MARK TWAIN
Plus fort que Sherlock Holmès
TRADUIT PAR FRANÇOIS DE GAIL
DEUXIÈME ÉDITION
MCMVII
TABLE
[PLUS FORT QUE SHERLOCK HOLMÈS]
[CANNIBALISME EN VOYAGE]
[L'HOMME AU MESSAGE POUR LE DIRECTEUR GÉNÉRAL]
[LES GEAIS BLEUS]
[COMMENT J'AI TUÉ UN OURS]
[UN CHIEN A L'ÉGLISE]
[UNE VICTIME DE L'HOSPITALITÉ]
[LES DROITS DE LA FEMME]
PLUS FORT QUE SHERLOCK HOLMÈS
PREMIÈRE PARTIE
I
La première scène se passe à la campagne dans la province de Virginie, en l'année 1880.
Un élégant jeune homme de vingt-six ans, de fortune médiocre, vient d'épouser une jeune fille très riche. Mariage d'amour à première vue, précipitamment conclu, mais auquel le père de la jeune personne, un veuf, s'est opposé de toutes ses forces.
Le marié appartient à une famille ancienne mais peu estimée, qui avait été contrainte à émigrer de Sedgemoor, pour le plus grand bien du roi Jacques. C'était, du moins, l'opinion générale ; les uns le disaient avec une pointe de malice, les autres en étaient intimement persuadés.
La jeune femme a dix-neuf ans et est remarquablement belle. Grande, bien tournée, sentimentale, extrêmement fière de son origine et très éprise de son jeune mari, elle a bravé pour l'épouser la colère de son père, supporté de durs reproches, repoussé avec une inébranlable fermeté ses avertissements et ses prédictions ; elle a même quitté la maison paternelle sans sa bénédiction, pour mieux affirmer aux yeux du monde la sincérité de ses sentiments pour ce jeune homme.
Une cruelle déception l'attendait le lendemain de son mariage. Son mari, peu sensible aux caresses que lui prodiguait sa jeune épouse, lui tint ce langage étrange :
« Asseyez-vous, j'ai à vous parler. Je vous aimais avant de demander votre main à votre père, son refus ne m'a nullement blessé ; j'en ai fait, d'ailleurs, peu de cas. Mais il n'en est pas de même de ce qu'il vous a dit sur mon compte. Ne cherchez pas à me cacher ses propos à mon égard ; je les connais par le menu, et les tiens de source authentique.
« Il vous a dit, entre autres choses aimables, que mon caractère est peint sur mon visage ; que j'étais un individu faux, dissimulé, fourbe, lâche, en un mot une parfaite brute sans le moindre cœur, un vrai « type de Sedgemoor », a-t-il même ajouté.
« Tout autre que moi aurait été le trouver et l'aurait tué chez lui comme un chien. Je voulais le faire, j'en avais bien envie, mais il m'est venu une idée que j'estime meilleure. Je veux l'humilier, le couvrir de honte, le tuer à petites doses : c'est là mon plan. Pour le réaliser, je vous martyriserai, vous, son idole ! C'est pour cela que je vous ai épousée, et puis... Patience ! vous verrez bientôt si je m'y entends. »
Pendant trois mois à partir de ce jour, la jeune femme subit toutes les humiliations, les vilenies, les affronts que l'esprit diabolique de son mari put imaginer ; il ne la maltraitait pas physiquement ; au milieu de cette épreuve, sa grande fierté lui vint en aide et l'empêcha de trahir le secret de son chagrin. De temps à autre son mari lui demandait : « Mais pourquoi donc n'allez-vous pas trouver votre père et lui raconter ce que vous endurez ?... »
Puis il inventait de nouvelles méchancetés, plus cruelles que les précédentes et renouvelait sa même question. Elle répondait invariablement : « Jamais mon père n'apprendra rien de ma bouche. » Elle en profitait pour le railler sur son origine, et lui rappeler qu'elle était, de par la loi, l'esclave d'un fils d'esclaves, qu'elle obéirait, mais qu'il n'obtiendrait d'elle rien de plus. Il pouvait la tuer s'il voulait, mais non la dompter ; son sang et l'éducation qui avait formé son caractère l'empêcheraient de faiblir.
Au bout de trois mois, il lui dit d'un air courroucé et sombre : « J'ai essayé de tout, sauf d'un moyen pour vous dompter » ; puis il attendit la réponse.
— Essayez de ce dernier, répliqua-t-elle en le toisant d'un regard plein de dédain.
Cette nuit-là, il se leva vers minuit, s'habilla, et lui commanda :
« Levez-vous et apprêtez-vous à sortir. »
Comme toujours, elle obéit sans un mot.
Il la conduisit à un mille environ de la maison, et se mit à la battre non loin de la grande route. Cette fois elle cria et chercha à se défendre. Il la bâillonna, lui cravacha la figure, et excita contre elle ses chiens, qui lui déchirèrent ses vêtements ; elle se trouva nue. Il rappela ses chiens et lui dit :
« Les gens qui passeront dans trois ou quatre heures vous trouveront dans cet état et répandront la nouvelle de votre aventure. M'entendez-vous ? Adieu. Vous ne me reverrez plus. » Il partit.
Pleurant sous le poids de sa honte, elle pensa en elle-même :
« J'aurai bientôt un enfant de mon misérable mari, Dieu veuille que ce soit un fils. »
Les fermiers, témoins de son horrible situation, lui portèrent secours, et s'empressèrent naturellement de répandre la nouvelle. Indignés d'une telle sauvagerie, ils soulevèrent le pays et jurèrent de venger la pauvre jeune femme ; mais le coupable était envolé. La jeune femme se réfugia chez son père ; celui-ci, anéanti par son chagrin, ne voulut plus voir âme qui vive ; frappé dans sa plus vive affection, le cœur brisé, il déclina de jour en jour, et sa fille elle-même accueillit comme une délivrance la mort qui vint mettre fin à sa douleur.
Elle vendit alors le domaine et quitta le pays.
II
En 1886, une jeune femme vivait retirée et seule dans une petite maison d'un village de New England : sa seule compagnie était un enfant d'environ cinq ans. Elle n'avait pas de domestiques, fuyait les relations et semblait sans amis. Le boucher, le boulanger et les autres fournisseurs disaient avec raison aux villageois qu'ils ne savaient rien d'elle ; on ne connaissait, en effet, que son nom « Stillmann » et celui de son fils qu'elle appelait Archy. Chacun ignorait d'où elle venait, mais à son arrivée on avait déclaré que son accent était celui d'une Sudiste. L'enfant n'avait ni compagnons d'études ni camarades de jeux ; sa mère était son seul professeur. Ses leçons étaient claires, bien comprises : ce résultat la satisfaisait pleinement ; elle en était même très fière. Un jour, Archy lui demanda :
— Maman, suis-je différent des autres enfants ?
— Mais non, mon petit, pourquoi ?
— Une petite fille qui passait par ici m'a demandé si le facteur était venu, et je lui ai répondu que oui ; elle m'a demandé alors depuis combien de temps je l'avais vu passer ; je lui ai dit que je ne l'avais pas vu du tout. Elle en a été étonnée, et m'a demandé comment je pouvais le savoir puisque je n'avais pas vu le facteur ; je lui ai répondu que j'avais flairé ses pas sur la route. Elle m'a traité de fou et s'est moquée de moi. Pourquoi donc ?
La jeune femme pâlit et pensa : « Voilà bien la preuve certaine de ce que je supposais : mon fils a la puissance olfactive d'un limier. »
Elle saisit brusquement l'enfant et le serra passionnément dans ses bras, disant à haute voix : « Dieu me montre le chemin. » Ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, sa poitrine était haletante, sa respiration entrecoupée. « Le mystère est éclairci maintenant, pensa-t-elle ; combien de fois me suis-je demandé avec stupéfaction comment mon fils pouvait faire des choses impossibles dans l'obscurité. Je comprends tout maintenant. »
Elle l'installa dans sa petite chaise et lui dit :
— Attends-moi un instant, mon chéri, et nous causerons ensemble.
Elle monta dans sa chambre et prit sur sa table de toilette différents objets qu'elle cacha ; elle mit une lime à ongles par terre sous son lit, des ciseaux sous son bureau, un petit coupe-papier d'ivoire sous son armoire à glace. Puis elle retourna vers l'enfant et lui dit :
— Tiens ! j'ai laissé en haut différents objets que j'aurais dû descendre ; monte donc les chercher et tu me les apporteras, ajouta-t-elle, après les lui avoir énumérés.
Archy se hâta et revint quelques instants après portant les objets demandés.
— As-tu éprouvé une difficulté quelconque, mon enfant, à trouver ces objets ?
— Aucune, maman, je me suis simplement dirigé dans la chambre en suivant votre trace.
Pendant son absence, elle avait pris sur une étagère plusieurs livres qu'elle avait ouverts ; puis elle effleura de la main plusieurs pages dont elle se rappela les numéros, les referma et les remit en place.
— Je viens de faire une chose en ton absence, Archy, lui dit-elle. Crois-tu que tu pourrais la deviner ?
L'enfant alla droit à l'étagère, prit les livres, et les ouvrit aux pages touchées par sa mère.
