Contes Choisis

Par Mark Twain
Traduits de l’anglais par
Gabriel de Lautrec
et précédés d’une étude sur l’humour

Paris
Nelson, Éditeurs
189, rue Saint-Jacques
Londres, Édimbourg et New-York
A
HENRY GAUTHIER VILLARS
HOMMAGE CORDIAL
G. L.

Pages
[Mark Twain et l’humour] [9]
[Ma montre] [21]
[Le grand contrat pour la fourniture du bœuf conservé] [27]
[Une interview] [37]
[Rogers] [45]
[L’infortuné fiancé d’Aurélia] [53]
[Madame Mac Williams et le tonnerre] [59]
[Notes sur Paris] [69]
[L’article de M. Bloque] [73]
[Un roman du moyen âge] [79]
[Un rêve bizarre] [91]
[Sur la décadence dans l’art de mentir] [105]
[Le marchand d’échos] [115]
[Histoire du méchant petit garçon] [125]
[Histoire du bon petit garçon] [131]
[Sur les femmes de chambre] [139]
[La grande révolution de Pitcairn] [143]
[Comment je devins directeur d’un journal d’agriculture] [161]
[Le meurtre de Jules César en fait divers] [169]
[La célèbre grenouille sauteuse du comté de Calaveras] [177]
[Réponses à des correspondants] [187]
[L’histoire se répète] [193]
[Pour guérir un rhume] [195]
[Feu Benjamin Franklin] [201]
[L’éléphant blanc volé] [207]
[Madame Mac Williams et le croup] [237]
[Histoire de l’invalide] [247]
[Nuit sans sommeil] [257]
[Les faits concernant ma récente démission] [265]
[Économie politique] [275]

INTRODUCTION
MARK TWAIN ET L’HUMOUR

Il y a longtemps que le nom de Mark Twain est célèbre en France, et que ce nom représente ce que nous connaissons le mieux de l’humour américain. D’autres écrivains du même genre, Arthemus Ward, par exemple, ont eu grand succès chez leurs concitoyens et en Angleterre, mais leur plaisanterie est trop spéciale pour nous toucher. Ou bien elle consiste en jeux de mots véritablement intraduisibles dans notre langue, et dont toute la saveur nous échapperait. Ou bien leur verve s’exerce sur des sujets usuels, familiers aux Américains, qui saisissent immédiatement l’allusion, laquelle demeure une lettre morte pour nous. L’humour de Mark Twain est plus accessible. Ses plaisanteries sont d’un intérêt plus général. Leur sel touche notre langue. Comme tous les grands écrivains, il a su devenir universel tout en demeurant national. Par les sources où il a puisé son humour, par la peinture qu’il nous présente d’une société, d’une époque, et de mœurs déterminées, par la tournure d’esprit et par l’interprétation, il est en effet profondément et intimement américain.

Ses ouvrages ne sont, d’ailleurs, que le reflet de son existence mouvementée, aventureuse, marquée au coin de la plus étrange énergie, et tellement représentative de celle de ses contemporains. Samuel Langhorne Clemens, qui prit plus tard le pseudonyme de Mark Twain, naquit à Florida, petit hameau perdu du Missouri, le 30 novembre 1835. La grande ville la plus proche était Saint-Louis, qui ne comptait pas, d’ailleurs, à cette époque, plus de dix mille habitants. Ses parents s’étaient aventurés dans ces solitudes avec l’espoir de faire fortune dans un pays neuf. Mais leur espoir fut déçu. Et après la mort de son père le jeune Clemens dut se préoccuper de gagner promptement sa vie.

Il entra dans une petite imprimerie de village dirigée par son frère aîné, mais son tempérament aventureux se dessinait déjà, et vers dix-huit ans il partit, voyagea à travers tous les États de l’Est, travaillant quelque temps dans des imprimeries de diverses villes, puis soudain se décida à faire les études nécessaires pour être pilote sur le Mississipi. La navigation fluviale était alors très importante, presque tout le trafic commercial se faisant par eau, et la situation de pilote, qui demandait des aptitudes et des études sérieuses, était des plus avantageuses et des plus recherchées. Mais juste au moment où le jeune homme venait de recevoir son brevet, la guerre civile éclata entre les États du Nord et les Esclavagistes du Sud. La navigation commerciale cessa du coup complètement. Le frère aîné de notre héros, chargé d’une mission officielle dans le Nevada, lui offrit de l’emmener avec lui. Pendant toute une année Mark Twain parcourut les territoires de chasse, menant une vie aventureuse et charmante. En même temps il faisait ses débuts d’écrivain, en envoyant des articles à l’Entreprise territoriale, journal de Virginia-City. Ses articles furent remarqués. Ce fut alors qu’il adopta son pseudonyme, souvenir de sa carrière de pilote si prématurément interrompue, mais dont il avait cependant conservé de vivantes impressions qu’il utilisa dans ses livres. Les pilotes du Mississipi, pour annoncer la profondeur des eaux, dans les passages difficiles, criaient: «Mark three! Mark twain! Troisième marque! Deuxième marque!» Ce cri pittoresque plut au jeune Clemens et devint sa signature désormais.

Un article, dans lequel il attaquait violemment les abus de certains organisateurs, lui attira un duel. L’incident n’eut pas de suites fâcheuses, en lui-même, car au dernier moment l’adversaire de Mark Twain lui fit des excuses. Mais le duel était rigoureusement poursuivi sur le territoire de Nevada, et Twain dut se réfugier en Californie. Il eut un moment la pensée de tenter la fortune aux mines d’or. Heureusement, pouvons-nous dire, il ne réussit pas à trouver le moindre filon. Son succès dans ce sens nous eût peut-être privés des trésors qu’il a trouvés en exploitant une veine plus heureuse...

La vie aventureuse continue, Mark Twain part à Hawaï pour le compte d’un journal de Sacramento. Puis il revient en Californie et donne des conférences sur son voyage. Il accompagne un pèlerinage en Terre Sainte, comme correspondant d’un journal. De ce voyage il rapporte un livre, Les Ingénus en voyage (The Innocents Abroad), qui assure sa célébrité. Puis, de nouveau, des conférences. A ce moment, la situation de l’écrivain commence à prospérer. Il se marie et fait un mariage d’amour, attristé, plus tard, par la mort tragique ou prématurée de ses enfants. Il publie: L’âge d’or, Tom Sawyer, Le Prince et le Pauvre. Le produit de ses livres lui a permis de renoncer au travail de journaliste et aux conférences. Sa situation est prospère. Mais les spéculations malheureuses d’une maison d’éditions qu’il avait commanditée lui font perdre tout le fruit de ses labeurs. Il se retrouve, déjà âgé, avec cent mille dollars de dettes. Alors il part, en 1895, pour faire le tour du monde, simplement, et le livre qu’il publie comme impressions de voyage: En suivant l’Équateur, suffit à payer toutes ses dettes. Les années suivantes, il voyage en Europe, retourne en Amérique, puis repart pour l’Angleterre, où il est reçu avec grand honneur. Cependant il est vieux et souffre d’une affection cardiaque qu’il ne fait rien pour ménager. Ceux qui lui ont rendu visite nous le représentent confiné dans son lit, mais l’esprit toujours jeune, alerte, et fumant le cigare du matin au soir, malgré les observations de ses médecins. En 1900, il perd sa fille qui avait toujours vécu avec lui, et qui meurt tragiquement dans son bain. Dès lors l’état du vieillard empire. Et le 20 avril 1910, âgé de soixante-quinze ans, cet humoriste meurt d’une maladie de cœur.

C’est que, La Bruyère l’a dit, il faut plus que de l’esprit pour être auteur. Et surtout pour être un bon humoriste. Tous ceux que j’ai connus, ayant du talent, avaient des âmes délicieuses. Ce don de l’observation qui permet de découvrir soudain le côté vivant des hommes et des choses, et de l’exprimer par le trait pittoresque et juste, ne va pas sans une grande sensibilité. Et que l’on se garde de prendre ce mot dans son acception vulgaire, banale. Sensibilité n’est pas synonyme de sensiblerie. Je dirais volontiers que ces deux termes sont exclusifs l’un de l’autre. Les gens qui larmoient sans cesse, et sans raison, n’ont pas l’âme très sensible. Ce sont des sots égoïstes qui s’apitoient sur leur propre faiblesse. Ce sont ceux qui versent des torrents de larmes, comme les personnages de Chateaubriand, dans les premiers moments de leur affliction, mais qui sont vite consolés. Un torrent, par définition, s’épuise soudain.

Chez le véritable humoriste, la sensibilité s’enveloppe d’un voile exquis de pudeur. Il a peur de paraître exagéré et vulgaire. Il redoute même le suffrage des sots, et s’emploierait volontiers à les mystifier pour les dégoûter de le lire. Ayant le sens délicat de la mesure, comme le poète a le sens du rythme, il déteste tout ce qui est exagéré et par suite faux, et devient féroce, d’une férocité de brave homme et de justicier, en face des outrances de la sottise humaine. Mais, en revanche, quelle joie, quand le bon humoriste se trouve en présence d’un autre humoriste, aussi ingénu, aussi sincère que lui, aussi disposé à s’amuser de la vie, avec une sorte de pitié émue! Il ne doit pas y avoir de plaisir plus délicat que celui de deux hommes charmants et naïfs, en même temps qu’avertis, qui se rencontrent pour échanger des impressions fugitives, auxquelles ni l’un ni l’autre n’attachent la moindre importance, parce qu’ils savent que c’est la vie, et qu’il convient, avant tout, d’être jovial. Je m’imagine la joie profonde de l’admirable Alphonse Allais, en retrouvant dans l’autre monde l’âme du délicieux Sam Weller de Dickens. Quelles plaisanteries terribles a-t-il dû lui faire! Et ils ont causé pendant des heures (dans l’éternité le temps est pour rien), débitant gravement, chacun à son tour, les choses les plus insensées, jusqu’au moment où ils n’y ont plus tenu, et où ils sont partis en éclats du plus joli rire, du plus cordial, à l’idée de ce que penserait le père de Sam Weller, le «gouverneur», s’il descendait, juste à ce moment-là, du siège de sa diligence pour venir boire un verre avec eux.

