MARK TWAIN
LE
PRÉTENDANT AMÉRICAIN
— ROMAN —
TRADUIT PAR
FRANÇOIS DE GAIL
TROISIÈME ÉDITION
PARIS
SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE
XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI
MCMVI
DU MÊME AUTEUR
| Contes choisis, traduits par Gabriel de Lautrec et précédés d’une étude sur l’Humour | 1 vol. |
| Exploits de Tom Sawyer détective et autres nouvelles, traduits par François de Gail | 1 vol. |
| Un Pari de Milliardaires et autres nouvelles, traduits par François de Gail | 1 vol. |
JUSTIFICATION DU TIRAGE :
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays y compris la Suède et la Norvège.
CHAPITRE PREMIER
Ce matin-là, la campagne anglaise offrait un aspect radieux. Sur une hauteur se dresse une masse imposante : c’est le château de Cholmondeley qui, avec ses tours antiques et ses murs revêtus de lierre, évoque le souvenir vivant de la féodalité du moyen âge. Ce château est une des nombreuses propriétés du duc de Rossmore, chevalier de la Jarretière, grand-croix de l’ordre du Bain, chevalier de Saint-Michel et Saint-Georges, etc., etc., etc. Le duc possède vingt-deux mille acres de terre en Angleterre, tout un quartier de Londres, soit environ deux mille maisons ; pour mener son honorable train de vie, il se contente d’un revenu annuel de deux mille livres. Le père et, en même temps, le fondateur de cette noble lignée, fut Guillaume le Conquérant en personne ; le nom de la mère est passé sous silence : cette dernière, étant la fille d’un modeste tanneur de Falaise, ne figure dans cette généalogie que comme personnage secondaire et sans importance.
Par cette belle matinée, deux hommes sont assis dans la salle à manger du château, devant les restes d’un copieux repas. L’un est le vieux duc ; grand, d’une belle prestance, il a très grand air avec son front sévère encadré de cheveux blancs ; chaque geste, chaque détail de sa personne dénote un homme de race et de caractère, qui porte allègrement ses soixante-dix ans. L’autre est son fils unique, jeune homme d’aspect rêveur auquel on donnerait vingt-cinq ans, mais qui, en réalité, frise la trentaine. Les principaux traits de son caractère paraissent être la bonté, la douceur, la simplicité et la droiture ; l’énumération des titres plus ou moins ronflants qu’il porte semble un poids trop lourd pour ses épaules : il s’appelle l’Honorable Kircudbright Llanover Marjoribanks Sellers, vicomte Berkeley de Cholmondeley Castle, de Warwickshire. Le jeune vicomte est actuellement accoudé à la fenêtre dans une attitude de profond respect pendant que son père lui parle ; il prête une oreille attentive aux arguments paternels. Le duc arpente la salle en causant et cherche à convaincre son fils.
— Malgré votre douceur, mon enfant, lui dit-il, je sais parfaitement que, lorsque vous êtes décidé à faire une chose voulue par ce que vous appelez vos sentiments d’honneur et d’équité, il est inutile de chercher à vous en dissuader ; on perd son temps et sa peine. Pour moi…
— Mon père, si vous vouliez envisager la question sans parti pris, vous reconnaîtriez que je ne fais pas un coup de tête. Ce n’est pas moi qui ai inventé le compétiteur américain du duché de Rossmore ; je n’ai pas été le dénicher pour vous l’imposer. Il a surgi de lui-même ; c’est lui qui s’est placé sur notre chemin.
— Et qui, depuis dix ans, m’a fait damner avec ses lettres assommantes, ses raisonnements oiseux, ses arguments insidieux…
— Lettres que vous n’avez jamais voulu lire d’ailleurs. Et cependant, il était en droit de l’exiger. L’examen de ces lettres aurait prouvé deux choses, ou bien qu’il était le véritable duc, (dans ce cas notre situation devenait claire) ou bien qu’il ne l’était pas. De toutes façons, nous aurions su à quoi nous en tenir. Je les ai lues, moi, ces lettres, mon père, je les ai étudiées soigneusement. Les preuves semblent évidentes, les faits s’enchaînent parfaitement : je le crois en effet le véritable duc.
— Alors, moi, je suis un usurpateur, un misérable vagabond sans nom et sans foyer ? Pesez vos paroles, monsieur.
— Pourtant, mon père, s’il est le vrai duc, si le fait est réellement établi, consentiriez-vous à conserver ses titres et ses biens un jour et même une heure ?
— Vous dites des absurdités, mon cher, des stupidités. Et maintenant, écoutez la confession que je vais vous faire, s’il vous est agréable de lui donner ce nom. Je n’ai jamais lu ces lettres, parce que l’occasion ne s’en est jamais présentée. Je connaissais leur existence du vivant de mon père et du père du compétiteur actuel ; ceci remonte donc à quarante ans. Les ancêtres de cet individu ont été en relations avec les miens il y a environ cent cinquante ans. La vérité est que l’héritier du nom partit pour l’Amérique en même temps que le fils des Fairfax ; il disparut dans les landes de Virginie, s’y maria et donna le jour à une génération de sauvages. Il ne donna jamais de ses nouvelles. On le considéra donc comme mort. Son frère cadet hérita de lui, puis mourut ; c’est alors que le fils de ce dernier commença ses réclamations dans une lettre qui existe encore ; mais il mourut avant d’avoir reçu une réponse. L’enfant de cet individu grandit (vous voyez que bon nombre d’années s’écoulèrent) et il continua à invoquer des arguments irrésistibles. Chacun des héritiers se passa la consigne, y compris le dernier imbécile actuel. Tous plus miséreux les uns que les autres, aucun d’eux ne fut capable de se payer une traversée en Angleterre et d’intenter un procès. Il en a été autrement des Fairfax qui ont conservé leurs titres et fait valoir leurs droits tout en habitant le Maryland. Somme toute, la situation se résume à ceci : moralement, cet Américain sans sou ni maille est le vrai duc de Rossmore ; légalement, il n’a plus aucun droit. Êtes-vous content maintenant ?
Après un moment de silence, le jeune vicomte, les yeux fixés sur l’écusson de la haute cheminée, reprit d’une voix triste :
— Le blason héraldique de notre maison porte la devise Suum cuique, à chacun son bien. Votre révélation franche, mon père, donne à cette devise un éloquent démenti. Si ce Simon Lathers…
— Ne prononcez pas ce nom odieux, s’il vous plaît. Depuis dix ans, il empoisonne ma vie ; je n’entends partout que ce Simon Lathers, Simon Lathers ! Et maintenant pour le graver irrévocablement dans ma mémoire, qu’avez-vous résolu ?
— Je pars pour l’Amérique à la recherche de ce Simon Lathers. Je me substituerai à lui, en lui cédant ma place.
— Comment ? Lui abandonner vos droits à ma succession !
— C’est mon intention.
— Vous feriez cette chose insensée sans examiner les revendications de cet individu ?
— Oui, reprit le jeune homme avec un peu d’hésitation.
— Ma parole, vous devenez fou, mon fils. Dites-moi, avez-vous vu encore ce socialiste idiot, ce Lord Tanzy de Tollmache ?
Le jeune vicomte ne répondant rien, son père continua :
— Oui, vous en convenez, vous fréquentez ce renégat, la honte de sa famille et de la société, qui considère les privilèges de la noblesse comme des biens usurpés, les institutions aristocratiques comme des vols, les inégalités de condition comme une infamie sociale. Il prétend aussi que le seul pain honnête est celui qu’un homme a gagné à la sueur de son front ! Bah !!