La jeune femme assit son fils sur ses genoux et lui dit :
— Maintenant, je puis répondre à ta question de tout à l'heure, mon chéri ; je viens de découvrir en effet que sous certains rapports tu n'es pas comme tout le monde. Tu peux voir dans l'obscurité, flairer ce que d'autres ne sentent pas ; tu as toutes les qualités d'un limier. C'est un don précieux, inestimable que tu possèdes, mais gardes-en le secret, sois muet comme une tombe à ce sujet. S'il était découvert, on te signalerait comme un enfant bizarre, un petit phénomène, et les autres se moqueraient de toi ou te donneraient des sobriquets.
Dans ce monde, vois-tu, il faut être comme le commun des mortels, si l'on ne veut provoquer ni moqueries, ni envie, ni jalousie. La particularité que tu as reçue en partage est rare et enviable, j'en suis heureuse et fière, mais pour l'amour de ta mère, tu ne dévoileras jamais ce secret à personne, n'est-ce pas ?
L'enfant promit, mais sans comprendre. Pendant tout le cours de la journée, le cerveau de la jeune femme fut en ébullition ; elle formait les projets les plus fantastiques, forgeait des plans, des intrigues, tous plus dangereux les uns que les autres et très effrayants par leurs conséquences. Cette perspective de vengeance donnait à son visage une expression de joie féroce et de je ne sais quoi de diabolique. La fièvre de l'inquiétude la gagnait, elle ne pouvait ni rester en place, ni lire, ni travailler. Le mouvement seul, était un dérivatif pour elle. Elle fondait sur le don particulier de son fils les plus vives espérances et se répétait sans cesse en faisant allusion au passé :
— Mon mari a fait mourir mon père de chagrin, et voilà des années que, nuit et jour, je cherche en vain le moyen de me venger, de le faire souffrir à son tour. Je l'ai trouvé maintenant. Je l'ai trouvé, ce moyen.
Lorsque vint la nuit, son agitation ne fit que croître. Elle continua ses expériences ; une bougie à la main elle se mit à parcourir sa maison de la cave au grenier, cachant des aiguilles, des épingles, des bobines de fil, des ciseaux sous les oreillers, sous les tapis, dans les fentes des murs, dans le coffre à charbon, puis elle envoya le petit Archy les chercher dans l'obscurité ; il trouva tout, et semblait ravi des encouragements que lui prodiguait sa mère en le couvrant de caresses.
A partir de ce moment, la vie lui apparut sous un angle nouveau ; l'avenir lui semblait assuré ; elle n'avait plus qu'à attendre le jour de la vengeance et jouir de cette perspective. Tout ce qui avait perdu de l'intérêt à ses yeux se prit à renaître. Elle s'adonna de nouveau à la musique, aux langues, au dessin, à la peinture, et aux plaisirs de sa jeunesse si longtemps délaissés. De nouveau elle se sentait heureuse, et retrouvait un semblant de charme à l'existence. A mesure que son fils grandissait, elle surveillait ses progrès avec une joie indescriptible et un bonheur parfait.
Le cœur de cet enfant était plus ouvert à la douceur qu'à la dureté. C'était même à ses yeux son seul défaut. Mais elle sentait bien que son amour et son adoration pour elle auraient raison de cette prédisposition.
Pourvu qu'il sache haïr ! C'était le principal ; restait à savoir s'il serait aussi tenace et aussi ancré dans son ressentiment que dans son affection. Ceci était moins sûr.
Les années passaient. Archy était devenu un jeune homme élégant, bien campé, très fort à tous les exercices du corps ; poli, bien élevé, de manières agréables il portait un peu plus de seize ans. Un soir, sa mère lui déclara qu'elle voulait aborder avec lui un sujet important, ajoutant qu'il était assez grand et raisonnable pour mener à bien un projet difficile qu'elle avait conçu et mûri pendant de longues années. Puis elle lui raconta sa lamentable histoire dans tous ses détails. Le jeune homme semblait terrorisé ; mais, au bout d'un moment, il dit à sa mère :
— Je comprends maintenant ; nous sommes des Sudistes ; le caractère de son odieux crime ne comporte qu'une seule expiation possible. Je le chercherai, je le tuerai.
— Le tuer ? Non. La mort est un repos, une délivrance ; c'est un bienfait du ciel ! il ne le mérite pas. Il ne faut pas toucher à un cheveu de sa tête !
Le jeune homme réfléchit un instant, puis reprit :
— Vous êtes tout pour moi, mère ; votre volonté doit être la mienne ; vos désirs sont impératifs pour moi. Dites-moi ce que je dois faire, je le ferai.
Les yeux de Mme Stillmann étincelaient de joie.
— Tu partiras à sa recherche, dit-elle. Depuis onze ans je connais le lieu de sa retraite ; il m'a fallu cinq ans et plus pour le découvrir, sans compter l'argent que j'ai dû dépenser. Il est dans une situation aisée et exploite une mine au Colorado. Il habite Denver et s'appelle Jacob Fuller. Voilà. C'est la première fois que j'en parle depuis cette nuit inoubliable. Songe donc ! ce nom aurait pu être le tien, si je ne t'avais épargné cette honte en t'en donnant un plus respectable. Tu l'arracheras à sa retraite, tu le traqueras, tu le poursuivras, et cela toujours sans relâche, ni trêve ; tu empoisonneras son existence en lui causant des terreurs folles, des cauchemars angoissants, si bien qu'il préférera la mort et aura le courage de se suicider. Tu feras de lui un nouveau Juif errant ; il faut qu'il ne connaisse plus un instant de repos et que, même en songe, son esprit soit persécuté par le remords. Sois donc son ombre, suis-le pas à pas, martyrise-le en te souvenant qu'il a été le bourreau de ta mère et de mon père.
— Mère, j'obéirai.
— J'ai confiance, mon fils. Tout est prêt, j'ai tout prévu pour ta mission. Voici une lettre de crédit, dépense largement ; l'argent ne doit pas être compté. Tu auras besoin de déguisements sans doute et de beaucoup d'autres choses auxquelles j'ai pensé.
Elle tira du tiroir de sa table plusieurs carrés de papier portant les mots suivants écrits à la machine :
10.000 DOLLARS DE PRIME
« On croit qu'un certain individu qui séjourne ici est vivement recherché dans un État de l'Est.
« En 1880, pendant une nuit, il aurait attaché sa jeune femme à un arbre, près de la grand'route, et l'aurait cravachée avec une lanière de cuir ; on assure qu'il a fait déchirer ses vêtements par ses chiens et l'a laissée toute nue au bord de la route. Il s'est ensuite enfui du pays. Un cousin de la malheureuse jeune femme a recherché le criminel pendant dix-sept ans (adresse... Poste restante). La prime de dix mille dollars sera payée comptant à la personne qui, dans un entretien particulier, indiquera au cousin de la victime la retraite du coupable. »
— Quand tu l'auras découvert et que tu seras sûr de bien tenir sa piste, tu iras au milieu de la nuit placarder une de ces affiches sur le bâtiment qu'il occupe ; tu en poseras une autre sur un établissement important de la localité. Cette histoire deviendra la fable du pays. Tout d'abord, il faudra par un moyen quelconque, que tu le forces à vendre une partie de ce qui lui appartient : nous y arriverons peu à peu, nous l'appauvrirons graduellement, car si nous le ruinions d'un seul coup, il pourrait, dans un accès de désespoir chercher à se tuer.
Elle prit dans le tiroir quelques spécimens d'affiches différentes, toutes écrites à la machine, et en lut une :
« A Jacob Fuller... Vous avez... jours pour régler vos affaires. Vous ne serez ni tourmenté ni dérangé pendant ce temps qui expirera à... heures du matin le... 18... A ce moment précis il vous faudra déménager. Si vous êtes encore ici à l'heure que je vous fixe comme dernière limite, j'afficherai votre histoire sur tous les murs de cette localité, je ferai connaître votre crime dans tous ses détails, en précisant les dates et tous les noms, à commencer par le vôtre. Ne craignez plus aucune vengeance physique ; dans aucun cas, vous n'aurez à redouter une agression. Vous avez été infâme pour un vieillard, vous lui avez torturé le cœur. Ce qu'il a souffert, vous le souffrirez à votre tour. »
— Tu n'ajouteras aucune signature. Il faut qu'il reçoive ce message à son réveil, de bonne heure, avant qu'il connaisse la prime promise, sans cela, il pourrait perdre la tête et fuir sans emporter un sou.
— Je n'oublierai rien.
— Tu n'auras sans doute besoin d'employer ces affiches qu'au début ; peut-être même une seule suffira. Ensuite, lorsqu'il sera sur le point de quitter un endroit, arrange-toi pour qu'il reçoive un extrait du message commençant par ces mots : « Il faut déménager, vous avez... jours. » Il obéira, c'est certain.
III
EXTRAITS DE LETTRES A SA MÈRE
Denver, 3 avril 1897.
Je viens d'habiter le même local que Jacob Fuller pendant plusieurs jours. Je tiens sa trace maintenant ; je pourrais le dépister et le suivre à travers dix divisions d'infanterie. Je l'ai souvent approché et l'ai entendu parler. Il possède un bon terrain et tire un parti avantageux de sa mine ; mais, malgré cela, il n'est pas très riche. Il a appris le travail de mineur en suivant la meilleure des méthodes, celle qui consiste à travailler comme un ouvrier à gages. Il paraît assez gai de caractère, porte gaillardement ses quarante-quatre ans ; il semble plus jeune qu'il n'est, et on lui donnerait à peine trente-six ou trente-sept ans. Il ne s'est jamais remarié et passe ici pour veuf. Il est bien posé, considéré, s'est rendu populaire et a beaucoup d'amis. Moi-même j'éprouve une certaine sympathie pour lui ; c'est évidemment la voix du sang qui crie en moi !