Ce serait évidemment un verre de whisky. L’humour, sous sa forme la plus précise, est en effet une des caractéristiques de l’esprit anglais. Et Dickens est le prophète de l’humour. Mais il y en a quelques-uns qui, avant lui, en sont les dieux, comme Allah a précédé, de toute éternité, Mahomet. Si l’on voulait remonter aux origines classiques, on trouverait l’humour dans Shakespeare, comme tout le reste. La formule moderne de l’humour, plus exacte mais plus étroite, se retrouve chez Addison. Il ne lui manque, c’est peu de chose, que le génie. Swift en avait assez pour deux. Tout le monde connaît, en France, les Voyages de Gulliver, où l’on trouve l’application des meilleurs et des plus puissants procédés humoristiques, mis au service d’une conviction âpre et profonde, à laquelle le style direct ne suffit pas. Swift ne fait pas d’esprit pour l’esprit. On l’eût peut-être étonné en lui disant qu’il en avait. Ce n’est pas l’humour moderne, un peu diminué et dilettante, et se complaisant et s’amusant à des trouvailles heureuses dans le détail. C’est un homme aux passions violentes, aux sentiments exaspérés par la conviction, trouvant, à force de fureur, le mot juste et qui porte, et qui sait aussi, pour accentuer la valeur de son ironie, la présenter sous une forme froide, avec une logique déconcertante qui rend mieux la passion cachée et ardente que toutes les clameurs et tous les gestes. Son génie puissant n’est pas joyeux. L’humour est fait d’observation profonde. Quand on sait distinguer, avec clairvoyance, les côtés amusants des choses, c’est que l’on sait voir, et l’on voit tous les aspects, les tristes comme les gais. Il est même fort possible que le sens de l’humour ne s’éveille qu’aux froissements de la vie. Voici le paradoxe usuel sur la tristesse des auteurs gais. Il est si vieux qu’on lui doit quelque respect. Cependant Swift et Dickens, si toute la vie de celui-là et la jeunesse de celui-ci n’avaient été laborieuses et humiliées, auraient-ils écrit le Tonneau ou les aventures de Copperfield? Les médiocres maudissent la vie, quand elle est dure pour eux. Les gens d’esprit la racontent et nous font rire ou pleurer, parfois les deux successivement. Ils se réjouissent des sources fécondes que le pic du malheur fait soudain jaillir à leurs pieds. Ils trouvent dans l’opposition des jours le prétexte à mille imaginations fantasques, dont ils s’amusent délicieusement. Il y a cent manières dans l’humour. Mais c’est toujours un contraste, ou presque toujours.

L’antithèse est, en effet, le plus puissant des procédés littéraires, comme de tous les procédés. Une couleur ressort par l’opposition avec la couleur opposée. Et cela est vrai de l’écriture comme des tableaux. C’est à l’antithèse que Victor Hugo, poète indiscutable et admirable, mais le contraire d’un humoriste, a dû les meilleurs de ses effets. Le ver de terre est amoureux d’une étoile, et Quasimodo de Esméralda. Il serait curieux d’examiner quelles déformations subit le procédé en question pour passer de la poésie à l’humour. Au fond, le mécanisme de l’âme est probablement des plus simples, et peu de chose fait la différence entre les manifestations les plus diverses de l’esprit humain. Il en est de même en chimie, car les lois sont les mêmes partout.

Que cette antithèse, d’ailleurs, et ce contraste, soient dans la forme ou dans l’idée, Fielding, l’humoriste anglais, exposera posément, avec un luxe de détails, la vie de Jonathan Wild, le Grand. Il se trouve que Jonathan Wild est un voleur de grands chemins. La situation élevée où il parvient à la fin de sa carrière consiste à être pendu. Dickens donne une valeur étrange aux détails les plus insignifiants. Ces détails ne sont d’ailleurs insignifiants qu’en apparence, et seulement pour ceux qui ne savent pas voir la vie intime des choses. Écoutez la conversation entre la bouilloire et le grillon, dans les Contes de Noël. Pour l’humoriste, comme pour le poète, et comme pour le messager de Jupiter dans la fable de La Fontaine, tout ce qui vit, fût-ce de la vie la plus obscure, est également intéressant. Les choses n’ont de valeur que celle que nous leur donnons. Mais il faut savoir la donner. Certains détails de la vie usuelle, qui n’existent pas par eux-mêmes, prennent un relief soudain quand celui qui sait voir et décrire nous les fait voir. Le bon humoriste est un visionnaire. C’est que sa faculté d’émotion, comme celle du poète, reste toujours jeune et fraîche. La grande vertu de tous deux c’est, tout en acquérant l’expérience, la maîtrise des choses et des formes, de garder jusqu’à la fin, par un paradoxe heureux, la naïveté, la nouveauté des impressions de l’enfant. Tout les frappe, tout les émeut, comme si c’était la première fois. Quand Horace parle de «la race irritable des poètes» il ne fait que confirmer cette vérité. Les poètes s’irritent aisément, parce que le spectacle des sottises et des méchancetés humaines, auxquelles les gens ordinaires s’habituent, au point de les trouver naturelles, leur paraît toujours nouveau. Les humoristes sont de même, dans le sens de leur tournure d’esprit. Le ridicule, même habituel, les excite, d’autant plus qu’ils ont un sens spécial pour le percevoir, et le don de le mettre en lumière. Leur mode d’expression varie, d’ailleurs, suivant l’impression reçue, et surtout suivant leur tempérament et leur faculté réceptive.

Certains sont amers et irrités. Le spectacle des folies et des injustices humaines les indigne. Ils flagellent impitoyablement les mœurs de leur temps, sans se douter qu’ils font le procès, dérisoire et inutile, de l’éternelle humanité. D’autres ne voient, au contraire, dans le tableau varié qui se déroule sous leurs yeux avertis, qu’un prétexte à s’égayer et à égayer les autres en le leur présentant sous des couleurs vives. Imaginant des combinaisons, des intrigues et des types nouveaux, en partant des éléments fournis par l’observation, ils se soucieront surtout d’exciter le rire, un rire sans méchanceté, bon enfant. Ce sont les optimistes qui se plaisent à leur propre jeu, sans autre prétention que de s’amuser et d’amuser. Il en est enfin qui, n’empruntant au réel que les mots du dictionnaire, inventent de toutes pièces des fantaisies folles et chimériques, nous emportent sur les ailes de leur imagination dans le domaine inquiétant et délicieux de l’absurde, et sont les poètes de l’humour pour le simple humour. Ce genre de littérature ne peut éclore qu’au sein de civilisations déjà vieilles, et sous les rayons nostalgiques des soleils de décadence. Les peuples neufs s’amusent à des jeux plus réels. La littérature américaine, même dans l’humour, est toujours représentative. Cet humour emprunte, en effet, ses éléments les meilleurs aux sentiments, aux pensées, aux habitudes, aux gestes usuels des hommes et du milieu. Que trouvons-nous dans Mark Twain, sinon le fidèle reflet, sous une forme si fantaisiste soit-elle, des préoccupations familières aux Américains de son temps? Une nation jeune et vigoureuse s’intéresse au commerce, aux voyages, à l’organisation. Elle a créé de toutes pièces une société nouvelle, composée des éléments les plus disparates, sur un territoire immense où, par places, errent encore des Indiens libres. Les histoires de Mark Twain se passeront dans les petites villes nées d’hier, mais qui possèdent déjà un journal, Le Tonnerre Quotidien, ou tel autre, et les trappeurs des environs viendront demander des rectifications à coups de revolver. Lisez comment l’auteur devint rédacteur en chef (il était tout seul) d’un journal d’agriculture, et quel article magistral il écrit sur les mœurs du guano, ce bel oiseau. Fine satire de certains journalistes qui se croient universels. D’autres scènes se passent sur les railways, ou dans les commissions du gouvernement. On n’a rien écrit de plus spirituel, en France, sur la manie de la paperasserie, et sur la nonchalance des bureaux, que certaines pages de Mark Twain. Cela est définitif. L’auteur a également utilisé, et d’une façon très heureuse, les souvenirs du temps où il était élève-pilote, pour nous conter avec pittoresque la vie sur le Mississipi. Toute la matière de cette fantaisie est empruntée à la vie réelle. Dans nos histoires anciennes, on dévalise les diligences, et l’on emporte les voyageurs au fond d’une caverne obscure, dans la forêt. Chez Mark Twain, étant donnés les Indiens, l’aventure sera le scalp.

Mais il faut voir le parti que l’auteur a su tirer de ces éléments, et tout ce que sa fantaisie a su y ajouter de plaisant. C’est lui qu’il faut interviewer, si nous voulons obtenir des réponses aussi effarantes que celles qu’il fait au malheureux rédacteur venu dans cette intention. Nous y apprendrons la triste aventure dont le souvenir jette un voile de deuil sur toute sa vie. Il était jumeau, et un jour, comme il était dans le bain avec son frère, un des deux a été noyé. Et on ne sait pas si c’est lui ou si c’est son frère. Quelle plus terrible incertitude pour un homme que de ne pas savoir si c’est lui ou si c’est son frère qui a survécu! Mais, attendez, Mark Twain se rappelle. «Un des deux enfants avait une marque, un grain de beauté sur la cuisse gauche. C’était moi. Cet enfant est celui qui a été noyé.»

D’autres exemples nous montreront d’une façon convaincante ce don de la logique dans l’absurde, ce contraste effarant entre la folie de l’idée et le sérieux imperturbable de la forme, qui est une des caractéristiques de l’humour.

Une définition de l’humour serait chose fort difficile. Elle a été ébauchée ailleurs. Il est plus aisé de faire comprendre par des exemples que par des règles, ce qui, par définition, échappe à toutes les règles. Nous sommes dans le domaine charmant de la fantaisie, et il y aurait un insupportable pédantisme à étudier lourdement les causes de notre plaisir. Mais comme l’humour naît presque toujours d’une antithèse, d’une opposition, c’est par contraste qu’il serait peut-être le plus facile d’indiquer ce qu’il est en réalité. C’est ainsi que l’humour se distingue des autres formes du comique, si l’on veut prendre le terme le plus général. C’est ainsi qu’il diffère de la blague, cette forme d’esprit puissante parfois, mais d’une bouffonnerie plus légère et moins convaincue. L’humour n’est pas non plus l’ironie. Il est plus sincère, et presque ingénu. C’est beaucoup moins un procédé littéraire qu’une disposition et une tournure d’esprit, et qui peut se retrouver, comme il convient, non seulement dans les paroles, mais dans les actes. Robin Hood, avec son épée, fait la rencontre d’un chaudronnier, qui n’a d’autre arme que ses deux bras. Le chaudronnier, attaqué, rosse copieusement Robin Hood, qui, charmé, lui donne cent livres. C’est un trait déconcertant, et d’une logique bizarre. C’est de l’humour en action.

Ceux qui ont cette tournure d’esprit savent toujours prendre les choses par le bon côté, et il y en a toujours un. Sam Weller se frotte les mains de plaisir, toutes les fois qu’il lui arrive quelque chose de fâcheux. Voilà enfin une occasion où il y aura du mérite à être jovial.

