire de Bréville, de confier les travaux de restauration de l’église à
Jacques Traverse, architecte en chef des Monuments historiques. Ces travaux
furent exécutés entre 1961 et 1976.

En 1961, une baie géminée bouchée par un mur de briques fut découverte dans le mur du chevet. Cette baie est aujourd’hui visible de l’intérieur de la sacristie.

En 1969, le sol de la nef fut recouvert de dalles de schiste (dalles de Beauchamps) et les enduits des murs furent refaits à la chaux. L’année suivante, le carrelage du choeur fut restauré et les différentes portes remplacées par des portes chevillées en chêne. La porte nord de la nef a été réouverte en mai 1976. Elle avait été murée en 1782. [4]

#Documents

* La bibliographie de Bréville

* Une petite école locale d’architecture: Yquelon et Bréville

* Le plan de l’église de Bréville

* Le schéma de la porte sud

#Notes

[1] Delisle (Léopold). Pouillé du diocèse de Coutances, in: Recueil des historiens de la France, tome XXIII, 1876, p. 499.

[2] Voir: Renault. Le canton de Bréhal, in: Annuaire du département de la Manche, 1854, p. 31-34.

[3] D’après des notes de 1866 consignées dans le registre n° 1 de la paroisse Notre-Dame de Bréville.

[4] D’après un texte rédigé par Monsieur Hérard, maire de Bréville, en supplément de: L’église dans la cité, n° 92, avril 1976.

4. YQUELON

[Le site / Emplacement / Histoire / La pierre tombale du 12e siècle // L’église / Le plan / Les matériaux / Les appareils / Les enduits, sols, plafonds et toitures // Description extérieure / La façade occidentale / La nef / Le choeur / La tour // Description intérieure / La nef / Le choeur // Datation // Les restaurations / Au 19e siècle / Au 20e siècle // Une petite école locale d’architecture: Yquelon et Bréville // Documents // Notes]

#Le site

= Emplacement

Le village d’Yquelon est situé à deux kilomètres de Granville, entre
Donville-les-Bains et Saint-Nicolas, au sud de la rivière du Boscq (voir la
carte). Yquelon était situé sur le chemin montois qui, venant du Mont
Saint-Michel, passait par Saint-Pair et continuait vers Cherbourg.

= Histoire

D’origine scandinave, le terme “Yquelon” signifie “branche de chêne”.

Le saint patron de l’église d’Yquelon est Saint Pair. Le second saint est Saint
Maur. La paroisse appartenait au doyenné de Saint-Pair et à l’archidiachoné de
Coutances.

Le territoire de la paroisse faisait partie de la baronnie de Saint-Pair, propriété du Mont Saint-Michel depuis 1022, date à laquelle Richard II, duc de Normandie, donna la baronnie au Mont.

Le seigneur du lieu, Rogerius de Ikelun, apposa sa signature au bas de deux grandes chartes de l’abbaye de la Lucerne en 1162 [1].

Au 13e siècle, le patronage était certainement laïc. La dîme se partageait entre le curé, qui en recevait la plus grande partie, l’abbaye du Montmorel et la léproserie Saint-Blaise de Champeaux. Le Pouillé cité par Léopold Delisle (1251-1279 environ) mentionne ceci: “Ecclesia de Yquelon-Patronus… Rector percipit totum exceptis VII busselis frumenti quos reddit abbati de Monte Morelli et leprosis Sancti Blasii II quarteris frumenti et luminari ecclesiae unum quarterium frumenti. Et valet XXXIII libras.”[2]

Sise à Poilley, près de Ducey, l’abbaye du Montmorel était une abbaye de l’ordre
des Augustins, qui fut détruite à la Révolution. Située dans la paroisse de
Champeaux, à la lisière de la forêt de Bevais, la léproserie Saint-Blaise de
Champeaux fut fondée par Henri II Plantagenêt et dotée par Guillaume de
Saint-Jean. Elle vit ses biens réunis à l’Hôtel-Dieu d’Avranches en 1696. [3]

Le Pouillé de 1332 cité par Auguste Longnon mentionne Guillermus Courée pour seigneur patron: "Guillermus Courée est patronus ecclesie de Yquelon." [4]

= La pierre tombale du 12e siècle

En 1885, on découvrit dans le cimetière au nord de l’église une pierre tombale en pierre calcaire tendre datant du 12e siècle.

En 1886, M. de Lomas la décrit ainsi: "La pierre tombale supporte un chevalier en relief représenté les mains jointes, la tête appuyée sur un oreiller et ayant un lévrier à ses pieds. Il est vêtu d’une tunique qui ne dépasse pas les genoux; cette tunique est serrée à la taille au moyen d’un ceinturon auquel est pendue une épée. Un bandeau large de quatre centimètres est noué ou attaché derrière la tête et retient une pièce d’étoffe qui sert de coiffure. Deux boucles de cheveux couvrent les tempes. Les détails de l’ornementation, du costume et de la coiffure permettent d’assigner le 12e siècle comme date de l’exécution de cette pierre tombale. Elle ne porte ni indication de nom, ni indication d’année; il serait par conséquent impossible de déterminer le personnage dont elle recouvrait les restes. Ce que l’on peut dire avec certitude, c’est qu’il appartenait à la puissante famille d’Yquelon dont un des membres, Roger d’Yquelon, apposa sa signature au bas de deux grandes chartes de l’abbaye de la Luzerne (devenue ensuite la Lucerne, ndlr), en 1162." [5]

En février 1893, cette pierre tombale fut encastrée dans un enfeu présent dans le mur nord de la nef de l’église. Sa longueur – 2,15 mètres - correspond exactement à celle de la pierre tombale. Sans doute l’avait-il primitivement recueillie, avant que la pierre tombale ne soit enterrée dans le cimetière, peut-être au moment de la Révolution française.

