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JOURNAL D'UNE FEMME DE CINQUANTE ANS

1778-1815

Marquise de LA TOUR DU PIN

Publié par son arrière petit-fils le Colonel Comte AYMAR DE
LIEDEKERKE-BEAUFORT.

TOME II
PARIS

MARC IMHAUS & RENÉ CHAPELOT ÉDITEURS

1913

[Illustration: Comte de La Tour Du Pin]

IIe PARTIE

CHAPITRE Ier

I. Malgré son grand âge, l'auteur entreprend la seconde partie de ses mémoires.—II. A welcome breakfast.—Curiosité des Français de Boston mal satisfaite.—Adieux à l'équipage de la Diane.—La joie d'être en pays ami.—Le plaisir d'un bon déjeuner après deux mois de privations.—Installation provisoire à Boston.—III. M. Geyer.—La chienne Black.—Sympathie des habitants de Boston pour les nouveaux émigrés.—Le général Schuyler.—Vente des effets inutiles.—IV. Une histoire d'amour.—V. Départ pour Albany.—Mme de La Tour du Pin apprend la mort de son père.—Une forêt vierge.—La maison de bois.—Une belle famille.—Une santé à Washington.—L'auberge de Lebanon.—Le compagnon de lit de M. de Chambeau.—VI. Arrivée à Albany.—Incendie de la ville par les nègres.—Aimable accueil du général Schuyler et de la famille Renslaër.—Un songe réalisé.—Le Petroon.—Mme Renslaër.—Talleyrand en Amérique.

I

À Lucques, le 7 février 1843.

Il est probablement très présomptueux de continuer à rédiger ses mémoires à soixante-treize ans moins dix jours[1]. Mais ayant fini aujourd'hui de copier la partie que j'en avais écrite sur des feuilles volantes, je vous préviens, mon cher fils[2], que vous aurez le reste si Dieu le permet, avec ou sans rature, tant que je conserverai un peu de force, de raison et des yeux pour guider ma main. Une entreprise de ce genre exige surtout de la mémoire, et il me semble que je ne l'ai pas tout à fait perdue. Vous savez que j'ai conservé celle du passé tout autant que celle du présent, et cette dernière ravive en moi des souvenirs peut-être aussi pénibles que ceux des temps plus anciens, quels qu'aient été les malheurs qui ont assombri ma longue vie.

Mais abandonnons les préambules. Retournons à l'entrée de la rade de Boston, où j'ai laissé votre pauvre frère Humbert[3] dans le ravissement de revoir les vaches, les prés, les arbres en fleurs et tout ce qui s'était effacé de sa jeune imagination.

II

Nos transports, à nous autres, gens raisonnables, je l'avoue, à notre honte, étaient entièrement concentrés sur un énorme poisson frais que le pilote venait de pêcher, et qui, avec un pot de lait, du beurre frais et du pain blanc, devait composer ce que le capitaine nomma a welcome breakfast[4]. Pendant que nous le mangions avec un appétit vorace, nous avancions, remorqués par notre canot, dans cette magnifique baie. À deux encablures de terre, notre capitaine jeta l'ancre, puis il nous quitta, promettant de revenir le soir, après nous avoir trouvé un logement.

Nous n'avions pas une seule lettre de recommandation, et nous attendîmes patiemment son retour. Les vivres frais arrivèrent de tous côtés. Il vint aussi plusieurs Français fort impatients d'avoir des nouvelles et qui nous assaillirent de questions auxquelles nous ne pouvions répondre que très imparfaitement. L'un voulait savoir ce qui se passait à Lille, l'autre à Grenoble, un troisième à Metz, tous surpris et presque en colère de n'obtenir de réponses que sur Paris ou sur la France en général. C'étaient pour la plupart des gens fort communs: des marchands ruinés, des ouvriers qui cherchaient du travail. Ils nous semblèrent plus ou moins tous révolutionnaires, et ils trouvèrent à leur tour que nous étions des aristocrates échappés au supplice que, selon eux, nous avions bien mérité pour notre tyrannie passée. Ils nous quittèrent de fort mauvaise humeur, et nous en fûmes débarrassés pour tout le temps que nous restâmes à Boston.

Le reste de la journée se passa à mettre nos effets en ordre. Le soir, le capitaine revint. Il nous avait trouvé un petit logement sur la place du Marché, et son armateur l'avait chargé de nous offrir ses services. Mon mari résolut d'aller le voir le lendemain en descendant à terre. Le capitaine nous dit que c'était un homme riche et considéré, et nous nous trouvâmes heureux d'être sous sa protection.

Vous croirez aisément que l'aube du jour me trouva éveillée le lendemain matin. Je procédai à la toilette de mes enfants et, dès que le canot fut prêt, je fis mes adieux à tout l'équipage individuellement par un shake hands[5] donné de bon coeur. Ces braves gens avaient été remplis d'attentions pour nous. Le mousse pleurait à chaudes larmes de se séparer de mon fils. Chacun avait son regret à témoigner, et j'en éprouvais un très vif de ne pas emmener la chienne Black qui s'était attachée à moi. J'avais consulté mon ami Boyd pour savoir si le capitaine me la donnerait volontiers. Il m'assura qu'elle me serait refusée, et je n'osai donc pas la demander.

Il faut avoir été exposé à toutes les souffrances que nous avions subies depuis deux mois, aux contraintes que j'avais endurées auparavant, aux inquiétudes provoquées par la situation de mon mari et à celles que j'avais éprouvées pour ma propre sécurité, aux angoisses causées par la crainte prolongée d'une mort toujours imminente entraînant l'abandon, sans aide ni appui, de mes deux pauvres enfants, pour pouvoir apprécier le sentiment de joie avec lequel je posai le pied sur cette terre amie. Notre bon capitaine en jouissait autant que nous. Il nous mena d'abord à une des meilleures auberges, où il avait fait préparer un excellent déjeuner, et nous y trouvâmes tout ce dont nous étions privés depuis si longtemps. Quoique ce sentiment puisse paraître bien trivial aux gens qui n'ont jamais manqué de rien, je les prie de me permettre d'avouer que je ressentis, à la vue d'une table bien garnie, un sentiment de plaisir tel que je ne me souviens pas d'en avoir éprouvé de si vif en aucune autre occasion.

Nous prîmes ensuite le chemin du petit logement choisi par notre aimable capitaine, et mon mari m'y laissa pour aller voir l'armateur de notre navire.

III

M. Geyer était un des plus riches propriétaires de Boston. Quoiqu'il fût revenu, depuis la paix, jouir de sa fortune dans son pays d'origine, il avait compté parmi les partisans de l'Angleterre, et n'avait pris aucune part à l'insurrection contre la mère-patrie. À l'exemple de plusieurs autres négociants de Boston, il avait même emmené sa famille en Angleterre. Mon mari fut reçu par M. Geyer avec une cordialité qui le charma.

À Pauillac, j'ai oublié de le dire, nous étions mouillés auprès d'un vaisseau qui attendait le vent, comme nous, et qui allait en Angleterre. J'adressai à la hâte quelques mots à Mme d'Hénin, établie à Londres, pour la prier de nous écrire à Boston chez M. Geyer, dont le capitaine m'avait donné l'adresse. La longueur de notre traversée avait permis que ma tante nous répondît, et nous trouvâmes, en débarquant, des lettres qui nous fixèrent sur le point des États-Unis que nous devions habiter. J'y reviendrai tout à l'heure.

La maison où se trouvait le logement que nous avait choisi notre capitaine était habitée par trois générations de femmes: Mme Pierce, sa mère et sa fille. Elle était située sur la place du Marché, place la plus fréquentée et la plus animée de la ville. Notre logement comprenait, d'un côté un petit salon éclairé par deux fenêtres donnant sur la place; de l'autre côté, et au delà d'un très petit escalier, une bonne chambre à coucher destinée à mon mari, à mes enfants et à moi. Cette dernière avait vue sur un chantier isolé, où travaillaient des charpentiers de navire. Au delà s'étendait la campagne voisine. On verra plus loin pourquoi j'entre dans ces détails.

Nous prîmes pension chez ces excellentes personnes, qui nous nourrirent fort bien, à l'anglaise. La jeune fille, Sally, qui aimait passionnément les enfants, m'enleva ma petite fille et voulut la soigner; la grand'mère s'empara d'Humbert, déjà très grand pour son âge et d'une intelligence singulière. On ne pouvait avoir un début plus heureux. Le soir de ce premier jour, nous nous trouvions installés comme si jamais aucune douleur ni aucune inquiétude n'avaient traversé notre vie.

Vers le milieu de la nuit, je fus réveillée par les aboiements d'un chien et par les gémissements qu'il poussait tout en grattant à la porte de la cuisine, qui ouvrait sur le chantier. Cette voix de chien ne m'était pas inconnue. Je me levai et j'ouvris la fenêtre. Le clair de lune me permit de reconnaître la chienne Black. Je descendis aussitôt pour lui ouvrir la porte. Une fois entrée dans la chambre, je m'aperçus que la pauvre bête était si mouillée que certainement elle avait dû rester longtemps dans l'eau. En effet, j'appris le lendemain qu'on l'avait tenue enchaînée à bord toute la journée, mais qu'à 10 heures du soir le matelot, ayant cru pouvoir la détacher, elle ne fit qu'un saut dans la mer. Or, la Diane était à l'ancre à plus d'un mille du quai. Il est donc vraisemblable que la bonne bête avait franchi cette distance à la nage; puis, que, nous ayant cherchés dans cette ville qui lui était étrangère, elle avait enfin découvert précisément la porte de la maison la plus rapprochée de la chambre où nous couchions. Le capitaine mit une sorte de superstition scrupuleuse à ne pas contrarier un attachement si bien prouvé. Black ne nous quitta plus et est revenue avec nous en Europe.

Dans la matinée du lendemain de notre arrivée, M. Geyer vint me voir avec sa femme et sa fille. Il parlait assez bien français, mais les dames n'en savaient pas un mot. Elles furent charmées de constater que leur langue m'était aussi familière qu'à elles-mêmes. Leur bienveillante hospitalité n'avait pas besoin, pour être offerte, de lettres de recommandation. Les dangers que nous avions courus en France inspiraient une sympathie générale, et l'on alla jusqu'à croire qu'un peu de merveilleux se mêlait à notre histoire. Mes cheveux coupés courts derrière la tête parurent avoir été un commencement de préparation au dernier supplice. L'intérêt qu'on nous témoignait en fut encore augmenté. J'eus beau expliquer qu'il n'en était rien. Il n'y eut pas moyen de faire renoncer les bons habitants de Boston à leur idée.

La ville avait encore, il y a quarante-cinq ans, toute l'apparence d'une colonie anglaise. C'est là cependant que se produisit le soulèvement initial contre la mère-patrie. On nous montrait avec orgueil la colonne élevée sur le sommet de la colline où l'on s'était rassemblé pour prendre les premières résolutions à l'égard des injustes impôts dont l'Angleterre écrasait la colonie; la partie du port où l'on avait jeté à la mer deux cargaisons de thé plutôt que de payer le droit exorbitant que l'on voulait percevoir sur cette marchandise; la belle pelouse, où s'était assemblée la première troupe, et le lieu où le premier combat avait été livré: Bunker's hill. Cependant les habitants les plus riches et les plus distingués, quoique soumis au nouveau gouvernement, regrettaient, sans la désapprouver toutefois, la séparation d'avec l'ancienne patrie. Ils tenaient encore, par des liens d'affection et de parenté, à l'Angleterre. Ils en conservaient les moeurs sans mélange, et plusieurs d'entre eux, après s'y être réfugiés, n'en étaient revenus qu'à la paix. Le peuple les désignait sous le nom de loyalistes. De ce nombre était M. Jeffreys, frère de l'illustre rédacteur de l'Edinburgh Review, puis une famille Russell, qui cherchait à ne pas laisser ignorer sa proche parenté avec le duc de Bedford. Toutes ces personnes nous accueillirent avec une bienveillance sans égale et nous témoignèrent le plus vif intérêt.

M. Geyer nous offrit d'aller habiter une ferme qu'il possédait à dix-huit milles de Boston. Peut-être aurions-nous bien fait d'accepter. Mais mon mari voulait se rapprocher du Canada, où il aurait souhaité s'établir. Il parlait l'anglais avec difficulté, quoiqu'il l'entendît parfaitement, et la pensée que le français était, comme il l'est encore, la langue dont on se servait habituellement à Montréal, lui donnait envie de gagner le voisinage de cette ville.

Nous venions de recevoir des lettres d'Angleterre. Mme d'Hénin, notre tante, tout en regrettant que nous n'eussions pas été la rejoindre en Angleterre, nous envoyait des lettres d'une Américaine de ses amies, Mme Church, nous recommandant à sa famille en résidence à Albany. Mme Church était fille du général Schuyler, qui s'était créé une grande réputation dans la guerre de l'Indépendance. Il avait fait prisonnier le général Burgoyne avec tout le corps d'armée qu'il amenait du Canada pour renforcer l'armée anglaise retranchée à New-York, et la capitulation de Saratoga lui avait acquis une popularité prodigieuse[6]. Depuis la paix, le général Schuyler, Hollandais d'origine, habitait ses terres avec toute sa famille. Sa fille aînée avait épousé le chef de la famille Renslaër, installé à Albany et possesseur d'une immense fortune dans le comté.

Mme Church donc, voyant le très grand et maternel intérêt qui animait ma tante, à laquelle l'unissait la plus tendre amitié, écrivit à ses parents, et nous reçûmes, à notre arrivée à Boston, des lettres très pressantes du général Schuyler par lesquelles il nous engageait à nous rendre sans délai à Albany où, assurait-il, nous trouverions aisément à nous établir. Il nous offrait dans ce but tout son appui. Nous prîmes donc notre résolution, et, ayant embarqué nos effets pour les expédier par mer jusqu'à New-York, et de là par la rivière d'Hudson jusqu'à Albany, nous attendîmes à Boston la nouvelle de leur arrivée à destination, avant de nous mettre en route par terre. Nous préférions faire ainsi ce trajet de cinq cents milles. Cela nous permettait de voir le pays tout en ne nous coûtant pas plus cher.

Avant d'expédier nos effets, nous fûmes obligés de déballer toutes les caisses pour les réempaqueter ensuite. Zamore, dans sa précipitation à les remplir, n'avait pas eu le loisir de distinguer les effets les uns des autres. Elles contenaient une foule de choses inutiles à des gens qui, comme nous, allaient vivre à la campagne très sérieusement, dans des conditions équivalentes à celles des paysans en Europe. Rien ne faisait présager que la tourmente révolutionnaire dût nous permettre de retourner en Europe de longtemps, et j'étais heureuse, je l'avoue, que mon mari eût été accueilli aux États-Unis de manière à lui ôter toute idée de gagner l'Angleterre, où une sorte de pressentiment me donnait la crainte d'être mal reçue par ma famille.

Je vendis à Boston tout ce qui pouvait valoir quelque argent parmi les effets que nous avions apportés. Comme la Diane avait fait la traversée sans cargaison, notre bagage ne nous avait rien coûté, et il était considérable. Nous le diminuâmes de plus de moitié. Habillements, étoffes, dentelles, piano, musique, porcelaines, tout ce qui eût été superflu dans un petit ménage fut converti en argent, puis en lettres de change sur des gens sûrs d'Albany.

IV

Nous restâmes un mois à Boston, allant presque tous les jours chez les aimables personnes qui nous comblaient de soins et de prévenances. Je reçus la visite de plusieurs créoles de la Martinique qui connaissaient mon père. L'un d'eux, qui s'était marié à Boston, nous engagea à aller passer quelques jours chez lui, à la campagne, et nous y fûmes avec plaisir. C'était à Wrentham, village à moitié chemin entre Boston et Providence. Ce lieu était délicieux par sa situation, sa fraîcheur, sa fertilité. Des lacs parsemés de petites îles couvertes de bois et qui avaient l'aspect de jardins flottants sur l'eau, des futaies aussi vieilles que le monde baignant leurs troncs décrépits ou leurs jeunes pousses dans une eau pure comme du cristal, en faisaient un séjour enchanteur. Pour que rien ne manquât à l'imagination d'un poète, s'il y en avait eu un parmi nous, qui ne pensions qu'à des défrichements, des charrues, des pommes de terre, à ces lieux se rattachait une histoire d'amour… Je vais pourtant la raconter.

Sally W… allait épouser, pendant la dernière année de la guerre, un jeune officier du nom de William. C'était une demoiselle jeune, jolie, et qui avait reçu une bonne éducation en Angleterre. Le régiment du jeune homme reçut un ordre d'embarquement pour aller rejoindre l'armée anglaise à Boston, sans délai. Le mariage fut ajourné. Mais Sally en conçut un si violent chagrin que son père, dont elle était la fille unique, consentit à prendre passage sur un navire en partance pour Providence, à dix-huit milles de Boston, et où le bataillon auquel appartenait William devait débarquer, dans le but d'y faire célébrer le mariage.

Après une heureuse traversée, le père et la fille abordent à Providence. Le premier spectacle qui s'offre à leurs yeux, en mettant le pied sur le quai, ce sont des brancards et des charrettes portant des blessés. Sally, anxieuse, questionne un soldat qu'elle rencontre sur le sort de William. Le militaire répond sans ménagement que dans la déroute il a été tué, mais qu'on n'a pu retrouver son corps. La pauvre jeune fille perd la raison à l'instant même et depuis elle ne l'a jamais recouvrée. On a essayé de l'enfermer. Elle devenait alors furieuse, se frappait la tête contre les murs ou refusait toute nourriture. Après plusieurs vaines tentatives du même genre, on avait pris le parti de la laisser en liberté. Aussitôt elle devenait douce et tranquille et, poursuivant une idée fixe, se dirigeait à pied vers Boston. Sa famille a organisé des points d'arrêts sur la route, où on la soigne, en nourriture et en vêtements, sans qu'elle s'en aperçoive. Lorsque je la vis, elle venait lentement sur le chemin, un bâton à la main, toujours hantée par la pensée que, sous des feuilles, dans de hautes herbes, derrière un buisson, elle trouvera le corps de William. Arrivée à Boston, elle va toujours au même endroit du quai, puis regarde un moment la mer, dans l'espoir que celui qu'elle attend va débarquer. Elle se remet ensuite en route et retourne à Providence, demandant asile la nuit à des gens de sa connaissance. Mme Madey, chez qui je me trouvais, était une des personnes qui l'accueillaient et qu'elle préférait. L'infortunée consentit à entrer dans la maison et à accepter un peu de lait; mais au bout d'un moment elle dit tristement: «Je n'ai pas le temps de rester»; et elle partit.

Depuis vingt ans, la pauvre femme fait ce voyage une fois par semaine. Elle me parut avoir quarante ans. Elle était grande, belle et très pâle, mise proprement, avec un grand manteau. Elle m'intéressa au dernier point. En France, les enfants se seraient moqués de la malheureuse ou l'auraient tourmentée. En Amérique, ils la respectaient, lui offraient des fleurs, des fruits, lui prenaient la main pour la faire entrer sous un abri quand il pleuvait. Mais, même en hiver, elle ne voulait pas coucher dans une chambre. Elle préférait la grange ou l'étable, pourvu qu'on laissât la porte ouverte. Je crois me souvenir qu'un jour on la trouva morte sur la route. Hélas! pauvre Sally! c'est ainsi qu'elle aura retrouvé William!

V

Nous partîmes tous trois[7] avec les enfants[8], dans les premiers jours de juin, et quinze jours après nous arrivâmes à Albany. Nous avions traversé tout l'État de Connecticut[9], dont nous admirions la fertilité et l'air de richesse. Mais une fatale nouvelle m'avait rendue si triste que je ne jouissais de rien. M. de La Tour au Pin avait appris la mort de mon père[10] avant de quitter Boston. Il attendit le voyage pour me l'annoncer, dans l'espoir que la distraction forcée et le mouvement me seraient une sorte d'adoucissement. Ce fut à Northampton, capitale de l'État de Connecticut[11], où nous couchâmes, qu'il se résolut à me le dire, craignant que je ne lusse le funeste événement dans quelque gazette. En effet, toutes les nouvelles de France étaient reproduites par les journaux américains aussitôt qu'elles arrivaient, dans quelque port de l'Union que ce fût.

La mort de mon père m'affecta vivement, bien que je m'y attendisse depuis longtemps. Quoique je l'eusse bien peu vu depuis des années, je n'en avais pas moins la plus tendre affection pour lui. J'écrivis à ma belle-mère, installée à la Martinique ainsi que ma soeur Fanny, alors âgée de douze ans. Longtemps après, je reçus la réponse de Mme Dillon, dans laquelle elle m'annonçait son départ pour l'Angleterre avec Fanny et Mlle de La Touche, fille de son premier mariage. La lettre était très froide, et ma belle-mère ne s'inquiétait nullement des conditions de mon existence en Amérique.

Malgré tout, comme il arrive toujours quand on voit des objets nouveaux, je fus distraite de ma douleur par la beauté des bois que nous eûmes à traverser pour arriver à Lebanon, dernière étape où nous couchâmes avant d'arriver à Albany. Un massif de bois épais de cinquante milles qui séparait alors l'État de Connecticut[12] de celui, je crois, de New-York, et qui n'existe sans doute plus maintenant, m'offrit le spectacle, inconnu par moi, d'une forêt présentant tous les degrés de la végétation, depuis l'arbre commençant à sortir de terre jusqu'à celui qui y retombait par vétusté. La route tracée dans ces bois admirables n'avait que la largeur de deux voies de voiture. C'était une simple tranchée où les arbres, coupés par le pied, étaient abattus à droite et à gauche, pour laisser un passage libre. Dieu sait quels cahots nous éprouvions lorsque les troncs n'avaient pas été coupés assez ras de terre. La prodigieuse fécondité de cette terre vierge avait développé une grande quantité de plantes parasites, de vignes sauvages, de lianes qui couraient d'un arbre à l'autre. Dans les endroits moins ombragés, des bosquets de rhododendrons couverts de fleurs, les unes de violettes, les autres d'un lilas pâle, et des rosiers de toute espèce, formaient comme des massifs colorés au milieu de gazons émaillés de mousses et d'herbes fleuries, tandis que dans les parties basses du sol, sillonnées et arrosées par de petits ruisseaux—des creeks[13]—toutes les variétés de plantes aquatiques s'épanouissaient en pleine floraison. Cette jeunesse de la nature m'enchanta au point que je passai la journée dans une extase continuelle.

Vers le milieu du jour, nous nous arrêtâmes pour déjeuner dans une auberge établie depuis peu au milieu de ces immenses bois. En Amérique, lorsqu'une maison rustique s'élève dans une forêt et qu'elle est près d'un chemin, ne dût-il y passer qu'une personne dans toute l'année, la première dépense du maître est l'achat d'une enseigne et son premier ouvrage l'érection d'un poteau pour l'y attacher. Puis on cloue au poteau, au-dessous de l'enseigne, une boîte aux lettres, et ce lieu que vous traversez et où la route est à peine tracée se nomme déjà, sur la carte du pays, une ville.

La maison de bois où nous nous arrêtâmes avait atteint le second degré de la civilisation, puisque c'était une frame house, c'est-à-dire une maison pourvue de fenêtres garnies de vitres. Mais c'est l'incomparable beauté de la famille qui l'habitait surtout qui l'a gravée dans ma mémoire en caractères ineffaçables. Trois générations y étaient établies. D'abord un ménage: l'homme et la femme, âgée de quarante à quarante-cinq ans, tous deux des modèles de force, d'élégance, et doués de ces formes exquises et parfaites qu'on trouve dans les tableaux des plus grands maîtres seulement. Autour d'eux se groupaient huit ou dix enfants, filles et garçons, parmi lesquels on pouvait admirer depuis la jeune adolescente semblable aux belles vierges de Raphaël, jusqu'aux petits enfants avec des figures d'ange, que Rubens n'aurait pas désavoués. Enfin, dans la même maison, vivait un grand-père, d'apparence la plus vénérable, les cheveux blanchis par l'âge, mais sans aucune infirmité.