Mais le mérite n’est pas médiocre de développer ces antithèses et d’en tirer un amusement. C’est en cela que l’œuvre des humoristes est morale. Ils nous apprennent à sourire des petites misères de la vie, quand nous ne pouvons rien contre, au lieu de nous indigner inutilement. Suivant la parole du philosophe, le ris excessif ne convient guère à l’homme qui est mortel. Mais le sourire appartient à l’homme, et nous devons être reconnaissants à ceux qui nous font sourire, ou même rire sans grossièreté. Souhaitons, pour notre santé morale, et aussi pour notre joie, qu’il y ait des humoristes, jusqu’aux temps les plus reculés, sur notre pauvre machine ronde, ou plutôt tétraédrique, c’est-à-dire en forme de toupie, puisque, d’après les dernières découvertes, il paraît que c’est la forme qu’elle présente en réalité.

Gabriel de Lautrec.

MA MONTRE
PETITE HISTOIRE INSTRUCTIVE

Ma belle montre neuve avait marché dix-huit mois, sans avance ni retard, sans aucune perturbation dans quelque partie que ce fût de son mécanisme, sans arrêt. J’avais fini par la regarder comme infaillible dans ses jugements sur le temps, et par considérer sa constitution et son anatomie comme impérissables. Mais un jour, une nuit plutôt, je la laissai tomber. Je m’affligeai de cet accident, où je vis le présage d’un malheur. Toutefois, peu à peu je me rassurai et chassai mes pressentiments superstitieux. Pour plus de sûreté, néanmoins, je la portai chez le principal horloger de la ville, afin de la faire régler. Le chef de l’établissement la prit de mes mains et l’examina avec attention. Alors il dit: «Elle est de quatre minutes en retard. Le régulateur doit être poussé en avant.» J’essayai de l’arrêter, de lui faire comprendre que ma montre marchait à la perfection. Mais non.

Tous les efforts humains ne pouvaient empêcher ma montre d’être en retard de quatre minutes, et le régulateur dut être poussé en avant. Et ainsi, tandis que je trépignais autour de lui, dans l’angoisse, et le suppliais de laisser ma pauvre montre en repos, lui, froidement et tranquillement, accomplissait l’acte infâme. Ma montre, naturellement, commença à avancer. Elle avança tous les jours davantage. Dans l’espace d’une semaine, elle fut atteinte d’une fièvre furieuse, et son pouls monta au chiffre de cent cinquante battements à la minute. Au bout de deux mois elle avait laissé loin derrière elle les meilleurs chronomètres de la ville et était en avance sur l’almanach d’un peu plus de treize jours. Elle était déjà au milieu de novembre, jouissant des charmes de la neige, qu’octobre n’avait pas encore fait ses adieux. J’étais en avance sur mon loyer, sur mes paiements, sur toutes les choses semblables, de telle façon que la situation devenait insupportable. Je dus la porter chez un horloger pour la faire régler de nouveau.

Celui-ci me demanda si ma montre avait été déjà réparée. Je dis que non, qu’elle n’en avait jamais eu besoin. Il me lança un regard de joie mauvaise, et immédiatement ouvrit la montre. Puis, s’étant logé dans l’œil un diabolique instrument en bois, il regarda l’intérieur du mécanisme. «La montre demande impérieusement à être nettoyée et huilée, dit-il. Ensuite nous la réglerons. Vous pouvez revenir dans huit jours.» Une fois nettoyée et huilée, puis bien réglée, ma montre se mit à marcher, lentement, comme une cloche qui sonne à intervalles longs et réguliers. Je commençai à manquer les trains, je fus en retard pour mes paiements. Je laissai passer l’heure de mes rendez-vous. Ma montre m’accordait gracieusement deux ou trois jours de délai pour mes échéances et ensuite me laissait protester. J’en arrivai graduellement à vivre la veille, puis l’avant-veille et ainsi de suite, et peu à peu je m’aperçus que j’étais abandonné solitaire le long de la semaine passée, tandis que le monde vivant disparaissait à ma vue. Il me sembla ressentir au fond de mon être une sympathie naissante pour la momie du Muséum et un vif désir d’aller m’entretenir avec elle sur les dernières nouvelles. Je dus retourner chez un horloger.

Cet individu mit la montre en morceaux sous mes yeux et m’annonça solennellement que le cylindre était «enflé». Il se fit fort de le réduire en trois jours à ses dimensions normales. Après cette réparation, la montre se mit à marquer l’heure «moyenne», mais se refusa obstinément à toute autre indication. Pendant la moitié du jour, elle ne cessait pas de ronfler, d’aboyer, de crier; elle éternuait, soufflait avec énergie, à tel point qu’elle troublait absolument mes pensées et qu’il n’y avait pas dans le pays une montre qui pût lui tenir tête. Mais le reste du temps elle s’endormait et s’attardait, s’amusant en route jusqu’à ce que toutes les autres montres laissées en arrière l’eussent rattrapée. Aussi, en définitive, au bout des vingt-quatre heures, aux yeux d’un juge impartial, elle paraissait arriver exactement dans les limites fixées. Mais une moyenne exacte n’est qu’une demi-vertu chez une montre, et je me décidai à la porter chez un nouvel horloger.

J’appris de lui que le pivot de l’échappement était cassé. J’exprimai ma joie que ce ne fût rien de plus sérieux. A dire le vrai, je n’avais aucune idée de ce que pouvait être le «pivot de l’échappement», mais je ne voulus pas laisser voir mon ignorance à un étranger. Il répara la montre, mais l’infortunée perdit d’un côté ce qu’elle gagnait d’un autre. Elle partait tout à coup, puis s’arrêtait net, puis repartait, puis s’arrêtait encore sans aucun souci de la régularité de ses mouvements. Et chaque fois elle donnait des secousses comme un fusil qui recule. Pendant quelque temps, je matelassai ma poitrine avec du coton, mais enfin je fus obligé de recourir à un nouvel horloger. Ce dernier la démonta, comme les autres avaient fait, et en mania un moment les débris sous sa loupe. Après cet examen: «Nous allons avoir, me dit-il, des difficultés avec le régulateur.» Il remit le régulateur en place et fit un nettoyage complet. La montre, dès lors, marcha très bien, avec ce léger détail que, toutes les dix minutes, les aiguilles se croisaient comme une paire de ciseaux et manifestaient dès lors l’intention bien arrêtée de voyager de compagnie. Le plus grand philosophe du monde eût été incapable de savoir l’heure avec une montre pareille, et de nouveau je dus m’occuper de remédier à cet état désastreux.

Cette fois, c’était le verre de la montre qui se trouvait en défaut et qui gênait le passage des aiguilles. De plus, une grande partie des rouages avaient besoin d’être réparés. L’horloger fit tout cela pour le mieux, et dès lors ma montre fonctionna exceptionnellement bien. Notez seulement qu’après avoir marqué l’heure bien exactement pendant une demi-journée, tout à coup, les diverses parties du mécanisme se mettaient à partir ensemble en ronflant comme un essaim d’abeilles. Les aiguilles aussitôt s’empressaient de tourner sur le cadran si vite que leur individualité devenait impossible à discerner; à peine si l’on distinguait quelque chose de semblable à une délicate toile d’araignée. La montre abattait ses vingt-quatre heures en six ou sept minutes, puis s’arrêtait avec un coup.

J’allai, le cœur navré, chez un dernier horloger et je l’examinai attentivement tandis qu’il la démontait. Je me préparais à l’interroger sévèrement, car la chose devenait sérieuse. La montre m’avait coûté à l’origine deux cents dollars; elle me revenait maintenant à deux ou trois mille dollars avec les réparations. Mais tout à coup, tandis que je l’examinais, je reconnus dans cet horloger une vieille connaissance, un de ces misérables à qui j’avais eu affaire déjà, plus capable de reclouer une machine à vapeur hors d’usage que de réparer une montre. Le scélérat examina toutes les parties de la montre avec grand soin, comme les autres avaient fait, et prononça son verdict avec la même assurance. «Elle fait trop de vapeur, vous devriez laisser ouverte la soupape de sûreté.» Pour toute réponse, je lui assénai sur la tête un coup formidable. Il en mourut, et je dus le faire enterrer à mes frais.

Feu mon oncle William (Dieu ait son âme) avait coutume de dire qu’un cheval est un bon cheval jusqu’au jour où il s’est une fois emporté, et qu’une bonne montre est une bonne montre jusqu’au moment où les horlogers, en y touchant, l’ont ensorcelée. Il se demandait aussi, avec une curiosité, vers quel métier se tournent tous les étameurs, armuriers, savetiers, mécaniciens, forgerons qui n’ont pas réussi. Mais personne n’a jamais pu le renseigner sur ce point.

LE GRAND CONTRAT POUR LA FOURNITURE DU BŒUF CONSERVÉ

Aussi brièvement que possible, je désire exposer à la nation la part, si petite soit-elle, que j’ai eue dans cette affaire qui a préoccupé si grandement l’opinion publique, engendré tant de querelles et rempli les journaux des deux continents de renseignements erronés et de commentaires extravagants.

Voici quelle fut l’origine de cet événement fâcheux. Je n’avance, dans le résumé suivant, aucun fait qui ne soit confirmé par les documents officiels du gouvernement.

John Wilson Mackensie, de Rotterdam, comté de Chemung, New-Jersey, actuellement décédé, fit un contrat avec le gouvernement général, le 10 octobre 1861, ou à peu près à cette date, pour fournir au général Sherman la somme totale de trente barils de bœuf conservé.

Très bien.

Il partit à la recherche de Sherman, avec son bœuf. Mais quand il fut à Washington, Sherman venait de quitter cette ville pour Manassas. Mackensie prit donc son bœuf, et l’y suivit, mais il arriva trop tard. Il le suivit à Nashville, et de Nashville à Chattanooga, et de Chattanooga à Atlanta, mais sans pouvoir le rejoindre. A Atlanta, il reprit sa course et poursuivit Sherman dans sa marche vers la mer. Il arriva quelques jours trop tard. Mais apprenant que Sherman s’était embarqué pour la Terre Sainte, en excursion, à bord de la Cité des Quakers, il fit voile pour Beyrouth, calculant qu’il dépasserait l’autre navire. Une fois à Jérusalem, avec son bœuf, il sut que Sherman ne s’était pas embarqué sur la Cité des Quakers, mais qu’il était retourné dans les plaines pour combattre les Indiens. Il revint en Amérique et partit pour les montagnes Rocheuses. Après soixante-huit jours de pénible voyage à travers les plaines, et comme il se trouvait à moins de quatre milles du quartier général de Sherman, il fut tomahawqué et scalpé, et les Indiens prirent le bœuf. Ils ne lui laissèrent qu’un baril. L’armée de Sherman s’en empara, et ainsi, même dans la mort, le hardi navigateur put exécuter une partie de son contrat. Dans son testament, écrit au jour le jour, il léguait le contrat à son fils Barthelemy Wilson. Barthelemy rédigea la note suivante, et mourut:

Doit le Gouvernement des États-Unis.