#L’église

= Le plan

L’église est formée d’un vaisseau rectangulaire régulièrement orienté (d’ouest en est) comprenant une nef de deux travées suivie d’un choeur de deux travées à chevet plat (voir le plan). La tour, massive, est accolée à la première travée du choeur côté nord.

= Les matériaux

= = Les appareils

Les contreforts, le pourtour des ouvertures et les croisées d’ogives du choeur sont en granit. L’appareil des maçonneries est un appareil irrégulier fait de moëllons de schiste et de quelques moëllons de granit. Toutes ces pierres sont des matériaux locaux: la formation de Granville est un flysch (formation détritique) composé de roches schisteuses. Et non loin de là affleure le massif granitique de Vire, à quelques kilomètres au sud d’Yquelon.

= = Les enduits, sols, plafonds et toitures

Un enduit à la chaux recouvre l’ensemble des murs intérieurs, à l’exception des doubleaux et ogives de la voûte du choeur et des arcs et piédroits des différentes baies, dont la pierre de granit est apparente.

Le sol est couvert sur toute son étendue de carreaux de céramique noirs et blancs. Ce carrelage a été posé au 19e siècle, à l’exception du carrelage situé sous les bancs de la nef, ajouté en 1970. La nef est surmontée d’une voûte en berceau de bois réalisée en 1896. La toiture, refaite en 1972, est en ardoises d’Angers.

#Description extérieure

= La façade occidentale

La façade occidentale est consolidée aux deux extrémités par deux contreforts plats prenant appui sur un muret de pierre. Le mur pignon de la façade est surmonté d’une croix antéfixe aux branches bifides.

Le portail d’entrée est surmonté de trois baies en plein-cintre identiques surmontées elles-mêmes d’un oculus. Les trois baies ont remplacé en 1896 une grande ouverture rectangulaire, qui avait elle-même été percée à l’endroit de deux étroites baies romanes [6]. L’oculus, de petites dimensions, est d’origine. Il est orné sur son pourtour de billettes. Sa partie inférieure comprend une pierre sculptée de deux têtes humaines en fort relief.

L’arcade en plein-cintre du portail (schéma 2) est formée d’une voussure non moulurée reposant sur des piédroits sans ornement et surmontée d’une archivolte. L’archivolte est formée d’un cordon saillant orné de dents-de-scie en fort relief sculptées en creux d’un rang de bâtons brisés. Les deux extrémités de l’archivolte reposent chacune sur une pierre de granit sculptée d’une tête humaine. Le claveau central de la voussure est orné d’une tête humaine plus grande en fort relief. Les piédroits intérieurs sont moulurés d’une colonnette très engagée à tailloir et base carrés. Ces piédroits supportent un tympan de granit, qui a été restauré et sculpté d’une croix romane en 1897.

= La nef

La nef comporte deux travées. Les murs latéraux sont épaulés chacun de trois contreforts plats reposant sur un soubassement de pierre et supportant une corniche soutenue par des modillons taillés en biseau.

Le mur latéral sud est percé de deux baies en plein-cintre, qui ont remplacé en 1896 deux grandes ouvertures rectangulaires. Ces deux baies sont semblables à la grande baie du mur latéral sud du choeur, qui a été prise comme modèle.

La première travée du mur latéral nord est percée d’une baie en plein-cintre semblable à celles du mur sud et elle aussi refaite en 1896. La seconde travée est ouverte par une baie trilobée. L’enfeu situé dans le mur de l’église forme à l’extérieur une saillie de 25 centimètres.

= Le choeur

Le choeur, plus étroit que la nef, compte deux travées. La première travée du mur latéral sud comprend une porte en grande partie bouchée, avec une ouverture rectangulaire dans sa partie haute.

L’arcade en plein-cintre de la porte (voir le schéma) est formée d’une voussure moulurée d’un tore, le tore étant surmonté d’un chanfrein sculpté d’une rangée de dents-de-scie peu marquées. La voussure est entourée d’une archivolte formée d’un épais bandeau aux arêtes chanfreinées. Le chanfrein inférieur est également orné d’un rang de dents-de-scie peu visibles.

La partie interne de la voussure repose sur deux colonnettes engagées par l’intermédiaire de chapiteaux dont la corbeille, surmontée d’un tailloir carré, est ornée de petits crochets d’angle pratiquement disparus. Cette porte a certainement subi un remaniement: les chapiteaux, sans astragale, sont à la fois mal raccordés au fût des colonnes et au départ de la voussure, dont le tore est sectionné à cet endroit. La partie externe de la voussure et l’archivolte disparaissent dans les maçonneries de la nef à gauche, alors qu’à droite elles reposent sur une large pierre légèrement saillante et chanfreinée.

Deux contreforts plats prenant appui sur un soubassement de pierre soutiennent la corniche portée par des modillons taillés en biseau. Visiblement, comme celle de la nef, cette corniche a été refaite. Le mur est percé de deux baies en plein-cintre: l’une assez large, l’autre petite, longue et étroite. Leur pourtour de granit a été refait en 1896.

Le mur oriental est consolidé aux deux extrémités par un contrefort plat. En 1885, on a adossé au chevet plat une construction rectangulaire qui abrite la sacristie. A la même époque, le mur pignon a été percé d’une rose pour remplacer la grande baie géminée du chevet bouchée lors de la construction de cette sacristie.

La tour est accolée à la première travée du mur nord. La deuxième travée présente la même disposition qu’au sud. L’étroite petite baie aux piédroits de granit et au cintre creusé dans un linteau monolithe de granit est d’origine.

= La tour

La tour, massive et de forme carrée, présente trois étages en léger retrait les uns des autres. Deux bandeaux marquent la séparation entre les deux étages: un bandeau mouluré en quart-de-rond sépare le premier étage du second, et le second étage est séparé du troisième par un bandeau droit. La tour, surmontée d’un toit en bâtière, présente le même type d’appareil que la nef et le choeur.

La tour présente les ouvertures suivantes: à l’étage inférieur, une porte rectangulaire à l’est et une baie en plein-cintre au nord; à l’étage supérieur, une longue ouverture rectangulaire sur chacune des faces; deux petites ouvertures rectangulaires percées à l’étage intermédiaire et dans le pignon à l’est et à l’ouest.

Toutes ces ouvertures rectangulaires permettent de penser que la tour a été reconstruite, du moins en partie, depuis le 12e siècle. A quelle époque? Aucun élément d’architecture ne permet de déterminer une date précise, et aucun document concernant la tour n’a été retrouvé dans les archives.

#Description intérieure

= La nef

Les arcs et piédroits des trois baies en plein-cintre de la nef sont moulurés d’un tore épais semblable à celui qui orne les baies du choeur. Dans la seconde travée du mur nord, la baie trilobée est probablement le vestige de réfections postérieures, tout comme la piscine surmontée d’un trilobe dans le mur latéral sud.

Au-dessous de cette baie trilobée, l’enfeu de la pierre tombale est surmonté d’un arc surbaissé. L’arc et les piédroits de l’enfeu sont simplement chanfreinés.

La nef ouvre sur le chœur par un arc triomphal très épais, fourré et légèrement brisé reposant sur deux pilastres pris dans l’épaisseur du mur. Au nord, l’arc repose directement sur le pilastre alors qu’au sud, il s’appuie sur une imposte moulurée légèrement chanfreinée.

= Le choeur

Le choeur est constitué de deux travées séparées par un arc doubleau sans ornement, très épais et légèrement brisé. Chaque travée est surmontée d’une voûte en croisée d’ogives. Les ogives, très larges, sont ornées de deux épais tores d’angle entourant une petite moulure triangulaire saillante. Doubleaux et ogives reposent sur des culots en forme de pyramide renversée. Les quatre culots supportant la retombée d’une seule ogive à l’est et à l’ouest sont simples. Les deux culots supportant à la fois la retombée d’un doubleau et les retombées de deux ogives sont formés d’un tailloir carré légèrement chanfreiné surmontant une grande pierre saillante pour le doubleau, encadrée de deux plus petites pour les ogives. Les deux clefs de voûte sont sculptées de motifs géométriques en faible relief compris dans un cercle: motifs triangulaires pour l’une et motifs semi-circulaires pour l’autre.

Une large piscine surmontée d’un arc surbaissé est présente dans la deuxième travée côté sud. Les arcs et piédroits de la piscine et des trois baies du choeur sont ornés d’un tore épais. Dans la première travée côté nord, une arcade en plein-cintre donne sur une chapelle qui correspond à l’étage inférieur de la tour.

#Datation

La nef et le choeur de l’église d’Yquelon peuvent être datés de la seconde moitié du 12e siècle. Les indices de datation se trouvent dans la voûte en croisée d’ogives du choeur et dans les deux portes: portail occidental et porte sud.

Pour la voûte en croisée d’ogives du choeur, les ogives, très épaisses, sont moulurées de deux tores épais encadrant une petite moulure triangulaire saillante. Les clefs de voûte sont sculptées de motifs géométriques en très bas relief.

Pour le portail occidental, une archivolte sculptée de dents-de-scie en fort relief repose sur deux têtes sculptées. Pour la porte sud, un tore d’angle est surmonté d’un chanfrein. Ce chanfrein et le chanfrein inférieur de l’archivolte sont sculptés d’un rang de dents-de-scie peu marquées.

#Les restaurations