Combien aveugles, insensées et arbitraires sont certaines lois de la nature, la plupart d'entre elles au fond ! Ma tâche est devenue bien pénible maintenant. Vous le saisissez, n'est-ce pas ? et vous me pardonnerez ce sentiment ? Ma soif de vengeance du début s'est un peu apaisée, plus même que je n'ose en convenir devant vous ; mais je vous promets de mener à bien la mission que vous m'avez confiée. J'éprouverai peut-être moins de satisfaction, mais mon devoir reste impérieux : je l'accomplirai jusqu'au bout, soyez-en sûre. Je ressens pourtant un profond sentiment d'indignation lorsque je constate que l'auteur de ce crime odieux est le seul qui n'en ait pas souffert. Son action infâme a tourné entièrement à son avantage, et au bout du compte il est heureux. Lui, criminel, s'est vu épargner toutes les souffrances ; vous, l'innocente victime, vous les supportez avec une résignation admirable. Mais rassurez-vous, il récoltera sa part d'amertumes, je m'en charge.
Silver Gulch, 19 mai...
J'ai placardé l'affiche n° 1 le 3 avril à minuit ; une heure plus tard, j'ai glissé sous la porte de sa chambre l'affiche n° 2, lui signifiant de quitter Denver la nuit du 14 avant 11 h. 50.
Quelque vieux roublard de reporter m'a volé une affiche ; en furetant dans toute la ville, il a découvert ma seconde qu'il a également subtilisée. Ainsi, il a fait ce qu'on appelle en terme professionnel « un bon scoop », c'est-à-dire qu'il a su se procurer un document précieux, en s'arrangeant pour qu'aucun autre journal que le sien n'ait le même « tuyau ». Ce scoop a permis à son journal, le principal de l'endroit, d'imprimer la nouvelle en gros caractères en tête de son article de fond du lendemain matin ; venait ensuite un long dithyrambe sur notre malheur accompagné de violents commentaires sur le coupable ; en même temps, le journal ouvrait une souscription de 1.000 dollars pour renforcer la prime déjà promise. Les feuilles publiques de ce pays s'entendent merveilleusement à soutenir une noble cause... surtout lorsqu'elles entrevoient une bonne affaire.
J'étais assis à table comme de coutume, à une place choisie pour me permettre d'observer et de dévisager Jacob Fuller ; je pouvais en même temps écouter ce qui se disait à sa table. Les quatre-vingts ou cent personnes de la salle commentaient l'article du journal en souhaitant la découverte de cette canaille qui infectait la ville de sa présence. Pour s'en débarrasser, tous les moyens étaient bons ; on avait le choix du procédé : une balle, une canne plombée, etc.
Lorsque Fuller entra, il avait dans une main l'affiche (pliée), dans l'autre le journal. Cette vue me stupéfia et me donna des battements de cœur. Il avait l'air sombre et semblait plus vieux de dix ans, en même temps que très préoccupé ; son teint était devenu terreux. Et songez un peu, ma chère maman, à tous les propos qu'il dut entendre ! Ses propres amis, qui ne le soupçonnaient pas, lui appliquaient les épithètes et les qualificatifs les plus infâmes, en se servant du vocabulaire très risqué des dictionnaires dont la vente est permise ici. Et, qui plus est, il dut prendre part à la discussion et partager les appréciations véhémentes de ses amis. Cette circonstance le mettait mal à l'aise, et il ne parvint pas à me le dissimuler ; je remarquai facilement qu'il avait perdu l'appétit et qu'il grignotait pour se donner contenance. A la fin, un des convives déclara :
— Il est probable que le vengeur de ce forfait est parmi nous dans cette salle et qu'il partage notre indignation générale contre cet inqualifiable scélérat. Je l'espère, du moins.
Ah ! ma mère ! Si vous aviez vu la manière dont Fuller grimaçait et regardait effaré autour de lui. C'était vraiment pitoyable ! N'y pouvant plus tenir, il se leva et sortit.
Pendant quelques jours, il donna à entendre qu'il avait acheté une mine à Mexico et voulait liquider sa situation à Denver pour aller au plus tôt s'occuper de sa nouvelle propriété et la gérer lui-même.
Il joua bien son rôle, annonça qu'il emporterait avec lui quarante mille dollars, un quart en argent, le reste en billets ; mais comme il avait grandement besoin d'argent pour régler sa récente acquisition, il était décidé à vendre à bas prix pour réaliser en espèces. Il vendit donc son bien pour trente mille dollars. Puis, devinez ce qu'il fit.
Il exigea le paiement en monnaie d'argent, prétextant que l'homme avec lequel il venait de faire affaire à Mexico était un natif de New-England, un maniaque plein de lubies qui préférait l'argent à l'or ou aux traites. Le motif parut étrange, étant donné qu'une traite sur New-York pouvait se payer en argent sans la moindre difficulté. On jasa de cette originalité pendant un jour ou deux, puis ce fut tout, les sujets de discussion ne durent d'ailleurs jamais plus longtemps dans ce beau pays de Denver.
Je surveillais mon homme sans interruption ; dès que le marché fut conclu et qu'il eut l'argent en poche, ce qui arriva le 11, je m'attachai à ses pas, sans perdre de vue le moindre de ses mouvements. Cette nuit-là, ou plutôt le 12 (car il était un peu plus de minuit), je le filai jusqu'à sa chambre qui donnait sur le même corridor que la mienne, puis, je rentrai chez moi ; j'endossai mon déguisement sordide de laboureur, me maquillai la figure en conséquence, et m'assis dans ma chambre obscure, gardant à portée de ma main un sac plein de vêtements de rechange. Je laissai ma porte entrebâillée, me doutant bien que l'oiseau ne tarderait pas à s'envoler. Au bout d'une demi-heure, une vieille femme passa ; elle portait un sac. Un coup d'œil rapide me suffit pour reconnaître Fuller sous ce déguisement ; je pris mon baluchon et le suivis.
Il quitta l'hôtel par une porte de côté ; et, tournant au coin de l'établissement, il prit une rue déserte qu'il remonta pendant quelques instants, sans se préoccuper de l'obscurité et de la pluie. Il entra dans une cour et monta dans une voiture à deux chevaux qu'il avait commandée à l'avance ; sans permission, je grimpe derrière, sur le coffre à bagages, et nous partîmes à grande allure. Après avoir parcouru une dizaine de milles, la voiture s'arrêta à une petite gare. Fuller en descendit et s'assit sur un chariot remisé sous la véranda, à une distance calculée de la lumière ; j'entrai pour surveiller le guichet des billets. Fuller n'en prenant pas, je l'imitai. Le train arriva : Fuller se fit ouvrir un compartiment ; je montai dans le même wagon à l'autre extrémité, et suivant tranquillement le couloir, je m'installai derrière lui. Lorsqu'il paya sa place au conducteur, il fallut bien indiquer sa gare de destination ; je me glissai alors un peu plus près de lui pendant que l'employé lui rendait sa monnaie.
Quand vint mon tour de payer, je pris un billet pour la même station que Fuller, située à environ cent milles vers l'Ouest. A partir de ce moment-là, et pendant une semaine, j'ai dû mener une existence impossible. Il poussait toujours plus loin dans la région Ouest. Mais, au bout de vingt-quatre heures, il avait cessé d'être une femme. Devenu un bon laboureur comme moi, il portait de grands favoris roux. Son équipement était parfait, et il pouvait jouer son personnage mieux que tout autre, puisqu'il avait été réellement un ouvrier à gages. Son meilleur ami ne l'aurait pas reconnu. A la fin, il s'établit ici, dans un camp perdu sur une petite montagne de Montana ; il habite une maison primitive et va prospecter tous les jours ; du matin au soir, il évite toute relation avec ses semblables.
J'ai pris pension à une guinguette de mineurs. Vous ne pouvez vous figurer le peu de confortable que j'y trouve. Rien n'y manque : les punaises, la saleté, la nourriture infecte.
Voilà quatre semaines que nous sommes ici, et pendant tout ce temps, je ne l'ai aperçu qu'une fois ; mais, chaque nuit, je suis à la trace ses allées et venues de la journée et me mets en embuscade pour l'observer. Dès qu'il a eu loué une hutte ici, je me suis rendu à cinquante mille d'ici pour télégraphier à l'hôtel de Denver de garder mes bagages jusqu'à nouvel ordre. Ici je n'ai besoin que de quelques chemises de rechange que j'ai eu soin d'apporter avec moi.
Silver Gulch, 12 juin.
Je crois que l'épisode de Denver n'a pas eu son écho jusqu'ici. Je connais presque tous les habitants du Camp et ils n'y ont pas encore fait la moindre allusion, du moins, devant moi. Sans aucun doute, Fuller se trouve très heureux ; il a loué à deux milles d'ici, dans un coin retiré de la montagne, une concession qui promet un bon rendement et dont il s'occupe très sérieusement. Mais, malgré cela, il est métamorphosé d'aspect ! Jamais plus il ne sourit, il se concentre en lui-même et vit comme un ours, lui qui était si sociable et si gai, il y a à peine deux mois ! Je l'ai vu passer plusieurs fois ces derniers jours, abattu, triste, et l'air déprimé. Il fait peine à voir. Il s'appelle maintenant David Wilson.