À la fin du déjeuner, pris en commun, il se leva, ôta son bonnet, et d'un air respectueux prononça ces paroles: «Nous boirons à la santé de notre bien-aimé Président—our beloved Président—». On n'eût pas alors trouvé une cabane, si reculée qu'elle fût dans les bois, où cet acte d'amour pour le grand Washington ne terminât chaque repas. Quelquefois on y ajoutait la santé du marquis… M. de La Fayette avait laissé un nom chéri aux États-Unis.

À Lebanon existait un établissement de bains sulfureux déjà assez important. L'auberge était très bonne et surtout d'une propreté parfaite. Mais le luxe des draps blancs était alors inconnu dans cette partie des États-Unis. En demander qui n'eussent pas servi paraissait une fantaisie que l'on ne comprenait pas, et même, quand le lit présentait une certaine largeur, on vous proposait avec simplicité d'y admettre un compagnon. C'est ce qui arriva à M. de Chambeau ce même soir, à Lebanon. Des jurements français, que lui seul pouvait proférer, se firent entendre subitement au milieu de la nuit. Le matin il nous apprit que, vers minuit, il avait été réveillé par un monsieur qui se glissait sans façon dans la partie vacante du lit double où il reposait. Furieux de cet envahissement, il s'était hâté de sauter hors de sa couchette du côté opposé, puis avait passé la nuit sur une chaise à entendre ronfler son compagnon, qui ne s'était nullement inquiété de sa colère. Sa mésaventure fut l'objet des moqueries de tout le monde. En arrivant le soir à Albany, on lui réserva une petite chambre pour lui seul. Cela le consola.

VI

La ville d'Albany, capitale du comté, avait été presque entièrement brûlée deux ans auparavant, par une conspiration des nègres. L'esclavage n'était encore aboli, dans l'État de New-York, que pour les enfants à naître en 1794 et après lorsqu'ils atteindraient leur vingtième année. Cette mesure très sage, en obligeant les propriétaires d'esclaves à les élever, donnait, d'un autre côté, à l'esclave le temps de dédommager son maître, par son travail, des frais occasionnés par son éducation. Un de ces noirs, très mauvais sujet, qui avait espéré que la décision de la législature lui rendrait la liberté sans condition, résolut de se venger. Il enrôla quelques misérables comme lui, et ils résolurent de mettre, à jour nommé, le feu à la ville, construite encore à cette époque, en grande partie en bois. Cet atroce projet réussit au delà de leurs espérances. Le feu prit dans plus de vingt endroits à la fois. Les maisons, les magasins, les marchandises furent consumés, malgré le zèle des habitants, à la tête desquels travaillèrent le vieux général Schuyler et toute sa famille. Une petite négresse de douze ans fut arrêtée au moment où elle mettait le feu au magasin à paille de l'écurie de son maître. Elle révéla les noms des complices. Le lendemain, le tribunal s'assembla sur les débris encore fumants de la construction où il siégeait d'habitude et condamna le chef noir et six de ses complices à être pendus, ce qui fut exécuté sur-le-champ.

Les familles Renslaër et Schuyler firent des merveilles de charité éclairée et donnèrent l'exemple de l'activité à réparer le désastre. Des convois chargés de marchandises, de briques, de meubles, remontèrent de New-York et une charmante ville nouvelle sortit des cendres de l'ancienne. Des maisons de pierre et surtout de briques s'élevèrent, furent couvertes de plaques de zinc et de fer-blanc, et lorsque nous arrivâmes à Albany, il n'y avait plus aucun vestige de l'incendie.

La maison du général Schuyler et celle de son gendre, M. Renslaër, toutes deux isolées au milieu d'un jardin, avaient été épargnées. C'est là que nous trouvâmes un accueil aussi flatteur que bienveillant. Le général Schuyler, en me voyant, me dit: «Voilà donc que j'aurai une sixième fille.» Il entra dans tous nos projets, nos désirs, nos intérêts. Il parlait parfaitement le français, ainsi que tous les siens. C'est ici le lieu de parler de cette famille, ou plutôt de celle de son gendre, puissante dans le comté d'Albany, originairement peuplé par des Hollandais.

Avant que Guillaume III ne montât en usurpateur sur le trône d'Angleterre, et lorsqu'il n'était encore que prince d'Orange et stathouder de Hollande, des colons hollandais avaient remonté la rivière du Nord ou d'Hudson, et s'étaient établis[14] au confluent de celle-ci avec la Mohawk, dans la belle plaine—flats—qui s'étend d'Albany à Half Moon Point, lieu où les deux rivières se confondent. Un jeune page de Guillaume, nommé Renslaër, d'une famille noble de la Gueldre, avait su s'attirer les bonnes grâces de son maître. Un jour, en servant le prince à table, il lui dit qu'il avait fait un rêve. Guillaume voulut le connaître, et Renslaër conta alors avoir rêvé qu'il marchait derrière lui, portant la queue de son manteau royal, pendant qu'on le couronnait roi d'Angleterre. À quoi le prince d'Orange répondit que, si telle devait être sa destinée, son page pourrait lui demander n'importe quelle faveur avec l'assurance de l'obtenir.

Les années et les événements réalisèrent le songe de Renslaër[15]. Il réclama de Guillaume III l'accomplissement de sa promesse, et, lui présentant une carte du comté d'Orange, aux États-Unis, il demanda une concession de terres chez les Mohawks. Le roi prit un crayon et traça un carré long de quarante-deux milles et large de dix-huit, au milieu duquel coulait la rivière du Nord[16].

Renslaër passa en Amérique, avec son acte de cession bien en règle, et s'établit à Albany, alors représentée par le rassemblement de quelques colons seulement. Il en attira d'autres en leur cédant des terres, grevées à perpétuité d'une redevance en grains ou en argent, de si peu d'importance pour la plupart, qu'elles ne servaient guère qu'à consacrer le droit du seigneur suzerain. En outre, il vendit des terrains, des fermes, et développa ainsi considérablement sa fortune, que la Révolution ne fit qu'augmenter.

Lorsque nous débarquâmes en Amérique, l'aîné et le chef de la famille Renslaër, divisée en un grand nombre de branches, toutes riches, avait pour femme la fille aînée du général Schuyler. Le peuple l'avait surnommé le Petroon, mot hollandais qui signifie «Seigneur». Le jour même de notre arrivée à Albany, vers le soir, nous nous promenions dans une longue et belle rue à l'extrémité de laquelle on découvrait un enclos fermé d'une simple palissade peinte en blanc. C'était un parc très soigné, planté de beaux arbres et de fleurs, et renfermant une jolie maison, d'une architecture très simple, n'affichant aucune prétention à l'art et à la beauté extérieure. On voyait s'élever par derrière des dépendances considérables, qui donnaient à tout l'établissement l'air d'une superbe et riche ferme soigneusement tenue. Je demandai à un jeune garçon, qui nous ouvrait une barrière pour nous permettre de descendre sur le bord de la rivière, quel était le propriétaire de cette grande maison. «Mais, dit-il d'un air stupéfait, c'est la maison du Petroon.—«Je ne sais pas ce que c'est que le Petroon», lui dis-je.—Vous ne le savez pas!» s'écria-t-il en levant les mains au ciel. Ne pas savoir ce que c'est que le Petroon! qui êtes-vous donc?—who are you, then?»—Et il s'en alla avec une sorte d'horreur et de crainte d'avoir parlé à des gens qui ne connaissaient pas le Petroon.

Deux jours après, nous étions reçus dans cette maison, avec une bonté, une prévenance, une amitié qui ne se sont pas un moment démenties. Mme Renslaër était une femme de trente ans, parlant bien le français qu'elle avait appris en accompagnant son père au quartier général des armées américaines et françaises. Elle était douée d'un esprit supérieur et d'une faculté de jugement peu commune des hommes et des choses. Depuis des années elle ne sortait plus de sa maison, où la retenaient, souvent clouée pendant des mois sur son fauteuil, une santé détruite et les atteintes d'un mal qui l'ont conduite au tombeau quelques années après. La simple lecture des journaux lui avait appris l'état des partis en France, les fautes qui avaient amené la Révolution, les vices de la haute classe de la société, la folie des classes moyennes. Avec une perspicacité extraordinaire, elle avait pénétré les causes et les effets des troubles de notre pays mieux que nous. Elle était très impatiente de connaître M. de Talleyrand, qui venait d'arriver à Philadelphie, renvoyé d'Angleterre dans un délai de huit jours. Avec la finesse démoniaque de son esprit, il avait jugé que la France n'avait pas fini de parcourir les diverses phases de la Révolution. Il nous apportait des lettres importantes de Hollande, que Mme d'Hénin lui avait confiées. Elle m'écrivait, entre autres choses, que M. de Talleyrand était venu passer, dans le pays de la véritable liberté, le temps de folie cruelle dont souffrait la France. M. de Talleyrand me fit demander où il pourrait me trouver, à la fin d'un voyage dans la partie intérieure du pays qu'il méditait d'entreprendre en compagnie de M. de Beaumetz, son ami, et d'un Anglais millionnaire qui arrivait de l'Inde.

CHAPITRE II

I. En pension chez les van Buren.—M. de Chambeau apprenti menuisier.—Mme de La Tour du Pin apprend la mort de son beau-père.—Apprentissage de fermière.—Un passage dangereux.—II. Achat d'une ferme.—Installation provisoire à Troy.—Une log house.—Visite imprévue de M. de Talleyrand.—III. La nouvelle du 9 Thermidor.—Mme Archambauld de Périgord.—Appréciation de Mme de La Tour du Pin sur M. de Talleyrand.—M. Law.—Un ministre des finances trop pauvre pour élever sa famille.—Une proposition aussi aimable qu'originale.—IV. Les commencements de l'hiver: la neige et la prise en glace des rivières.—Rencontre des premiers sauvages.—Emménagement à la ferme.—Achat du premier nègre, Mink.—V. Arrangements et réparations à la maison de ferme.—Activité de Mme de La Tour du Pin.—Achat du nègre Prime.—Deux heureux: la négresse Judith et son mari.

I

Comme nous ne voulions pas rester à Albany, le général Schuyler se chargea de nous trouver une ferme à acquérir dans les environs. Il nous conseilla, en attendant, de prendre pour trois mois pension chez un fermier de sa connaissance, installé non loin de la ferme où son frère, le colonel Schuyler, habitait avec ses douze enfants. Notre séjour à Albany ne se prolongea donc pas au delà de quelques jours. Après quoi nous allâmes chez M. van Buren, à l'école des moeurs américaines, car nous avions mis pour condition que nous vivrions avec la famille, sans que l'on changeât la moindre chose aux habitudes de la maison. Il fut en outre convenu que Mme van Buren m'emploierait aux ouvrages du ménage, comme si j'eusse été une de ses filles. M. de Chambeau se mit, à la même époque, en apprentissage chez un menuisier de la petite ville naissante de Troy, située à un quart de mille de la ferme des van Buren. Il partait le lundi matin et revenait le samedi soir seulement pour passer le dimanche avec nous. La nouvelle de la fin tragique de mon beau-père[17] venait de nous parvenir. M. de Chambeau avait appris en même temps celle de son père. Comme j'étais très bonne couturière, je confectionnai moi-même mes habits de deuil, et ma bonne hôtesse, ayant ainsi apprécié l'agilité de mon aiguille, trouvait très doux d'avoir une ouvrière à ses ordres pour rien, alors qu'elle lui aurait coûté une piastre par jour et la nourriture, y compris deux fois le thé, si elle l'eût prise à Albany.

Mon mari alla visiter plusieurs fermes. Nous attendions, pour choisir celle dont nous ferions l'acquisition l'arrivée des fonds qu'on nous avait envoyés de Hollande. Le général Schuyler et M. Renslaër conseillaient à M. de La Tour du Pin de répartir ces fonds en trois parts égales: un tiers pour l'acquisition; un pour l'aménagement, achat de nègres, chevaux, vaches, instruments aratoires et meubles; le troisième, joint à ce qui nous restait des 12.000 francs emportés de Bordeaux, pour faire face aux cas imprévus, perte de nègres ou de bétail, et pour vivre pendant la première année. Cet arrangement devint notre règle de conduite.

Personnellement, je résolus de me mettre en état de diriger mon ménage de fermière. Je commençai par m'accoutumer à ne jamais rester dans mon lit, le soleil levé. À 3 heures du matin, l'été, j'étais debout et habillée. Ma chambre ouvrait sur une petite pelouse donnant sur la rivière. Quand je dis ouvrait, je ne parle pas de la fenêtre, mais bien de la porte, qui était à fleur du gazon. Aussi de mon lit, aurais-je pu voir passer les vaisseaux sans me déranger.

La ferme des van Buren, vieille maison hollandaise, occupait une situation délicieuse sur le bord de l'eau. Parfaitement isolée du côté de la terre, elle avait des communications faciles avec l'autre côté de la rivière. En face, sur la route du Canada, s'élevait une grande auberge où l'on trouvait tous les renseignements, les gazettes et les affiches de ventes. Deux ou trois stages[18] y passaient par jour. Van Buren possédait deux pirogues, et la rivière était toujours si calme qu'on pouvait la traverser à tous les moments. Aucun chemin ne coupait cette propriété, bornée à quelques centaines de toises par une montagne couverte de beaux bois appartenant à van Buren. Nous disions parfois que cette ferme nous conviendrait, mais elle était d'un prix supérieur à celui que nous pouvions y mettre. Cela seul nous empêcha de l'acquérir, car, règle générale en Amérique à cette époque—et je pense qu'il en est toujours de même—quelque attaché qu'un homme fût à sa maison, à sa ferme, à son cheval, à son nègre, si vous lui en offriez un tiers de plus que sa valeur, vous étiez assuré, dans un pays où tout est coté, d'en devenir le propriétaire.

Un sentier menait de la ferme à la petite ville naissante de Troy. Ce sentier passait pendant un quart de mille au travers d'herbes que l'on coupait tous les ans, en automne, pour faire de la litière aux vaches. La puissance de végétation des terres voisines de la rivière était prodigieuse. Ainsi ces herbes qui, à notre arrivée, avaient cinq ou dix pouces de haut seulement, s'élevaient, deux mois plus tard, au moment de notre départ, en septembre, à une hauteur de huit ou dix pieds. On y marchait à l'ombre. Il m'est arrivé, par la suite, de passer à cheval dans des champs de maïs qui, en hauteur, me dépassaient de beaucoup, moi et ma monture.

Quelques jours après notre installation chez van Buren, j'eus besoin d'aller à Troy acheter quelques objets. On me dit de prendre le sentier et de le suivre sans m'en écarter. Je parvins ainsi à l'embouchure d'un creek ou petite rivière qui se jetait dans l'Hudson. Elle était remplie de grosses pièces de bois flottant destinées à un moulin à scie qui venait de s'établir un peu plus haut. Ces pièces de bois tenaient ensemble par des liens et ne pouvaient pas se séparer. Cependant, encore peu aguerrie, j'hésitais à me hasarder sur ce pont mobile, d'autant plus que la marée était haute. Je remarquai que le sentier finissait tout près de l'eau, reprenait en face sur l'autre rive, et que les morceaux de bois portaient des traces de pas. Donc on passait là, Black m'accompagnait. La chienne avait déjà fait plusieurs allées et venues. Mais Black était bien légère, et moi…? J'eus honte cependant de retourner à la maison et d'avouer que je n'avais pas osé affronter la traversée. Certes je serais l'objet des moqueries de tous. Ce fut un mauvais moment. Enfin, réfléchissant, que s'il y avait eu du danger, on m'eût prévenue, je posai un pied sur la première pièce. Elle enfonça un peu, mais je vis que c'était là tout le péril et qu'en somme il n'était pas bien effrayant. Je me gardai bien de raconter mes hésitations, et dans la suite je franchissais tous les jours ce passage, sans préoccupation d'aucune sorte.

II

Au mois de septembre, mon mari entra en marché avec un fermier dont la terre était de l'autre côté de la rivière, sur la route de Troy à Schenectady, à deux milles dans l'intérieur. Sa situation sur une colline dominant une grande étendue de terrain nous parut agréable. La maison était neuve, jolie et en très bon état. Les terres étaient cultivées en partie seulement. Il y avait cent cinquante acres d'ensemencés, autant en bois et en pâturages, un petit potager d'un quart d'acre rempli de légumes, enfin un beau verger semé de trèfle rouge et planté de pommiers à cidre, de dix ans, tous en plein rapport. On nous demandait 12.000 francs. Le général Schuyler ne trouva pas le prix exorbitant. Le bien se trouvait à quatre milles d'Albany, sur une route qu'on allait entreprendre pour communiquer avec la ville de Schenectady, alors dans un état de progrès très positif, en d'autres termes, in a thriving situation, ce qui disait tout dans ce pays.

Le propriétaire ne voulait déménager que lorsque la neige serait établie. Comme nous avions fait marché avec les van Buren, qui en avaient évidemment assez de nous, pour deux mois seulement, il nous fallait donc chercher un autre abri du 1er septembre au 1er novembre. Nous trouvâmes à Troy, pour une somme modique, une petite maison de bois au milieu d'une grande cour, clôturée par des murs en planches. Nous nous y établîmes, et comme nous devions acheter quelques meubles pour la ferme, nous en fîmes tout de suite l'acquisition. Ces meubles, joints aux choses que nous avions apportées d'Europe, nous permirent d'être tout de suite installés. J'avais engagé une fille blanche, très bon sujet. Elle devait se marier dans deux mois et consentit à entrer à mon service en attendant que son futur eût bâti la log house où ils devaient se loger après leurs noces.

Voici ce qu'on entendait par une log house. Un dessin, mieux qu'une description, en donnerait une idée exacte. On aplanit un terrain de quatorze à quinze pieds carrés et on commence par y bâtir une cheminée en briques. C'est là le premier confort de la maison. Puis on élève les murs. Ils sont composés de grosses pièces de bois couvertes de leur écorce, que l'on entaille de manière à les joindre exactement les unes aux autres. Sur ces murs on construit un toit avec un passage pour la cheminée. Une porte est ménagée au midi. On voit beaucoup de ces maisons en Suisse, dans les pâturages des Hautes-Alpes, où elles servent exclusivement à abriter le bétail ainsi que les bergers qui le gardent. En Amérique, elles représentent le premier degré de l'établissement, et souvent le dernier, car il y a des infortunés partout, et ces log houses, quand la ville a prospéré, deviennent le refuge du pauvre.

Betsey attendait donc que son futur mari eût bâti la maison qu'elle était appelée à habiter. C'était un ouvrier à tout faire. Il travaillait à la journée, parfois dans les petits jardins des bourgeois qui tenaient en ville de ces magasins où l'on vendait les choses les plus variées: des clous et du ruban, de la mousseline et du porc salé, des aiguilles et des socs de charrue. Le reste du temps, il s'adonnait à une autre besogne quelconque. Cet homme gagnait jusqu'à un dollar ou piastre par jour. À présent il est sûrement devenu riche et propriétaire.

Un jour de la fin de septembre, j'étais dans ma cour, avec une hachette à la main, occupée à couper l'os d'un gigot de mouton que je me préparais à mettre à la broche pour notre dîner. Betsey n'étant pas cuisinière, on m'avait confié le soin de la nourriture générale, dont je cherchais à m'acquitter de mon mieux, aidée par la lecture de la Cuisine bourgeoise. Tout à coup, derrière moi, une grosse voix se fait entendre. Elle disait en français: «On ne peut embrocher un gigot avec plus de majesté.» Me retournant vivement, j'aperçus M. de Talleyrand et M. de Beaumetz. Arrivés de la veille à Albany, ils avaient appris par le général Schuyler où nous étions. Ils venaient de sa part nous inviter à dîner et à passer le lendemain chez lui avec eux. Ces messieurs ne devaient rester dans la ville que deux jours. Un Anglais de leurs amis les accompagnait et était fort impatient de retourner à New-York. Cependant, comme M. de Talleyrand s'amusait fort de la vue de mon gigot de mouton, j'insistai pour qu'il revînt le lendemain le manger avec nous. Il y consentit. Laissant les enfants aux soins de M. de Chambeau et de Betsey, nous partîmes pour Albany. À cela se borne ma rencontre avec M. de Talleyrand, que Mme d'Abrantès et Mme de Genlis ont revêtue de circonstances si sottes, si ridiculeusement romanesques.

III

Nous causâmes beaucoup en route, sur tous les sujets, comme on a coutume de le faire lorsqu'on se retrouve. Les dernières nouvelles d'Europe, dont ils n'avaient pas eu connaissance pendant leur course au Niagara—ils en étaient revenus la veille au soir seulement—étaient plus terribles que jamais. Le sang coulait à flots à Paris. Mme Elisabeth avait péri. Nos parents, nos amis, aux uns et aux autres, comptaient au nombre des victimes de la Terreur. Nos prévisions ne nous laissaient pas pressentir où cela s'arrêterait.

Lorsque nous arrivâmes chez le bon général, il était sur son perron, nous faisant des signes de loin, et criant: «Venez donc, venez donc. Il y a de grandes nouvelles de France!» Nous entrâmes dans le salon, et chacun s'empara d'une gazette. On y racontait la révolution du 9 thermidor, la mort de Robespierre et des siens, la fin de l'effusion du sang, et le juste supplice du tribunal révolutionnaire. Nous nous félicitions mutuellement. Mais les vêtements de grand deuil dont nous étions vêtus, mon mari et moi, attestaient trop tristement que cette justice du ciel arrivait trop tard pour nous. L'événement nous apportait donc moins de cause de satisfaction personnelle qu'à MM. de Talleyrand et de Beaumetz.

Le premier se réjouissait surtout que Mme Archambauld de Périgord, sa belle-soeur, eût échappé au supplice, lorsque beaucoup plus tard dans la soirée, ayant repris sur la table un journal qu'il croyait avoir lu, il y trouva la terrible liste des victimes exécutées le jour même du 9 thermidor, au matin, pendant la séance où l'on dénonçait Robespierre, et dans laquelle elle figurait. Cette mort le frappa bien douloureusement. Son frère, qui ne se souciait guère de sa femme, était sorti de France dès 1790, et comme leur fortune appartenait à sa femme, il avait trouvé plus convenable, et surtout plus commode, qu'elle restât, pour éviter la confiscation. Cette vertueuse personne avait obéi; et lorsque, après sa condamnation, on lui proposa de se déclarer grosse, affirmation qui l'aurait sauvée au bout de quelques heures, elle ne le voulut pas. Elle laissait trois enfants: une fille, Mme Juste de Noailles, maintenant duchesse de Poix, et deux fils, Louis, mort à l'armée, sous Napoléon, et Edmond, qui épousa la plus jeune des filles de la duchesse de Courlande. Sans la connaissance de ce cruel événement, notre soirée chez le général Schuyler aurait été des plus agréables.

M. Law, le compagnon de voyage de MM. de Talleyrand et de Beaumetz, pouvait passer pour le plus original des Anglais, qui le sont tous plus ou moins. C'était un grand homme blond, de quarante à quarante-cinq ans, d'une belle figure mélancolique. Quand une idée le préoccupait, la maison se serait écroulée qu'il n'aurait pas levé les yeux. Le soir, en retournant à l'auberge, il dit brusquement à M. de Talleyrand:

«Mon cher, nous ne partirons pas après-demain.»

«—Et pourquoi? Vous avez retenu votre passage sur le sloop qui descend à New-York.»

«—Oh! cela est égal. Je ne veux pas partir. Ces gens de Troy que vous avez été chercher…»

«—Eh! bien?»

«—Je veux les revoir encore plusieurs fois. Demain, vous irez chez eux?»

«—Oui.»

«—J'irai vous y prendre le soir. Je veux voir cette femme-là chez elle.»

Puis il retomba dans son silence dont on ne put le faire sortir.