Pour son compte avec John Wilson Mackensie, de New-Jersey, décédé:

Dollars
Trente barils de bœuf au général Sherman, à 100 dollars 3.000
Frais de voyage et de transport 14.000
Total 17.000
Pour acquit...

Il mourut donc, mais légua son contrat à W. J. Martin, qui tenta de se faire payer, mais mourut avant d’avoir réussi. Lui, le légua à Barker J. Allen, qui fit les mêmes démarches, et mourut. Barker J. Allen le légua à Anson G. Rogers, qui fit les démarches pour être payé, et parvint jusqu’au bureau du neuvième auditeur à la Cour des comptes. Mais la mort, le grand régulateur, survint sans être appelée, et lui régla son compte à lui. Il laissa la note à un de ses parents du Connecticut, Vengeance Hopkins on le nommait, qui dura quatre semaines et deux jours, et battit le record du temps; il manqua de vingt-quatre heures d’être reçu par le douzième auditeur. Dans son testament il légua le contrat à son oncle, un nommé O Gai-Gai Johnson. Ce legs fut funeste à O Gai-Gai. Ses dernières paroles furent: «Ne me pleurez pas. Je meurs volontiers.» Il ne mentait pas, le pauvre diable. Sept autres personnes, successivement, héritèrent du contrat. Toutes moururent. Il est enfin venu entre mes mains. Je l’héritai d’un parent nommé Hubbard, Bethléhem Hubbard, d’Indiana. Il avait eu de l’inimitié pour moi pendant longtemps. Mais à ses derniers moments, il me fit appeler, se réconcilia avec moi complètement, et en pleurant me donna le contrat de bœuf.

Ici finit l’histoire du contrat jusqu’au jour où il vint en ma possession. Je vais essayer maintenant d’exposer impartialement, aux yeux de la nation, tout ce qui concerne ma part en cette matière. Je pris le contrat et la note pour frais de route et transport, et j’allai voir le président des États-Unis.

—«Monsieur, me dit-il, que désirez-vous?»

Je répondis:—«Sire, à la date, ou à peu près, du 10 octobre 1861, John Wilson Mackensie, de Rotterdam, comté de Chemung, New-Jersey, décédé, fit un contrat avec le gouvernement pour fournir au général Sherman la somme totale de trente barils de bœuf...»

Il m’arrêta là, et me congédia, avec douceur, mais fermeté. Le lendemain j’allais voir le secrétaire d’État.

Il me dit:—«Eh bien, Monsieur?»

Je répondis:—«Altesse Royale, à la date ou à peu près du 10 octobre 1861, John Wilson Mackensie, de Rotterdam, comté de Chemung, New-Jersey, décédé, fit un contrat avec le gouvernement pour fournir au général Sherman la somme totale de trente barils de bœuf...»

—«Cela suffit, Monsieur, cela suffit; ce bureau n’a rien à faire avec les fournitures de bœuf.»

Je fus salué et congédié. Je réfléchis mûrement là-dessus et me décidai, le lendemain, à voir le ministre de la marine, qui dit:—«Soyez bref, Monsieur, et expliquez-vous.»

Je répondis:—«Altesse Royale, à la date, ou à peu près, du 10 octobre 1861, John Wilson Mackensie, de Rotterdam, comté de Chemung, New-Jersey, décédé, fit un contrat avec le gouvernement pour fournir au général Sherman la somme totale de trente barils de bœuf.»

Bon. Ce fut tout ce qu’on me laissa dire. Le ministre de la marine n’avait rien à faire avec les contrats pour quel général Sherman que ce fût. Je commençai à trouver qu’un gouvernement était une chose curieuse. J’eus comme une vision vague qu’on faisait des difficultés pour me payer. Le jour suivant, j’allai voir le ministre de l’intérieur.

Je dis:—«Altesse Royale, à la date, ou à peu près, du 10 octobre...»

—«C’est assez, Monsieur. J’ai entendu parler de vous déjà. Allez, emportez votre infâme contrat de bœuf hors de cet établissement. Le ministère de l’intérieur n’a absolument rien à faire avec l’approvisionnement de l’armée.»

Je sortis, mais j’étais furieux. Je dis que je les hanterais, que je poursuivrais tous les départements de ce gouvernement inique, jusqu’à ce que mon compte fût approuvé. Je serais payé, ou je mourrais, comme mes prédécesseurs, à la peine. J’attaquai le directeur général des postes. J’assiégeai le ministère de l’agriculture. Je dressai des pièges au président de la Chambre des représentants. Ils n’avaient rien à faire avec les contrats pour fourniture de bœuf à l’armée. Je fus chez le commissaire du bureau des brevets.

Je dis:—«Votre auguste Excellence, à la date ou à peu près...»

—«Mort et damnation! Vous voilà enfin venu ici avec votre infernal contrat de bœuf! Nous n’avons rien à faire avec les contrats de bœuf à l’armée, mon cher seigneur.»

—«C’est très bien. Mais quelqu’un a affaire de payer pour ce bœuf. Il faut qu’il soit payé, maintenant, ou je fais mettre les scellés sur ce vieux bureau des brevets et tout ce qu’il contient.»

—«Mais, cher Monsieur...»

—«Il n’y a pas à discuter, Monsieur. Le bureau des brevets est comptable de ce bœuf. Je l’entends ainsi. Et, comptable ou non, le bureau des brevets doit payer.»

Épargnez-moi les détails. Cela finit par une bataille. Le bureau des brevets eut l’avantage. Mais je trouvai autre chose pour me rattraper. On me dit que le ministère des finances était l’endroit exact où je devais m’adresser. J’y allai. J’attendis deux heures et demie. Enfin je fus admis auprès du premier lord de la trésorerie. Je dis:

—«Très noble, austère et éminent Signor, à la date ou à peu près du 10 octobre 1861, John Wilson Macken...»

—«Je sais, Monsieur. Je vous connais. Allez voir le premier auditeur de la trésorerie...»

J’y allai. Il me renvoya au second auditeur, celui-ci au troisième, et le troisième m’envoya au premier contrôleur de la section des conserves de bœuf. Cela commençait à prendre tournure. Le contrôleur chercha dans ses livres et dans un tas de papiers épars, mais ne trouva pas la minute du contrat. Je vis le deuxième contrôleur de la section des conserves de bœuf. Il examina ses livres et feuilleta des papiers.—Rien.—Je fus encouragé, et dans la semaine j’allai jusqu’au sixième contrôleur de cette division. La semaine suivante, j’allai au bureau des réclamations. La troisième semaine j’entamai et achevai le département des comptes perdus, et je mis le pied sur le département des comptes morts. J’en finis avec ce dernier en trois jours. Il ne me restait plus qu’une place où pénétrer. J’assiégeai le commissaire des affaires au rebut. Son commis, plutôt, car lui n’était pas là.

Il y avait seize belles jeunes filles dans la salle, écrivant sur des registres, et sept jeunes clercs favorisés, qui leur montraient comment on fait. Les jeunes filles souriaient, la tête penchée vers les commis, et les commis souriaient aux jeunes filles, et tous paraissaient aussi joyeux qu’une cloche de mariage. Deux ou trois commis, en train de lire les journaux, me regardèrent plutôt fraîchement, mais continuèrent leur lecture, et personne ne dit mot. D’ailleurs j’avais eu le temps de m’habituer à ces accueils cordiaux de la part des moindres surnuméraires, depuis le premier jour où je pénétrai dans le premier bureau de la division des conserves de bœuf, jusqu’au jour où je sortis du dernier bureau de la division des comptes perdus. J’avais fait dans l’intervalle de tels progrès que je pouvais me tenir debout sur un pied depuis le moment où j’entrais dans un bureau jusqu’au moment où un commis me parlait, sans changer de pied plus de deux ou peut-être trois fois.

Ainsi je demeurai là, jusqu’à ce que j’eusse changé de pied quatre fois. Alors je dis à un des commis qui lisaient:

—«Illustre vagabond, où est le Grand Turc?»

—«Qu’est-ce que vous dites, Monsieur, qu’est-ce que vous dites? Si vous voulez parler du chef de bureau, il est sorti.»

—«Viendra-t-il visiter son harem aujourd’hui?»

Le jeune homme fixa ses yeux un moment sur moi, puis reprit la lecture de son journal. Mais j’avais l’expérience des commis. Je savais que j’étais sauvé s’il terminait sa lecture avant qu’arrivât le courrier suivant de New-York. Il n’avait plus à lire que deux journaux. Au bout d’un moment il eut fini. Il bâilla et me demanda ce que je voulais:

—«Renommé et respectable imbécile. A la date du...»

—«Vous êtes l’homme du contrat de bœuf. Donnez-moi vos papiers.»

Il les prit, et pendant longtemps farfouilla dans ses rebuts. Enfin, il trouva ce qui était pour moi le passage du Nord-Ouest. Il trouva la trace depuis si longtemps perdue de ce contrat de bœuf, le roc sur lequel tant de mes ancêtres s’étaient brisés avant de l’atteindre. J’étais profondément ému. Et cependant j’étais heureux, car j’avais vécu jusque-là. Je dis avec émotion:

—«Donnez-le-moi. Le gouvernement va le régler.»

Il m’écarta du geste, et me dit qu’il restait une formalité à remplir.

—«Où est ce John Wilson Mackensie?» dit-il.

—«Mort.»

—«Où est-il mort?»

—«Il n’est pas mort du tout. On l’a tué.»

—«Comment?»

—«D’un coup de tomahawk.»

—«Qui donc?»

—«Qui? un Indien, naturellement. Vous ne supposez pas que ce fut le directeur général des cours d’adultes.»

—«Non, en effet. Un Indien, dites-vous?»

—«C’est cela même.»

—«Le nom de l’Indien?»

—«Son nom? Mais je ne le connais pas!»

—«Il nous faut avoir le nom. Qui a assisté au meurtre?»

—«Je n’en sais rien.»

—«Vous n’étiez donc pas là, vous?»

—«Comme vous pouvez le voir à ma chevelure. J’étais absent.»

—«Alors, comment pouvez-vous savoir que Mackensie est mort?»

—«Parce qu’il mourut certainement à ce moment-là, et que j’ai toutes sortes de raisons de croire qu’il est resté mort depuis. Je le sais d’ailleurs pertinemment.»

—«Il nous faut des preuves. Avez-vous amené l’Indien?»

—«Sûrement non.»

—«Bien. Il faut l’amener. Avez-vous le tomahawk?»

—«Je n’y ai jamais songé.»

—«Vous devez présenter le tomahawk. Vous devez produire l’Indien et le tomahawk. La mort de M. Mackensie une fois prouvée par leur comparution, vous pourrez vous présenter devant la commission chargée des réclamations avec quelques chances de voir votre note accueillie assez favorablement pour que vos enfants, si leur vie est assez longue, puissent recevoir l’argent et en profiter. Mais il faut que la mort de cet homme soit prouvée. D’ailleurs, j’aime autant vous le dire, le gouvernement ne réglera jamais les frais de transport et frais de voyage du malheureux Mackensie. Peut-être paiera-t-il le baril de bœuf capturé par les soldats de Sherman, si vous pouvez obtenir un vote du Congrès autorisant ce paiement. Mais on ne paiera pas les vingt-neuf barils que les Indiens ont mangés.»

—«Alors on me doit seulement cent dollars, et cela même n’est pas sûr! Après tous les voyages de Mackensie en Europe, Asie, Amérique, avec son bœuf; après tous ses soucis, ses tribulations; après la mort lamentable des innocents qui ont essayé de toucher cette note!... Jeune homme, pourquoi le premier contrôleur de la division des conserves de bœuf ne me l’a-t-il pas dit tout d’abord?»

—«Il ne savait absolument rien sur le bien-fondé de votre réclamation.»

—«Pourquoi le second ne l’a-t-il pas dit? Et le troisième? Pourquoi toutes ces divisions et tous ces bureaux ne me l’ont-ils pas dit?»

—«Aucun d’eux n’en savait rien. Tout marche par routine ici... Vous avez suivi la routine et trouvé ce que vous vouliez savoir. C’est la meilleure voie. C’est la seule. Elle est très régulière, très lente, mais très sûre.»

—«C’est la mort qui est sûre, et qui l’a été pour tous les gens de ma tribu. Je commence à me sentir frappé, moi aussi. Jeune homme, vous aimez la belle créature qui est là-bas. Elle a des yeux bleus, et un porte-plume sur l’oreille. Je le devine à vos doux regards: vous voulez l’épouser, mais vous êtes pauvre. Approchez. Donnez votre main. Voici le contrat de bœuf. Allez, mariez-vous, et soyez heureux. Dieu vous bénisse, mes enfants!»

Voilà tout ce que je sais au sujet de ce grand contrat de bœuf, dont on a tant parlé. Le commis à qui je l’avais donné est mort. Je n’ai plus eu de nouvelles du contrat ou de quelque chose s’y rapportant. Je sais seulement que, pourvu qu’un homme vive assez longtemps, il peut suivre une affaire à travers les bureaux des circonlocutions de Washington, et découvrir à la fin, après beaucoup de travail, de fatigue et de patience, ce qu’il aurait pu découvrir dès le premier jour, si les affaires du bureau des circonlocutions étaient classées avec autant d’ordre qu’elles le seraient dans n’importe quelle grande entreprise commerciale privée.

UNE INTERVIEW

Le jeune homme nerveux, alerte et déluré, prit la chaise que je lui offrais, et dit qu’il était attaché à la rédaction du Tonnerre Quotidien. Il ajouta:

—«J’espère ne pas être importun. Je suis venu vous interviewer.»

—«Vous êtes venu quoi faire?»

—«Vous interviewer.»

—«Ah! très bien. Parfaitement. Hum!... Très bien...»

Je ne me sentais pas brillant, ce matin-là. Vraiment, mes facultés me semblaient un peu nuageuses. J’allai cependant jusqu’à la bibliothèque. Après avoir cherché six ou sept minutes, je me vis obligé de recourir au jeune homme.

—«Comment l’épelez-vous?» dis-je.

—«Épeler quoi?»

—«Interviewer.»

—«Bon Dieu! que diable avez-vous besoin de l’épeler?»

—«Je n’ai pas besoin de l’épeler, mais il faut que je cherche ce qu’il signifie.»

—«Eh bien, vous m’étonnez, je dois le dire. Il m’est facile de vous donner le sens de ce mot. Si...»

—«Oh, parfait! C’est tout ce qu’il faut. Je vous suis certes très obligé.»

—«I-n, in, t-e-r, ter, inter...»

—«Tiens, tiens... vous épelez avec un i.»

—«Évidemment.»

—«C’est pour cela que j’ai tant cherché!»

—«Mais, cher Monsieur, par quelle lettre auriez-vous cru qu’il commençât?»

—«Ma foi, je n’en sais trop rien. Mon dictionnaire est assez complet. J’étais en train de feuilleter les planches de la fin, si je pouvais dénicher cet objet dans les figures. Mais c’est une très vieille édition.»

—«Mon cher Monsieur, vous ne trouverez pas une figure représentant une interview, même dans la dernière édition... Ma foi, je vous demande pardon, je n’ai pas la moindre intention blessante, mais vous ne me paraissez pas être aussi intelligent que je l’aurais cru... Je vous jure, je n’ai pas l’intention de vous froisser.»

—«Oh! cela n’a pas d’importance. Je l’ai souvent entendu dire, et par des gens qui ne voulaient pas me flatter, et qui n’avaient aucune raison de le faire. Je suis tout à fait remarquable à ce point de vue. Je vous assure. Tous en parlent avec ravissement.»

—«Je le crois volontiers. Mais venons à notre affaire. Vous savez que c’est l’usage, maintenant, d’interviewer les gens connus.»

—«Vraiment, vous me l’apprenez. Ce doit être fort intéressant. Avec quoi faites-vous cela?»

—«Ma foi, vous êtes déconcertant. Dans certains cas, c’est avec un gourdin qu’on devrait interviewer. Mais d’ordinaire ce sont des questions que pose l’interviewer, et auxquelles répond l’interviewé. C’est une mode qui fait fureur. Voulez-vous me permettre de vous poser certaines questions calculées pour mettre en lumière les points saillants de votre vie publique et privée?»

—«Oh! avec plaisir, avec plaisir. J’ai une très mauvaise mémoire, mais j’espère que vous passerez là-dessus. C’est-à-dire que j’ai une mémoire irrégulière, étrangement irrégulière. Des fois, elle part au galop, d’autres fois, elle s’attardera toute une quinzaine à un endroit donné. C’est un grand ennui pour moi.»

—«Peu importe. Vous ferez pour le mieux.»

—«Entendu. Je vais m’y appliquer tout entier.»

—«Merci. Êtes-vous prêt? Je commence.»

—«Je suis prêt.»

—«Quel âge avez-vous?»

—«Dix-neuf ans, en juin.»

—«Comment! Je vous aurais donné trente-cinq ou trente-six ans. Où êtes-vous né?»

—«Dans le Missouri.»

—«A quel moment avez-vous commencé à écrire?»

—«En 1836.»

—«Comment cela serait-il possible, puisque vous n’avez que dix-neuf ans?»

—«Je n’en sais rien. Cela paraît bizarre, en effet.»

—«Très bizarre. Quel homme regardez-vous comme le plus remarquable de ceux que vous avez connus?»

—«Aaron Burr.»

—«Mais vous n’avez jamais pu connaître Aaron Burr, si vous n’avez que dix-neuf ans!»

—«Bon! si vous savez mieux que moi ce qui me concerne, pourquoi m’interrogez-vous?»

—«Oh! ce n’était qu’une suggestion. Rien de plus. Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Aaron Burr?»

«Voici. Je me trouvai par hasard un jour à ses funérailles, et il me pria de faire un peu moins de bruit, et...»

—«Mais, bonté divine, si vous étiez à ses funérailles, c’est qu’il était mort. Et s’il était mort, que lui importait que vous fissiez ou non du bruit?»

—«Je n’en sais rien. Il a toujours été un peu maniaque, de ce côté-là.»

—«Allons, je n’y comprends rien. Vous dites qu’il vous parla, et qu’il était mort.»

—«Je n’ai jamais dit qu’il fût mort.»

—«Enfin était-il mort, ou vivant?»

—«Ma foi, les uns disent qu’il était mort, et d’autres qu’il était vivant.»

—«Mais vous, que pensiez-vous?»

—«Bon! Ce n’était pas mon affaire. Ce n’est pas moi que l’on enterrait.»

—«Mais cependant... Allons, je vois que nous n’en sortirons pas. Laissez-moi vous poser d’autres questions. Quelle est la date de votre naissance?»

—«Le lundi, 31 octobre 1693.»

—«Mais c’est impossible! Cela vous ferait cent quatre-vingts ans d’âge. Comment expliquez-vous cela?»

—«Je ne l’explique pas du tout.»

—«Mais vous me disiez tout à l’heure que vous n’aviez que dix-neuf ans! et maintenant vous en arrivez à avoir cent quatre-vingts ans! C’est une contradiction flagrante.»

—«Vraiment! L’avez-vous remarqué? (Je lui serrai les mains.) Bien souvent en effet cela m’a paru comme une contradiction. Je n’ai jamais pu, d’ailleurs, la résoudre. Comme vous remarquez vite les choses!»

—«Merci du compliment, quel qu’il soit. Aviez-vous, ou avez-vous des frères et des sœurs?»

—«Eh! Je... Je... Je crois que oui, mais je ne me rappelle pas.»

—«Voilà certes la déclaration la plus extraordinaire qu’on m’aie jamais faite!»

—«Pourquoi donc? Pourquoi pensez-vous ainsi?»

—«Comment pourrais-je penser autrement? Voyons. Regardez par là. Ce portrait sur le mur, qui est-ce? N’est-ce pas un de vos frères?»

—«Ah! oui, oui, oui! Vous m’y faites penser maintenant. C’était un mien frère. William, Bill, comme nous l’appelions. Pauvre vieux Bill!»

—«Quoi! il est donc mort?»

—«Certainement. Du moins, je le suppose. On n’a jamais pu savoir. Il y a un grand mystère là-dessous.»

—«C’est triste, bien triste. Il a disparu, n’est-ce pas?»

—«Oui, d’une certaine façon, généralement parlant. Nous l’avons enterré.»

—«Enterré! Vous l’avez enterré, sans savoir s’il était mort ou vivant!»

—«Qui diable vous parle de cela? Il était parfaitement mort.»

—«Ma foi! j’avoue ne plus rien comprendre. Si vous l’avez enterré, et si vous saviez qu’il était mort...»

—«Non, non, nous pensions seulement qu’il l’était.»

—«Ah! je vois. Il est revenu à la vie.»

—«Je vous parie bien que non.»

—«Eh bien! je n’entendis jamais raconter chose pareille. Quelqu’un est mort. On l’a enterré. Où est le mystère là-dedans?»

—«Mais là justement! C’est ce qui est étrange. Il faut vous dire que nous étions jumeaux, le défunt et moi. Et un jour, on nous a mêlés dans le bain, alors que nous n’avions que deux semaines, et un de nous a été noyé. Mais nous ne savons pas qui. Les uns croient que c’était Bill. D’autres pensent que c’était moi.»

—«C’est très curieux. Et quelle est votre opinion personnelle?»

—«Dieu le sait! Je donnerais tout au monde pour le savoir. Ce solennel et terrible mystère a jeté une ombre sur toute ma vie. Mais je vais maintenant vous dire un secret que je n’ai jamais confié à aucune créature jusqu’à ce jour. Un de nous avait une marque, un grain de beauté, fort apparent, sur le dos de la main gauche. C’était moi. Cet enfant est celui qui a été noyé.»

—«Ma foi, je ne vois pas, dès lors, qu’il y ait là-dedans le moindre mystère, tout considéré.»

—«Vous ne voyez pas. Moi, je vois. De toute façon, je ne puis comprendre que les gens aient pu être assez stupides pour aller enterrer l’enfant qu’il ne fallait pas. Mais chut!... N’en parlez jamais devant la famille. Dieu sait que mes parents ont assez de soucis pour leur briser le cœur, sans celui-là.»

—«Eh bien, j’ai, ce me semble, des renseignements suffisants pour l’heure, et je vous suis très obligé pour la peine que vous avez prise. Mais j’ai été fort intéressé par le récit que vous m’avez fait des funérailles d’Aaron Burr. Voudriez-vous me raconter quelle circonstance, en particulier, vous fit regarder Aaron Burr comme un homme si remarquable?»

—«Oh! un détail insignifiant. Pas une personne sur cinquante ne s’en serait aperçue. Quand le sermon fut terminé, et que le cortège fut prêt à partir pour le cimetière, et que le corps était installé bien confortable dans le cercueil, il dit qu’il ne serait pas fâché de jeter un dernier coup d’œil sur le paysage. Il se leva donc et s’en fut s’asseoir sur le siège, à côté du conducteur.»

Le jeune homme, là-dessus, me salua et prit congé. J’avais fort goûté sa compagnie, et fus fâché de le voir partir.

ROGERS

Je rencontrai le nommé Rogers, et il se présenta lui-même, dans le sud de l’Angleterre, où je résidais alors. Son beau-père avait épousé une mienne parente éloignée, qui, par la suite, fut pendue. Il paraissait croire, en conséquence, à une parenté entre nous. Il venait me voir tous les jours, s’installait et causait. De toutes les curiosités humaines sympathiques et sereines que j’ai vues, je le regarde comme la première. Il désira examiner mon nouveau chapeau haut de forme. Je m’empressai, car je pensais qu’il remarquerait le nom du grand chapelier d’Oxford Street, qui était au fond, et m’estimerait d’autant. Mais il le tourna et le retourna avec une sorte de gravité compatissante, indiqua deux ou trois défauts et dit que mon arrivée, trop récente, ne pouvait pas laisser espérer que je susse où me fournir. Il m’enverrait l’adresse de son chapelier. Puis il ajouta: «Pardonnez-moi», et se mit à découper avec soin une rondelle de papier de soie rouge. Il entailla les bords minutieusement, prit de la colle, et colla le papier dans mon chapeau de manière à recouvrir le nom du chapelier. Il dit: «Personne ne saura maintenant où vous l’avez acheté. Je vous enverrai une marque de mon chapelier, et vous pourrez l’appliquer sur la rondelle de papier.» Il fit cela le plus calmement, le plus froidement du monde, je n’ai vu de ma vie un homme plus admirable. Remarquez que, pendant ce temps, son propre chapeau était là, sur la table, au grand détriment de mon odorat. C’était un vieil éteignoir informe, fripé et déjeté par l’âge, décoloré par les intempéries et bordé d’un équateur de pommade suintant au travers.

Une autre fois, il examina mon vêtement. J’étais sans effroi, car mon tailleur avait sur sa porte: «Par privilège spécial, fournisseur de S.A.R. le prince de Galles», etc... Je ne savais pas alors que la plupart des maisons de tailleurs ont le même signe sur la porte, et que, dès le moment qu’il faut neuf tailleurs pour faire un homme, comme on dit, il en faut cent cinquante pour faire un prince. Rogers fut touché de compassion par la vue de mon vêtement. Il me donna par écrit l’adresse de son tailleur. Il ne me dit pas, comme on fait d’ordinaire, en manière de compliment, que je n’aurais qu’à mentionner mon nom de plume, et que le tailleur mettrait à confectionner mes habits ses soins les plus dévoués. Son tailleur, m’apprit-il, se dérangerait difficilement pour un inconnu (inconnu! quand je me croyais si célèbre en Angleterre! ce fut le coup le plus cruel), mais il me prévint de me recommander de lui, et que tout irait bien.

Voulant être plaisant, je dis:—«Mais s’il allait passer la nuit, et compromettre sa santé?»

—«Laissez donc, répondit Rogers, j’ai assez fait pour lui pour qu’il m’en ait quelque égard.»

J’aurais aussi bien pu essayer de déconcerter une momie avec ma plaisanterie. Il ajouta:

—«C’est là que je fais tout faire. Ce sont les seuls vêtements où l’on puisse se voir.»

Je fis une autre tentative.—«J’aurais aimé en voir un sur vous, si vous en aviez porté un.»

—«Dieu vous bénisse, n’en porté-je pas un sur moi?... Cet article vient de chez Morgan.»

J’examinai le vêtement. C’était un article acheté tout fait, à un juif de Chatham Street, sans doute possible, vers 1848. Il avait dû coûter quatre dollars, quand il était neuf. Il était déchiré, éraillé, râpé, graisseux. Je ne pus m’empêcher de lui montrer où il était déchiré. Il en fut si affecté que je fus désolé de l’avoir fait. D’abord il parut plongé dans un abîme sans fond de douleur. Il se remit, fit le geste d’écarter de lui avec ses mains la pitié d’un peuple entier, et dit, avec ce qui me parut une émotion fabriquée: «Je vous en prie. Cela n’a pas d’importance. Ne vous en tourmentez pas. Je puis mettre un autre vêtement.»

Quand il fut tout à fait remis, qu’il put examiner la déchirure et commander à ses sentiments, il dit que, ah! maintenant, il comprenait. Son domestique avait fait cela, sans doute, en l’habillant, ce matin.

Son «domestique»! Il y avait quelque chose d’angoissant dans une telle effronterie.

Presque chaque jour il s’intéressait à quelque détail de mon vêtement. On eût pu s’étonner de trouver cette sorte d’infatuation chez un homme qui portait toujours le même costume, et un costume qui paraissait dater de la conquête de l’Angleterre par les Normands.

C’était une ambition méprisable, peut-être, mais je souhaitais pouvoir lui montrer quelque chose à admirer, dans mes vêtements ou mes actes. Vous auriez éprouvé le même désir. L’occasion se présenta. J’étais sur le point de mon retour à Londres, et je venais de compter mon linge sale pour le blanchissage. C’était vraiment une imposante montagne dans le coin de la chambre, cinquante-quatre pièces. J’espérais qu’il penserait que c’était le linge d’une seule semaine. Je pris le carnet de blanchissage, comme pour m’assurer que tout était en règle, puis le jetai sur la table, avec une négligence affectée. Naturellement, il le prit et promena ses yeux en descendant jusqu’au total. Alors, il dit: «Vous ne devez pas vous ruiner», et le reposa sur la table.

Ses gants étaient un débris sinistre. Mais il m’indiqua où je pourrais en avoir de semblables. Ses chaussures avaient des fentes à laisser passer des noix, mais il posait avec complaisance ses pieds sur le manteau de la cheminée et les contemplait. Il avait une épingle de cravate avec un morceau de verre terne, qu’il appelait un «diamant morphylitique», quoi que cela pût signifier. Il me dit qu’on n’en avait jamais trouvé que deux. L’empereur de Chine avait l’autre.

Plus tard, à Londres, ce fut une joie pour moi de voir ce vagabond fantastique s’avancer dans le vestibule de l’hôtel avec son allure de grand-duc; il avait toujours quelque nouvelle folie de grandeur à inaugurer. Il n’y avait d’usé chez lui que ses vêtements. S’il m’adressait la parole devant des étrangers, il élevait toujours un peu la voix pour m’appeler: «Sir Richard» ou «Général» ou «Votre Honneur», et quand les gens commençaient à faire attention et à regarder avec respect, il se mettait à me demander incidemment pourquoi je ne m’étais pas rendu la veille au rendez-vous du duc d’Argyll, ou bien me rappelait que nous étions attendus le lendemain chez le duc de Westminster. Je suis persuadé qu’à ce moment-là il était convaincu de la réalité de ce qu’il disait. Il vint un jour me voir et m’invita à passer la soirée chez le duc de Warwick, à sa maison de ville. Je dis que je n’étais pas personnellement invité. Il répondit que cela n’avait aucune importance, le duc ne faisant pas de cérémonies avec lui ou ses amis. Comme je demandais si je pouvais aller comme j’étais, il dit que non, ce serait peu convenable. L’habit de soirée était exigé, le soir, chez n’importe quel gentleman. Il offrit de m’attendre pendant que je m’habillerais. Puis nous irions chez lui. Je boirais une bouteille de champagne et fumerais un cigare pendant qu’il s’apprêterait. Fort désireux de voir la fin de cela, je m’habillai et nous partîmes pour chez lui. Il me proposa d’aller à pied, si je n’y voyais pas d’inconvénient. Nous pataugeâmes environ quatre milles à travers la boue et le brouillard. Finalement nous trouvâmes son appartement. C’était une simple chambre au-dessus de la boutique d’un barbier, dans une rue écartée. Deux chaises, une petite table, une vieille valise, une cuvette et une cruche (toutes deux dans un coin sur le plancher), un lit pas fait, un fragment de miroir, et un pot de fleur avec un petit géranium rose qui s’étiolait. C’était, me dit-il, une plante «séculaire». Elle n’avait pas fleuri depuis deux cents ans. Il la tenait de feu lord Palmerston. On lui en avait offert des sommes fantastiques. Tel était le mobilier. En outre, un chandelier de cuivre avec un fragment de bougie. Rogers alluma la bougie, et me pria de m’asseoir et de me considérer comme chez moi. Je devais avoir soif, espéra-t-il, car il voulait faire à mon palais la surprise d’une marque de champagne comme tout le monde n’en buvait pas. Aimais-je mieux du sherry, ou du porto? Il avait, me dit-il, du porto dans des bouteilles toutes recouvertes de toiles d’araignées stratifiées. Chaque couche représentait une génération. Pour les cigares, j’en jugerais par moi-même. Il mit la tête à la porte et appela:

—«Sackville!» Pas de réponse.