Je m'imagine qu'il restera ici, jusqu'à ce que nous le délogions de nouveau. Puisque vous le voulez, je continuerai à le persécuter, mais je ne vois pas en quoi il peut être plus malheureux qu'à présent. Je retournerai à Denver, m'accorder une saison de repos et d'agrément ; je m'offrirai une nourriture meilleure, un lit plus confortable et des vêtements plus propres ; puis je prendrai mes bagages et ferai déménager le malheureux Wilson.
Denver, 19 juin.
Tout le monde le regrette ici. On espère qu'il fait fortune à Mexico ; les vœux qu'on forme pour lui sont très sincères, et viennent du cœur. Je m'en rends parfaitement compte : je m'attarde à plaisir ici, je l'avoue ; mais si vous étiez à ma place vous auriez pitié de moi. Je sens bien ce que vous allez penser de moi ; vous avez cent fois raison au fond. Si j'étais à votre place, et si je portais dans mon cœur une cicatrice aussi profonde !! !... C'est décidé. Je prendrai demain le train de nuit.
Denver 20 juin.
Dieu me pardonne, mère ! nous sommes sur une fausse piste ; nous pourchassons un innocent ! Je n'en ai pas dormi de la nuit ; le jour commence à poindre et j'attends impatiemment le train du matin !... Mais que les minutes me semblent longues, longues...
Ce Jacob Fuller est un cousin du coupable ! Comment n'avons-nous pas supposé plus tôt que le criminel ne porterait plus jamais son vrai nom après son méfait ? Le Fuller de Denver a quatre ans de moins que l'autre ; il est venu ici à vingt et un ans, en 1879, et était veuf un an avant votre mariage ; les preuves à l'appui de ce que j'avance sont innombrables. Hier soir, j'ai longuement parlé de lui à des amis qui le connaissaient depuis le jour de son arrivée. Je n'ai pas bronché, mais mon opinion est bien arrêtée : dans quelques jours, je le rapatrierai en ayant soin de l'indemniser de la perte qu'il a subie en vendant sa mine ; en son honneur je donnerai un banquet, une retraite aux flambeaux et une illumination dont les frais retomberont sur moi seul ; on me traitera peut-être « d'esbrouffeur », mais cela m'est égal. Je suis très jeune, vous le savez bien, et c'est là mon excuse. Dans quelque temps on ne pourra plus me traiter en enfant.
Silver Gulch, 2 juillet.
Mère ! Il est parti ! Parti sans laisser aucun indice. Sa trace était refroidie à mon arrivée ; je n'ai pu la retrouver. Je me lève aujourd'hui pour la première fois depuis cet événement. Mon Dieu ! comme je voudrais avoir quelques années de plus pour mieux supporter les émotions. Tout le monde croit qu'il est parti pour l'Ouest ; aussi vais-je me mettre en route ce soir ; je gagnerai en voiture la gare la plus voisine à deux ou trois heures d'ici ; je ne sais pas bien où je vais, mais je ne puis plus tenir en place ; l'inaction en ce moment me met à la torture.
Bien entendu, il se cache sous un faux nom et un nouveau déguisement. Ceci me fait supposer que j'aurai peut-être à parcourir le monde entier pour le trouver ! C'est du moins ce que je crois. Voyez-vous, mère ! le Juif errant, en ce moment : c'est moi. Quelle ironie ! Et dire que nous avions réservé « ce rôle à un autre » !
Toutes ces difficultés seraient aplanies si je pouvais placarder une nouvelle affiche. Mais je me sens incapable de trouver dans mon cerveau un procédé qui n'effraye pas le pauvre fugitif. Ma tête est prête à éclater. J'avais songé à cette affiche :
« Si le Monsieur qui a dernièrement acheté une mine à Mexico et en a vendu une à Denver veut bien donner son adresse » (mais à qui la donner ?) « il lui sera expliqué comment il y a eu méprise à son sujet ; on lui fera des excuses et on réparera le tort qui lui a été causé en l'indemnisant aussi largement que possible. »
Mais comprenez-vous la difficulté ? Il croira à un piège ; c'est tout naturel, d'ailleurs ! Je pourrais encore écrire : « Il est maintenant avéré que la personne recherchée n'est pas celle qu'on a trouvée ; il existait une similitude de nom ; mais il y a eu échange pour des raisons spéciales. » Cela pourrait-il aller ? Je crains que les soupçons des gens de Denver ne soient éveillés. Ils ne manqueront pas de dire en se rappelant les particularités de son départ : Pourquoi s'est-il enfui s'il n'était pas coupable ? Si je ne réussis pas à le trouver, il sera perdu dans l'estime des gens de Denver qui le portent très haut. Vous qui avez plus d'expérience et d'imagination que moi, venez à mon aide, ma chère mère !
Je n'ai qu'une clef, une clef unique, je connais son écriture ; s'il inscrit son nouveau nom sur un registre d'hôtel sans prendre le soin de la contrefaire très bien, je pourrai la reconnaître, mais il faut pour cela que le hasard me fasse rencontrer le fugitif.
San-Francisco, 28 juin 1898.
Vous savez avec quel soin j'ai fouillé tous les États du Colorado au Pacifique, et comment j'ai failli toucher au but. Eh bien ! je viens encore d'éprouver un nouvel échec et cela pas plus tard qu'hier. J'avais retrouvé dans la rue sa trace encore chaude qui me conduisit vers un hôtel de second ordre. Je me suis trompé ; j'ai dû suivre le contre-pied ; les chiens le font bien ! Mais je ne possède malheureusement qu'une partie des instincts du chien, et souvent je me laisse induire en erreur par mes facultés d'homme. Il a quitté cet hôtel depuis dix jours, m'a-t-on dit. Je sais maintenant qu'il ne séjourne plus nulle part depuis les six ou huit derniers mois, qu'il est pris d'un grand besoin de mouvement et ne peut plus rester tranquille. Je partage ce sentiment et sais combien il est pénible ! Il continue à porter le nom qu'il avait inscrit au moment où j'étais si près de le pincer, il y a neuf mois : « James Walker » ; c'est aussi celui qu'il avait adopté en fuyant Silver Gulch. Il ne fait pas d'effort d'imagination et a décidément peu de goût pour les noms de fantaisie. Il m'a été facile de reconnaître son écriture très légèrement déguisée.
On m'assure qu'il vient de partir en voyage sans laisser d'adresse et sans dire où il allait ; qu'il a pris un air effaré lorsqu'on le questionnait sur ses projets ; il n'avait, paraît-il, qu'une valise ordinaire pour tout bagage et il l'a emportée à la main. « C'est un pauvre petit vieux, a-t-on ajouté, dont le départ ne fera pas grand tort à la maison. »
Vieux ! Je suppose qu'il l'est devenu maintenant, mais n'en sais pas plus long, car je ne suis pas resté assez longtemps. Je me suis précipité sur sa trace ; elle m'a conduit à un quai. Mère ! La fumée du vapeur qui l'emportait se perdait à l'horizon ! J'aurais pu gagner une demi-heure en prenant dès le début la bonne direction ; mais il était même trop tard pour fréter un remorqueur et courir la chance de rattraper son bateau ! Il est maintenant en route pour Melbourne !
Hope Canyon, Californie.
3 octobre 1900.
Vous êtes en droit de vous plaindre. Une lettre en un an : c'est trop peu, j'en conviens ; mais comment peut-on écrire lorsqu'on n'a à enregistrer que des insuccès ? Tout le monde se laisserait démonter ; pour ma part, je n'ai plus de cœur à rien.
Je vous ai raconté, il y a longtemps, comment je l'avais manqué, à Melbourne, puis comment je l'avais pourchassé pendant des mois en Australie. Après cela, je l'ai suivi aux Indes, je crois même l'avoir aperçu à Bombay ; j'ai refait derrière lui tout son voyage, à Baroda, Rawal, Pindi, Lucknow, Lahore, Cawnpore, Allahabad, Calcutta, Madras, semaine par semaine, mois par mois, sous une chaleur torride et dans une poussière ! Je le traquais de près, et croyais le tenir ; mais il s'est toujours échappé. Puis, à Ceylan, puis à...
Mais je vous raconterai tout cela en détail. Il m'a ramené en Californie, puis à Mexico, et de là il retourna en Californie. Depuis ce moment-là, je l'ai pourchassé dans tous les pays, depuis le 1er janvier jusqu'au mois dernier. Je suis presque certain qu'il se tient près de Hope Canyon. J'ai suivi sa trace jusqu'à trente milles d'ici, mais je l'ai perdue ; pour moi, quelqu'un a dû l'enlever en voiture.
Maintenant je me repose de mes recherches infructueuses. Je suis éreinté, mère ! découragé et bien souvent près de perdre mon dernier espoir. Pourtant, les mineurs de ce pays sont de braves gens ; leurs manières affables que je connais de longue date et leur franchise d'allures sont bien faites pour me remonter le moral et me faire oublier mes ennuis. Voilà plus d'un mois que je suis ici. Je partage la cabane d'un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, « Sammy Hillyer », comme moi fils unique d'une mère qu'il idolâtre et à qui il écrit régulièrement chaque semaine (ce dernier trait me ressemble moins). Il est timide, et sous le rapport de l'intelligence... certes... il ne faudrait pas lui demander de mettre le feu à une rivière ; à part cela, je l'aime beaucoup ; il est bon camarade, assez distingué, et je bénis le ciel de me l'avoir donné pour ami ; je peux au moins échanger avec lui mes impressions ; c'est une grande satisfaction, je vous assure. Si seulement « James Walker » avait cette compensation, lui qui aime la société et la bonne camaraderie. Cette comparaison me fait penser à lui, à la dernière entrevue que nous avons eue. Quel chaos que tout cela, lorsque j'y songe !