Le lendemain matin, après avoir déjeuné chez notre paternel général, M. de Talleyrand et mon mari revinrent à Troy. Je les y avais précédés dès le matin, car il me fallait préparer le dîner pour mon hôte. Un petit nègre conduisant une carriole, qu'on se procurait facilement à Albany pour un dollar, attelage semblable aux chaises à un cheval—«baroccini»—qui parcourent si lestement les routes de la Toscane, m'avait ramenée à mon emploi de cuisinière et de maître d'hôtel.

M. de Talleyrand fut aimable, comme il l'a toujours été pour moi, sans aucune variation, avec cet agrément de conversation que nul n'a jamais possédé comme lui. Il me connaissait depuis mon enfance, et prenait par là une sorte de ton paternel et gracieux d'un très grand charme. On regrettait intérieurement de trouver tant de raisons de ne pas l'estimer, et l'on ne pouvait s'empêcher de chasser ses mauvais souvenirs, quand on avait passé une heure à l'écouter. Ne valant rien lui-même, il avait, singulier contraste, horreur de ce qui était mauvais dans les autres. À l'entendre sans le connaître, on aurait pu le croire un homme vertueux. Seul son goût exquis des convenances l'empêchait de me dire des choses qui m'auraient déplu, et si, comme cela est arrivé parfois, elles lui échappaient, il se reprenait aussitôt en disant: «Ah! c'est vrai. Vous n'aimez pas cela.»

Le soir, M. Law, accompagné de M. de Beaumetz, vint prendre le thé. J'avais déjà une vache. Je leur donnai d'excellente crème. Nous allâmes nous promener. M. Law m'offrit le bras, et une longue conversation s'engagea entre nous.

Frère de lord Landaff, il était parti étant encore jeune pour l'Inde, où il avait occupé pendant quatorze ans l'emploi de gouverneur de Patna, ou quelque chose d'analogue. Là il avait épousé une veuve bramine très riche, dont il avait eu deux fils, encore enfants. Sa femme était morte en lui laissant des sommes considérables. De retour en Angleterre, il s'y était ennuyé et avait pris le parti de venir en Amérique pour dépenser dans ce pays, en acquisitions de terrains, une partie des capitaux qu'il avait rapportés de l'Inde. Son intention était de s'assurer si le peuple nouveau méritait l'estime qu'il songeait à lui accorder. J'en doutai et ne le lui cachai pas, mais il n'adopta pas ma manière de voir. Son imagination avait créé une Amérique chimérique dont il ne voulait pas démordre. C'était un idéologue, mais pour le reste spirituel, instruit, poète et historien. Il avait écrit en anglais plusieurs choses intéressantes de l'histoire du Mogol[19] et traduit un poème hindou du dernier souverain[20], à qui on avait crevé les yeux et qui était en prison depuis je ne sais combien d'années. Après m'avoir promis de m'envoyer cette traduction le lendemain, il tomba dans une profonde rêverie et ne parla plus jusqu'à la fin de la promenade. Seulement, en entrant dans la maison, il poussa un grand soupir et s'écria: Poor Mogol![21].

Le surlendemain de ce jour, nous allâmes passer la journée chez Mme Renslaër avec tous les Schuyler. M. de Talleyrand avait été extrêmement impressionné par la grande distinction d'esprit de Mme Renslaër, et ne pouvait croire, à la manière dont elle en jugeait les événements et les hommes, qu'elle n'eût pas passé des années en Europe. Elle était également fort intéressante à entendre sur l'Amérique et sur la révolution de ce pays, dont elle avait une connaissance très étendue et très approfondie grâce à son beau-frère, le colonel Hamilton, l'ami en même temps que le confident le plus intime de Washington.

On attendait le colonel Hamilton à Albany, où il comptait passer quelque temps chez son beau-père, le général Schuyler. Il venait de quitter le ministère des finances qu'il dirigeait depuis la paix, et c'était à lui que l'on devait le bon ordre établi dans cette partie du gouvernement des États-Unis. M. de Talleyrand le connaissait et en avait la plus haute opinion. Mais il trouvait très singulier qu'un homme de sa valeur, doué de talents si supérieurs, quittât un ministère pour reprendre la profession d'avocat, en donnant pour motif de sa décision que cette place de ministre ne lui procurait pas les moyens d'élever sa famille de huit enfants. Un tel prétexte paraissait à M. de Talleyrand passablement singulier et, pour tout dire, même un peu niais.

Le dîner terminé, M. Law prit M. de Talleyrand par le bras et l'emmena dans le jardin pendant assez longtemps. Le départ de ces messieurs était fixé au lendemain, et ils avaient formé le projet de venir nous dire adieu dans la matinée à Troy. M. Law, après sa conversation avec M. de Talleyrand, allégua avoir des lettres à écrire et retourna à son auberge. M. de Talleyrand, nous emmenant alors dans un coin du salon, mon mari et moi, nous raconta ce que M. Law lui avait dit, en ces termes: «Mon cher ami, j'aime beaucoup ces gens-là—parlant de nous—mon intention est de leur prêter mille louis. Ils viennent d'acheter une ferme. Il leur faut du bétail, des chevaux, des nègres, etc. Tant qu'ils habiteront le pays, ils ne me rembourseront pas mon prêt… d'ailleurs je n'accepterais rien… J'éprouve le besoin de leur être utile pour me sentir heureux, et s'ils me refusent.. j'ai de mauvais nerfs… j'en tomberai malade. Ils me rendront un véritable service en accueillant mon offre.» Puis il ajouta: «Cette femme, si bien élevée! qui fait la cuisine… qui trait sa vache… qui lave son linge… Cette idée m'est insupportable… elle me tue… Voilà deux nuits que je n'en ai pas dormi.»

M. de Talleyrand était un homme de trop bon goût pour tourner en ridicule un trait semblable. Il nous demanda très sérieusement ce qu'il devait répondre. À vrai dire, nous nous sentions profondément touchés de cette proposition, quelle que fût l'originalité avec laquelle elle était énoncée. Nous le priâmes d'exprimer à son ami toute notre sincère reconnaissance et de l'assurer que, pour le moment, nous pouvions faire face à toutes les exigences de notre établissement, mais que si ultérieurement, par quelque circonstance inattendue, nous nous trouvions dans l'embarras, nous lui promettions de nous adresser à lui. Cette promesse, qu'il reçut le soir même, le tranquillisa un peu. Le lendemain matin, il vint nous dire adieu. Le pauvre homme se sentait embarrassé comme s'il eût commis une mauvaise action. Aussi fut-ce de bon coeur que, sans lui parler d'autre chose, je lui donnai un hearty shake hands[22]. Il m'avait apporté sa traduction du poème du Mogol en vers anglais. À ma grande surprise, je reconnus l'histoire textuelle de Joseph et de l'amour de la femme de Putiphar, telle qu'on la trouve dans la Bible.

IV

Nous attendions impatiemment la chute de la neige, et le moment où la rivière gèlerait pour trois ou quatre mois. La congélation s'opère en une seule fois et, pour que la glace soit solide, il faut qu'elle prenne dans les vingt-quatre heures et qu'elle ait de deux à trois pieds d'épaisseur. Cette particularité tient exclusivement à la localité et à la grande quantité de bois qui couvrent cet immense continent à l'ouest et au nord des établissements des États-Unis, mais n'est pas une conséquence de la latitude du lieu. Il est bien probable que les grands lacs étant maintenant, en 1843, presque tous entourés d'établissements cultivés, le climat de la région que nous habitions aura notablement changé. Quoi qu'il en soit, les choses se passaient alors ainsi que je vais le décrire.

Du 25 octobre au 1er novembre, le ciel se couvrait d'une masse de nuages si épais que le jour en était obscurci. Un vent du nord-ouest horriblement froid les poussait avec une grande violence, et chacun faisait ses préparatifs pour mettre à l'abri ce qui ne devait pas être englouti par la neige. On retirait de la rivière les bateaux, les pirogues et les bacs, en retournant la quille en haut ceux qui n'étaient pas pontés. Tout le monde, à ce moment, déployait la plus grande activité. Puis la neige commençait à tomber avec une telle abondance que l'on ne voyait pas un homme à dix pas. Ordinairement la rivière avait pris deux ou trois jours auparavant. Le premier soin était de tracer avec des branches de sapin une large route le long d'une des berges. On marquait de même les endroits où la rive n'était pas escarpée et où l'on pouvait passer sur l'eau congelée. Il eût été dangereux de passer ailleurs, car dans beaucoup d'endroits la glace manquait de solidité sur les bords.

Nous avions fait l'acquisition de mocassins, espèce de chaussons de peau de buffles, fabriqués et vendus par les sauvages. Le prix de ces objets est quelquefois assez élevé, quand ils sont brodés avec de l'écorce teinte ou avec des piquants de porcs-épics.

Ce fut en achetant cette chaussure que je vis pour la première fois des sauvages. Ceux-là étaient les derniers survivants de la nation des Mohawks, dont le territoire a été acheté ou pris par les Américains depuis la paix. Les Onondagas, établis près du lac Champlain, vendaient aussi leurs forêts et se dispersaient également à cette époque. Il en venait quelques-uns de temps à autre. Je fus un peu surprise, je l'avoue, quand je rencontrai pour la première fois un homme et une femme tout nus se promenant tranquillement sur la route, sans que personne songeât à le trouver singulier. Mais je m'y accoutumai bientôt, et lorsque je fus établie à la ferme, j'en voyais presque tous les jours pendant l'été.

Nous profitâmes du premier moment où la route fut tracée et battue pour commencer notre déménagement. Les fonds que nous attendions de Hollande étaient arrivés, et ma grand'mère, lady Dillon, qui vivait encore, m'avait envoyé, quoiqu'elle ne m'eût jamais vue, trois cents louis[24], avec lesquels nous achetâmes notre mobilier aratoire. Nous possédions déjà quatre bons chevaux et deux traîneaux de travail. Un troisième servait à notre personnel et se nommait the pleasure sledge[25]. Il pouvait tenir six personnes. C'était une espèce de caisse très basse. À son arrière se trouvait une première banquette, un peu plus large que le corps du traîneau; elle surmontait un caisson dans lequel on mettait les petits paquets et avait un dossier assez haut pour dépasser la tête, ce qui nous mettait à l'abri du vent. Les autres bancs, au nombre de deux, se composaient de simples planches. Des peaux de buffles et de moutons garantissaient les pieds. On y attelait deux chevaux et l'on marchait très vite.

Lorsque cet équipage fut organisé, nous allâmes nous établir à la ferme, quoique nos vendeurs l'occupassent encore. Mais, fort peu embarrassés de ce qui nous était agréable et commode, ils ne se pressaient pas de déménager. Nous nous trouvâmes littéralement dans l'obligation les pousser dehors.

Pendant ce temps nous achetâmes un nègre, et cette acquisition, qui paraissait la chose du monde la plus simple, me causa un effet si nouveau que je me souviendrai toute ma vie des moindres circonstances de l'événement.

La législature avait décidé, comme je l'ai rapporté antérieurement, que les nègres nés en 1794 seraient libres à l'âge de vingt ans. Mais quelques-uns avaient déjà été libérés, soit par leurs maîtres à titre de récompense, soit pour un autre motif quelconque. De plus, un usage s'était établi auquel aucun maître n'aurait osé se soustraire, sous peine d'encourir l'animadversion publique. Lorsqu'un nègre était mécontent de sa situation, il allait chez le juge de paix et adressait à son maître une prière officielle de le vendre. Celui-ci, conformément à la coutume, était tenu de lui permettre de chercher un maître qui consentît à le payer tant. Le maître pouvait spécifier un délai de trois ou de six mois, mais il le faisait rarement, ne voulant plus conserver un ouvrier ou un domestique connu pour vouloir le quitter. De son côté, le nègre cherchait une personne disposée à l'acheter. Il avait ordinairement trouvé un nouveau maître avant d'avertir celui chez lequel il ne voulait pas rester. C'est ce qui nous advint. Betsey, qui jouissait d'une très bonne réputation, avait fait notre éloge et se désolait de devoir nous abandonner. Quelques bouts de ruban et quelques vieilles robes que je lui donnai m'acquirent à bien bon marché une réputation de générosité surprenante, renom qui s'était même propagé parmi les fermiers de l'ancienne colonie hollandaise. Un jeune nègre souhaitait quitter le maître chez lequel il était né, dans le but d'échapper ainsi à la sévérité de son père, nègre comme lui, et de sa mère. Il vint nous apporter l'écrit l'autorisant à chercher une autre situation. Ayant pris des informations, nous sûmes qu'en effet on le traitait très rigoureusement, et son père lui-même nous ayant demandé d'acheter son fils, nous y consentîmes.

Nous montâmes dans notre traîneau jaune et rouge, attelé de nos deux excellents chevaux noirs, et nous nous en allâmes à quatre milles de notre ferme, dans une partie du pays—a tract of land—où il y avait huit ou dix fermes voisines, dont tous les propriétaires se nommaient Lansing. Cette singularité tient à ce que, originairement, un premier colon a acheté un morceau de terre, dans le temps où, couvertes de forêts, les terres se vendaient quatre ou cinq sous l'acre. Le défrichement de la partie achetée, commencée par lui, a été continué par ses enfants. Ces derniers ont ensuite bâti, sur les parcelles défrichées par eux, des maisons semblables de tout point à la maison-mère. C'est comme cela qu'il n'est pas rare d'errer pendant tout un jour, de ferme en ferme en trouvant partout des propriétaires de même nom, sans rencontrer la personne à qui on a affaire.

Néanmoins, comme nous savions le nom de baptême de notre nègre—si tant est qu'il ait été baptisé—nous arrivâmes dans la jolie maison de M. Henry Lansing, maison bâtie en briques, ce qui est un grand honneur que nous ne possédions pas. Là, nous demandâmes à Mme Lansing le nègre Mink, nom de celui qui nous avait offert d'entrer à notre service. En véritable Hollandaise qui n'avait pas dégénéré, elle s'inquiéta de savoir, en assez mauvais anglais, si nous avions apporté l'argent. Mon mari compta alors sur la table les 1.000 francs que je tenais sous mon manteau, et M. Lansing parut. C'était un homme de grande taille, vêtu d'un excellent habit de drap gris, home span[26], filé dans sa maison. Il fit entrer Mink, et lui prenant la main, la mit dans celle de mon mari en lui disant «Voici ton maître.» Cela fait, nous dîmes à Mink que nous allions partir. Mais Mme Lansing nous ayant préparé un verre de vin de Madère et un biscuit, il fallut absolument les avaler, sous peine de passer pour de mauvais voisins. Dans la conversation, le père Lansing apprit que mon mari avait représenté le roi de France en Hollande, sa terre-mère,—mother country—comme il l'appelait. Cela augmenta prodigieusement sa considération pour nous. Nous prîmes ensuite congé et trouvâmes Mink déjà installé dans le traîneau. Il était monté dans sa chambre se revêtir de ses meilleurs habits. Ceux-ci lui appartenaient, car il n'emporta aucun des effets achetés des deniers de son maître, pas même ses mocassins. Tous ses autres effets personnels, et qui auraient tenu dans le fond d'un chapeau, il les plaça dans le caisson du traîneau, puis se retournant en touchant son chapeau, comme aurait pu le faire le cocher anglais le mieux stylé, il me dit en montrant les chevaux: «Sont-ce mes chevaux?» Sur l'affirmative, il prit les rênes et partit à toute allure pour sa nouvelle résidence, bien moins préoccupé que moi, car, n'ayant jamais acheté un homme, j'étais encore toute saisie de la manière dont la chose s'était passée.

V

Peu de jours après, nos vendeurs quittèrent la ferme, nous laissant une maison sale et mal tenue, ce qui leur fit beaucoup de tort. C'étaient des colons anglais, c'est-à-dire venant des bords de la mer. Ils abandonnèrent la propriété après l'avoir occupée pendant quelques années, parce qu'elle était devenue trop petite pour eux et qu'ils allaient entreprendre un défrichement de l'autre côté de la rivière. Ces gens n'avaient pu rassembler des fonds en quantité suffisante pour permettre aux diverses générations de la famille de se séparer et d'avoir chacune un établissement particulier. C'était un signe de pauvreté, de mauvaise conduite ou de défaut d'intelligence, que de continuer à vivre tous ensemble. Les Américains sont comme les abeilles: les essaims doivent sortir périodiquement de la ruche pour n'y plus rentrer.

Dès que nous fûmes seuls dans notre maison, nous consacrâmes un peu d'argent à l'arranger. Elle comprenait un rez-de-chaussée seulement, élevé de cinq pieds au-dessus de terre. Quand on l'avait bâtie, on avait commencé par construire un mur s'enfonçant de six pieds en terre et dépassant le sol de deux pieds. Cette partie formait la cave et la laiterie. Au-dessus, le reste de la maison était en bois, comme cela se voit encore beaucoup dans l'Emmenthal suisse. Les espaces vides de la charpente étaient remplis de briques séchées au soleil, ce qui formait un mur très compact et très chaud. Nous fîmes revêtir l'intérieur des murs d'un enduit de plâtre mêlé à de la couleur, d'un très joli effet.

M. de Chambeau avait très bien profité de ses quatre mois d'apprentissage chez son maître menuisier et était véritablement devenu très bon ouvrier. D'ailleurs il lui eût été impossible de songer à se négliger, car mon activité n'admettait aucune excuse. Mon mari et lui auraient pu m'appliquer ces paroles de M. de Talleyrand sur Napoléon: «Celui qui donnerait un peu de paresse à cet homme, serait le bienfaiteur de l'univers.» En effet, pendant tout le temps que j'ai habité la ferme, bien portante ou malade, le soleil ne m'a jamais trouvée dans mon lit.

Mink, en prenant une nouvelle situation, avait cherché à échapper, ai-je dit, à la sévérité de son maître, et aussi à celle de son père. Sa déception fut cruelle quand, quelques jours après, il vit arriver son père à la ferme pour traiter également avec nous de son prix. C'était un nègre de quarante-cinq à quarante-huit ans, ayant une très grande réputation d'intelligence, d'activité et de connaissances en agriculture. Il avait adroitement et justement calculé qu'avec des maîtres d'une condition élevée, mais sans expérience, il deviendrait facilement le maître de la maison et l'homme nécessaire. Son esprit, véritablement supérieur, lui suggérait souvent des innovations dont le vieux Lansing ne voulait pas entendre parler. Il brûlait d'être avec des gens nouveaux qui ne seraient pas uniquement guidés par des préjugés comme son maître hollandais, lequel n'admettait pas que l'on changeât la moindre chose à des pratiques vieilles de cent ans.

Nous allâmes consulter le général Schuyler et M. Renslaër. Tous deux connaissaient ce nègre de réputation. Ils nous complimentèrent sur l'envie qu'il avait de nous appartenir, nous engagèrent à le prendre en nous donnant même le conseil de le consulter sur tous les détails de l'exploitation de la ferme. Nous l'achetâmes très bon marché à cause de son âge, car on n'était plus admis à vendre un nègre quand il avait dépassé cinquante ans. M. Lansing opposa même cette raison pour ne pas nous le céder. Mais le nègre, en produisant son extrait de baptême, prouva qu'il n'en avait que quarante-huit.

Nous le vîmes avec plaisir établi dans la ferme. Son fils seul ne partagea pas notre satisfaction. Il se nommait Prime, sobriquet qu'il s'était acquis par sa supériorité en toutes choses. Pour en finir avec l'histoire de notre établissement et de nos nègres, je dirai que nous en acquîmes deux autres dont nous fîmes le bonheur. Ils le méritaient d'ailleurs bien. L'un d'eux était une femme. Mariée depuis quinze ans, elle avait perdu tout espoir de pouvoir être réunie au mari qu'elle adorait, son maître, brutal et méchant, ayant toujours refusé de la vendre. Prime nous ayant fait acheter le mari, excellent sujet et bon travailleur, je me mis dans la tête d'avoir également la femme. Une négresse m'était nécessaire. J'avais trop d'ouvrage, et une femme à la journée m'eût coûté trop cher.

Je m'en fus donc un matin, en traîneau, avec un sac d'argent chercher cette négresse, nommée Judith, chez son maître Wilbeck. Ce dernier était le frère de l'homme d'affaires de M. Renslaër. Je lui dis que j'avais appris par le Petroon son intention de vendre la négresse Judith. Il s'en défendit, prétextant qu'elle lui était très utile. Je lui répondis qu'il n'ignorait pas que l'on ne pouvait refuser de vendre un nègre quand il le demandait; que cette femme lui en avait témoigné le désir, mais qu'il l'avait battue au point de la tuer et qu'elle en était encore malade. Brutalement il répliqua qu'elle pourrait chercher un maître quand elle serait guérie. «Faites-la appeler, lui dis-je, elle en a trouvé un.» Elle vint. En apprenant que j'avais acheté son mari et que je voulais l'acheter également pour les réunir, la pauvre femme tomba pâmée sur une chaise. Alors Wilbeck, qui connaissait mes relations avec M. Renslaër, ne résista pas plus longtemps. Je lui comptai l'argent et prévint Judith que son mari viendrait le lendemain la chercher, ainsi que sa petite fille. Celle-ci, âgée de trois ans moins quelques mois, devait suivre sa mère, d'après la loi. C'est ainsi que notre ménage noir se trouva formé. Nous eûmes véritablement beaucoup de bonheur. La femme comme l'homme étaient d'excellents sujets, actifs, laborieux, intelligents. Ils s'attachèrent à nous avec passion, parce que les nègres, quand ils sont bons, ne le sont pas à demi. On pourrait compter sur leur dévouement jusqu'à la mort. Judith avait trente-quatre ans et était excessivement laide, ce qui n'empêchait pas son mari d'en être fou. M. de Chambeau leur organisa une chambre, réservée à eux seuls, dans le grenier, jouissance que leur ambition n'aurait jamais osé espérer.

Je pense avec plaisir à ces braves gens. Après m'avoir bien servi, ils m'ont procuré, comme on le verra plus loin, ce que j'ai nommé, à juste titre, le plus beau jour de ma vie.

CHAPITRE III

I. Nouvelles relations: MM. Bonamy et Desjardin.—Le beurre de Mme de La Tour du Pin.—Une famille de défricheurs.—Vie d'intérieur.—Un présent fait à propos.—II. La venue du printemps.—Les sauvages.—Leur respect pour la parole donnée.—Leur passion pour le rhum: une scène odieuse.—La Old Squaw.—III. La visite de M. de Novion.—Squaw John.—Un passage en bac émouvant.—Le petit Humbert chez Mme Ellisson.—IV. Les quakers trembleurs.—Une visite à leur établissement.—V. Mme de La Tour du Pin adopte le costume de fermière.—Visite de MM. de Liancourt et Dupetit-Thouars.—VI. Un acte de cruauté.—M. de Talleyrand et le banquier Morris.—Projet de voyage à Philadelphie et New-York.

I

Deux familles françaises avec lesquelles nous avions lié connaissance vivaient à Albany. Elles étaient loin de se ressembler. L'une était celle d'un petit marchand fort commun, nommé Genetz, qui arriva dans la localité avec quelques fonds en argent et des marchandises de toute espèce en mercerie. Il se montrait complaisant, quoiqu'au fond ce fût un mauvais drôle, révolutionnaire caché. Mais comme il avait loué un petit logement à un Français créole de nos amis, nous le traitions bien en qualité de compatriote.

Ce créole de Saint-Domingue connaissait beaucoup mon père, chez qui je l'avais vu moi-même à Paris. Il se nommait Bonamy. Ruiné de fond en comble par l'incendie du Cap[27], il n'avait sauvé que quelques fonds placés en France où sa femme, originaire de Nantes, s'était réfugiée avec ses deux filles. Elle mourut dans cette ville, et ses filles, encore enfants, avaient été recueillies par des oncles qui les élevaient. M. Bonamy, déclaré émigré, ne pouvait retourner ni à Saint-Domingue ni en France. Il cherchait le moyen d'assurer son existence en Amérique, quand les 10.000 ou 12.000 francs qu'il avait pu sauver du Cap auraient été dépensés. C'était un homme de la meilleure compagnie, instruit, même savant, rempli d'esprit, d'agrément, de facilité à vivre. Il venait souvent chez nous. Prime le ramenait dans le traîneau à son retour du marché, où il allait presque tous les jours vendre une charge de bois, ainsi que du beurre et de la crème pour les déjeuners.