Et ce disant, le vieux gentilhomme prit sa tête dans ses belles mains blanches.
— Vous avez adopté ses idées, n’est-ce pas ? demanda-t-il sur un ton ironique.
La rougeur qui monta au front de son fils prouva que le coup avait porté ; le jeune homme répondit avec dignité :
— Parfaitement, et j’en conviens sans honte. Vous savez du moins maintenant pourquoi je renonce à mon héritage. Je désire rompre avec une existence et un passé que je considère comme iniques ; je recommencerai ma vie d’homme délivrée des colifichets qui nous paraissent indispensables ; je réussirai ou j’échouerai, selon ma valeur personnelle. Je partirai pour l’Amérique où tous les hommes sont égaux et ont les mêmes chances de succès ; je mourrai ou je vivrai, l’un ou l’autre.
— Mon Dieu ! Mon Dieu !
Les deux hommes se regardèrent un moment silencieux, puis le père reprit en secouant la tête :
— Il est fou ! vraiment fou !
Un nouveau silence et le duc continua, comme s’il prenait son parti de cette folie :
— Bien, soit ! j’aurai du moins une consolation ; ce Simon Lathers viendra prendre possession de ses biens, et je pourrai alors me payer la fantaisie de le noyer dans l’abreuvoir. Pauvre diable ! lui toujours si humble, si poli, si respectueux dans ses lettres ! si plein de déférence pour notre grande maison et notre famille ! si fier de sentir couler dans ses veines le sang de notre race, si désireux de nous voir reconnaître sa parenté ! et en même temps si pauvre, si misérable, si méprisé et si ridiculisé aux yeux de son entourage américain par ses revendications absurdes ! Mon Dieu ! quelles lettres que les siennes ! sont-elles assez plates, obséquieuses !… Eh bien ? Qu’y a-t-il ?
Cette question s’adressait à un valet de pied superbe dans sa livrée rouge flamboyant, en culottes courtes et boutons d’or, qui se tenait devant son maître dans une attitude impeccable, un plateau d’argent à la main.
— Voici des lettres, Monseigneur.
Le duc les prit, et le laquais disparut.
— Tiens ! une lettre d’Amérique ! elle vient de cet individu, naturellement. Mais diable ! quel changement ! Ce n’est plus l’enveloppe jaune, crasseuse, achetée chez l’épicier du coin comme les précédentes ! Non, une enveloppe convenable, largement bordée de noir (il ne peut porter que le deuil de son chat ou de son chien, puisqu’il n’a plus de famille), un beau cachet rouge à nos armes ; rien n’y manque, même la devise ! L’écriture de cet ignare a changé. Il se paye sans doute un secrétaire maintenant, qui a, ma foi, une belle écriture ! Sapristi, la roue de la fortune a tourné en faveur du cousin d’Amérique. Quelle métamorphose !!
— Lisez-la, je vous prie, mon père !
— Oui, cette fois, je la lirai, elle me paraît plus intéressante.
14.042, 16e rue, Washington, 2 mai.
Monsieur le duc,
J’ai le pénible devoir de vous annoncer la mort de notre illustre chef de famille, l’Honorable et très puissant Simon Lathers, lord Rossmore, décédé dans sa propriété des environs de Duffet’s Corner dans l’État d’Arkansas. Je vous annonce aussi la mort de son frère jumeau ; tous deux ont été écrasés par une roue d’usine. Cet horrible accident est dû à l’incurie de ceux qui conduisaient la machine. Cet irréparable malheur s’est produit il y a cinq jours, sans qu’un seul représentant de la famille ait pu fermer les yeux à notre chef vénéré et lui rendre les honneurs dus à son rang. Les corps des deux infortunés frères sont en ce moment conservés dans la glace ; leurs dépouilles mortelles vous seront prochainement envoyées par le premier bateau pour qu’elles trouvent chez vous, dans le mausolée familial, la place et les honneurs qui leur sont dus ; dès maintenant, je fais poser nos armes sur ma porte ; je suppose que vous en ferez autant pour les portes de vos différentes résidences.
Je dois aussi vous rappeler que ce malheur me rend seul héritier des titres, biens et propriétés appartenant à notre défunt cousin, et je me vois, à mon grand regret, dans l’obligation de vous réclamer tout ce que vous détenez illégalement.
En vous assurant de ma parfaite considération et de mes sentiments de meilleure parenté, je suis
Votre dévoué cousin,
Mulberry Sellers, Lord Rossmore.
— C’est à se tordre ! Enfin cette fois la lettre est drôle. Berkeley, vrai, son outrecuidance dépasse les bornes, elle est sublime, ma parole !
— Non, cette lettre n’a rien de plat ni d’obséquieux.
— Mais il ne connaît pas la valeur des mots. Des armes ! les armes de ce pauvre hère et de son jumeau. Et il m’envoie leurs squelettes, par-dessus le marché ! Non, vrai ! l’autre prétendant était un parfait crétin ; mais celui-ci est un fou. Quel nom d’abord ! Mulberry Sellers ! Simon Lathers ! Quels noms harmonieux ! Vous partez ?
— Avec votre permission, mon père.
Le vieux duc resta seul quelque temps à réfléchir et se dit à lui-même, en pensant à son fils :
— C’est un garçon charmant, adorable ; qu’il fasse ce qu’il voudra : mes remontrances ne serviraient à rien. Au contraire, elles envenimeraient la situation. Toutes mes observations et celles de sa tante ont échoué ; j’espère bien que l’Amérique se chargera de ramener à la raison ce jeune freluquet, et que la vache enragée qu’il y mangera fera du bien à sa mentalité détraquée. Un jeune lord anglais qui renonce aux privilèges de sa naissance pour devenir un homme ! C’est à crever de rire !!
CHAPITRE II
Quelques jours avant l’expédition de cette lettre, le colonel Mulberry Sellers était assis dans sa bibliothèque ; cette pièce lui servait en même temps de salon, de galerie de tableaux et d’atelier selon les circonstances. Il paraissait vivement absorbé par la confection d’un petit objet qui ressemblait à un objet mécanique.
Le colonel était un homme d’âge mûr, aux cheveux blancs, mais il paraissait jeune encore, alerte et pas du tout tassé par l’âge. Sa chère épouse était assise à côté de lui et tricotait paisiblement avec son chat sur les genoux. La pièce était spacieuse, claire et confortable, bien que meublée simplement et garnie de quelques bibelots de médiocre valeur. Mais les fleurs et ce je ne sais quoi de l’air ambiant trahissaient dans la maison la présence d’une personne active et pleine de goût.
Les chromos eux-mêmes accrochés aux murs ne choquaient pas la vue et décoraient harmonieusement ce salon ; il était difficile de détacher son regard de ces images. Les unes représentaient la mer, d’autres des paysages, certaines étaient des portraits. On y reconnaissait des Américains de haute marque, décédés ; même une main hardie avait gravé au bord de plusieurs de ces portraits le nom des ducs de Rossmore. Au bas de l’un d’eux, figurait le nom de Simon Lathers duc de Rossmore actuel. Pendue à un mur, on apercevait une carte de chemin de fer délabrée du Warwickshire, sur laquelle figurait le nom ronflant de « Domaine de Rossmore ». Au mur opposé, une autre carte constituait la décoration la plus importante de la pièce ; cette carte paraissait énorme. Elle représentait jusqu’alors la Sibérie, mais on avait cru bon de faire précéder ce nom du mot « Future ». On apercevait sur cette carte des annotations à l’encre rouge, des indications de villes et de leur population, là où n’existaient encore ni villes ni habitants. Une de ces villes imaginaires destinée à quinze cent mille âmes portait le nom barbare de « Libertyorloffskoisanliski » ; une autre plus importante encore (la capitale sans doute) s’appelait « Freedomovnaivanovich ».
