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LES MUTATIONS DU LIVRE
MARIE LEBERT
NEF, University of Toronto, 2007
Copyright © 2007 Marie Lebert
Daté de septembre 2007, un livre de synthèse de 1971 à nos jours, basé sur le suivi de l'actualité francophone et internationale, et issu des multiples liens tissés sur la toile avec nombre de professionnels du livre au fil des ans. La version originale est disponible sur le NEF: http://www.etudes-francaises.net/dossiers/mutations.htm
TABLE
1. En quelques mots
2. Introduction
3. Le Projet Gutenberg
4. Des livres à vendre sur le web
5. Les auteurs tissent leur toile
6. Les éditeurs sur le réseau
7. La mue des bibliothèques
8. Une vaste encyclopédie
9. Le livre numérique
10. Les supports de lecture
11. Une information multilingue
12. De nombreux défis
13. Conclusion
14. Chronologie commentée
15. Remerciements
16. Commentaires
17. Sites et pages web
18. Index
1. EN QUELQUES MOTS
«Les mutations du livre» est un livre de synthèse de 1971 à nos jours, basé sur le suivi de l'actualité francophone et internationale, et issu des multiples liens tissés sur la toile avec nombre de professionnels du livre au fil des ans.
L’internet et les technologies numériques bouleversent le monde du livre. Imprimé sous de multiples formes depuis plus de cinq siècles, le livre se convertit. Si le livre imprimé a toujours sa place, d’autres supports se développent, et les habitudes de travail changent. On voit apparaître les textes électroniques, les bibliothèques numériques, les librairies en ligne, les éditeurs électroniques, les encyclopédies en ligne, les oeuvres hypermédias, les logiciels de lecture et les appareils de lecture dédiés. Le web devient une vaste encyclopédie et le patrimoine mondial est en cours de numérisation. Le papier électronique est pour bientôt. Basé sur une centaine d’entretiens, ce livre tente de faire le tour de la question. Il est complété par une chronologie détaillée et une liste de sites web.
Marie Lebert est chercheuse et journaliste. Elle s’intéresse de près aux changements apportés par les technologies numériques dans le monde du livre et celui des langues. «Après De l'imprimé à Internet (00h00, 1999), Le Livre 010101 (NEF/Numilog, 1993-2003) et le Dictionnaire du NEF (2003-2007), la journaliste la plus assidue de la sphère cyberbibliophile nous livre un nouvel état des lieux de la révolution numérique engagée au milieu des années 90 dans le secteur du livre et de la culture. La chronologie méticuleuse et sourcée de Marie Lebert retend le fil d'Ariane que l'on croyait définitivement perdu avec le brouillage sémantique de ces dernières années.» (Marc Autret, juillet 2007)
Ce livre est issu des multiples liens tissés sur le Net des études françaises (NEF), fondé en mai 2000 par Russon Wooldridge, professeur à l’Université de Toronto (Canada). Le NEF se veut d’une part «un filet trouvé qui ne capte que des morceaux choisis du monde des études françaises, tout en tissant des liens entre eux», d’autre part un réseau dont les «auteurs sont des personnes oeuvrant dans le champ des études françaises et partageant librement leur savoir et leurs produits avec autrui», deux belles définitions qui conviennent aussi à ce livre et aux nombreux entretiens, études et enquêtes qui l'ont précédé. L'ensemble de ces travaux est librement disponible en ligne sur le NEF.
2. INTRODUCTION
L’internet et les technologies numériques bouleversent le monde du livre. Imprimé sous de multiples formes depuis plus de cinq siècles, le livre se convertit. Si le livre imprimé a toujours sa place, d’autres supports se développent, et les habitudes de travail changent. On voit apparaître les textes électroniques, les bibliothèques numériques, les librairies en ligne, les éditeurs électroniques, les encyclopédies en ligne, les oeuvres hypermédias, les logiciels de lecture et les appareils de lecture dédiés. Le web devient une vaste encyclopédie et le patrimoine mondial est en cours de numérisation. Le papier électronique est pour bientôt.
Apparu en 1974, l’internet est d’abord un phénomène expérimental enthousiasmant quelques branchés. A partir de 1983, il relie les centres de recherche et les universités. Suite à l’apparition du web en 1990 et du premier navigateur en 1993, il envahit notre vie quotidienne. Les signes cabalistiques des adresses web fleurissent sur les livres, les journaux, les affiches et les publicités. La presse s’enflamme pour ce nouveau médium. La majuscule d’origine d’Internet s’estompe. Internet devient l’internet, avec un «i» minuscule. De nom propre il devient nom commun, au même titre que l’ordinateur, le téléphone, le fax et le minitel. La même remarque vaut pour le World Wide Web, qui devient tout simplement le web.
Alors que leur vie professionnelle était relativement stable jusque-là, les professionnels du livre doivent composer avec un outil nouveau venu bousculer l’imprimé pluricentenaire. Antagonisme ou complémentarité? L’internet avale-t-il vraiment le monde de l’imprimé? L’internet révolutionne-t-il vraiment le monde du livre, au même titre que l’imprimerie en d’autres temps? Certains annoncent même la mort prochaine du papier traditionnel et son remplacement par le papier électronique.
Au début des années 2000, des milliers d’oeuvres du domaine public sont en accès libre sur le web. Les libraires et les éditeurs ont pour la plupart un site web. Certains naissent directement sur le web, avec la totalité de leurs transactions s'effectuant via l’internet. De plus en plus de livres et revues ne sont disponibles qu’en version numérique, pour éviter les coûts d’une publication imprimée. L’internet devient indispensable pour se documenter, avoir accès aux documents et élargir ses connaissances. Le web devient une gigantesque encyclopédie, une énorme bibliothèque, une immense librairie et un médium des plus complets. De statique dans les livres imprimés, l’information devient fluide, avec possibilité d’actualisation constante.
A ceci s’ajoute la mise au point de technologies numériques pour faire passer les oeuvres du papier à l’écran, pour concevoir des logiciels de lecture et pour mettre au point des appareils de lecture. Le livre imprimé doit désormais compter avec le livre numérique, qu’on peut lire sur son ordinateur, sur son assistant personnel (PDA), sur son téléphone ou sur un appareil dédié. Des écrivains explorent les possibilités offertes par l’hyperlien et le courriel pour créer des oeuvres d’un genre nouveau.
Contrairement aux pronostics un peu rapides de quelques spécialistes enthousiastes, le livre imprimé n’est pas menacé pour autant, loin s’en faut, et il est un peu tôt pour pleurer la mort du papier. On a désormais deux supports - papier et numérique - au lieu d’un seul. Si les lecteurs sont maintenant nombreux à utiliser les ressources offertes par le numérique, peu d'entre eux sont devenus pour autant des adeptes du «zéro papier», et beaucoup restent amoureux du livre imprimé, à la fois pour son côté pratique et pour le plaisir de l’objet.
Le livre imprimé a cinq siècles et demi. Le livre numérique a tout juste 35 ans. Il est né avec le Projet Gutenberg, créé en juillet 1971 par Michael Hart pour distribuer gratuitement les oeuvres du domaine public par voie électronique. Si on le réduit à son aspect commercial, il est né en mai 1998 avec la mise en vente des premiers titres numériques par les éditions 00h00.
Signe des temps, en novembre 2000, la British Library met en ligne la version numérique de la Bible de Gutenberg, premier livre à avoir jamais été imprimé. Datant de 1454 ou 1455, cette Bible aurait été imprimée par Gutenberg en 180 exemplaires dans son atelier de Mayence, en Allemagne. 48 exemplaires, dont certains incomplets, existeraient toujours. La British Library en possède deux versions complètes, et une partielle. En mars 2000, dix chercheurs et experts techniques de l’Université Keio de Tokyo et de NTT (Nippon Telegraph and Telephone Communications) viennent travailler sur place pendant deux semaines pour numériser les deux versions complètes, légèrement différentes.
Le présent livre se base à la fois sur le suivi de l’actualité et sur une centaine d’entretiens menés par courriel dans nombre de pays et sur plusieurs années, les mêmes personnes étant souvent interviewées plusieurs fois. Il ne prend malheureusement pas en compte - ou si peu - les vastes domaines que sont les manuels d’enseignement et les livres pour enfants. On ne parle donc ni du cartable électronique ni de Harry Potter, excepté pour son édition en braille. Les quelque 250 pages de ce livre ne peuvent couvrir les multiples facettes d’un sujet qui évolue sans arrêt. Tenter de faire le tour de la question ne signifie pas prétendre à l’exhaustivité, malheureusement. On s’est également efforcé d’éviter le jargon informatique réservé aux initiés, ce qui n’est pas toujours facile. Tout en restant modeste, parce que tenter de concilier analyse et synthèse est loin d’être évident. Et coller à l’actualité tout en gardant le recul nécessaire est souvent une gageure.
Ce livre se veut francophone, sans souci de frontières. On privilégie les informations concernant l’ensemble de la Francophonie, plutôt que celles provenant d’un pays donné. Tout en accordant une large place à la communauté anglophone, pour des raisons évidentes, l’internet ayant débuté en Amérique du Nord avant de s’étendre au monde entier. On n’oublie pas non plus le grand pôle technologique qu’est l’Asie. Nombreuses sont les informations concernant l’ensemble de la planète, l’internet n’ayant pas de frontières.
Autre originalité du présent livre, la quasi-totalité des informations émane de l’internet. Les premiers sites sont «épluchés» directement sur le web dès ses débuts, à l’époque où il est encore embryonnaire. Le travail se poursuit au fil des ans, en suivant l’actualité sur la vaste encyclopédie que devient le web. Les entretiens sont conduits via l’internet après avoir trouvé les courriels des personnes concernées sur leurs sites respectifs. Les échanges se poursuivent d’année en année, à distance et en personne. La totalité des entretiens, études, enquêtes et analyses est disponible en ligne sur le Net des études françaises (www.etudes-francaises.net/entretiens/), basé à l’Université de Toronto (Canada).
3. LE PROJET GUTENBERG
[3.1. De 1971 à 2006 / Un pari sur 35 ans / Gestation puis persévérance / De dix à mille livres / De mille à dix mille livres / De dix mille à vingt mille livres // 3.2. La méthode adoptée // 3.3. La correction partagée // 3.4. Des collections multilingues // 3.5. Du passé vers l’avenir // 3.6. Chronologie]
Si le livre imprimé a cinq siècles et demi, le livre numérique a tout juste 35 ans. Il est né avec le Projet Gutenberg, créé en juillet 1971 par Michael Hart pour diffuser gratuitement sous forme électronique les oeuvres littéraires du domaine public. Site pionnier à tous égards, le Projet Gutenberg est à la fois le premier site d’information sur un réseau encore embryonnaire et la première bibliothèque numérique. Longtemps considéré par ses détracteurs comme totalement irréaliste, le Projet Gutenberg compte 20.000 titres en décembre 2006, avec des dizaines de milliers de téléchargements quotidiens. A ce jour, personne n’a fait mieux pour mettre les classiques de la littérature mondiale à la disposition de tous, ni pour créer à moindres frais un immense réseau de volontaires de par le monde, sans gâchis de compétences ni d’énergie.
3.1. De 1971 à 2006
= Un pari sur 35 ans
Les vingt premières années, Michael Hart numérise lui-même les cent premiers livres, avec l’aide occasionnelle de telle ou telle personne. Lorsque l’utilisation du web se généralise au milieu des années 1990, le projet trouve un second souffle et un rayonnement international. Tout en continuant de numériser des livres, Michael Hart coordonne désormais le travail de dizaines puis de centaines de volontaires de par le monde. Les collections atteignent 1.000 livres en août 1997, 2.000 livres en mai 1999, 3.000 livres en décembre 2000 et 4.000 livres en octobre 2001.
Trente ans après ses débuts, le Projet Gutenberg fonctionne à plein régime. La barre des 5.000 livres est franchie en avril 2002, celle des 10.000 livres en octobre 2003, celle des 15.000 livres en janvier 2005 et celle des 20.000 livres en décembre 2006. Avec 360 nouveaux livres par mois, 38 sites miroirs dans de nombreux pays, plusieurs dizaines de milliers de téléchargements par jour et des milliers de volontaires toutes équipes confondues.
Qu’ils aient été numérisés il y a trente ans ou qu’ils soient numérisés maintenant, tous les livres sont numérisés en mode texte, en utilisant l’ASCII (American standard code for information interchange) original sur sept bits, avec des règles précises pour le formatage. Grâce à quoi les textes peuvent être lus sans problème quels que soient la machine, la plateforme et le logiciel utilisés, y compris sur un PDA ou sur une tablette de lecture. Libre ensuite à chacun de convertir les livres dans d'autres formats, après avoir vérifié que les oeuvres sont également du domaine public dans le pays concerné.
En janvier 2004, le Projet Gutenberg essaime outre-Atlantique avec la création du Projet Gutenberg Europe. A la mission originelle s’ajoute le rôle de passerelle entre les langues et les cultures, l’objectif étant une bibliothèque d’un million de livres d’ici 2015, avec de nombreuses sections nationales et linguistiques. Tout en conservant la même ligne de conduite, à savoir la lecture pour tous à moindres frais, par le biais du texte électronique gratuit, indéfiniment utilisable et reproductible. Et, dans un deuxième temps, la numérisation de l’image et du son, dans le même esprit.