Mon beurre avait pris une grande vogue. Je l'arrangeais soigneusement en petits pains, avec un moule à notre chiffre, et le plaçais coquettement dans un panier bien propre, sur une serviette fine. C'était à qui en achèterait. Nous avions huit vaches bien nourries, et notre beurre ne se ressentait pas de l'hiver. Ma crème était toujours fraîche. Cela me valait tous les jours pas mal d'argent, et la charge de bois du traîneau rapportait au moins deux piastres[28].

Prime, quoique ne sachant ni lire ni écrire, n'en tenait pas moins son compte avec une telle exactitude qu'il n'y avait jamais la moindre erreur. Il rapportait souvent de la viande fraîche achetée à Albany, et, à son retour, mon mari, sur ses indications, inscrivait le montant de ses recettes et de ses dépenses.

M. Bonamy venait ordinairement le samedi et restait à la ferme jusqu'au lundi. Une fois, au commencement du printemps, son séjour fut plus long. Une chute de cheval le retint chez nous au delà de quinze jours.

L'autre famille habitait Albany, en attendant le moment d'aller s'établir au Blackriver, du côté du lac Erié. Son chef, M. Desjardin, était l'agent d'une compagnie propriétaire d'immenses terrains qu'elle revendait en parcelles à de pauvres colons irlandais ou écossais, ou même français, que des négociants de New-York lui adressaient.

Suivons un de ces groupes de colons, que j'ai connu, pour faire comprendre cette sorte d'établissement.

Il était composé du mari, de la femme, d'un garçon de quinze à dix-sept ans et de deux filles. Je les vis partir à pied, marchant sur la neige, chacun des trois premiers le dos chargé d'un paquet disposé en forme de hotte. Le mari conduisait à la main un mauvais cheval attelé à un petit traîneau, sur lequel il avait placé deux barriques, l'une de farine, l'autre de porc salé, plusieurs haches, des outils de jardinage ou autres, quelques paquets et les deux petites filles.

Arrivés au Kentucky, État maintenant si florissant, mais désert alors, ils se seront adressés au représentant de la personne qui leur avait ou vendu ou affermé la terre sur laquelle ils devaient s'établir. Leur premier soin aura été d'abattre des arbres pour construire la log house. Provisoirement des voisins les auront logés. Ils auront ensuite débarrassé le sol de ses broussailles en y mettant le feu qui aura également brûlé les basses branches des arbres. À la fonte des neiges, ils auront ratissé ces charbons avec une herse et semé du blé. Il n'en fallait pas davantage pour avoir une bonne récolte. Peu à peu on se sera servi des grands arbres, dont quelques branches seulement étaient brûlées, pour construire des clôtures—fences—destinées à séparer la propriété en plusieurs lots, parmi lesquels le plus arrosé devient une prairie et une pâture. Et voilà une famille appelée à prospérer. Si un voyageur passe par là, il voit sortir de la hutte sept ou huit enfants de tout âge, frais et dispos, vivant de farine de maïs, de lait, de beurre, et tous se rendant utiles dès l'âge de quatre ans.

Ordinairement cette propriété est grevée d'une petite rente soit en blé soit en argent. Notre ferme payait quinze boisseaux de blé en nature ou en argent au Petroon Renslaër, et il en était de même pour toutes les fermes de son immense propriété de dix-huit milles de large sur quarante-deux de long.

M. Desjardin avait apporté d'Europe un mobilier complet et, entre autres choses, une bonne bibliothèque de mille à quinze cent volumes. Il nous les prêtait, et mon mari ou M. de Chambeau me faisait la lecture le soir pendant que je travaillais.

Nous déjeunions à 8 heures et nous dînions à 1 heure. Le soir, à 9 heures, nous prenions le thé, avec des tartines de notre excellent beurré et du bon fromage de stilton que M. de Talleyrand nous avait expédié. À cet envoi, il avait joint, à mon intention, un présent qui me causa le plus grand plaisir: c'était une belle et bonne selle de femme, y compris la bride, la couverture et les autres accessoires. Jamais don n'était venu si à propos. Nous avions, en effet, acheté avec la ferme, et par-dessus le marché, deux jolies juments pareilles de robe et de taille, mais très dissemblables de caractère.

L'une avait le tempérament d'un agneau, et quoiqu'elle n'eût jamais eu de mors dans la bouche, je la montai le jour même qu'elle fut sellée pour la première fois. En peu de jours, je la dressai aussi bien qu'aurait pu l'être un cheval de manège. Ses allures étaient très agréables et à l'occasion elle vous suivait comme un chien. L'autre était un démon que toute l'habileté de M. de Chambeau, officier de cavalerie, n'était pas parvenue à dompter. On arriva à la maîtriser au printemps seulement, en la faisant labourer entre deux forts chevaux et en fixant par les naseaux à un même gros bâton les têtes des trois bêtes. Elle en fut si furieuse, les premières fois, qu'au bout de dix minutes elle était mouillée de sueur. Avec le temps cependant on put la calmer. C'était une excellente jument valant au moins de 25 à 30 louis.

II

À propos du printemps, il est intéressant de rapporter avec quelle promptitude il arrivait dans ces parages. La latitude, 43 degrés, se faisait sentir alors et reprenait tout son empire. Le vent du nord-ouest, après avoir régné tout l'hiver, cessa brusquement dans les premiers jours de mars. Les brises du Midi commencèrent à souffler, et la neige fondit avec une telle promptitude que les chemins se transformèrent en torrents pendant deux jours. Comme notre habitation occupait le penchant d'une colline, nous fûmes bientôt débarrassés de notre manteau blanc. La neige, épaisse de trois à quatre pieds, avait garanti pendant l'hiver l'herbe et les plantes de la gelée. Aussi, en moins d'une semaine, les prés verdissaient, se couvraient de fleurs et une innombrable variété de plantes de toute espèce, inconnues en Europe, remplissaient les bois.

Les sauvages, qui n'avaient pas paru de tout l'hiver, recommencèrent à visiter les fermes. L'un d'eux, au commencement des temps froids, m'avait demandé la permission de couper des branches d'une espèce de saule dont les jets, gros comme le doigt, ont de cinq à six pieds de long, en promettant de me tresser des paniers pendant la saison hivernale. Je ne comptais guère sur cette promesse, doutant fort que les sauvages fussent esclaves de leur parole à ce point, quoiqu'on me l'eût cependant affirmé. Je me trompais, car la neige n'était pas fondue depuis huit jours que mon Indien reparut avec une charge de paniers. Il m'en donna six, enchâssés les uns dans les autres. Le premier, rond et fort grand, était tellement bien tressé que, rempli d'eau, il la retenait comme un vase de terre. Ayant voulu les lui payer, il s'y refusa absolument et accepta seulement une jatte de lait de beurre[29], dont ils sont très friands. On m'avait avertie de ne leur donner jamais de rhum, pour lequel ils ont une passion immodérée, et j'avais d'ailleurs été témoin, à Troy, d'une scène affreuse à ce sujet.

Un sauvage, passant dans la localité avec sa femme, s'était arrêté devant un peintre occupé à décorer une boutique. Quelques jeunes gens lui demandèrent de se peindre sur la peau, en noir et rouge, les figures qu'il portait en allant en guerre. Il y consentit, à condition qu'on lui donnerait un quart de rhum. Cette mesure anglaise vaut un litre et demi de France[30]. Puis il s'assit avec beaucoup de gravité sur un banc, et sa femme prenant un pinceau lui traça sur la peau, avec beaucoup d'exactitude, des croissants, des serpents, des images du soleil et d'autres encore. Après quoi, il poussa le cri de guerre, celui de l'appel, de l'attaque, etc… Jusque-là, rien que d'assez amusant. Mais il réclama le salaire promis, et on lui apporta un quart de rhum. Il le prit et le but d'un trait sans en laisser une goutte. Aussitôt il tomba, comme mort, étendu sur le sable au bord de la rivière. Sa compagne, avec cette prodigieuse patience des femmes sauvages, s'assit près de lui et resta là plusieurs heures sans remuer. En sortant de son engourdissement, il se précipita dans la rivière pour effacer les dessins coloriés dont il était couvert. Mais l'eau, loin de les enlever, ne faisait que mêler et étendre davantage les couleurs sur son corps. Le spectacle était horrible à voir. Il comprit alors seulement qu'on s'était moqué de lui, chose que les sauvages ne pardonnent jamais. Aussi s'en alla-t-il en prononçant des menaces et des malédictions, et les gens raisonnables avertirent les auteurs de la plaisanterie que si jamais il trouvait l'occasion de se venger, fût-ce dans vingt ans, il le ferait.

Je me gardais donc bien de donner du rhum à mes visiteurs. Mais j'avais dans un ancien carton des restes de fleurs artificielles, des plumes, des bouts de rubans de toutes couleurs, des grains de verre soufflé, qui avaient été autrefois à la mode, et je les distribuais aux femmes que cela ravissait. Parmi elles s'en trouvait une très vieille à l'aspect repoussant. On la nommait la Old Squaw[31], et lorsqu'elle paraissait, ma négresse n'était pas tranquille. Elle jouissait de la réputation d'être sorcière et de jeter des sorts. Quand on avait des poules à couver, des vaches ou des truies prêtes à mettre bas; quand on avait semé des légumes ou que l'on entreprenait quelque détail important du ménage, si la Old Squaw survenait, il était essentiel de se la rendre favorable par quelque présent qu'elle pût employer à sa parure.

Une vieille femme est toujours, même dans la vie civilisée, une chose fort laide. Que l'on se figure maintenant la Old Squaw, femme de soixante-dix ans, à la peau noire et tannée, qui a passé sa vie entière le corps nu exposé à toutes les intempéries des saisons, la tête couverte de cheveux gris que le peigne n'a jamais touchés; ayant pour tout vêtement une sorte de tablier de gros drap bleu et une petite couverture de laine—effets qui ne sont remplacés que lorsqu'ils tombent en guenilles;—la couverture jetée sur les épaules et attachée, les deux pointes sous le menton, au moyen d'une broche de bois, d'un clou ou d'une épine d'acacia. Eh! bien, cette femme, qui parlait assez bien l'anglais, aimait la parure avec fureur. Tout lui était bon pour cela. Le bout d'une vieille plume rose, un noeud de ruban, une vieille fleur, la mettaient de bonne humeur. Lui permettait-on en outre de se regarder un moment dans le miroir, on pouvait se flatter qu'elle était favorable à vos couvées et à vos vaches, que votre crème ne tournerait pas et que votre beurre aurait une belle couleur jaune.

Cependant ces sauvages, à peine familiarisés avec quelques mots d'anglais, qui passaient leur été à courir de ferme en ferme, étaient aussi sensibles aux bons procédés, à une réception amicale, que l'aurait été un seigneur de la cour. Ils avaient bientôt compris que nous n'appartenions pas à la même classe que les autres fermiers nos voisins. Aussi disaient-ils en parlant de moi: Mrs Latour… from the old country… great lady… very good to poor squaw[32].

Ce mot de squaw signifie sauvage. Il qualifie indifféremment tout être ou tout objet provenant des pays où la civilisation européenne n'a pas encore pénétré. Ainsi il s'applique aux oiseaux de passage: squaw pigeon, squaw turkey[33]; aux objets apportés par les sauvages: squaw baskett[34], etc., etc.

III

Un jour, nous eûmes la visite d'un Français, officier du régiment de mon mari, M. de Novion. Tout frais débarqué d'Europe, il fut fort heureux d'apprendre que son ancien colonel était devenu fermier. Ayant apporté avec lui quelques fonds, il en aurait volontiers disposé pour acheter une petite ferme dans notre voisinage. Mais, ne possédant aucune notion d'agriculture, ne sachant pas un mot d'anglais, sans femme ni enfants, il manquait de toutes les qualités requises pour faire un établissement raisonnable. M. de La Tour du Pin le lui représenta. Il eut quand même l'envie de parcourir le pays. Nous montâmes à cheval ensemble. Au bout de quelques milles, je m'aperçus que j'avais oublié mon fouet. Comme M. de Novion n'avait pas de couteau pour me tailler une baguette, il ne pouvait m'en procurer une. Le bois était assez fourré. À ce moment, j'aperçus, assis derrière un buisson, un de mes amis, et je l'appelai: «Squaw John»

Rien ne saurait peindre la surprise, presque l'effroi de M. de Novion, lorsqu'il vit sortir du buisson et venir à nous, en me tendant la main, un homme de grande taille, avec une bande de drap bleu, qui lui passait entre les jambes et venait se fixer à un bout de corde roulée autour de la ceinture, pour tout vêtement. Son étonnement s'accrut en voyant la familiarité de cet homme à mon égard et le sang-froid avec lequel nous engageâmes, l'Indien et moi, une conversation dont, pour sa part, il ne comprenait pas un mot. Poursuivant notre route au pas, je n'avais pas eu le temps encore de lui donner des explications sur ma singulière connaissance et sur son costume bizarre, que Squaw John sautait légèrement du haut d'un tertre qui dominait la route et me présenta poliment, en guise de cravache, une baguette dont il achevait d'enlever l'écorce avec son tomahawk[35].

M. de Novion, je n'en doute pas, résolut au fond de son coeur de ne jamais habiter un pays où l'on était exposé à de semblables rencontres. «Et si vous aviez été seule, madame?» s'écria-t-il.—«J'aurais été tout aussi rassurée, répondis-je. Sachez même que si, pour me défendre de vous, je lui avais dit de vous lancer son casse-tête, il l'aurait fait sans hésiter.» Ce genre d'existence ne sembla pas lui sourire. En rentrant, il confia à mon mari que j'avais de singuliers amis, que, quant à lui, sa détermination était prise et qu'il irait vivre à New-York, où la civilisation paraissait plus avancée.

Cette promenade un peu trop longue me fatigua, et fut la cause d'une rechute de la fièvre double tierce dont je souffrais déjà depuis deux mois. J'en avais été atteinte à la suite d'une grande frayeur que j'ai oublié de raconter.

J'eus besoin, un jour du printemps, d'aller à Troy chercher quelque ingrédient d'ouvrage. Les nègres travaillaient aux champs avec mon mari, et M. de Chambeau était dans son atelier de menuiserie. Je me rendis donc à l'écurie, où je sellai et bridai moi-même ma jument, comme cela m'arrivait souvent, puis j'étais partie au petit galop. En revenant, je passai la rivière en bac avec ma monture, dans l'intention d'aller voir une de mes amies qui habitait un moulin situé à un mille de la ville. Elle me retint pour prendre le thé, et, comme il se faisait tard, je regagnai le bac à une bonne allure, ce qui me donna très chaud. Au moment de quitter le bord, quatre gros boeufs, allant à Albany avec leur conducteur, entrèrent dans le bac, malgré Mat, le batelier. Celui-ci ne voulait pas les passer, car il s'était aperçu que ma jument en avait peur. Mon premier mouvement fut de ressortir, mais le jour s'avançait et j'eus la crainte que mon mari ne s'inquiétât. Je restai donc. Voilà qu'au milieu du courant, ces quatre colosses de boeufs, en liberté naturellement, se mettent tous à boire du même côté de l'embarcation. Le bac penche, et nous étions sur le point de chavirer. Mat s'approche de moi et me dit: «Lâchez votre cheval et prenez-moi par la ceinture.» Je n'avais pas, jusque-là, eu conscience de l'imminence du danger, mais en entendant ces mots le sang se glaça dans mes veines. À ce moment critique, un passager tira heureusement son couteau et l'enfonça dans la cuisse d'un des boeufs. L'animal, sous le coup de la douleur, saute dans la rivière; les trois autres le suivent, et le bac se redressa, non sans embarquer toutefois assez d'eau pour qu'on en eût jusqu'à la cheville du pied.

Mat voulait me faire boire un petit verre de rhum. Je refusai, et j'eus grand tort. En grande hâte, je remontai sur ma jument pour rentrer à la ferme d'un bon galop. Aussitôt arrivée, ma négresse me força de prendre une boisson bien chaude. Malgré cela j'eus la fièvre le lendemain, et tous les jours suivants à la même heure et pendant le même temps. Rien ne pouvait m'en guérir, ni l'admirable quinquina que M. de Talleyrand m'envoya de Philadelphie, ni les drogues d'un chirurgien français nommé Rousseau. Ce dernier n'était peut-être pas plus médecin que moi. Mais il était Français et nous avait rendu quelques services. Cela suffisait pour m'inspirer de la confiance.

Ces accès de fièvre, dont la durée variait entre cinq et six heures, nuisaient beaucoup à ma besogne journalière. Ils m'affaiblissaient, m'enlevaient l'appétit, et, quoique je ne sois jamais restée couchée, ils me faisaient grelotter cependant par une chaleur de 30 degrés et me rendaient incapable de tout travail. Une bonne fille, ma voisine, qui demeurait non loin de nous dans le bois avec ses parents, me vint en aide dans la circonstance. Elle était couturière de son métier et travaillait parfaitement. Le matin, elle arrivait à la ferme, y restait toute la journée, ne réclamant pour unique salaire que la nourriture.

Mon fils avait alors cinq ans passés, quoique, à en juger par sa taille, on lui en aurait donné sept. Il parlait parfaitement l'anglais, beaucoup mieux même que le français. Une dame d'Albany, amie des Renslaër et femme du ministre anglican, l'avait pris en affection. Plusieurs fois déjà il avait été passer des après-midi chez elle. Un jour, elle me proposa de se charger de l'enfant pour tout l'été, me promettant de lui apprendre à lire et à écrire. Elle me représenta qu'à la campagne je n'avais pas le temps de m'occuper de lui, qu'il gagnerait ma fièvre, et ajouta plusieurs autres raisons pour m'engager à céder à son désir.

Cette dame s'appelait Mme Ellison. Elle était âgée de quarante ans et n'avait jamais eu d'enfants, ce dont elle ne pouvait se consoler. Je finis par consentir à lui donner Humbert; et il fut très heureux et parfaitement soigné chez elle. Cette détermination m'ôta beaucoup de souci. À la ferme, je craignais sans cesse qu'il ne lui arrivât quelque accident avec les chevaux qu'il aimait beaucoup. Il n'y avait presque pas moyen de l'empêcher d'accompagner les nègres aux champs et surtout de se mêler aux sauvages, avec lesquels il voulait toujours s'en aller. On m'avait raconté que les Indiens enlevaient quelquefois les enfants. Aussi lorsque je les voyais pendant des heures entières assis immobiles à ma porte, je me figurais qu'ils épiaient le moment favorable de prendre mon fils.

IV

Un joli wagon chargé de beaux légumes passait souvent dans notre cour. Il appartenait aux quakers trembleurs, installés à six ou sept milles de là. Le conducteur de ce chariot s'arrêtait chaque fois chez nous, et je ne manquais jamais de causer avec lui de leur manière de vivre, de leurs coutumes, de leur croyance. Il nous engagea à visiter leur établissement, et nous nous y décidâmes un jour. On sait que cette secte de quakers appartient à la secte réformée des anciens quakers qui s'étaient réfugiés en Amérique avec Penn.

Après la guerre de 1763, une femme anglaise s'érigea en apôtre réformatrice. Elle fit beaucoup de prosélytes dans l'État de Vermont et dans celui de Massachusetts. Plusieurs familles mirent leurs biens en commun et achetèrent des terres dans les parties alors encore inhabitées du pays. Mais à mesure que les défrichements se rapprochaient et les atteignaient, ils vendaient leurs établissements pour se retirer plus avant dans les terres. Cependant ils ne se décidaient à se déplacer que lorsque quelque propriétaire étranger à leur secte les touchait immédiatement.

Ceux dont je parle étaient alors protégés de tous côtés par une épaisseur de forêts de plusieurs milles. Ils n'avaient donc pas encore à craindre des voisins. Leur établissement était limité d'un côté par des bois d'une superficie de 20.000 acres, appartenant à la ville d'Albany, et de l'autre par une rivière, la Mohawk. Sans doute qu'ils n'habitent plus maintenant dans la région où je les ai connus et qu'ils se sont retirés au delà des lacs. C'était un essaim de leur chef-lieu de Lebanon, l'établissement installé dans la grande forêt que nous avions traversée en allant de Boston à Albany.

Notre nègre Prime, auquel aucun des chemins des environs n'était inconnu, nous mena chez eux. Nous fûmes d'abord au moins trois heures sous bois, suivant un chemin à peine tracé; puis, après avoir passé la barrière qui marquait la limite de la propriété des quakers, la route devint plus distincte et même soignée; mais nous eûmes encore à traverser une grande épaisseur de forêt, coupée çà et là de prairies, où des vaches et des chevaux paissaient en liberté. Enfin, nous débouchâmes dans une vaste éclaircie, traversée par un beau ruisseau et entourée de bois de tous côtés. Au milieu s'élevait l'établissement, composé d'un grand nombre de belles maisons en bois, d'une église, d'écoles et de la maison commune, construites en briques.

Le quaker dont nous avions fait connaissance nous accueillit avec bienveillance, quoique avec une certaine réserve. On indiqua à Prime une écurie où il pouvait mettre ses chevaux, car il n'y avait pas d'auberge. Nous avions été prévenus que personne ne nous offrirait rien et que notre guide seul nous parlerait. Il nous mena d'abord dans un superbe potager, parfaitement bien cultivé. Tout y était dans l'état le plus prospère, mais sans le moindre vestige d'agrément. Beaucoup d'hommes et de femmes travaillaient à la culture ou au sarclage de ce jardin, dont la vente des légumes représentait la plus grande branche des revenus de la communauté.

Nous visitâmes les écoles de garçons et de filles, les immenses étables communes, les laiteries, les fabrications de beurre et de fromage. Partout on constatait un ordre et un silence absolus. Les enfants, garçons ou filles, étaient tous vêtus d'un habit de même forme et de même couleur. Les femmes, quel que fût leur âge, portaient des habillements pareils en laine grise, très soignés et très propres. Par les fenêtres, on pouvait apercevoir des métiers de tisserands, des pièces de drap que l'on venait de teindre, des ateliers de tailleurs ou de couturières. Mais pas une parole, pas un chant ne se faisaient entendre.

Enfin une cloche sonna. Notre guide nous dit qu'elle annonçait la prière et nous demanda si nous voulions y assister. Nous y consentîmes très volontiers, et il nous mena vers la plus grande des maisons, qu'aucun signe extérieur ne distinguait des autres. À la porte, on me sépara de mon mari et de M. de Chambeau, puis on nous plaça aux extrémités opposées d'une immense salle, de chaque côté d'une cheminée où brûlait un magnifique feu. On était alors au commencement du printemps et le froid se faisait encore sentir dans ces grands bois. Cette salle pouvait avoir de cent cinquante à deux cents pieds de long sur cinquante de large. On y accédait par deux portes latérales. Une grande clarté y régnait et les murs, sans aucun ornement quelconque, étaient parfaitement unis et peints en bleu clair. À chaque bout de la salle s'élevait une petite estrade sur laquelle était placé un fauteuil en Bois.

J'étais assise dans le coin de la cheminée, et mon guide m'avait recommandé le silence, d'autant plus facile à garder d'ailleurs que je me trouvais seule. Tout en me tenant dans la plus stricte immobilité, j'eus le loisir d'admirer le plancher, fait de bois de sapin sans aucun noeud et d'une perfection rare de blancheur et de construction. Sur ce beau plancher étaient dessinées, en sens divers, des lignes représentées par des clous de cuivre, brillants de propreté, et dont les têtes se touchaient à fleur de bois. Je recherchais en moi-même quel pouvait être l'usage de ces lignes, qui ne semblaient avoir aucun rapport entre elles, quand à un dernier coup de cloche les deux portes latérales s'ouvrirent, et je vis arriver de mon côté cinquante à soixante jeunes filles ou femmes précédées par l'une d'entre elles, déjà âgée, qui s'assit sur l'un des fauteuils. Aucun enfant ne les accompagnait.