La maison qu’occupait le colonel (son hôtel comme il l’appelait) était assez grande ; on y voyait encore un léger soupçon de couleur, juste assez pour faire supposer qu’elle avait été jadis badigeonnée. Située dans les faubourgs de Washington, elle avait dû être construite en pleine campagne, au milieu d’une cour, assez mal entretenue ; elle était entourée d’une palissade en piteux état dont la porte restait presque toujours fermée.
Des plaques variées ornaient l’entrée de cette demeure ; celle qui tirait le plus l’œil portait l’inscription suivante : « Colonel Mulberry Sellers, avocat au barreau et avoué ». Les autres indiquaient au passant que le colonel était en même temps hypnotiseur, médecin des maladies mentales, magnétiseur, etc., etc. ; bref, un homme universel.
Un superbe nègre à cheveux blancs, en lunettes et gants de coton blanc, se présenta, fit un profond salut et annonça :
— M. Washington Hawkins.
— Grand Dieu ! fais-le entrer, Daniel, fais-le entrer.
En un instant, le colonel et sa femme furent debout, accueillant le nouvel arrivant avec des transports de joie. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, auquel ses cheveux blancs et son air déprimé donnaient l’apparence d’un vieillard.
— Eh ! bien, Washington, mon ami, vous voilà donc ! Nous sommes bien contents de vous revoir, je vous assure ; vous savez que vous êtes chez vous ici, vous avez un peu vieilli, il me semble ; mais à part cela, toujours le même, n’est-ce pas, Polly ?
— Mais certainement ; comme vous ressemblez à votre regretté père ! mais, mon Dieu, d’où venez-vous ? Il y a au moins…
— Quinze ans que je suis parti, madame Sellers.
— Comme le temps passe ! hélas !
Sa voix trembla, un sanglot étrangla cette dernière parole, et les deux amis, silencieusement émus, la virent essuyer furtivement une larme du coin de son tablier.
— Vous lui avez, sans le vouloir, rappelé les enfants — tous morts sauf le dernier ! Mais ne pensons pas aux chagrins ; la joie sans ombre, telle est ma devise ; il faut cela pour entretenir sa faute ; croyez-en ma vieille expérience, Washington. Allons, racontez-nous un peu ce que vous êtes devenu pendant ces quinze ans, et où vous avez été.
— Jamais vous ne le devineriez, colonel. J’étais à Cherokee.
— A Cherokee ? dans mon pays ?
— Parfaitement.
— Ce n’est pas possible ! Comment ! vous habitiez là-bas ?
— Oui, si l’on peut appeler vivre l’existence que nous menions dans ce trou, où l’on n’a que déceptions, découragements et ennuis de toutes espèces !
— Et Louise vivait avec vous ?
— Oui, et les enfants aussi.
— Ils y sont en ce moment ?
— Mais oui, mes moyens ne me permettaient pas de les ramener.
— Ah ! je comprends, vous avez été obligé de venir pour adresser une réclamation au Gouvernement. Ne vous inquiétez pas, mon ami, je prends la chose en mains.
— Mais je ne veux rien réclamer au Gouvernement.
— Non ? Alors vous voulez un bureau de poste ? Je vous l’obtiendrai ; soyez tranquille.
— Pas du tout ; vous êtes loin de la question.
— Voyons, Washington, pourquoi faire le mystérieux ; pourquoi ne pas me dire ce que vous voulez, et témoigner si peu de confiance à un vieil ami comme moi. Me croyez-vous donc incapable de garder un…
— Il n’y a aucun secret, mais vous m’interrompez tout le temps.
— Mais non, mon vieux ; je connais la nature humaine, et je sais que lorsqu’un homme arrive à Washington, qu’il vienne de Cherokee ou d’ailleurs, c’est qu’il a un but bien défini. Et, en règle générale, il n’obtient pas ce qu’il veut ; alors, il se retourne d’un autre côté et fait une nouvelle demande ; pas plus de succès que la première fois ; la guigne le poursuit ; mais il s’obstine à rester et finit par tomber dans une misère telle qu’il ne peut plus retourner chez lui. Bref, il meurt sur place et Washington hérite de sa dépouille.
Laissez-moi donc parler ; je sais ce que je dis. J’étais heureux, ma situation était prospère dans le Far West, vous le savez. J’avais une position unique à Hawkeye, je passais pour le premier citoyen, l’autocrate de l’endroit ; oui, l’autocrate, Washington. Eh bien ! bon gré mal gré, il me fallut céder aux instances générales et devenir ministre au Parlement. Comme tout le monde m’y poussait, à commencer par le gouverneur, je consentis à partir, bien malgré moi, je vous assure. J’arrivai donc… un jour trop tard ! Voyez, Washington, à quoi tiennent les plus grands événements !!… ma place était prise. Et j’étais là, ne sachant plus quelle tête faire ; le Président avait beau regretter ce contre-temps, le mal était fait ! Alors je dus modérer mes prétentions (ce n’est jamais une mauvaise chose pour nous) et je demandai Constantinople ; au bout d’un mois je posai ma candidature pour la Chine, puis le Japon ; un an après, je briguais, les larmes aux yeux, un emploi infime de casseur de pierres au département de la Guerre… d’ailleurs sans plus de succès.
— Casseur de pierres ?
— Parfaitement, cet emploi avait été institué à l’époque de la Révolution, lorsque les fusils à pierre étaient fournis par le Gouvernement. Et ce poste existe toujours, bien que les fusils à pierre aient été supprimés, car le décret l’instituant n’a pas été rapporté. C’est un oubli, une négligence si vous le voulez, mais le titulaire de ce poste est payé comme au temps jadis.
— Quelle histoire ! s’écria Washington après un moment de silence. De ministre aux appointements de 25.000 francs, dégringoler tous les échelons de l’ordre social jusqu’au métier de casseur de pierres avec…
— Trois dollars par semaine, voilà la vie, mon bon ami. On veut s’offrir un palais, bien heureux ensuite de se loger dans un bouge !!
Après un silence prolongé, Washington reprit d’une voix émue :
— Ainsi, vous êtes venu contre votre gré pour céder aux instances et donner satisfaction à l’amour-propre de vos concitoyens, et vous n’avez rien reçu en échange de votre dévouement ?
— Comment, rien ? Et le colonel arpenta la pièce à grands pas pour calmer ses nerfs surexcités. Rien ? Mais, vous n’y songez pas, Washington ! Comptez-vous pour rien l’honneur de faire partie du corps diplomatique du premier pays du monde ?