A cette époque, je luttais contre ma conscience pour m'attacher à sa poursuite ! Le cœur de Sammy Hillyer est meilleur que le mien, meilleur que tous ceux de cette petite république, j'imagine ; car il se déclare le seul ami de la brebis galeuse du camp, un nommé Flint Buckner. Ce dernier n'adresse la parole à personne en dehors de Sammy Hillyer.
Sammy prétend qu'il connaît l'histoire de Flint, que c'est le chagrin seul qui l'a rendu aussi sombre et que pour ce motif on devrait être pour lui aussi charitable que possible. Un cœur d'or seul peut s'accommoder du caractère de Flint Buckner, d'après tout ce que j'entends dire de lui. Le détail suivant vous donnera d'ailleurs une idée plus exacte du bon cœur de Sammy que tout ce que je pourrais vous raconter. Au cours d'une de nos causeries, il me dit à peu près ceci :
« Flint est un de mes compatriotes et me confie tous ses chagrins ; il déverse dans mon cœur le trop plein de ses tristesses quand il sent que le sien est près d'éclater. Il est impossible de rencontrer une homme plus malheureux, je t'assure, Archy Stillmann : sa vie n'est qu'un tissu de misères morales qui le font paraître beaucoup plus vieux que son âge. Il a perdu depuis bien des années déjà la notion du repos et du calme. Il n'a jamais connu la chance ; c'est un mythe pour lui et je lui ai souvent entendu dire qu'il soupirait après l'enfer de l'autre monde pour faire diversion aux misères de cette vie. »
IV
C'était par une matinée claire et fraîche du commencement d'octobre. Les lilas et les cytises, illuminés par un radieux soleil d'automne, avaient des reflets particuliers et formaient une voûte ininterrompue que la nature aimable mettait à la disposition des êtres qui habitent la région des hautes branches. Les mélèzes et les grenadiers profilaient leurs formes rouges et jaunes et jetaient une teinte de gaieté sur cet océan de verdure ; le parfum enivrant des fleurs éphémères embaumait l'atmosphère en délire ; bien haut dans les airs un grand oiseau solitaire planait, majestueux et presque immobile ; partout régnaient le calme, la sérénité et la paix des régions éthérées. Ceci se passe en octobre 1900, à Hope-Canyon, et nous sommes sur un terrain de mines argentifères dans la région d'Esméralva. Solitaire et reculé, l'endroit est de découverte récente ; les nouveaux arrivés le croient riche en métal (il suffira de le prospecter pendant un an ou deux pour être fixé sur sa valeur). Comme habitants, le camp se compose d'environ deux cents mineurs, d'une femme blanche avec son enfant, de quelques blanchisseurs chinois, d'une douzaine d'Indiens plus ou moins nomades, qui portent des vêtements en peaux de lapin, des chapeaux de liège et des colliers de bimbeloterie. Il n'y a ici ni moulins, ni église, ni journaux. Le camp n'existe que depuis deux ans et la nouvelle de sa fondation n'a pas fait sensation ; on ignore généralement son nom et son emplacement.
Des deux côtés de Hope-Canyon, les montagnes se dressent à pic, formant une muraille de trois mille pieds, et la longue file des huttes qui s'échelonnent au fond de cet entonnoir ne reçoit guère qu'une fois par jour, vers midi, la caresse passagère du soleil. Le village s'étend sur environ deux milles en longueur et les cabanes sont assez espacées l'une de l'autre. L'auberge est la seule maison vraiment organisée ; on peut même dire qu'elle représente la seule maison du camp. Elle occupe une position centrale et devient, le soir, le rendez-vous de la population. On y boit, on y joue aux cartes et aux dominos : il existe un billard dont le tapis couturé de déchirures a été réparé avec du taffetas d'Angleterre. Il y a bien quelques queues, mais sans procédés ; quelques billes fendues qui, en roulant, font un bruit de casserole fêlée et ne s'arrêtent que par soubresauts, et même un morceau de craie ébréchée ; le premier qui arrive à faire six carambolages de suite peut boire tant qu'il veut, aux frais du bar.
La case de Flint Buckner était au sud, la dernière du village ; sa concession était à l'autre extrémité, au nord, un peu au-delà de la dernière hutte dans cette direction. Il était d'un caractère cassant, peu sociable, et n'avait pas d'amis. Ceux qui essayaient de frayer avec lui ne tardaient pas à le regretter et lui faussaient compagnie au bout de peu de temps. On ne savait rien de son passé. Les uns croyaient que Sammy Hillyer savait quelque chose sur lui : d'autres affirmaient le contraire. Si on le questionnait à ce sujet, Sammy prétendait toujours ignorer son passé. Flint avait à ses gages un jeune Anglais de seize ans, très timide et qu'il traitait durement, aussi bien en public que dans l'intimité. Naturellement, on s'adressait à ce jeune homme pour avoir des renseignements sur son patron, mais toujours sans succès. Fetlock Jones (c'est le nom du jeune Anglais) racontait que Flint l'avait recueilli en prospectant une autre mine, et comme lui-même n'avait en Amérique ni famille ni amis, il avait trouvé sage d'accepter les propositions de Buckner ; en retour du labeur pénible qui lui était imposé, Jones recevait pour tout salaire du lard et des haricots. C'était tout ce que ce jeune homme voulait raconter sur son maître.
Il y avait déjà un mois que Fetlock était rivé au service de Flint ; son apparence déjà chétive pouvait inspirer de jour en jour de sérieuses inquiétudes, car on le voyait dépérir sous l'influence des mauvais traitements que lui faisait subir son maître. Il est reconnu, en effet, que les caractères doux souffrent amèrement de la moindre brutalité, plus amèrement peut-être que les caractères fortement trempés qui s'emportent en paroles et se laissent même aller aux voies de fait quand leur patience est à bout et que la coupe déborde. Quelques personnes compatissantes voulaient venir en aide au malheureux Fetlock et l'engageaient à quitter Buckner ; mais le jeune homme accueillit cette idée avec un effroi mal dissimulé et répondit qu'il ne l'oserait jamais.
Pat Riley insistait en disant :
— Quittez donc ce maudit harpagon et venez avec moi. N'ayez pas peur, je me charge de lui faire entendre raison, s'il proteste.
Fetlock le remercia les larmes aux yeux, mais se mit à trembler de tous ses membres en répétant qu'il n'oserait pas, parce que Flint se vengerait s'il le retrouvait en tête à tête au milieu de la nuit. « Et puis, voyez-vous, s'écriait-il, la seule pensée de ce qui m'arriverait me donne la chair de poule, M. Riley. »
D'autres lui conseillaient : « Sauvez-vous, nous vous aiderons et vous gagnerez la côte une belle nuit. » Mais toutes les suggestions ne pouvaient le décider ; Fetlock prétendait que Flint le poursuivrait et le ramènerait pour assouvir sa vengeance.
Cette idée de vengeance, personne ne la comprenait. L'état misérable du pauvre garçon suivait son cours et les semaines passaient. Il est probable que les amis de Fetlock se seraient rendu compte de la situation, s'ils avaient connu l'emploi de ses moments perdus. Il couchait dans une hutte voisine de celle de Flint et passait ses nuits à réfléchir et à chercher un moyen infaillible de tuer Flint sans être découvert. Il ne vivait plus que pour cela ; les heures pendant lesquelles il machinait son complot étaient les seuls moments de la journée auxquels il aspirait avec ardeur et qui lui donnaient l'illusion du bonheur.
Il pensa au poison. Non, ce n'était pas possible ; l'enquête révélerait où il l'avait pris et qui le lui avait vendu. Il eut l'idée de lui loger une balle dans le dos quand il le trouverait entre quatre yeux, un soir où Flint rentrerait chez lui vers minuit, après sa promenade accoutumée.
Mais quelqu'un pourrait l'entendre et le surprendre. Il songea bien à le poignarder pendant son sommeil. Mais sa main pourrait trembler, son coup ne serait peut-être pas assez sûr ; Flint alors s'emparerait de lui. Il imagina des centaines de procédés variés ; aucun ne lui paraissait infaillible ; car les moyens les plus secrets présentaient toujours un danger, un risque, une possibilité pour lui d'être trahi. Il ne s'arrêta donc à aucun.
Mais il était d'une patience sans borne. Rien ne presse, se disait-il. Il se promettait de ne quitter Flint que lorsqu'il l'aurait réduit à l'état de cadavre ; mieux valait prendre son temps, il trouverait bien une occasion d'assouvir sa vengeance. Ce moyen existait et il le découvrirait, dût-il pour cela subir toutes les hontes et toutes les misères.
Oui ! il trouverait sûrement un procédé qui ne laisserait aucune trace de son crime, pas le plus petit indice ; rien ne pressait : mais quand il l'aurait trouvé, oh ! alors, quelle joie de vivre pour lui !
En attendant, il était prudent de conserver religieusement intacte sa réputation de douceur, et il s'efforçait plus que jamais de ne pas laisser entendre le moindre mot de son ressentiment ou de sa colère contre son oppresseur.
Deux jours avant la matinée d'octobre à laquelle nous venons de faire allusion, Flint avait acheté différents objets qu'il rapportait à sa cabane, aidé par Fetlock : une caisse de bougies, qu'ils placèrent dans un coin, une boîte de poudre explosible qu'ils logèrent au-dessus des bougies, un petit baril de poudre qu'ils déposèrent sous la couchette de Flint et un énorme chapelet de fusées qu'ils accrochèrent à un clou.
Fetlock en conclut que le travail du pic allait bientôt faire place à celui de la poudre et que Flint voulait commencer à faire sauter les blocs. Il avait déjà assisté à ce genre d'explosions, mais n'en connaissait pas la préparation. Sa supposition était exacte ; le temps de faire sauter la mine était venu.
Le lendemain matin, ils portèrent au puits les fusées, les forets, et la boîte à poudre. Le trou avait à peu près huit pieds de profondeur, et pour arriver au fond comme pour en sortir, il fallait se servir d'une petite échelle. Ils descendirent donc ; au commandement, Fetlock tint le foret (sans savoir comment s'en servir) et Flint se mit à cogner. Au premier coup de marteau, le foret échappa des mains de Fetlock et fut projeté de côté.
— Maudit fils de nègre, vociféra Flint, en voilà une manière de tenir un foret ! Ramasse-le et tâche de tenir ton outil ! Je t'apprendrai ton métier, attends ! Maintenant charge.
Le jeune homme commença à verser la poudre.
— Idiot, grommela Flint, en lui appliquant sur la mâchoire un grand coup de crosse, qui lui fit perdre l'équilibre. Lève-toi ! Tu ne vas pas rester par terre, je pense. Allons, mets d'abord la mèche, maintenant la poudre ; assez ; assez ! Veux-tu remplir tout le trou ? Espèce de poule mouillée ! Mets de la terre, du gravier et tasse le tout. Tiens ! grand imbécile, sors de là.
Il lui arracha l'instrument et se mit à damer la charge lui-même en jurant et blasphémant comme un forcené. Puis il alluma la mèche, sortit du puits et courut à cinquante mètres de là, suivi de Fetlock. Ils attendirent quelques instants : une épaisse fumée se produisit et des quartiers de roche volèrent en l'air avec un fracas d'explosion ; une pluie de pierres retomba et tout rentra dans le calme.
— Quel malheur que tu ne te sois pas trouvé là-dedans, s'écria le patron.
Ils redescendirent dans le puits, le nettoyèrent, préparèrent un nouveau trou et recommencèrent la même opération :
— Regarde donc ce que tu fais au lieu de tout gaspiller : Tu ne sais donc pas régler une charge ?
— Non, maître !
— Tu ne sais pas ? Ma foi ! je n'ai jamais rien vu d'aussi bête que toi.
Il sortit du puits et cria à Fetlock qui restait en bas :
— Eh bien ! idiot ! Vas-tu rester là toute la journée ! Coupe la mèche et allume-la !
Le pauvre garçon répondit tout tremblant :
— Maître, je ferai comme il vous plaira.
— Comment ? tu oses me répondre, à moi ? Coupe, allume, te dis-je !
Le jeune garçon fit ce qui lui était commandé.
— Sacrebleu, hurla Flint ; tu coupes une mèche aussi courte... je voudrais que tu sautes avec...
Dans sa colère, il retira l'échelle et s'enfuit.
Fetlock resta terrorisé.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! au secours ! Je suis perdu, criait-il. Que faire ? que faire ?
Il s'adossa au mur et s'y cramponna comme il put : le pétillement de la poudre qui s'allumait l'empêchait d'articuler un son ; sa respiration s'arrêta, il était là sans force et inerte ; encore deux ou trois secondes, et il volerait en l'air avec les blocs de pierre. Une inspiration subite lui vint. Il allongea le bras, saisit la mèche et coupa l'extrémité qui dépassait d'un pouce au-dessus du sol ; il était sauvé ! Il tomba à moitié évanoui et mort de peur, murmurant avec un sourire sur les lèvres :
— Il m'a montré ! Je savais bien qu'avec de la patience, j'y arriverais !
Cinq minutes après, Buckner se glissa furtivement au puits, l'air gêné et inquiet, et en examina le fond. Il comprit la situation et vit ce qui était arrivé ; il descendit l'échelle. Fetlock put remonter malgré son grand affaiblissement et son émotion. Il était livide ; sa mine effrayante parut impressionner Buckner qui essaya de lui témoigner un regret et un semblant de sympathie ; mais ces deux sentiments lui étaient trop inconnus pour qu'il sût les exprimer.
— C'est un accident, lui dit-il. N'en parle à personne, n'est-ce pas ? J'étais énervé et ne savais plus très bien ce que je faisais. Tu me parais fatigué, tu as trop travaillé aujourd'hui. Va à ma cabane et mange tout ce que tu voudras ; ensuite, repose-toi bien.
N'oublie pas que cet accident est dû à mon seul énervement.
— Vous m'avez bien effrayé, lui dit Fetlock en s'en allant, mais j'ai au moins appris quelque chose, je ne le regrette pas.
— Pas difficile à contenter, marmotta Buckner en l'observant du coin de l'œil. Je me demande s'il en parlera ; l'osera-t-il ? Quelle guigne qu'il n'ait pas été tué !
Fetlock ne pensa pas à se reposer pendant le congé qui lui avait été accordé ; il l'employa à travailler avec ardeur et à préparer, fiévreusement, son plan de vengeance. Des broussailles épaisses couvraient la montagne du côté de la demeure de Flint. Fetlock s'y cacha et adopta cette retraite pour machiner son complot. Ses derniers préparatifs devaient se faire dans le bouge qui lui servait de hutte.
— S'il a le moindre soupçon à mon endroit, pensa-t-il, il a bien tort de croire que je raconterai ce qui s'est passé ; d'ailleurs, il ne le croira pas longtemps ; bientôt il sera fixé. Demain je ne me départirai pas de ma douceur et de ma timidité habituelles qu'il croit inaltérables. Mais après-demain, au milieu de la nuit, sa dernière heure aura sonné sans que personne au monde puisse soupçonner l'auteur de sa mort et la manière dont elle sera survenue. Le piquant de la chose est que lui-même m'en ait suggéré l'idée.
V
Le jour suivant s'écoula sans aucun incident. Minuit va sonner et, dans peu d'instants, une nouvelle journée commencera. La scène se passe au bar, dans la salle de billard. Des hommes d'aspect commun, aux vêtements grossiers, coiffés de chapeaux à larges bords, portent leurs pantalons serrés dans de grosses bottes, ils sont tous en veston et se tiennent groupés autour d'un poêle de fonte qui, bourré de charbon, leur distribue une généreuse chaleur ; les billes de billard roulent avec un son fêlé ; à l'intérieur de la salle, on n'entend pas d'autre bruit ; mais, au dehors, la tempête mugit. Tous paraissent ennuyés et dans l'attente.
Un mineur, aux épaules carrées, entre deux âges, avec des favoris grisonnants, l'œil dur et la physionomie maussade, se lève sans mot dire, il passe son bras dans un rouleau de mèche, ramasse quelques objets lui appartenant et sort sans prendre congé de ses compagnons. C'est Flint Buckner. A peine la porte est-elle refermée sur lui que la conversation, gênée par sa présence, reprend avec entrain.
— Quel homme réglé ! il vaut une pendule, dit Jack Parker, le forgeron, sans tirer sa montre ; on sait qu'il est minuit quand il se lève pour sortir.
— Sa régularité est bien la seule qualité qu'il possède, répliqua le mineur Peter Hawes, je ne lui en connais pas d'autre ; vous non plus, que je sache ?
— Il fait tache parmi vous, dit Ferguson, l'associé de Well-Fargo. Si j'étais propriétaire de cet établissement, je le forcerais bien à se démuseler un jour ou l'autre, qu'il le veuille ou pas !
En même temps il lança un regard significatif au patron du bar qui fit semblant de ne pas comprendre, car l'homme en question était une bonne pratique, et rentrait chaque soir chez lui après avoir consommé un stock de boissons variées servies par le bar.
Dites donc, les amis, demanda le mineur Ham Sandwich, l'un de vous se souvient-il que Buckner lui ait jamais offert un cocktail ?
— Qui ? lui ? Flint Buckner ? Ah ! non certes !
Cette réponse ironique sortit avec un ensemble parfait de la bouche de tous les assistants.
Après un court silence, Pat Riley, le mineur, reprit :
— Cet oiseau-là est un vrai phénomène. Et son aide tout autant que lui. Moi, je ne les comprends ni l'un ni l'autre ; je donne ma langue au chat !
— Vous êtes pourtant un malin, répondit Ham Sandwich, mais, ma foi, les énigmes que sont ces deux individus restent impossibles à deviner. Le mystère qui entoure le patron enveloppe également son acolyte. C'est bien votre avis n'est-ce pas ?
— Pour sûr !
Chacun acquiesça. Un seul d'entre eux gardait le silence. C'était le nouvel arrivant, Peterson. Il commanda une tournée de rafraîchissements pour tous et demanda si, en dehors de ces deux types étranges, il existait au camp un troisième phénomène.
— Nous oublions Archy Stillmann, répondirent-ils tous.
Celui-là aussi est donc un drôle de pistolet ? demanda Peterson.
— On ne peut pas vraiment dire que cet Archy Stillmann soit un phénomène, continua Ferguson, l'employé de Well-Fargo ; il me fait plutôt l'effet d'un toqué !
Ferguson avait l'air de savoir ce qu'il disait. Et comme Peterson désirait connaître tout ce qui concernait Stillmann, chacun se déclara prêt à lui raconter sa petite histoire. Ils commencèrent tous à la fois, mais Billy Stevens, le patron du bar, rappela tout le monde à l'ordre, déclarant qu'il valait mieux que chacun parlât à son tour.
Il distribua les rafraîchissements et donna la parole à Ferguson.
Celui-ci commença :
— Il faut d'abord vous dire qu'Archy n'est qu'un enfant, c'est tout ce que nous savons de lui ; on peut chercher à le sonder, mais c'est peine perdue ; on n'en peut rien tirer ; il reste complètement muet sur ses intentions et ses affaires personnelles ; il ne dit même pas d'où il est et d'où il vient. Quant à deviner la nature du mystère qu'il cache, c'est impossible, car il excelle à détourner les conversations qui le gênent. On peut supposer tout ce que l'on veut ; chacun est libre, mais à quoi cela mène-t-il ? A rien, que je sache !
Quel est, en fin de compte, son trait de caractère distinctif ? Possède-t-il une qualité spéciale ? La vue peut-être, l'ouïe, ou l'instinct ? La magie, qui sait ? Choisissez, jeunes et vieux, femmes et enfants. Les paris sont ouverts. Eh bien, je vais vous édifier sur ses aptitudes ; vous pouvez venir ici, disparaître, vous cacher, où vous voudrez, n'importe où ; près ou loin, il vous trouvera toujours et mettra la main sur vous.
— Pas possible ?
— Comme j'ai l'honneur de vous le dire. Le temps ne compte pas pour lui, l'état des éléments le laisse bien indifférent, il n'y prête aucune attention ; rien ne le dérange !
— Allons donc ! et l'obscurité ? la pluie ? la neige ?
— Hein ?
— Tout cela lui est bien égal. Il s'en moque.
— Et le brouillard ?
— Le brouillard ! ses yeux le percent comme un boulet de canon ! Tenez, jeunes gens. Je vais vous raconter quelque chose de plus fort. Vous me traiterez de blagueur !
— Non, non, nous vous croyons, crièrent-ils tous en chœur. Continuez, Well-Fargo.
— Eh bien ! messieurs, supposez que vous laissiez Stillmann ici en train de causer avec vos amis : sortez sans rien dire, dirigez-vous vers le camp et entrez dans une cabane quelconque de votre choix ; prenez-y un livre, plusieurs si vous voulez, ouvrez-les aux pages qu'il vous plaira en vous rappelant leurs numéros ; il ira droit à cette cabane et ouvrira le ou les livres aux pages touchées par vous ; il vous les désignera toutes sans se tromper.
— Ce n'est pas un homme, c'est un démon.
— Je suis de votre avis. Et maintenant, je vous raconterai un de ses exploits les plus merveilleux.
— La nuit dernière, il a...
Il fut interrompu par une grande rumeur au dehors ; la porte s'ouvrit brusquement et une foule en émoi se précipita dans le bar entourant la seule femme blanche du camp qui criait et pleurait :
— Ma fille ! ma fille ! partie ! perdue ! Pour l'amour du ciel, dites-moi où est Archy Stillmann, nous ne savons plus où chercher.
— Asseyez-vous, Mrs Hogan, lui dit le patron du bar. Asseyez-vous et calmez-vous, Stillmann est ici depuis trois heures ; il a engagé une chambre après avoir rôdé toute la journée à la recherche d'une piste, suivant sa bonne habitude. Il est ensuite monté se coucher. Ham Sandwich, va donc le réveiller et amène-le ; il est au numéro 14.
Archy fut vite habillé et en bas. Il demanda des détails à Mrs Hogan.
— Hélas ! mon ami, je n'en ai pas. Si j'en possédais seulement ! Je l'avais couchée à sept heures et lorsque je suis rentrée, il y a une heure, plus personne ! Je me suis précipitée chez vous ; vous n'y étiez pas ; depuis, je vous cherche partout, frappant à toutes les portes ; je viens ici en désespoir de cause, folle, épouvantée, le cœur brisé. Dieu merci, je vous ai trouvé enfin ! et vous me découvrirez mon enfant ! Venez vite ! vite !
— Je suis prêt, Madame, je vous suis ; mais regagnez d'abord votre logement.
Tous les habitants du camp avaient envie de prendre part à la chasse. Ceux de la partie Sud du village étaient sur pied, et une centaine d'hommes vigoureux balançaient dans l'obscurité les faibles lueurs de leurs lanternes vacillantes. Ils se formèrent en groupes de trois ou quatre, pour s'échelonner plus facilement le long du chemin, et emboîtèrent rapidement le pas des guides. Bientôt, ils arrivèrent à la maisonnette des Hogan.
— Passez-moi une lanterne, dit Archy.
Il la posa sur la terre durcie et s'agenouilla en ayant l'air d'examiner le sol attentivement.
— Voilà sa trace, dit-il en indiquant du doigt deux ou trois marques sur le sol. La voyez-vous ?
Quelques-uns d'entre les mineurs s'agenouillèrent et écarquillèrent leurs yeux pour mieux voir. Les uns s'imaginèrent apercevoir quelque chose, les autres durent avouer, en secouant la tête de dépit, que la surface très unie ne portait aucune marque perceptible à leurs yeux.
— Il se peut, dit l'un, que le pied de l'enfant ait laissé son empreinte, mais je ne la vois pas.
Le jeune Stillmann sortit, tenant toujours la lampe près de la terre ; il tourna à gauche, et avança de quelques pas en examinant le sol soigneusement.
— Je tiens la trace, venez maintenant, et que quelqu'un prenne la lanterne.
Il se mit en route, d'un pas allègre, dans la direction du Sud, escorté par les curieux, et suivit, en décrivant des courbes, toutes les sinuosités de la gorge pendant une lieue environ. Ils arrivèrent à une plaine couverte de sauges, vaste et obscure. Stillmann commanda : Halte, ajoutant :
— Il ne s'agit pas de partir sur une fausse piste, orientons-nous de nouveau dans la bonne direction.
Il reprit la lanterne et examina la route sur une longueur de vingt mètres environ.
— Venez, dit-il, tout va bien.
Il se remit en route, fouillant les buissons de sauge, pendant un quart de mille et obliquant toujours à droite ; puis il prit une autre direction, fit un grand circuit, repartit droit devant lui et marcha résolument vers l'ouest pendant un demi-mille. Il s'arrêta, disant :
— Elle s'est reposée ici, la pauvre petite. Tenez la lanterne et regardez ; c'est là qu'elle s'est assise.
A cet endroit, le sol était net comme une plaque d'acier et il fallait une certaine audace pour prétendre reconnaître sur ce miroir uni la moindre trace révélatrice. La malheureuse mère, reprise de découragement, tomba à genoux, baisant la terre et sanglotant.
— Mais où est-elle alors ? demanda quelqu'un. Elle n'est pourtant pas restée ici ; nous la verrions, je pense.
Stillmann continua à tourner en rond sur place, sa lanterne à la main ; il paraissait absorbé dans ses recherches.
— Eh bien ! dit-il, sur un ton maussade. Je ne comprends plus.
Il examina encore.
— Il n'y a pas à en douter, elle s'est arrêtée ici, mais elle n'en est pas repartie. J'en réponds ! Reste à trouver l'énigme.
La pauvre mère se désolait de plus en plus.
— Oh ! mon Dieu ! et vous Vierge Marie ! venez à mon aide ! Quelque animal l'a emportée ! C'est fini ! je ne la reverrai jamais, jamais plus !
— Ne perdez pas espoir, madame, lui dit Archy. Nous la retrouverons, ne vous découragez pas.
— Dieu vous bénisse pour ces bonnes paroles de consolation, monsieur Archy, et elle prit sa main quelle couvrit de baisers.
Peterson, le dernier arrivé, chuchota avec ironie à l'oreille de Ferguson :
— En voilà une merveille d'avoir découvert cet endroit. Vraiment pas la peine de venir si loin, tout de même ; le premier coin venu nous en aurait appris autant. Nous voilà bien renseignés, maintenant !
L'insinuation n'était pas du goût de Ferguson, qui répondit sur un ton emballé :
— Vous allez peut-être chercher à nous faire croire que l'enfant n'est pas venue ici ? Je vous déclare que cette petite a passé par ici ; si vous voulez vous attirer de sérieux ennuis, vous n'avez qu'à...
— Tout va bien ! cria Stillmann. Venez tous ici et regardez bien. La trace nous crevait les yeux et nous n'y avons rien vu les uns et les autres.
Tous s'accroupirent avec ensemble à l'endroit supposé où l'enfant avait dû s'asseoir et se mirent à écarquiller les yeux en fixant le point désigné par le doigt d'Archy. Après une pause suivie de profonds soupirs de découragement, Pat Riley et Ham Sandwich répondirent ensemble :
— Eh bien, Archy ? Nous n'avons rien vu !
— Rien ? vous appelez cela rien ?
Et avec son doigt il fit sur le sol un signe cabalistique.
— Là, la reconnaissez-vous maintenant la trace d'Injin Billy ? C'est lui qui a l'enfant.
— Dieu soit loué ! s'écria la mère.
— Reprenez la lanterne. Je tiens de nouveau la bonne direction. Suivez-moi.
Il partit comme un trait, traversant rapidement les buissons de sauge, puis disparut derrière un monticule de sable ; les autres avaient peine à suivre : ils le rejoignirent et le retrouvèrent assis tranquillement en train de les attendre. A dix pas plus loin on apercevait une hutte misérable, un pauvre abri informe, fait de vieux chiffons et de couvertures de chevaux en loques qui laissaient filtrer une lumière à peine tamisée.
— Prenez le commandement, Mrs Hogan, dit le jeune homme. Vous avez le droit d'entrer la première.
Tous la suivirent et purent voir le spectacle qu'offrait l'intérieur de cette hutte : Injin Billy était assis par terre, l'enfant dormait à côté de lui. Sa mère la prit dans ses bras et l'étouffa de caresses ; son cœur débordait de reconnaissance pour Archy Stillmann ; elle pleurait à chaudes larmes. D'une voix étranglée par l'émotion, elle laissa échapper un flot de ces paroles attendries, de ces accents chauds et ardents que seul peut trouver un cœur irlandais.
— Je l'ai trouvée vers dix heures, expliqua Billy. Elle s'était endormie, très fatiguée, la figure humectée de larmes, je suppose ; je l'ai ramenée ici, et l'ai nourrie, car elle mourait de faim ; depuis ce moment elle n'a cessé de dormir.
Dans un élan de reconnaissance sans bornes, l'heureuse femme l'embrassa lui aussi, l'appelant « le Messager du ciel ». En admettant qu'il soit un messager du ciel, il était certainement un ange déguisé et grimé, car son accoutrement bizarre n'avait rien de séraphique.
A une heure et demie du matin, le cortège rentra au village en chantant un refrain triomphal et en brandissant des torches ; c'était une vraie retraite aux flambeaux. Ils n'oublièrent pas de boire tout le long de la route et, pour tuer les dernières heures de cette nuit mouvementée, ils s'entassèrent au bar en attendant le jour.
DEUXIÈME PARTIE
I
SHERLOCK HOLMÈS ENTRE EN SCÈNE
Le jour suivant, une rumeur sensationnelle circula au village. Un étranger de haute marque, à l'air grave et imposant, à la tournure très distinguée, venait d'arriver à l'auberge. Il avait inscrit sur le registre le nom magique de :
SHERLOCK HOLMÈS
La nouvelle se répandit de hutte en hutte, de bouche en bouche dans la mine ; chacun planta là ses outils pour courir aux vrais renseignements. Un mineur qui passait par la partie Sud du village annonça la nouvelle à Pat Riley, dont la concession touchait à celle de Flint Buckner. Fetlock Jones parut très affecté de cet événement et murmura même :
— L'oncle Sherlock ! Quelle guigne !
Il arrive juste au moment où... Puis il se mit à rêvasser, se disant à lui-même :
— Après tout, pourquoi avoir peur de lui ? Tous ceux qui le connaissent comme moi, savent bien qu'il n'est capable de découvrir un crime qu'autant qu'il a pu préparer son plan à l'avance, classer ses arguments et accumuler ses preuves.
Au besoin il se procure (moyennant finances) un complice de bonne volonté qui exécute le crime point par point comme il l'a prévu !... Eh bien ! cette fois Sherlock sera très embarrassé ; il manquera de preuve et n'aura rien pu préparer. Quant à moi, tout est prêt. Je me garderai bien de différer ma vengeance... non certainement pas ! Flint Buckner quittera ce bas monde cette nuit et pas plus tard, c'est décidé !
Puis il réfléchit :
— L'oncle Sherlock va vouloir, ce soir, causer avec moi de notre famille ; comment arriverai-je à m'esquiver de lui ? Il faut absolument que je sois dans ma cabine vers huit heures, au moins pour quelques instants.
Ce point était embarrassant et le préoccupait fort. Mais une minute de réflexion lui donna le moyen de tourner la difficulté.
— Nous irons nous promener ensemble et je le laisserai seul sur la route une seconde pendant laquelle il ne verra pas ce que je ferai : le meilleur moyen d'égarer un policier est de le conserver auprès de soi quand on prépare un coup. Oui, c'est bien le plus sûr, je l'emmènerai avec moi.
Pendant ce temps, la route était encombrée, aux abords de la taverne, par une foule de gens qui espéraient apercevoir le grand homme. Mais Holmès s'obstinait à rester enfermé dans sa chambre et ne paraissait pas au plus grand désappointement des curieux. Ferguson, Jake Parker le forgeron, et Ham Sandwich, seuls, eurent plus de chance. Ces fanatiques admirateurs de l'habile policier louèrent la pièce de l'auberge qui servait de débarras pour les bagages et qui donnait au-dessus d'un passage étroit sur la chambre de Sherlock Holmès ; ils s'y embusquèrent et pratiquèrent quelques judas dans les persiennes.
Les volets de M. Holmès étaient encore fermés, mais il les ouvrit bientôt. Ses espions tressaillirent de joie et d'émotion lorsqu'ils se trouvèrent face à face avec l'homme célèbre qui étonnait le monde par son génie vraiment surnaturel. Il était assis là devant eux, en personne, en chair et en os, bien vivant. Il n'était plus un mythe pour eux et ils pouvaient presque le toucher en allongeant le bras.
— Regarde-moi cette tête, dit Ferguson d'une voix tremblante d'émotion. Grand Dieu ! Quelle physionomie !
— Oh oui, répondit le forgeron d'un air convaincu, vois un peu ses yeux et son nez ! Quelle intelligente et éveillée physionomie il a !
— Et cette pâleur ! reprit Ham Sandwich, qui est la caractéristique de son puissant cerveau et l'image de sa nette pensée.
— C'est vrai : ce que nous prenons pour la pensée n'est souvent qu'un dédale d'idées informes.
— Tu as raison, Well-Fargo ; regarde un peu ce pli accusé au milieu de son front ; c'est le sillon de la pensée, il l'a creusé à force de descendre au plus profond des choses. Tiens je parie qu'en ce moment il rumine quelque idée dans son cerveau infatigable.
— Ma foi oui, on le dirait ; mais regarde donc cet air grave, cette solennité impressionnante ! On dirait que chez lui l'esprit absorbe le corps ! Tu ne te trompes pas tant, en lui prêtant les facultés d'un pur esprit ; car il est déjà mort quatre fois, c'est un fait avéré : il est mort trois fois naturellement et une fois accidentellement. J'ai entendu dire qu'il exhale une odeur d'humidité glaciale et qu'il sent le tombeau ; on dit même que...
— Chut, tais-toi et observe-le. Le voilà qui encadre son front entre le pouce et l'index, je parie qu'en ce moment il est en train de creuser une idée.
— C'est plus que probable. Et maintenant il lève les yeux au ciel en caressant sa moustache distraitement. Le voilà debout ; il classe ses arguments en les comptant sur les doigts de sa main gauche avec l'index droit, vois-tu ? Il touche d'abord l'index gauche, puis le médium, ensuite l'annulaire.
— Tais-toi !
— Regarde son air courroucé ! Il ne trouve pas la clef de son dernier argument, alors il...
— Vois-le sourire maintenant d'un rire félin ; il compte rapidement sur ses doigts sans la moindre nervosité. Il est sûr de son affaire ; il tient le bon bout. Cela en a tout l'air ! J'aime autant ne pas être celui qu'il cherche à dépister.
M. Holmès approcha sa table de la fenêtre, s'assit en tournant le dos aux deux observateurs et se mit à écrire. Les jeunes gens quittèrent leur cachette, allumèrent leurs pipes et s'installèrent confortablement pour causer. Ferguson commença avec conviction :
— Ce n'est pas la peine d'en parler. Cet homme est un prodige, tout en lui le trahit.
— Tu n'as jamais mieux parlé, Well-Fargo, répliqua Parquer. Quel dommage qu'il n'ait pas été ici hier soir au milieu de nous !
— Mon Dieu oui, répliqua Ferguson. Du coup, nous aurions assisté à une séance scientifique, à une exhibition d'« intellectualité toute pure », la plus élevée qu'on puisse rêver. Archy est déjà bien étonnant et nous aurions grand tort de chercher à diminuer son talent, mais la faculté qu'il possède n'est qu'un don visuel : il a, me semble-t-il, l'acuité de regard de la chouette. C'est un don naturel, un instinct inné, où la science n'entre pas en jeu. Quant au caractère surprenant du don d'Archy, il ne peut être nullement comparé au génie de Sherlock Holmès, pas plus que... Tiens, laisse-moi te dire ce qu'aurait fait Holmès dans cette circonstance. Il se serait rendu tout bonnement chez les Hogan et aurait simplement regardé autour de lui dans la maison. Un seul coup d'œil lui suffit pour tout voir jusqu'au moindre détail ; en cinq minutes il en saurait plus long que les Hogan en sept ans. Après sa courte inspection, il se serait assis avec calme et aurait posé des questions à Mme Hogan... Dis donc, Ham, imagine-toi que tu es Mme Hogan ; je t'interrogerai, et tu me répondras.