Des hommes se rangèrent de même du côté opposé, où se trouvaient MM. de La Tour du Pin et de Chambeau. Je remarquai alors que les femmes se tenaient debout sur les lignes de clous, en observant de ne pas les dépasser avec la pointe des pieds. Elles restèrent immobiles jusqu'au moment où la femme assise sur le fauteuil poussa une sorte de gémissement ou de hurlement qui n'était ni une parole ni un chant. Toutes changèrent alors de place, et je crus comprendre que l'espèce de cri étouffé que j'avais entendu devait représenter un commandement. Après plusieurs évolutions, on s'arrêta, et la vieille femme marmotta encore une assez longue suite de paroles dans une langue tout à fait inintelligible, mais à laquelle se mêlaient, me sembla-t-il, quelques mots anglais. Après quoi la sortie se fit dans le même ordre qu'à l'entrée. Ayant ainsi visité l'établissement dans tous ses détails, nous prîmes congé de notre bienveillant guide et nous remontâmes dans notre wagon pour rentrer chez nous, peu édifiés de l'hospitalité des quakers.

Lorsque celui d'entre eux qui allait vendre les légumes et les fruits passait devant notre ferme, je lui achetais toujours quelque chose. Jamais il ne voulait prendre l'argent de ma main. Avais-je fait observer que le prix qu'il réclamait était trop élevé, il disait: «Comme vous voudrez—Just as you please.» Alors je mettais sur le coin de la table la somme que j'estimais suffisante. Si le prix lui convenait, il le prenait; sinon, il remontait sur son wagon et s'en allait sans dire un mot. C'était un homme à l'air très respectable, toujours parfaitement vêtu d'un habit, d'une veste et d'un pantalon en drap gris—home spun[36]—sortant de leur propre manufacture.

V

Une chose m'avait rendue tout de suite très populaire. Le jour où je m'établis à la ferme j'adoptai, sans témoigner la moindre surprise de ma métamorphose, l'habillement porté par les fermières mes voisines: la jupe de laine bleue et noire rayée, la petite camisole en toile de coton rembrunie, le mouchoir de couleur, les cheveux séparés comme on les porte maintenant et relevés avec un peigne; en hiver, des bas de laine gris ou bleus, avec des mocassins ou chaussons de peau de buffle; en été, des bas de coton et des souliers. Je ne mettais de robe ou de corset que pour me rendre à la ville. Parmi les effets que j'avais apportés en Amérique se trouvaient deux ou trois habits de cheval. Je les utilisais pour me transformer en dame élégante, quand je n'allais faire qu'une visite aux Schuyler ou aux Renslaër, car, le plus souvent, nous dînions et nous restions ensuite toute la soirée avec eux, particulièrement quand il faisait clair de lune, et surtout pendant la neige. Dans ce dernier cas, la route, une fois tracée, formait un chemin creux d'un à deux pieds de profondeur dont les chevaux ne sortaient jamais.

Plusieurs de nos voisins avaient l'habitude de passer dans notre cour pour aller à Albany. Les connaissant tous, nous ne nous y opposions pas. De plus, en causant un moment avec eux, j'apprenais toujours l'une ou l'autre nouvelle. De leur côté, ils aimaient à parler of the old country[37]. Ils se plaisaient aussi à admirer nos petits embellissements. Une élégante petite maison en bois pour nos cochons, chef-d'oeuvre de M. de Chambeau et de mon mari, excitait surtout leur admiration. Ils l'exprimaient avec une pompe de langage qui nous amusait toujours: What a noble hog sty![38].

Au commencement de l'été de 1795, nous eûmes la visite du duc de Liancourt. Il en a parlé fort obligeamment dans son Voyage en Amérique. Il arrivait des nouveaux établissements formés depuis la guerre de l'Indépendance sur les bords de la Mohawk et dans le territoire cédé par la nation des Onéidas. M. de Talleyrand lui avait remis des lettres pour les Schuyler et les Renslaër. Après un séjour d'une journée chez nous, je lui proposai de le ramener à Albany pour le présenter à ces deux familles. Avait-il pris au sérieux ma jupe de laine et ma camisole de toile? Je ne sais, mais le fait est que c'est seulement quand il me vit paraître avec une jolie robe et un chapeau très bien fait, quoique la marchande de modes ne s'y fût pas employée, et quand mon nègre Mink avança le joli wagon attelé de deux excellents chevaux porteurs de harnais luisants de propreté, qu'il sembla commencer à comprendre que nous n'étions pas encore devenus tout à fait des mendiants. Ce fut à moi, à ce moment, de m'écrier que pour rien au monde je ne le mènerais chez Mmes Renslaër et Schuyler, s'il ne faisait lui-même un peu de toilette. En effet, avec ses vêtements couverts de boue, de poussière, déchirés en plusieurs endroits, il avait l'air d'un naufragé échappé aux pirates, et personne n'aurait pu se douter que sous cet accoutrement bizarre se cachait un premier gentilhomme de la chambre. Nous fîmes nos conditions: j'acceptai de le conduire chez Mmes Renslaër et Schuyler, et il consentit à ouvrir sa malle, laissée à l'auberge d'Albany, pour se vêtir plus convenablement. Puis j'allai faire une visite dans la ville en attendant qu'il eût procédé à sa toilette. La transformation ne devait pas être aussi complète qu'il me l'avait laissé espérer. Je lui reprochai amèrement, en particulier, une pièce au genou ornant un pantalon de nankin, apporté sans doute d'Europe tant il était usé par le blanchissage.

Nos visites faites, il me promit de revenir le lendemain à la ferme, et je le laissai à Albany, ramenant avec moi son compagnon de voyage, M. Dupetit-Thouars.

Ce dernier resta plusieurs jours chez nous, pendant que M. de Liancourt visitait les environs de la ville. M. Dupetit-Thouars, homme fort aimable, arrivait alors de cet établissement de Français, nommé Asilum, qui avait si mal réussi dans la Caroline. Les associés ne s'étaient pas entendus et avaient mal employé leurs fonds. Au bout d'un an, on fut obligé de tout revendre à perte, et chacun avait tiré de son coté. M. Dupetit-Thouars, extrêmement spirituel et gai, nous lit les récits les plus comiques de ce défrichement manqué, et les trois ou quatre jours qu'il passa à la ferme nous laissèrent un bon et agréable souvenir. Il devait finir d'une mort glorieuse, quelques années après, à Aboukir.

Quant à M. de Liancourt, je ne le revis plus. La fièvre double tierce dont je souffrais à tout moment me rendait peu propre aux courses et aux promenades. D'ailleurs, ce grand seigneur philanthrope, avec sa prétention de toujours en remontrer aux gens du pays sans en vouloir rien apprendre, m'avait déplu extrêmement. Les amis chez lesquels nous étions allés ensemble ne l'avaient pas goûté davantage. La spirituelle Mme Renslaër l'avait jugé, dès le premier abord, comme un homme fort médiocre. On me reprochera comme une ingratitude de le traiter si mal, car il a parlé de moi de la manière la plus flatteuse dans son livre[39], dont la lecture, je l'avoue à ma honte, ne m'a laissé que le souvenir du passage que je lui ai inspiré.

VI

Ma fièvre commençait à passer, les accès diminuaient de durée, quand l'émotion causée par un acte de cruauté inouï commis par l'un de nos voisins, me la rendit plus forte que jamais. Cet homme possédait un beau chien de Terre-Neuve. L'animal m'avait prise en amitié et ne voulait pas quitter la ferme. J'eus beau le faire ramener tous les soirs chez son maître par Prime qui, en allant coucher chez sa femme, passait devant l'habitation du propriétaire du chien, c'était peine perdue. Une heure après, si on ne le mettait pas à l'attache, on le voyait de nouveau apparaître. Je ne savais quel moyen employer pour l'obliger à ne pas quitter son maître, lorsqu'un jour, comme, je me trouvais seule à la maison avec ma négresse, nous vîmes passer le propriétaire de la pauvre bête monté sur un cheval porteur d'un harnais dont les traits étaient attachés à un palonnier armé d'un crochet. L'infortuné Trim, c'était le nom du chien, alla le caresser et le suivit hors de la cour. Au bout d'un moment, des hurlements affreux se font entendre. Judith et moi nous sortons en toute hâte, et nous voyons avec horreur que cet homme cruel avait attaché le malheureux chien par les quatre pattes au crochet du palonnier, et qu'il s'en allait au galop traînant la pauvre bête sur le chemin pierreux. Peu à peu les cris se perdirent dans le lointain, mais cette action m'avait si vivement émue que, deux heures après, j'étais reprise d'un accès de fièvre, le plus violent que j'eusse encore éprouvé.

Quelques jours après le passage de M. de Liancourt, vers le mois de juin, nous reçûmes de M. de Talleyrand une lettre par laquelle il nous informait d'un fait qui aurait pu avoir pour nous de sérieuses conséquences, et, en même temps, du service important que, dans la circonstance, il venait de nous rendre. Le reliquat des fonds que nous devions recevoir de Hollande, 20.000 à 25.000 francs, avaient été consignés à la maison Morris de Philadelphie. M. de Talleyrand s'était chargé de retirer cette somme, et il attendait, pour le faire, l'autorisation de mon mari. Par un hasard vraiment providentiel, il apprit un soir, grâce à une indiscrétion, que M. Morris devait déclarer sa faillite le lendemain. Sans perdre un instant, il se rend chez le banquier, force sa porte dont on défendait l'entrée, et pénètre dans son cabinet. Il lui apprend qu'il connaît sa situation, et le contraint à remettre entre ses mains les lettres de change hollandaises dont il n'était nanti qu'à titre de dépositaire. M. Morris se laissa persuader par la crainte du déshonneur qui résulterait pour lui de l'abus de confiance que M. de Talleyrand ne manquerait pas de publier. Il y mit pour seule condition que M. de La Tour du Pin lui signerait une déclaration du versement des fonds. M. de Talleyrand engageait donc mon mari à venir à Philadelphie pour régler cette affaire. En même temps, il me conseillait de l'accompagner, car, ayant consulté plusieurs médecins, disait-il, sur l'obstination de ma fièvre, tous émettaient l'avis qu'un voyage pouvait seul m'en débarrasser.

M. Law possédait une charmante maison à New-York. Plusieurs fois déjà il nous avait proposé de venir lui faire une visite. La moisson ne devait pas se faire avant un mois. M. de Chambeau était au courant de tous les détails de la ferme. Rien ne s'opposait donc à ce voyage. Susy[40], notre voisine, la jeune fille, dont j'ai déjà parlé, acceptait de venir me remplacer pour soigner ma petite fille. Quant à mon fils Humbert, toujours chez Mme Ellison à Albany, il ne s'apercevrait même pas de notre absence.

CHAPITRE IV

I. Ce qui donna à Fulton l'idée d'appliquer la vapeur à la navigation.—Voyage à New-York.—La rivière d'Hudson.—West-Point.—La trahison du général Arnold et le supplice du major André.—II. Séjour à New-York.—Regrets de Mme de La Tour du Pin de n'avoir pas vu le général Washington.—M. Hamilton.—Intéressantes conversations chez M. Law.—Une émeute populaire à New-York.—La fièvre jaune.—Départ précipité.—Le général Gates.—Échouement du sloop.—Deux fermiers inexpérimentés—III. Rentrée à la ferme.—Mort de Séraphine.—Retour à la religion.—IV. La récolte des pommes et la fabrication du cidre.—Histoire d'un cheval.—La récolte du maïs, les frolicks.—Préparatifs de l'hivernage.—Le blanchissage à la ferme.—La préparation du beurre.—V. Prise en glace de la rivière: les précautions à observer.—Un diplomate peu délicat: comment Mme de La Tour du Pin rentre en possession d'un portrait de la reine et de plusieurs autres objets.

I

Les bateaux à vapeur n'étaient pas encore inventés, quoique cette nature de force motrice fût déjà en usage dans quelques fabriques. Nous avions même un tourne-broche— steam jack[41]—qui fonctionnait parfaitement et dont nous nous servions toutes les semaines, soit pour le roastbeef du dimanche ou pour de très gros dindons bruns et blancs dont l'espèce est bien supérieure à celles d'Europe. Mais Fulton n'avait pas encore appliqué sa découverte aux navires, et, puisque j'ai entamé ce sujet, je conterai tout de suite comment la pensée lui en fut suggérée.

Il existe entre Long-Island et New-York un bras de mer large d'un mille ou peut-être plus, que de petits bateaux traversent sans cesse quand le temps le permet. Comme il n'y a pas de courant, puisque ce n'est pas une rivière, le flux ne s'y fait sentir que par l'élévation de l'eau, et ne contrarie pas la navigation. Un pauvre matelot avait perdu les deux jambes dans un combat. Étant encore jeune, il jouissait d'une bonne santé et avait conservé beaucoup de force dans les bras. Il eut l'idée d'établir en travers de son canot d'écorce un bâton rond portant à ses deux extrémités, à droite et à gauche du canot, des ailes qu'il faisait mouvoir à volonté en étant assis à l'arrière. Ce système ingénieux fut remarqué par Fulton, un jour qu'il se trouvait dans le canot du pauvre matelot pour aller à Brooklyn, sur Long-Island, et lui donna la première idée d'appliquer la vapeur à la navigation.

Le commerce d'Albany était très considérable et se faisait par de gros sloops ou bricks. Presque tous avaient de bonnes chambres et un joli salon sur leur arrière, et prenaient des passagers. La descente à New-York durait vingt-six heures environ, mais il fallait rester à l'ancre pendant la période des montants. On tâchait toujours de partir d'Albany à la pointe du jour. Nous allâmes donc coucher à bord d'un de ces bricks, et avant le lever du soleil nous étions déjà loin du point de départ. La rivière du Nord ou d'Hudson est admirablement belle. Ses bords, couverts de maisons ou de jolies petites villes, s'élargissent avant de franchir la chaîne de montagnes très hautes et escarpées qui traversent le continent de l'Amérique du Nord dans toute sa longueur et dont les appellations diffèrent: Black mountains, Appalaches, Alleghanys. La rivière, avant de s'engager dans le défilé, forme un grand bassin de plusieurs milles de large, semblable à la partie du lac de Genève nommée le Fond du lac, avec cette différence toutefois que les montagnes ne commencent qu'au fond du bassin et que l'entrée de la rivière, située entre deux rochers à pic, s'aperçoit seulement lorsqu'on en est tout à fait rapproché. L'eau est si profonde, dans ce passage admirable, qu'une grosse frégate pourrait s'amarrer à la côte sans craindre de toucher. Nous naviguâmes toute la matinée du lendemain de notre embarquement au milieu de ces belles montagnes. Puis la marée nous ayant quittés, nous allâmes à terre visiter le lieu historique, de West-Point, célèbre par la trahison du général Arnold et le supplice du major André.

Cette histoire est certainement connue, mais je la relaterai néanmoins en peu de mots.

Le général américain Arnold n'avait donné jusqu'à ce moment aucune raison de douter de sa fidélité à la cause de l'Indépendance des États-Unis, et on avait remis, avec confiance, entre ses mains, la défense du passage de l'Hudson à travers les montagnes. C'est ce même défilé que Burgoyne aurait voulu forcer, si le général Schuyler ne lui avait pas fait mettre bas les armes à Saratoga[42].

Le général anglais Clinton était enfermé dans New-York, où l'armée américaine, commandée par Gates, le bloquait. L'occupation de West-Point avait d'autant plus d'importance pour les Anglais qu'elle aurait rétabli leurs communications avec le Canada, qui était leur propriété depuis l'ignominieuse paix de 1763[43]. S'en emparer représentait le salut pour l'armée anglaise, et l'on eut apparemment des motifs de suspecter que la cupidité d'Arnold serait plus forte que son patriotisme. La négociation ouverte devait être conclue par le jeune André, major dans l'armée anglaise, qui avait déjà visité Arnold plusieurs fois à West-Point. Lorsque le général Gates découvrit la trame, il envoya un bateau armé à l'endroit du rivage où André devait se rembarquer. Les marins qui conduisaient son canot l'avertirent de la présence du bateau américain, et lui persuadèrent, sans prévoir les tristes conséquences de leurs conseils, de prendre des vêtements de matelot. Mais le canot n'avait pas parcouru un quart de mille qu'il fut atteint par l'embarcation américaine et le major André fait prisonnier. Il était déguisé; on le considéra donc comme espion, et comme tel on le condamna à être pendu.

Le général Gates proposa de l'échanger contre le traître Arnold, qui s'était sauvé par les montagnes. Les Anglais refusèrent. Ils avaient trop grand besoin de ses services pour le rendre. Ils sacrifièrent André, dont le supplice devint le sujet de beaucoup de complaintes en prose et en vers. Ce jeune homme avait vingt ans seulement. Il était très distingué de figure et se faisait remarquer par son éducation. Sa mort fut le motif ou le prétexte de funestes représailles de la part des Anglais.

Quoique j'aie traversé beaucoup de lieux divers et admiré maints grands effets de la nature, je n'ai jamais rien vu de comparable au passage de West-Point. Il a perdu sans doute maintenant de sa beauté, surtout si on a abattu les beaux arbres qui baignaient leurs branches séculaires dans les eaux du fleuve. Ces montagnes escarpées étaient impropres à la culture. J'espère donc, pour l'amour de la nature, que la prosaïque fureur du défrichement ne les aura pas atteintes.

II

Nous arrivâmes à New-York le troisième jour au matin, et nous y trouvâmes M. de Talleyrand chez M. Law. Leur réception fut des plus amicales. Tous deux s'effrayèrent de ma maigreur et de mon changement. Aussi ne voulurent-ils pas entendre parler de mon excursion projetée à Philadelphie, qui se serait faite en stage[44], et pour laquelle j'aurais dû passer deux nuits en route. Mon mari entreprit le voyage seul, et je fus confiée aux bons soins de Mme Foster, la house keeper[45] de M. Law. Cette excellente dame épuisa à mon profit toutes les recettes restauratives de son répertoire médical. Quatre ou cinq fois par jour, elle arrivait avec une petite tasse de je ne sais quel bouillon, puis, en me faisant la révérence anglaise, me disait: Pray, ma'am, you had better take this[46]. Ce à quoi je me soumettais volontiers, tant j'étais ennuyée des lamentations de M. de Talleyrand sur mon dépérissement.

Les trois semaines que nous passâmes à New-York sont restées dans ma mémoire comme un temps des plus agréables. Mon mari revint au bout de quatre jours. Il avait admiré la belle ville de Philadelphie. Mais, ce que je lui enviai bien davantage, il avait vu le grand Washington, qui était mon héros. Aujourd'hui encore je ne me console pas de n'avoir pas contemplé les traits de ce grand homme, dont son grand ami, M. Hamilton, me parlait si souvent.

Je retrouvai à New-York toute la famille Hamilton. J'avais assisté à son arrivée à Albany dans un wagon mené par M. Hamilton lui-même quand, après avoir quitté le ministère des finances, il venait reprendre son métier d'avocat, qui lui donnait plus de chances de laisser un peu de fortune à ses enfants. M. Hamilton avait alors de trente-six à quarante ans. Quoique n'ayant jamais été en Europe, il parlait cependant notre langue comme un Français. Son esprit distingué, la lucidité de ses idées se mêlaient agréablement à l'originalité de M. de Talleyrand et à la vivacité de M. de La Tour du Pin. Tous les soirs, ces trois hommes distingués, M. Emmery[47], membre de la Constituante, M. Law, deux ou trois autres personnages encore se réunissaient après le thé, et, assis sur une terrasse, la conversation s'engageait entre eux et durait jusqu'à minuit, parfois plus tard, sous le beau ciel étoilé du 40e degré. Soit que M. Hamilton racontât les commencements de la guerre de l'Indépendance, dont les insipides mémoires de ce niais de La Fayette ont depuis affadi les détails, soit que M. Law nous parlât de son séjour dans l'Inde, de l'administration de Patna dont il avait été gouverneur, de ses éléphants et de ses palanquins, ou que mon mari élevât quelque dispute sur les absurdes théories des constituants que M. de Talleyrand sacrifiait volontiers, l'entretien ne tarissait pas. M. Law jouissait si parfaitement de ces soirées que, lorsque nous parlions de départ, il tombait dans des tristesses affreuses, et disait à son butler[48] Foster: «Foster if they leave me, I am a dead man[49].»

Nous étions entrés en relation avec une famille fort intéressante de négociants français, M. et Mme Olive. Huit charmants enfants les entouraient, dont l'aîné n'avait pas dix ans et le cadet pas plus de huit ou dix mois. Le mari ne manquait pas d'esprit, et la femme était une belle madone de Raphaël si bonne, si gracieuse!… Je fus les voir souvent à la campagne, dans une jolie maison qu'ils avaient achetée pour s'y établir pendant l'été. La voiture de M. Law, toujours mise à ma disposition, m'y menait.

Pour que rien ne manquât à nos amusements pendant notre séjour à New-York, nous eûmes la représentation d'une émeute populaire. Elle fut provoquée, autant qu'il m'en souvient, par un traité de commerce que venait de conclure la législature de l'État de New-York avec l'Angleterre. M. Hamilton tenait pour le traité. Un colonel, Smith, chef populaire, y était opposé. On se rassemblait sur les places. Les deux leaders haranguaient leurs partisans. J'étais assise, en compagnie d'autres femmes, sur les marches d'un perron, d'où M. Hamilton parlait au peuple pressé sur la place. On lui jeta une pierre qui l'atteignit à la tête, mais sans lui faire beaucoup de mal. Il n'en continua pas moins son discours, qui excita un enthousiasme prodigieux. Puis chacun s'en alla chez soi, et il m'offrit le bras tout tranquillement pour me ramener chez moi, en évitant pourtant de passer dans les rues où le parti Smith était établi. Cette esquisse du gouvernement républicain m'amusa beaucoup par la comparaison que j'en fis avec le nôtre. Les Américains s'étaient donné un gouvernement libre sans révolution, mais nous autres Français, nous avions une révolution sans gouvernement.

Trois semaines s'étaient écoulées lorsque le bruit se répandit un soir que la fièvre jaune se manifestait dans une rue, très près de Broadway, où nous demeurions. La nuit même, soit que nous ressentîmes les premières atteintes du mal, soit que nous eûmes mangé trop de bananes, d'ananas et d'autres fruits des Îles apportés par le même navire qui avait propagé la fièvre, mon mari et moi nous fûmes terriblement malades. Craignant d'être enfermée par le cordon sanitaire, je résolus de partir à l'instant, et à la pointe du jour, notre malle faite, nous allâmes retenir des places à bord d'un sloop prêt à mettre à la voile. Nous rentrâmes ensuite chez M. Law pour lui faire nos adieux. Il se décida alors à partir aussi, sous le prétexte d'aller visiter les propriétés qu'il avait achetées dans la nouvelle ville de Washington, que l'on commençait à bâtir. C'est dans ces acquisitions qu'il compromit la majeure partie de sa fortune. Notre départ fut si précipité que je ne vis pas même M. de Talleyrand: il ne songeait pas encore à se lever que déjà nous étions loin de New-York.

Nous refîmes en sens contraire, mais avec la même admiration, le beau passage de West-Point, et cette fois nous fîmes une longue promenade à terre pendant les six heures que notre bateau resta à l'ancre. Nous montâmes sur la colline où était située l'auberge, lieu de la dernière conversation d'Arnold avec André. J'avais vu à New-York le vieux général Gates. Il avait connu tous les officiers français et aimait à parler d'eux. On m'avait bien recommandé toutefois de ne pas aborder l'incident du major André, sujet de conversation qui lui était très pénible, non pas qu'il se reprochât sa condamnation, prononcée conformément aux règles de la justice militaire, mais cela lui rappelait les affreuses représailles exercées par les Anglais, qui avaient sacrifié plusieurs prisonniers américains.