A son tour, Washington était mort d’étonnement ; ses regards ébahis et l’expression de stupeur de son visage en disaient plus que toutes les paroles qu’il aurait pu prononcer. La blessure du colonel était cicatrisée ; il se rassit joyeux et content ; et se penchant en avant :
— Que pouvait-on bien accorder, reprit-il, à un homme dont la carrière illustre n’avait pas de précédent dans l’histoire du monde ? à un homme qui, porté par l’opinion publique, avait passé par tous les échelons de la carrière diplomatique, depuis le poste unique d’envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la cour de Saint-James, jusqu’à celui de consul dans un rocher de guano des îles de la Sonde, avec un traitement payable en guano (cette île, d’ailleurs, disparut dans la convulsion d’un tremblement de terre la veille du jour où ma nomination allait être signée) ? En souvenir de ce fait unique et mémorable, il me fallait une récompense grandiose ; elle me fut accordée. La voix du peuple, le suffrage universel qui prime les lois et tient en tutelle les Gouvernements, me nomma membre inamovible du Corps diplomatique, et représentant de toutes les puissances de la terre auprès de la cour républicaine des États-Unis d’Amérique. Puis on me ramena chez moi aux lueurs d’une retraite aux flambeaux.
— C’est merveilleux, colonel, tout simplement merveilleux !
— C’est la plus belle position officielle du monde.
— Je le crois, c’est la plus imposante.
— Vous l’avez dit. Songez un peu à l’étendue de mon pouvoir : je fronce les sourcils ! la guerre est déchaînée ; je souris, les nations en chœur mettent bas les armes.
— C’est horrible, cette responsabilité écrasante !
— Oh ! la responsabilité ne m’a jamais effrayé ; j’y ai toujours été habitué !
— Et quel casse-tête, mon Dieu ! êtes-vous obligé d’assister à toutes les séances ?
— Moi ! L’Empereur de Russie préside-t-il les conseils des Gouverneurs de ses provinces ? Assis chez lui, il dicte ses volontés.
Washington se tut, puis après un profond soupir :
— J’étais fier de moi il y a un instant, reprit-il, mais combien je me trouve peu de chose maintenant ! Colonel, la raison qui m’amène à Washington, la voici : je suis le délégué congressiste de Cherokee.
Le colonel bondit et exprima bruyamment sa joie.
— Serrez-moi la main, mon ami ; quelle nouvelle ! Je vous félicite de tout mon cœur. Je l’avais bien prédit ; j’avais toujours dit que les plus hautes destinées vous attendaient. Vous en êtes témoin, Polly ?
Washington ne revenait pas d’une telle explosion d’admiration.
— Mais, colonel, ne me félicitez pas si chaleureusement. Ce petit oasis, microscopique, perdu et inhabité, n’est qu’un point minuscule dans l’univers. Il me fait l’effet d’une pauvre petite table de billard.
— Taisez-vous donc. Le fait de votre élection prouve votre influence.
— Mais, colonel, je n’ai même pas une voix !
— Qu’est-ce que cela fait ? Vous pouvez pérorer tout à votre aise.
— Mais non, car il n’y a que deux cents habitants.
— C’est bon, c’est bon !
— Ils n’avaient même pas le droit de m’élire, car notre pays n’étant pas reconnu comme territoire, aucun acte officiel du Gouvernement ne relatait notre existence.
— Plaisanterie que tout cela ! J’arrangerai tout en un rien de temps.
— Vraiment ! Oh ! colonel, que vous êtes bon ! Je vous retrouverai donc toujours le même ami fidèle ! et, ce disant, des larmes de reconnaissance perlèrent aux yeux de Washington.
— Je considère la chose comme faite, mon cher. Une bonne poignée de mains, et je vous promets qu’à nous deux, nous ferons de la belle besogne.
CHAPITRE III
Mrs Sellers reprit part à la conversation et se mit à questionner Washington sur sa femme, le nombre de ses enfants, leur santé ; ce questionnaire aboutit à une revue de tous les faits qui s’étaient passés à Cherokee depuis quinze ans.
Au même instant, on appela le colonel au téléphone, et Hawkins profita de son absence pour demander à sa femme quel genre de vie avait mené le colonel pendant tout ce temps.
— Toujours la même existence ; avec sa nature, on ne pouvait espérer aucun changement ; il ne s’y serait pas prêté.
— Je le crois facilement !
— Oui ; voyez-vous, il reste immuable et vous avez retrouvé le « Mulberry Sellers » d’autrefois.
— C’est bien vrai.
— Toujours le même bon garçon, généreux, fantasque, plein de cœur et d’illusions ; les mécomptes ne le découragent pas, et on l’aime comme s’il était l’enfant chéri de la Fortune.
— C’est tout naturel ; il est si obligeant et si aimable ! on le sait si accueillant et toujours prêt à rendre service ; il ne vous inspire jamais cette gêne que l’on éprouve lorsqu’il s’agit de demander service à quelqu’un ; il a le don spécial de vous mettre à l’aise tout de suite.
— Son caractère n’a, en effet, pas varié d’un iota ; c’est d’autant plus étonnant qu’il a été horriblement maltraité par les gens qui s’étaient servis de lui comme d’un tremplin. On l’a boycotté le jour où l’on n’a plus eu besoin de ses services. Lorsqu’il s’est aperçu de ces mauvais procédés, son amour-propre en a souffert ; pendant un certain temps, j’ai cru que cette triste expérience lui servirait et qu’il profiterait de la leçon. Mais bast !… quinze jours après, il avait tout oublié et le premier aventurier venu pouvait capter sa confiance en l’attendrissant par ses prétendus malheurs ; Mulberry était prêt à l’aider.
— Votre patience doit être à une rude épreuve quelquefois ?
— Oh ! non ; j’y suis habituée, et je préfère encore le voir dans ces dispositions. Une autre femme que moi trouverait peut-être qu’il est pourri de défauts ; mais je vous avoue que pour ma part je l’aime tel qu’il est. Je suis bien obligée de le gronder, de le bouder, mais j’aurais sans doute à en faire autant s’il avait un autre caractère. Bref, j’aime presque mieux le voir manquer une affaire que réussir ce qu’il entreprend.
— Il réussit donc quelquefois ? demanda Hawkins avec un intérêt croissant.
— Lui ! mais comment donc ? Seulement lorsque la veine lui sourit, je suis deux fois plus inquiète, car l’argent file au premier qui lui en demande. Il remplit la maison d’infirmes, d’idiots et de pauvres hères de toutes sortes, qu’on ne veut nulle part, et lorsque l’argent vient à manquer de nouveau, je suis obligée de les mettre dehors, sous peine de mourir de faim. Naturellement, cette mesure cruelle nous désole autant l’un que l’autre. Tenez, je vous cite le vieux Daniel et Jinny, que le sheriff a dû expédier dans le Sud au moment de notre faillite avant la guerre ; la paix une fois conclue, ils sont revenus, usés par le travail des plantations, éreintés, absolument inaptes au travail, pour le temps qui leur reste à vivre ; à ce moment-là nous étions nous-mêmes dans une telle misère que nous mesurions notre pain pour ne pas en manger une miette de trop ; eh bien, il leur a ouvert la porte toute grande, comme s’ils étaient des envoyés du ciel attendus anxieusement.
« Mulberry, lui dis-je tout bas, nous ne devons pas les recueillir, nous ne pouvons les nourrir, puisque nous n’avons nous-mêmes pas de quoi manger. »
« Les renvoyer ? me répondit-il très froissé, lorsqu’ils viennent à moi pleins d’espoir ? Polly, vous n’y pensez pas. Autrefois j’ai pu à grand peine gagner leur confiance et recueillir leurs suffrages ; j’ai, ce jour-là, contracté envers eux une dette de reconnaissance qui engage mon honneur. Comment pourrais-je leur refuser ma gratitude, à ces pauvres hères si déshérités ici-bas ? » Que voulez-vous ? j’étais désarmée par ses paroles. Reprenant courage, je répondis tout bas : « Gardons-les, le Seigneur y pourvoira. » Il était si radieux que j’eus toutes les peines du monde à l’empêcher de commencer un discours « chauvin » comme il sait en faire. Or, ceci se passait voilà bien longtemps, et vous voyez que ces deux épaves de la société sont encore ici à nos crochets.
— Mais ils font le travail de la maison ?
— En voilà une idée ! Ils le feraient peut-être s’ils en étaient capables, et, sans aucun doute, ils s’imaginent nous rendre de grands services. Daniel reste à la porte ou fait quelques commissions ; de temps à autre, vous les verrez épousseter dans cette pièce ; mais c’est toujours lorsqu’ils veulent savoir ce qui se dit et se mêler à la conversation. Pendant le repas, ils rôdent autour de la table, toujours dans le même but. En réalité, nous sommes obligés de payer une négresse pour faire le ménage ; il nous en faut une autre pour soigner ces deux vieux invalides.
— Il me semble qu’ils doivent être bien heureux.
— Vous vous le figurez ? Ils se disputent tout le temps en parlant religion ; l’un croit à des divinités spéciales, l’autre se dit libre penseur ; après des flots d’injures, viennent les grandes réconciliations, pendant lesquelles ils bavardent sans discontinuer et chantent les louanges de Mulberry. Celui-ci écoute patiemment leurs sornettes, et je me suis habituée comme lui à les avoir autour de moi ; je m’arrange de tout, je ne demande rien de plus.
— Eh bien ! je lui souhaite un nouveau coup de la fortune.
— Dans ce cas, ce sera une nouvelle invasion d’infirmes et d’aveugles ; la maison deviendra une « cour des miracles ». Je le connais assez pour être sûre de ce que j’avance ; j’ai déjà vu terriblement de facéties de ce goût-là. Non ! je ne lui souhaite qu’un succès très médiocre dans tout ce qu’il entreprendra !
— Eh bien ! qu’il ait de grands ou de petits succès, espérons qu’il ne manquera jamais d’amis. D’ailleurs, c’est impossible, car tous ceux qui le connaissent…
— Lui, manquer d’amis ! et Mrs Sellers releva la tête avec orgueil. Mais, Washington, je ne connais pas un homme qui ne l’adore. Et je vous dirai même confidentiellement que j’ai eu toutes les peines du monde à empêcher qu’on ne le nomme quelque part. On savait, comme moi, que la vie de bureau ne lui convenait nullement, mais il ne sait jamais refuser. Non, voyez-vous Mulberry Sellers dans un bureau !! on viendrait des quatre coins du globe voir cette curiosité. Et après une pause pendant laquelle elle sembla méditer, elle reprit : Des amis ! Personne au monde n’en a eu plus que lui ! Grant, Sherman, Sheridan Longstreet, Johnston Lee… Que de fois sont-ils venus ici ! et se sont-ils assis sur cette chaise où vous…
Hawkins se leva comme mû par un ressort ; regardant le siège avec respect :
— Ils sont venus ici ? demanda-t-il.
— Oh ! oui, et bien souvent !
Il continuait à fixer cette chaise, fasciné, hypnotisé ; son imagination fébrile lui faisait voir mille fantômes aux formes les plus nébuleuses, et il ne pouvait s’arracher à ses rêveries extravagantes.
Mrs Sellers continua ses interminables bavardages.
— Oh ! c’est qu’ils aiment tous entendre sa voix, ajouta-t-elle, surtout lorsqu’ils sont dans la détresse ; lui est toujours plein d’entrain et de courage et sait leur remonter le moral ; ils prétendent qu’une visite faite ici vaut une cure de grand air. Que de fois a-t-il égayé le général Grant (Dieu sait pourtant que ce n’est pas une petite affaire) ! Quant à Shéridan, ses yeux s’illuminent, et lancent des éclairs lorsqu’il entend la voix de Mulberry. Ce qui fait le charme de mon mari, c’est sa grande bonhomie et sa largeur d’idées, il sait se mettre à la place de chacun ; c’est d’ailleurs ce qui le rend aussi populaire et influent. Si vous alliez à une réception de la Maison blanche, en même temps que Mulberry, vous vous demanderiez si c’est lui ou le Président qui reçoit.
— Oh ! il est certainement très remarquable, et il l’a toujours été. Est-il réellement religieux ?
— D’une religion très éclairée ; il n’abandonne la lecture des livres de théologie que pour s’occuper de la Russie et de la Sibérie ; les questions les plus complexes l’absorbent. Il ne faut pas en conclure cependant qu’il tombe dans la bigoterie.
— A quelle religion appartient-il ?
— Lui ?
Elle s’arrêta quelques instants, et après une courte pause, elle continua très simplement :
— Je crois que la semaine dernière, il était mahométan ou quelque chose de ce genre.
Washington se décida à aller en ville pour chercher sa malle, car les aimables Sellers lui firent comprendre qu’il ne pouvait loger ailleurs que chez eux. Lorsqu’il revint le colonel avait fini le petit jouet mécanique auquel il travaillait.
— Qu’est-ce donc, colonel ?
— Oh ! une bêtise ! c’est un petit jouet d’enfant.
— On dirait un casse-tête, dit Washington en l’examinant.
— C’en est un, en effet, et je l’ai baptisé les petits « cochons dans la prairie ». Essayez donc de découvrir le truc.
Au bout d’un moment, Washington y arriva à sa grande joie.
— C’est prodigieux, colonel, très ingénieusement inventé, bien intéressant ! Je m’amuserais à ce jeu pendant une journée entière ; qu’allez-vous faire de votre invention ?
— Prendre un brevet et n’y plus penser.
— Voyons ! ne faites pas cela ! Il y a une fortune à gagner avec ce jouet !
Le colonel le regarda d’un air de compassion :
— De l’argent ! Oh ! une bagatelle ! deux cent mille dollars peut-être, pas davantage !
Washington écarquilla les yeux :
— Deux cent mille dollars ! Vous appelez cela une bagatelle ?
Le colonel se leva, se promena de long en large, ferma la porte restée entr’ouverte et s’assit.
— Pouvez-vous garder un secret ? demanda-t-il.
Washington ébahi promit toute sa discrétion.
— Vous avez entendu parler de l’extériorisation dos esprits défunts ?
— Oui.
— Sans doute vous n’y croyez pas (au fond vous avez raison). Telle qu’elle est pratiquée par des charlatans ignorants, l’extériorisation est une chose idiote ; faites une demi-obscurité dans une pièce, réunissez quelques personnes impressionnables, prêtes à tout croire, à tout voir ; avec tant soit peu d’adresse et de charlatanisme, vous extériorisez facilement la personne de votre choix ; une grand’mère, un petit-fils, un beau-frère, la sorcière d’Endor, Pierre le Grand, n’importe qui ; tout cela est stupide et grotesque ; mais lorsqu’un savant s’appuie sur de puissantes découvertes scientifiques, le fait devient tout différent ; le spectre qu’il évoque vient à son appel, non pour disparaître, mais pour rester définitivement. Comprenez-vous l’importance de ce détail, sa valeur commerciale, si je puis m’exprimer ainsi ?
— Mon Dieu ? je… je ne saisis pas bien. Est-ce, selon vous, parce que cette évocation durable et non fugitive peut donner plus d’intérêt aux séances et attirer un plus grand nombre de spectateurs ?