—«Hé! Sackville!» Pas de réponse.

—«Où diable peut être passé ce sommelier? Je ne permets jamais pourtant à un de mes domestiques de... Oh! l’idiot! il a emporté les clefs! Je ne puis pas aller dans les autres pièces sans les clefs.»

(J’étais justement en train d’admirer l’intrépidité avec laquelle il prolongeait la fiction du champagne, essayant de deviner comment il allait se tirer de là.)

Il cessa d’appeler Sackville et se mit à crier: «Anglesy!» Anglesy ne vint pas non plus. Il dit: «C’est la seconde fois que cet écuyer s’est absenté sans permission. Demain, je le renverrai.»

Il se mit alors à héler «Thomas!» Mais Thomas ne répondit pas. Puis «Théodore!» Pas de Théodore.

«Ma foi, j’y renonce, fit-il. Mes gens ne m’attendent jamais à cette heure-ci. Ils sont tous partis en bombe. A la rigueur on peut se passer de l’écuyer et du page, mais nous ne pouvons avoir ni vin ni cigares sans le sommelier. Et je ne puis pas m’habiller sans mon valet.»

J’offris de l’aider à s’habiller. Mais il ne voulut pas en entendre parler. D’ailleurs, dit-il, il ne se sentirait pas confortable s’il n’était arrangé par des mains expérimentées; finalement il conclut que le duc était un trop vieil ami pour se préoccuper de la manière dont il serait vêtu. Nous prîmes donc un cab, il donna quelques indications au cocher, et nous partîmes. Nous arrivâmes enfin devant une vieille maison et nous descendîmes. Je n’avais jamais vu Rogers avec un col. Il s’arrêta sous un réverbère, sortit de la poche de son vêtement un vieux col en papier, où pendait une cravate usée, et les mit. Il monta les marches et entra. Je le vis reparaître presque aussitôt; il marcha vers moi précipitamment et me dit:

—«Venez. Vite!»

Nous nous éloignâmes en hâte, et tournâmes le coin de la rue.

—«Nous voici en sûreté», fit-il.

Il quitta son col et sa cravate et les remit dans sa poche.

—«Je l’ai échappé belle», dit-il.

—«Comment cela?» fis-je.

—«Par saint Georges, la comtesse était là!»

—«Eh bien, quoi? Ne vous connaît-elle pas?»

—«Si, elle me connaît! Mais elle m’adore. J’ai pu jeter un coup d’œil avant qu’elle m’eût aperçu. Et j’ai filé. Je ne l’avais pas vue depuis deux mois. Entrer comme cela, sans la prévenir, eût été fatal. Elle n’aurait pas supporté le coup. Je ne savais pas qu’elle fût en ville. Je la croyais dans son château... Laissez-moi m’appuyer sur vous... un instant... Là, je me sens mieux; merci, grand merci. Dieu me bénisse. Quelle échappée!»

En définitive, ma visite au duc fut remise aux calendes grecques. Mais je notai la maison pour information plus ample. Je sus que c’était un hôtel de famille ordinaire, où perchaient environ un millier de gens quelconques.

Pour bien des choses, Rogers n’était nullement fou. Pour certaines, il l’était évidemment, mais sûrement il l’ignorait. Il se montrait, dans ces dernières, du sérieux le plus absolu. Il est mort au bord de la mer, l’été dernier, chez le «comte de Ramsgate».

L’INFORTUNÉ FIANCÉ D’AURÉLIA

Les faits suivants sont consignés dans une lettre que m’écrit une jeune fille habitant la belle ville de San José. Elle m’est parfaitement inconnue, et signe simplement: Aurélia-Maria, ce qui est peut-être un pseudonyme. Mais peu importe. La pauvre fille a le cœur brisé par les infortunes qu’elle a subies. Elle est si troublée par les conseils opposés de malveillants amis et d’ennemis insidieux, qu’elle ne sait à quel parti se résoudre pour se dégager du réseau de difficultés dans lequel elle semble prise presque sans espoir. Dans son embarras, elle a recours à moi, elle me supplie de la diriger et de la conseiller, avec une éloquence émouvante qui toucherait le cœur d’une statue. Écoutez sa triste histoire.

Elle avait seize ans, dit-elle, quand elle rencontra et aima, avec toute l’ardeur d’une âme passionnée, un jeune homme de New-Jersey, nommé Williamson Breckinridge Caruthers, de quelque six ans son aîné. Ils se fiancèrent, avec l’assentiment de leurs amis et parents, et, pour un temps, leur carrière parut devoir être caractérisée par une immunité de malheur au delà du lot ordinaire de l’humanité. Mais, un jour, la face de la fortune changea. Le jeune Caruthers fut atteint d’une petite vérole de l’espèce la plus virulente, et quand il retrouva la santé, sa figure était trouée comme un moule à gaufre et toute sa beauté disparue pour toujours.

Aurélia songea d’abord à rompre son engagement, mais, par pitié pour l’infortuné, elle se contenta de renvoyer le mariage à une autre saison, et laissa une chance au malheureux.

La veille même du jour où le mariage devait avoir lieu, Breckinridge, tandis qu’il était occupé à suivre des yeux un ballon, tomba dans un puits et se cassa une jambe, qu’on dut lui amputer au-dessus du genou. Aurélia, de nouveau, fut tentée de rompre son engagement, mais, de nouveau, l’amour triompha, et le mariage fut remis, et elle lui laissa le temps de se rétablir.

Une infortune nouvelle tomba sur le malheureux fiancé. Il perdit un bras par la décharge imprévue d’un canon que l’on tirait pour la fête nationale, et, trois mois après, eut l’autre emporté par une machine à carder. Le cœur d’Aurélia fut presque brisé par ces dernières calamités. Elle ne pouvait s’empêcher de ressentir une profonde affliction, en voyant son amoureux la quitter ainsi morceau par morceau, songeant qu’avec ce système de progressive réduction il n’en resterait bientôt plus rien, et ne sachant comment l’arrêter sur cette voie funeste. Dans son désespoir affreux, elle en venait presque à regretter, comme un négociant qui s’obstine dans une affaire et perd davantage chaque jour, de ne pas avoir accepté Breckinridge tout d’abord, avant qu’il eût subi une si alarmante dépréciation. Mais son cœur prit le dessus, et elle résolut de tenter l’épreuve des dispositions déplorables de son fiancé encore une fois.

De nouveau se rapprochait le jour du mariage, et de nouveau se rassemblèrent les nuages de désillusion. Caruthers tomba malade de l’érysipèle, et perdit l’usage de l’un de ses yeux, complètement. Les amis et les parents de la jeune fille, considérant qu’elle avait montré plus de généreuse obstination qu’on ne pouvait raisonnablement exiger d’elle, intervinrent de nouveau, et insistèrent pour qu’elle rompît son engagement. Mais après avoir un peu hésité, Aurélia, dans toute la générosité de ses honorables sentiments, dit qu’elle avait réfléchi posément sur la question, et qu’elle ne pouvait trouver dans Breckinridge aucun sujet de blâme. Donc, elle recula de nouveau la date, et Breckinridge se cassa l’autre jambe.

Ce fut un triste jour pour la pauvre fille, que celui où elle vit les chirurgiens emporter avec respect le sac dont elle avait appris l’usage par des expériences précédentes, et son cœur éprouva cruellement qu’en vérité quelque chose de son fiancé avait encore disparu. Elle sentit que le champ de ses affections diminuait chaque jour, mais encore une fois elle répondit négativement aux instances de tous les siens, et renouvela son engagement.

Enfin, peu de jours avant le terme fixé pour le mariage, un nouveau malheur arriva. Il n’y eut, dans toute l’année, qu’un seul homme scalpé par les Indiens d’Owen River, cet homme fut Williamson Breckinridge Caruthers, de New-Jersey. Il accourait chez sa fiancée, avec la joie dans le cœur, quand il perdit sa chevelure pour toujours. Et dans cette heure d’amertume, il maudit presque la chance ironique à laquelle il dut de sauver sa vie.

A la fin, Aurélia est fort perplexe sur la conduite à tenir. Elle aime encore son fiancé, m’écrit-elle,—ou, du moins, ce qu’il en reste,—de tout son cœur, mais sa famille s’oppose de toutes ses forces au mariage; Breckinridge n’a pas de fortune et est impropre à tout travail. Elle n’a pas d’autre part des ressources suffisantes pour vivre à deux confortablement.—«Que dois-je faire?» me demande-t-elle, dans cet embarras cruel.

C’est une question délicate. C’est une question dont la réponse doit décider pour la vie du sort d’une femme et de presque les deux tiers d’un homme. Je pense que ce serait assumer une trop grave responsabilité que de répondre par autre chose qu’une simple suggestion.

A combien reviendrait-il de reconstituer un Breckinridge complet? Si Aurélia peut supporter la dépense, qu’elle achète à son amoureux mutilé des jambes et des bras de bois, un œil de verre et une perruque, pour le rendre présentable. Qu’elle lui accorde alors quatre-vingt-dix jours sans délai, et si, dans cet intervalle, il ne se rompt pas le cou, qu’elle coure la chance de l’épouser. Je ne crois pas que, faisant cela, elle s’expose à un bien grand risque, de toute façon. Si votre fiancé, Aurélia, cède encore à la tentation bizarre qu’il a de se casser quelque chose chaque fois qu’il en trouve l’occasion, sa prochaine expérience lui sera sûrement fatale, et alors vous serez tranquille, mariée ou non. Mariée, les jambes de bois et autres objets, propriété du défunt, reviennent à sa veuve, et ainsi vous ne perdez rien, si ce n’est le dernier morceau vivant d’un époux honnête et malheureux, qui essaya sa vie durant de faire pour le mieux, mais qui eut sans cesse contre lui ses extraordinaires instincts de destruction.—Tentez la chance, Maria, j’ai longuement réfléchi sur ce sujet, et c’est le seul parti raisonnable. Certainement Caruthers aurait sagement fait de commencer, à sa première expérience, par se rompre le cou. Mais puisqu’il a choisi une autre méthode, décidé à se prolonger le plus possible, je ne crois pas que nous puissions lui faire un reproche d’avoir fait ce qui lui plaisait le plus. Nous devons tâcher de tirer le meilleur parti des circonstances, sans avoir la moindre amertume contre lui.

MADAME MAC WILLIAMS ET LE TONNERRE

Oui, Monsieur, continua M. Mac Williams,—car il parlait depuis un moment—la crainte du tonnerre est une des plus désespérantes infirmités dont une créature humaine puisse être affligée. Elle est en général limitée aux femmes. Mais parfois on la trouve chez un petit chien, ou chez un homme. C’est une infirmité spécialement désespérante, par la raison qu’elle bouleverse les gens plus qu’aucune autre peur ne peut le faire, et qu’il ne faut pas songer à raisonner avec, non plus qu’à en faire honte à celui qui l’éprouve. Une femme qui serait capable de regarder en face le diable,—ou une souris,—perd contenance et tombe en morceaux devant un éclair. Son effroi est pitoyable à voir.

Donc, comme j’étais en train de vous dire, je m’éveillai, avec, à mes oreilles, un gémissement étouffé venant je ne savais d’où: «Mortimer! Mortimer!» Dès que je pus rassembler mes esprits, j’avançai la main dans l’obscurité, et je dis:

—«Évangeline, est-ce vous qui appelez? Qu’y a-t-il? Où êtes-vous?»

—«Enfermée dans le cabinet des chaussures. Vous devriez être honteux de rester là à dormir au milieu d’un tel orage.»

—«Bon! comment pourrait-on être honteux, si on dort? C’est peu logique. Un homme ne peut pas être honteux quand il dort, Évangeline.»

—«Vous ne voulez pas comprendre, Mortimer, vous savez bien que vous ne voulez pas.»

Je perçus un sanglot étouffé.

Cela coupa net le discours mordant que j’allais prononcer. Et je dis par contre:

—«Je suis désolé, ma chérie, je suis tout à fait désolé. Je n’avais pas la moindre intention... Revenez donc, et...»

—«Mortimer!»

—«Ciel! Qu’y a-t-il, mon amour?»

—«Prétendez-vous dire que vous êtes encore dans ce lit?»

—«Mais évidemment.»

—«Sortez du lit immédiatement. J’aurais cru que vous auriez quelque souci de votre vie, pour moi et les enfants, si ce n’est pour vous.»

—«Mais, mon amour!...»

—«Ne me parlez pas, Mortimer. Vous savez très bien qu’il n’y a pas d’endroit plus dangereux qu’un lit, au milieu d’un orage. C’est dans tous les livres. Mais vous resteriez là, à risquer volontairement votre vie, pour Dieu sait quoi, à moins que ce soit pour le plaisir de discuter et...»

—«Mais que diable, Évangeline, je ne suis pas dans le lit, maintenant. Je...»

(Cette phrase fut interrompue par un éclair soudain, suivi d’un petit cri d’épouvante de Mme Mac Williams, et d’un terrible coup de tonnerre.)

—«Là! vous voyez le résultat! O Mortimer, comment pouvez-vous être assez impie pour jurer à un tel moment!»

—«Je n’ai pas juré. Et ce n’est pas ce qui a causé le coup de tonnerre, dans tous les cas. Il serait arrivé pareil, si je n’avais pas dit un mot. Vous savez très bien, Évangeline, du moins vous devriez savoir, que, l’atmosphère se trouvant chargée d’électricité...»

—«Oui, raisonnez, raisonnez, raisonnez! Je ne comprends pas que vous ayez ce courage, quand vous savez qu’il n’y a pas sur la maison un seul paratonnerre, et que votre pauvre femme et vos enfants sont absolument à la merci de la Providence... Qu’est-ce que vous faites?... Vous allumez une allumette!... Mais vous êtes complètement fou!»

—«Par Dieu! Madame, où est le mal? La chambre est aussi noire que le cœur d’un mécréant, et...»

—«Soufflez cette allumette! Soufflez-la tout de suite. Êtes-vous décidé à nous sacrifier tous? Vous savez qu’il n’y a rien qui attire la foudre comme une lumière. (Fzt!—crash!—boum—bolooum—!! boum—! boum!—) Oh! entendez!... Vous voyez ce que vous faites!»

—«Pas du tout. Une allumette peut attirer la foudre. C’est après tout possible. Mais elle ne cause pas la foudre. Je parierais bien n’importe quoi. Et encore, pour l’attirer, elle ne l’attire pas pour deux sous. Si cet éclair était dirigé vers mon allumette, c’était pauvre comme adresse. Ce serait touché une fois sur un million... Vrai, à la foire, avec une adresse pareille...»

—«Par pudeur, Mortimer! C’est au moment où nous nous trouvons juste en présence de la mort, à ce moment si solennel, que vous osez parler ainsi!... Si vous ne songez pas à ce qu’il y aura après... Mortimer!»

—«Eh bien!»

—«Avez-vous dit vos prières, ce soir?»

—«Je... j’y ai pensé, mais je me suis mis à calculer combien font douze fois treize, et...»

(Fzt!...—Boum—berroum—boum! bumble—umble—bang!—pan!)

—«Oh! nous sommes perdus! plus d’espoir! Comment avez-vous pu commettre une telle négligence, en un tel moment!»

—«Mais quand je me suis couché, ce n’était pas du tout un tel moment. Il n’y avait pas un nuage au ciel. Comment aurais-je pu penser qu’il allait y avoir tout ce tapage et ce tohu-bohu pour un petit oubli comme celui-là? Et je ne trouve pas que ce soit juste à vous de faire tant d’affaires, car, après tout, c’est un accident très rare. Je n’avais pas oublié mes prières depuis le jour que j’ai amené ce tremblement de terre, vous vous rappelez, il y a quatre ans.»

—«Mortimer! Comme vous parlez! Avez-vous oublié la fièvre jaune?»

—«Ma chère, vous êtes sans cesse à me jeter à la tête la fièvre jaune, et je trouve cela tout à fait déraisonnable. On ne peut même pas envoyer directement un télégramme d’ici à Memphis, comment voulez-vous qu’un petit oubli religieux de ma part aille si loin! J’admets pour le tremblement de terre, parce que j’étais dans le voisinage. Mais que je sois pendu si je dois accepter la responsabilité de chaque damné...»

(Boum—berooum—booum—pan!)

—«O mon cher, mon cher! Je suis sûre qu’il est tombé quelque part. Mortimer! Nous ne verrons pas le jour suivant. Puissiez-vous vous rappeler, pour votre profit, quand nous serons morts, que c’est votre langage impie... Mortimer!»

—«Eh bien! quoi?»

—«J’entends votre voix qui vient de... Mortimer, seriez-vous par hasard debout devant cette cheminée ouverte?»

—«C’est exactement le crime que je suis en train de commettre.»

—«Sortez de là tout de suite! Vous paraissez décidé à nous faire tous périr. Ignorez-vous qu’il n’y a pas de meilleur conducteur de la foudre qu’une cheminée ouverte?... Où êtes-vous maintenant?»

—«Je suis ici, près de la fenêtre.»

—«Je vous en supplie, Mortimer. Êtes-vous devenu fou? Éloignez-vous vite. L’enfant à la mamelle connaît le danger de se tenir près d’une fenêtre, pendant un orage. C’est mon dernier jour, mon pauvre ami. Mortimer!»

—«Oui.»

—«Qu’est-ce qui remue comme cela?»

—«C’est moi.»

—«Que faites-vous donc?»

—«Je cherche à enfiler mon pantalon.»

—«Vite, vite, jetez-le. Vous allez tranquillement vous habiller avec un temps pareil! Et cependant, vous le savez fort bien, toutes les autorités s’accordent pour dire que les étoffes de laine attirent la foudre. O mon cher ami, n’est-ce pas assez que votre existence soit en péril par des causes naturelles, que vous fassiez tout ce qu’il est humainement possible de faire pour augmenter le danger!... Oh! Ne chantez pas!... A quoi donc pensez-vous?»

—«Bon! encore! Où est le mal?»

—«Mortimer, je vous ai dit, non pas une fois, mais cent, que le chant cause des vibrations dans l’atmosphère, et que ces vibrations détournent le courant électrique, et que... Pourquoi donc ouvrez-vous cette porte?»

—«Bonté divine! Madame! Quel inconvénient y a-t-il là?»

—«Quel inconvénient! La mort, voilà tout. Il suffit d’avoir étudié la question une seconde pour savoir que, faire un courant d’air, c’est adresser une invitation à la foudre. Cette porte est encore aux trois quarts ouverte. Fermez-la exactement. Et hâtez-vous, ou nous allons tous mourir. Oh! quelle affreuse chose d’être enfermée avec un fou dans un cas semblable!... Que faites-vous, Mortimer?»

—«Rien du tout. J’ouvre le robinet de l’eau. On étouffe. Il fait chaud et tout est fermé. Je vais me passer un peu d’eau sur la figure et les mains.»

—«Vous avez perdu tout à fait la tête. Sur cinquante fois que frappe la foudre, elle frappe l’eau quarante-neuf fois. Fermez le robinet. Oh! mon ami, rien ne peut plus nous sauver! Il me semble que... Mortimer! qu’est-ce qu’il y a?»

—«C’est ce damné... C’est un tableau que j’ai fait tomber.»

—«Alors vous êtes près du mur! Je n’ai jamais vu pareille imprudence. Vous ne savez pas que rien n’est meilleur conducteur de la foudre qu’un mur! Écartez-vous! Et vous alliez encore jurer. Oh! comment pouvez-vous être si désespérément criminel, quand votre famille est dans un tel péril! Mortimer! Avez-vous commandé un édredon, comme je vous l’avais dit?»

—«Je l’ai tout à fait oublié.»

—«Oublié! Il peut vous en coûter la vie. Si vous aviez un édredon, maintenant, vous pourriez l’étendre au milieu de la chambre et vous coucher, vous seriez tout à fait en sûreté. Venez vite ici, venez vite, avant que vous ayez l’occasion de commettre quelque nouvelle folie imprudente.»

J’essayai d’entrer dans le réduit, mais nous ne pouvions pas y tenir tous deux, la porte refermée, sans étouffer. Je fis ce que je pus pour respirer, mais je fus bientôt forcé de sortir. Ma femme me rappela:

—«Mortimer, il faut faire quelque chose pour votre salut. Donnez-moi ce livre allemand qui est sur le bord de la cheminée, et une bougie. Ne l’allumez pas. Donnez-moi l’allumette. Je vais l’allumer ici dedans. Il y a quelques instructions dans ce livre.»

J’eus le livre, au prix d’un vase et de quelques menus objets fragiles. La dame s’enferma avec la bougie. Ce fut un moment de calme. Puis elle appela:

—«Mortimer, qu’est cela?»

—«Rien que le chat.»