Nous avions franchi le grand bassin en amont du passage des montagnes, lorsque notre navigation fut arrêtée par un accident assez commun en été, lorsque les eaux sont basses. Vers la fin du montant, le sloop s'engrava sur un banc de sable, et, quoique n'ayant subi aucune avarie, il resta immobilisé, au milieu du fleuve. Le capitaine déclara que la prochaine marée ne parviendrait peut-être pas assez haut pour le remettre à flot; qu'il faudrait probablement attendre l'arrivée d'un autre vaisseau descendant pour nous faire remorquer et nous remettre à flot, en ramenant le sloop dans le chenal dont un faux coup de gouvernail l'avait fait sortir.

La perspective de rester plusieurs jours au milieu de cette grande rivière sans bouger nous parut peu agréable. Le souvenir me vint alors que des créoles de Saint-Domingue, amis de M. Bonamy, étaient établis sur les bords d'une petite rivière voisine, dans les environs d'une ville devant laquelle nous venions de passer. Le capitaine me dit que nous étions précisément en face de l'embouchure de cette rivière, et il nous offrit son canot pour nous transporter chez ces Français que nous connaissions pour les avoir vus chez nous. La proposition fut aussitôt acceptée et le moment d'après nous étions dans le canot avec une malle, représentant tout notre bagage. Nous entrâmes dans la petite rivière, où nous naviguâmes pendant trois à quatre milles entre deux rives formées de rochers escarpés, et assez rapprochées pour que les plantes parasites des sommets et les vignes sauvages allassent de l'une à l'autre en guirlandes. Cette navigation était délicieuse. Elle prit fin à une petite ferme. Là on nous donna un wagon pour nous conduire à destination. Nos compatriotes, deux hommes encore assez jeunes, furent aussi charmés que surpris de cette visite inattendue. Ils ne possédaient aucune notion de l'état qu'ils avaient embrassé. Sachant très peu d'anglais, et ne trouvant à utiliser dans ce pays aucune des pratiques d'agriculture en usage à Saint-Domingue, tous deux avaient failli périr de froid et d'ennui pendant l'hiver. Ils étaient parvenus à sauver de l'incendie du Cap[50] une foule de magnifiques petites superfluités qui contrastaient avec la pauvreté et le désordre de leur ménage, où il n'y avait de femme qu'une vieille négresse. Nous couchâmes chez eux, après avoir bien causé de leur ferme et de leur établissement. Le lendemain on nous offrit à déjeûner dans de belles tasses de porcelaine dépareillées et ébréchées auxquelles j'aurais préféré un bon assortiment de faïence unie comme le nôtre. Ensuite leur wagon nous ramena sur la grande route, et de là nous gagnâmes notre logis. Sur notre invitation, ils nous accompagnèrent jusqu'à Albany, puis à la ferme, où ils furent très surpris de nous trouver en état de leur vendre plusieurs sacs d'avoine et une douzaine de boisseaux de pommes de terre.

III

Je retrouvai ma maison dans le meilleur ordre, quoique M. de Chambeau ne nous attendit pas, et ma pauvre petite fille très bien portante. Cette absence d'un mois m'avait paru longue, malgré la très aimable société dans laquelle j'avais vécu. La fièvre jaune fit beaucoup de ravages cette année à New-York. Aussi me félicitai-je d'en être partie si précipitamment.

Je m'adonnai avec une nouvelle ardeur à mes occupations rurales, ma fièvre avait cédé au changement d'air et mes forces étaient revenues. Les travaux de la laiterie furent repris, et les jolis dessins moulés sur mes pelotes de beurre apprirent mon retour à mes pratiques. Notre verger nous promettait une magnifique récolte de pommes, et notre grenier contenait du grain pour toute l'année. Nos nègres, stimulés par notre exemple, travaillaient de bon coeur. Ils étaient mieux vêtus et mieux nourris que tous ceux de nos voisins.

Je me trouvais très heureuse de ma situation, lorsque Dieu me frappa du coup le plus inattendu et, comme je me l'imaginai alors, le plus cruel et le plus terrible qu'on pût endurer. Hélas! j'en ai éprouvé depuis qui en ont surpassé la sévérité! Ma petite Séraphine nous fut enlevée par un mal subit, très commun dans cette partie du continent: une paralysie instantanée de l'estomac et des intestins, sans fièvre, sans convulsions. Elle mourut en quelques heures avec toute sa connaissance. Le médecin d'Albany, que M. de Chambeau était allé chercher à cheval aussitôt qu'elle commença à souffrir, nous ôta tout espoir dès qu'il la vit, en nous déclarant que cette maladie était alors très répandue dans le pays et qu'on n'y connaissait pas de remède. Le petit Schuyler, la veille encore compagnon de jeux de ma fille pendant toute l'après-midi, succomba au même mal quelques heures après et la rejoignit au ciel. Sa mère l'adorait et l'appelait le petit mari de ma chère enfant. Ce cruel événement nous jeta dans une tristesse et un découragement mortels. Nous reprîmes Humbert chez nous, et je cherchai à me distraire de mon chagrin en m'occupant de son éducation. Il avait, alors cinq ans et demi. Son intelligence était très développée. Il parlait parfaitement l'anglais et le lisait couramment.

Il n'y avait pas de prêtre catholique à Albany ni aux environs. Mon mari, ne voulant pas qu'un ministre protestant fût appelé, rendit lui-même les derniers devoirs à notre enfant et la déposa dans un petit enclos destiné à servir de cimetière aux habitants de la ferme. Il était situé au milieu de notre bois. Presque chaque jour j'allais me prosterner sur cette terre, dernière demeure d'une enfant que j'avais tant chérie, et ce fut là, ô mon fils[51], que m'attendait Dieu pour changer mon coeur!

Jusqu'à cette époque de ma vie, quoique je fusse loin d'être impie, je ne m'étais pas occupée de la religion. Au cours de mon éducation, on ne m'en avait jamais parlé. Pendant les premières années de ma jeunesse j'avais eu sous les yeux les pires exemples. Dans la haute société de Paris, j'avais été le témoin de scandales si répétés, qu'ils m'étaient devenus familiers au point de ne plus m'émouvoir. Aussi toute pensée de morale était-elle comme engourdie dans mon coeur. Mais l'heure avait sonné où je devais reconnaître la main qui me frappait.

Je ne saurais décrire exactement la transformation qui s'opéra en moi. Une voix me criait, me sembla-t-il, de changer tout mon être. Agenouillée sur la tombe de mon enfant, je l'implorai pour qu'il obtînt de Dieu, qui l'avait rappelée à lui, mon pardon et un peu de soulagement à ma détresse. Ma prière fut exaucée. Dieu m'accorda alors la grâce de le connaître et de le servir; il me donna le courage de me courber très humblement sous le coup dont je venais d'être atteinte et de me préparer à supporter sans plainte les nouvelles douleurs par lesquelles, dans sa justice, il jugerait à propos de m'éprouver à l'avenir. À dater de ce jour, la volonté divine me trouva soumise et résignée.

IV

Quoique toute joie eût disparu de notre intérieur, il n'en fallait pas moins continuer nos travaux, et nous nous exhortions mutuellement, mon mari et moi, à trouver une distraction dans l'obligation où nous étions de ne pas demeurer un moment oisifs. La récolte des pommes approchait. Elle promettait d'être très abondante, car notre verger avait la plus belle apparence. On comptait sur les arbres autant de pommes que de feuilles. Nous avions pratiqué ce qu'on nomme à Bordeaux une façon l'automne d'avant. Cela consiste à labourer à la bêche un carré de quatre à cinq pieds autour de chaque arbre, ce qui ne leur était jamais arrivé. Les Américains, en effet, n'avait aucune idée de l'influence que cela exerçait sur la végétation. Aussi lorsque nous leur disions que nous avions des vignes où l'on recommençait trois fois cette même opération, nous prenaient-ils pour des conteurs. Mais lorsqu'au printemps ils virent nos arbres se couvrir de fleurs, ils nous considérèrent comme des sorciers.

Un autre trait d'esprit nous attira une grande renommée. Au lieu d'acheter, pour mettre notre cidre, des barriques neuves faites d'un bois très poreux, nous recherchâmes à Albany plusieurs futailles de Bordeaux et quelques pièces, marquées cognac qui nous étaient bien connues. Puis nous disposâmes notre cave avec le même soin que si elle eût dû contenir du vin de Médoc.

On nous prêta un moulin à écraser les pommes. Un vieux cheval de vingt-trois ans, que le général Schuyler m'avait donné, y fut attelé. Je n'ai pas conté l'histoire de ce cheval. La voici.

Il avait fait toute la guerre et l'on voulait le laisser mourir de sa belle mort. Il s'en fallait de peu de jours que la chose n'arrivât, lorsque notre nègre Prime le vit sur la pâture, se traînant à peine et n'ayant que la peau sur les os. Il m'engagea à le demander au général, qui fut charmé de nous l'abandonner. C'était un magnifique animal pur sang, selon le terme employé maintenant, mais il n'avait plus de dents. Prime eut de la peine à faire parcourir à la pauvre bête les quatre milles qui séparaient la pâture de notre écurie. Chaque jour il lui donna un mélange d'avoine et de maïs bouilli, du foin haché, des carottes, etc. Toutes ces friandises en abondance rendirent au bel animal la vigueur de sa jeunesse. Au bout d'un mois, je pouvais le monter tous les jours, et bientôt, d'un temps de petit galop, il me menait jusqu'à Albany sans faire un faux pas. On se refusait à croire que ce fût le même cheval. Ce tour d'adresse augmenta beaucoup la réputation de Prime. Mais revenons à nos pommes.

Le moulin pour les broyer était fort primitif: deux pièces de bois cannelées qui s'engrenaient l'une dans l'autre et que notre cheval, attelé à une barre, faisait tourner. Les pommes tombaient d'une trémie dans l'engrenage, et quand le jus avait rempli un grand baquet, on l'emportait à la cave pour le verser dans les barriques.

Toute l'opération était fort simple, et comme nous eûmes très beau temps, cette récolte se présenta comme une récréation charmante. Mon fils, monté toute la journée sur le cheval, était très persuadé que, sans lui, rien ne se serait fait.

Le travail terminé, nous nous trouvâmes, notre provision prélevée, avoir huit à dix barriques à vendre. Notre renommée de probité, qui publia que nous n'avions pas mis d'eau dans notre cidre, en fit élever le prix à plus du double de ce qu'il valait ordinairement. Il fut vendu tout de suite. Quant à celui que nous nous étions réservé, nous le traitâmes comme nous aurions fait de notre vin blanc au Bouilh.

La récolte du maïs suivit celle des pommes. Nous en avions en abondance, car cette plante est celle qui réussit le mieux aux États-Unis, où elle est indigène. Comme il ne faut pas laisser l'épi revêtu de sa paille plus de deux jours, on réunit ses voisins pour tout terminer sans désemparer et rapidement. Cela se nomme une frolick. On balaie d'abord le plancher de la grange avec le même soin que si on allait y donner un bal. Puis, le soir venu, on allume quelques chandelles, et les gens rassemblés, une trentaine d'individus noirs et blancs, se mettent à l'ouvrage. L'un d'entre eux ne cesse de chanter ou de conter une histoire. Vers le milieu de la nuit, on sert à chacun un bol de lait bouillant que l'on a préalablement fait tourner avec du cidre. On y ajoute cinq ou six livres de cassonade quand on est magnifique ou une égale quantité de mélasse quand on ne l'est pas, puis des épices: du girofle, de la cannelle, de la muscade, etc… Nos travailleurs avalèrent, à notre grande gloire, le contenu d'un immense chaudron à lessive de cette mixture avec du pain grillé, et ces braves gens nous quittèrent à 5 heures du matin, par un froid déjà assez vif, en disant: Famous good people, those from the old country![52] Nos nègres étaient priés souvent à de semblables frolicks, mais ma négresse n'y allait jamais.

Toutes nos récoltes faites et rentrées, nous commençâmes à labourer nos terres et à entreprendre les travaux qui précèdent l'hiver. On rangea sous un abri le bois destiné à être vendu. Les traîneaux furent réparés et repeints. J'achetai une pièce de grosse flanelle bleue et blanche à carreaux pour faire deux chemises à chacun de mes nègres. Un tailleur à la journée s'installa à la ferme pour leur confectionner de bons gilets et des capotes bien doublées. Cet homme mangeait avec nous parce que c'était un blanc. Il aurait certainement refusé, si on le lui avait proposé de manger avec les esclaves, quoique ceux-ci fussent incomparablement mieux vêtus et eussent de meilleures manières que lui. Mais je me gardais bien d'exprimer la moindre réflexion sur cet usage. Mes voisins agissaient ainsi, je suivais leur exemple et dans nos relations réciproques, j'évitais toujours de faire allusion à la place que j'avais pu occuper dans l'échelle sociale. J'étais la propriétaire d'une ferme de 200 acres. Je vivais comme ceux qui en possédaient autant, ni plus ni moins. Cette simplicité et cette abnégation me valaient beaucoup plus de respect et de considération que si j'avais voulu jouer à la dame.

L'ouvrage qui me fatiguait le plus était le blanchissage. Judith et moi, nous nous partagions seules toute la besogne. Tous les quinze jours, Judith lavait le linge des nègres, le sien et celui de la cuisine. Je lavais le mien, celui de mon mari et celui de M. de Chambeau, et je repassais le tout. Cette dernière partie de l'ouvrage était fort de mon goût. J'y excellais, comme la meilleure repasseuse. Dans ma première jeunesse, avant mon mariage, j'allais souvent à la lingerie, à Montfermeil, où, comme par une sorte de pressentiment, j'avais appris à repasser. Étant naturellement très adroite, j'en avais su bientôt autant que les filles qui me montraient à travailler.

Jamais je ne perdais un moment. J'étais tous les jours levée à l'aube, hiver comme été, et ma toilette ne durait guère. Les nègres, avant d'aller à l'ouvrage, aidaient la négresse à traire les vaches: nous en avons eu jusqu'à huit. Pendant ce temps, je m'occupais de l'écrémage du lait à la laiterie. Les jours où l'on faisait le beurre, deux fois la semaine, Mink restait pour tourner la manivelle, cette besogne étant trop pénible pour une femme. Tout le reste du travail du beurre, et il était encore assez fatigant, m'incombait. J'avais une collection remarquable de jattes, de cuillers, de spatules en bois, ouvrages de mes bons amis les sauvages, et ma laiterie passait pour la plus propre, même la plus élégante, du pays.

V

L'hiver arriva de bonne heure, cette année. Dans les premiers jours de novembre, le rideau noir qui annonçait la neige commença à s'élever à l'ouest. Selon ce qu'il faut désirer, on eut huit jours d'un froid rigoureux, et la rivière se prit: en vingt-quatre heures, de trois pieds d'épaisseur, avant que la neige ne tombât. Quand il se mit à neiger, ce fut avec une telle violence qu'on n'aurait pas vu un homme à dix pas. Les gens prudents se gardent bien d'atteler leurs traîneaux pour tracer les chemins. On abandonne cette besogne aux plus pressés, à ceux que des affaires forcent à aller à la ville ou à la rivière. Puis, avant de se hasarder sur cette dernière, on attend que les passages pour descendre sur la glace soient tracés par des branches de sapin. Sans cette précaution, il serait très dangereux de chercher à s'y aventurer et il survient tous les ans des malheurs par imprudence. En effet, la marée, devant Albany et jusqu'au confluent de la Mohawk, montant de sept à huit pieds, la glace souvent ne repose pas sur l'eau.

Aussi est-il arrivé que des traîneaux, menés par des étourdis, descendant la rive au trot ou au galop, se sont engouffrés sous la glace au lieu de glisser à sa surface, et ont ainsi péri sans qu'il y eût aucun moyen de les sauver.

Notre hiver se passa comme le précédent. Nous allions très souvent dîner chez les Schuyler et les Renslaër, dont l'amitié ne se refroidissait pas. M. de Talleyrand, installé de nouveau à Philadelphie, était parvenu à retrouver, d'une manière assez singulière, certains objets qui m'appartenaient: le portrait en médaillon de la reine, la cassette que vous avez encore et une montre venant de ma mère. Il savait par moi que notre banquier de La Haye m'avait mandé avoir remis ces objets à un jeune diplomate américain—j'ai oublié son nom, heureusement pour lui—en le priant de me les faire tenir. Mais, quelque recherche qu'eût faite M. de Talleyrand, il n'avait pu mettre la main sur le personnage. Enfin un soir, étant en visite chez une dame de sa connaissance, à Philadelphie, celle-ci lui parle d'un portrait de la reine que M. X… s'est procuré à Paris et qu'il lui a confié pour le montrer à des amis. Elle désire savoir de M. de Talleyrand si ce portrait est ressemblant. À peine l'a-t-il vu qu'il le reconnaît pour le mien. Il s'en saisit en déclarant à la dame qu'il n'appartient pas au jeune diplomate. Puis, sur l'heure, il se rend chez ce dernier et, sans préambule, lui réclame la cassette et la montre que le banquier de La Haye lui a remises avec le portrait. Le jeune homme se trouble et finit par tout restituer. M. de Talleyrand nous renvoya ces objets à la ferme.

CHAPITRE V

I. Nouvelles de France: les biens confisqués rendus.—Retour en France décidé.—Regrets de Mme de La Tour du Pin.—Elle rend la liberté à ses esclaves.—II. Départ pour l'Europe.—L'attente à New-York.—Le capitaine Barré, commandant un sloop de guerre français.—La Maria-Josepha.—Les passagers.—La couturière du navire.—Arrivée à Cadix.—III. La quarantaine.—La visite de la douane.—Curieux étonnement des Espagnols.—Le petit Humbert et les moines.—M. Langton.—Un ci-devant marquis consul de la République—Comment on voyageait en Espagne à cette époque.—Un seigneur de sept ans.—Une course de taureaux.—IV. Départ de Cadix.—La maison de M. Langton.—Un équipage espagnol.—Les auberges.—Une fillette qui prend mal son moment pour venir au monde.—Horreur des Espagnols pour témoigner en justice.—V. Un baptême.—La cathédrale de Cordoue.—Une halte pittoresque.—Dans la Sierra Morena.—Les villes de La Carlota et de La Carolina.—Aranjuez.—Madrid.—Les familles Langton et d'Andilla.—Le maréchal Pérignon.—Mlle Carmen Langton.

I

À Pise, le 14 mai 1843.

Vers la fin de l'hiver 1795-1796, j'eus la rougeole. Elle me rendit assez malade, d'autant plus que je commençais une grossesse. Nous craignions qu'Humbert n'en fût aussi attaqué, mais il ne la prit pas, quoiqu'il couchât dans ma chambre. Je me trouvai bientôt rétablie, et c'est à ce moment que nous reçûmes de France des lettres de Bonie, qui nous apprenait que, joignant ses efforts à ceux de M. de Brouquens, ils étaient parvenus à faire lever le séquestre du Bouilh.

Les biens des condamnés avaient été restitués. Ma belle-mère, de concert avec son gendre, le marquis de Lameth, agissant au nom de ses enfants, était rentrée en possession des terres de Tesson et d'Ambleville, et de la maison de Saintes, dont le département de la Charente-Inférieure s'était emparé. Mais lorsqu'ils demandèrent la levée des scellés au Bouilh, on leur objecta l'absence du propriétaire. Ils répondirent qu'il était établi en Amérique avec passeport, et que ni M. de La Tour du Pin ni moi, personnellement propriétaire d'une maison à Paris, nous n'étions inscrits sur la liste des émigrés. Après de nombreuses démarches, on nous accorda alors un sursis d'un an pour nous représenter. À défaut de quoi le Bouilh serait mis en vente comme bien national, sauf à M. de Lameth a faire valoir les droits de ses enfants à titre de petits-fils de l'ancien propriétaire. On nous pressait, en conséquence, de revenir le plus tôt possible. Toutefois, comme la stabilité du gouvernement français inspirait, à cette époque encore, bien peu de confiance, on nous recommandait en même temps de ne pas prendre notre passage pour un port de France, mais de revenir plutôt par l'Espagne, avec laquelle la République venait de conclure une paix qui semblait devoir être durable.

Ces dépêches tombèrent, au milieu de nos tranquilles occupations, comme un brandon qui alluma brusquement dans le coeur de tous, autour de moi, des idées de retour dans la patrie, des prévisions d'une existence meilleure, des espérances d'ambitions futures satisfaites, en résumé tous les sentiments qui animent la vie des hommes. Pour moi j'éprouvai une tout autre sensation. La France ne m'avait laissé qu'un souvenir d'horreur. J'y avais perdu ma jeunesse, brisée par des terreurs sans nombre et inoubliables. Je n'avais plus et je n'ai jamais eu depuis dans l'âme que deux sentiments qui la maîtrisèrent entièrement et exclusivement: l'amour de mon mari et celui de mes enfants. La religion, seul mobile désormais de toutes mes actions, me commanda de ne pas opposer le plus léger obstacle à un départ dont je m'effrayais et qui me coûtait. Une sorte de pressentiment me faisait entrevoir que j'allais au-devant d'une nouvelle carrière de troubles et d'inquiétudes. M. de La Tour du Pin ne se douta jamais de l'intensité de mes regrets quand je vis fixer le moment où nous quitterions la ferme. Je ne mis qu'une condition à ce départ: celle de donner la liberté à nos nègres. Mon mari y consentit et me réserva, à moi seule, ce bonheur.

Les pauvres gens, en voyant arriver des lettres d'Europe, s'étaient doutés de quelques changements dans notre existence. Ils étaient inquiets, alarmés. Aussi est-ce en tremblant qu'ils entrèrent tous les quatre, Judith tenant dans ses bras sa petite Maria, âgée de trois ans, et sur le point d'accoucher d'un autre enfant, dans le salon où je les avais appelés ensemble. Ils m'y trouvèrent seule. Je leur dis avec émotion: «Mes amis, nous allons retourner en Europe. Que faut-il faire de vous?» Les pauvres gens furent atterrés. Judith tomba sur une chaise en sanglotant; les trois hommes se cachèrent le visage dans les mains, et tous demeurèrent immobiles. Je repris: «Nous avons été si contents de vous qu'il est juste que vous soyez récompensés. Mon mari m'a chargé de vous dire qu'il vous donne la liberté.» En entendant ce mot, nos braves serviteurs furent si stupéfaits qu'ils restèrent quelques secondes sans parole. Puis, se précipitant tous les quatre à genoux à mes pieds, ils s'écrièrent; Is it possible? Do you mean that we are free?[53] Je répondis: Yes, upon my honour, from this moment, as free as I am myself[54].

Qui pourrait décrire la poignante émotion d'un pareil moment! Je n'ai rien éprouvé de ma vie d'aussi doux. Ceux que je venais de libérer m'entouraient en pleurant; ils baisaient mes mains, mes pieds, ma robe; et puis brusquement leur joie s'arrêta, et ils dirent: «Nous aimerions mieux demeurer esclaves toute notre vie et que vous restiez ici.»

Le lendemain, mon mari les emmena à Albany devant le juge pour la cérémonie de la manumission[55], qui devait se faire en public. Tous les nègres de la ville se rassemblèrent pour y assister. Le juge de paix, qui se trouvait être en même temps le régisseur de M. Renslaër, était de fort mauvaise humeur. Il tenta de soutenir que, Prime étant âgé de cinquante ans, on ne pouvait, aux termes de la loi, lui donner la liberté sans lui assurer une pension de cent dollars. Mais Prime avait prévu le cas, et il produisit son extrait de baptême, qui attestait qu'il n'en avait que quarante-neuf. On les fit agenouiller devant mon mari, et il leur mit la main sur la tête pour sanctionner la libération, absolument comme dans l'ancienne Rome.

Nous affermâmes notre habitation avec les terres qui en dépendaient à l'individu même qui nous les avait cédées, et nous vendîmes la plus grande partie du mobilier. Les chevaux montèrent à un assez haut prix. Je distribuai en souvenir plusieurs petits objets en porcelaine que j'avais apportés d'Europe. Quant à ma pauvre Judith, je lui laissai de vieilles robes de soie, qui auront, sans doute, passé à sa postérité.