— Appeler cela des séances, quelle folie ! Écoutez bien, et prêtez-moi une attention soutenue ; il le faut absolument. Dans trois jours, j’aurai fini mon étude, et le monde incrédule sera muet d’étonnement devant mes découvertes merveilleuses. Dans trois jours, dans dix jours au plus, vous me verrez évoquer les morts de tous les siècles passés ; à ma voix, tous se lèveront et marcheront ; bien plus, ils ne mourront plus, car ils auront retrouvé une vigueur immortelle.
— Colonel ! je suis médusé !
— Eh bien ! maintenant, avez-vous compris comment je tiens la fortune ?
— Mon Dieu !… je ne vois pas bien !
— Sapristi ! vous êtes bouché ! J’aurai, bien entendu, un monopole : je centraliserai tout ce qui touche à ma découverte. Or, il existe deux mille agents de police à New-York, coût : quatre dollars par tête et par jour. Je les remplace par mes morts, à moitié prix.
— C’est prodigieux ! je n’y aurais jamais pensé ! Quatre mille dollars par jour ! Ah ! je commence à comprendre ! Mais les morts vous rendront-ils les mêmes services que des agents de police vivants ?
— Ne vous préoccupez pas de ce détail.
— Oh ! si vous appelez cela un détail !…
— Arrangez, combinez la chose comme vous voudrez ; mes personnages seront bien supérieurs à ce que vous imaginerez. Ils ne boiront ni ne mangeront, ceci est un avantage énorme. Ils ne seront ni joueurs, ni coureurs. Vous ne les verrez donc jamais faire la cour aux petites bonnes de quartier ; de plus, les bandes d’Apaches qui les guettent la nuit pour leur faire un mauvais parti en seront pour leur peine ; leurs balles et leurs couteaux se perdront dans des uniformes sans corps. Ils seront bien attrapés.
— Mais, colonel, si vous pouvez fournir de tels agents de police, alors…
— Certainement, je fournirai tout ce qu’on voudra. Prenez l’armée par exemple ; c’est-à-dire vingt-cinq mille hommes. Coût : vingt-deux millions par an. Je ressusciterai les Grecs et les Romains, et pour dix millions je fournirai au pays dix mille vétérans de l’antiquité, des soldats qui chasseront les Indiens sans repos ni trêve, montés sur des chevaux extériorisés eux-mêmes, et dont la nourriture ne coûtera rien.
Les armées européennes coûtent deux milliards annuellement, pour un milliard je les renouvellerai toutes. Je sortirai de terre les vieux hommes d’État de tous les âges et de tous les pays, je doterai le mien d’un Congrès éclairé, chose inconnue depuis la proclamation de l’Indépendance et qui ne pourrait se trouver parmi les vivants. Je sortirai des tombeaux royaux les cerveaux les mieux équilibrés pour les replacer sur les trônes d’Europe ; puis je partagerai équitablement les listes civiles et les appointements des fonctionnaires en m’en réservant la moitié.
— Colonel, si la moitié de vos projets se réalise, il y a des millions à gagner…
— Vous voulez dire des milliards ; mon Dieu ! la chose me paraît sûre et si infaillible que si un homme tant soit peu gêné venait me dire : Mon colonel, je suis un peu à court en ce moment ne pourriez-vous me prêter un million ?… Entrez !
On frappait à la porte. Un homme à l’aspect dur entra avec un gros portefeuille sous le bras ; il en sortit un papier qu’il présenta au colonel en lui disant sèchement :
— Pour la dix-septième et dernière fois, voulez-vous me remettre les trois dollars et quarante cents que vous devez, colonel Mulberry Sellers ?
Le colonel se mit à tâter ses poches, en grognant :
— Qu’ai-je fait de mon argent ? Voyons ! pas ici, ni là ; oh ! j’ai dû le laisser à la cuisine, j’y cours…
— Non, vous n’irez pas, vous resterez ici jusqu’à ce que vous ayez craché l’argent ; cette fois, je ne vous quitte plus.
Washington s’offrit, sans la moindre arrière-pensée, à aller chercher l’argent ; en son absence, le colonel fit cet aveu :
— La vérité est que, encore une fois, il me faut recourir à votre bienveillance, Suggs ; vous voyez tous les chèques que je dois toucher.
— Au diable vos chèques ! En voilà assez ! ça ne prend plus ! Finissons-en.
Le colonel regarda autour de lui avec désespoir, puis son visage s’illumina ; il se dirigea vers le mur, épousseta avec son mouchoir le plus horrible de tous les chromos, et l’apporta au percepteur en lui disant :
— Prenez-le, mais que je ne vous voie pas l’emporter. C’est le seul Rembrandt qui…
— Au diable votre Rembrandt ! Vous me donnez là un infect chromo.
— Oh ! Quel sacrilège ! C’est le seul original, le vestige unique d’une grande école qui…
— Parlez-en ! c’est une horreur !!
Le colonel lui apporta un second chromo du même genre en l’époussetant amoureusement.
— Prenez celui-ci aussi ; c’est le joyau le plus précieux de ma collection, le seul véritable Fra Angelico qui…
— Espèce de fou, vieux carottier ! donnez toujours votre infect chromo ! on croira que j’ai dévalisé une boutique de nègre !
Et pendant qu’il tapait la porte en s’en allant, le colonel lui cria avec angoisse :
— Oh ! enveloppez-les bien ! ne les exposez pas à l’humidité !
Mais l’homme avait disparu.
Washington revint et déclara que Mrs Sellers, les domestiques et lui-même avaient vainement cherché l’argent ; il ajouta que s’il avait pu mettre la main sur un certain individu, il n’aurait pas besoin en ce moment de retourner ses poches pour trouver de l’argent. Le colonel dressa l’oreille :
— De quel individu parlez-vous ? demanda-t-il.
— De ce type que là-bas, à Cherokee, on appelle Pete le manchot. Il a volé la banque de Tahlequah…
— Ils ont donc des banques dans ce pays ?
— Mais oui, pourquoi pas ? On l’accuse d’avoir fait le coup. L’auteur de ce vol a pris au moins vingt mille dollars ; on a offert une prime de cinq mille dollars à quiconque le signalerait et je crois l’avoir rencontré en personne dans mon voyage.
— Non vraiment ?
— Comme je vous le dis ; j’ai vu cet homme dans le train, le jour de mon départ ; son costume répondait au signalement, et il lui manquait un bras.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas fait arrêter et n’avez-vous pas réclamé la prime promise ?
— Je ne le pouvais pas ; il me fallait un mandat d’arrestation ; mais je comptais le faire pincer à la première occasion.
— Eh bien ?
— Mon Dieu ! il a quitté le train pendant la nuit.
— Ah ! diable ! c’est embêtant ça.
— Pas si embêtant, je vous assure.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il est arrivé à Baltimore par le même train que moi, sans que je m’en sois aperçu. En sortant de la gare, je l’ai vu se diriger vers la grille avec un petit sac à la main.
— Parfait, nous le tenons ; organisons nos batteries pour le prendre.
— Il faut envoyer son signalement à la police de Baltimore ?
— En voilà une idée ! Jamais de la vie ! Voulez-vous que la police touche la prime à votre place ?
— Que faire alors ?
Le colonel réfléchit.
— J’ai une idée. Faites tout bonnement insérer un entrefilet dans le Sun de Baltimore, un simple avis ainsi conçu, par exemple :
A. J’attends un mot de vous, Pete (Voyons ! quel bras a-t-il perdu ?)
— Le droit.
— Très bien. Alors : « A. Un mot de vous, Pete, même s’il vous faut l’écrire de la main gauche. Adressez-le X. Y. Z. poste restante Washington — de Vous savez qui. » Le message l’intriguera beaucoup.