= Gestation puis persévérance
Revenons aux tous débuts du projet. Alors étudiant à l’Université d’Illinois (Etats-Unis), Michael Hart se voit attribuer 100 millions de dollars de «temps machine» par le laboratoire informatique (Materials Research Lab) de son université. Le 4 juillet 1971, jour de la fête nationale, il saisit The United States Declaration of Independence (Déclaration de l’indépendance des Etats-Unis, signée le 4 juillet 1776) sur le clavier de son ordinateur. En caractères majuscules, puisque les caractères minuscules n’existent pas encore. Le texte électronique représente 5 Ko (kilo-octets). Mais l’envoi d’un fichier de 5 Ko à la centaine de personnes que représente le réseau de l’époque aurait fait imploser celui-ci, la bande passante étant infime. Michael Hart diffuse donc un message indiquant où le texte est stocké (sans lien hypertexte toutefois, puisque le web ne voit le jour que vingt ans après), suite à quoi le fichier est téléchargé par six personnes. Le Projet Gutenberg est né.
Dans la foulée, Michael Hart décide de consacrer ce crédit-temps de 100 millions de dollars à la recherche des oeuvres du domaine public disponibles en bibliothèque et à la numérisation de celles-ci. Il décide aussi de stocker les textes électroniques de la manière la plus simple possible, au format ASCII, pour que ces textes puissent être lus sans problème quels que soient la machine, la plateforme et le logiciel utilisés. Au lieu d’un ensemble de pages reliées, le livre devient un texte électronique que l’on peut dérouler en continu, avec des lettres capitales pour les termes en italique, en gras et soulignés de la version imprimée.
Peu après, il définit la mission du Projet Gutenberg: mettre à la disposition de tous, par voie électronique, le plus grand nombre possible d’oeuvres du domaine public. «Nous considérons le texte électronique comme un nouveau médium, sans véritable relation avec le papier», explique-t-il beaucoup plus tard, en août 1998. «Le seul point commun est que nous diffusons les mêmes oeuvres, mais je ne vois pas comment le papier peut concurrencer le texte électronique une fois que les gens y sont habitués, particulièrement dans les écoles.»
Après avoir saisi The United States Declaration of Independence en 1971, Michael Hart poursuit ses efforts en 1972 en saisissant un texte plus long, The United States Bill of Rights (Déclaration des droits américaine). Cette Déclaration des droits comprend les dix premiers amendements ajoutés en 1789 à la Constitution des Etats-Unis (qui date elle-même de 1787), et définissant les droits individuels des citoyens et les pouvoirs respectifs du gouvernement fédéral et des Etats. En 1973, Michael Hart saisit The United States Constitution (Constitution des Etats-Unis) dans son entier.
D’année en année, la capacité de la disquette augmente régulièrement (le disque dur n’existe pas encore), si bien qu'il est possible d’envisager des fichiers de plus en plus volumineux. Michael Hart entreprend la numérisation de la Bible, composée elle-même de plusieurs «livres», qui peuvent être traités séparément et occuper chacun un fichier différent. Il débute aussi la saisie des oeuvres complètes de Shakespeare, une pièce après l’autre, avec un fichier pour chaque pièce. Cette édition n'est d’ailleurs jamais mise en ligne, du fait d’une loi plus contraignante sur le copyright entrée en vigueur dans l’intervalle, et qui vise non pas le texte de Shakespeare, tombé depuis longtemps dans le domaine public, mais les commentaires et notes de cette édition. D’autres éditions annotées appartenant au domaine public sont mises en ligne quelques années après.
Parallèlement, l’internet, qui était encore embryonnaire en 1971, débute véritablement en 1974, suite à la création du protocole TCP/IP (transmission control protocol / internet protocol). En 1983, le réseau est en plein essor.
= De dix à mille livres
En août 1989, le Projet Gutenberg met en ligne son dixième texte, The King James Bible. En 1990, les internautes sont au nombre de 250.000, et le standard en vigueur est la disquette de 360 Ko (kilo-octets). En janvier 1991, Michael Hart saisit Alice’s Adventures in Wonderland (Alice au pays des merveilles) de Lewis Carroll (paru en 1865). En juillet de la même année, il saisit Peter Pan de James M. Barrie (paru en 1904). Ces deux classiques de la littérature enfantine tiennent chacun sur une disquette standard.
Arrive ensuite le web, opérationnel en 1991. Le premier navigateur, Mosaic, apparaît en novembre 1993. Lorsque l’utilisation du web se généralise, il devient plus facile de faire circuler les textes électroniques et de recruter des volontaires. Le Projet Gutenberg rode sa méthode de travail, avec la numérisation d’un texte par mois en 1991, deux textes par mois en 1992, quatre textes par mois en 1993 et huit textes par mois en 1994. En janvier 1994, le Projet Gutenberg fête son centième livre avec la mise en ligne de The Complete Works of William Shakespeare (Les oeuvres complètes de William Shakespeare). La production continue ensuite d’augmenter, avec une moyenne de 8 textes par mois en 1994, 16 textes par mois en 1995 et 32 textes par mois en 1996.
Comme on le voit, entre 1991 et 1996, la production double chaque année. Tout en continuant de numériser des livres, Michael Hart coordonne désormais le travail de dizaines de volontaires. Depuis la fin 1993, le Projet Gutenberg s’articule en trois grands secteurs: a) «Light Literature» (littérature de divertissement), qui inclut par exemple Alice’s Adventures in Wonderland, Peter Pan ou Aesop’s Fables (Les Fables d’Esope) ; b) «Heavy Literature» (littérature «sérieuse»), qui inclut par exemple La Bible, les oeuvres de Shakespeare ou Moby Dick ; c) «Reference Literature» (littérature de référence), composée d’encyclopédies et de dictionnaires, par exemple le Roget’s Thesaurus. Cette présentation en trois secteurs est abandonnée par la suite.
Le Projet Gutenberg se veut «universel», aussi bien pour les oeuvres choisies que pour le public visé, le but étant de mettre la littérature à la disposition de tous, en dépassant largement le public habituel des étudiants et des enseignants. Le secteur consacré à la littérature de divertissement est destiné à amener devant l’écran un public très divers, par exemple des enfants et leurs grands-parents recherchant le texte électronique de Peter Pan après avoir vu le film Hook, ou bien la version électronique d’Alice au pays des merveilles après avoir regardé l'adaptation filmée à la télévision, ou encore l’origine d’une citation littéraire après avoir vu un épisode de Star Trek. Pratiquement tous les épisodes de Star Trek citent des livres ayant leur correspondant numérique dans les collections du Projet Gutenberg.
L’objectif est donc que tous les publics, qu’ils soient familiers ou non avec le livre imprimé, puissent facilement retrouver des textes entendus dans des conversations, des films, des musiques, ou alors lus dans d’autres livres, journaux et magazines. Les fichiers électroniques prennent peu de place grâce à l’utilisation du format ASCII. On peut facilement les télécharger par le biais de la ligne téléphonique. La recherche textuelle est tout aussi simple. Il suffit d’utiliser la fonction «recherche» présente dans n’importe quel logiciel.
En 1997, la production est toujours de 32 titres par mois. En juin 1997, le Projet Gutenberg met en ligne The Merry Adventures of Robin Hood (Les aventures de Robin des Bois) de Howard Pyle (paru en 1883). En août 1997, il met en ligne son millième texte électronique, La Divina Commedia di Dante (La Divine Comédie de Dante, parue en 1321), dans sa langue d’origine, en italien.
En août 1998, Michael Hart écrit: «Mon projet est de mettre 10.000 textes électroniques sur l’internet. (Ce sera chose faite en octobre 2003, ndlr.) Si je pouvais avoir des subventions importantes, j’aimerais aller jusqu’à un million et étendre aussi le nombre de nos usagers potentiels de 1,x% à 10% de la population mondiale, ce qui représenterait la diffusion de 1.000 fois un milliard de textes électroniques au lieu d’un milliard seulement.»
= De mille à dix mille livres
Entre 1998 et 2000, la moyenne est constante, avec 36 textes par mois. En mai 1999, les collections comptent 2.000 livres. Le 2.000e texte est Don Quijote (Don Quichotte) de Cervantès (paru en 1605), dans sa langue d’origine, en espagnol.
Disponible en décembre 2000, le 3.000e titre est le troisième volume de A l’ombre des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust (paru en 1919), dans sa langue originale, en français. La moyenne passe à 104 livres par mois en 2001.
Mis en ligne en octobre 2001, le 4.000e texte est The French Immortals Series (La série des Immortels français), dans sa traduction anglaise. Publié en 1905 par la Maison Mazarin (Paris), ce livre rassemble plusieurs fictions d’écrivains couronnés par l’Académie française, comme Emile Souvestre, Pierre Loti, Hector Malot, Charles de Bernard, Alphonse Daudet, etc.
Disponible en avril 2002, le 5.000e texte est The Notebooks of Leonardo da Vinci (Les Carnets de Léonard de Vinci), qui datent du début du 16e siècle. Un texte qui, en 2008, se trouve toujours dans le «Top 100» des livres téléchargés.
En 1988, Michael Hart choisit de numériser Alice’s Adventures in Wonderland et Peter Pan parce que, dans l’un et l’autre cas, leur version numérisée tient sur la disquette standard de l’époque de 360 Ko (kilo-octets). Quinze ans plus tard, en 2002, on dispose de disquettes de 1,44 Mo (mégaoctets) et on peut aisément compresser les fichiers en les zippant. Un fichier standard peut désormais comporter trois millions de caractères, plus qu’il n’en faut pour un livre de taille moyenne. Un roman de 300 pages numérisé au format ASCII représente un mégaoctet. Un livre volumineux représente deux fichiers ASCII, téléchargeables tels quels ou en version zippée.
Cinquante heures environ sont nécessaires pour sélectionner un livre de taille moyenne, vérifier qu’il est bien du domaine public, le scanner, le corriger, le formater et le mettre en page.
Quelques numéros de livres sont réservés pour l’avenir, par exemple le numéro 1984 (eBook #1984) pour le roman éponyme de George Orwell, publié en 1949, et qui est donc loin d’être tombé dans le domaine public.
En 2002, les collections s’accroissent de 203 titres par mois. Au printemps 2002, elles représentent le quart des oeuvres du domaine public en accès libre sur le web, recensées de manière pratiquement exhaustive par l’Internet Public Library (IPL). Un beau résultat dû au patient travail de milliers de volontaires actifs dans plusieurs pays.
1.000 livres en août 1997, 2.000 livres en mai 1999, 3.000 livres en décembre 2000, 4.000 livres en octobre 2001, 5.000 livres en avril 2002, 10.000 livres en octobre 2003. Le 10.000e livre est The Magna Carta, qui fut le premier texte constitutionnel anglais, signé au début du 13e siècle.
Entre avril 2002 et octobre 2003, les collections doublent, passant de 5.000 à 10.000 livres en dix-huit mois. La moyenne mensuelle est de 348 livres numérisés en 2003.
Un CD «Best of Gutenberg» est disponible en août 2003 avec une sélection de 600 livres. En décembre 2003, date à laquelle le Projet Gutenberg franchit la barre des 10.000 livres, la quasi-totalité des livres (9.400 livres) est gravée sur un DVD. CD et DVD sont envoyés gratuitement à qui en fait la demande. Libre ensuite à chacun de faire autant de copies que possible et de les distribuer autour de soi.
Dix mille livres. Un chiffre impressionnant quand on pense à ce que cela représente de pages scannées, relues et corrigées. Cette croissance rapide est due à l’activité de Distributed Proofreaders (DP), un site conçu en 2000 par Charles Franks pour permettre la correction partagée. Les volontaires choisissent un livre en cours de traitement pour relire et corriger une page donnée. Chacun travaille à son propre rythme. A titre indicatif, le site conseille de relire une page par jour. C’est peu de temps sur une journée, et c’est beaucoup pour le projet.
= De dix mille à vingt mille livres
En décembre 2003, les collections approchent les 11.000 livres. Plusieurs formats sont désormais présents, à commencer par les formats HTML, XML et RTF, le format principal (et obligatoire) restant l’ASCII. Le tout représente 46.000 fichiers, soit une capacité totale de 110 gigaoctets. Le 13 février 2004, date de la conférence de Michael Hart au siège de l’UNESCO à Paris, les collections comprennent très exactement 11.340 livres dans 25 langues différentes. En mai 2004, les 12.581 livres disponibles représentent 100.000 fichiers dans vingt formats différents, soit une capacité totale de 135 gigaoctets, destinée à doubler chaque année avec l’ajout de plus de 300 livres par mois (348 livres en 2003 et 338 livres en 2004).
Parallèlement, le Project Gutenberg Consortia Center (PGCC), qui avait été lancé en 1997 pour rassembler des collections de livres numériques avec point d’accès unique, est officiellement affilié au Projet Gutenberg en 2003. Par ailleurs, à l’instigation du Projet Rastko, basé à Belgrade (Serbie), les activités du Projet Gutenberg Europe débutent en janvier 2004, avec la mise en ligne des cent premiers livres dans les mois qui suivent. La présence de plusieurs langues reflète la diversité linguistique prévalant en Europe. Cent langues sont prévues sur le long terme.
En janvier 2005, le Projet Gutenberg fête ses 15.000 livres, avec la mise en ligne de The Life of Reason de George Santayana (paru en 1906). En juin 2005, le nombre de livres s’élève à 16.000 et 42 langues sont représentées. Le 3 août 2005, outre l’anglais (14.590 livres), six langues disposent d’un nombre de livres significatif: le français (578 livres), l’allemand (349 livres), le finnois (225 livres), le hollandais (130 livres), l’espagnol (105 livres) et le chinois (69 livres).
Lancé en août 2001, le Project Gutenberg of Australia fête ses 500 livres en juillet 2005, tandis que le Project Gutenberg of Canada est en gestation, avec un suivi grâce à la liste PGCanada. Les choses sont en bonne voie pour un Projet Gutenberg au Portugal et aux Philippines.
En décembre 2006, le Projet Gutenberg franchit la barre des 20.000 livres, dont 10.000 produits par Distributed Proofreaders depuis octobre 2000. La moyenne est de 346 nouveaux livres par mois en 2006. Le nombre de nouveaux livres pour l’année 2006 s’élève à 4.146 alors qu’il était de 3 186 pour l’année 2005. S'il a fallu 32 ans pour numériser les 10.000 premiers livres, entre juillet 1971 et octobre 2003, il n’a fallu que trois ans et deux mois, d’octobre 2003 à décembre 2006, pour numériser les 10.000 livres suivants. Le Project Gutenberg of Australia approche les 1.500 livres (c'est chose faite en avril 2007). Le Projet Gutenberg Europe compte 500 livres.
La section Project Gutenberg PrePrints débute en janvier 2006 pour accueillir de nouveaux documents suffisamment intéressants pour être mis en ligne, mais ne pouvant être intégrés aux collections existantes sans traitement ultérieur par des volontaires, pour diverses raisons: collections incomplètes, qualité insuffisante, conversion souhaitée dans un autre format, etc. Cette section comprend 379 titres en décembre 2006.
Le site Project Gutenberg News débute en novembre 2006 à l’instigation de Mike Cook, le nouvel éditeur de la lettre d’information hebdomadaire et mensuelle. Le site offre par exemple les statistiques de production hebdomadaires, mensuelles et annuelles depuis 2001. La production hebdomadaire est de 24 livres en 2001, 47 livres en 2002, 79 livres en 2003, 78 livres en 2004, 58 livres en 2005 et 80 livres en 2006. La production mensuelle est de 104 livres en 2001, 203 livres en 2002, 348 livres en 2003, 338 livres en 2004, 251 livres en 2005 et 346 livres en 2006. La production annuelle est de 1.244 livres en 2001, 2.432 livres en 2002, 4.176 livres en 2003, 4.058 livres en 2004, 3.017 livres en 2005 et 4.146 livres en 2006.
3.2. La méthode adoptée
Qu’ils aient été numérisés il y a des années ou qu’ils soient numérisés maintenant, tous les livres sont numérisés en mode texte, en utilisant l’ASCII original. Présent dès les débuts de l’informatique et dénommé Plain Vanilla ASCII, cet ASCII sur sept bits traite 128 caractères, dont 97 caractères imprimables correspondant aux touches du clavier anglais ou américain (A-Z, a-z, chiffres, ponctuation et quelques symboles). Dans le cas de langues autres que l’anglais, on utilise des extensions de l’ASCII (appelées ISO-8859 ou ISO-Latin) prenant en compte les caractères accentués. Mais, même dans ce cas, le Projet Gutenberg propose systématiquement en complément une version ASCII sur sept bits sans accents. Sauf, bien entendu, dans le cas de langues non traduisibles en ASCII, comme le chinois, qui est encodé au format Big-5.
Dénommé à juste titre le plus petit dénominateur commun, l’ASCII sur sept bits est le seul format compatible avec 99% des machines et des logiciels, et pouvant être converti dans d’autres formats. Il sera toujours utilisé quand d’autres formats auront disparu, à commencer par les formats éphémères liés à quelques tablettes de lecture commercialisées entre 1999 et 2003 et déjà disparues du marché. Il est l’assurance que les collections ne deviendront jamais obsolètes, et survivront aux changements technologiques des prochaines décennies ou même des prochains siècles. Il n’existe pas d’autre standard aussi largement utilisé pour le moment, y compris l’Unicode, système d’encodage «universel» créé en 1991.
Le Projet Gutenberg propose toutefois certains livres dans d’autres formats, notamment dans les trois formats répandus que sont les formats HTML, XML et RTF. Des fichiers Unicode sont également présents. De plus, tout format proposé par tel ou tel volontaire (PDF, LIT, TeX et beaucoup d’autres) est généralement accepté, dans la mesure où un fichier ASCII est également présent.
Pour une conversion à grande échelle dans un format donné, le relais est passé à d’autres organismes. Par exemple Blackmask Online, qui puise dans les collections du Projet Gutenberg pour proposer des milliers de livres gratuits dans huit formats différents, tous issus du format Open eBook (OeB). Ou encore Manybooks.net, qui convertit les collections du Projet Gutenberg dans des formats lisibles sur PDA. Ou encore GutenMark, un outil permettant de reformater les livres aux formats HTML et LaTEX pour une lecture plus attractive ou de les reformater au format PDF pour une impression à la demande. Ou encore MobileBooks, qui propose 5.000 livres en Java pour lecture sur l’écran d’un téléphone portable. Ou encore Bookshare.org, la grande bibliothèque numérique destinée aux personnes aveugles et malvoyantes résidant aux Etats-Unis. Bookshare.org utilise les collections du Projet Gutenberg pour offrir les classiques du domaine public au format braille et au format DAISY, qui permet l’écoute du livre sur synthèse vocale.
En quoi consiste exactement le travail des volontaires, une fois reçue la confirmation que le livre est bien du domaine public? Il consiste à scanner le livre page après page, ce qui donne des fichiers numérisés en mode image, puis à utiliser un logiciel OCR (optical character recognition), qui permet de convertir chaque fichier image en un fichier texte. Il consiste ensuite à relire le contenu du fichier texte au regard de l’original (image scannée ou livre imprimé) en corrigeant les erreurs, à savoir dix erreurs par page en moyenne quand le logiciel OCR est de qualité.
Le livre est relu et corrigé à deux reprises par deux personnes différentes. Les livres anciens sont parfois saisis ligne après ligne si le texte original manque de clarté. Certains volontaires préfèrent également taper eux-mêmes des textes courts ou des oeuvres qu’ils aiment particulièrement. Mais les livres sont le plus souvent scannés et «OCRisés», puis relus et corrigés.
Contrairement à la numérisation en mode image (qui s’arrête à l’étape du scanner), la numérisation en mode texte permet la copie du texte, l’indexation, la recherche plein texte, l’analyse textuelle, une étude comparative entre plusieurs textes, etc. On peut aussi lancer une recherche à partir de la fonction «chercher» proposée par n’importe quel programme, sans logiciel de recherche intermédiaire.
Le Projet Gutenberg dispose d’un moteur de recherche pour l’ensemble de ses collections, grâce à un partenariat avec Google, avec mise à jour mensuelle. Tout comme une recherche sur les métadonnées (auteur, titre, descriptif, mots-clés) grâce à un partenariat avec Yahoo!, avec mise à jour hebdomadaire. Pour la recherche avancée (Advanced Search), la recherche multicritères (auteur, titre, sujet, langue, catégorie, classification, format, numéro) inclut désormais un critère supplémentaire de recherche plein texte (Full Text), à titre expérimental.
Les avantages de la numérisation en mode texte sont multiples. Les fichiers prennent peu de place et circulent d’autant plus facilement. Contrairement à d’autres formats, le téléchargement d’un livre au format texte ne requiert pas de bande passante large. Le fichier texte peut être copié à l’infini, et constituer la base de centaines de nouvelles versions numériques et imprimées, pour un coût pratiquement nul. A tout moment, on peut corriger les erreurs typographiques qui auraient pu subsister. Les lecteurs peuvent changer à volonté la taille et la police des caractères, ainsi que les marges ou le nombre de lignes par page. Le lecteur malvoyant peut grossir la taille des polices et le lecteur aveugle utiliser un logiciel de reconnaissance vocale. Tout ceci est nettement plus difficile, sinon impossible, avec nombre d’autres formats.
Si la correction par deux personnes différentes permet de mettre en ligne un texte fiable à 99,9%, le but n’est pas pour autant de créer des éditions faisant autorité, ou d’épiloguer sans fin avec un lecteur pointilleux sur le bien-fondé ou non d’un signe de ponctuation tel que deux points à la place d’un point virgule entre deux propositions.
Le Projet Gutenberg insiste régulièrement sur la nécessité de la relecture, qu’il juge essentielle. Utiliser directement des livres scannés puis convertis au format texte par un logiciel OCR, sans relecture, donne un résultat de bien moindre qualité, avec une fiabilité de 99% dans le meilleur des cas. L’étape de la relecture avec correction permet d’atteindre une fiabilité de 99,95%, un pourcentage élevé qui est aussi le standard de la Library of Congress.
Le Projet Gutenberg s’inscrit donc dans une perspective assez différente de la bibliothèque de l’Internet Archive (qui héberge également les collections du Projet Gutenberg, en tant que deuxième site de distribution et site de sauvegarde). Dans le cas de l’Internet Archive, les livres sont scannés puis «OCRisés», mais ils ne sont pas relus par des correcteurs s’attachant à traquer les erreurs. Plus rapide et moins fiable quant au résultat, la numérisation des livres sans relecture est aussi la méthode adoptée par Google, Microsoft et bien d’autres pour leurs propres bibliothèques numériques.
Disponible sur le site du Projet Gutenberg, le File Recode Service permet de convertir les fichiers d’un système d’encodage (ASCII, ISO-8859, Unicode, Big-5, etc.) à un autre. A l’avenir, un logiciel de conversion beaucoup plus puissant devrait permettre la conversion automatique dans bien d’autres formats (XML, HTML, PDF, TeX, RTF, BRF, etc.). Il sera également possible de choisir d’emblée la taille et la police des caractères, ainsi que le fonds d’écran. Une autre conversion très attendue est la conversion d’une langue à une autre par le biais d’un logiciel de traduction automatique. Une telle conversion pourrait être possible dans quelques années, quand ce type de logiciel aura gagné en qualité.
3.3. La correction partagée
La croissance rapide des collections depuis 2001 est due à l’activité de Distributed Proofreaders, site lancé en octobre 2000 par Charles Franks pour gérer la correction partagée entre les volontaires. A l’origine, il s’agit seulement d’intensifier la production de livres du Projet Gutenberg. Mais le succès est tel que le site devient la principale source des collections. En 2002, Distributed Proofreaders est officiellement affilié au Projet Gutenberg.
Les volontaires n’ont aucun quota à respecter. A titre indicatif, il est suggéré de relire une page par jour, si possible. Cela semble peu, mais une page multipliée par des centaines de volontaires représente un chiffre considérable. La progression est rapide. En 2003, une moyenne de 250 à 300 relecteurs quotidiens permet de produire entre 2.500 et 3.000 pages par jour, ce qui représente deux pages par minute. En 2004, la moyenne est de 300 à 400 relecteurs quotidiens produisant entre 4.000 et 7.000 pages par jour, à savoir quatre pages par minute. Distributed Proofreaders comptabilise un total de 3.000 livres en février 2004, 5.000 livres en octobre 2004, 7.000 livres en mai 2005, 8.000 livres en février 2006 et 10.000 livres en mars 2007, avec plusieurs milliers de volontaires dans le monde et une production de cinq livres par jour.
Le site a pour but de permettre à plusieurs correcteurs de travailler simultanément au même livre, sur des pages différentes. Le volontaire commence par s’inscrire. Il reçoit des directives détaillées. Ces directives concernent par exemple les parties en gras, en italique et soulignées, ou les notes, qui sont toutes traitées de la même manière. Un forum permet de poser des questions et de demander de l’aide si nécessaire. Quand le volontaire se connecte au site, il sélectionne le livre de son choix à partir d’une liste donnée. Une page du livre choisi apparaît simultanément en deux versions: d’une part l’image scannée, d’autre part le texte issu de cette image, produit par un logiciel OCR. Le relecteur compare les deux versions et corrige les différences. Un logiciel OCR étant fiable à 99%, cela représente une moyenne de dix erreurs à corriger par page. La page est ensuite sauvegardée. Le relecteur peut soit cesser le travail, soit opter pour la correction d’une autre page. Tous les livres sont relus et corrigés deux fois de suite et, la deuxième fois, uniquement par des correcteurs expérimentés. Les pages corrigées sont ensuite formatées selon des règles précises et assemblées par d’autres volontaires pour obtenir un livre numérique. Durant tout le processus, un livre donné est suivi par un responsable (project manager) qui s’assure du bon déroulement des opérations. Après la mise en forme suit la mise en ligne, avec indexation (titre, sous-titre, numéro de l’ebook et format) puis catalogage (dates de naissance et de décès de l’auteur, classification de la Library of Congress, etc.).
Les volontaires peuvent aussi travailler de manière indépendante, en s’adressant directement au Projet Gutenberg. Ils peuvent saisir leur livre préféré de bout en bout sur le traitement de texte de leur choix. Ils peuvent aussi scanner eux-mêmes un livre, le convertir en texte par le biais d’un logiciel OCR et faire les corrections nécessaires en comparant le résultat à l’original. Dans les deux cas, une deuxième relecture est faite par une autre personne. Toute participation est bienvenue, quelle que soit la méthode adoptée. Il est tout à fait possible de joindre des fichiers dans d'autres formats en complément du fichier ASCII.
Aussi bien pour Distributed Proofreaders (DP-INT) que pour Distributed Proofreaders Europe (DP Europe), de nouveaux volontaires sont bienvenus, y compris pour les livres en français. La tâche est immense. Comme indiqué sur les deux sites, «DP ne s’attend pas à un engagement inconditionnel de votre part. Corrigez des textes aussi souvent que vous le voulez, et le nombre de pages que vous voulez. Nous encourageons les gens à corriger une page par jour, mais vous êtes tout à fait libre de faire ce qui vous plaît. Nous espérons que vous vous joindrez à notre mission de préserver "la littérature mondiale dans un format gratuit et disponible pour tous".»
3.4. Des collections multilingues
Qu’en est-il exactement des langues? Dans un premier temps, le Projet Gutenberg est essentiellement anglophone, puisqu’il est basé aux Etats-Unis et qu’il sert en priorité la communauté anglophone nationale et internationale.
En octobre 1997, Michael Hart annonce son intention d’intensifier la production de livres dans d’autres langues. Début 1998, le catalogue comprend quelques oeuvres en allemand, en espagnol, en français (dix titres), en italien et en latin. En juillet 1999, Michael Hart écrit: «J’introduis une nouvelle langue par mois maintenant, et je vais poursuivre cette politique aussi longtemps que possible.»
Début 2004, 25 langues sont représentées. En juillet 2005, 42 langues sont représentées, dont l’iroquois, le sanscrit et les langues mayas. Outre l’anglais (14 548 livres le 27 juillet 2005), six langues disposent de plus de cinquante titres: le français (577 livres), l’allemand (349 livres), le finnois (218 livres), le hollandais (130 livres), l’espagnol (103 livres) et le chinois (69 livres). En décembre 2006, 50 langues sont représentées. Les langues comprenant plus de 50 titres sont l’anglais (17 377 livres le 16 décembre 2006), le français (966 titres), l’allemand (412 titres), le finnois (344 titres), le hollandais (244 titres), l’espagnol (140 titres), l’italien (102 titres), le chinois (69 titres), le portugais (68 titres) et le tagalogue (51 titres).
La quantité de livres progresse rapidement pour chaque langue. Pour le français par exemple, sur 11 340 livres disponibles le 13 février 2004, on comptait seulement 181 livres en français. Sur 15 505 livres disponibles le 16 mai 2005, on compte 547 livres en français. Soit trois fois plus en quinze mois. Sur 19 996 livres disponibles le 16 décembre 2006, on compte 966 livres en français, soit un peu moins du double en dix-huit mois. Le mouvement devrait sensiblement s’accélérer avec le lancement du Projet Gutenberg Europe en janvier 2004.
Les premiers titres disponibles dans la langue de Molière sont six romans de Stendhal et deux romans de Jules Verne, tous mis en ligne au début de 1997. Les six romans de Stendhal sont L’Abbesse de Castro, Les Cenci, La Chartreuse de Parme, La Duchesse de Palliano, Le Rouge et le Noir et Vittoria Accoramboni, et les deux romans de Jules Verne De la terre à la lune et Le tour du monde en quatre-vingts jours. A la même date, si aucun titre de Stendhal n’est disponible en anglais, trois romans de Jules Verne le sont : 20,000 Leagues Under the Seas (Vingt mille lieues sous les mers, mis en ligne en septembre 1994), Around the World in 80 Days (Le tour du monde en quatre-vingts jours, mis en ligne en janvier 1994) et From the Earth to the Moon (De la terre à la lune, mis en ligne en septembre 1993). Stendhal et Jules Verne sont suivis par Edmond Rostand avec Cyrano de Bergerac, mis en ligne en mars 1998.
A la fin de 1999, le «Top 20», à savoir la liste des vingt auteurs les plus lus, mentionne Jules Verne à la onzième place, et Emile Zola à la seizième place. Ils sont toujours en bonne position dans le «Top 100» actuel.
A titre anecdotique, le premier document illustré disponible toutes langues confondues est French Cave Paintings (Peintures des cavernes en France), mis en ligne dès avril 1995, avec une version XHTML ajoutée en novembre 2000. Il s’agit de quatre photos de peintures paléolithiques retrouvées dans une grotte de l’Ardèche (département de la région Rhône-Alpes). Ces photos sous droits ont été mises à la disposition du Projet Gutenberg par Jean Clottes, conservateur général du patrimoine, pour être largement diffusées.
En 2004, le multilinguisme devient l’une des priorités du Projet Gutenberg, tout comme l’internationalisation. Michael Hart prend son bâton de pèlerin vers l’Europe, avec des étapes à Bruxelles, Paris et Belgrade. Le 12 février 2004, il donne une conférence au siège de l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture) à Paris. Le lendemain, toujours à Paris, il anime un débat à l’Assemblée nationale. La semaine suivante, il s’adresse au Parlement européen à Bruxelles. Puis il rend visite à l’équipe du Projet Rastko à Belgrade, pour soutenir la création du Projet Gutenberg Europe (PG Europe) et de Distributed Proofreaders Europe (DP Europe).
Le lancement de DP Europe par le Projet Rastko en janvier 2004 représente une étape importante. DP Europe est calqué sur le site original de Distributed Proofreaders, pour gérer la relecture partagée du Projet Gutenberg Europe. Dès ses débuts, DP Europe est un site multilingue, qui prend en compte les principales langues nationales. En avril 2004, grâce à des traducteurs volontaires, le site de DP Europe est disponible en douze langues. L’objectif à moyen terme est soixante langues, et donc soixante équipes linguistiques, avec prise en compte de toutes les langues européennes. Quand il aura atteint sa vitesse de croisière, DP Europe devrait alimenter plusieurs bibliothèques numériques nationales et/ou linguistiques, par exemple le Projet Gutenberg France pour la France. Le but étant que chaque pays ou région ait son propre accès réseau autorisé (respectant la législation en vigueur dans le pays donné), qui sera un accès local au sein d’un réseau continental (dans le cas de la France, le réseau européen) et d’un réseau global (à l’échelle de la planète).
Quelques mots maintenant sur le Projet Rastko, qui s’est porté volontaire pour un pari aussi fou, catalysant du même coup les bonnes volontés européennes à l’est comme à l’ouest. Fondé en 1997, le Projet Rastko est une initiative non gouvernementale à vocation culturelle et pédagogique. L’un de ses objectifs est la mise en ligne de la culture serbe. Il fait partie de la Balkans Cultural Network Initiative, un réseau culturel régional couvrant la péninsule des Balkans, située au sud-est de l’Europe.
En mai 2005, Distributed Proofreaders Europe fête le centième livre numérisé par ses soins, avec mise en ligne de ces cent livres le mois suivant sur le site du Projet Gutenberg Europe. En décembre 2006, DP Europe comptabilise 400 livres numérisés. La règle utilisée pour définir le domaine public est l’équation «décès de l’auteur + 70 ans», qui correspond à la législation en vigueur dans l’Union européenne. DP Europe utilise l’Unicode pour pouvoir traiter des livres dans un grand nombre de langues. Créé en 1991 et largement répandu à partir de 1998, l’Unicode est un système d’encodage qui attribue un code unique à chaque caractère pour être en mesure de traiter toutes les langues, contrairement à l’ASCII qui ne peut traiter que l’anglais et quelques langues européennes.
3.5. Du passé vers l’avenir
Le pari fait par Michael Hart en 1971 est donc réussi. Le Projet Gutenberg compte 10 livres en août 1989, 100 livres en janvier 1994, 1.000 livres en août 1997, 2.000 livres en mai 1999, 3.000 livres en décembre 2000, 4.000 livres en octobre 2001, 5.000 livres en avril 2002, 10.000 livres en octobre 2003, 15.000 livres en janvier 2005 et 20.000 livres en décembre 2006, avec une prévision d’un million de livres d’ici 2015.
Mais les résultats du Projet Gutenberg ne se mesurent pas seulement à ces chiffres, qui restent assez modestes par rapport à la production imprimée. Les résultats se mesurent également à l’influence du projet, qui est considérable. Premier site d’information sur l’internet et première bibliothèque numérique, le Projet Gutenberg a inspiré bien d’autres bibliothèques numériques depuis, par exemple le Projekt Runeberg pour la littérature scandinave ou le Projekt Gutenberg-DE pour la littérature allemande, pour n’en citer que deux. Fondé en décembre 1992 par Lysator, un club informatique d’étudiants, en collaboration avec la Linköping University Library (Suède), le Projekt Runeberg regroupe 200 oeuvres appartenant à la littérature nordique. Créé en 1994, le Projekt Gutenberg-DE (désormais hébergé sur le site de l’hebdomadaire Der Spiegel) comprend 200 titres de littérature allemande et de littérature étrangère en allemand.
La structure administrative et financière du Projet Gutenberg se limite au strict minimum, avec une devise qui tient en trois mots : «Less is more.» Michael Hart insiste régulièrement sur la nécessité d’un cadre aussi souple que possible laissant toute initiative aux volontaires, et la porte grande ouverte aux idées nouvelles. Le but est d’assurer la pérennité du projet indépendamment des crédits, des coupures de crédits et des priorités politiques et culturelles du moment. Pas de pression possible donc par le pouvoir et par l’argent. Et respect à l’égard des volontaires, qui sont assurés de voir leur travail utilisé pendant de nombreuses années, si ce n’est pour plusieurs générations, d’où l’intérêt d’un format numérique qui soit toujours valable dans quelques siècles. Le suivi régulier du projet est assuré grâce à une lettre d’information hebdomadaire et mensuelle et des forums de discussion.
Les dons servent à financer des ordinateurs et des scanners, et à envoyer des CD et DVD gratuits à ceux qui en font la demande. Suite au CD «Best of Gutenberg» disponible en août 2003 avec une sélection de 600 titres et à un premier DVD disponible en décembre 2003 avec 9.400 titres, un deuxième DVD est disponible en juillet 2006 avec 17.000 titres sur les 19.000 titres que comprennent désormais les collections. Le contenu des CD et DVD est également téléchargeable sur le site de BitTorrent. Créé en 2000, le PGLAF (Project Gutenberg Literary Archive Foundation) emploie en tout et pour tout trois personnes à temps partiel.
Chose souvent passée sous silence, Michael Hart est le véritable inventeur de l’ebook. Si on considère l’ebook dans son sens étymologique, à savoir un livre numérisé pour diffusion sous forme de fichier électronique, celui-ci aurait 35 ans et serait né avec le Projet Gutenberg en juillet 1971. Une paternité beaucoup plus réconfortante que les divers lancements commerciaux dans un format propriétaire ayant émaillé le début des années 2000. Il n’y a aucune raison pour que la dénomination «ebook» ne désigne que l’ebook commercial et soit réservée aux Amazon, Barnes & Noble, Gemstar et autres. L’ebook non commercial est un ebook à part entière, et non un parent pauvre, tout comme l’édition électronique non commerciale est une forme d’édition à part entière, et tout aussi valable que l’édition commerciale. En 2003, les etexts du Projet Gutenberg deviennent des ebooks, pour coller à la terminologie ambiante.
En juillet 1971, l’envoi d’un fichier de 5 Ko (kilo-octets) à cent personnes aurait fait sauter l’embryon de réseau disponible à l’époque. En novembre 2002, le Projet Gutenberg peut mettre en ligne les 75 fichiers du Human Genome Project (Le séquençage du génome humain), chaque fichier se chiffrant en dizaines sinon en centaines de mégaoctets. Ceci peu de temps après sa parution initiale en février 2001, puisqu’il appartient d’emblée au domaine public. En 2004, la capacité de stockage des disques durs est telle qu’il serait possible de faire tenir l’intégralité de la Library of Congress sur un support de stockage coûtant 140 dollars US. Et quelques années seulement nous sépareraient d’une clé USB permettant de stocker l’intégralité du patrimoine écrit de l’humanité.
Qu’en est-il des documents autres que l’écrit? En septembre 2003, le Projet Gutenberg se lance dans la diffusion de livres audio. En décembre 2006, on compte 367 titres lus par une synthèse vocale (Audio Book, computer-generated) et 132 titres lus par l’être humain (Audio Book, human-read). Le nombre de ces derniers devrait fortement augmenter dans un proche avenir. Par contre, les titres lus par une synthèse vocale ne devraient plus être stockés dans une section spécifique, mais réalisés à la demande à partir des fichiers électroniques existant dans les collections générales. Les lecteurs aveugles ou malvoyants pourront utiliser une commande vocale pour demander le texte de tel ou tel livre.
Lancée à la même époque, la section The Sheet Music Subproject est consacrée aux partitions musicales numérisées (Music, Sheet). Elle est complétée par une section d’enregistrements musicaux (Music, recorded). Des sections sont également disponibles pour les images fixes (Pictures, still) et animées (Pictures, moving). Ces nouvelles collections devraient être développées dans les prochaines années.
Mais la numérisation des livres reste prioritaire. Et la demande est énorme. En témoigne le nombre de téléchargements, qui se comptent désormais en dizaines de milliers par jour. A la date du 31 juillet 2005, on compte 37.532 fichiers téléchargés dans la journée, 243.808 fichiers téléchargés dans la semaine et 1.154.765 fichiers téléchargés dans le mois. A la date du 6 mai 2007, on compte 89.841 fichiers téléchargés dans la journée, 697.818 fichiers téléchargés dans la semaine et 2.995.436 fichiers téléchargés dans le mois. Courant mai, la nombre de téléchargements mensuels atteint la barre des trois millions. Ceci uniquement pour le principal site de téléchargement, ibiblio.org (basé à l’Université de Caroline du Nord, Chapel Hill, Etats-Unis), qui héberge aussi le site du Projet Gutenberg. Le deuxième site de téléchargement est l’Internet Archive, qui met également à disposition une capacité de stockage considérable. Un «Top 100» recense les cent titres et les cent auteurs les plus téléchargés dans la journée, dans la semaine et dans le mois. Le Projet Gutenberg dispose de 38 sites miroirs répartis dans de nombreux pays, et il en cherche d’autres. La circulation des fichiers se fait aussi en mode P2P (peer-to-peer), qui permet d’échanger des fichiers directement d’un utilisateur à l’autre.
Les livres du Projet Gutenberg peuvent aider à combler la fracture numérique. Ils sont aisément téléchargeables sur PDA. Un ordinateur ou un PDA d’occasion ne coûte que quelques dollars ou quelques dizaines de dollars, en fonction du modèle. Certains PDA fonctionnent à l’énergie solaire, permettant la lecture dans les régions reculées et les pays en développement.
Lorsque, dans une dizaine d’années, les collections atteindront un million de livres, on pourra peut-être bénéficier de leur traduction simultanée dans une centaine de langues. En utilisant la traduction automatique qui, d’ici là, pourrait avoir atteint un taux de fiabilité de l’ordre de 99%, un pourcentage dont on est encore loin. En 2004, le Projet Gutenberg était en lien avec un projet européen envisageant un logiciel de traduction automatique relayé par des traducteurs (non pas des machines, mais des êtres humains), sur un modèle comparable à la technologie OCR relayée par des correcteurs (non pas des logiciels, mais des êtres humains) pour offrir un contenu de grande qualité.
35 ans après les débuts du Projet Gutenberg, Michael Hart se définit toujours comme un fou de travail dédiant toute sa vie à son projet, qu’il voit comme étant à l’origine d’une révolution néo-industrielle. Il se définit aussi comme altruiste, pragmatique et visionnaire. Après avoir été traité de toqué pendant de nombreuses années, il force maintenant le respect. Au fil des ans, la mission du Projet Gutenberg reste la même, à savoir changer le monde par le biais de l’ebook gratuit indéfiniment utilisable et reproductible. L’objectif reste lui aussi le même, à savoir la lecture et la culture pour tous à moindres frais. Quant à la mission, elle se résume en quelques mots: «encourager la création et la distribution d’ebooks», par autant de personnes que possible, et par tous les moyens. Tout en prenant les virages nécessaires pour intégrer de nouvelles idées, de nouvelles méthodes et de nouveaux supports.
D’après Michael Hart, le patrimoine écrit de l’humanité représenterait 25 millions de livres appartenant au domaine public, qui pourraient être collectés auprès des grandes bibliothèques nationales et régionales, à raison d’un exemplaire par livre, sans tenir compte des nombreuses éditions annotées et commentées. Si Gutenberg a permis à chacun d’avoir des livres grâce à l’invention de l’imprimerie, le Projet Gutenberg permet à chacun d’avoir une bibliothèque de livres grâce au stockage de ceux-ci sur un support numérique tenant dans un sac sinon dans une poche. Fin 2006, le Projet Gutenberg permet d'ores et déjà à chacun d’avoir une bibliothèque numérique de 20.000 livres, auxquels s’ajoutent les 75.000 livres provenant de diverses collections rassemblés par le Project Gutenberg Consortia Center (PGCC).
Laissons le mot de la fin à Michael Hart, à qui je demandais en août 1998 quel était son meilleur souvenir. A l’époque, il répondait: «Le courrier que je reçois me montre combien les gens apprécient que j’aie passé ma vie à mettre des livres sur l’internet. Certaines lettres sont vraiment émouvantes, et elles me rendent heureux pour toute la journée.» Quelques années après, il confirme que sa réponse serait toujours la même.
3.6. Chronologie
1971 (juillet): Saisie par Michael Hart de The United States Declaration of Independence (ebook #1) et diffusion d’un message auprès des cent premiers usagers du réseau. Le Projet Gutenberg est né.
1972: Saisie de The United States Bill of Rights (ebook #2).
1973: Saisie de The United States Constitution (ebook #5).
1974-1988: Saisie de la Bible et de plusieurs pièces de Shakespeare.
1989 (août): The King James Bible (ebook #10).
1991 (janvier): Alice’s Adventures in Wonderland (ebook #11).
1991 (juin): Peter Pan (ebook #16).
1991: Numérisation d’un livre par mois.
1992: Numérisation de deux livres par mois.
1993: Numérisation de quatre livres par mois.
1993 (décembre): Constitution de trois grands secteurs: Light Literature, Heavy Literature, Reference Literature.
1994: Numérisation de huit livres par mois.
1994 (janvier): The Complete Works of William Shakespeare (ebook #100).
1995: Numérisation de 16 livres par mois.
1996-1997: Numérisation de 32 livres par mois.
1997 (août): La Divina Commedia di Dante, en italien (ebook #1000).
1997: Lancement du Project Gutenberg Consortia Center (PGCC).
1998-2000: Numérisation de 36 livres par mois.
1999 (mai): Don Quijote, de Cervantès, en espagnol (ebook #2000).
2000: Création de la Project Gutenberg Literary Archive Foundation (PGLAF).
2000 (octobre): Conception de Distributed Proofreaders par Charles Franks pour permettre la correction partagée.
2000 (décembre): A l’ombre des jeunes filles en fleurs (vol. 3), de Proust, en français (ebook #3000).
2001 (août): Création du Project Gutenberg of Australia.
2001 (octobre): The French Immortals Series, en anglais (eBook #4000).
2001: Numérisation de 104 livres par mois.
2002: Affiliation officielle de Distributed Proofreaders au Projet Gutenberg.
2002 (avril): The Notebooks of Leonardo da Vinci, en anglais (ebook #5000).
2002: Numérisation de 203 livres par mois.
2003 (août): Edition d’un CD «Best of Gutenberg» contenant 600 livres.
2003 (septembre): Lancement de la section Project Gutenberg Audio eBooks.
2003 (octobre): Les collections doublent en dix-huit mois, passant de 5.000 à 10.000 livres.
2003 (octobre): The Magna Carta (ebook # 10000).
2003 (décembre): Edition du premier DVD, qui contient 9.400 livres.
2003: Numérisation de 348 livres par mois.
2003: Affiliation officielle du Project Gutenberg Consortia Center (PGCC) au Projet Gutenberg.
2004 (janvier): Lancement du Projet Gutenberg Europe par le Projet Rastko.
2004 (janvier): Lancement de Distributed Proofreaders Europe par le Projet Rastko.
2004 (février): Voyage de Michael Hart en Europe (Paris, Bruxelles, Belgrade).
2004 (février): Conférence de Michael Hart au siège de l’UNESCO, à Paris.
2004 (février): Visite de Michael Hart au Parlement européen, à Bruxelles.
2004 (octobre): 5.000 livres produits par Distributed Proofreaders.
2004: Numérisation de 338 livres par mois.
2005 (janvier): The Life of Reason, par George Santayana (ebook #15000).
2005 (mai): 7.000 livres produits par Distributed Proofreaders.
2005 (mai): 100 premiers livres produits par Distributed Proofreaders Europe.
2005 (juin): Le Projet Gutenberg compte 16.000 livres.
2005 (juin): Le Projet Gutenberg Europe compte 100 livres.
2005 (juillet): Premiers pas du Project Gutenberg of Canada.
2005 (octobre): 5e anniversaire de Distributed Proofreaders.
2005: Numérisation de 251 livres par mois.
2006 (janvier): Lancement de la section Project Gutenberg PrePrints.
2006 (février): 8.000 livres produits par Distributed Proofreaders.
2006 (mai): Création de la Distributed Proofreaders Foundation.
2006 (juillet): 35e anniversaire du Projet Gutenberg.
2006 (juillet): Edition d’un nouveau DVD, qui contient 17.000 livres.
2006 (novembre): Lancement du site PG News.
2006 (décembre): Le Projet Gutenberg compte 20.000 livres.
2006 (décembre): 400 livres produits par Distributed Proofreaders Europe.
2006: Numérisation de 346 livres par mois.
2007 (mars): 10.000 livres produits par Distributed Proofreaders.
2007 (avril): 1.500 livres pour Project Gutenberg of Australia.
2007 (juillet): Lancement de Project Gutenberg Canada.
2010 (estimation): Conversion automatique dans de nombreux formats.
2015 (estimation): Un million de livres au catalogue.
2015 (estimation): Conversion automatique dans cent langues différentes.
4. DES LIVRES A VENDRE SUR LE WEB
[4.1. Dans le sillage d’Amazon / Amazon, librairie en ligne / Internet Bookshop // 4.2. Librairies en ligne francophones // 4.3. Expériences de libraires / Librairies traditionnelles / Librairies de voyage / Librairies d’ancien // 4.4. Numilog, librairie numérique // 4.5. Chronologie]
Nées sur le web au milieu des années 1990, de nouvelles librairies n’ont ni murs, ni vitrine, ni enseigne sur la rue, et toutes leurs transactions s’effectuent sur le réseau. C’est le cas d’Amazon qui, sous la houlette de Jeff Bezos, ouvre ses portes virtuelles en juillet 1995 avec dix salariés et trois millions d’articles pour devenir rapidement un géant du commerce électronique. D'autres librairies suivent. On peut consulter le catalogue à l’écran, lire le résumé du livre ou même des extraits, puis passer sa commande en ligne. Cinq ans plus tard, dans les années 2000, on voit surgir des librairies qui ne vendent que des livres numériques, avec téléchargement des livres dans les minutes suivant la commande.
4.1. Dans le sillage d’Amazon
= Amazon, librairie en ligne
Fondé par Jeff Bezos, Amazon.com (devenue Amazon dans le langage courant) voit le jour en juillet 1995 à Seattle, dans l’Etat de Washington, sur la côte ouest des Etats-Unis. Quinze mois auparavant, au printemps 1994, Jeff Bezos fait une étude de marché pour décider du meilleur produit de consommation à vendre sur l’internet. Dans sa liste de vingt produits marchands, qui comprennent entre autres les vêtements et les instruments de jardinage, les cinq premiers du classement se trouvent être les livres, les CD, les vidéos, les logiciels et le matériel informatique.
«J’ai utilisé tout un ensemble de critères pour évaluer le potentiel de chaque produit, relate Jeff Bezos dans le kit de presse d’Amazon. Le premier critère a été la taille des marchés existants. J’ai vu que la vente des livres représentait un marché mondial de 82 milliards de dollars US. Le deuxième critère a été la question du prix. Je voulais un produit bon marché. Mon raisonnement était le suivant : puisque c’était le premier achat que les gens allaient faire en ligne, il fallait que la somme à payer soit modique. Le troisième critère a été la variété dans le choix : il y avait trois millions de titres de livres alors qu’il n’y avait que 300.000 titres pour les CD, par exemple.»
La vente de livres en ligne débute en juillet 1995, avec dix salariés et un stock quatorze fois supérieur à celui des hypermarchés. Le catalogue en ligne permet de rechercher les livres par titre, auteur, sujet ou rubrique. On y trouve aussi des CD, des DVD, des jeux informatiques, etc. Très attractif, le contenu éditorial du site change quotidiennement et forme un véritable magazine littéraire proposant des extraits de livres, des entretiens avec des auteurs et des conseils de lecture. Amazon devient le pionnier d’un nouveau modèle économique. Son évolution rapide est suivie de près par des analystes de tous bords.
En 1998, avec 1,5 million de clients dans 160 pays et une très bonne image de marque, Amazon est régulièrement cité comme un symbole de réussite dans le cybercommerce. Si la librairie en ligne est toujours déficitaire, sa cotation boursière est excellente, suite à une introduction à la Bourse de New York en mai 1997.
En novembre 2000, la société compte 7.500 salariés, 28 millions d’articles, 23 millions de clients et quatre filiales (Royaume-Uni, Allemagne, France, Japon), auxquelles s’ajoute en juin 2002 une cinquième filiale au Canada. La maison mère diversifie ses activités. Elle vend non seulement des livres, des vidéos, des CD et des logiciels, mais aussi des produits de santé, des jouets, des appareils électroniques, des ustensiles de cuisine, des outils de jardinage, etc. En novembre 2001, la vente des livres, disques et vidéos ne représente plus que 58% du chiffre d’affaires global. Admiré par certains, le modèle économique d’Amazon est contesté par d’autres, notamment en matière de gestion du personnel, avec des contrats de travail précaires et de bas salaires.
Tout comme la grande librairie en ligne britannique Internet Bookshop, Amazon offre une part des bénéfices à ses «associés» en ligne. Depuis le printemps 1997, tous les possesseurs d’un site web peuvent vendre des livres appartenant au catalogue de la librairie et toucher un pourcentage de 15% sur les ventes. Ces associés font une sélection dans les titres du catalogue et rédigent leurs propres résumés. Amazon reçoit les commandes par leur intermédiaire, expédie les livres et rédige les factures. Les associés reçoivent un rapport hebdomadaire d’activité. Au printemps 1998, le libraire en ligne compte plus de 30.000 sites affiliés.
La présence européenne d’Amazon débute en octobre 1998. Les deux premières filiales sont implantées en Allemagne et au Royaume-Uni. En août 2000, avec 1,8 million de clients en Grande-Bretagne, 1,2 million de clients en Allemagne et quelques centaines de milliers de clients en France, la librairie réalise 23% de ses ventes hors des Etats-Unis. A la même date, elle ouvre sa filiale française. Une filiale japonaise est ouverte en octobre 2000. En novembre 2000, Amazon ouvre un secteur eBooks, à savoir un secteur vendant des livres numériques. En 2001, les 29 millions de clients d’Amazon génèrent un chiffre d’affaires de 4 milliards de dollars US. En juin 2002, une cinquième filiale est ouverte au Canada. Au 3e trimestre 2003, la société devient bénéficiaire pour la première fois de son histoire. En octobre 2003, Amazon lance un service de recherche plein texte (Search Inside the Book) qui scanne le texte intégral de 120.000 titres, un nombre promis à une croissance rapide. Amazon lance aussi son propre moteur de recherche A9.com mais, contrairement aux autres initiatives, le succès n’est pas au rendez-vous. Une sixième filiale est ouverte en Chine sous le nom de Joyo en septembre 2004.
En 2004, le bénéfice net d’Amazon est de 588 millions de dollars US, dont 45% généré par ses filiales, avec un chiffre d’affaires de 6,9 milliards de dollars. Présent dans sept pays (Etats-Unis, Canada, Royaume-Uni, Allemagne, France, Japon, Chine) et devenu une référence mondiale du commerce en ligne, Amazon fête ses dix ans d’existence en juillet 2005, avec 9.000 salariés et 41 millions de clients actifs, attirés par des produits culturels, high-tech et autres aux prix attractifs et une livraison en 48 heures maximum dans les pays hébergeant une plateforme Amazon.
= Internet Bookshop
Basée au Royaume-Uni, l’Internet Bookshop (iBS) se trouve être la plus grande librairie européenne en 1998, avec un catalogue de 1,4 million de titres. Moins connue qu’Amazon, elle lance cependant à plusieurs reprises des initiatives originales et inédites copiées ensuite par les librairies concurrentes, Amazon y compris.
La librairie développe d’abord un système de partenariat sur le web, repris par Amazon dans sa politique de sites affiliés. Tout possesseur d’un site web peut devenir partenaire de l’Internet Bookshop en sélectionnant sur son propre site un certain nombre de titres présents dans le catalogue de la librairie. Celle-ci prend en charge toute la partie commerciale, à savoir les commandes, les envois et les factures. L’internaute partenaire reçoit 10% du prix des ventes. C’est la première fois qu’une librairie en ligne propose une part aux bénéfices par le biais du web, entraînant à terme la nécessité d’une nouvelle réglementation dans ce domaine.
Autre initiative originale, qui débute en octobre 1997, une politique de grosses remises, chose inconnue jusque-là. La librairie propose des remises allant jusqu’à 45%, prenant le risque d’une guerre des prix et des droits avec les libraires et les éditeurs traditionnels. L’idée est ensuite reprise outre-Atlantique. Principale chaîne de librairies traditionnelles aux Etats-Unis, avec 480 librairies réparties dans tout le pays, Barnes & Noble décide de se lancer dans la vente en ligne en créant en mai 1997 son site barnesandnoble.com. Il devient rapidement le principal concurrent d’Amazon et déclenche lui aussi une guerre des prix - puisque le prix du livre est libre aux Etats-Unis - à la grande satisfaction des internautes, qui, sur l’un ou l’autre site, se voient parfois offrir des réductions allant jusqu’à 50% pour certains titres.
En octobre 1997, l’Internet Bookshop attend également la réaction des libraires et des éditeurs traditionnels à sa décision de vendre des livres provenant des Etats-Unis, une initiative débutée un mois auparavant. Une deuxième librairie en ligne britannique, Waterstone’s (rachetée ensuite par Amazon), songe elle aussi à introduire des titres américains dans son catalogue, à partir de janvier 1998. The Publishers Association, organisme représentant les éditeurs du Royaume-Uni, a fort à faire pour étudier les doléances de ceux-ci, jointes à celles des libraires traditionnels, qui souhaiteraient non seulement faire interdire la vente de titres américains par des librairies en ligne britanniques, mais aussi faire interdire l’activité des librairies en ligne américaines au Royaume-Uni, sous-entendu: qu’elles ne puissent pas vendre de livres à des clients britanniques. Sur le site web de l’Internet Bookshop, en 1997 et 1998, la rubrique iBS News permet de suivre pas à pas le combat engagé par les libraires en ligne contre les associations d’éditeurs et de libraires traditionnels, afin d’obtenir la suppression totale des frontières pour la vente des livres. Comme on le voit, ce qui nous paraît évident maintenant ne l’était guère il y a dix ans. Mais, de par la structure même de l’internet, l’abolition des frontières dans le marché du livre est inévitable, et les librairies en ligne européennes ne tardent pas à suivre l’exemple de l’Internet Bookshop.
Concernant la fiscalité, un accord-cadre entre les Etats-Unis et l’Union européenne est conclu en décembre 1997. L’internet est considéré comme une zone de libre-échange, c’est-à-dire sans droits de douane pour les logiciels, les films et les livres achetés sur le réseau. Les biens matériels et autres services sont soumis au régime existant dans les pays concernés, avec perception de la TVA (taxe sur la valeur ajoutée) sans frais de douane supplémentaires. Cet accord-cadre est suivi ensuite d’une convention internationale.
Quelques années plus tard, l’Internet Bookshop ancienne formule est intégré à la librairie en ligne de la chaîne de librairies WHSmith. En 2007, un Internet Bookshop nouvelle formule, dénommé Internet Bookshop UK (IBUK), se trouve être la troisième librairie en ligne mondiale, avec un stock de 2 millions de livres neufs, épuisés, anciens et d’occasion, et 4.000 nouveaux titres par semaine. Ses locaux sont implantés dans un cadre idyllique, à Cambridge, village du comté du Gloucestershire, au sud-ouest de l’Angleterre.
= Librairies en ligne francophones
Fondée en 1996 par Patrice Magnard, la librairie en ligne Alapage vend tous les livres, disques et vidéos disponibles sur le marché français, soit 400.000 articles, avec paiement sécurisé. Sur le site bilingue français-anglais, la recherche est possible par auteur, titre et éditeur. Le même service est disponible sur minitel (3615 Alapage).
Alapage travaille en partenariat avec la librairie en ligne Novalis (intégrée plus tard à Alapage) qui assure elle aussi la vente par correspondance de produits culturels: disques, livres, vidéos et multimédia.
En octobre 1997, les deux librairies décident de créer le premier prix littéraire francophone sur l’internet. Comme indiqué à la même date sur leurs sites respectifs: «1) C’est la première fois que l’on utilise le support internet pour organiser un vote autour d’un prix littéraire. 2) C’est la première fois qu’est constitué un jury littéraire composé d’un potentiel aussi important et diversifié de votants, fidèle reflet de la diffusion de la culture française. Ce vote est en effet ouvert à nos visiteurs de tous horizons, disséminés sur les cinq continents, qui pourront émettre leur avis sur l’ensemble des ouvrages concourant aux principaux prix littéraires de fin d’année. 3) C’est la première fois qu’est imaginé un instrument de mesure de la satisfaction du lecteur et du bonheur de la lecture, qui ne soit pas seulement un outil de mesure des ventes de livres, aussi fiable soit-il.» Un vote est organisé entre le 20 octobre et le 9 novembre 1997 auprès des internautes. Afin d’éviter les votes multiples, chaque voix n’est validée que si la fiche de vote est scrupuleusement remplie. Toute fiche double est annulée. Ce premier prix littéraire des internautes est remporté par Marc Trillard pour son roman Coup de lame, paru aux éditions Phébus.
A Alapage et Novalis vient s’ajouter une troisième librairie en ligne, Chapitre.com, librairie indépendante créée en 1997 par Juan Pirlot de Corbion. Son catalogue de 350.000 titres est complété par une bouquinerie, un choix d’éditeurs, une sélection de 1.000 sites littéraires et culturels, ainsi qu’une revue des littératures intitulée Tête de chapitre.
Contrairement à leurs homologues anglophones, les libraires en ligne français ne peuvent se permettre les réductions substantielles proposées par leurs collègues des Etats-Unis ou du Royaume-Uni, pays dans lesquels le prix du livre est libre. Si la loi française sur le prix unique du livre leur laisse peu de latitude, les libraires sont toutefois optimistes sur les perspectives d’un marché francophone international. Dès 1997, un nombre significatif de commandes provient de l’étranger, par exemple 10% des commandes pour le service en ligne de la Fnac.
Alapage rejoint le groupe France Télécom en septembre 1999 puis devient en juillet 2000 une filiale à part entière de Wanadoo, le fournisseur d’accès internet de France Télécom. Quant à Chapitre.com, il comprend désormais plusieurs secteurs: livres neufs, livres neufs à prix réduit, livres anciens, revues anciennes ou épuisées, gravures et affiches.
Alapage, Chapitre.com, la Fnac et quelques autres voient débarquer avec inquiétude Amazon.fr, la filiale qu'Amazon ouvre en août 2000 dans l’hexagone. Un mois après son lancement, Amazon.fr est à la seconde place des sites de biens culturels français, après la Fnac. La société de mesure d’audience Media Metrix Europe donne les chiffres suivants pour septembre 2000: 40.000 requêtes individuelles pour Fnac.com, 217.000 requêtes pour Amazon.fr, 209.000 requêtes pour Alapage et 74.000 requêtes pour BOL.fr, la succursale française de l'européen BOL.com (BOL: Bertelsmann On Line).
Le nombre de librairies en ligne s’avère toutefois trop élevé par rapport au marché existant. En juillet 2001, BOL.com annonce la fermeture de BOL.fr, créé deux ans auparavant par les deux géants des médias Bertelsmann et Vivendi. A la même date, les difficultés rencontrées par d’autres libraires en ligne montrent la nécessité de revoir à la baisse des prévisions quelque peu optimistes, afin de laisser à la clientèle le temps de s’habituer à ce nouveau mode d’achat.
4.2. Expériences de libraires
= Librairies traditionnelles
Qu’en est-il des librairies traditionnelles? A la fin des années 1990, les chaînes de librairies ont toutes une librairie en ligne à côté de leur réseau de librairies «en dur». C’est le cas notamment de la Fnac, de Virgin, de France Loisirs, ou encore du Furet du Nord, qui dessert le Nord de la France, et de Decitre, qui dessert la région Rhône-Alpes.
Le site de la Fnac ouvre sur le logo «fnac» blanc et ocre bien connu. Présente en France, en Belgique et en Espagne, la Fnac, selon ses propres termes, se veut à la fois défricheur, agitateur culturel et commerçant, et se définit par «une politique commerciale fondée sur l’alliance avec le consommateur, sa vocation culturelle et sa volonté de découvrir les nouvelles technologies». La Fnac crée un magazine littéraire en ligne et ouvre un secteur «commerce électronique» permettant de commander livres, disques, vidéos et CD-Rom par internet, minitel ou téléphone. La livraison est possible en France comme à l’étranger. Les modes de paiement sont la carte de crédit ou le chèque à la commande.
Le Furet du Nord est une chaîne de librairies implantée dans le Nord de la France et dont le siège est à Lille. Son site permet de consulter une base de données de 250.000 livres et de les commander en ligne. Il propose aussi un suivi permanent de l’actualité littéraire. La vente à distance représente 15 à 20% du chiffre d’affaires total de l’entreprise. Les meilleurs clients sont les écoles, les universités, les comités d’entreprise et les ambassades.
La chaîne de librairies Decitre officie dans la région Rhône-Alpes. Ses neuf librairies sont particulièrement dynamiques dans le domaine de l’informatique, du multimédia et de l’internet, avec des présentations régulières de nouveaux CD-Rom et des initiations à l’internet. Créé en 1996, le site est remanié en décembre 1997. «Notre site est pour l’instant juste un moyen de communication de plus (par le biais du mail) avec nos clients des magasins et nos clients bibliothèques et centres de documentation», explique en juin 1998 Muriel Goiran, libraire. «Nous avons découvert son importance en organisant DocForum, le premier forum de la documentation et de l’édition spécialisée, qui s’est tenu à Lyon en novembre 1997. Il nous est apparu clairement qu’en tant que libraires, nous devions avoir un pied dans le net. Internet est très important pour notre avenir. Nous allons mettre en ligne notre base de 400.000 livres français à partir de fin juillet 1998, et elle sera en accès gratuit pour des recherches bibliographiques. Ce ne sera pas une n-ième édition de la base de Planète Livre, mais notre propre base de gestion, que nous mettons sur internet.»
Spécialisée dans les ouvrages scientifiques, la librairie Interférences serait la première librairie française à avoir créé un site web, dès 1995. Le Monde en Tique propose quant à lui un catalogue de 37.000 titres sur l’informatique, les nouvelles technologies, le multimédia et l’internet.
Mais la vente à distance n’est pas l’apanage des grandes librairies ni des librairies à vocation scientifique et technique, comme le montrent les exemples qui suivent, pris dans les librairies de voyage et les librairies d’ancien.
= Librairies de voyage
Fondée en 1985 par Hélène Larroche, Itinéraires est une librairie de voyages située au cœur de Paris, rue Saint-Honoré, dans l’ancien quartier des Halles. La librairie propose guides, cartes, manuels de conversation, reportages, récits de voyage, livres de cuisine, livres d’art et de photos, ouvrages d’histoire, de civilisation, d’ethnographie, de religion et de littérature étrangère, et ceci pour 160 pays et 250 destinations. «Le monde en mémoire», tel est le sous-titre de son site bilingue français-anglais.
Dès les débuts de la librairie, le personnel crée une base de données avec classement des livres par pays et par sujets. Dix ans après, en 1995, la consultation du catalogue est possible sur minitel. Trois ans plus tard, la librairie est présente sur le web. En juin 1998, Hélène Larroche relate: «Il y a un peu plus de trois ans, nous avons rendu la consultation de notre base de données possible sur minitel et effectuons près de 10% de notre chiffre d’affaires avec la vente à distance. Passer du minitel à internet nous semblait intéressant pour atteindre la clientèle de l’étranger, les expatriés désireux de garder par les livres un contact avec la France et à la recherche d’une librairie qui "livre à domicile" et bien sûr les "surfeurs sur le net", non minitélistes.
La vente à distance est encore trop peu utilisée sur internet pour avoir modifié notre chiffre d’affaires de façon significative. Internet a cependant eu une incidence sur le catalogue de notre librairie, avec la création d’une rubrique sur le web, spécialement destinée aux expatriés, dans laquelle nous mettons des livres, tous sujets confondus, qui font partie des meilleures ventes du moment ou/et pour lesquels la critique s’emballe. Nous avons toutefois décidé de limiter cette rubrique à 60 titres quand notre base en compte 13.000. Un changement non négligeable, c’est le temps qu’il faut dégager ne serait-ce que pour répondre au courrier que génèrent les consultations du site. Outre le bénéfice pour l’image de la librairie qu’internet peut apporter (et dont nous ressentons déjà les effets), nous espérons pouvoir capter une nouvelle clientèle dans notre spécialité (la connaissance des pays étrangers), atteindre et intéresser les expatriés et augmenter nos ventes à l’étranger.»
En janvier 2000, Hélène Larroche ajoute: «Un net regain de personnes viennent à notre librairie après nous avoir découvert sur le web. C’est plutôt une clientèle parisienne ou une clientèle venue de province pour pouvoir feuilleter sur place ce que l’on a découvert sur le web. Mais l’expérience est très intéressante et nous conduit à poursuivre.»
D’autres librairies se débrouillent au mieux avec des moyens limités, comme la librairie Ulysse, sise elle aussi à Paris, dans l’île Saint-Louis. Créée en 1971 par Catherine Domain, elle est la première librairie au monde uniquement consacrée au voyage. Ses 20.000 livres, cartes et revues neufs et d’occasion recèlent des documents introuvables ailleurs. A la fois libraire et grande voyageuse, Catherine Domain est membre du Syndicat national de la librairie ancienne et moderne (SLAM), du Club des explorateurs et du Club international des grands voyageurs. En 1999, elle décide de se lancer dans un voyage autrement plus ingrat, virtuel cette fois-ci, à savoir la réalisation d’un site web en autodidacte. «Mon site est embryonnaire et en construction, raconte-t-elle en novembre 2000. Il se veut à l’image de ma librairie, un lieu de rencontre avant d’être un lieu commercial. Il sera toujours en perpétuel devenir ! Internet me prend la tête, me bouffe mon temps et ne me rapporte presque rien, mais cela ne m’ennuie pas…» Elle est toutefois assez pessimiste sur l’avenir des librairies comme la sienne. «Internet tue les librairies spécialisées. En attendant d’être dévorée, je l’utilise comme un moyen d’attirer les clients chez moi, et aussi de trouver des livres pour ceux qui n’ont pas encore internet chez eux ! Mais j’ai peu d’espoir…»
= Librairies d’ancien
L’internet permet aux libraires d’ancien de considérablement élargir leur champ d’action. Dans un domaine où la vente par correspondance sur catalogue a toujours été primordiale, l’internet vient à point nommé pour faciliter les transactions. Courriel, listes de diffusion, bases de données sur le web et commerce électronique prennent le relais des méthodes traditionnelles.
Pascal Chartier est le gérant de la librairie du Bât d’Argent (Lyon). Dès novembre 1995, il crée Livre-rare-book, un site professionnel de livres d’occasion, anciens et modernes disponible en français et en anglais. Un catalogue en ligne regroupe les catalogues de plusieurs librairies de la région, situées à Lyon, Moulins, Dijon et Naples. Il est complété par un annuaire international des librairies d’occasion. Pascal Chartier considère le web comme «une vaste porte», à la fois pour lui et pour ses clients. L’internet est «peut-être la pire et la meilleure des choses. La pire parce qu’il peut générer un travail constant sans limite et la dépendance totale. La meilleure parce qu’il peut s’élargir encore et permettre surtout un travail intelligent!», écrit-il en juin 1998. En août 2003, Livre-rare-book propose un catalogue de plus d’un million de livres émanant de quelque 320 librairies situées en France et à l’étranger, et un annuaire international recensant près de 4.000 librairies. Le catalogue comprend 2 millions de livres émanant de 500 librairies en septembre 2005, et 2,6 millions de livres émanant de 550 librairies en décembre 2006.
Autre réalisation, celle du Syndicat national de la librairie ancienne et moderne (SLAM), un syndicat professionnel regroupant 220 librairies françaises. Le SLAM met en ligne un premier site web en 1997, remplacé par une nouvelle version de conception plus dynamique en juillet 1999. Alain Marchiset, président du SLAM, explique en juillet 2000: «Ce site intègre une architecture de type "base de données", et donc un véritable moteur de recherche, qui permet de faire des recherches spécifiques (auteur, titre, éditeur, et bientôt sujet) dans les catalogues en ligne des différents libraires. Le site contient l’annuaire des libraires avec leurs spécialités, des catalogues en ligne de livres anciens avec illustrations, un petit guide du livre ancien avec des conseils et les termes techniques employés par les professionnels, et aussi un service de recherche de livres rares. De plus, l’association organise chaque année en novembre une foire virtuelle du livre ancien sur le site, et en mai une véritable foire internationale du livre ancien qui a lieu à Paris et dont le catalogue officiel est visible aussi sur le site. (…)
Les libraires membres proposent sur le site du SLAM des livres anciens que l’on peut commander directement par courriel et régler par carte de crédit. Les livres sont expédiés dans le monde entier. Les libraires de livres anciens vendaient déjà par correspondance depuis très longtemps au moyen de catalogues imprimés adressés régulièrement à leurs clients. Ce nouveau moyen de vente n’a donc pas été pour nous vraiment révolutionnaire, étant donné que le principe de la vente par correspondance était déjà maîtrisé par ces libraires. C’est simplement une adaptation dans la forme de présentation des catalogues de vente qui a été ainsi réalisée. Dans l’ensemble, la profession envisage assez sereinement ce nouveau moyen de vente.»
Résolument optimiste en 1999 et 2000, la profession revoit ensuite ses espérances à la baisse. En juin 2001, Alain Marchiset écrit: «Après une expérience de près de cinq années sur le net, je pense que la révolution électronique annoncée est moins évidente que prévue, et sans doute plus "virtuelle" que réelle pour le moment. Les nouvelles technologies n’ont pas actuellement révolutionné le commerce du livre ancien. Nous assistons surtout à une série de faillites, de rachats et de concentrations de sociétés de services (principalement américaines) autour du commerce en ligne du livre, chacun essayant d’avoir le monopole, ce qui bien entendu est dangereux à la fois pour les libraires et pour les clients qui risquent à la longue de ne plus avoir de choix concurrentiel possible. Les associations professionnelles de libraires des 29 pays fédérées autour de la Ligue internationale de la librairie ancienne (LILA) ont décidé de réagir et de se regrouper autour d’un gigantesque moteur de recherche mondial sous l’égide de la LILA. Cette fédération représente un potentiel de 2.000 libraires indépendants dans le monde, mais offrant des garanties de sécurité et de respect de règles commerciales strictes. Ce nouveau moteur de recherche de la LILA (ILAB en anglais) en pleine expansion est déjà référencé par AddALL et BookFinder.com.»
4.3. Numilog, librairie numérique
Les librairies en ligne vendront-elles un jour le texte intégral des livres en version électronique?, se demande-t-on en 1998. Dans ce cas, l’inévitable délai dû à l’envoi postal disparaîtra, puisque les fichiers électroniques pourront parvenir au lecteur en un temps infime via l’internet. Deux ans plus tard, c’est chose faite avec le lancement des premières librairies numériques.
Les librairies en ligne Amazon.com et Barnes & Noble.com ouvrent toutes deux un secteur numérique à quelques mois d’intervalle. Barnes & Noble.com ouvre son secteur eBooks en août 2000, suite à un accord passé avec Microsoft en janvier 2000 pour la vente de livres lisibles sur son nouveau logiciel de lecture, le Microsoft Reader. Amazon.com suit son concurrent de peu. Après avoir conclu une alliance avec Microsoft en août 2000, Amazon ouvre son service eBooks en novembre 2000, avec 1.000 titres disponibles au départ. En septembre 2001, Yahoo! leur emboîte le pas en créant son eBook Store, suite à des accords passés avec de grands éditeurs: Penguin Putnam, Simon & Schuster, Random House et HarperCollins.
Mais les librairies numériques ne sont pas l’apanage des mastodontes du métier, comme en témoigne l’activité de Numilog, une librairie numérique qui ouvre ses portes en octobre 2000 pour devenir rapidement la grande librairie numérique francophone du réseau.
En février 2001, Denis Zwirn, président de Numilog, relate: «Dès 1995, j’avais imaginé et dessiné des modèles de lecteurs électroniques permettant d’emporter sa bibliothèque avec soi et pesant comme un livre de poche. Début 1999, j’ai repris ce projet avec un ami spécialiste de la création de sites internet, en réalisant la formidable synergie possible entre des appareils de lecture électronique mobiles et le développement d’internet, qui permet d’acheminer les livres dématérialisés en quelques minutes dans tous les coins du monde. (…) Nous avons créé une base de livres accessible par un moteur de recherche. Chaque livre fait l’objet d’une fiche avec un résumé et un extrait. En quelques clics, il peut être acheté en ligne par carte bancaire, puis reçu par e-mail ou téléchargement.»
Le site offre ensuite «des fonctionnalités nouvelles, comme l’intégration d’une "authentique vente au chapitre" (les chapitres vendus isolément sont traités comme des éléments inclus dans la fiche-livre, et non comme d’autres livres) et la gestion très ergonomique des formats de lecture multiples».
Fondée en avril 2000 par Denis Zwirn, la société Numilog a en fait une triple activité: librairie en ligne, studio de fabrication et diffuseur. «Numilog est d’abord une librairie en ligne de livres numériques, explique Denis Zwirn en 2001. Notre site internet est dédié à la vente en ligne de ces livres, qui sont envoyés par courrier électronique ou téléchargés après paiement par carte bancaire. Il permet aussi de vendre des livres par chapitres. Numilog est également un studio de fabrication de livres numériques: aujourd’hui, les livres numériques n’existent pas chez les éditeurs, il faut donc d’abord les fabriquer avant de pouvoir les vendre, dans le cadre de contrats négociés avec les éditeurs détenteurs des droits. Ce qui signifie les convertir à des formats convenant aux différents "readers" du marché. (…) Enfin Numilog devient aussi progressivement un diffuseur. Car, sur internet, il est important d’être présent en de très nombreux points du réseau pour faire connaître son offre. Pour les livres en particulier, il faut les proposer aux différents sites thématiques ou de communautés, dont les centres d’intérêt correspondent à leur sujet (sites de fans d’histoire, de management, de science-fiction…). Numilog facilitera ainsi la mise en oeuvre de multiples "boutiques de livres numériques" thématiques.»
Répartis à l’origine en trois grandes catégories - savoir, guides pratiques et littérature - les livres sont disponibles en plusieurs formats: format PDF (portable document format) pour lecture sur l’Acrobat Reader et l’Adobe Reader, format LIT (abrégé du terme anglais «literature») pour lecture sur le Microsoft Reader et format PRC (Palm resource) pour lecture sur le Mobipocket Reader.
En septembre 2003, le catalogue comprend 3.500 titres (livres et périodiques) en français et en anglais, grâce à un partenariat avec une quarantaine d’éditeurs, le but à long terme étant de «permettre à un public d’internautes de plus en plus large d’avoir progressivement accès à des bases de livres numériques aussi importantes que celles des livres papier, mais avec plus de modularité, de richesse d’utilisation et à moindre prix».
Au fil des ans, Numilog devient la principale librairie francophone de livres numériques, suite à des accords avec de nombreux éditeurs: Gallimard, Albin Michel, Eyrolles, Hermès Science, Pearson Education France, etc. Numilog propose aussi des livres audionumériques lisibles sur synthèse vocale. Une librairie anglophone est lancée suite à des accords de diffusion conclus avec plusieurs éditeurs anglo-saxons: Springer-Kluwer, Oxford University Press, Taylor & Francis, Kogan Page, etc. Les différents formats proposés permettent la lecture des livres sur tout appareil électronique: ordinateur, assistant personnel, téléphone portable, smartphone, etc.
La société est également prestataire de services pour les technologies DRM (digital rights management), à savoir les systèmes de gestion des droits numériques permettant de contrôler l’accès aux livres numériques sous droits, et donc de gérer les droits d’un livre selon les consignes données par le gestionnaire des droits, par exemple en autorisant ou non l’impression ou le prêt.
En 2004, Numilog met sur pied un système de bibliothèque en ligne pour le prêt de livres numériques. Ce système est surtout destiné aux bibliothèques, aux administrations et aux entreprises. En janvier 2006, Numilog contribue au lancement à titre expérimental de la Bibliothèque numérique pour le Handicap (BnH), en partenariat avec la ville de Boulogne-Billancourt (région parisienne). En décembre 2006, le catalogue de la librairie numérique de Numilog comprend 35.000 livres grâce à un partenariat avec 200 éditeurs, dont 60 éditeurs francophones.
Une autre grande librairie numérique est celle de Mobipocket. Fondé à Paris par Thierry Brethes et Nathalie Ting en mars 2000, Mobipocket se spécialise d’emblée dans la lecture et la distribution sécurisée de livres pour assistant personnel (PDA). Son logiciel de lecture, le Mobipocket Reader, est «universel», c’est-à-dire utilisable sur n’importe quel PDA, puis sur ordinateur en avril 2002. En 2003, le nombre de livres lisibles sur le Mobipocket Reader se chiffre à 6.000 titres dans plusieurs langues (français, anglais, allemand, espagnol), distribués soit dans la librairie de Mobipocket soit dans les librairies partenaires. Mobipocket est racheté par la grande librairie en ligne Amazon en avril 2005.
4.4. Chronologie
* Cette chronologie ne prétend pas à l’exhaustivité.
1994 (printemps): Etude de marché par Jeff Bezos, futur fondateur d’Amazon.com.
1995 (juillet): Amazon.com, librairie en ligne fondée par Jeff Bezos.
1995 (novembre): Livre-rare-book, catalogue de Pascal Chartier.
1996: Alapage, librairie en ligne fondée par Patrice Magnard.
1997: Chapitre.com, librairie en ligne fondée par Juan Pirlot de Corbion.
1997: Site web du Syndicat de la librairie ancienne et moderne (SLAM).
1997 (octobre): Politique de grosses remises inaugurée par l’Internet Bookshop.
1998: BOL.com, librairie en ligne européenne fondée par Bertelsmann.
1999 (juillet): BOL.fr, filiale de BOL.com.
2000 (mars): Mobipocket, société fondée par Thierry Brethes et Nathalie Ting.
2000 (mars): Numilog, société fondée par Denis Zwirn.
2000 (août): Amazon.fr, filiale d’Amazon.
2000 (août): Secteur eBooks de Barnes & Noble.com.
2000 (octobre): Numilog lance sa librairie numérique.
2000 (novembre): Secteur eBooks d’Amazon.
2001 (juillet): Fermeture de BOL.fr.
2001 (septembre): Secteur eBooks de Yahoo!
2005 (avril): Rachat de Mobipocket par Amazon.
5. LES AUTEURS TISSENT LEUR TOILE
[5.1. Des échanges accrus // 5.2. Best-sellers en numérique / The Plant, de
Stephen King / Deux expériences européennes / Des centaines de titres // 5.3.
Nouveaux genres littéraires / Sites d’écriture hypermédia / Hyper-romans /
Mail-romans / Littérature numérique // 5.4. Chronologie]
On oublie parfois que les auteurs ne sont pas seulement les écrivains faisant partie de notre patrimoine, mais aussi les passionnés du verbe, souvent inconnus, qui écrivent tout en gagnant leur vie par ailleurs. Publiés ou non, nombre d’entre eux s’accordent à reconnaître les bienfaits du web et du courriel, que ce soit pour la recherche d’information, la diffusion de leurs oeuvres, les échanges avec les lecteurs ou la collaboration avec d’autres créateurs. Des écrivains férus de nouvelles technologies explorent les possibilités offertes par l’hyperlien ou se lancent dans le mail-roman. Appelée aussi littérature électronique ou littérature informatique, la littérature numérique devient un genre à part entière.
5.1. Des échanges accrus
Poète et plasticienne, Silvaine Arabo vit dans la région Poitou-Charentes. En mai 1997, elle crée l’un des premiers sites francophones consacrés à la poésie, Poésie d’hier et d’aujourd’hui, sur lequel elle propose de nombreux poèmes, y compris les siens. En juin 1998, elle raconte: «Je suis poète, peintre et professeur de lettres (13 recueils de poèmes publiés, ainsi que deux recueils d’aphorismes et un essai sur le thème : poésie et transcendance; quant à la peinture, j’ai exposé mes toiles à Paris - deux fois - et en province). (…) Pour ce qui est d’internet, je suis autodidacte (je n’ai reçu aucune formation informatique quelle qu’elle soit). J’ai eu l’idée de construire un site littéraire centré sur la poésie : internet me semble un moyen privilégié pour faire circuler des idées, pour communiquer ses passions aussi. Je me suis donc mise au travail, très empiriquement, et ai finalement abouti à ce site sur lequel j’essaye de mettre en valeur des poètes contemporains de talent, sans oublier la nécessaire prise de recul (rubrique "Réflexions sur la poésie") sur l’objet considéré. (…) Par ailleurs, internet m’a mis en contact avec d’autres poètes, dont certains fort intéressants. Cela rompt le cercle de la solitude et permet d’échanger des idées. On se lance des défis aussi. Internet peut donc pousser à la créativité et relancer les motivations des poètes puisqu’ils savent qu’ils seront lus et pourront même, dans le meilleur des cas, correspondre avec leurs lecteurs et avoir les points de vue de ceux-ci sur leurs textes. Je ne vois personnellement que des aspects positifs à la promotion de la poésie par internet, tant pour le lecteur que pour le créateur.»
Très vite, Poésie d’hier et d’aujourd’hui prend la forme d’une cyber-revue. Quatre ans plus tard, en mars 2001, Silvaine Arabo crée une deuxième revue, Saraswati: revue de poésie, d’art et de réflexion, cette fois sur papier. Les deux revues «se complètent et sont vraiment à placer en regard l’une de l’autre».
Romancière et essayiste, Anne-Bénédicte Joly habite en région parisienne. En avril 2000, elle décide d’auto-publier ses oeuvres en utilisant l’internet pour les faire connaître. «Mon site a plusieurs objectifs, relate-t-elle en juin 2000. Présenter mes livres (essais, nouvelles et romans auto-édités) à travers des fiches signalétiques (dont le format est identique à celui que l’on trouve dans la base de données Electre) et des extraits choisis, présenter mon parcours (de professeur de lettres et d’écrivain), permettre de commander mes ouvrages, offrir la possibilité de laisser des impressions sur un livre d’or, guider le lecteur à travers des liens vers des sites littéraires. (…) Créer un site internet me permet d’élargir le cercle de mes lecteurs en incitant les internautes à découvrir mes écrits. Internet est également un moyen pour élargir la diffusion de mes ouvrages. Enfin, par une politique de liens, j’espère susciter des contacts de plus en plus nombreux.»
Poète et romancier, Nicolas Ancion vit à Madrid. Lui aussi utilise l’internet comme outil de diffusion. En avril 2001, il raconte: «Je publie des textes en ligne, soit de manière exclusive (j’ai publié un polar uniquement en ligne et je publie depuis février 2001 deux romans-feuilletons écrits spécialement pour ce support), soit de manière complémentaire (mes textes de poésie sont publiés sur papier et en ligne). Je dialogue avec les lecteurs et les enseignants à travers mon site web.»
Michel Benoît habite Montréal. Auteur de nouvelles policières, de récits noirs et d’histoires fantastiques, il utilise l’internet pour élargir ses horizons et pour abolir le temps et la distance. Il écrit en juin 2000: «L’internet s’est imposé à moi comme outil de recherche et de communication, essentiellement. Non, pas essentiellement. Ouverture sur le monde aussi. Si l’on pense: recherche, on pense: information. Voyez-vous, si l’on pense: écriture, réflexion, on pense: connaissance, recherche. Donc on va sur la toile pour tout, pour une idée, une image, une explication. Un discours prononcé il y a vingt ans, une peinture exposée dans un musée à l’autre bout du monde. On peut donner une idée à quelqu’un qu’on n’a jamais vu, et en recevoir de même. La toile, c’est le monde au clic de la souris. On pourrait penser que c’est un beau cliché. Peut-être bien, à moins de prendre conscience de toutes les implications de la chose. L’instantanéité, l’information tout de suite, maintenant. Plus besoin de fouiller, de se taper des heures de recherche. On est en train de faire, de produire. On a besoin d’une information. On va la chercher, immédiatement. De plus, on a accès aux plus grandes bibliothèques, aux plus importants journaux, aux musées les plus prestigieux. (…)
Mon avenir professionnel en inter-relation avec le net, je le vois exploser. Plus rapide, plus complet, plus productif. Je me vois faire en une semaine ce qui m’aurait pris des mois. Plus beau, plus esthétique. Je me vois réussir des travaux plus raffinés, d’une facture plus professionnelle, même et surtout dans des domaines connexes à mon travail, comme la typographie, où je n’ai aucune compétence. La présentation, le transport de textes, par exemple. Le travail simultané de plusieurs personnes qui seront sur des continents différents. Arriver à un consensus en quelques heures sur un projet, alors qu’avant le net, il aurait fallu plusieurs semaines, parlons de mois entre les Francophones. Plus le net ira se complexifiant, plus l’utilisation du net deviendra profitable, nécessaire, essentielle.»
Murray Suid vit à Palo Alto, dans la Silicon Valley, en Californie. Il est l’auteur de livres pédagogiques, de livres pour enfants, d’oeuvres multimédias et de scénarios. Dès septembre 1998, il préconise une solution choisie depuis par de nombreux auteurs: «Un livre peut avoir un prolongement sur le web – et donc vivre en partie dans le cyberespace. L’auteur peut ainsi aisément l’actualiser et le corriger, alors qu’auparavant il devait attendre longtemps, jusqu’à l’édition suivante, quand il y en avait une. (…) Je ne sais pas si je publierai des livres sur le web, au lieu de les publier en version imprimée. J’utiliserai peut-être ce nouveau support si les livres deviennent multimédias. Pour le moment, je participe au développement de matériel pédagogique multimédia. C’est un nouveau type de matériel qui me plaît beaucoup et qui permet l’interactivité entre des textes, des films, des bandes sonores et des graphiques qui sont tous reliés les uns aux autres.»
Un an après, en août 1999, il ajoute: «En plus des livres complétés par un site web, je suis en train d’adopter la même formule pour mes oeuvres multimédias – qui sont sur CD-Rom – afin de les actualiser et d’enrichir leur contenu.» Quelques mois plus tard, l’intégralité de ses oeuvres multimédias est sur le réseau. Le matériel pédagogique auquel il contribue est conçu non plus pour diffusion sur CD-Rom, mais pour diffusion sur le web. D’entreprise multimédia, la société de logiciels éducatifs qui l’emploie devient une entreprise internet.
On assiste aussi à l’apparition du roman «interactif» qui, à l’époque, désigne une oeuvre de fiction à laquelle participent les internautes. Le pionnier est «le grand écrivain américain John Updike, qui, l’an dernier, balança sur le web le premier chapitre d’un roman que les internautes étaient censés poursuivre», raconte Emmanuèle Peyret, journaliste, dans le quotidien Libération du 27 février 1998. Cette première expérience de littérature interactive est réalisée à l’initiative de la librairie en ligne Amazon.
En France, lors de la fête de l’internet des 20 et 21 mars 1998, ATOS et France Loisirs lancent à leur tour le premier roman «interactif» francophone. Signé par le romancier Yann Queffélec, le premier chapitre est disponible sur le site de France Loisirs le 20 mars 1998. Les internautes disposent de deux semaines pour proposer un deuxième chapitre. Le jury du club sélectionne le meilleur chapitre, qui devient la suite officielle du roman, et ainsi de suite jusqu’au 27 juillet. Yann Queffélec prend à nouveau la plume pour rédiger le huitième et dernier chapitre. France Loisirs publie le roman en septembre 1998.
Pour les auteurs de documentaires également, l’apport de l’internet est réel, comme en témoigne l’expérience d’Esther Dyson, présidente d’EDventure Holdings, société spécialisée dans l’étude des technologies de l’information. Depuis 1982, elle publie Release 1.0, lettre d’information mensuelle très prisée des spécialistes et surnommée la lettre intellectuelle du monde informatique. En 1997, elle publie aussi un livre Release 2.0: A Design for Living in the Digital Age. Parallèlement à la publication simultanée de son livre par plusieurs éditeurs dans divers pays, Esther Dyson ouvre le site Release 2.0 afin de dialoguer avec ses lecteurs et tirer parti de tous ces échanges pour préparer une nouvelle édition de son livre. Dans ce cas précis, le site web se trouve être une étape intermédiaire entre deux publications imprimées.
5.2. Best-sellers en numérique
En 2000, lorsque le livre numérique commence à se généraliser mais que la partie est loin d’être gagnée, trois auteurs de best-sellers se lancent dans l’aventure malgré les risques commerciaux encourus. Aux Etats-Unis, Stephen King tente de publier un roman épistolaire indépendamment de son éditeur. Au Royaume-Uni, Frederick Forsyth publie un recueil de nouvelles chez l’éditeur électronique Online Originals. En Espagne, en partenariat avec son éditeur habituel, Arturo Pérez-Reverte diffuse son nouveau roman sous forme numérique en exclusivité pendant un mois, avant la sortie de la version imprimée.
= The Plant, de Stephen King