II

Vers le milieu d'avril, nous nous embarquâmes à Albany pour descendre à New-York, après avoir fait de tendres et reconnaissants adieux à tous ceux qui, pendant deux ans, nous avaient comblés de soins, d'amitiés et de prévenances de tous genres. Combien de fois, deux ans après, repoussée dans un nouvel exil, n'ai-je pas regretté ma ferme et mes bons voisins!

Nous allâmes, à New-York, chez M. et Mme Olive, qui nous reçurent dans leur jolie petite maison de campagne. Nous y trouvâmes M. de Talleyrand décidé, comme nous, à regagner l'Europe. Mme de Staël, de retour à Paris, où elle était établie avec Benjamin Constant, le pressait de rentrer et de servir le Directoire, qui demandait l'aide de son habileté. Nous avions cru, un moment, que nous pourrions prendre passage sur le même vaisseau que lui. Mais quand il apprit notre intention de débarquer dans un port d'Espagne, pour gagner ensuite Bordeaux, il modifia ses projets pour ne pas se trouver, même momentanément, sous la domination du roi catholique, qui aurait pu trouver, non sans raison, qu'il n'était pas un évêque assez édifiant. Il résolut donc de prendre passage sur un navire à destination de Hambourg. Aucun bateau ne partait pour la Corogne ou pour Bilbao, comme nous l'aurions souhaité. Un seul, de quatre cents tonneaux, superbe navire anglais, allait à Cadix, et devait lever l'ancre incessamment. Faute de mieux, et malgré le grand voyage que nous aurions à faire en Espagne, nous nous décidâmes à arrêter notre passage sur celui-là. Il naviguait sous pavillon espagnol, quoiqu'il appartint, ainsi que sa cargaison—en blé, je crois—à un Anglais. Le propriétaire se trouvait à bord comme passager. Il se nommait M. Ensdel. C'était un ancien armateur pour la pêche de la baleine. Il ne savait pas un mot de français. Mais le capitaine, originaire de la Jamaïque, parlait anglais. D'ailleurs il trouva tout de suite un interprète très intelligent dans mon fils qui, quoique âgé de six ans seulement, lui fut d'une grande utilité. Tout en nous occupant de notre établissement et de nos arrangements à bord, nous passâmes encore trois semaines cependant chez Mme Olive en compagnie de M. de Talleyrand.

Dans la rade se trouvait un sloop de guerre français, commandé par le capitaine Barré, dont mon mari avait connu le père dans la maison du vieux duc d'Orléans[56]. Fort aimable homme, quoique un vrai loup de mer, il venait tous les jours nous chercher dans son canot et nous promenait sur tous les points de la rade, se gardant bien toutefois d'approcher de Sandy-Hook, où le capitaine Cochrane, plus tard amiral, l'attendait depuis deux mois pour le happer au passage, s'il tentait de sortir. Nous visitâmes son sloop, armé de quinze canons. C'était un bijou d'ordre, de propreté, de soin. Combien j'aurais aimé à retourner en Europe sur ce joli navire!

Mais la Maria-Josepha nous attendait. Nous y montâmes tous les quatre[57], le 6 de mai 1796, et le même jour on mettait à la voile. Plusieurs autres passagers se trouvaient à bord. Parmi eux, M. de Lavaur, émigré, ancien officier dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, échappé après mille dangers aux massacres du 10 août. Comme il était de Bordeaux, une sorte de liaison se forma tout de suite entre mon mari et lui. Puis un ménage français, un négociant et sa femme[58]. Celle-ci était, comme moi, dans une position intéressante, mais beaucoup plus avancée dans sa grossesse. Le négociant avait fait de mauvaises affaires à New-York et allait essayer à Madrid d'en faire de meilleures. La femme était jeune, douce, assez bien élevée, mais paresseuse. Enfin un jeune homme de Paris, plutôt niais, nommé Lenormand, qui fut pendant toute la traversée notre souffre-douleur. Les personnes que je viens de nommer, M. Ensdel et le capitaine, composaient la table de la grande chambre.

Je ne souffris pas du mal de mer, et, le temps étant superbe, je m'occupais toute la journée. Aussi eus-je vite épuisé l'ouvrage que j'avais emporté pour moi et pour mon mari. Je m'érigeai alors en couturière générale, et je fis une proclamation pour que l'on me donnât du travail. Chacun m'en apporta. J'eus des chemises à faire, des cravates à ourler, du linge à marquer. La traversée dura quarante jours, parce que le capitaine, rebelle aux avis de M. Ensdel, était descendu au sud, entraîné par des courants. Ce temps me suffit pour mettre en bon ordre toute la garde-robe de l'équipage.

Enfin, vers le 10 juin, nous vîmes le cap Saint-Vincent, et le lendemain nous entrâmes dans la rade de Cadix. Le capitaine, par sa maladresse et son ignorance, avait prolongé au moins de quinze jours notre traversée, en se laissant entraîner vers la côte d'Afrique, d'où l'on a beaucoup de peine à se relever vers le nord. Il se croyait si loin de la terre qu'il n'avait pas seulement songé à faire monter un matelot en vigie sur le mât. Lorsqu'on découvrit, à la pointe du jour, le cap Saint-Vincent, qui est très élevé, il fut tout déconcerté.

III

Nous mouillâmes sous le bord d'un vaisseau français à trois ponts, le Jupiter; il se trouvait là avec une flotte française, empêchée de sortir par des bâtiments de guerre anglais, supérieurs en nombre, qui croisaient tous les jours presque en vue du port.

Un bateau de la santé, par lequel nous avions été visités, nous avait avertis que nous ferions huit jours de quarantaine à bord. Nous préférions cela, plutôt que d'aller au lazaret pour y être dévorés par tous les genres d'insectes dont l'Espagne abonde. Si même il s'était trouvé un navire qui allât à Bilbao ou à Barcelone, nous y aurions pris passage. Le voyage eût été ainsi plus court, moins fatigant et meilleur marché.

M. de Chambeau n'était pas rayé de la liste des émigrés et ne pouvait rentrer en France. Il désirait se rendre à Madrid, où il connaissait quelques personnes, mais il nous aurait volontiers accompagnés néanmoins jusqu'à Barcelone, ce qui l'aurait rapproché beaucoup d'Auch, ville auprès de laquelle il avait des propriétés.

L'incertitude de nos projets formait l'objet de nos conversations, pendant la quarantaine, qui dura dix jours. Elle aurait pu se prolonger bien davantage grâce à la désertion d'un de nos matelots et à l'impossibilité, par conséquent, de le représenter en personne. Cet homme, de nationalité française, avait été pris après un combat sur un sloop de guerre. Il reconnut un matelot à bord du Jupiter, dont nous étions très rapprochés, et lui parla avec le porte-voix. La même nuit, il gagna le Jupiter à la nage, et quand les employés de la santé procédèrent à l'appel, le lendemain matin, on ne trouva de lui que sa chemise et son pantalon. C'était tout son mobilier. L'incident prolongea notre quarantaine jusqu'au jour où l'on eut constaté que le manquant était sur le navire français.

La quarantaine faillit m'être fatale. Toute la journée, des marchands de fruits venaient sous le bord, et je passais mon temps, ainsi que Mme Tisserandot, à descendre une corbeille au moyen d'une ficelle pour avoir des figues, des oranges, des fraises. Cet abus de fruits m'occasionna une affreuse dysenterie dont je fus très malade.

Enfin la permission de prendre libre pratique, comme on dit, arriva. Le capitaine nous mit à terre, et jamais de ma vie je ne me sentis aussi embarrassée qu'à ce moment. En débarquant, on nous fit entrer, Mme Tisserandot et moi, dans une petite chambre ouvrant sur la rue, pendant qu'on visitait nos effets avec la rigueur la plus exagérée. Nos robes de couleur et nos chapeaux de paille attirèrent bientôt une foule immense d'individus de tout âge et de tout état: des matelots et des moines, des portefaix et des messieurs, tout anxieux de voir ce qu'ils considéraient sans doute comme deux bêtes curieuses. Quant à nos maris, ils étaient retenus dans la pièce où avait lieu la visite de nos bagages. Nous étions donc seules toutes deux, avec mon fils. Il n'avait pas peur, mais me faisait mille questions, surtout sur les moines qu'il n'avait jamais vus. À un moment il s'écria, comme passait un jeune moine à la figure imberbe: Oh! I see now, that one is a woman[59].

Cette indiscrète curiosité nous décida tout d'abord, ma compagne et moi, à nous vêtir comme les Espagnoles. Avant même de nous rendre à l'auberge, nous allâmes donc acheter une jupe noire et une mantille, afin de pouvoir sortir sans scandaliser toute la population. Nous descendîmes dans un hôtel réputé le meilleur de Cadix, mais dont la saleté me causa néanmoins un si grand dégoût, accoutumée comme je l'étais à la propreté exquise de l'Amérique, que je serais volontiers retournée à bord.

Je me rappelai qu'une des soeurs du pauvre Théobald Dillon, massacré à Lille en 1792, avait épousé un négociant anglais établi à Cadix, M. Langton. Lui ayant écrit un billet aimable, il vint à l'instant et nous fit beaucoup de politesses. Mme Langton se trouvait à Madrid chez sa fille, la baronne d'Andilla, en compagnie de Mlle Carmen Langton, sa fille cadette. M. Langton nous engagea néanmoins à dîner. Il désirait même nous emmener loger chez lui. Mais nous ne l'acceptâmes pas. J'étais trop souffrante pour me gêner et faire des compliments. Il fut convenu que le dîner serait ajourné au premier jour où je me sentirais mieux.

Le lendemain de notre arrivée, mon mari porta notre passeport à viser chez le consul général de France. C'était un M. de Roquesante, ci-devant comte ou marquis, métamorphosé en chaud républicain, si ce n'est en terroriste. Il fit cent questions à mon mari, en prenant note de ses réponses. Cela ressemblait fort à un interrogatoire. Puis, sans doute pour surprendre un premier mouvement: «Nous avons reçu aujourd'hui, dit-il, d'excellentes nouvelles de France, citoyen.»—On en était encore là!—«Ce scélérat de Charette a enfin été pris et fusillé.»—«Tant pis», répondit M. de La Tour du Pin, «c'est un brave homme de moins.» Le consul se tut alors, signa le passeport et nous rappela qu'il devait de nouveau être présent à l'ambassade de France à Madrid. Plus tard, nous sûmes comment il nous avait recommandés à Bayonne.

À cette époque, l'Espagne, après avoir conclu la paix avec la République française, avait licencié la plus grande partie de son armée, probablement sans la payer. Les routes étaient infestées de brigands, surtout dans les montagnes de la Sierra Morena, que nous devions traverser. On voyageait en convois composés de plusieurs voitures seulement. On ne prenait pas d'escorte militaire,—elle aurait peut-être été d'accord avec les brigands ci-devant soldats—mais les voyageurs à cheval qui se joignaient au convoi avaient la précaution de s'armer jusqu'aux dents. Un convoi comprenait habituellement de quinze à dix-huit charrettes couvertes attelées de mules.

C'est ainsi que nous partîmes de Cadix. Nous occupions, mon mari, moi et mon fils, un de ces chariots—carro—couchés tout au long sur nos matelas de bord. Au-dessous, dans le fond du chariot, se trouvaient nos bagages, recouverts d'un lit de paille qui remplissait également les vides existants entre les malles. Une capote en cannes artistement cousues et recouverte d'une toile goudronnée nous garantissait du soleil pendant le jour et de l'humidité la nuit, car il arriva plusieurs fois que nous préférâmes la charrette à l'auberge.

Mais j'ai anticipé en parlant déjà de notre départ, puisque nous restâmes huit jours à Cadix, nous promenant tous les soirs sur la belle promenade de l'Alameda, qui domine la mer et où l'on va respirer un peu d'air, après avoir subi toute la journée une chaleur de 35 degrés. Mon petit Humbert m'accompagnait, et un jour nous rencontrâmes un jeune seigneur de sept ans, en habit de soie habillé et brodé, l'épée au côté, poudré à frimas et le chapeau sous le bras. Mon fils le regarda avec une grande surprise, puis, se demandant si ce n'était pas un de ces singes savants que je l'avais mené voir à New-York, il s'écria: But, is it a real boy, or is it a monkey?[60]

Un spectacle qu'il n'oublia jamais, pas plus que moi, ce fut le magnifique combat de taureaux du jour de la Saint-Jean. On a si souvent décrit cette fête nationale de l'Espagne que je n'entreprendrai pas de le faire ici. Le cirque était immense, et contenait au moins de quatre à cinq mille personnes assises sur des gradins et garanties du soleil par une toile tendue, à l'instar du vélum des amphithéâtres romains. Des pompes mouillaient constamment cette toile d'une pluie très fine qui ne la traversait cependant pas. Aussi, quoique le spectacle commençât après la messe de midi et qu'il durât jusqu'au soleil couchant, je ne me souviens pas d'avoir souffert un moment de la chaleur.

On tua dix taureaux d'une telle beauté de race qu'ils auraient fait chacun la fortune d'un fermier américain. Le matador était le premier de son espèce à l'époque. C'était un beau jeune homme de vingt-cinq ans. Malgré le danger affreux qu'il courait, on ne concevait, grâce à son incroyable agilité, aucune inquiétude. Assurément, à l'instant où les deux adversaires, seul à seul en face l'un de l'autre, se regardent fixement avant que le taureau ne se précipite sur le matador, l'émotion la plus poignante que l'on puisse éprouver étreint tous les spectateurs. On entendrait voler une mouche. Mais il faut comprendre que le matador ne donne pas le coup d'épée. Il ne fait qu'en diriger la pointe sur laquelle le taureau vient s'enferrer de lui-même. Ce spectacle a fait époque dans ma vie, et aucun autre ne m'a laissé une impression aussi profonde. Je n'en ai oublié aucune particularité, et le souvenir en est aussi présent à ma mémoire, après tant d'années, que si j'y eusse assisté hier.

IV

Le jour fixé pour le départ, nous laissâmes le convoi se mettre en route et nous restâmes, mon mari, moi et notre fils, pour dîner chez M. Langton. Une barque, préparée par ses soins, devait nous mener de l'autre côté de la baie, pour rejoindre notre caravane au port Sainte-Marie, où elle devait coucher, car nous ne devions pas, pendant ce long voyage, aller plus vite qu'un homme marchant à pied.

J'étais si souffrante d'une affreuse dysenterie, compliquée de fièvre, que mon mari hésitait à me laisser partir, et cependant il n'y avait pas moyen de reculer. Nos bagages étaient chargés. Nous avions payé la moitié du voyage jusqu'à Madrid. Notre passeport était visé, et M. de Roquesante, le consul républicain, aurait pris de l'ombrage d'un retard. Il l'eût attribué à un prétexte, je ne sais lequel, et comme j'ai toujours cru qu'on peut surmonter le mal quel qu'il soit, à moins qu'on n'ait une jambe cassée, la pensée ne me vint pas de rester à Cadix. Nous dînâmes donc chez M. Langton, après avoir assisté au départ de nos compagnons de voyage, qui s'en allaient coucher à Port-Sainte-Marie.

Rien n'était délicieux comme cette habitation à l'anglaise, pour la propreté et le soin. M. Langton n'avait adopté des coutumes espagnoles que celles en usage pour éviter l'inconvénient d'un climat brûlant. La maison s'élevait autour d'une cour carrée remplie de fleurs. Elle avait une rangée d'arcades au rez-de-chaussée et une galerie ouverte au premier. Une toile, tendue à la hauteur du toit, couvrait toute la surface de la cour. Au milieu, un jet d'eau atteignait la toile, qui, tenue ainsi toujours mouillée, communiquait une délicieuse fraîcheur à toute la maison. J'avoue que j'éprouvai un sentiment bien pénible en pensant qu'au lieu de rester dans ce lieu si agréable, il me fallait, grosse de six mois, commencer un long voyage par une chaleur de 35 degrés. Mais le sort en était jeté; le départ s'imposait. Après ce dîner d'adieux, nous montâmes dans la barque vers le soir, et, en une heure et demie, le vent étant bon, nous fûmes arrivés à Port-Sainte-Marie. Nous trouvâmes là notre caravane, composée de quatorze voitures et de six ou sept hidalgos, armés de pied en cap.

Le terme de la seconde journée était Xérès, situé à cinq lieues seulement. Comme j'avais besoin de me reposer, nous résolûmes de laisser encore partir la caravane et de la rejoindre le soir à Xérès. Nous dînâmes donc de bonne heure, dans la jolie localité de port Sainte-Marie, puis nous montâmes tous trois dans un calesa ou cabriolet, semblable à ceux que je vois ici à Pise, où j'écris ces souvenirs. Notre équipage était attelé d'une grande mule. Elle n'avait pas de bride, ce qui me parut singulier, mais sur sa tête se balançait un haut plumet chargé de grelots. Un jeune garçon, son fouet à la main, sauta lestement sur le brancard, prononça quelques paroles cabalistiques, et la mule partit à un trot aussi rapide qu'un bon galop de chasse. La route était superbe, nous allions comme le vent, la mule obéissant docilement à la voix de son petit conducteur, évitant les obstacles, serpentant dans les rues des villages que nous traversions avec une sagacité miraculeuse. D'abord la peur me prit, puis, pensant que l'usage du pays était d'aller ainsi, je me résignai.

Arrivée à Xérès, je fus curieuse de connaître le prix que pouvait valoir une mule comme celle qui nous avait menés; on me répondit de soixante à soixante-dix louis. Cela me parut cher.

Le lendemain, commença le vrai voyage. Mon indisposition durait toujours, mais, étendue comme je l'étais sur un bon matelas et la route étant superbe, je ne souffrais pas davantage que si je fusse demeurée tranquille. On s'arrêtait deux heures pour dîner dans des auberges abominables, et il arriva deux ou trois fois que nous préférâmes passer la nuit dans notre charrette, plutôt que de coucher dans des lits d'une saleté révoltante.

Nous approchions de Cordoue, lorsque la pauvre Mme Tisserandot fut prise du mal d'enfant, à quatre lieues de cette ville, dans une grande plaine où il n'y avait pas trace d'habitation. Elle accoucha heureusement d'une petite fille, que le muletier lava dans du vin emprunté à son outre. Nous n'avions rien pour la couvrir, car la pauvre mère était précisément couchée sur les malles qui contenaient son linge. On ne pouvait pas attendre. Le reste du convoi avait marché. Il était déjà à une assez grande distance pour qu'il devînt très dangereux pour nous de rester en arrière surtout dans cette plaine de Cordoue, à laquelle s'attachait une très mauvaise réputation, et dont on venait précisément de nous raconter, à dîner, des histoires toutes récentes et très lamentables. Le muletier me remit entre les mains la pauvre petite toute nue. Je l'enveloppai tant bien que mal dans les cravates de nos compagnons de voyage, puis nous nous remîmes en route, au trot, pour rejoindre la queue de notre caravane. La pauvre accouchée souffrait mortellement d'une telle allure, mais il fallut en passer par là.

Nous arrivâmes à Cordoue à la nuit. Comme nous marchions à une certaine distance en arrière, tous les autres voyageurs étaient déjà placés lorsque les gens de l'auberge s'approchèrent de notre chariot. Voyant une personne malade, ils crurent que c'était la victime d'un assassinat. Or, il est bon de savoir que, lorsque les circonstances sont de nature à exposer, quand un crime a été commis, les gens du pays à être appelés à témoigner en justice, ils prennent le parti de s'enfuir, afin de pouvoir dire, en sûreté de conscience, qu'ils n'ont rien vu. Ceux-ci donc posèrent leurs lampes à terre et disparurent. Le muletier, devinant leurs motifs, eut beau les appeler, ils ne reparurent plus. Je passai une partie de la nuit à défaire les malles de la malade pour en retirer ce qui était nécessaire pour l'arranger, ainsi que le nouveau-né. Mais auparavant il fallait manger, et, dans cette auberge, on n'offrait que le coucher. Encore dormait qui pouvait, car des millions d'insectes de tous genres habitaient la maison en vous guettant. Force nous fut d'aller à la recherche d'un cabaret quelconque, où nous trouvâmes avec beaucoup de peine, vu l'heure indue, du pain et quelques tranches de lard frit dans la poêle.

V

Le lendemain matin, le convoi retarda d'une heure son départ pour me permettre de faire baptiser la pauvre petite, bien vivante malgré toutes ces vicissitudes. Je dois à cette cérémonie d'avoir vu la magnifique cathédrale de Cordoue, dont M. de Custine[61] et tant d'autres ont donné des descriptions détaillées. On concevra aisément que, voyageant d'une façon si incommode, malade et grosse de six mois, je ne fusse guère disposée, par la chaleur qui sévit en Andalousie de midi à 3 heures—moment de la journée pendant lequel on s'arrêtait—à visiter des monuments. La petite baptisée fut donc cause que je vis cette admirable église. Après la cérémonie du baptême—par immersion, car on lui plongea la tête dans l'eau des fonts—nous passâmes une heure à parcourir cette forêt de colonnes. Les muletiers vinrent nous presser de partir. Ils emportaient des provisions pour deux repas que nous devions faire en plein air ce jour-là aucune habitation n'existant dans la partie du pays que nous allions traverser.

En sortant de Cordoue, on voyage une heure durant au milieu de jardins abondamment arrosés, de citronniers, d'oliviers mauresques, avant de parvenir à la muraille de l'ancienne ville, dont on découvre encore des vestiges. Cela donne une idée, comme en Italie les limites de la Rome antique, de l'immense surface qu'occupait autrefois cette grande ville maure.

Nous dînâmes, comme on nous l'avait annoncé, près d'un puits, au milieu d'une pâture couverte de moutons. L'oeil ne pouvait mesurer l'étendue de cette plaine, longue de plusieurs lieues et couverte, tantôt d'une herbe fine, tantôt de petits myrtes nains. Quelques grenadiers chargés de fleurs se dressaient autour du puits. Cette halte avait quelque chose d'oriental qui me plut singulièrement. Je la préférai de beaucoup à ces séjours de trois heures dans des auberges affreuses et sales, où la chaleur se faisait encore plus sentir.

Le lendemain et les jours suivants, nous traversâmes la Sierra Morena, et nous vîmes les deux jolies petites villes de La Carlota et de La Carolina. Elles avaient été bâties pour les colonies allemandes appelées en Espagne par M. de Florida Blanca[62], le grand ministre de Charles III, et nous remarquâmes que certains caractères de la physionomie germanique ne s'étaient pas encore effacés. On rencontrait des enfants à cheveux blonds, dont le teint brûlé tout espagnol contrastait avec leurs yeux bleus. Ces petites villes sont pittoresques, bâties avec régularité et dans de beaux sites. La route, bordée dans toutes les pentes d'un parapet de marbre, est d'une beauté admirable. C'était alors la seule qui mît en communication le midi de l'Espagne avec la Castille.

À mon grand regret, nous ne passâmes pas à Tolède, et nous arrivâmes à Aranjuez pour le dîner, le quinzième jour du voyage, je crois. Nous y restâmes le reste de la journée, occupés à admirer les frais ombrages, les beaux saules pleureurs, les prairies verdoyantes qui, lorsqu'on vient de l'Andalousie, épuisée, calcinée par un soleil de juillet, vous apparaissent comme de vertes oasis au milieu du désert. C'est la Tage, encore petite rivière, qui, répandue avec art dans cette charmante vallée, y entretient une aussi délicieuse fraîcheur. La cour ne se trouvait pas à Aranjuez, et cependant, pour une raison que j'ai oubliée, nous ne visitâmes pas le château.

Le lendemain, nous étions à Madrid, après deux heures de halte à la Puerta del Sol, pour attendre que l'on eût fini de visiter, fouiller, inspecter effets et personnes des quatorze voitures de notre convoi. Et l'on ne permettait pas à ceux qui avaient déjà subi l'inspection de partir. Le sang-froid castillan ne se dérange pour rien. Il eût été inutile de témoigner de l'impatience. Les douaniers ne l'auraient même pas comprise. Enfin, le signal du départ est donné, et l'on nous mena à l'hôtel Saint-Sébastien, auberge médiocre située dans une petite rue.