— J’admets ; mais il ne saura pas qui lui écrit ?
— Soit, mais il voudra le savoir.
— C’est vrai ; je n’y avais pas pensé ; comment avez-vous pu avoir cette idée ?
— Elle me vient de la connaissance approfondie de la curiosité humaine.
— Entendu ! j’écris dans ce sens au Sun, et je joins à ma lettre un dollar pour qu’on imprime mon entrefilet en gros caractère.
CHAPITRE IV
Le jour baissait. Les deux amis discutaient après le dîner sur l’emploi de la prime de cinq mille dollars qu’ils toucheraient lorsqu’ils auraient fait pincer Pete le manchot ; il fallait cependant auparavant prouver qu’il était bien le voleur, obtenir son extradition et l’expédier par bateau à Tahlequah en territoire Indien.
Ils se sentaient si sûrs de leurs succès qu’ils ne s’arrêtaient à la possibilité d’aucun obstacle ; Mrs Sellers, agacée par cette conversation, finit par leur dire sur un ton acerbe :
— A quoi bon vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué ?
Cette réflexion mit fin à la discussion ; comme l’heure s’avançait, on alla se coucher.
Le lendemain, cédant aux instances de Hawkins, le colonel fit un « topo » de son jouet, et se décida à demander un brevet pour son invention ; en même temps, Hawkins emporta le jouet, bien résolu à en tirer le meilleur parti possible. Il n’eut pas à aller loin, et trouva dans une vieille et misérable boutique, jadis occupés par une famille nègre, un Yankee aux yeux malins qui raccommodait des chaises et autres meubles d’occasion.
Cet individu examina le jouet d’un air indifférent ; il chercha à découvrir le truc ; ne le trouvant pas aussi aisément qu’il l’avait supposé, il s’y acharna et finit par trouver le joint.
— Avez-vous pris un brevet pour cela ? demanda-t-il.
— Non, mais j’y songe sérieusement.
— C’est bien. Combien en voulez-vous ?
— Qu’en offrez-vous ?
— Voyons : vingt-cinq cents, cela vous va-t-il ?
— Que donneriez-vous pour posséder le droit exclusif de reproduction de ce jouet ?
— Actuellement, je ne pourrais pas vous verser comptant vingt dollars, mais je vous offre une autre combinaison. Voici ce que je vous propose : je vendrai votre jouet et je vous donnerai cinq cents par objet vendu.
Washington soupira. Encore un rêve évanoui ! Rien à tirer de ce jouet !
— Soit, dit-il. Prenez-le dans ces conditions et signez-moi un reçu.
Il emporta le papier et n’y pensa plus ; son esprit était absorbé par la promesse de la prime et la crainte d’avoir à la partager, si un autre, aussi malin que lui, venait à signaler le voleur à la police.
Il rentrait à peine lorsque arriva Sellers en proie à une excitation anormale et à une tristesse que rien n’avait fait prévoir.
Il se précipita au cou de Hawkins en sanglotant :
— Oh ! pleurez avec moi, mon ami et venez partager la douleur de ma famille. La mort a terrassé mon cousin, le chef de la famille : je suis maintenant le duc de Rossmore, félicitez-moi !
Il se tourna vers sa femme qui entrait à ce moment, l’embrassa tendrement et lui dit :
— Supportez ce chagrin par amour pour moi, madame ; ce malheur devait arriver, c’était écrit !
Elle supporta parfaitement le choc.
— La perte n’est pas grande, reprit-elle ; le pauvre Simon Lathers était une inutilité parfaite, et son frère ne valait pas cher.
Le nouveau duc continua :
— Je suis personnellement trop brisé par l’émotion pour pouvoir m’occuper d’affaires sérieuses : aussi demanderai-je à notre excellent ami ici présent de télégraphier à Lady Gwendolen…
— Quelle lady Gwendolen ?
— Notre pauvre fille, hélas !…
— Sally Sellers ? Mulberry Sellers, est-ce que vous perdez la tête ?
— Madame, veuillez ne pas oublier qui vous êtes et qui je suis ; ne vous départissez pas de votre dignité et respectez la mienne, il serait convenable de m’honorer du titre auquel j’ai droit.
— Ma parole ! Non jamais !! Comment dois-je vous appeler maintenant ?
— Dans l’intimité, vous pourrez à la rigueur conserver les anciennes appellations (dans la plus stricte intimité, j’entends), mais en public, vous devrez me parler comme à votre seigneur et maître ; je serai pour tous le duc de Rossmore.
— Oh ! ciel, mon ami, je ne pourrai jamais !
— Il le faut, ma chérie. Nous nous devons à notre nouvelle position, et il faut nous soumettre de bonne grâce aux exigences de notre situation.
— Eh bien ! que votre volonté soit faite ! je n’ai jamais résisté à vos désirs, et il serait trop tard pour commencer maintenant ; pourtant, cette étiquette me paraît d’une stupidité peu ordinaire.
— Je vous reconnais bien là, ma chère femme bien-aimée ! Embrassez-moi et faisons la paix encore une fois !
— Mais Gwendolen ! Ce nom ! jamais je ne m’y habituerai ? Personne ne reconnaîtra en lui, celui de Sally Sellers ; c’est un nom trop pompeux, trop cérémonieux pour elle, qui sent l’exotique à plein nez. Bref, il me déplaît souverainement.
— Elle ne s’en plaindra pas, croyez-moi, madame.
— C’est possible ; elle aime tout ce qui est romanesque, comme si elle avait vécu dans cette atmosphère. Elle ne tient certes pas de moi, cette disposition d’esprit. Aussi, pourquoi l’avoir fait élever dans cette stupide pension qui n’a fait que développer en elle ces déplorables tendances ?
— Ne croyez pas un mot de ce que vous entendez, Hawkins ! Le collège de Rowena-Ivanhoe est le plus élégant, le mieux composé du pays ; une jeune fille ne peut y entrer que si elle est riche ou si elle est en mesure de justifier quatre quartiers de noblesse. Cette pension a plutôt l’aspect d’un château que d’un collège avec ses grands murs et ses tours épaisses ; son nom lui-même, emprunté aux romans de Walter Scott, lui donne un style et un cachet royal ; les jeunes filles peuvent y avoir leurs voitures, leurs chevaux de selle, leurs domestiques en livrée…
— Et elles n’y apprennent rien, absolument rien que des mièvreries prétentieuses, indignes de notre éducation pratique américaine. Soit ! envoyez donc prévenir lady Gwendolen ; l’étiquette exige, je suppose, qu’elle revienne pleurer les parents d’Arkansas qu’elle a la douleur de perdre ?
— Un peu plus de dignité, ma chère. N’oubliez pas que noblesse oblige.
— Très bien, mon ami ; parlez-moi simplement, Rossm… Vous prétendez employer les grandes périphrases dont vous ne sortez plus ! Ne vous fâchez vas contre moi ; je ne puis perdre en un instant les habitudes de toute ma vie, Rossmore. Voyons, calmez-vous, mon cher ami. En ce qui concerne Gwendolen, qu’allez-vous faire, Washington, écrire ou télégraphier ?
— Il va télégraphier, chérie.
— J’en étais sûre, murmura sa femme en s’en allant ; il veut étaler ce nom au guichet du télégraphe et rendre cette enfant ridicule. Quand elle recevra cette dépêche, comme il n’y a pas d’autres Sellers au collège, elle l’ouvrira et tout le monde la verra. Mon Dieu ! elle sera bien excusable si elle le fait. Elle est si pauvre au milieu de ces héritières qu’elle a dû recevoir bien des camouflets ; il est bien naturel qu’elle veuille se rehausser à leurs yeux.
On envoya donc au télégraphe. Il y avait bien un téléphone dans un coin de la pièce, mais Washington avait fait de vains efforts pour obtenir la communication. Le colonel constata en grognant que cet appareil était toujours détraqué quand on en avait besoin, mais il oublia d’ajouter qu’il était là pour l’œil, et sans le moindre fil.
Pourtant il s’en servait souvent, lorsqu’il avait des visites et faisait semblant de recevoir des communications importantes.
On commanda du papier de deuil et un cachet aux armes de la famille, puis les amis allèrent se coucher.
Lorsque le lendemain, sur la demande de Sellers, Hawkins eut cravaté de crêpe le portrait d’André Jackson, le nouveau duc écrivit à l’usurpateur anglais la lettre que nous connaissons.
De plus, il écrivit aux autorités de Duffy’s Corners, en Arkansas, de veiller à ce que les dépouilles mortelles des deux jumeaux soient embaumées par un artiste de Saint-Louis et envoyées immédiatement à l’usurpateur… contre remboursement.
Cela fait, il dessina les armes et la devise des Rossmore sur un grand carton, qu’il apporta au rempailleur de chaises yankee, l’ami de Hawkins ; au bout d’une heure il rapportait deux écussons extraordinaires qu’on cloua au-dessus de la porte d’entrée pour attirer l’attention des passants ; le quartier était surtout habité par des nègres, des enfants loqueteux et des chiens errants, et ces écussons devaient exciter l’admiration de toute cette population.
Le soir venu, le nouveau duc lut — sans aucune surprise, — l’article suivant dans son journal :
Nous apprenons que notre honoré concitoyen, le colonel Mulberry Sellers, membre inamovible du Corps diplomatique, vient d’hériter du magnifique duché de Rossmore, troisième pairie du royaume de Grande-Bretagne. Il prendra toutes les mesures nécessaires à la Chambre des Lords pour retirer à l’usurpateur de ses droits, ses titres et ses terres. Les réceptions hebdomadaires de Rossmore Towers seront interrompues jusqu’à l’expiration du deuil.
Il découpa l’article et le colla dans son album de famille.
— O réceptions hebdomadaires ! pensa Lady Rossmore. Les gens qui ne savent pas à quoi s’en tenir n’y trouveront rien d’extraordinaire ; quant à moi, qui connais mon mari, je le déclare un être extraordinaire. Son imagination fantastique n’a certainement pas sa pareille ; qui donc, excepté lui, aurait osé donner le nom pompeux de « Rossmore Towers » à cette misérable masure ? Il faut croire qu’il possède le don du « bluff » au plus haut degré et qu’il trouve un charme exquis à ce genre de plaisanterie ! Avec cela, il est toujours content de tout !
Pendant ce temps, le nouveau duc pensait :
— C’est un beau nom, oui, tout de même, un très beau nom ! Quel dommage de n’y avoir pas pensé en écrivant à l’usurpateur. Maintenant j’attends de pied ferme sa réponse.
CHAPITRE V
Le télégramme ne reçut de réponse ni par lettre ni par dépêche ; la jeune fille ne donna pas signe de vie ; et cependant, en dehors de Washington, personne n’en parut étonné. Trois jours après, Hawkins demanda timidement, à Lady Rossmore, ce qu’elle augurait de ce silence.
— Oh ! dit-elle simplement, je n’en sais rien et ne m’en préoccupe pas. Avec elle, on peut s’attendre à tout ; elle est une vraie Sellers ; voyez-vous, une Sellers pur sang ! Soyez tranquille, il n’est rien arrivé à ma fille ; quand elle sera prête, elle écrira ou elle viendra, ni plus ni moins.
Une lettre arriva en effet au même moment : on la remit à Mrs Sellers qui la reçut avec calme, sans l’apparence de la moindre émotion. Elle essuya ses lunettes lentement, tout en causant, et décacheta tranquillement la lettre qu’elle lut à haute voix :
Kenilworth Keep, Redgauntlet Hall, Rowena-Ivanhoe College, Jeudi.
Ma bien chère maman Rossmore,
Quelle joie ! Elles me regardaient toutes du haut de leur grandeur et je le leur rendais de mon mieux, vous savez. Elles disaient toujours ironiquement qu’on peut à la rigueur se contenter d’être l’ombre d’un duché, mais l’ombre d’une ombre !… pouah ! fi donc ! Et moi je ripostais qu’il était bien piteux de ne pouvoir justifier que d’une ancienneté de quatre générations, et encore de quelles générations ! de va-nu-pieds hollandais ou de pêcheurs de morue ! belle origine ma foi !
Eh bien ! votre dépêche a déchaîné une vraie tempête ! Le porteur m’a délivré votre message justement dans la grande salle d’audience où nous étions toutes réunies, en criant : Un télégramme pour Lady Gwendolen Sellers ! Si vous aviez vu, maman chère, toutes ces pimbêches de haute naissance métamorphosées en statues de sel ! Comme d’habitude, j’étais, nouvelle Cendrillon, seule dans mon coin. Je pris la dépêche, l’ouvris, et fus sur le point de m’évanouir (oh ! si je n’avais pas été prise, ainsi, à l’improviste, j’y serais arrivée). N’y parvenant pas, j’eus une autre idée sublime ; je tirai mon mouchoir de ma poche, je me mis à sangloter et m’enfuis dans ma chambre, ayant soin de laisser tomber la dépêche derrière moi. J’ouvris un œil (ce qui me permit de les voir se précipiter toutes sur le précieux papier) et je continuai ma fuite éperdue, ravie au fond de l’âme.
Les visites de condoléances plurent chez moi, je dus les subir et me défendre des parentés invraisemblables qu’elles voulaient toutes découvrir entre elles et moi, à commencer par cette petite peste de Mac Allister qui m’avait toujours humiliée, et qui réclamait toujours la préséance sur ses camarades, à cause de je ne sais quel ancêtre noble qu’elle citait à tout propos.
Mais mon plus grand succès fut… vous ne devinerez jamais où et comment. Cette petite oie et deux autres du même calibre nous ont toujours disputé la préséance ; c’était une idée fixe chez elles ; elles voulaient être servies les premières à table, sortir les premières de la salle à manger, que sais-je encore ? Eh bien ! après mon premier jour de deuil et de réclusion (je m’arrangeai une robe de deuil), je reparus à table. Que vois-je en entrant ? Mes trois pimbêches assises patiemment, à moitié mortes de faim, attendant que Lady Gwendolen veuille bien se mettre à table ? Oh ! je viens de me payer du bon temps, je vous assure ! Et figurez-vous que pas une de mes camarades n’a osé demander comment j’avais hérité de mon nouveau nom !
Les unes se sont abstenues par un sentiment de délicatesse ; les autres par intimidation. Je les ai bien dressées, vous voyez !
Dès que j’aurai tout réglé ici, et aspiré encore quelques bouffées d’encens, je ferai mes malles et partirai. Dites à papa que je suis aussi fière que lui de mon nouveau nom. Quelle bonne inspiration il a eue ! Il est vrai qu’il a toujours des idées géniales.
Votre fille affectionnée,
Gwendolen.
Hawkins prit la lettre, y jeta un coup d’œil :