Nous prîmes une assez bonne chambre. Mon mari envoya immédiatement les lettres et les paquets dont M. Langton nous avait chargés pour sa femme et ses deux filles. Puis je fis une toilette plus soignée que celle du chariot, avec l'intention d'aller voir ces dames après notre dîner. Mais elles nous prévinrent. Une demi-heure s'était à peine écoulée quand nous vîmes entrer les deux plus belles personnes du monde, la baronne d'Andilla et Mlle Carmen Langton. La mère, souffrante, n'avait pu sortir. Un beau-frère[63] les accompagnait, veuf d'une troisième demoiselle Langton, qui, disait-on, était encore plus belle que ses soeurs. Elles se montrèrent d'une bonté et d'une obligeance sans pareilles, et leur beau-frère proposa que nous prissions un petit logement garni dans le quartier où ces dames demeuraient. Il se chargea de tous les arrangements que cela nécessitait et se mit à notre disposition pour tout le temps que nous resterions à Madrid. Notre séjour ne pouvait pas être de moins d'un mois ou six semaines, puisque nous attendions des lettres et des réponses de Bordeaux aux lettres que nous avions écrites de Cadix.

Cependant j'avançais dans ma grossesse et je désirais être au Bouilh pour mes couches avant le 10 novembre. Mon mari se rendit le lendemain chez l'ambassadeur du Directoire pour mettre son passeport en règle. Comme il conservait encore le souvenir très vif de la réception du citoyen ci-devant comte ou marquis de Roquesante, il fut très agréablement surpris de l'aimable réception de l'ambassadeur. C'était le général, depuis maréchal Pérignon. Autrefois sous les ordres de mon père, il en avait reçu des services qui avaient avancé sa carrière. Ne l'ayant pas oublié, il fit beaucoup de politesses à mon mari. Toutefois sa gratitude n'alla pas jusqu'à m'honorer de sa visite. Les seigneurs d'autrefois n'étaient pas encore à la mode, comme ils le devinrent plus tard.

Nous restâmes six semaines à Madrid, comblés de soins, d'attentions, de prévenances de la part des familles Langton et Andilla. Le gendre de Mme Langton, M. Broun, dont la femme était morte l'année précédente, nous fit visiter toutes les parties intéressantes de la ville, et chaque soir Mme d'Andilla nous conduisait au Corso, puis de là prendre des glaces dans un café à la mode, au bas de la rue d'Alcala. M. Broun nous montra le portrait de sa femme. Elle avait été aussi belle, sinon plus belle que ses soeurs. Il ne se consolait pas de l'avoir perdue à vingt-deux ans.

Mlle Carmen Langton avait l'exquise beauté d'un ange. Elle s'était fiancée à un jeune seigneur espagnol. Celui-ci tomba malade et mourut quelques jours avant la date fixée pour la célébration de cette union d'inclination. Mlle Carmen Langton en avait conçu un chagrin mortel. Un soir, en me ramenant, le cocher se trompa de rue et passa devant la maison qu'elle devait occuper avec son fiancé et où il était mort. Cet incident la révolutionna. Un sourd et long gémissement s'exhala de sa poitrine, et son beau visage devint blanc comme celui d'une statue d'albâtre. Cette charmante personne était aussi distinguée par ses sentiments et son esprit que par sa figure.

CHAPITRE VI

I. Départ de Madrid.—M. de Chambeau quitte ses amis.—Le collieras à sept mules.—L'Escurial.—La maison du Prince.—La granja. M. Rutledge.—Arrivée à Saint-Sébastien. Bonie nous y rejoint.—II. Les appréhensions de Mme de La Tour du Pin en rentrant en France.—Arrivée à Bayonne.—L'interrogatoire et la feuille de route.—Une chevelure de grande valeur.—M. de Brouquens retrouvé.—Arrivée au Bouilh.—La dévastation du château.—La bibliothèque sauvée.—Arrivée de Marguerite.—Sa vie pendant la Terreur.—Naissance de Charlotte.—III. Absence de M. de La Tour du Pin.—La crainte des chauffeurs.—Fortune compromise.—Comment fut vendue la terre de Cénevières.—Dispersion des souvenirs de famille.—IV. Voyage à Paris.—Barras et la contre-révolution.—La dévastation du château de Tesson.—M. de Talleyrand ministre des Affaires étrangères grâce à Mme de Staël.—Conspirateurs frivoles: les collets noirs.—Propos imprudents.—V. Un déjeuner chez M. de Talleyrand.—Galanterie de l'ambassadeur de Turquie pour Mme de La Tour du Pin.—Jalousie conjugale de Tallien.—Acte d'ingratitude incroyable de M. Martell.

I

Enfin nous reçûmes une lettre de Bonie déterminant le jour où il nous attendrait à Bayonne, et nous arrêtâmes cette fois un collieras de retour pour nous transporter ainsi que nos bagages. M. de Lavaur, dont la radiation était arrivée, proposa de nous accompagner, et quoique cela ne nous convînt guère, nous y consentîmes. M. de Chambeau fut obligé de rester à Madrid. La tendre amitié qu'il nous portait, et dont il nous a donné tant de preuves, rendit cette séparation très pénible pour lui et pour nous. Depuis près de trois ans, il partageait toutes nos vicissitudes, nos intérêts, nos peines. Mon mari le considérait comme un frère. Pendant ces longues années d'exil, nos pensées avaient été communes. Aussi notre pauvre ami éprouva-t-il de notre départ un affreux déchirement. Il était sans argent. Personne n'avait songé à lui en envoyer. Heureusement nous nous trouvâmes en mesure de pouvoir lui laisser cinquante louis, et le bonheur voulut qu'on l'accueillit dans la maison de la comtesse de Galvez, où il resta jusqu'en 1800.

Nous partîmes de Madrid à 2 heures après-midi pour aller coucher à l'Escurial. Le collieras était une bonne ancienne berline, attelée de sept mules, menées—disons plutôt conseillées ou exhortées—par un cocher assis sur le siège et par un aide-postillon armé d'un long fouet. Ce dernier sautait alternativement sur l'une ou sur l'autre des mules, qui n'avaient pas de brides et obéissaient à la voix. Pourtant je crois que les mules du timon avaient des rênes, mais les cinq autres certainement pas. L'une d'elles, la septième, marchait isolée en avant. Elle se nommait la generala, et guidait toutes les autres.

À un quart de lieue de Madrid, le cocher s'aperçut qu'il avait oublié son manteau. Malgré la chaleur étouffante, il ne voulut pas faire un pas de plus, avant que le postillon n'eût été le chercher monté sur l'une des mules. Cela nous retarda beaucoup, et nous n'arrivâmes à l'Escurial que fort avant dans la nuit.

Presque toute la journée du lendemain fut consacrée à visiter l'admirable monastère[64] dont on a fait tant de descriptions. Aucune ne m'a paru moralement exacte, parmi toutes celles que j'ai lues depuis. Elles ne peignent pas l'espèce de triste recueillement religieux que ce lieu, ce chef-d'oeuvre de tous les arts, au milieu d'un désert, jette dans l'âme. Tant de merveilles semblent n'avoir été rassemblées dans cette solitude que pour nous ramener à la pensée de la futilité et de l'inutilité des oeuvres des hommes. Depuis, quand se sont déroulés les événements qui ont déchiré l'Espagne, j'ai été bien frappée de l'espèce de prophétie du Père qui nous montrait la chapelle souterraine où sont enterrés les rois d'Espagne depuis Philippe II. Après nous avoir promenés au milieu des tombes, qui toutes sont semblables, il nous fit remarquer qu'une seule restait vide: celle destinée au roi régnant, Charles IV, et posant en même temps la main sur le sarcophage, dont un coin de marbre tenait le dessus ouvert, il nous dit en italien: «Qui sait s'il y sera jamais?» Sur le moment, ce propos n'attira pas mon attention. Mais, longtemps après, quand je vis ce malheureux prince chassé du trône, cette parole si prophétique me revint à l'esprit.

Depuis la découverte de l'Amérique et des mines d'or et d'argent du Pérou, les rois d'Espagne faisaient chaque année, à l'église l'Escurial, un présent magnifique de ces deux métaux. Aussi en résultait-il que son trésor devint le plus riche de toute l'Europe. Tous les objets qui provenaient de ce luxueux usage, rangés par ordre d'années, témoignaient, pour un oeil observateur, de la décroissance successive du goût, depuis les premiers, signés de Benvenuto Cellini, jusqu'au dernier, de date toute récente.

Le dessus du maître-autel, bas-relief tout en argent, représentant l'apothéose de saint Laurent, patron de l'Escurial, quoique d'une magnificence sans égale, satisfaisait peu comme objet d'art. Je dis satisfaisait, car il y a lieu de supposer que les malheurs de l'Espagne auront amené la destruction de tous ces chefs-d'oeuvre. Les divers objets à l'usage du culte étaient rangés dans des armoires à glaces faites avec les plus beaux bois des Indes orientales. J'ai conservé le souvenir précis d'un saint ciboire, en forme de mappemonde, surmonté d'une croix dont le milieu était orné d'un énorme diamant et les branches de quatre grosses perles. Il y avait des ostensoirs tout brillants de pierreries. On nous montra l'ornement du jour de Pâques, fait de velours rouge entièrement brodé en perles fines de grosseurs différentes, selon le dessin. Bien des personnes n'auraient peut-être pas apprécié cette magnificence, car la moindre étoffe brochée d'argent produisait plus d'effet, et cependant il y avait pour plusieurs millions de perles sur ce velours tout uni.

Nous montâmes au jubé, où on voyait les admirables livres d'église formés de feuillets en vélin dont les marges sont peintes par les élèves de Raphaël, d'après ses dessins. Ces volumes, grand in-folio garni de coins d'argent, reliés d'une peau brune montrant le côté de l'envers, étaient placés, séparés les uns des autres par une planche mince, dans une sorte de buffet ouvert. À cause de leur poids, il eût été difficile de les sortir de leur case. Pour obvier à cet inconvénient, on avait disposé sur le fond de chacune des cases des petits rouleaux d'ivoire traversés par des broches de fer, autour desquelles ils tournaient. De cette manière, le moindre effort suffisait pour amener un de ces livres à soi. Je n'ai vu ce moyen employé dans aucune bibliothèque.

C'est dans la galerie haute de l'Escurial que se trouvait le beau christ en argent, de grandeur naturelle, de Benvenuto Cellini. Après avoir parcouru, admiré, cette magnifique église, j'y restai seule, tandis que mon mari et M. de Lavaur allèrent visiter le couvent et la bibliothèque, où on voyait le beau tableau de Raphaël, nommé la Perle[65]. On ne m'avait pas prévenue, à Madrid, qu'une femme ne pouvait visiter la bibliothèque située dans l'intérieur du couvent sans une permission particulière. Je le regrettai vivement.

J'attendis assez longtemps mes compagnons de voyage pour que mon esprit eût le loisir de se perdre dans beaucoup de méditations. Je pensai à la beauté de cet édifice, puis à la bataille de Saint-Quentin[66], perdue par les Français, et en commémoration de laquelle l'Escurial avait été bâti par le farouche père[67] de don Carlos[68], Aussi quand mon mari revint me frapper sur l'épaule en me disant: «Allons voir la maison du prince!» je fus presque contrariée d'être dérangée dans mes pensées. Mon fils, en qualité de garçon, avait accompagné son père et se montrait tout fier d'avoir à me raconter ce qu'il avait vu.

Nous nous dirigeâmes donc vers cette maison du prince, bâtie par Charles IV pendant qu'il était prince des Asturies, et où il se retirait, quand la cour était à l'Escurial, pour échapper aux rigoureuses étiquettes espagnoles. Elle ressemblait à une maisonnette fort élégante et dont un modeste agent de change aurait de la peine à se contenter de nos jours. De jolis meubles, des tableautins, des ornements d'un goût douteux, une quantité de draperies du plus vilain effet lui donnaient l'aspect d'un petit logis de fille. Quel contraste avec l'admirable église que nous venions de quitter! J'en éprouvais une bien désagréable impression.

Étant retournés à l'auberge, nous en partîmes bientôt après pour aller coucher à la Granja[69], où était installée la cour. Nous y devions prendre des paquets du ministre d'Amérique, M. Rutledge, pour son consul à Bayonne. Il nous offrit à souper, et le lendemain nous nous dirigeâmes sur Ségovie, petite ville très pittoresque, avec un château dont nous ne vîmes que la cour entourée d'arcades d'un style mauresque.

Le reste de notre voyage présenta peu d'événements. Nous restâmes un jour à Vittoria, pour permettre de soigner la generala, car sans elle on ne pouvait marcher, puis une journée à Burgos, où j'allai voir la cathédrale, et enfin nous arrivâmes à Saint-Sébastien, où Bonie nous attendait.

II

Je n'éprouvais aucun plaisir à rentrer en France. Au contraire, les souffrances que j'y avais endurées pendant les six derniers mois de mon séjour m'avaient laissé un sentiment de terreur et d'horreur que je ne pouvais surmonter. Je songeais que mon mari revenait avec une fortune perdue, que des affaires difficiles allaient l'occuper désagréablement, et que nous étions condamnés à habiter un grand château dévasté, puisque tout avait été vendu au Bouilh. Ma belle-mère vivait encore. Elle était rentrée en possession de Tesson et d'Ambleville. Dépourvue de toute intelligence, très méfiante, très obstinée, elle n'avait, pour les affaires, de confiance en personne. Combien je regrettais ma ferme, ma tranquillité! Ce fut avec un véritable serrement de coeur que je passai le pont de la Bidassoa, et que je me sentis sur le territoire de la République une et indivisible.

Nous arrivâmes le soir à Bayonne. À peine étions-nous entrés dans l'auberge que deux gardes nationaux vinrent chercher M. de La Tour du Pin pour l'amener devant l'autorité, représentée alors, me semble-t-il, par le président du département. Ce début me causa une grande frayeur. Conduit, accompagné par Bonie devant les membres du tribunal assemblés, il fut questionné sur ses opinions, ses projets, ses actions, sur les causes et les raisons de son absence et sur celles de son retour. Il s'aperçut aussitôt qu'il avait été dénoncé par M. de Roquesante, et le déclara franchement, en disant, en même temps, combien il avait au contraire eu à se louer de l'ambassadeur à Madrid. Après des pourparlers qui durèrent au moins deux heures—elles me parurent avoir duré un siècle, tant j'étais restée inquiète à l'auberge—mon mari revint. On l'autorisait à continuer sa route jusqu'à Bordeaux, mais muni d'une espèce de feuille de route officielle où toutes les étapes étaient marquées, et avec l'injonction de faire viser cette feuille à chaque arrêt. De telle sorte que, si je m'étais trouvée fatiguée ou souffrante, ce qui n'aurait pas été impossible, avancée comme je l'étais dans ma grossesse, il eût fallu le faire constater officiellement par l'autorité du lieu.

Bonie nous quitta et retourna à Bordeaux par le courrier. Nous prîmes un mauvais voiturier, qui nous conduisit à petites journées. Un seul événement marqua notre route. À Mont-de-Marsan, ayant fait venir un perruquier pour me peigner, il me proposa, à ma grande surprise, 200 francs en échange de mes cheveux. Les perruques blondes étaient tellement à la mode à Paris, disait-il, que certainement il gagnerait au moins 100 francs si je consentais à lui vendre ma tête. Je refusai cette proposition, bien entendu, mais j'en conçus beaucoup de respect pour mes cheveux, qui étaient, modestie à part, très beaux dans ce temps-là.

Nous retrouvâmes à Bordeaux l'excellent Brouquens. Il avait prospéré pendant la guerre contre l'Espagne et se trouvait réengagé alors dans la compagnie des vivres des armées d'Italie. Il nous reçut avec cette tendre amitié qui ne s'était jamais un instant démentie. Mais j'étais impatiente de me retrouver chez moi, et je pris des arrangements avec mon bon docteur Dupouy qui devait venir me soigner. Puis, l'affaire de la levée du séquestre terminée, nous arrivâmes au Bouilh pour y faire ôter les scellés.

Le premier moment, je l'avoue, mit singulièrement à l'épreuve ma philosophie. Cette maison, je l'avais laissée bien meublée, et si on n'y trouvait rien d'élégant, tout y était commode et en abondance. Je la retrouvais absolument vide: pas une chaise pour s'asseoir, pas une table, pas un lit. J'étais sur le point de céder au découragement, mais la plainte eût été inutile. Nous nous mîmes à défaire nos caisses de la ferme, depuis longtemps déjà arrivées à Bordeaux, et la vue de ces simples petits meubles, transportés dans ce vaste château, provoqua en nous bien des réflexions philosophiques.

Le lendemain, beaucoup d'habitants de Saint-André, honteux d'être venus à l'encan de nos meubles, vinrent nous proposer de les racheter pour ce qu'ils leur avaient coûté. Nous reprîmes ainsi, dans des conditions raisonnables, ce qui nous convint le mieux, quand nous jugeâmes que les acheteurs n'avaient acquis que par poltronnerie. Quant aux bons républicains, ils ne se soumirent pas à cette complaisance antinationale. La batterie de cuisine, une des choses ayant le plus de valeur, était très belle. On l'avait transportée au district de Bourg avec l'intention de l'envoyer à la Monnaie. On nous la rendit, ainsi que la bibliothèque, qui avait été également déposée au district. Nous passâmes très agréablement plusieurs jours à la placer sur ses étagères, et, avant l'arrivée du docteur Dupouy, tous nos arrangements intérieurs étaient terminés comme si nous avions été installés au Bouilh depuis un an.

J'eus à ce moment un très grand bonheur: ce fut l'arrivée de ma chère bonne Marguerite. Mme de Valence, en sortant de prison à Paris, l'avait appelée chez elle pour soigner ses deux filles. Mais dès que cette excellente femme apprit mon retour, rien ne put l'empêcher de venir me rejoindre. Je la revis avec un sensible plaisir. Elle avait échappé, malgré l'aristocratie de son tablier blanc, à tous les dangers de la Terreur. Un mois après mon départ pour l'Amérique, elle arrivait à Paris, où une bourgeoise de ses amies lui donnait asile. Quelques jours après elle sortait, vêtue comme d'habitude en bonne de grande maison, avec un tablier d'une blancheur de neige. À peine avait-elle fait quelques pas dans la rue, qu'une cuisinière, le panier au bras, la poussa dans un de ces passages sombres que l'on nomme à Paris une allée, et lui dit: «Ah! malheureuse, vous ne savez donc pas que vous serez arrêtée et guillotinée avec un tablier comme celui-là!» Ma pauvre bonne fut stupéfaite d'avoir encouru la peine de mort pour cette habitude de toute sa vie. Elle remercia celle qui venait de la lui sauver, et ayant caché son ajustement antirépublicain, elle s'empressa d'acheter quelques aunes de toiles pour, comme elle le disait, se déguiser.

Peu de temps après, passant sur la place Vendôme, elle aperçut deux enfants de six à sept ans jouant devant une porte cochère, et, les trouvant jolis, elle leur parla. Elle apprit d'eux qu'ils demeuraient avec leur grand-père qui était impotent et avait des gardes chez lui, que leur papa et leur maman étaient en prison, que tous les domestiques avaient quitté et qu'ils restaient seuls avec grand-papa. Il n'en fallait pas davantage à l'excellent coeur de Marguerite. S'étant fait conduire par les enfants chez leur grand-père, celui-ci lui confirma la vérité de leur récit. Elle lui proposa de rester à son service pour le soigner, ainsi que les enfants. Il accepta avec bonheur, et, deux heures après, elle s'installait auprès d'eux. Son séjour dans cette maison se prolongea jusqu'après la mort de Robespierre. Mme de Valence la prit alors chez elle. Dès mon retour, comme je l'ai dit, elle vint me retrouver. Elle arriva au Bouilh à temps pour recevoir ma chère fille Charlotte, dont j'accouchai le 4 novembre 1796. Je la nommai Charlotte[70] parce qu'elle était filleule de M. de Chambeau. Sur le registre de la commune, néanmoins, elle fut inscrite sous le nom d'Alix, seul nom, par conséquent, qu'elle put prendre dans les actes.

III

Lorsque je fus rétablie, dans le mois de décembre, mon mari alla faire une tournée à Tesson, à Ambleville et à La Roche-Chalais, où il ne nous restait que quelques vieilles tours ruinées, de 30.000 francs de cens et rentes que valait cette terre. Je restai seule dans le grand château du Bouilh, avec Marguerite, deux servantes et le vieux Biquet, qui s'enivrait tous les soirs. Les paysans de la basse-cour étaient loin. Quelques mauvaises planches seulement fermaient la partie du rez-de-chaussée non encore achevée. C'était le temps où les troupes de brigands nommé chauffeurs jetaient la terreur dans tout le midi de la France. Tous les jours on contait d'eux de nouvelles horreurs. Ils avaient brûlé les pieds d'un M. Chicous, négociant de Bordeaux, à deux lieues du Bouilh, pour l'obliger à dire où était son argent. Plusieurs années après, j'ai vu cet infortuné marchand, appuyé sur des béquilles. J'étais glacée de terreur, je l'avoue à ma honte. Combien de fois, assise sur mon lit, n'ai-je pas passé la moitié de la nuit écoutant les chiens de garde aboyer, et croyant qu'à tous moments les brigands allaient forcer les planches minces qui fermaient alors les fenêtres du rez-de-chaussée. Il me semble n'avoir jamais passé de ma vie un temps plus pénible! Comme je regrettais ma ferme, mes bons nègres, ma tranquillité d'autrefois! Mes jours n'étaient pas plus heureux que mes nuits. Je pensais à mon mari, courant le pays sur un mauvais cheval, au milieu de l'hiver, dans des chemins affreux comme étaient ceux des provinces méridionales, surtout à cette époque.

Nos affaires, qui étaient loin de prendre une tournure favorable, me préoccupaient aussi constamment. On avait conseillé à mon mari de n'accepter la succession de son père que sous bénéfice d'inventaire, et plût à Dieu qu'il l'eût fait! Mais la manière funeste dont nous avions perdu mon beau-père et le profond respect que M. de La Tour du Pin avait pour sa mémoire le détourna d'adopter un tel parti. Cette succession comprenait la terre du Bouilh, quelques parties de La Roche-Chalais et nos droits sur la fortune de ma belle-mère, qui s'était engagée par notre contrat de mariage.

Je n'entrerai pas dans les détails de notre ruine, dont le souvenir m'échappe maintenant, et ne les ayant d'ailleurs jamais bien exactement connus. Je sais seulement que, lorsque je me suis mariée, mon beau-père passait pour avoir 80.000 francs de rentes. Pendant son ministère, il vendit le domaine d'une terre en Quercy, nommé Cénevières. Cette terre avait perdu, par l'abolition des cens et rentes, la plus grande partie de sa valeur, représentée par un revenu de 15.000 à 20.000 francs. Elle fut achetée par un ancien administrateur de la monnaie de Limoges, M. Naurissart[71]. On spécifia dans le contrat que l'acheteur n'était pas acquéreur des droits de cens et rentes, pour le cas où on les rétablirait.

La terre de La Roche-Chalais, près de Coutras, n'avait pas de domaine foncier. Elle était toute en rentes. Mon beau-père y entretenait un régisseur pour les percevoir, et un vaste grenier pour emmagasiner celles qui se percevaient en nature et que l'on vendait au fur et à mesure de leur rentrée. Le revenu de cette terre se montait à 30.000 francs nets. Mon beau-père, étant passé à La Roche-Chalais en se rendant aux États généraux, céda à un meunier, moyennant une rente de 2.400 francs, les débris du vieux château pour construire des moulins sur la rivière qui dépendait de la terre. Le passage de la rivière était déjà affermé pour une somme de 1.000 à 1.100 francs.

Trois mois après, le meunier se considéra comme propriétaire. Mon beau-père l'attaqua devant les tribunaux pour le mettre en demeure de payer les matériaux avec lesquels il avait construit les moulins. Le procès traîna en longueur, et, ayant été porté devant le Conseil d'État, sous Napoléon, nous le perdîmes.

Ainsi donc, voici comment on peut évaluer nos pertes: