ŒUVRES COMPLÈTES
de
Mathurin Regnier
Accompagnées d’une Notice biographique & bibliographique, de Variantes, de Notes, d’un Glossaire & d’un Index
Par
E. COURBET
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
31, PASSAGE CHOISEUL, 31
M. DCCC. LXXV
AVERTISSEMENT.
Le plan de cette nouvelle édition ne diffère pas de celui qui a été adopté pour le Regnier de la Petite bibliothèque littéraire. Les poésies publiées du vivant de l’auteur & les œuvres posthumes forment logiquement deux parties distinctes. Pour la première, l’édition de 1613 doit servir de cadre. Bien qu’elle offre de mauvaises variantes, d’inexplicables lacunes & une pièce d’une authenticité douteuse, elle a été donnée par un ami de Regnier immédiatement après la mort du poëte, & elle contient des morceaux qui lui assurent une importance exceptionnelle.
Pour l’établissement du texte, on se sert habituellement aussi de l’édition de 1613, en corrigeant les fautes à l’aide des éditions antérieures. Ce procédé laisse subsister beaucoup d’imperfections de détail. Il a semblé préférable de reproduire dans leur intégrité les satires de Regnier, telles qu’elles ont paru pour la première fois, sauf à relever exactement dans les notes les variantes les plus caractéristiques. Cette méthode a produit de bons résultats & il suffira d’un exemple pour en justifier l’adoption. Ainsi le vers,
Que sans robe il a veu la matiere premiere,
devenu, par une méprise de l’éditeur de 1613,
Qu’en son globe il a veu la matiere premiere,
reprend dans le texte de Regnier la place qui lui doit être rendue, & une variante obscure, trop longtemps substituée à la leçon originale, rentre dans les notes où elle vient s’ajouter aux errata de 1613.
Les pièces qui font suite au Discours au Roy ont été publiées du vivant de Regnier. Elles ont paru dans deux recueils très-différents : les Muses gaillardes (1609), & le Temple d’Apollon (1611). Les premières sont demeurées anonymes jusqu’à la publication du Cabinet satyrique (1618), & les autres portent la signature de Regnier. Il était donc convenable de les rattacher dans leur forme primitive à l’œuvre principale du poëte.
La deuxième partie des poésies de Regnier a été constituée à l’aide des pièces empruntées aux éditions des Elzeviers (1652), de Brossette (1729) & de Viollet-le-Duc (1822). Les épigrammes qui suivent ont été tirées, soit d’Anthologies satiriques des premières années du XVIIe siècle, soit des manuscrits de l’Arsenal & de la Bibliothèque Richelieu. Comme on le voit ici, l’ordre des pièces est donné par la date d’accession à l’œuvre de Regnier, & non par la date de la pièce même. Ce dernier mode de classement aurait eu pour effet de placer des épigrammes sans importance avant des poëmes d’une incontestable valeur.
On remarquera toutefois qu’en tête des morceaux dus aux Elzeviers, figure le dialogue de Cloris & Phylis. Une particularité notable a imposé ce changement dans la disposition des pièces originales tirées de l’édition de 1652. L’Idylle dramatique dont il s’agit a été imprimée en 1619, dans le Cabinet des Muses, & c’est de ce recueil qu’elle est passée avec des altérations bizarres dans la coquette réimpression des Elzeviers. Suivant l’esprit de restitution du texte, qui est le principe de nos éditions, nous avons reproduit le dialogue de Cloris & Phylis, d’après le Cabinet des Muses & signalé en notes les infidélités, on peut dire les travestissements & les interversions imputables aux Elzeviers.
Les recherches entreprises au sujet de Regnier & de ses poésies ont conduit à des éclaircissements classés d’après leur objet dans la notice, les variantes ou le glossaire, qui accompagnent l’œuvre du poëte. Nous avons été ainsi amené à reconnaître que certaines particularités de la vie de Regnier devaient être rectifiées. Pareillement, nous avons constaté que les interpolations reprochées aux Elzeviers ne devaient pas leur être attribuées[1]. Enfin, nous avons cherché l’explication de certains mots de la langue de Regnier dans les auteurs de son temps, & quand nos investigations ont donné tort à notre premier travail, nous avons résolûment sacrifié le fruit d’expériences reconnues insuffisantes[2].
[1] Voir la Sat. de l’Impuissance & les notes p. [269].
[2] Voir le Gloss., vo [Mouvant].
C’est seulement à ce prix qu’une édition peut être accueillie : ni la rareté d’un livre, ni les premiers soins dont il porte la preuve, ne sauraient justifier une réimpression sans perfectionnement. Dans cette voie, qui nous paraît toujours ouverte, nous avons été généreusement soutenu ; & parmi les érudits qui nous ont fait de précieuses communications, nous devons signaler MM. L. Merlet, Ad. Lecocq, Tricotel & Tamizey de Larroque. Nous sommes enfin particulièrement obligé à M. Cherrier, qui a mis à notre disposition son admirable musée de l’édition de Regnier, & à M. Royer, notre ami & l’infatigable compagnon de tous nos travaux.
NOTICE.
Les premières années du XVIIe siècle ont été marquées dans la poésie française par une évolution qui pourrait être appelée la Renaissance de la satire. Ce mouvement diffère de celui de la Pléiade par une violence excessive. Aussi bien l’œuvre de du Bellay & de Ronsard prit naissance dans une enceinte savante où l’on étudiait avec un soin pieux les chefs-d’œuvre de l’antiquité grecque & latine. Il ne pouvait sortir de là que des créations réfléchies, des combinaisons voulues & des tentatives exactement calculées. La satire se forma tout autrement, à l’air libre, dans les luttes de la Réforme & de la Ligue. Elle se fortifia dans l’observation de toutes les laideurs de l’hypocrisie politique & religieuse, & lorsqu’arriva le règne d’Henri IV, elle était armée de toutes pièces, prête à flageller les vices qu’elle avait vus de près, & à frapper les ridicules qu’une atmosphère d’apaisement invitait à se montrer.
L’avénement du Béarnais avait amené à la cour des gentilshommes de toute espèce, des cadets de Gascogne au cœur vaillant & inflexible ; mais, parmi eux, sous le masque de la bravoure, se cachait plus d’un baron de Fœneste. Le second mariage d’Henri IV introduisit parmi la noblesse française des aventuriers italiens auxquels se rallièrent les fils de ceux qui avaient suivi Catherine de Médicis. Enfin les galanteries du prince laissèrent toute carrière aux débordements des mœurs. Il ne faut point dès lors s’étonner de la licence de nos premiers satiriques. Ils avaient sous les yeux un spectacle incomparable, un théâtre immense où paradaient impudemment la sottise, la licence & la cupidité.
Ce n’est pas dans l’ordre chronologique des œuvres de la Satire française au commencement du XVIIe siècle qu’il faut chercher le témoignage exact du progrès de cette partie de notre littérature. Les satires de Vauquelin ont paru en 1604 avec les autres œuvres poétiques de l’auteur ; mais il est certain que Vauquelin les avait terminées longtemps auparavant. Il n’est pas moins hors de doute que les Tragiques de d’Aubigné, publiés pour la première fois en 1616, remontent à plus de vingt ans en arrière. L’historien qui racontera un jour les origines & le développement de notre poésie satirique aura donc le devoir de placer la Fresnaye & d’Aubigné devant le seuil du XVIIe siècle ; car, de même qu’ils ont été les témoins des infamies publiques & des hontes privées à la vue desquelles se soulève l’indignation du poëte, de même ils sont véritablement aussi les ancêtres de Regnier, de Courval Sonnet, d’Auvray & de du Lorens.
Nous venons de nommer les satiriques qui, de 1608 à 1627, ont démasqué les fausses vertus & poursuivi les vices triomphants. Cette lutte n’était point, comme on serait tenté de le croire, enfermée dans le cercle étroit d’un lieu commun versifié & dans les sûres limites d’une dissertation rhythmique. Souvent il arrivait que le poëte, s’abandonnant à toute la vivacité d’une généreuse colère, s’exposait à de réels dangers. En 1621, Courval Sonnet, dans cinq satires sur les abus & les désordres de la France, attaqua le clergé & la noblesse, les juges & les financiers. Il s’est élevé avec une périlleuse véhémence contre le trafic des choses sacrées, l’attribution des bénéfices aux gentilshommes, le maintien des gardes-dîmes, la vénalité des officiers de justice & les malversations des partisans. Ses virulentes critiques, oubliées aujourd’hui, sont des documents précieux pour tous ceux qui recherchent les intimités de l’histoire. Pour les contemporains de Courval Sonnet, ces tableaux étaient des portraits clairement reconnaissables. Auvray a montré plus d’audace encore. Il a écrit, dans ses Visions de Polydor en la cité de Nizance, un poëme où ses premiers lecteurs ont pu démêler sans difficulté César de Vendôme, gouverneur de Bretagne, & les acteurs de la cour galante de ce prince.
Ce n’est point ici le lieu de rechercher & d’établir le mérite particulier de chacun des poëtes qui viennent d’être cités. Ce travail imposerait l’analyse d’œuvres très-tranchées & l’étude de personnalités très-diverses. Vauquelin de la Fresnaye, esprit cultivé, familier avec la poésie antique, a une grâce froide & un charme savant qui le rattache aux poëtes de la Pléiade. Chez d’Aubigné, la passion domine. A peine contenue par un sentiment de fidélité au roi, elle s’exhale en colère & en imprécations, où l’on retrouve la brusquerie d’un soldat & l’emportement d’un sectaire. De là, un langage âpre, élevé, trop souvent obscur, où, comme dans un buisson ardent, la pensée apparaît au milieu de la foudre & des éclairs.
Bien différente est la muse dont Courval Sonnet reçoit l’inspiration. Ce poëte gentilhomme est un observateur bourgeois & méthodique. Il choisit ses ennemis & les attaque scientifiquement. Pour les mieux écraser, il s’est créé une langue massive & pesante à laquelle une indignation honnête donne une allure vigoureuse. La carrière poétique de Courval Sonnet se partage en trois phases. En 1610, il a publié une satire en prose contre les charlatans & une Ménippée en vers contre le mariage. Médecin, il avait à se plaindre des thériacleurs & des alchimistes ; homme, il se croyait le devoir de signaler les inconvénients du mariage. Il a ouvert un vaste champ à son indignation & à son expérience, & dans deux volumes dont le dernier, le livre de l’époux, contient cinq longues satires, il exhala sa colère jusqu’au dernier souffle.
En 1621, il donna les satires politiques, dont il a été fait mention plus haut, & six ans plus tard, il couronna sa carrière par les Exercices de ce temps, où il peignait avec des couleurs un peu crues le tableau des mauvaises mœurs de la ville aussi bien que de la campagne, de la bonne comme de la pire société.
D’Esternod, Auvray & du Lorens, dont les satires parurent en 1619 & en 1622, marquent une nouvelle génération de satiriques. Le premier est un poëte formé par l’imitation ; il n’a pour lui qu’une inspiration factice, & dans le groupe auquel il appartient, il sert de personnage de fond. Auvray, qu’anime l’emportement des lyriques, se laisse aller à des fantaisies graveleuses qui défigurent son œuvre. Le voisinage d’épigrammes licencieuses dépare ses plus belles odes. Du Lorens enfin nous ramène à la satire régulière & à la critique saine. Le président de Châteauneuf a la sévérité d’un juge ; il rend des arrêts. Par comparaison avec les satiriques contemporains, il manque de feu & de couleur ; mais pour lui c’est là un éloge. Sous prétexte de flétrir le vice, ses prédécesseurs en avaient fait des portraits trop minutieux. Ils avaient si curieusement, si complaisamment analysé les âmes viles, & décrit les pratiques de l’impudeur, qu’ils donnaient finalement à suspecter la sincérité de leurs attaques. Au reste, si du Lorens est dépourvu de cette indignation scénique, qui fait de la satire un petit drame passionné & vivant, où le poëte se met en scène avec le personnage qu’il veut frapper, il faut lui reconnaître, au point de vue de l’histoire, un mérite assez peu commun. Avec une infatigable ardeur, il a écrit, remanié & mené à bonne fin le livre de ses satires. Les trois éditions données en 1624, 1633 & 1646 sont des ouvrages absolument différents comme texte & comme sujets ; & ces perfectionnements, ces appels d’un premier à un meilleur jugement, ces évolutions de la pensée primitive vers un idéal plus haut sont des efforts dont on ne saurait trop admirer la constance.
Au milieu de tous ces poëtes, Regnier est seul resté comme le créateur & le maître de la Satire française. Il ne doit point sa réputation à une grandeur solitaire, puisqu’il a vécu entouré de rivaux & d’imitateurs. A l’exception de Vauquelin & de d’Aubigné, tous les auteurs de son temps ont lu ses poésies. Quelques-uns d’entre eux lui ont dérobé les vers qui ont la forme arrêtée d’une maxime ou l’éclat d’une comparaison saisissante. Il n’est pas jusqu’à de simples expressions, belles de leur pure clarté, que Sonnet, d’Esternod & du Lorens n’aient empruntées. Ces pilleries n’ont point enrichi les maraudeurs, & Regnier est resté opulent.
Dans ses plus vifs écarts, Regnier est demeuré fidèle aux règles du goût. Il a le verbe haut. Il touche sans bassesse aux choses les plus basses. Ses faiblesses nous sont connues. Il en a fait autant de confidences où il a mis la plus franche bonhomie & la plus entière sincérité. Nul plus éloquemment que lui n’a montré son cœur à nu, ni exprimé avec plus de vivacité le respect de l’honneur, les peines de la jalousie & les élans d’un orgueil généreux. Développés par lui, ces sentiments ne sont point les divagations d’un rhéteur. Avant de passer dans l’œuvre où nous en recueillons le témoignage, ils sont sortis de l’âme du poëte qui en était pénétré. Aussi pour tous les lecteurs attentifs, les poésies de Regnier sont-elles de véritables confessions.
La biographie de Regnier est encore à l’état de fragments. Il semble que des pages en aient été perdues. Ainsi les particularités recueillies par Racan dans ses Mémoires pour la vie de Malherbe, & les anecdotes que Tallemant a insérées dans ses Historiettes, constituent la meilleure partie de nos informations sur l’existence de notre premier poëte satirique. Ce sont en effet d’irrécusables témoins qui nous ont instruits. Le premier a été mêlé à la querelle littéraire engagée entre Desportes & Malherbe ; le second a pu entendre, de la bouche même de personnages contemporains, le récit de faits encore présents à leur mémoire.
En 1719, Dom Liron fit paraître sa Bibliothèque chartraine, où il donna une mince place à Desportes & à Regnier. La brièveté n’aurait peut-être soulevé aucune réclamation ; mais dans les quelques pages consacrées aux deux poëtes, il y avait plusieurs graves inexactitudes qui tombèrent sous les yeux d’un lecteur récalcitrant. Une note rectificative très-étendue fut donc adressée au Mercure de France pour contredire les assertions de l’auteur de la Bibliothèque, & comme les termes en étaient vifs, il s’écoula, avant l’insertion de cette note, un temps assez long qui fut employé à la diminuer & à l’adoucir. Enfin, l’article critique revu & corrigé parut dans le Mercure en février 1723 & il s’en dégage encore un souffle de colère. Toute cette irritation est largement compensée par la justesse & la précision des renseignements que le rédacteur offre de prouver d’une manière plus convaincante à l’aide des papiers qu’il a entre les mains. Cette dernière assurance n’a pu être donnée que par un membre de la famille de Desportes ou de Regnier. L’emportement même dont le directeur du Mercure a eu peine à modérer l’expression ne saurait être imputé à un lecteur ordinaire. On est donc fondé à reconnaître une grande valeur à la note critique provoquée par la publication de la Bibliothèque chartraine.
C’est enfin à Brossette que l’on doit le complément des recherches entreprises sur Regnier pendant le XVIIIe siècle. En éditeur scrupuleux, Brossette a fait deux parts de ses informations. Il a consigné dans son Avertissement les faits nouveaux[3] qu’il regardait comme certains & laissé dans ses notes les conjectures nées dans son esprit de la lecture des satires. Au premier rang de ces hypothèses se trouvent celles qui présentent Regnier comme secrétaire du cardinal de Joyeuse, & plus tard comme un des attachés de Philippe de Béthune. Venus après Brossette, & plus concluants que lui sans motif apparent, le P. Niceron & l’abbé Goujet ont admis les suppositions du premier annotateur de Regnier comme des renseignements indiscutables.
[3] « Regnier fut tonsuré le 31 de mars 1582, par Nicolas de Thou, évêque de Chartres. Quelques années après, il obtint par dévolut un canonicat dans l’église de Notre-Dame de la même ville, ayant prouvé que le résignataire de ce bénéfice, pour avoir le temps de faire admettre sa résignation à Rome, avoit caché pendant plus de quinze jours la mort du dernier titulaire, dans le lit duquel on avoit mis une bûche, qui fut depuis portée en terre à la place du corps, qu’on avoit fait enterrer secretement. Le déréglement dans lequel vécut Regnier ne le laissa pas jouir d’une longue vie. Il mourut à Rouen, dans sa quarantième année, en l’hôtellerie de l’Écu d’Orléans, où il étoit logé. »
Dans l’ordre des faits biographiques, l’extrait du Mercure est le premier document à placer sous les yeux du lecteur. En raison de son origine particulière, il l’emporte sur toutes les indications recueillies à une date postérieure par un curieux plutôt que par un critique. Nous le reproduisons donc pour ce qui concerne Regnier seulement :
« Mathurin Regnier étoit fils de Jacques Regnier, bourgeois de Chartres, & de Simone Desportes, sœur de l’abbé Desportes ; il naquit le 21 décembre 1573 ; comme on le voit par les registres de la paroisse de Saint-Saturnin de la ville de Chartres[4], & comme il est écrit dans le journal de Jacques Regnier, son père. Le contrat de mariage de Jacques Regnier avec Simone Desportes, passé devant Amelon, notaire à Chartres, le 25 janvier 1573, justifie que cette famille étoit des plus notables de la ville. En 1595, Jacques Regnier fut élu échevin de la ville de Chartres. Au mois de janvier de l’année 1597, il fut député à la cour, en qualité d’échevin, pour quelques affaires publiques ; il mourut à Paris & fut inhumé dans l’église de Saint-Hilaire du Mont, le 14 février 1597. Il laissa trois enfants[5] : Mathurin, le poëte dont est question ; Antoine, qui fut conseiller élu en l’élection de Chartres ; & Marie, qui épousa Abdenago de la Palme, officier de la maison du Roy[6]. Antoine Regnier épousa Dlle Anne Godier. Le contrat de mariage fut passé devant Fortais, notaire à Chartres ; on y voit encore les titres de la plus notable bourgeoisie. Jacques Regnier, leur père, étoit fils de Mathurin Regnier, bourgeois, qui étoit fils d’un Pierre Regnier, bon marchand de la ville de Chartres. Mathurin Regnier, le poëte, fut reçu chanoine de Chartres le 30 juillet 1609, mais son humeur ne lui permit pas de fixer sa résidence à Chartres, ni de vivre aussi régulièrement que des chanoines sont obligez de faire. Il quitta donc ce bénéfice ; il en avoit plusieurs & une pension de 2,000 livres sur l’abbaye des Vaux de Cernay. Il mourut à Rouen le 22 octobre 1613. Ses entrailles furent enterrées dans l’église de la paroisse de Sainte-Marie-Mineure, & son corps, qui fut mis dans un cercueil de plomb, fut porté dans l’abbaye de Royaumont, à neuf lieues de Paris. Ce qui a contribué à faire passer Mathurin Regnier pour le fils d’un tripotier, c’est que Jacques Regnier, son père, qui étoit un homme de joye & de plaisirs, fit bâtir un tripot derrière la place des Halles de Chartres, qui s’appela toujours le Tripot-Regnier. Ce tripot ne subsiste plus. Du reste, la seule élection de Jacques Regnier comme échevin de la ville de Chartres démontre qu’il n’étoit point un maître de tripot, puisque ces sortes de gens ne sont point admis dans les charges municipales, non plus que les artisans & les gens du commun. »
[4] L’acte de naissance de Mathurin Regnier, relevé sur le registre de la paroisse Saint-Saturnin, est ainsi conçu :
« Mathurin, filz de Iacques Renier & de Symonne Deportes, sa feme ; les parrains, honorables psonnes, Mathurin Troillart, proc. au siege psidial de Ctres et Iehan Poussin, marchant, la maraine madae Marie Edeline ve de Phlippes Desportes, le xxij ir du moys de dcebre. »
[5] M. Lecocq a relevé sur le registre des actes de naissance de la paroisse Saint-Saturnin la date de naissance d’Antoine Regnier (26 novembre 1574) & de ses sœurs : Marguerite (26 novembre 1578), Loyse (11 janvier 1580) & Geneviesve (1584). Mathurin a donc été l’aîné de six enfants, deux garçons & quatre filles, les trois dernières mortes probablement avant 1597.
[6] Dans son acte de mariage du 19 août 1593, également relevé par M. Lecocq, Abdenago est qualifié de contrerouleur du Roy.
La question du tripot qui préoccupe si vivement le correspondant du Mercure de France a joué un rôle démesuré dans la biographie de Regnier. Elle a été exploitée avec perfidie par les détracteurs du poëte, & ceux qui ont voulu l’éclaircir avec impartialité se sont toujours abandonnés à des conjectures hasardées. La légende la plus accréditée est que ce tripot, dont on a voulu faire le berceau de Regnier, fut construit en 1573 avec les matériaux provenant des démolitions de la citadelle de Chartres. Or cette fortification a été élevée en 1591. Une autre hypothèse devient donc nécessaire. En 1584, les vieux bâtiments des Halles tombaient en ruines. Il fallut les abattre, & comme ils appartenaient pour moitié à l’évêque, Jacques Regnier obtint par Desportes, son beau-frère, l’abandon d’une partie des matériaux qui servirent à la construction du tripot. Cette dernière supposition, préférable à la première, n’a toutefois guère plus de réalité.
Une délibération[7] du conseil de ville à la date du 25 avril 1579 vient préciser exactement les faits. Elle montre comment le père du poëte fut amené à édifier un jeu de paume au fond de son jardin, & il est permis de croire qu’aucun motif d’intérêt ne se mêla d’abord à cette entreprise. Afin d’éclaircir d’une manière plus complète un incident que la malveillance a défiguré pour en tirer un blâme contre Regnier & sa famille, nous croyons devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs le texte même de la délibération.
[7] Ce document nous a été communiqué par M. Lecocq.
Jacques Regnier expose qu’il « a une maison auec cour & jardin, assise pres & devant le pilory de cette ville. Et par derriere, juxte les remparts, entre les portes Saint-Michel & des Epars ; que les immondices qu’on jettoit sur le rempart tombant en son jardin, il auroit fait construire une muraille de 22 toises de longueur, de hauteur de 18 pieds & d’épaisseur 4 pieds & demy par le bas, revenant en haut à 2 pieds & demy ; ce qui soutient même les terres du rempart, & sert à la fortification d’iceluy & décoration de la ville. Et que, pour recouvrer une partie de ses frais, ayant commencé à faire bâtir un jeu de paulme, dont fait partie ladite muraille, il requiert de lui permettre de construire un mur de bauge, sur ledit rempart à chacun bout de ladite muraille, en laquelle il fera deux huys fermant à clef. Sur quoy apres le rapport de la visite qui a esté faite des lieux, Il est permis audit Regnier de faire à chacun des bouts de sa muraille un mur de bauge avec un huis & huisserie fermant à clefs, dont une servira audit Regnier, & en baillera une autre aux Echevins pour ouvrir & fermer lesdits huys. A la charge de tenir les terres du rempart entre les dites clotures & tallus, sur luy, du costé de sa muraille, de paver le fond & place d’entre les dites clotures, pour recevoir les eaux & les faire distiller par dalles & goutieres, sans danger des dits remparts & murailles, & en outre, de payer chacun an, au iour de Saint-Remy, la somme de une livre tournois entre les mains du receveur des deniers communs de la ville[8]. »
[8] Extrait du 2e vol. du Registre des Échevins de la ville de Chartres (1576-1607), fo 30. Décision du 25 avril 1579.
Ainsi se trouve expliquée l’origine du tripot. Comment maintenant ce jeu de paume devint-il public ? Un accident purement topographique va nous l’apprendre. Sur le côté gauche de la maison Regnier[9], une grande porte à ogive s’ouvrait sur une allée longeant le jardin à l’extrémité duquel s’élevait le tripot. On pouvait ainsi, sans pénétrer dans la maison, se rendre au jeu de paume. Les amis de Jacques & les oisifs ont peu à peu envahi ce lieu de distraction trop voisin d’un lieu d’affaires, & lui ont valu le renom d’un tripot ouvert au public ; mais ici sans doute s’arrête la chronique scandaleuse, car en septembre 1611, le roi Louis XIII, de passage à Chartres, fut conduit au tripot Regnier, & là il fit ou simula une partie de paume avec la Maunie, une reine de raquette qui gagna le jeune prince en jouant par dessous jambe. Or, il est peu probable que la curiosité ait alors conduit le roi & sa suite dans un lieu mal famé.
[9] La configuration actuelle des lieux permet encore de se rendre un compte exact du plan de la propriété Regnier. Disons tout d’abord que la maison sur laquelle se trouve la plaque commémorative a été construite en 1612 par Abdenago de la Palme, à la place du vieil & lourd hôtel où naquit véritablement Regnier. La rue qui porte aujourd’hui le nom du poëte appartenait pour un tiers dans toute sa longueur à la propriété dont les jardins subsistent entièrement. Cette portion de terrain formait l’allée aux deux extrémités de laquelle étaient, du côté des remparts, le tripot, &, du côté des Halles, une grande porte à ogive. Enfin l’impasse du Pilori, longeant le mur de la propriété, aboutissait à une mare située au pied des remparts & faisant face au tripot. En résumé, la rue Regnier couvre aujourd’hui l’allée du jardin & l’impasse du Pilori, & l’auberge de la Herse d’or occupe l’emplacement du jeu de paume. L’impasse des Bouchers, qui servait de dégagement pour les communs de la maison Regnier, n’a pas subi de modification topographique.
Mathurin Regnier était né dans les conditions les plus propres à assurer sa fortune. Il avait pour oncle maternel un abbé de vingt-sept ans, secrétaire de la chancellerie du nouveau roi de Pologne, le duc d’Anjou. Philippe Desportes, qui s’était élevé jusque-là après avoir été secrétaire de l’évêque du Puy, de Claude de l’Aubespine & du marquis de Villeroy, ne devait pas s’arrêter en si bon chemin. Lorsque le duc d’Anjou fut proclamé roi sous le nom de Henri III, Desportes devint secrétaire particulier du monarque. Après la mort de Maugiron, Quélus & Saint-Mégrin, quand Anne de Joyeuse, favori, puis beau-frère du roi, fut créé duc & pair, Desportes monta encore en crédit. Il avait été le conseiller intime du prince, il devint une sorte de ministre, & c’est de ce temps que date sa grande fortune. En 1582, il fut fait abbé de Tiron au diocèse de Chartres ; en 1588, il reçut l’abbaye d’Aurillac qu’il échangea avec le cardinal de Joyeuse contre l’abbaye des Vaux de Cernay. Enfin, le 13 février 1589, il ajoutait à tous ses bénéfices l’abbaye de Josaphat. Cette grande fortune ne tombait pas sur un égoïste. Desportes se plaisait à obliger. Ce n’était point qu’il voulût désarmer les envieux. Un mobile plus haut le poussait. Il était serviable comme il était hospitalier. Il a eu d’illustres protégés, Vauquelin de la Fresnaye, Jacques de Thou & du Perron. Il aimait les lettres, & rêvait pour elles une indépendance officielle. Avec Baïf, il avait obtenu d’Henri III & du duc de Joyeuse la création d’une sorte d’académie, & il recevait à Vanves, dans sa maison de campagne, les beaux esprits du temps, recueillant après la mort de Baïf, de Joyeuse & d’Henri III, ceux qui, dans sa pensée, devaient former l’aréopage savant dont il appartenait à Richelieu de constituer l’Académie française.
Regnier bénéficia tout d’abord du patronage de son oncle. Il fut tonsuré de bonne heure, &, sous ce signe sacré, appelé à une brillante carrière. Il avait moins de neuf ans lorsque l’évêque de Chartres, Nicolas de Thou, lui conféra la marque distinctive des élus[10].
[10] Analyse des Mémoires de Guillaume Laisné, prieur de Mondonville, par M. H. de Lepinois. Actes de Nicolas de Thou, 1573-1598.
CLXXIII. Fo 312, vo. Sabbati post Dominicam Lætare, ultima die martii (1582). Parmi les jeunes gens tonsurés par l’évêque Nicolas de Thou, on remarque Jean, fils de Pierre Regnier & de Claudine Le Riche, de la paroisse Saint-Michel ; & Mathurin, fils de Jacques Regnier & de Symone Desportes, de la paroisse Saint-Saturnin.
(Mémoires de la Société archéologique d’Eure-&-Loir. Année 1860, p. 221.)
A partir de cette époque, les documents nous manquent sur l’enfance du poëte, c’est à Regnier lui-même qu’il faut demander des révélations sur sa jeunesse. Suivant un passage de la satire XII, il aurait été initié à la poésie par Jacques Regnier.
Or amy ce n’est point vne humeur de médire
Qui m’ayt fait rechercher ceste façon d’écrire,
Mais mon Pere m’aprist que des enseignemens
Les humains aprentifs formoient leurs iugemens,
Que l’exemple d’autruy doibt rendre l’homme sage,
Et guettant à propos les fautes au passage,
Me disoit, considere où cest homme est reduict
Par son ambition, cest autre toute nuict
Boit auec des Putains, engage son domaine,
L’autre sans trauailler, tout le iour se promeyne,
Pierre le bon enfant aux dez a tout perdu,
Ces iours le bien de Iean par decret fut vendu,
Claude ayme sa voisine, & tout son bien luy donne ;
Ainsi me mettant l’œil sur chacune personne
Qui valoit quelque chose, ou qui ne valoit rien,
M’aprenoit doucement & le mal & le bien,
Affin que fuyant l’vn, l’autre ie recherchasse,
Et qu’aux despens d’autruy sage ie m’enseignasse.
Cet endroit de l’œuvre du poëte a quelque ressemblance avec les vers d’Horace :
Insuevit pater optimus hoc me
Ut fugerem, exemplis vitiorum quæque notando.
(S. I, 4.)
Toutefois il doit être signalé, car nul ne peut dire qu’ici l’imitation ne soit aussi l’expression de la vérité.
D’après la satire IV, au contraire, Jacques Regnier, soucieux de l’avenir de son fils, l’aurait détourné de la poésie. Par de plus prudents conseils, il voulait détruire le mal qu’il avait fait, & pousser vers d’autres inclinations l’enfant qu’il se reprochait d’avoir encouragé à la moquerie. « Vains efforts, » dit Regnier.
Il est vray que le Ciel qui me regarda naistre,
S’est de mon iugement tousiours rendu le maistre,
Et bien que ieune enfant mon Pere me tançast,
Et de verges souuent mes chançons menaçast,
Me disant de depit, & bouffy de colere,
Badin quitte ces vers, & que penses-tu faire ?
La Muse est inutile, & si ton oncle a sçeu
S’auancer par cet’ art tu t’y verras deçeu…
Mars tout ardant de feu nous menace de guerre…
Pense-tu que le lut, & la lyre des Poëtes
S’accorde d’armonie auecques les trompettes,
Les fiffres, les tambours, le canon, & le fer ?
Les plus grands de ton tans dans le sang aguerris,
Comme en Trace seront brutalement nourris,
Qui rudes n’aymeront la lyre de la Muse,
Non plus qu’vne vielle ou qu’vne cornemuse.
Laisse donc ce metier & sage prens le soing
De t’acquerir vn art qui te serue au besoing.
Ie ne sçay, mon amy, par quelle prescience,
Il eut de noz Destins si claire congnoissance,
Mais pour moy ie sçay bien que sans en faire cas,
Ie mesprisois son dire, & ne le croyois pas,
Bien que mon bon Demon souuent me dist le mesme.
Ainsi me tançoit-il d’vne parolle emeuë.
Mais comme en se tournant ie le perdoy de veuë
Ie perdy la memoire auecques ses discours,
Et resueur m’esgaray tout seul par les destours
Des antres & des bois affreux & solitaires,
Où la Muse en dormant m’enseignoit ses mysteres,
M’aprenoit des secrets & m’echaufant le sein,
De gloire & de renom releuoit mon dessein.
Ces aveux de Regnier nous éclairent uniquement sur les tendances de sa jeunesse. Mais l’événement le plus important, qui décida de la carrière de notre premier satirique, est celui auquel il est fait allusion dans ces vers :
C’est donc pourquoy si ieune abandonnant la France
I’allay vif de courage, & tout chaud d’esperance
En la cour d’vn Prelat, qu’auecq’ mille dangers
I’ay suiuy courtisan aux païs estrangers.
I’ay changé mon humeur, alteré ma nature,
I’ay beu chaud, mangé froid, i’ay couché sur la dure,
Ie l’ay sans le quitter à toute heure suiuy,
Donnant ma liberté ie me suis asserui,
En publiq’, à l’Eglise, à la chambre, à la table…
Brossette a supposé que le prélat en question était le cardinal de Joyeuse, sans se préoccuper de justifier cette hypothèse, & il a ajouté que Regnier avait, à la suite de ce personnage, fait le voyage d’Italie en 1583, c’est-à-dire à l’âge de dix ans. Un passage de la correspondance de du Perron confirme la première de ces deux suppositions[11].
[11] Lors que i’eu le bien de vous voir chez le Roy, où ie m’estois emancipé d’aller ce iour-là, pour prendre congé de Sa Majesté & me venir acheuer de guerir en ce lieu de Condé[12] ; il y auoit trois semaines que ie n’auois abandonné le lict, comme le sieur Regnier, qui m’y vint voir, & lequel ie priay de vous faire mes excuses, de ce que ie ne vous pouuois aller baiser les mains, le vous pourra temoigner.
De Condé, ce 9 novembre 1602.
Les Ambassades & Negociations de l’Illustriss. & Reverendiss. Cardinal du Perron. Paris, Ant. Estienne, 1623, p. 104.
[12] Condé-sur-Iton près Évreux, où les évêques de ce diocèse avaient un château qui leur servait de résidence d’été.
La seconde hypothèse relative à l’époque du voyage d’Italie soulève quelques difficultés. C’est en 1583 que François de Joyeuse, archevêque de Narbonne & âgé de vingt & un ans, partit pour Rome avec le duc, son frère, pour solliciter le chapeau de cardinal. Regnier venait de recevoir la tonsure, mais c’était encore un enfant. Il est improbable qu’il ait de si bonne heure quitté sa famille. Quelques bibliographes ont vu dans 1583 une date mal lue & ils ont proposé 1593, qui coïncide avec un nouveau départ du cardinal de Joyeuse pour l’Italie. Cette dernière époque ne peut être exacte. Elle est contredite par l’affirmation même du poëte :
C’est donc pourquoi si jeune…
Parlant de lui, à vingt ans, Regnier ne pouvait s’exprimer en ces termes.
D’autres recherches sont donc nécessaires. En tenant compte des particularités de la vie du cardinal de Joyeuse & des indications fournies par les satires, on se trouve amené aux conclusions suivantes.
Regnier, dans le passage que nous venons de citer, parle de sa jeunesse, de la cour du prélat auquel il était attaché, des dangers qu’il a courus, & plus loin (S. III, [p. 22]) d’un triste séjour en Toscane & en Savoie.
Or, en 1586, François de Joyeuse, nommé protecteur des affaires de France à Rome, en remplacement du cardinal d’Este, partit pour l’Italie. Il était accompagné de personnages considérables[13], il s’arrêta en Savoie où l’appelaient des devoirs diplomatiques, enfin il fit dans Rome une entrée solennelle dont le récit a été conservé[14].
[13] Multis præsulibus & viris doctrina conspicuis proceribusque comitatus. Gallia christ., VI, 117.
[14] Voir les Lettres manuscrites du S. de Montereul, témoin oculaire qui paraît avoir été, comme Regnier, attaché à la personne du cardinal.
Tous ces détails concordent assez exactement avec les indices biographiques que l’on peut tirer des satires de Regnier. L’âge même du poëte ne soulève pas d’objection, Regnier était bien alors un adolescent.
Il reste à éclaircir une autre question, celle des dangers. Deux suppositions acceptables sont en présence. La première, la plus importante, est d’un vif intérêt.
En mai 1589, le pape Sixte-Quint, depuis longtemps hostile à Henri III, & d’ailleurs profondément irrité du meurtre du cardinal de Guise, prit texte de ce crime, pour lancer contre le roi un monitoire qui fut affiché à Saint-Pierre & à Saint-Jean de Latran. Le cardinal de Joyeuse quitta Rome & vint se fixer à Venise où il choisit pour résidence le palais Saint-Georges. Il emmena avec lui d’Ossat, qui, avant de devenir son secrétaire, avait été celui du cardinal d’Este. On peut penser que cette brusque rupture du protecteur des affaires de France avec la papauté fit grand bruit dans les États de l’Église. Selon toute probabilité, Regnier faisait partie de la maison de François de Joyeuse ; il n’est guère douteux que le jeune abbé, âgé de seize ans alors, ne se soit cru en grand danger.
Le second péril auquel notre poëte fut exposé eut d’autres causes. En 1598, le cardinal de Joyeuse, pour se rendre en Italie, traversa le Piémont que la peste ravageait. Les voyageurs étaient tout particulièrement exposés au fléau, & la correspondance de l’infatigable diplomate mentionne les difficultés du passage. Dans la suite du prélat, Regnier tenait une petite place, mais sur le chemin barré par la peste, il était menacé à l’égal des plus grands.
C’est en 1593, suivant M. de Lépinois, que Regnier fut nommé prieur de Bouzaincourt, & le savant historien de la ville de Chartres ajoute que ce titre fut donné au jeune secrétaire, afin de le rendre plus digne d’accompagner le cardinal de Joyeuse. Ici les indices manquent pour proposer une date plutôt qu’une autre. C’est à peine si l’on peut indiquer utilement ce qu’était le prieuré, & par quelles voies il a dû arriver au poëte. Le prieuré de Bouzaincourt, ou plus exactement Bouzencourt, qui dicitur Castellania, parce qu’il était attaché à la chapelle du château de ce lieu[15], dépendait de l’abbaye de Corbie & la collation en appartenait à l’abbé. Lorsque, après la mort d’Anne de Joyeuse, à Coutras, Desportes se retira à Bonport, près de Pont-de-l’Arche, l’abbé de Corbie était l’archevêque de Rouen, Charles de Bourbon, qui, le 5 août 1589, quelques jours après la mort de Henri III, fut proclamé roi de France sous le nom de Charles X. Le cardinal de Vendôme, qui l’année suivante succéda au cardinal de Bourbon comme abbé de Corbie, mourut en 1594, sans avoir obtenu ses bulles de confirmation & sans avoir pris possession. Il est donc plus logique de faire remonter la nomination de Regnier au prieuré de Bouzaincourt vers l’époque où François de Joyeuse commençait ses voyages en Italie, & où Desportes, encore tout-puissant, ne s’était pas tourné contre Henri IV, avec l’amiral de Villars[16]. A partir de ce moment, septembre 1589, jusqu’au milieu de 1594, l’abbé de Tiron lutta pour obtenir sa réintégration dans les bénéfices qui lui avaient été enlevés. Il ne rentra même en jouissance de ses revenus des Vaux de Cernay que le 21 juin 1594[17] ; & pendant cette période d’agitations personnelles, Desportes, il faut le reconnaître, n’eut guère le loisir de solliciter en faveur de son neveu.
[15] Voir aux manuscrits de la Bibl. nat. les papiers de Dom Grenier, vo Bouzancourt.
[16] Villars Brancas était parent d’Anne de Joyeuse. Desportes, en s’attachant à lui, n’était pas uniquement poussé par l’ambition.
[17] Voir, aux Archives de Seine-&-Oise, le fonds des Vaux de Cernay, cart. 34.
L’emploi que Regnier tenait auprès du cardinal de Joyeuse était assez modeste. Le secrétaire de l’Éminence était d’Ossat, qui devint cardinal en 1599, à l’âge de soixante-trois ans. Au-dessous de ce personnage se trouvait un attaché laïque, J. de Montereul, que l’on rencontre au service du cardinal en 1606, longtemps après que Regnier a quitté le prélat. Notre poëte ne vient qu’en troisième ordre. Au reste, il ne faut point s’étonner du peu d’importance des fonctions dévolues à Regnier. Les ambassades françaises en Italie n’offraient alors pas de plus grandes charges aux beaux esprits qui se laissaient attacher à la carrière diplomatique. Rome, devenue le théâtre d’intrigues de toutes sortes, le champ de compétitions sans nombre & sans relâche, n’était nullement la patrie par excellence de la poésie. La politique primait tout. Aux heures de répit, elle dominait encore, & les œuvres nées sous l’inspiration des grands étaient par ordre bouffonnes ou sévères. En France, au contraire, sous les Valois & les premiers Bourbons, les princes, oubliant ou ajournant les affaires sérieuses, se livraient aux poëtes en auditeurs passionnés & dociles.
Cette dernière considération, d’accord avec les données de l’histoire, explique le dégoût & la tristesse qui saisissent à Rome même les poëtes français attachés à des ambassades. Nul d’entre eux n’a mieux rendu cette impression particulière que du Bellay & Magny, & quoiqu’ils aient de beaucoup d’années précédé Regnier dans la ville éternelle, leurs doléances n’en sont pas moins précieuses à recueillir, parce qu’elles montrent mieux que d’autres en quelles mesquineries s’écoulaient des loisirs que l’on s’imagine tout entiers consacrés à la recherche & à la contemplation du beau.
Panjas, veux tu sçauoir quels sont mes passe-temps ?
écrit du Bellay à l’un de ses amis,
Ie songe au lendemain, i’ay soing de la despense
Qui se fait chacun iour, & si fault que ie pense
A rendre sans argent cent créditeurs contents.
Ie vays, ie viens, ie cours, ie ne perds point le temps,
Ie courtise vn banquier, ie prens argent d’auance :
Quand i’ay depesché l’vn, vn autre recommence,
Et ne fais pas le quart de ce que ie pretends.
Qui me presente vn compte, vne lettre, vn memoire,
Qui me dit que demain est iour de consistoire,
Qui me romp le cerueau de cent propos diuers :
Qui se plaint, qui se deult, qui murmure, qui crie,
Auecques tout cela, dy (Panjas) ie te prie,
Ne t’ébahis-tu point comment ie fais des vers ?
Après ce tableau réel de la vie intime, voici une esquisse non moins saisissante de l’existence officielle.
Nous ne faisons la court aux filles de memoire,
Comme vous qui viuez libres de passion :
Si vous ne sçauez donc nostre occupation,
Ces dix vers ensuiuans vous la feront notoire.
Suiure son cardinal au Pape, au Consistoire,
En capelle, en visite, en congregation,
Et pour l’honneur d’vn prince ou d’vne nation,
De quelque ambassadeur accompagner la gloire :
Estre en son rang de garde aupres de son seigneur,
Et faire aux suruenans l’accoustumé honneur,
Parler du bruit qui court, faire de l’habile homme :
Se promener en housse, aller voir d’huis en huis
La Marthe, ou la Victoire, & s’engager aux Juifs :
Voila mes compagnons des nouuelles de Rome.
Des citations plus étendues n’ajouteraient rien à ces deux tableaux du parfait secrétaire. Tout y est nettement indiqué, prévu, depuis les devoirs les plus graves jusqu’aux soins les moins sérieux. Ajoutons qu’en un demi-siècle, du temps où du Bellay était à Rome, à l’époque où Regnier y accompagna le cardinal de Joyeuse, les choses n’avaient pas varié. Les acteurs seuls étaient changés. La Marthe & la Victoire avaient été remplacées par d’autres courtisanes.
C’est dans cette existence faite de petits riens que Regnier passa les premières années de sa jeunesse. Rêveur quand il fallait être éveillé, victime des importuns, facile aux entrants, bonhomme enfin dans des lieux où il n’est pire qualité, Regnier ne sut tirer aucun avantage d’une situation où de piètres personnages faisaient une grande fortune. Il faut ajouter que par une cruauté du sort, notre poëte se trouvait attaché au prélat le plus actif, le plus remuant & le plus diplomate que l’on puisse imaginer. Archevêque de Narbonne à vingt ans (1582), cardinal l’année suivante, protecteur des affaires de France à Rome en 1586, François de Joyeuse occupait une place considérable à la tête du clergé & parmi les hommes politiques de son pays. Son influence, que la mort de Henri III semblait devoir anéantir, se releva dès 1591, à l’occasion de l’élection de Clément VIII, & deux ans plus tard, Joyeuse, plus puissant que jamais, était chargé de mettre Henri IV dans les bonnes grâces de la papauté. Ce cardinal était toujours en voyage. On le retrouve dans des intervalles très-courts à Narbonne, à Paris & en Italie. Son infatigable activité & sa haute intelligence l’appelaient parfois à des missions toutes spéciales. L’Étoile nous rapporte de lui, sous la date de 1598, un mémoire au roi sur la jonction des deux mers[18].
[18] Voir le Registre-Journal de Henri IV, éd. Champ, p. 298. Ce mémoire se trouve également à la Bibl. nat. Manus. Coll. du Puy. V. 88.
Avec un tel maître, Regnier vivait tantôt à Rome, tantôt en France. Desportes possédait près de Paris, à Vanves, une maison de campagne où il recevait ses anciens amis & les poëtes nouveaux. Quoiqu’il terminât sa traduction des psaumes, le vieux maître n’était pas entièrement tourné à la sévérité. Il ne nous est rien resté de ce qui a pu se dire dans ces réunions où Regnier tenait bien sa place lorsqu’il était à Paris ; mais un ami de Desportes, le poëte Rapin, a pris soin, dans une curieuse élégie latine[19], de nous conserver les noms des familiers de la maison : du Perron, Bertaud, Baïf le fils, Gilles Durant, Passerat, Gillot, Richelet, Petau, de Thou, du Puy, les frères Sainte-Marthe, Pasquier, Hotman, Certon, Le Mareschal[20] & enfin Thibaut Desportes, frère de l’abbé de Tiron & grand audiencier de France. Malherbe ne paraît pas encore. Il avait été présenté par du Perron à Marie de Médicis, lorsqu’elle débarqua à Marseille ; ce fut le commencement de sa fortune. Mais il ne vint à Paris qu’en 1605, & son intimité avec Desportes fut de courte durée. Il contrastait avec tous les personnages cités plus haut par la rudesse de ses manières, & Racan, son disciple, est sur ce point entièrement d’accord[21] avec Tallemant des Réaux, dont nous avons emprunté le récit.
[19] V. Rapin, Œuvres latines & françoises, 1610, pp. 47 à 53, Philippi Portæi exequiæ. Ad Jacobum Gilotum, majorum gentium senatorem.
[20] Conseiller au Parlement de Paris que Desportes choisit pour exécuteur testamentaire après lui avoir laissé « un saphix bleu en tesmoignaige d’amitié. »
[21] Mémoires pour la vie de Malherbe, éd. Jannet, II, 262.
« Sa conversation estoit brusque : il parloit peu, mais ne disoit mot qui ne portast. Quelquefois mesme il estoit rustre & incivil, tesmoin ce qu’il fit à Desportes. Regnier l’avoit mené disner chez son oncle ; ils trouvèrent qu’on avoit desjà servy. Desportes le receut avec toute la civilité imaginable, & luy dit qu’il luy vouloit donner un exemplaire de ses Pseaumes, qu’il venoit de faire imprimer. En disant cela, il se met en devoir de monter à son cabinet pour l’aller querir. Malherbe luy dit rustiquement qu’il les avoit déjà veus, que cela ne méritoit pas qu’il prist la peine de remonter, & que son potage valloit mieux que ses Pseaumes. Il ne laissa pas de disner, mais sans dire mot, & après disner ils se separerent & ne se sont pas veus depuis. Cela le brouilla avec tous les amys de Desportes, & Regnier, qui estoit son amy & qu’il estimoit pour le genre satyrique à l’esgal des anciens, fit une satyre contre luy qui commence ainsi :
« Rapin, le favory, &c.[22] »
[22] Tall., Hist. de Malherbe, I, 275.
Malherbe avait du reste ouvert les hostilités contre Regnier lui-même. Dans sa haine, on pourrait dire sa jalousie, de toute métaphore, il essaya quelque temps auparavant de déprécier le neveu de Desportes dans l’esprit du roi. Il est douteux qu’il ait réussi. Une louange mal tournée est toujours une louange. Aux yeux de ceux à qui elle s’adresse, elle échappe à toute critique par ce qu’elle a de flatteur. Voici l’anecdote de Tallemant :
« Malherbe avoit aversion pour les figures poétiques, si ce n’estoit dans un poëme épique ; & en lisant à Henri IVe une élegie de Regnier, où il feint que la France s’éleva en l’air pour parler à Jupiter & se plaindre du miserable estat où elle estoit pendant la Ligue, il demandoit à Regnier en quel temps cela estoit arrivé ? Qu’il avoit demeuré tousjours en France depuis cinquante ans, & qu’il ne s’estoit point aperceu qu’elle se fust enlevée hors de sa place[23]. »
[23] Tall., Hist. de Malherbe, I., 294.
La querelle de Malherbe & de Desportes ne poussa pas seulement Regnier à écrire sa neuvième satire. Maynard, le disciple de Malherbe, s’étant permis quelque quolibet sur Desportes ou sur Regnier, qui tous deux ne prêtaient que trop aux mauvaises plaisanteries, le satirique s’échauffa & résolut d’avoir par l’épée raison des moqueurs que sa plume n’avait pas effrayés. C’est encore à Tallemant qu’il faut demander le récit d’une affaire où l’offensé garda le beau rôle depuis le commencement jusqu’à la fin.
« Regnier le satirique, mal satisfait de Maynard, le vient appeler en duel qu’il estoit encore au lit ; Maynard en fut si surpris & si esperdu qu’il ne pouvoit trouver par où mettre son haut de chausses. Il a avoué depuis qu’il fut trois heures à s’habiller. Durant ce temps-là, Maynard avertit le comte de Clermont-Lodeve de les venir séparer quand ils seroient sur le pré. Les voylà au rendez-vous. Le comte s’estoit caché. Maynard allongeoit tant qu’il pouvoit ; tantost il soustenoit qu’une espée estoit plus courte que l’autre ; il fut une heure à tirer ses bottes ; les chaussons estoient trop estroits. Le comte rioit comme un fou. Enfin le comte paroist. Maynard pourtant ne put dissimuler : il dit à Regnier qu’il luy demandoit pardon ; mais au comte il luy fit des reproches, & luy dit que pour peu qu’ils eussent esté gens de cœur, ils eussent eu le loisir de se couper cent fois la gorge[24]. »
[24] Tall., Duels & accommodements, VII, 609.
Ce n’était pas seulement la haine des métaphores qui poussait Malherbe à des sentiments d’hostilité contre Desportes & son neveu. Des raisons infiniment moins platoniques guidaient le poëte normand. Ce campagnard trouvait dans l’abbé de Tiron l’affirmation de tous ses défauts. Il était pauvre, incivil dans ses allures & compassé dans ses vers. Desportes était riche ; malgré son âge, il était d’une affabilité exquise ; & ses poésies avaient de la souplesse & de l’élégance. Du côté de Regnier, Malherbe avait bien d’autres sujets d’inquiétude. Le poëte chartrain était lié avec d’audacieux railleurs, les uns fort bien en cour & les autres de bonne roture. Cette école satirique, qui s’attaquait avec une étrange violence à tous les personnages ridicules, donnait beaucoup de soucis à Malherbe. Elle avait à sa tête Motin, Sigognes, Regnier & Berthelot. Motin & Regnier étaient protégés du roi. Sigognes, gouverneur de Dieppe, était le secrétaire de la marquise de Verneuil ; Berthelot, qui n’avait aucune attache officielle, s’était rendu important par son audace & sa pétulance. Il prit à partie Malherbe[25], se moquant du poëte & de ses amours en termes d’une crudité inouïe. Malherbe, pour imposer silence à ce rimeur qui l’attaquait dans sa galanterie, dans ses vers & dans sa noblesse, sur quoi il était fort chatouilleux, fit administrer des coups de bâton à Berthelot par un gentilhomme de Caen du nom de la Boulardière. Il espérait avoir ainsi raison d’un mauvais plaisant, mais l’admirée de Malherbe, la vicomtesse d’Auchy, ayant donné son approbation à la bastonnade, Berthelot se vengea durement. Il poursuivit la dame de ses sarcasmes, & pour lui rendre plus piquantes les railleries qu’il propageait contre elle, il en empruntait le texte aux pièces même où Malherbe exaltait les mérites de la vicomtesse[26]. Regnier eut à son tour à souffrir de la turbulence de Berthelot. La chronique scandaleuse ne dit pas de quel côté venaient les torts ; mais il est à remarquer que, dans l’ode où Sigognes a rapporté le combat des deux poëtes, Regnier joue constamment le rôle de l’agresseur, vis-à-vis de son adversaire :
Berthelot de qui l’équipage
Est moindre que celuy d’vn page.
Sur luy de fureur il s’advance
Ainsi qu’vn pan vers vn oyson,
Ayant beaucoup plus de fiance
En sa valeur qu’en sa raison
Et d’abord lui dict plus d’iniures
Qu’vn greffier ne faict d’ecritures.
Berthelot auec patience
Souffre ce discours effronté,
Soit qu’il le fit par conscience
Ou de crainte d’être frotté,
Mais à la fin Regnier se ioue
D’approcher la main de sa joue.
Aussitost de colere blesme,
Berthelot le charge en ce lieu
D’aussi bon cœur comme en caresme
Sortant du service de Dieu
Vn petit cordelier se rue
Sur une pièce de morue.
[25] Voir Tallemant des Réaux, éd. Techener, in-8o, 1854, I, 320, notes.
[26] Le lecteur trouvera dans Tallemant, édit. cit., tom. I, 335, l’indication des pièces satiriques de Berthelot contre la vicomtesse d’Auchy.
Cette grande querelle eut lieu en 1607. Elle n’est point une lutte entre ennemis, la longanimité de Berthelot en fait foi. Elle paraît plutôt une scène de reproches changée par la vivacité irréfléchie de l’un des acteurs en une scène de violence. Une raison sérieuse peut être invoquée en ce sens. Deux ans après cet incident, en 1609, un livre publié à l’instigation de Berthelot, les Muses gaillardes, contient pour la première fois le récit du combat, &, par égard pour le poëte battu, les noms des lutteurs ont été changés, ils s’appellent Barnier & Matelot.
L’école satirique, dont les maîtres ont été désignés plus haut, est aujourd’hui tombée dans l’oubli. Elle s’est pourtant signalée par la production d’œuvres caractéristiques. On lui doit la publication d’anthologies aujourd’hui fort recherchées des bibliophiles : la Muse folastre (1603), les Muses incogneues (1604), les Muses gaillardes (1609), les Satyres bastardes du cadet Angoulevent & le Labyrinthe d’amour (1615), le Recueil des plus excellens vers satiriques (1617), le Cabinet satyrique (1618), les Délices satyriques (1620) & enfin le Parnasse satyrique (1622). Ici encore Berthelot apparaît dans toute sa pétulance. C’est lui qui est le promoteur de toutes ces œuvres malsaines. Contenu jusqu’à la mort de Motin, son ami, par l’autorité de ce dernier, il donne, à partir de 1616, toute carrière à son avidité de scandale, il accole à l’œuvre de Regnier, qu’il proclame ainsi le maître du groupe, les pièces qui entreront plus tard dans le Cabinet satyrique, & ne s’arrête enfin, après la publication du Parnasse, que devant l’arrêt qui le frappe avec Théophile, Colletet & Frenicle.
On est surpris de ce débordement de la poésie pendant les vingt premières années du XVIIe siècle. L’histoire politique donne le secret de tant de laideurs. Les guerres de religion, les luttes de la Ligue avaient jeté tous les esprits dans un grand trouble. Les haines furieuses auxquelles les partis avaient obéi pendant de longues années s’apaisaient. Elles faisaient place à des sentiments plus calmes, mais encore trop proches des emportements de la veille pour n’en avoir pas conservé quelque violence. Tout se pacifiait lentement. L’esprit de raillerie seul ne capitulait pas. En lui s’étaient réfugiées les colères inassouvies. Aussi les poésies satiriques de 1600 à 1620 dénotent-elles plutôt un trouble passager qu’une corruption durable, & des excentricités de débauche plutôt que des habitudes d’impudeur. Les brutalités de la moquerie n’épargnaient pas même Henri IV. Sigognes, à l’occasion du siége d’Amiens, gourmanda crûment le roi trop occupé de galanteries. Beautru écrivait l’Onosandre contre le bonhomme Montbazon. La satire était partout : pour les grands à la cour, & pour le peuple au théâtre. Dans un sixain qui vaut une page d’histoire, le poëte contemporain, d’Esternod, a conservé les noms des acteurs justiciers des ambitieux grotesques, des personnages ridicules & des dames galantes :
Regnier, Bertelot & Sigongne
Et dedans l’hôtel de Bourgongne,
Vautret, Valeran & Gasteau
Jean Farine, Gautier Garguille,
Et Gringalet & Bruscambille
En rimeront vn air nouveau.
La pléiade à la tête de laquelle se trouvait Regnier était ainsi en grande réputation, & les apprentis satiriques l’invoquaient au début de leurs poëmes. Les uns, à défaut de verve, avaient pour eux le souvenir des maîtres moqueurs, les autres avaient tout à la fois l’esprit & l’admiration de leurs modèles. Parmi les derniers, Saint-Amant, dans sa pièce de la Berne, a dit :
Chers enfans de la medisance…
Vous que Mome en riand aduoue,
Et dont les escrits font la moue
A quiconque seroit si sot
Que d’en oser reprendre un mot ;
Regnier, Berthelot & Sigongne…
Nous croyons avoir établi l’existence d’une école de satiriques opposée à l’école de Malherbe. Mais l’antagonisme littéraire n’excluait pas les rapprochements de l’inspiration, & plus d’une fois les rangs se mêlèrent. Maynard & Racan lui-même, l’auteur de douces bergeries, ont laissé des traces de leur voyage au Parnasse satyrique. D’autre part, Motin figure à côté de Malherbe dans les recueils des plus excellents vers du temps[27], & Regnier, placé au seuil du Temple d’Apollon, commence par une de ses élégies la série des poëmes qui composent cette anthologie.
[27] Ces recueils n’ont pas été moins nombreux que les anthologies satiriques dont nous avons donné la liste. Les plus importants sont : les Muses françoises ralliées de diverses parts, par le sieur Despinelle, Lyon, 1603 ; le Parnasse des plus excellents poetes de ce temps, Paris, 1607 ; le Nouveau Recueil des plus beaux vers de ce temps, Paris, 1609 ; le Temple d’Apollon, Rouen, 1611 ; les Délices de la poésie françoise, de Rosset, Paris, 1615 ; le Cabinet des Muses, Rouen, 1619.
Quelque amour que Regnier eût pour la raillerie, la gausserie, comme on disait alors, il faut reconnaître qu’il y apportait une certaine réserve. Aucune des pièces où il s’abandonne aux licences de la satire n’a paru signée de lui. Les trois éditions de ses œuvres publiées de son vivant ne comprennent aucun poëme d’une inspiration trop libre. Il y a mieux, par un sentiment de délicatesse dont un observateur attentif saisit aisément la portée, il a, dans l’édition de 1609, accrue de deux pièces nouvelles, les satires X & XI, placé la satire adressée à Freminet devant le Discours au Roi, afin d’éviter, pour ce dernier poëme, le voisinage du tableau que Brossette appelle pudiquement le Mauvais Gîte. Les excentricités poétiques de Regnier nous ont été révélées après sa mort, &, selon toute prévision, contre son gré, car il n’échappera à personne que, dès 1613, les œuvres de Regnier sont grossies de stances & d’épigrammes d’un ton cru, formant le contraste le plus inattendu avec les satires mêmes où le poëte s’égaye en toute liberté. Un éditeur, ami de Regnier, passionné pour ses moindres productions, a tiré de l’ombre les pages que l’auteur avait condamnées, & qu’il regardait comme l’écume de son esprit. Plus tard, Berthelot & les imprimeurs du Cabinet & du Parnasse satyriques compléteront impitoyablement les indications primitives que l’on peut attribuer à Motin.
C’est à Rome que Regnier s’adonna tout entier à la satire. Le lieu était merveilleusement favorable. Le poëte, dépourvu d’ambition, n’avait à craindre de personne autour de lui des reproches à ce sujet. Malgré les mille petits soins qui constituaient sa charge auprès du cardinal de Joyeuse, il n’était guère entravé dans son penchant pour l’étude ou pour l’observation. Il était dans la Rome d’Horace & d’Ovide, aussi bien que dans celle de la papauté. Les intrigues, qu’il dédaignait de pénétrer, mettaient en mouvement devant lui de curieux personnages. Les aventures galantes avaient pour lui un charme dont il a confessé toute l’influence dans ses vers. Il a conquis de ce côté tout le terrain abandonné par lui dans la carrière diplomatique. Venu trop jeune à Rome, avec un tempérament très-ardent, il a de trop bonne heure goûté les enchantements des Circés romaines. Maintes fois cependant il est parvenu à s’arracher à leurs embrassements, & ces heures d’indépendance nous ont donné le poëte que nous admirons.
Dans ces retours à lui-même, Regnier étudiait les poëtes latins dont les vers offraient à sa curiosité paresseuse les portraits d’originaux indestructibles ; & les types qu’il ne pouvait trouver dans Horace ou dans Ovide, il les rencontrait dans les poëtes burlesques de l’Italie contemporaine. Il n’est même guère douteux que Regnier ne soit entré en relations avec l’un d’entre eux, César Caporali, secrétaire du cardinal Acquaviva[28]. Ce poëte avait soixante-six ans, lorsque Regnier arriva à Rome, & ses œuvres furent publiées[29] peu de temps après, avec les satires du Berni, du Mauro, dont il continuait la tradition. Soit que Regnier ait personnellement connu cet écrivain, ou qu’il ait été poussé par d’autres à étudier ses ouvrages, il s’inspira de ses Capitoli. Il a notamment imité la satire del Pedante, écrite contre un pédant orgueilleux.
[28] En décembre 1597, Joyeuse revint en France & laissa le cardinal Acquaviva à Rome, comme vice-protecteur des affaires de France. Voir d’Ossat, lettres, &c.
[29] In Venetia, presso G. B. Bonfudino, 1592. Rime piacevole di Cesare Caporali, del Mauro, e d’altri autori.
Il a également fait des emprunts aux Capitoli du Mauro, in dishonor dell’ honore[30] pour sa IVe satire. Mais tout en prenant de ci de là dans autrui, Regnier, copiste indocile, plutôt en quête d’un cadre que d’un sujet, modifiait toutes les données du poëme, dans lequel on serait mal à propos tenté de le voir commettre de laborieux plagiats. Sur le sol remué par d’autres, Regnier prenait pied pour un instant, il faisait des reconnaissances, puis bientôt emporté par son inspiration, il modifiait le plan primitif. Il abandonnait ce qui aurait gêné son allure, substituait ses vues à celles dont la beauté lui paraissait peu saisissante, & accumulait des aspects là où le vide occupait trop d’espace. Pour se convaincre de l’originalité de Regnier dans l’imitation, il suffit de comparer la satire VIII avec celle d’Horace (I, 9), Macette & l’Impuissance avec les élégies d’Ovide (Amours, I, 8, & III, 7). Ce parallèle attrayant met en pleine lumière le génie de Regnier, & montre combien était maître de lui ce poëte qui, dans l’assujettissement même, échappe à toute entrave, & se montre original où de plus célèbres que lui se sont fait un nom.
[30] Il primo libro dell’ opere burlesche di Francesco Berni, del Mauro,… in Firenze. 1548, ff. 99 à 162 & 117 à 122.
Cette qualité dominante, qui élève Regnier au premier rang, avait appelé sur lui l’attention du frère de Sully, Philippe de Béthune, ambassadeur auprès du Saint-Siége. On s’est un peu trop empressé de dire que le poëte chartrain avait suivi ce diplomate à Rome en 1601. Nous avons, au contraire, vu par un extrait de la correspondance de du Perron à la date du 9 novembre 1602, que Regnier était alors en France & qu’il faisait encore partie de la maison du cardinal de Joyeuse. Il est même douteux qu’il ait eu d’autre patron que ce prélat. La vérité bien probablement est que, porteur de communications confidentielles échangées entre François de Joyeuse & Philippe de Béthune, dont le cardinal d’Ossat a vanté l’exquise affabilité, Regnier aura su gagner les bonnes grâces de l’ambassadeur de Henri IV. De là cette VIe satire, que Regnier n’eût certes point dédiée à un maître, & ces chansons auxquelles il fait allusion dans la même pièce. Il ne nous est rien resté de ces créations légères que Regnier traitait comme ses fantaisies satiriques, demandant pour elles le bon accueil d’un seigneur aimable, non l’approbation de la postérité.
Une autre raison paraît faire obstacle à la tradition d’après laquelle Regnier aurait été le secrétaire de Philippe de Béthune. Le frère du surintendant est resté cinq ans à Rome[31]. Or Regnier, pendant ce temps, est en voyage, tantôt en Italie, tantôt à Paris. Ici, son patron le laisse livré à lui-même, partageant ses loisirs entre la pléiade dont il est l’âme, & son oncle qui lui impose des travaux dont il ne veut plus se charger.
[31] Ses instructions sont datées du 23 août 1601. V. Manus. de la Bibliothèque nationale, F. fr. 3484. Ses dernières lettres sont de décembre 1605.
Tallemant a raconté, avec la bonhomie propre aux chroniqueurs de ce temps-là, un incident qui dut soulever un grand orage dans la maison de l’abbé de Tiron. Cet homme circonspect commit un jour une grosse imprudence. Il en fut cruellement puni. Rien n’indique toutefois qu’il en ait gardé rancune à son neveu. Pour un sot, il n’est pas de colère durable entre amis, à plus forte raison entre parents :
« Desportes estoit en si grande réputation, que tout le monde luy apportoit des ouvrages pour en avoir son sentiment. Un advocat luy apporta un jour un gros poëme qu’il donna à lire à Regnier, afin de se deslivrer de cette fatigue. En un endroit cet advocat disoit :
Ie bride icy mon Apollon.
« Regnier escrivit à la marge :
Faut auoir le ceruau bien vide
Pour brider des Muses le Roy ;
Les Dieux ne portent point de bride,
Mais bien les Asnes comme toy.
« Cet advocat vint à quelque temps de là, & Desportes luy rendit son livre, après luy avoir dit qu’il y avoit de bien belles choses. L’advocat revint le lendemain, tout bouffy de colère, &, luy montrant ce quatrain, luy dit qu’on ne se mocquoit pas ainsy des gens. Desportes reconnoist l’escriture de Regnier, & il fut contraint d’avouer à l’advocat comme la chose s’estoit passée, & le pria de ne lui point imputer l’extravagance de son nepveu[32]. »
[32] Tall., Hist. de des Portes, I, 96.
Desportes mourut, le 6 octobre 1606, en son abbaye de Bonport, où il fut enterré[33]. L’opulent abbé ne laissait rien à son neveu[34], & le testament, découvert en 1853 par MM. Chassant & Bréauté, dans les Archives de la vicomté de Pont-de-l’Arche, est venu confirmer d’une manière plus intime encore l’inexplicable situation faite à Regnier par un oncle qui ne marchandait guère sa protection aux étrangers. Avant de juger Desportes sur ce point & de le condamner, il faut lire avec attention l’expression de ses volontés dernières. Après avoir laissé à ses héritiers les biens qui lui sont venus par successions paternelles & maternelles, & les parts acquises d’eux en l’état où elles sont, il lègue à son frère de Bévilliers tous ses biens, meubles, acquêts & conquêts. Il donne quittance à sa sœur Simonne de toutes les sommes dont elle était débitrice tant en principal qu’en intérêt, & il ajoute qu’il la tient quitte de tout le maniement qu’elle a eu de son bien jusqu’au jour de son décès, moyennant qu’elle baille mille écus à la fille aînée Dupont Girard, sa nièce. Simonne Desportes était veuve depuis neuf ans, son mari était mort en 1597, à Paris, où il avait été envoyé pour traiter d’affaires intéressant la ville de Chartres. L’abbé, qui avait une nombreuse famille, ne crut pas devoir favoriser deux têtes dans la même branche. Il était du reste fondé à penser que sur ses quatre abbayes de Bonport, de Josaphat, de Tiron & des Vaux de Cernay, Mathurin Regnier, alors bien en cour, ne faillirait point d’en obtenir une.
[33] V. Gallia christiana, XI, 669, l’épitaphe que son frère fit inscrire sur son tombeau & à la suite l’éloge de Sainte-Marthe. Voir aussi Lenoir, Musée des monuments français.
[34] Desportes obtint, le 31 mai 1583, un canonicat en l’église de Chartres. Il résigna cette prébende en faveur de son neveu, Jean Tulloue, qui prit possession le 11 janvier 1595. V. Souchet, Histoire de Chartres, t. II, dans les Mémoires de la Société archéologique d’Eure-&-Loir.
Ce qui donne quelque valeur à toutes ces suppositions est le passage suivant d’une élégie latine de Rapin. Ce poëte, ami de Desportes & de Regnier, a décrit dans cette pièce déjà citée[35] les obsèques de l’abbé de Bonport, & quoiqu’il ait donné à cette cérémonie une grandeur qu’elle n’a pu avoir, puisque le service funèbre n’eut point lieu à Paris, il n’est pas douteux cependant que Rapin n’ait voulu, dans ce dernier hommage, se montrer l’interprète fidèle des regrets témoignés au mort par tous ceux qui l’avaient connu. Voici donc les vers dans lesquels Rapin nous fait voir, derrière le cercueil de Desportes, son frère Thibaut & Mathurin, son neveu.
[35] V. plus haut, page [XXXIII].
Primus ibi frater lente Beuterius ibat
Ante alios largis fletibus ora rigans.
Illum non solantur opes, fundique relicti :
Nec pietas, & amor frena doloris habent.
Hinc tu tam charo capiti Reniere superstes
Portœum sequeris proximitate genus ;
Virtutumque quibus clarebat avunculus hæres
Nativam ore refers ingenioque facem[36].
[36] Rapin, Rec. cit., p. 50. Portœi exequiæ.
Cette courte citation permet d’affirmer qu’aucune mésintelligence ne subsistait entre Desportes & Regnier. A l’époque où cette élégie fut écrite, les dispositions dernières de Desportes étaient connues. Si elles avaient pu être considérées comme un témoignage de disgrâce, Rapin n’eût pas placé Regnier à côté de son oncle, le grand audiencier de France, Thibaut Desportes, sieur de Bevilliers. Dans ce rapprochement, le poëte latin a montré les sentiments dont étaient pénétrés ses personnages, & ses vers peuvent être invoqués avec autant de confiance qu’un document historique.
Il ne fallut pas moins qu’un fils du roi pour empêcher Regnier de succéder à l’une des abbayes dont était pourvu Desportes. Mais ce prince, illégitime enfant de Henri IV & de la marquise de Verneuil, était si jeune alors, qu’on a tout lieu de croire à des machinations particulières pour expliquer la mauvaise fortune du poëte. Henri de Bourbon, fils de Catherine-Henriette de Balzac, avait six ans[37] lorsqu’il reçut les abbayes de Bonport, de Tiron & des Vaux de Cernay[38]. Un puissant, blessé par Regnier, prenait sa revanche & écartait le satirique des bénéfices auxquels il avait quelque droit de prétendre, &, pour lui opposer un obstacle insurmontable, allait chercher chez le roi lui-même le successeur de Desportes. Les investigations les plus serrées n’ont pu conduire à la découverte du mauvais génie dont l’influence l’emporta. Néanmoins Regnier reçut une compensation ; & ce fut par l’influence du marquis de Cœuvres[39], le frère de Gabrielle d’Estrées, qu’il obtint, sur l’abbaye des Vaux de Cernay, une pension de 2,000 livres. D’après Tallemant[40], le véritable chiffre aurait été de 6,000 livres, & à l’époque où Regnier recevait ce bénéfice, il se trouvait en possession d’un canonicat à Chartres. Sur le premier point, le témoignage de Regnier vient dissiper toute incertitude. Après la mort du roi, le poëte éprouva quelques difficultés dans le payement de sa pension, &, au milieu de ses tracasseries, il adresse à l’abbé de Royaumont une épître burlesque où il s’exprime ainsi :
On parle d’vn retranchement,
Me faisant au nez grise mine,
Que l’abbaye est en ruine,
Et ne vaut pas, beaucoup s’en faut,
Les deux mille francs qu’il me faut[41].
[37] Il était né en octobre 1601. V. le P. Anselme, Maison royale de France.
D’après la Gallia christiana, Henri de Bourbon naquit en février 1603. C’est la date de la légitimation.
[38] Josaphat ne fut pas donnée à Henri de Bourbon. En voici probablement le motif. Dès 1594, Desportes avait fait un partage des biens de l’abbaye avec ses moines. Il ne convenait pas qu’un prince reçût un bénéfice appauvri de la sorte. Voir, pour la suite des fortunes de l’abbaye, la Gallia christiana, VIII, 1285.
[39] Le marquis de Cœuvres, Annibal-François d’Estrées, épousa en premières noces la fille de Philippe de Béthune. Vingt-six ans avant son expédition de la Valteline (1626) où il mérita le bâton de maréchal de France, il fit une campagne en Savoie. Bien qu’un peu fantasque, il a été très-considéré de son temps comme militaire & comme politique. Il a laissé des mémoires sur les deux régences de Marie de Médicis (1610 à 1617) & d’Anne d’Autriche (1643 à 1650). Ces derniers sont demeurés inédits.
[40] Historiettes, éd. in-8o, I, 95.
[41] V. p. 203. Pièce publiée pour la première fois par les Elzéviers, 1652.
A l’égard du canonicat de l’église de Chartres, deux dates ont été proposées par les biographes. D’après Brossette, Niceron & l’abbé Goujet, Regnier aurait, le 30 juillet 1604, pris possession d’un canonicat obtenu par dévolut en l’église de Chartres pour avoir dévoilé une supercherie indigne. Le résignataire, afin d’avoir le temps de se faire admettre à Rome, avait pendant plus de quinze jours tenu cachée la mort du dernier titulaire, dont le corps avait été enterré secrètement. Puis une bûche installée dans le lit du défunt avait, après l’arrivée des bulles de la chancellerie romaine, reçu les honneurs publics de la sépulture due au chanoine trépassé.
Telle est la légende dont le dernier épisode est la nomination de Regnier. Il avait découvert la fraude ; on cassa la résignation, & il obtint par dévolut le canonicat devenu vacant. L’épigramme sur Vialard, rapportée par Ménage dans l’Antibaillet[42], a contribué à accréditer cette révélation singulière dans l’esprit de Brossette ; mais il n’osa point aller jusqu’à déclarer que Vialard, compétiteur de Regnier pour le canonicat de Notre-Dame de Chartres, fût en même temps l’auteur de la supercherie portée à sa connaissance. M. Viollet-le-Duc n’a admis l’historiette ni dans son édition de 1822, ni dans celle de 1853. M. Lacour l’a également rejetée par un sentiment de défiance étendu à toutes les particularités bizarres de la vie de Regnier[43]. M. de Barthélemy s’est prononcé hardiment contre Vialard, & les autres éditeurs se sont bornés à répéter sans examen ce qu’avait écrit Brossette.
[42] 1688, II, 343.
[43] Cette défiance aurait dû empêcher M. Lacour de publier en français la profession canonique de Regnier, comme le seul autographe que nous ayons du poëte.
Avec M. Viollet-le-Duc, M. Lucien Merlet, archiviste du département d’Eure-&-Loir, s’est montré hostile à une anecdote dont l’origine est obscure & dont le caractère est douteux. Pour prendre parti dans le même sens, les nouveaux biographes de Regnier peuvent invoquer de sérieuses considérations. Tout d’abord notre poëte a succédé à Claude Carneau[44], & le décès de ce chanoine ne paraît avoir été signalé par aucune circonstance extraordinaire[45]. D’un autre côté, Félix Vialard, en qui l’on serait tenté de voir le compétiteur déjoué par Regnier, était prieur de Bû, près Dreux. Le 2 octobre 1613, il est devenu chanoine de Chartres. Peut-on dès lors, en l’absence d’informations précises, supposer que ce prêtre ait commencé sa carrière[46] par des manœuvres sacriléges ? Ne convient-il pas enfin d’observer que la prise de possession de Regnier n’est pas du 30 juillet 1604, mais bien du 3 juillet 1609 ? Cette dernière date est établie par le texte de la profession canonique dont nous devons la découverte à M. Merlet. Ce document, reproduit plus bas en fac-simile d’après le livre de réception des chanoines de Chartres, est conçu en ces termes :
Ego Mathurinus Renier canonicus Carnotensis, juro & profiteor omnia & singula quæ in professione fidei continentur[47] a me emissa[48] coram dominis de capitulo &[49] suprascripta. Ita deus me adjuvet. Actum Carnuti anno Domini 1609, die 3o julii.
M RENIER
[44] « Par mort, » ajoute le Registre de réception des chanoines dont M. Lecocq a bien voulu m’envoyer un extrait.
[45] Les funérailles de Carneau offrent cependant une particularité. Elles furent accomplies pendant la nuit. Voici du reste l’extrait des registres de l’état civil de la paroisse de Saint-Saturnin :
« Le 15e juin 1609, déceda discrète personne maistre Claude Carneau, vivant chanoyne de Chartres, & fut inhumé en l’églyse de céans nuictamment. »
[46] La carrière ecclésiastique de Félix Vialard ne fut pas brillante. Elle semble avoir été arrêtée court. En 1622, il quitta le diocèse de Chartres pour celui de Meaux, où il mourut le 4 juillet 1623, doyen du chapitre, à l’âge de trente-six ans. Cependant son frère puîné, Charles, est devenu général des Feuillants & évêque d’Avranches, & son neveu, Félix, né en 1613, a été nommé évêque de Châlons-sur-Marne à vingt-sept ans.
[47] La lecture de ce mot a soulevé bien des doutes. Mon compatriote, M. Ulysse Robert, de la section des manuscrits de la Bibliothèque nationale, a lu dans les deux parties de ce mot : Christiane. M. Léopold Delisle, juge de la question, a approuvé le sens fourni par cette lecture. M. Lucien Merlet, d’autre part, tout en reconnaissant qu’il y a matière à difficulté, invoque pour maintenir continentur, la comparaison des autres formules de profession, où le mot douteux se retrouve toujours, & peu lisiblement écrit.
[48] Ici trois mots biffés : & supra scripta.
[49] Surcharge. Sous le mot et, on lit distinctement die.
Cet avancement marque une phase nouvelle dans la vie de Regnier. A compter de ce jour, toutes ses relations se concentrent. Jusqu’ici d’ailleurs nous l’avons vu se mouvoir dans un cercle assez resserré d’amis littéraires, ou d’hommes politiques unis par des liens de famille. Desportes, favori d’Anne de Joyeuse & de Villars, fait attacher son neveu au cardinal, protecteur des affaires de France. Chez son oncle, Regnier a rencontré l’héritier de l’amiral, Georges de Brancas Villars, époux d’une sœur de Gabrielle d’Estrées, & par conséquent le beau-frère du marquis de Cœuvres. Son ami Charles de Lavardin, abbé de Beaulieu à sept ans, évêque du Mans à quinze, était par Catherine de Carmaing, sa mère, parent du comte de Montluc. Bertault, condisciple de Du Perron, avait été poussé par celui-ci chez Desportes. Regnier avait connu Freminet à Rome ; dans cette même ville, il avait su intéresser à lui Philippe de Béthune. Il avait rencontré à Vanves Rapin & Passerat. Avec Motin, il se dérobait aux sujétions mondaines que lui imposait le séjour de Paris. Lorsqu’il eut été reçu chanoine de Chartres, il devint bientôt l’hôte assidu de son évêque, Philippe Hurault, fils du chancelier de Chiverny, petit-fils de Christophe de Thou. A ce double titre, le prélat trouvait dans Regnier, en même temps qu’un poëte, un intime, presque un proche.
Cette liaison était particulièrement précieuse pour le poëte chartrain. L’évêque était en même temps un abbé. Il avait un palais épiscopal & des maisons des champs. Ces retraites délicieuses, abbayes de princes, s’appelaient Pont-Levoy, Saint-Père, La Vallace & surtout Royaumont. Le chancelier en avait fait pourvoir son fils dès 1594, avant même qu’il eût quitté le collége de Navarre. Dans l’esprit du vieux politique, l’abbaye de Saint-Père devait assurer à Philippe Hurault la succession de son oncle Nicolas de Thou. Ce calcul ne fut pas trompé. En 1598, l’évêque de Chartres mourut. Philippe, nommé au siége épiscopal, ne fut consacré que dix ans plus tard, selon le droit de régale[50].
[50] Voir, sous la date du 28e jour d’aoust 1608, le procès-verbal de réception de Me Philippe Hurault, abbé commendataire des abbayes de Pont-Levoy, Saint-Père, Royaulmont & La Vallée, Conseiller du roy en son conseil d’État & privé, par Claude Nicole, licencié ez lois, chambrier, juge & garde général de la juridiction temporelle du Rév. Père en Dieu, Me Philippe Hurault, évesque de Chartres.
(Biblioth. de Chartres. Papiers de l’abbé Brillon.)
Pour obtenir l’abbaye de Royaumont, le chancelier se tourna vers un autre de ses parents, Martin de Beaune de Semblançay, qui en était le commendataire, & qui occupait l’évêché du Puy. Par suite des prodigalités de ce personnage, la vieille abbaye était fort délabrée, & le peu de revenus qu’on en pouvait tirer étaient saisis par les créanciers du prélat. Le bénéfice n’était donc plus tenable. Martin de Beaune résigna la commande ; Philippe Hurault en fit pourvoir son fils par brevet du roi & par arrêt du conseil. Pour prix d’une complaisance qui lui coûta seulement le titre d’abbé, Martin de Beaune jouit jusqu’à sa mort des produits de l’abbaye. Entre les mains de son nouveau maître, la fondation de saint Louis se releva promptement, & reprit bientôt sa place parmi les plus belles résidences du royaume. Regnier fit de longs séjours à Royaumont. Le temps des grands voyages était passé pour lui. Dans cette pittoresque Thébaïde, le poëte goûtait, après bien des années d’agitation stérile, le repos & l’indépendance qui avaient manqué à sa jeunesse. Il semblait même que la fortune, cette grande capricieuse, se tournait vers lui au moment où il ne la recherchait plus. Il avait été chargé d’écrire les poëmes & les devises de l’entrée de Marie de Médicis à Paris, après son couronnement à Saint-Denis. La mort de Henri IV survint inopinément & ces projets de fêtes pompeuses firent place à des cérémonies funèbres[51]. Regnier perdait avec son roi le seul protecteur qui lui était resté. A partir de ce moment, le poëte, rebuté par les déceptions, se replie sur lui-même. Il devient irritable & ne se manifeste plus que par des plaintes. Mais si son humeur est aigrie, son génie reste intact. Des transports de sa colère, il écrit son admirable satire de Macette[52]. Ressaisi enfin & égaré par le démon de sa jeunesse, quoiqu’il s’en défende devant Forquevaus, il meurt à Rouen, où il était allé chercher clandestinement, où il croyait avoir trouvé la guérison d’un mal inavouable.
[51] J’ay veu de Regnier escrit à la main, l’entrée qui devoit être faite à la reyne Marie de Medicis à Paris, avec toutes les inscriptions composées par luy. Mais la mort de Henri IV survenuë inopinément, empecha cette grande ceremonie & fit supprimer cet ouvrage. Il est facile de voir dans ces vers que Regnier aymoit la desbauche.
(Rosteau, Sentences sur divers escrits. Manuscrit de la Bibl. Sainte-Geneviève.)
[52] Ce poëme fut accueilli avec une grande faveur, &, en 1643, il contribuait encore, pour beaucoup, à la vogue constante des œuvres du poëte chartrain. Le maître des Comptes Lhuillier, père de Chapelle, écrivait au grave mathématicien Bouillaud, chez M. de Thou : « Je vous prie de chercher sur le Pont-Neuf, ou en la rue Saint-Jacques, ou au Palais, les Satyres ; elles se vendent imprimées seules, in-8o. Ce sont celles que j’aymerois le mieux ; mais je crains qu’elles ne soient mal aisées à trouver. Il y en a d’autres fort communes, imprimées avec un recueil d’assez mauvais vers & mal imprimées. A défault des autres, vous prendrés celles là s’il vous plaist & séparerés les Satyres, que vous m’envoirés dans un paquet tout comme vous les aurés tirées. Mais il y a encore à prendre garde qu’en une impression ancienne la Macette manque, qui est la meilleure pièce & qui commence : La fameuse Macette. » Cet extrait de la correspondance de Lhuillier avec Bouillaud, donné par M. Paulin Paris dans le quatrième volume de son édition de Tallemant, est doublement précieux. Il nous montre à quel degré de rareté étaient déjà parvenues, trente ans après la mort de Regnier, les éditions originales des satires.
« Regnier, dit Tallemant, familier avec les plus répugnantes confidences, Regnier mourut à trente-neuf ans à Rouen, où il estoit allé pour se faire traiter de la verolle par un nommé Le Sonneur. Quand il fut guéry, il voulut donner à manger à ses médecins. Il y avoit du vin d’Espaigne nouveau ; ils lui en laissèrent boire par complaisance ; il en eut une pleurésie qui l’emporta en trois jours[53]. »
[53] Hist. de Desportes, éd. in-8o, I, 96.
Regnier mourut dans l’hôtellerie de l’Écu d’Orléans, rue de la Prison, proche le vieux marché. Ses entrailles furent déposées dans l’église Sainte-Marie-Mineure, que l’on voit encore au coin de la rue des Bons-Enfants où elle sert aujourd’hui de synagogue[54]. Le corps du poëte, enfermé dans un cercueil de plomb, fut, selon son vœu, inhumé à l’abbaye de Royaumont.
[54] V. La Revue de Normandie, année 1868, p. 611.
La réputation de Regnier, déjà grande de son vivant[55], s’accrut encore après lui. Cet hommage à la mémoire du poëte est attesté d’abord par les nombreuses éditions qui furent données de ses œuvres de 1613 à 1626. Pendant ce court espace de temps, les satires furent réimprimées chaque année. Il y a plus, on connaît pour 1614 cinq éditions[56] de Regnier.
[55] On lit dans le Registre-journal de Henry IV, par l’Estoile, édition Champollion, t. II, p. 494, sous la date du 15 janvier 1609 :
« Le jeudi 15, M. D. P. (Du Puy) m’a presté deux satyres de Reynier, plaisantes & bien faites, comme aussi ce poete excelle en ceste maniere d’escrire, mais que je me suis contenté de lire, pour ce qu’il est après à les faire imprimer. »
Et plus loin :
« Le lundi 26, j’achetai les Satyres du sieur Renier, dont chacun fait cas comme d’un des bons livres de ce temps, avec une autre bagatelle intitulée : le Meurtre de la Fidélité, espagnol & françois. Elles m’ont cousté les deux, reliées en parchemin, un quart d’escu. »
[56] Rouen, Jean du Bosc ; Paris, Ant. du Breuil, Pierre Gobert, Lefevre, & Abr. Guillemau.
Au-dessus de ces preuves matérielles de l’estime des contemporains, il faut placer des témoignages plus motivés. Sur ce point, l’histoire nous réserve mainte surprise, car Regnier a eu pour admirateurs des esprits absolument opposés, dont on pourrait dire qu’ils ne sont jamais tombés d’accord si ce n’est au sujet du poëte chartrain.
Au premier rang des juges de Regnier, se place le père Garasse. Indépendamment de sa prédilection pour les satires, le fougueux jésuite, l’adversaire de Pasquier & le dénonciateur de Théophile, trouvait dans leur auteur un auxiliaire pour combattre ses ennemis. A l’un, il reprochait de n’avoir pas, dans son tableau de la poésie française, cité Regnier comme un maître ; à l’autre, il faisait un crime de son impiété, lui montrant dans Regnier le pécheur & le pénitent. Les citations des satires abondent non-seulement dans les Recherches des Recherches[57], mais dans la Doctrine curieuse[58]. Elles constituent pour Garasse un élément de réquisitoire & comme la déposition d’un témoin.
[57] Paris, Chappelet, 1622. Pp. 112, 177, 179, 260, 401, 526, 570, 648, 687, 913 & 951.
[58] Paris, Chappelet, 1623. Pp. 36, 49, 61, 86, 123, 351, 428, 446, 907 & 971.
L’épitaphe de Regnier, tirée des Recherches, se retrouve dans la Doctrine curieuse, p. 107. Garasse, parlant de l’auteur, le traite « de jeune libertin, lequel se voyant abandonné des médecins en la fleur de son aage, composa luy mesme son épitaphe, au lieu de songer à vne bonne & genéralle confession de sa vie. »
Puis il ajoute : « Il est vray que cette fougue de jeunesse peut estre excusée en certaine manière, & en effect son autheur estant relevé changea bien d’advis & de façon de vivre, quoy qu’il y ait faict des vers assez libertins.
« Morte tamen laudandus erit, nam fine decoro
Hoc tantùm fecit nobile, quod periit. »
Il serait assurément fort intéressant d’examiner avec quelque détail le personnage que Garasse a fait de Regnier dans ses deux volumes ; mais cette digression nous conduirait trop loin. Ce qui importait au sujet, la preuve de la vieille réputation de notre poëte, est maintenant établi.
Entre Garasse & Boileau, qui, le dernier venu, mais non le moins autorisé, proclama Regnier le maître de la satire, & le choisit hautement pour modèle, apparaissent Colletet & Mlle de Scudéry. L’historiographe de nos poëtes s’était proposé d’écrire une notice importante sur la vie de Regnier. Par malheur, il s’en est tenu aux premières pages de son travail, qui n’a point été achevé. Aucun éclaircissement n’a été donné sur l’existence du poëte. En cette occasion, la curiosité se trouve encore inutilement mise à l’épreuve. Toutefois les considérations générales qui nous restent méritent d’être recueillies. Elles montrent comment Regnier était vu par un critique familier avec tous nos poëtes, & les exagérations mêmes de Colletet sont précieuses pour nous, parce qu’elles ont tout le relief d’une opinion universellement admise. Le morceau que nous allons offrir au lecteur est, en définitive, un portrait du temps. Certains traits sembleront trop lourds, d’autres paraîtront à peine indiqués, toutes ces imperfections tiennent à l’optique d’alors. Elles ajoutent à la sincérité du tableau, qui se recommande par un abandon & une franchise compatibles avec la plus grande justesse.
Colletet prend son récit d’un peu haut. Afin de proportionner la citation qui va suivre au cadre de cette notice, il est nécessaire d’en restreindre les termes au sujet qui nous occupe :
« Le roi Henry le Grand étoit l’ennemy des flatteurs & des lâches. Il lui importoit peu qu’ils fussent publiquement reconnus pour ce qu’ils estoient ; si bien que sous son regne, la satyre s’acquit un tel credit, qu’il n’y avoit point de poete à la Cour qui, pour acquerir du nom, ne se proposast de marcher sur les pas d’Horace & de Juvenal, & de faire apres eux des satyres à leur exemple. Mais certes, celuy qui l’emporta bien loin dessus les autres dans ce genre d’écrire, qui offusqua les Motin, les Berthelot & les Sigognes, & qui devint mesme plus qu’Horace & plus que Juvenal en nostre langue, ce fut l’illustre Regnier ; esprit en cela d’autant plus admirable qu’entre les nostres, il n’y en avoit pas encore eu qu’il eust peu raisonnablement imiter. Car encore que nos anciens Gaulois eussent composé des sirventes, que François Villon, que François Habert, que Clement Marot & quelques autres eussent fait des Satyres, c’estoit à dire vray, plustost de simples & froids coqs à l’asne, comme ils les appeloient alors, que de veritables poemes satyriques. Aussi Ronsard l’advoue luy-même lorsqu’il dit dans une Elegie à Jean de la Peruse, que jusques en son temps aucun des François n’avoit encore réussi ny dans la satyre, ny dans l’epigramme, ce qu’il espere un jour devoir arriver :
L’vn la satyre & l’autre plus gaillard
Nous sallera l’épigramme raillard.
« Mais, si d’un coté il y eut beaucoup de difficultés dans ce travail pour Regnier, il y eut beaucoup de gloire pour luy à l’entreprendre, puisqu’il y réussit de telle sorte que le vray caractere de la Satyre se rencontre dans les siennes, car la Satyre n’a pour fin & pour objet que l’imitation des actions humaines. Quel autre poete les a mieux & plus vivement représentees aux yeux des hommes ? Et comme ces actions sont diverses, quel autre en a mieux encore representé l’agreable varieté ? Dans la vive peinture qu’il en a faite, ne rend-il pas les unes dignes de pitié & de commiseration, les autres dignes de mespris & de haine, les autres dignes de risée ? En effet, c’est dans ses escrits que l’on peut voir les ambitieux & les avares, les ingrats & les prodigues, les superbes & les vains, les flatteurs & les babillards, les parasites & les bouffons, les medisans & les paresseux, les debauchés & les impies fournir une ample carriere à sa muse ulceree & un libre exercice à sa plume piquante, ce qu’il fait avec tant de sel & de pointes d’esprit, des ironies tellement naturelles & avec des railleries si naïves, qu’il est bien malaisé de le feuilleter sans rire & sans en même temps concevoir l’aversion qu’il prétend inspirer des imperfections & des crimes des hommes. Ainsi cela s’appelle dorer la pilule pour la faire avaler plus doucement. Il guerit insensiblement par elle les uns de leur noire melancolie & degage les autres des attachements coupables, & en cela comme il avoit exactement feuilleté les escrits des anciens poetes latins que j’ay nommés & italiens modernes, il ne feint point d’en transporter les plus beaux traits dans ses escrits, & d’enrichir ainsi la pauvreté de nostre langue de leurs plus superbes despouilles.
« Aussi dès qu’il eut publié ses Satyres, on peut dire qu’elles furent receues avec tant d’applaudissements que jamais ouvrage n’a mieux été receu parmi nous. Les differentes editions qui en ont été faictes dans presque toutes les bonnes villes de France & dans la Hollande mesme, sont des preuves immortelles de cette verité que j’avance. »
Une énumération complète des panégyriques de Regnier serait de peu d’utilité. Le mot d’ordre a été donné par Colletet. Il ne variera guère. Que l’on juge le poëte isolément ou qu’on l’oppose à ses rivaux, il excelle & il l’emporte. Il excelle parmi les satiriques parce que « il peint les vices avec naïveté & les vicieux fort plaisamment. Ce qu’il fait bien est excellent, ce qui est moindre a toujours quelque chose de piquant[59]. » Regnier l’emporte sur Malherbe & sur Boileau, parce qu’il écrit sous la dictée de son franc parler, parce qu’il recherche dans les libertés du langage, & non dans les apprêts du style, les mots les plus propres à rendre sa pensée. Il s’abandonne aux mouvements de l’instinct & répugne aux calculs de la réflexion. Une rudesse généreuse & une sensibilité originale relèvent ce penchant & lui donnent le niveau des plus hautes aspirations.
[59] Mlle de Scudéry, Clelie, part. IV, liv. II.
Avec ces tendances positives, Regnier s’est créé une langue vigoureuse qui fournit ample matière à l’étude. Par les archaïsmes dont ses vers offrent de fréquents exemples, il nous ramène en arrière vers les poëtes du milieu du XVIe siècle, dont il a fait sa lecture favorite ; par le tour & la vivacité de sa pensée, il nous porte en avant & il devient un des précurseurs de la poésie moderne.
L’Italie a eu quelque influence sur Regnier ; mais il ne faut la chercher ni dans le petit nombre de mots étrangers[60] qui se trouvent dans les satires, ni dans les exagérations burlesques dont le portrait du pédant est notamment entaché. Regnier n’a pas subi le joug du comique ultramontain, & la satire de l’Honneur, bien qu’elle soit imitée du Mauro, témoigne d’une répugnance marquée pour l’esprit outré de caricature & de bouffonnerie qui est le propre du génie berniesque. C’est par ses mœurs que le poëte montre combien a été puissante sur lui l’action de l’Italie. Il dépeint tout crûment, dans la pleine lumière du ciel romain, avec une impatience de l’effet qui trahit l’homme passionné, le viveur hâté de vivre & d’un tempérament assez fort, d’un esprit assez vigoureux pour suivre longtemps sans être brisé les emportements de sa nature. Pendant la plus grande partie de sa vie, Regnier a été sous le charme des amours libres. Il s’est quelquefois plaint d’être devenu la victime des importuns, il a été la proie des courtisanes. Malgré ces dangereuses promiscuités, il est demeuré sans flétrissure. Il a échappé au vice par l’amour du beau, &, par sa foi dans l’honneur, il est resté incorruptible au sein des corruptions.
[60] Barisel, catrin, matelineux, tinel, tour de nonne, quenaille, & faire joug. Les deux derniers mots étaient entrés depuis longtemps dans notre langue quand Regnier s’avisa d’en faire emploi. Quenaille pour canaille, de canaglia, a remplacé notre énergique mot de chiennaille.
V. Boucicaut, I, 24 :
Que il vendroit cher à ceste chiennaille sa mort.
Des italianismes, qui n’existaient pas dans l’édition de 1608, sont entrés dans les réimpressions suivantes. Ainsi ne coucher de rien moins que l’immortalité est devenu, en 1609 & 1612, ne coucher de rien moins de l’immortalité. Jusque-là il n’y avait qu’un emprunt du poëte à un idiome voisin du nôtre, l’éditeur de 1613 vint tout compliquer par une faute typographique. Il écrivit ce vers qui n’est d’aucune langue :
Ne touche de rien moins de l’immortalité.
La langue de Regnier porte en elle les traces de toutes les agitations du poëte. Quand l’enchaînement méthodique des mots devient une entrave pour la pensée, ou met obstacle à l’expression d’une autre idée, Regnier n’hésite pas à rompre la période commencée. De là des disjonctions fréquentes qui déconcertent le lecteur ressaisi plus loin par la justesse & la au prologue de la farce de Cuvier, dans les plaintes de Jacquinot :
Touiours ma femme se demaine
Comme ung saillant[61].
[61] Regnier avait poussé ses lectures assez loin. Dans Macette, on reconnaît des vers du Roman de la Rose.
A donner aiés clos les poins
Et à prendre les mains overtes,
dit la Vieille du Roman, & Macette à son tour répète :
A prendre sagement ayez les mains ouuertes.
Cette dernière observation nous amène à la variabilité du participe présent. Dans la plupart des cas, l’accord existe ; néanmoins cette règle subit de fréquentes exceptions :
Des chênes vieux
Qui renaissant sous toy reuerdissent encore.
Ces tiercelets des poetes
Qui par les carefours vont leurs vers grimassans.
Que Ronsard, du Bellay viuants ont eu du bien.
Qui viuans nous trahit & qui morts nous profite.
O chétifs qui mourant sur vn livre.
Puisque viuant ici de nous on ne fait compte.
Comme extension de l’accord, il y a lieu de citer l’exemple suivant :
le Lapite
Qui leur fist à la fin enfiler la garite,
Par force les chassants my morts de ses maisons.
Dans l’étude de la langue de Regnier, les permutations de lettres ont une certaine importance, & il est d’une grande utilité de distinguer celles qui sont du fonds de la langue de celles qui tiennent aux habitudes typographiques.
Ainsi le mot roussoyante dans ce vers :
De la douce liqueur roussoyante du ciel,
n’est pas, comme l’a supposé Brossette, un dérivé du primitif roux. Cette expression est le mot rosoyante, de rosée. Par permutation o est devenu ou, comme dans trope, coronne, dont on a fait troupe, couronne. Enfin par un accident typographique assez commun, l’s a été doublé ainsi qu’en d’autres cas l’ss par erreur a été abandonné pour l’s simple. On remarque en effet dans Regnier même cette dernière particularité :
Qu’un esprit si rasis ait des fougues si belles.
L’emploi typographique du c pour l’s a provoqué plus d’une méprise qu’il importe de signaler. Cycatricé, qui est une faute d’impression dans l’édition de 1613, a passé pour une leçon exacte & originale ; aussi quelques commentateurs sont-ils allés jusqu’à chercher une acception particulière pour ce mot. Malgré tant d’efforts, cycatrisé est l’expression consacrée par les trois premières éditions des satires de Regnier dans lesquelles chacun peut lire ces vers :
Pour moy, si mon habit partout cycatrisé,
Ne me rendoit du peuple & des grands mesprisé.
Ces permutations de lettres doivent être examinées de près. Dans l’exemple cité plus haut, la rime offrait un éclaircissement dont il fallait tenir compte. Le sens intime joue encore un plus grand rôle. Il permet seul de conserver ou d’éliminer la lettre propre ou étrangère au mot.
Ainsi, dans la satire VII, Regnier, s’adressant au marquis de Cœuures, lui dit :
Comme a mon confesseur vous ouurant ma pensée
De ieunesse & d’amour follement insensée,
Ie vous conte le mal où trop enclin ie suis.
Follement insensée est la leçon donnée par 1613. Elle paraît acceptable. Il y a là cependant encore une infidélité au texte original, qui porte :
De ieunesse & d’amour follement incensée.
Sans contredit, ici l’expression l’emporte par la vigueur. Elle nous semble bizarre parce qu’elle n’est pas venue jusqu’à nous ; mais elle est bien d’une langue néo-latine en veine de jeunesse & de caprices.
Le cadre restreint de cette notice ne nous permet guère de nous attarder sur tous les points de notre sujet. Des indications rapides & propres à conduire les lecteurs à d’autres découvertes constituent uniquement notre tâche. Souvent une singularité passe pour une erreur, & l’on serait tenté de corriger le texte, lorsque le rapprochement d’autres auteurs vient justifier l’anomalie apparente. Ainsi les mots Arsenac, Jacopins & Juys semblent autant de barbarismes. Or les deux premiers mots doivent être conservés : Arsenac est dans Malherbe, & Ménage explique Jacopins. Enfin Juys est une prononciation figurée, la lettre f étant muette devant une consonne. Naïfveté, veufve, Juifs.
Touiours iniuste mort, les meilleurs tu rauis,
Trois bons princes tu mets hors du conte des vifs[62].
[62] Voir Brachet, Grammaire de la langue du XVIe siècle, p. CI.
Si la lecture des auteurs du XVIe siècle est nécessaire pour éclaircir les archaïsmes & les singularités de la langue de Regnier, elle n’est pas moins utile pour déterminer la valeur du poëte comme écrivain. Les faux panégyristes, qui étudient un personnage littéraire en prenant soin de faire le vide autour de leur héros, s’exposent à voir dans cette idole des originalités qu’elle n’a pas, &, de méprise en méprise, à méconnaître des beautés vraiment dignes d’admiration. Pour un certain nombre de vers très-serrés, où la pensée, concise & nette comme une maxime, s’enlève avec vigueur sur le fond du récit, on a voulu faire de Regnier un créateur d’axiomes. Ce jugement est trop large, & partant il devient inexact. La création n’est point ainsi à portée de la main. Regnier a puisé dans nos vieux proverbes, &, avec la seule tendance de son esprit vers la simplicité & la lumière, il leur a donné de la rondeur & de l’éclat. Il a pris un peu partout, dans le langage du peuple qui souvent de deux dictons en fait un[63], & dans l’espagnol qui pour être pittoresque sacrifie parfois la clarté[64]. Plus habituellement il exploite le fonds commun des axiomes nationaux ou nationalisés par leur accession à notre langue. Il s’est ainsi servi de cette admirable locution : « tomber de la poële en la braise, » qui est signalée par Henri Estienne[65], & qui se rencontre dans Théodore de Bèze[66] ; & il a pris dans le trésor de nos sentences le vers final qui termine sa troisième satire :
On dit communement en villes & villages
Que les grands clercs ne sont pas les plus sages[67].
[63] Faire barbe de paille à Dieu. Voir H. Estienne, Precellence du Langage françois, Paris, 1579, & Bouchet, Serée 35, Paris, 1597.
[64] Les Espagnols disent en effet : « Corsario à corsario, no hay que ganar que los barillos d’agua. » De corsaire à corsaire, il n’y a rien à gagner que des barils d’eau. Il s’agit ici des barils d’eau douce que les corsaires emportaient à leur bord & qui constituaient la plus précieuse partie de leur fret.
V. Brantôme, éd. Jannet, II, 52.
Pour simplifier ce proverbe, Regnier a supprimé les expressions à éclaircir & il nous a laissé le dicton :
Corsaires à corsaires
L’un l’autre s’attaquant ne font pas leurs affaires.
[65] Precellence du Lang. fr. Éd. cit., p. 146.
[66] Reveille matin des François, 1574. Dial. II, p. 134.
[67] V. le Recueil des sentences notables, &c., de Gabriel Murier. Anvers, 1568, in-12.
Mais ce n’est pas dans ces imitations que se trouve l’originalité véritable de Regnier & la marque de son génie. Personne n’attend ici des extraits qui, pour être complets, occuperaient des pages entières. Nous examinons la langue du maître, nous sondons le terre-plein des mots pour y découvrir le pur métal &, si l’on peut dire, l’or de la pensée. A chaque pas l’étincelle jaillit du sol & la lumière s’élève en nous montrant les visions du poëte :
Ces vaillans
Qui touchent du penser l’estoille poussinière.
Macette
Dont l’œil tout pénitent ne pleure qu’eau benite.
Voici l’honneur :
Ce vieux saint que l’on ne chôme plus…
Et ces femmes qui l’ont
D’effet sous la chemise & d’apparence au front.
Bientôt les jeunes pensers cèdent aux vieux soucis ; le poëte souffre, il estime que nous vivons « à tastons, » que la terre n’est plus un lieu tutélaire,
Vn hospital commun à tous les animaux.
Mécontent de la fortune, déçu par l’amour & accablé par la maladie, Regnier se tourne vers Dieu, & quoique la prière soit pour son esprit une épreuve sévère, là encore il retrouve les élans, pour parler sa langue même, les fougues habituelles de sa pensée.
Toy, dit-il à Dieu,
… Toy, tu peux faire trembler
L’vniuers, & desassembler
Du firmament le riche ouurage,
Tarir les flots audacieux,
Ou, les eleuant jusqu’aux Cieux,
Faire de la terre vn naufrage…
Tout fait joug dessous ta parole :
Et cependant, tu vas dardant
Dessus moy ton courroux ardent,
Qui ne suis qu’vn bourrier qui vole.
Ces vers, par leur objet & par leur mesure, contrarient évidemment l’inspiration du poëte. Cependant tel est le souffle qui les anime, si fort & si haut en est le sens, que le poëte courbé devant Dieu semble redire les imprécations de Prométhée.
Après toutes ces observations qui ont eu pour objet unique la vie & le génie de Regnier, le moment est venu d’aborder les diverses réimpressions des satires. Il y a là, comme en tout ce qui touche à notre poëte, un gros sujet d’étude, puisqu’on n’en connaît guère moins de soixante-dix éditions. De 1608 à 1869, ces publications, conçues dans un esprit très-différent, ont une histoire avec des périodes très-tranchées. De 1608 à 1612, Regnier, maître de son œuvre, l’accroît lentement, dispose à son gré les satires nouvelles & laisse à l’écart les pièces libres qu’il écrit, sans y mettre son nom, pour les anthologies à la mode. A partir de 1613, les satires, accrues de morceaux inédits & de poésies licencieuses, semblent préparées pour servir de première partie à un recueil satirique. Le Discours au Roy est rejeté à la fin du volume, à la suite des épigrammes & des quatrains, comme pour établir une séparation bien marquée entre les œuvres de Regnier & celles des poëtes qui paraissent l’avoir choisi pour maître. Trois ans plus tard, en effet, les satires sont publiées avec une collection de pièces destinées à entrer dans le Cabinet satyrique. Avec ce bagage étrange, les œuvres de Regnier sont réimprimées pendant trente années. Toutefois, de 1642 à 1652, les Elzeviers, venus à Paris & guidés par des érudits, suppriment les pièces abusivement jointes aux satires & donnent les deux éditions améliorées qui vont servir de modèle jusqu’au moment où Brossette, en 1729, mettra au jour un texte accompagné de commentaires. Ce dernier travail, repris par Lenglet du Fresnoy, Viollet-le-Duc & M. Ed. de Barthélemy, fait place, en 1867, à la réimpression du texte de 1613[68], considéré à cause de sa date comme la dernière leçon du vivant de l’auteur. A compter de ce moment, nous abordons les éditions originales, trop longtemps délaissées & les seules auxquelles on puisse demander la pensée exacte de l’auteur aussi bien que l’indication certaine des formes de la langue.
[68] Paris. Académie des Bibliophiles. Édition par Louis Lacour, impression par D. Jouaust ; in-8o de XVIII-309 pages.
Sous ce rapport, l’édition de 1608 tient le rang que lui assigne sa date. Ce précieux livre, offert au roi comme un hommage de vive reconnaissance, porte tous les indices d’une exécution faite avec soin. Les témoignages de perfection sont dans la pureté du texte & dans les détails d’ornement. L’excellence des variantes est établie par tous les éditeurs qui se sont livrés à des travaux comparatifs sur les leçons des satires. Quant à la typographie du volume, elle est due au célèbre éditeur de Ronsard, Gabriel Buon. Les fleurons, qui portent le nom de cet imprimeur, font foi de son concours[69].
[69] Une particularité bizarre dénote avec quel soin les premières œuvres de Regnier furent livrées au public. Le nom de Bertault, placé en tête de la cinquième satire, a été rectifié en 1608, à l’aide d’un bandeau collé sur la première dédicace, imprimée ainsi par erreur : A monsieur Betault, evesque de Sées.
Des raisons analogues à celles qui viennent d’être exposées peuvent donner de la faveur à l’édition de 1609. L’impression en a été confiée à P. Pautonnier, imprimeur au Mont-Saint-Hilaire. Or ce typographe est connu par ses travaux. Le texte des satires a été accru de deux satires nouvelles, le Souper ridicule & le Mauvais Gîte, que l’auteur a placées entre la IXe & la Xe satire, afin d’éviter pour le Discours au Roy le voisinage d’une pièce trop libre, & il présente une régularité notable. L’orthographe des mots est moins capricieuse, elle tend visiblement à l’unification qui ne se montre point dans l’édition précédente.
La réimpression de 1612 a été faite sur le texte de 1609. A part quelques feuillets, ce volume reproduit page pour page le livre qui lui a été donné pour modèle. Il offre de plus, entre la XIIe satire & le Discours au Roy, la première leçon de Macette[70].
[70] Cette édition, très-rare pour ne pas dire introuvable, m’a été fort gracieusement communiquée par M. Henri Cherrier, qui m’a par son obligeance mis à même de donner d’abord le texte original de Macette, de relever les variantes des autres satires, & enfin de faire toutes les observations nécessaires pour la description d’un livre de grande valeur.
Jusqu’ici, comme on l’a vu, l’œuvre de Regnier s’est lentement accrue. En quatre années, de 1608 à 1612, trois satires seulement sont venues grossir l’œuvre du poëte chartrain. Cette gradation n’est point calculée. Elle est conforme à ce que nous savons du caractère du poëte. D’un autre côté, Regnier avait, en 1611, publié dans le Temple d’Apollon la plainte En quel obscur séjour, & l’ode Jamais ne pourray ie bannir. Telles étaient les manifestations officielles de son esprit. Au-dessous, dans le commerce intime des satiriques de profession, notre poëte produirait de petits poëmes libertins. Ces compositions clandestines restaient sous le voile de l’anonyme lorsqu’elles étaient publiées dans les recueils du temps. C’est ainsi que le Discours d’une maquerelle parut, en 1609, dans les Muses gaillardes sans nom d’auteur. D’autres pièces du même genre sont imprimées du vivant du poëte, qui répudie également toute paternité. Enfin, sous la date de 1613, une nouvelle édition des satires est donnée. Des fautes typographiques, des lacunes graves[71], des négligences de toute sorte, attestent une précipitation extraordinaire. De plus, cette réimpression comprend un pêle-mêle de pièces nouvelles, quatre satires, trois élégies, un sonnet, des stances libertines, une épigramme & des quatrains classés sans ordre avant le Discours au Roy, comme par un sentiment de fidélité dérisoire aux habitudes du poëte.
[71] Quatorze vers ont été omis dans la Macette, à partir de celui-ci :
Fille qui sçait son monde à saison opportune.
Deux vers manquent également dans l’élégie intitulée Impuissance :
Bref tout ce qu’ose amour…
Puisque ie suis retif…
On a attribué ces vers aux Elzeviers, qui, pour compléter une pièce, n’auraient pas reculé devant une interpolation. Ces suppositions sont inexactes. Le premier vers se trouve dans les Délices de la Poésie françoise, de Beaudouin, Paris, 1620, II, 679, & le second est tiré de l’édition des Satyres de Regnier, Paris, Ant. du Breuil, 1614.
L’examen de cette édition, hâtivement exécutée, composée de morceaux disparates, & pour tout dire entièrement différente de celles qui l’ont précédée, amène à croire qu’elle a été donnée lorsque Regnier n’était plus. La mort seule du poëte pouvait permettre une réimpression sans soin & sans choix. De quelque façon qu’elle fût présentée, l’œuvre de Regnier tirait des derniers instants du défunt & de la cause même de sa fin un intérêt particulier[72]. Un autre motif d’urgence poussait Toussaint du Bray à mettre son nouveau livre en vente, le privilége du 13 avril 1608 allait expirer dans les premiers jours de 1614, il était opportun de précipiter la publication.
[72] L’insertion de l’ode la C. P. est une allusion non équivoque à la mort du poëte & vient corroborer l’opinion suivant laquelle l’édition de 1613 est une réimpression posthume.
On peut encore du fait suivant tirer une nouvelle preuve que l’édition de 1613 était regardée comme une édition posthume, accueillie avec réserve. En 1619, le libraire parisien Anthoine Estoc publia les poésies de Regnier. Il prit dans 1613 dix-sept satires, trois élégies, & le Discours au Roy qui termine le volume. Il laissa de côté les autres pièces qu’il savait avoir été ajoutées à l’œuvre du poëte défunt contrairement à ses intentions.
Il ne faudrait pas attribuer ces suppressions à d’autres scrupules, car Anthoine Estoc fut le premier éditeur du Parnasse satyrique. Il écarta donc les pièces libres de 1613, non par égard pour le lecteur, mais par respect pour la volonté de l’auteur.
D’autres particularités font connaître les auteurs de l’édition. La pléiade satirique, dont Regnier avait été l’étoile la plus brillante, se trouvait alors fort entamée : Sigognes était mort ; Berthelot & Motin restaient seuls ; Colletet, Frenicle & Théophile devaient renforcer le groupe un peu plus tard. Motin, ami de Regnier, lié avec Forquevaux & d’autres familiers du poëte, était à même de recueillir les œuvres inédites & les pièces anonymes qui, dans une réimpression des satires, semblaient un complément de l’œuvre déjà connue. Du reste, il possédait personnellement des morceaux dont il était redevable à son intimité avec Regnier. Il se mit donc à l’œuvre en hâte & un peu confusément, car il tira des œuvres de Passerat, imprimées en 1606, un sonnet, & il omit d’emprunter aux poésies de Rapin, publiées en 1610, au Temple d’Apollon, paru en 1611, les pièces que renfermaient ces divers ouvrages. D’autre part, soit qu’il fût mal servi par ses souvenirs ou qu’il eût été induit en erreur, il accueillait dans les quatrains celui que les manuscrits[73] attribuent à Théodore de Bèze :
Le Dieu d’amour…
[73] Bibl. nat. Fonds français, no 1662, fo 27.
Enfin il faisait entrer dans l’œuvre de Regnier les stances sur le Choix des divins oiseaux, boutade dont le véritable auteur lui était bien connu[74].
[74] Après la mort de Motin, cette pièce fut publiée sous son nom ; mais elle garda toujours sa place dans l’œuvre de Regnier. Il est probable que les deux poëtes commirent ensemble ce péché de plume.
De son côté, Berthelot ne restait pas inactif. Le moment lui paraissait venu d’ajouter à l’œuvre du maître l’œuvre des rimeurs qui se disaient ses élèves. Il s’agissait de dérober au poëte quelques rayons de sa gloire. On peut estimer que Motin se plia d’abord à ces desseins. La disposition des poésies de l’édition de 1613, le classement des pièces les moins importantes avant le Discours au Roy, qui délimite ainsi l’œuvre de Regnier de celle de ses imitateurs, ne pourraient pas s’expliquer sans une telle hypothèse.
Un titre général devait être imposé à cet assemblage répugnant. Il était ainsi conçu : Les Satyres du Sr Regnier, reueües, corrigées & augmentées de plusieurs Satyres des sieurs de Sigogne, Motin, Touvant & Berthelot, qu’autres des plus beaux esprits de ce temps. Tout était convenu, lorsqu’une rupture éclata entre Motin & Berthelot. La cause du désaccord échappe à toutes les investigations. Toussaint du Bray voulut peut-être se renfermer dans les termes stricts de son privilége & éviter tout risque de conflit avec Antoine du Breuil, son confrère, l’éditeur du livre des Muses gaillardes, dont une grosse partie entrait dans l’édition projetée. Quoi qu’il en soit, les poésies de Regnier parurent seules, &, après la mort de Motin, en 1616, Berthelot, réalisant enfin le plan formé trois ans auparavant, donna au public la réimpression collective des Satyres.
C’est de ce livre, apprécié à sa juste valeur par les bibliophiles du XVIIe siècle, comme on l’a vu plus haut par la lettre de Lhuillier[75], que l’on tire habituellement, sans motif sérieux qui en établisse l’authenticité, les épigrammes & les stances commençant par ces vers :
Ieunes esprits qui ne pouuez comprendre.
Hélas ! ma sœur ma mie, i’en mourrois.
Ce disoit vne ieune dame.
Margot s’endormit sur vn lit.
Par vn matin vne fille escoutoit.
Vn bon vieillard qui n’auoit que le bec.
Vn gallant le fit & le refit.
Vn medecin brusque & gaillard.
Puisque sept pechés de nos yeux.
L’édition de 1616 offre encore une particularité. Elle a servi de modèle à toutes les réimpressions qui ont paru jusqu’à 1645. De 1616 à 1628, le nombre des pièces varie peu. A partir de 1623, il s’accroît de Stances au Roy, pour Théophile. Le volume sert de véhicule à des supplications en faveur de l’exilé. Ces poésies subsistent longtemps après qu’elles n’ont plus d’objet. Enfin, à compter de 1628, les poésies libertines sont, à chaque réimpression, éliminées par la volonté de la censure. Ainsi, en 1635 (Paris, N. & J. de la Coste), ces morceaux, qui s’élevaient primitivement à soixante & onze, sont réduits à trente-cinq.
En 1642, une nouvelle phase de publication commence. Des étrangers, les Elzeviers, faisant acte d’éditeurs français, dégagent l’œuvre de Regnier. Guidés par des savants & par des bibliophiles : les frères Dupuy, gardes de la Bibliothèque du Roi, l’avocat général Jérôme Bignon, le duc de Montausier & le chancelier Seguier[76], ils suppriment d’abord les satires que Berthelot avait jointes aux pièces de Regnier, & de celles-ci mêmes ils écartent les pièces douteuses ou répugnantes. Ils éliminent ainsi le quatrain du Dieu d’amour, les stances sur le Choix des divins oiseaux & l’ode sur la C. P. En même temps ils revisent, complètent & châtient le texte. Par exemple, à l’aide de l’édition des satires d’Ant. du Breuil (Paris, 1614) & du second livre des Délices de la poésie françoise (Paris, 1620), ils complètent la satire de l’Impuissance. Ils tirent du Temple d’Apollon & du Cabinet des Muses les stances En quel obscur séjour, l’ode Jamais ne pourray ie bannir & le dialogue de Cloris & Phylis. Des possesseurs de pièces inédites leur communiquent deux satires, une élégie[77] & des vers spirituels[78]. Enfin, sur des indications inexactes, ils font entrer dans l’œuvre du poëte une ode apocryphe intitulée Louanges de Macette[79].
[76] Voir les dédicaces placées en tête du Sénèque de 1639, du Commines de 1648 & des Lettres de Grotius ad Gallos, même année. Elles établissent les relations des Elzeviers & montrent la reconnaissance dont ils se sentaient pénétrés à l’égard de leurs protecteurs.
[77] Ces trois pièces commencent ainsi :
N’avoir crainte de rien & ne rien esperer.
Perclus d’vne jambe & des bras.
L’homme s’oppose en vain contre la destinée.
[78] Sous ce titre général se trouvent les stances Quand sur moy je jette les yeux, l’hymne sur la nativité de Notre-Seigneur, trois sonnets & le commencement d’un poëme sacré.
[79] Cette ode paraît avoir été prise des manuscrits de la Bibl. nat. F. fr. (ancien fonds de Mesmes), no 884, fo 194.
Ces améliorations évidentes ont entraîné à leur suite des perfectionnements douteux. Nous avons dit tout à l’heure que les Elzeviers avaient châtié le texte de Regnier. L’expression est juste. Le châtiment alla jusqu’à la torture. Toutes les expressions surannées, & en 1642 on pouvait en voir beaucoup dans les Satyres, furent rajeunies. Douloir & cuider firent place à s’affliger & à penser ; ici-bas fut substitué à çà bas. Les qualificatifs trop forts, hargneux, par exemple, furent adoucis. On choisit pour en tenir lieu le mot honteux, dont le sens est bien différent. Pour des raisons de méticuleuse pudeur, sade, qui dans Willon (Regr. de la B. H.) a donné sadinet, devint l’expression doucette ; plats, trop familier dans le sens de propos, fut considéré comme un synonyme de faits. Tous ces changements conduisirent à des contre-sens. Parler librement[80] fut mis pour parler livre ; des arts tout nouveaux sembla convenablement rendu par des airs tout nouveaux. Des vers, dont la quantité ne satisfaisait pas l’oreille, furent allongés d’une syllabe, le tout en dépit de la leçon de l’auteur & des traditions littéraires[81]. Des gens du monde, avec leurs vues sur les bienséances poétiques, s’étaient unis à des étrangers ignorans des intimités de la langue. On comprend ce que de tels alliés durent introduire de caprices & de maladresses dans les poésies de Regnier.
[80] Cette expression parler livre se rencontre chez Regnier en deux endroits, satires VII & XIII. Les Elzeviers, après avoir, en 1642, substitué au texte leur version, parler libre & librement, ont en 1652, mais seulement dans la satire VII, rétabli la leçon originale.
[81] Des altérations plus graves ont été commises dans le dialogue de Cloris & Phylis. Le vers
Par sa mort mon amour n’en est moins enflammée
a été modifié de la sorte :
S’il n’auoit qu’vn desir je n’eus qu’vne pensée ;
& le vers
Avec toy mourront donc tes ennuis rigoureux
& les trois suivants, rejetés huit vers plus loin, se trouvent intercalés contre toute raison dans une tirade à laquelle ils n’appartiennent point.
Le travail des Elzeviers, œuvre de fantaisie & de raison, s’accomplit lentement. La première réimpression due à leurs soins (selon la copie imprimée à Paris, CIↃ IↃ XLII.) parut quatre ans après que Jean Elzevier se fut établi à Paris. Elle ne comprend comme poésies nouvelles que les morceaux tirés du Temple d’Apollon. Mais on y remarque déjà les suppressions dont il a été fait mention, & les corrections qui ont été signalées plus haut. En 1545 Jean Elzevier, de retour en son pays, fut remplacé par son cousin Daniel, qui passa quatre années à Paris. C’est dans cet espace de temps assez court que furent recueillis les éléments de l’édition de 1652, donnée à Leiden, sous les noms de Jean & Daniel Elsevier. Cette dernière réimpression, grossie de morceaux importants, parmi lesquels, il est vrai, figurent à tort les Louanges de Macette, est une reconstitution précieuse de l’œuvre de notre premier satirique. Elle a été exécutée à l’étranger, & elle en porte la preuve en plus d’une page ; mais elle a été préparée par des bibliophiles parisiens, & nous pouvons la revendiquer comme un livre français.
Pendant plus d’un demi-siècle, l’édition de Jean & Daniel Elzevier servit de modèle aux réimpressions de Regnier. Mais le temps était arrivé des publications avec commentaires. Rabelais, Montaigne venaient de paraître accompagnés des notes de Le Duchat & de Coste, lorsqu’un avocat de Lyon, ex-échevin de cette ville, Brossette[82], entreprit de donner, avec des remarques critiques, un meilleur texte de Regnier. Le nouvel annotateur était un humaniste instruit & défiant de lui-même, ce qui n’est pas une mince qualité. Il n’épargna point ses peines & recourut à tous les érudits en renom de son temps. Lorsqu’il ne trouva pas de lui-même les éclaircissements qu’il jugeait nécessaires, il fit appel au savoir de La Monnoye & du président Bouhier[83]. D’autre part, il demandait au dessinateur Humblot un important frontispice, des vignettes & des fleurons qui furent gravés par N. Tardieu, Baquoy, Matthey & Crepy le fils, pour le titre & les principales divisions du volume. En même temps qu’une bonne édition, Brossette voulait publier un beau livre. Cet ouvrage parut donc en grand format vers la fin de 1729, à Londres[84], & non à Paris, comme le dit Brunet, sous la rubrique de Londres.
[82] Brossette avait publié en 1716 sa première édition de Boileau commencée sous les yeux de l’auteur. Quand le vieux poëte, écrivant à son commentateur, l’entretenait de Regnier, il ne manquait pas d’ajouter, notre commun ami. Cette appréciation intime vaut bien des éloges pompeux, & Brossette, en donnant au public une réimpression de Regnier, n’a probablement fait qu’exécuter une des volontés dernières du législateur du Parnasse.
[83] La correspondance du président Bouhier (manus. de la Bibl. nat. F. fr., 24,409, fo 391 à 395) contient quatre lettres de La Monnoye des 15 septembre 1726, 7 octobre 1729, 16 septembre & 2 décembre 1732. Toutes sont relatives à l’édition de Regnier, & à la contrefaçon de cet ouvrage par l’abbé Lenglet du Fresnoy. Je dois cette intéressante indication à l’obligeance de M. Tamizey de Larroque.
[84] Chez Lyon & Woodman, in-4o, XXII-403, plus trois feuillets de table & d’errata.
Dans ce volume, les poésies de Regnier étaient disposées suivant un ordre méthodique : satires, épîtres, élégies, poésies mêlées, épigrammes & poésies spirituelles. Le texte, corrigé à l’aide de l’édition de 1608, était accompagné d’éclaircissements historiques & de notes où les variantes & les imitations étaient indiquées avec soin. Sur certains points cependant, Brossette se contente trop facilement[85]. Il paraît n’avoir point connu l’édition de 1609, & il recueille des leçons de peu de valeur dans des réimpressions qui ne méritent aucun crédit[86].
[85] Quoique Brossette n’intervienne pas habituellement dans le texte de l’auteur, il a pris sur lui de modifier le vers
Et faisant des mouuans & de l’ame saisie.
Le commentateur pensait que mouvans était une faute d’impression, & qu’il fallait écrire mourans. Or le mot employé par Regnier était bien l’expression à conserver. On en retrouve l’équivalent chez tous les poëtes qui mettent dans la bouche d’une vieille des critiques contre les amoureux dont une courtisane doit fuir le commerce :
Ces prodigues de gambades
Qui ne donnent que des aubades.
(J. du Bellay, éd. Marty-Laveaux, II, 370.)
On ne doit aux termes où nous sommes
Faire par la beauté difference des hommes,…
Ny pour sçauoir sonner sur le luth vne aubade,
Ou faire dextrement en l’air vne gambade.
(De Lespine, Recueil des plus beaux vers de ce temps, 1609, p. 425.)
[86] Brossette a fait entrer comme pièces nouvelles, dans les poésies de Regnier, le sonnet sur la mort de Rapin, l’épitaphe recueillie par Garasse & l’épigramme contre Vialart tirée de l’Anti-Baillet.
Malgré ces imperfections, le commentaire de Brossette a été souvent reproduit[87] & il servit de modèle à M. Viollet-le-Duc[88] & à M. Ed. de Barthélemy[89]. L’édition même de 1729 a donné lieu à deux contrefaçons en 1730 & en 1733. La première, in-4o de 400 pages, plus deux feuillets de table, n’est qu’une simple réimpression donnée à Amsterdam, chez Pierre Humbert. Le frontispice & la vignette dessinés par Humblot pour le titre de l’ouvrage & l’en-tête des satires ont été grossièrement copiés, & ils portent pour unique signature celle du graveur Seiller Schafthus[90]. La fidélité de l’ornementation n’est pas allée au delà, mais l’obéissance typographique s’est étendue fort loin, car de la page XIII à la page 383, la contrefaçon ne diffère point de l’original. Il en est tout autrement de la réimpression de 1733, qui est une œuvre d’insigne tromperie[91]. L’anonyme auteur de ce livre s’est approprié l’avertissement de Brossette. Il y a intercalé un paragraphe où il s’excuse des lacunes de sa première édition & manifeste l’espoir que son nouvel ouvrage sera favorablement accueilli du public.
[87] Paris, Lequien, 1822, in-8o de 398 pp. ; Paris, Delahays, 1860, avec de nouvelles remarques par M. Prosper Poitevin.
[88] Paris, Didot, 1822 ; Desoer, 1823 ; Jannet, 1853.
[89] Paris, Poulet-Malassis, 1862.
Cette édition comprend trente-deux pièces nouvelles dont nous discuterons la valeur en examinant ci-après les manuscrits de la Bibliothèque nationale.
[90] Sur le titre même se trouve une vignette signée : Humblot inv. & Daudet fecit.
[91] Voici le titre exact de ce livre : « Satyres & autres œuvres de Regnier, accompagnées de remarques historiques. Nouvelle édition considérablement augmentée. A Londres, chez Jacob Tonson, libraire du Roy & du Parlement, M.DCC.XXXIII. »
Il forme un in-4o de XX-416 pp. plus deux feuillets de table. Les vers de Regnier sont suivis, p. 350, de stances sur les Proverbes d’amour, de l’ode sur le Combat de Regnier & de Berthelot, enfin de Poésies choisies des sieurs Motin, Berthelot & autres poëtes célèbres du temps de Regnier.
L’ornementation du volume a été très-soignée. Le titre fait face à un frontispice de Natoire gravé par L. Cars, & il porte lui-même une vignette de Cochin. Quatre vignettes formant fleurons pour les satires, les épîtres, les élégies & les poésies diverses, ont été également dessinées par Natoire & gravées par Cochin. Trois autres enfin signées de Bouché & de L. Cars complètent cet ensemble de figures, en tête de la dédicace des satires, & pp. XX, 53, 95, 108, 225, 231, 245, 284, 367 & 413. Enfin chaque page de texte est entourée d’un encadrement rouge qui ajoute à l’aspect du volume.
En dépit de cette supercherie, l’édition de 1733 fut rapidement reconnue pour l’œuvre d’un faussaire. Les pièces que l’auteur regrettait de n’avoir pas connues en 1729 étaient celles-là mêmes que les Elzeviers avaient éliminées de leurs réimpressions & d’autres poésies du même genre qui avaient été recueillies par les éditeurs du Cabinet satyrique. La trouvaille ne valait guère qu’on lui fît tant d’honneur. Elle était du nombre des conquêtes qui doivent être réalisées sans grand bruit. L’indiscrétion seule du nouvel éditeur dévoilait en lui des tendances étrangères à Brossette.
En conséquence, grâce au Cabinet satyrique[92] & à l’engouement de l’éditeur de 1733 pour ce recueil, la réimpression des œuvres de Regnier comprit de plus que la précédente : l’Ode sur une vieille maquerelle, p. 299 ; les Stances sur la Ch. P., p. 307 ; l’Ode sur le même sujet, p. 308 ; le Discours d’une vieille maquerelle, p. 315, & sept épigrammes : le Dieu d’amour, l’Amour est une affection, Magdelon n’est point difficile, Hier la langue me fourcha, Lorsque i’estois comme inutile, Dans un chemin & Lizette à qui l’on faisoit tort.
[92] L’édition du Mont-Parnasse, de l’imprimerie de messer Apollo, due à Lenglet du Fresnoy, est celle qui servit pour l’accroissement des poésies de Regnier. La comparaison des textes ne laisse aucun doute sur ce point.
Le manque de goût de l’éditeur se révéla d’une manière encore plus marquée dans le commentaire dont il crut devoir accompagner le texte de Regnier. Au lieu de compléter les remarques existantes à l’aide d’observations précises & véritablement neuves, il y ajouta des réflexions à double sens & hors de propos. Il s’abandonna sur le texte de l’auteur à des critiques dérisoires, & dans les notes de Brossette il intercala des digressions bouffonnes. Quelques exemples pris au hasard édifieront le lecteur sur cet ouvrage qui est par excellence un livre de mauvaise foi.
L’expression trousser les bras (S. I) ne paraît pas noble. Cette appréciation délicate est suivie d’une remarque moins relevée : « on trousse autre chose que les bras. »
Le mot semence (S. II) semble bien autrement répugnant. Voici l’arrêt qui frappe ce malheureux : « Expression qui ne doit pas entrer dans un discours qui peut être lu par des gens d’honneur. Tout au plus un médecin & un chirurgien en doivent-ils parler entre eux. »
Regnier s’était un jour plaint, dans sa deuxième satire,
Que la fidélité n’est pas grand reuenu ;
mais il avait gardé sa foi à son maître, attendant avec patience, non la fortune, mais la récompense de ses services. Tant de désintéressement irrite le commentateur. Il s’emporte : « Regnier, écrit-il, avait tort d’être fidèle à outrance : ce n’est pas toujours le moyen sûr de s’avancer auprès des grands. Les voici donc, ces moyens : les servir dans des ministères agréables, mais secrets ; demander avec importunité ; se faire craindre de ceux que l’on approche, & les obliger par là d’acheter votre silence. J’ai connu des ministres…, il falloit leur montrer les dents pour les obliger à faire ce qu’on leur demandoit. Ainsi trêve de zèle avec les grands[93]. »
[93] L’édition de 1733 donne parfois de meilleures explications que celle de 1729 ; mais le cas est rare. Fustés de vers (S. IV), par exemple, que Brossette avait traduit par fournis de vers, est plus justement interprété par battus. Du reste dans la vieille langue du droit, fusté signifie bâtonné, fouetté de verges.
L’auteur de ces belles maximes, de ces remarques de bon goût était un intrigant de lettres & de cabinet, également porté pour vivre vers les travaux littéraires & les missions diplomatiques, l’abbé Lenglet du Fresnoy[94]. Ce qu’il fit pour Regnier, il le répéta neuf ans après pour le Journal de Henri IV qui avait été publié en 1732 par l’abbé d’Olivet. Enfin, il le renouvela plus tard encore dans sa réédition du Journal de Henri III.
[94] Voir sur ce curieux personnage Année littéraire, 1755, III, let. VI, p. 116, & les Mémoires pour servir à l’Histoire de la vie & des ouvrages de M. l’abbé Lenglet du Fresnoy. Londres & Paris, Duchesne, 1761.
Lenglet du Fresnoy ne se borna pas à s’approprier le travail de Brossette. Il voulut faire servir le nom du commentateur de Regnier à une odieuse vengeance. Ennemi de Jean-Baptiste Rousseau qu’il soupçonnait de l’avoir calomnié auprès du prince Eugène, il écrivit, pour la placer en tête de son édition de Regnier, une épître diffamatoire contre Rousseau. Celui-ci, averti à temps, obtint du marquis de Fénelon, ambassadeur en Hollande, la suppression de cette œuvre d’infamie. De son côté Brossette, par l’intervention du lieutenant général de police, reçut de l’abbé Lenglet une lettre d’excuses[95]. En conséquence, un carton fut placé en tête du Regnier, pp. III & IV, & l’imprimeur substitua à l’épître scandaleuse la dédicace au Roy qui, faisant suite à l’ode de Motin, ne fut pourtant point supprimée. Ainsi s’explique le double emploi que l’on remarque aujourd’hui dans tous les exemplaires de 1733.
[95] Ce curieux épisode d’histoire littéraire se trouve raconté bien au long dans les lettres de Rousseau, VI, 91 & 208, & dans celles de Brossette au président Bouhier, des 16 septembre & 2 décembre 1732.
Nous venons de passer en revue les diverses phases de l’histoire des éditions de Regnier. Nous nous sommes appliqué à délimiter exactement les périodes de publications. Il nous reste à faire connaître celles des poésies attribuées à Regnier qui ne peuvent trouver place dans une édition de ses œuvres parce qu’elles sont, les unes trop licencieuses & les autres manifestement apocryphes, la plupart enfin dépourvues d’une authenticité évidente.
Ces pièces se trouvent dans divers recueils imprimés & dans deux manuscrits de la Bibliothèque nationale.
Le premier de ces ouvrages est le Recueil des plus excellens vers satyriques de ce temps, trouvés dans les cabinets des sieurs de Sigognes, Regnier, Motin, qu’autres des plus signalés poëtes de ce siècle. A Paris, chez Anthoine Estoc, MDCXVII. In-12 de 222 pages. Ce volume contient de Regnier : le Dialogue de l’âme de Villebroche parlant à deux courtisanes, une des Marets du Temple & l’autre de l’Isle du Palais, & le Dialogue de Perrette parlant à la divine Macette[96].
[96] Ces deux pièces, la première de 21 strophes de 6 vers, & la deuxième de 25 strophes de même mesure, sont entrées avec le nom de Sigognes dans le Cabinet satyrique. Elles commencent par ces vers :
Au plus creux des ronces fortes.
Plus luisante que n’est verre.
Perrette, si l’on en peut croire Tallemant, serait Mlle du Tillet (V. éd. in-8o, I, 191). Sigognes a écrit le combat d’Ursine (Mme de Poyane) & de Perrette (V. le Cab. sat., Rouen, 1627, p. 497).
Ces deux dialogues, attribués à Regnier par le Recueil d’Anthoine Estoc, se trouvent encore dans les dernières éditions des Bigarrures du Seigneur des Accords, livre III in fine, à la suite des Epitaphes.
D’autres pièces se rencontrent avec le nom de Regnier dans un recueil non moins rare que le précédent : les Délices satyriques ou suite du Cabinet des vers satyriques de ce temps, &c.[97] Paris, Anthoine de Sommaville, 1620. En dehors des épigrammes connues : l’Argent tes beaux jours, Quelque moine de par le monde & le Tombeau d’un Courtisan, ce sont des stances commençant par ce vers :
Je ne suis pas prest de me rendre ;
une satire contre une vieille courtisane :
Encor que ton teint soit desteint ;
& une épigramme nouvelle :
Jeanne, vous deguisez en vain[98].
[97] Voir les Variétés bibliographiques de M. Édouard Tricotel. Paris, Gay, 1863, pp. 221 & suivantes.
[98] Ces trois pièces ont été reproduites dans le Parnasse satyrique, mais la dernière est anonyme.
Le dernier recueil imprimé où l’on rencontre des poésies sous le nom de Regnier est le Parnasse satyrique du sieur Théophile[99]. Il a fourni à M. Viollet-le-Duc les pièces dont il a grossi son édition des œuvres du poëte chartrain : les stances Si vostre œil tout ardant d’amour & de lumière, celles qui sont adressées à la belle Cloris & enfin la complainte Vous qui violentez. On peut encore y prendre ou du moins y lire les stances
Femmes qui aimez mieux[100],
& deux sonnets[101] commençant ainsi :
Et bien mon doux amy comment vous portez-vous.
Sod… enragés ennemis de nature.
[99] Le Parnasse a paru en 1622. Voir la Doctrine curieuse, du P. Garasse, p. 321.
[100] D’après le manuscrit 122 fr. in-fo, B. L., de l’Arsenal, cette pièce serait de Théophile.
[101] Il y a dans le Parnasse satyrique, sous le nom de Regnier, un sonnet dont le premier vers est :
Les humains cheribon, sont or, desanimez.
Ce poëme est faussement attribué à Regnier. Il figure en effet dans les écrits satiriques publiés contre le roi & ses mignons en 1578, & recueillis par L’Estoile. Voir les Mémoires Journaux, édit. Jouaust, 1875, I, 337.
Nous avons également écarté de la liste des Poésies de Regnier, suivant le Parnasse, les pièces qui dans ce recueil sont des réimpressions du Temple d’Apollon : Iamais ne pourray-ie bannir ; & des Délices satyriques. Voir plus haut, p. 97, Je ne suis pas & Encor que ton teint.
Après avoir signalé les poésies attribuées à Regnier dans les recueils dont il a été fait mention plus haut, notre devoir est d’indiquer les manuscrits où de semblables pièces peuvent se trouver. Il y en a trois, l’un est à l’Arsenal & les deux autres à la Bibliothèque Richelieu.
Le premier (Ars., manus. de Conrart, XVIIIe vol. in-4o, pp. 323 & 324) offre des attributions plus importantes qu’étendues. Elles éclaircissent un passage des satires en nous révélant la jalousie de Regnier contre du Perron[102] :
Ce pedant de nouueau baptisé
Et qui par ses larcins se rend authorisé.
[102] C’est à l’obligeance de M. Tricotel que nous devons cette intéressante indication.
Desportes, protecteur de Regnier, avait été bien plus efficacement celui de du Perron. Après l’avoir converti au catholicisme, il en avait fait le lecteur, puis le confesseur d’Henri III. Peu à peu, l’abbé était devenu évêque d’Évreux & cardinal. Pendant cette brillante fortune, due à beaucoup d’audace dans la poésie & dans la politique, car du Perron, qui grossoyait des in-folio sur des questions diplomatiques, écrivait des sonnets & de petits vers pour les dames de la cour, Regnier attendait vainement un peu de bien. Aussi, quoiqu’il se soit rarement montré accessible à l’envie, n’a-t-il pu résister à la tentation qui poussait un satirique à se moquer d’un bel esprit gâté par le succès. Les trois épigrammes recueillies par Conrart ont pour objet un livre du cardinal : du Leger & du Pesant, ses traductions de Virgile & enfin ses infidélités amoureuses. La fantaisie scientifique de du Perron ne nous est point parvenue ; mais ses imitations des poëtes latins sont dans toutes les anthologies des premières années du XVIIe siècle, &, dans ces volumes mêmes, un lecteur attentif peut noter les évolutions galantes de l’abbé, digne élève de Desportes.
Les manuscrits de la Bibliothèque nationale diffèrent essentiellement de ceux qui viennent d’être cités. Le premier (no 884, fonds fr.)[103] a fait partie de la collection de Mesmes où il portait le no 163. C’est un in-folio de 347 ff., comprenant, avec un Sommaire discours de la Poésie, des odes, des stances, des sonnets & des épigrammes satiriques de toute provenance. Malgré l’excentricité libertine des pièces qui composent ce volume, il est facile de reconnaître qu’un copiste intelligent a été chargé de grouper tous ces poëmes. L’écriture élégante & nette est des premières années du XVIIe siècle. Les mesures du vers, les formes des mots sont exactement observées. Enfin, pour le critique le plus sévère, ce sottisier a la valeur d’un document. Les nudités de langage qu’il recèle ne sont pas seulement des esquisses de chronique littéraire, ce sont aussi des tableaux secrets de l’histoire de nos mœurs. Dans ce manuscrit, dont l’auteur s’est montré fort ménager d’attributions, le nom de Regnier figure (pp. 307 & 318) sous une pièce que nous connaissons déjà, l’épigramme
Quand il dine il tient porte close
reproduite par P. Jannet dans son édition de 1867 (Paris, Picart), & les stances
Encor que ton teint soit desteint.
[103] Ancien fonds. R., 7237.
Il se lit enfin (p. 105) au pied d’une ode satirique de dix-neuf strophes commençant par ce vers :
Cette noire & vieille corneille[104].
[104] Ce poëme a paru dans le Cabinet satyrique parmi les pièces attribuées à Sigognes. Cette restitution nous semble fort hasardée.
D’autres poésies de Regnier se rencontrent dans le même volume, mais elles ne sont pas signées. On trouve ainsi, ffos 251, 285 & 336, les épigrammes :
Le violet tant estimé.
Hier la langue me fourcha.
Un homme gist sous ce tombeau,
& de plus, fo 316, les stances
Le tout puissant Jupiter[105].
[105] A ces poésies anonymes il faut ajouter, ffos 127 & 130, les deux Dialogues mentionnés ci-dessus, p. 96 ; l’ode Belle & sauoureuse Macette, fo 194, &, fo 125, le Combat de Renyer & de Berthelot.
Le manuscrit 12491 (ancien no 4725 du supplt français) ne peut être comparé au précédent. Il a une origine incertaine, &, ce qui lui ôte encore plus de valeur, il est l’œuvre d’un scribe négligent & illettré. Les omissions, les non-sens & les fautes de langue sont accumulés dans ce grand in-folio[106]. Il semble que ce recueil ait été formé vers 1640 par quelque habitant du Blaisois. La plupart des pièces classées dans l’ordre de leur date embrassent une période de seize ans, de 1630 à 1656. Elles ont trait aux événements du jour, aux réjouissances locales. Il s’y trouve des vaudevilles contre les gens en vue, des stances contre le tabac & plusieurs ballets[107]. Parmi ces poésies, l’auteur du manuscrit a fait entrer un assez grand nombre de pièces intéressant la famille Hurault, notamment l’évêque de Chartres, le comte de Limours, le marquis de Rostaing, M. d’Esclimont & Mlle de Cheverny.
[106] Il renferme 642 pages & vingt feuillets liminaires d’une grosse écriture, de la même main de la première à la dernière pièce.
[107] Voir p. 110 le Ballet des Impériales & celui de la Naissance de Pantagruel, dansés à Blois en 1625 & 1626 par M. le comte de Limours & M. d’Esclimont, au temps du carnaval.
Voir aussi, p. 146, l’Entrée du ballet des Gredins, dansé à Cheverny, en 1637, par Mlle de Cheverny. Signalons encore, pp. 231 & 254, les vers sur un chien perdu, par le sieur Chesneau, domestique du marquis de Rostaing, 1646, & sur la maladie dudit marquis, en 1647, & enfin, p. 129, une pièce sur le bastiment & les yssues du chasteau de Cheverny, 1633.
Le prélat tient naturellement une grande place, & d’après les pièces recueillies en son honneur & le nom des poëtes qui les ont signées, on pourrait conclure que l’abbaye de Royaumont était une retraite ouverte aux poëtes maltraités par la fortune. Baïf le fils, Dameron paraissent avoir été les familiers de l’évêque. D’autres moins favorisés, Jourdain & Regnesson, attestent en leurs vers la bienveillance de leur Mécène.
Regnier occupe un rang à part dans le manuscrit[108]. Les poésies qui lui sont attribuées consistent surtout en lettres rimées pour l’évêque dans le genre de la dix-neuvième satire :
Perclus d’vne jambe & des bras.
[108] Pages 45 à 60. On lit en tête de la première page : Plusieurs vers estant de suitte du sieur Regnier de différentes annees, qui n’ont esté imprimés dans ses œuvres & trouvés après sa mort.
Nous mentionnons, p. 8, pour mémoire, le huitain :
La feconde main de la terre.
Elles sont au nombre de douze & commencent à partir de 1606[109], bien qu’il soit constant que l’auteur n’ait pas été admis dans l’intimité de Philippe Hurault avant la fin de 1609. Au Surplus, les questions de date n’ont pas d’utilité pour repousser les attributions du manuscrit. Le texte des pièces suffit à montrer qu’elles ne sont pas de Regnier. A la fin de la première épître, l’auteur déclare qu’il n’a jamais voyagé en Italie. Plus loin, lettre V, de 1610, il est question du garde des sceaux qui succéda au marquis de Sillery, disgracié en mai 1616. Les anachronismes ne se bornent pas là. Dans une apostrophe satirique de 1612, contre le maréchal d’Ancre & sa femme, le poëte s’exprime ainsi :
… Vous espuisez nos finances
Et pour vous vacquent les Etats
Des maréchaux de notre France.
[109] V. l’édition des Œuvres de Regnier de M. Ed. de Barthélemy. Paris, Malassis, 1862, pp. 251 à 278.
Cette pièce, mal datée, ne peut être de Regnier, puisque le marquis d’Ancre est devenu maréchal le 20 novembre 1613, un mois après la mort du poëte chartrain.
L’élégie de 1613 : Amy, pourquoy me veux-tu tant reprendre, nous jette en d’autres particularités. Elle nous montre Regnier marié, s’excusant d’avoir caché son union, & par de plats badinages se consolant à l’avance des infortunes conjugales qui lui pourraient advenir.
L’épigramme J’ai l’esprit lourd comme vne souche, de 1612, se termine plus méchamment encore. Le poëte insulte les maîtres que Regnier a constamment vénérés, Desportes & Ronsard.
Lorsque les erreurs matérielles sont moins évidentes, la niaiserie de la pensée & la bassesse du style déparent cruellement les vers en tête desquels une main d’ignorant a mis le nom d’un véritable poëte, celui-là même qui a adressé à l’évêque de Chartres sa quinzième satire :
Ouy i’escry rarement & me plais de le faire.
Quelque répugnante que soit l’analyse des pauvretés poétiques attribuées à Regnier par le manuscrit 12491, un exemple nous paraît nécessaire pour montrer sur quelles misères le goût est appelé à se prononcer. Une ode de 1613, Sur la naissance de saint Jean, contient la strophe suivante :
Quelques saincts le jour de leur feste
Ont trente bouquets sur la teste ;
Les autres qui meritent mieux
De six fois dix bouquets on pare :
Mais ta valeur beaucoup plus rare
T’en faict avoir trente plus qu’eux.
Devant un tel abaissement de toute poésie, l’esprit le plus scrupuleux peut sans hésitation décider que ces platitudes ne sont pas de l’auteur de Macette. En ses plus mauvais moments, Regnier n’est point tombé si bas, & c’est lui faire injure que de chercher sérieusement dans cet amas de rimes la part du poëte.
Il semble plus juste & plus conforme à la vérité de signaler, dans le manuscrit en question, les pièces recueillies déjà dans d’autres ouvrages. On en comptera quatre :
Le Combat de Regnier & de Berthelot, sous la date de 1607, les stances Encor que ton œil soit esteint, l’épigramme Lisette à qui l’on faisoit tort, & enfin le sonnet incomplet, Delos flotant sur l’onde[110].
[110] Cette dernière pièce se retrouve dans L’Estoile avec le nom de Regnier.
Au delà de ces constatations, l’incertitude commence. Des pièces matériellement apocryphes se mêlent à des poésies que leur facture rend suspectes. La défiance naît de tous côtés & n’épargne même pas des morceaux qui ont quelque apparence d’authenticité, comme la lettre de 1609, Après avoir fort estriué, & l’épigramme de Margot[111].
[111] Voir Regnier, édition citée, pp. 256 & 374.
Une dernière infidélité du manuscrit 12491, & la plus grave parce qu’elle dénote chez son auteur une ignorance inexplicable, vient discréditer encore les attributions qui portent le nom de Regnier. On lit en effet sous la date de 1613, à la fin des prétendues œuvres du poëte chartrain, une pièce qui n’est autre que la célèbre paraphrase de Malherbe sur le psaume Lauda anima mea Dominum.
Ne croyons plus mon ame aux promesses du monde.
Ces stances ont été publiées pour la première fois en 1626, dans le Recueil des plus beaux vers de messieurs Malherbe, Racan, &c. On les retrouve dans l’édition originale des poésies de Malherbe[112].
[112] Voir, au sujet de cette pièce, le Bulletin du Bibliophile, année 1859, p. 348. Le rédacteur du bulletin essaye de justifier le copiste en avançant qu’une note manuscrite de 1613 a plus d’autorité qu’une publication postérieure à la mort de Malherbe. Or le manuscrit 12491 ne remonte pas au delà de 1635 & les vers en litige ont été imprimés du vivant de leur auteur.
Ces investigations à toute extrémité, au delà même de l’œuvre de Regnier, ont été entreprises pour satisfaire les lecteurs curieux de tout ce qui concerne notre premier satirique. Après avoir cherché la vérité sur l’existence si peu connue du poëte chartrain, après avoir tenté une histoire des diverses éditions des satires, il nous restait encore à faire connaître les recueils imprimés & manuscrits où se trouve le nom de Regnier. En ceci surtout un redoublement de prudence nous était imposé. La restitution d’un texte a pour complément la suppression de tout ce qui peut paraître d’une authenticité suspecte, d’après les données de l’histoire ou suivant les règles du goût.
LES PREMIERES
ŒVVRES DE M. REGNIER.
Verùm, vbi plura nitent in Carmine, non ego paucis
Offendar maculis.
EPITRE LIMINÉAIRE
AV ROY.
Sire,
Ie m’estois iusques icy resolu de tesmoigner par le silence, le respect que ie doy à vostre Maiesté. Mais ce que l’on eust tenu pour reuerence, le seroit maintenant pour ingratitude, qu’il luy a pleu me faisant du bien, m’inspirer auec vn desir de vertu celuy de me rendre digne de l’aspect du plus parfaict & du plus victorieux Monarque du monde. On lit qu’en Etyopie il y auoit vne statuë qui rendoit vn son armonieux, toutes les fois que le Soleil leuant la regardoit. Ce mesme miracle (SIRE) auez vous faict en moy qui touché de l’Astre de V. M. ay receu la voix & la parole. On ne trouuera donc estrange si, me ressentant de cet honneur, ma Muse prend la hardiesse de se mettre à l’abri de vos Palmes, & si temerairement elle ose vous offrir ce qui par droit est desia vostre, puis que vous l’auez faict naistre dans vn suiect qui n’est animé que de vous, & qui aura eternellement le cœur & la bouche ouuerte à vos loüanges, faisant des vœus & des prieres continuelles à Dieu qu’il vous rende là haut dans le Ciel autant de biens que vous en faites çà bas en terre.
Vostre tres-humble & tres-obeissant & tres-obligé suiet & seruiteur
Regnier.
ODE A REGNIER
SVR SES SATYRES.
Qui de nous se pourroit vanter
De n’estre point en seruitude ?
Si l’heur le courage & l’estude
Ne nous en sçauroient exempter :
Si chacun languit abbatu
Serf de l’espoir qui l’importune,
Et si mesme on voit la vertu
Estre esclaue de la fortune
L’vn se rend aux plus grands subiect,
Les grands le sont à la contrainte,
L’autre aux douleurs, l’autre à la crainte,
Et l’autre à l’amoureux obiect :
Le monde est en captiuité,
Nous sommes tous serfs de nature,
Ou vifs de nostre volupté,
Ou morts de nostre sepulture.
Mais en ce temps de fiction
Et que ses humeurs on deguise,
Temps où la seruile feintise
Se fait nommer discretion :
Chacun faisant le reserué,
Et de son plaisir son Idole,
Regnier, tu t’es bien conserué
La liberté de la parole.
Ta libre & veritable voix
Monstre si bien l’erreur des hommes,
Le vice du temps où nous sommes,
Et le mespris qu’on fait des loix :
Que ceux qu’il te plaist de toucher
Des poignants traits de ta Satyre,
S’ils n’auoient honte de pecher,
En auroient de te l’ouïr dire.
Pleust à Dieu que tes vers si doux
Contraires à ceux de Tyrtée
Flechissent l’audace indontée,
Qui met nos Guerriers en couroux :
Alors que la ieune chaleur
Ardents au düel les fait estre,
Exposant leur forte valeur,
Dont ils deburoient seruir leur maistre.
Flatte leurs cœurs trop valeureux,
Et d’autres desseins leur imprimes,
Laisses là les faiseurs de rymes,
Qui ne sont iamais malheureux :
Sinon quand leur temerité
Se feint vn merite si rare,
Que leur espoir precipité
A la fin deuient vn Icare.
Si l’vn d’eux te vouloit blasmer
Par coustume ou par ignorance,
Ce ne seroit qu’en esperance
De s’en faire plus estimer.
Mais alors d’vn vers menaçant
Tu luy ferois voir que ta plume
Est celle d’vn Aigle puissant,
Qui celles des autres consume.
Romprois-tu pour eux l’vnion
De la Muse & de ton genie,
Asseruy soubs la tyrannie
De leur commune opinion ?
Croy plustost que iamais les Cieux
Ne regarderent fauorables
L’enuie, & que les enuieux
Sont tousiours les plus miserables.
N’escry point pour vn foible honneur,
Tasche seulement de te plaire,
On est moins prisé du vulgaire
Par merite, que par bon-heur.
Mais garde que le iugement
D’vn insolent te face blesme :
Ou tu deuiendras autrement
Le propre Tyran de toy-mesme.
Regnier la loüange n’est rien,
Des faueurs elle a sa naissance,
N’estant point en nostre puissance,
Ie ne la puis nommer vn bien.
Fuy donc la gloire qui deçoit
La vaine & credule personne,
Et n’est pas à qui la reçoit,
Elle est à celuy qui la donne.
Motin.
Difficile est Satyram non scribere.
Discours au Roy.
Satyre I.
Puissant Roy des François, Astre viuant de Mars,
Dont le iuste labeur surmontant les hazards,
Fait voir par sa vertu que la grandeur de France
Ne pouuoit succomber sous vne autre vaillance :
Vray fils de la valeur de tes peres, qui sont
Ombragez des lauriers qui couronnent leur front,
Et qui depuis mile ans indomtables en guerre
Furent transmis du Ciel pour gouuerner la terre,
Attendant qu’à ton rang ton courage t’eust mis,
En leur Trosne eleué dessus tes ennemis :
Iamais autre que toy n’eust auecque prudence
Vaincu de ton suiect l’ingrate outre cuidance
Et ne l’eust comme toy du danger preserué :
Car estant ce miracle à toy seul reserué,
Comme au Dieu du païs, en ses desseins pariures
Tu fais que tes bontez excedent ses iniures.
Or apres tant d’exploits finis heureusement,
Laissant aus cœurs des tiens comme vn vif monument
Auecques ta valeur ta clemence viuante,
Dedans l’Eternité de la race suiuante,
Puisse tu comme Auguste admirable en tes faicts
Rouler tes iours heureux en vne heureuse paix,
Ores que la Iustice icy bas descenduë
Aus petis, comme aux grands, par tes mains est renduë,
Que sans peur du larron trafique le marchant,
Que l’innocent ne tombe aux aguets du meschant,
Et que de ta Couronne en palmes si fertille
Le miel abondamment & la manne distille,
Comme des chesnes vieux aus iours du siecle d’or,
Qui renaissant sous toy reuerdissent encor.
Auiourd’huy que ton fils imitant ton courage,
Nous rend de sa valeur vn si grand tesmoignage
Que Ieune de ses mains la rage il deconfit,
Estoufant les serpens ainsi qu’Hercule fit,
Et domtant la discorde à la gueule sanglante,
D’impieté, d’horreur, encore fremissante,
Il luy trousse les bras de meurtres entachez,
De cent chaisnes d’acier sur le dos attachez,
Sous des monceaux de fer dans ses armes l’enterre,
Et ferme pour iamais le temple de la guerre,
Faisant voir clairement par ses faits triomphans,
Que les Roys & les Dieux ne sont iamais enfans.
Si bien que s’esleuant sous ta grandeur prospere,
Genereux heritier d’vn si genereux pere,
Comblant les bons d’amour & les meschans d’effroy,
Il se rend au berceau desia digne de toy.
Mais c’est mal contenter mon humeur frenetique,
Passer de la Satyre en vn panegyrique,
Où molement disert sous vn suiet si grand
Des le premier essay mon courage se rend.
Aussi plus grand qu’Enée, & plus vaillant qu’Achille
Tu surpasses l’esprit d’Homere & de Virgille,
Qui leurs vers à ton los ne peuuent egaller,
Bien que maistres passez en l’art de bien parler.
Et quand i’egalerois ma Muse à ton merite,
Toute extreme loüange est pour toy trop petite
Ne pouuant le fini ioindre l’infinité :
Et c’est aus mieux disans vne temerité
De parler où le Ciel discourt par tes oracles,
Et ne se taire pas où parlent tes miracles,
Où tout le monde entier ne bruit que tes proiets,
Où ta bonté discourt au bien de tes suiets,
Où nostre aise, & la paix, ta vaillance publie,
Où le discord étaint, & la loy retablie
Annoncent ta Iustice, où le vice abatu
Semble en ses pleurs chanter vn hymne à ta vertu.
Dans le Temple de Delphe, où Phœbus on reuere,
Phœbus Roy des chansons, & des Muses le pere,
Au plus haut de l’Autel se voit vn laurier sainct,
Qui sa perruque blonde en guirlandes etraint,
Que nul prestre du Temple en ieunesse ne touche,
Ny mesme predisant ne le masche en la bouche,
Chose permise aus vieus de sainct zelle enflamez
Qui se sont par seruice en ce lieu confirmez
Deuots à son mistere, & de qui la poictrine
Est plaine de l’ardeur de sa verue diuine.
Par ainsi tout esprit n’est propre à tout suiet,
L’œil foible s’esblouit en vn luisant obiet,
De tout bois comme on dict Mercure on ne façonne,
Et toute medecine à tout mal n’est pas bonne.
De mesme le laurier, & la palme des Roys
N’est vn arbre où chacun puisse mettre les doigs,
Ioint que ta vertu passe en loüange feconde
Tous les Roys qui seront, & qui furent au monde.
Il se faut recognoistre, il se faut essayer,
Se sonder, s’exercer auant que s’employer
Comme fait vn Luiteur entrant dedans l’aréne,
Qui se tordant les bras tout en soy se deméne,
S’alonge, s’acoursit, ses muscles estendant,
Et ferme sur ses pieds s’exerce en attendant
Que son ennemy vienne, estimant que la gloire
Ia riante en son cœur luy don’ra la victoire.
Il faut faire de mesme vn œuure entreprenant,
Iuger comme au suiet l’esprit est conuenant,
Et quand on se sent ferme, & d’vne aisle assez forte,
Laisser aller la plume où la verue l’emporte.
Mais, Sire, c’est vn vol bien esleué pour ceux
Qui foibles d’exercice, & d’esprit paresseux,
Enorgueillis d’audace en leur barbe premiere
Chanterent ta valeur d’vne façon grossiere
Trahissant tes honneurs auecq’ la vanité
D’attenter par ta gloire à l’immortalité.
Pour moy plus retenu la raison m’a faict craindre,
N’osant suiure vn suiet où l’on ne peut attaindre,
I’imite les Romains encore ieunes d’ans,
A qui lon permetoit d’accuser impudans
Les plus vieus de l’estat, de reprendre, & de dire
Ce qu’ils pensoient seruir pour le bien de l’Empire.
Et comme la ieunesse est viue, & sans repos,
Sans peur, sans fiction, & libre en ses propos,
Il semble qu’on luy doit permetre dauantage,
Aussi que les vertus florissent en cest’ age
Qu’on doit laisser meurir sans beaucoup de rigueur,
Affin que tout à l’aise elles prenent vigueur.
C’est ce qui m’a contraint de librement escrire
Et sans piquer au vif me mettre à la Satyre
Où poussé du caprice, ainsi que d’vn grand vent,
Ie vais haut dedans l’air quelquefois m’esleuant.
Et quelque fois aussi quand la fougue me quitte
Du plus haut, au plus bas, mon vers se precipitte
Selon que du suget touché diuersement
Les vers à mon discours s’offrent facillement :
Aussi que la Satyre est comme vne prairie
Qui n’est belle sinon qu’en sa bisarrerie,
Et comme vn pot pouri des freres mandians,
Elle forme son goust de cent ingredians.
Or grand Roy dont la gloire en la terre espanduë
Dans vn dessein si haut rend ma Muse éperduë,
Ainsi que l’œil humain le Soleil ne peut voir,
L’esclat de tes vertus offusque tout sçauoir,
Si bien que ie ne sçay qui me rend plus coupable,
Ou de dire si peu d’vn suiet si capable,
Ou la honte que i’ay d’estre si mal apris,
Ou la temerité de l’auoir entrepris.
Mais quoy, par ta bonté qui tout autre surpasse
I’espere du pardon auecque ceste grace
Que tu liras ces vers, où ieune ie m’ébas
Pour esgayer ma force, ainsi qu’en ces combas
De fleurets on s’exerce, & dans vne barriere
Aus pages lon reueille vne adresse guerriere
Follement courageuse affin qu’en passetans
Vn labeur vertueux anime leur printans,
Que leur corps se desnouë, & se desangourdisse
Pour estre plus adroit à te faire seruice.
Aussi ie fais de mesme en ces caprices fous,
Ie sonde ma portee, & me taste le pous
Affin que s’il aduient, comme vn iour ie l’espere,
Que Parnasse m’adopte, & se dise mon pere,
Emporté de ta gloire & de tes faicts guerriers
Ie plante mon lierre au pied de tes Lauriers.
A Monsieur le Comte de Caramain.
Satyre II.
Comte de qui l’esprit penetre l’Vniuers,
Soigneus de ma fortune, & facille à mes vers,
Cher soucy de la muse, & sa gloire future,
Dont l’aimable genie, & la douce nature
Faict voir inaccessible aus efforts medisans
Que Vertu n’est pas morte en tous les courtisans,
Bien que foible, & debille, & que mal recongnuë
Son Habit décousu la montre à deminuë,
Qu’elle ait séche la chair, le corps amenuisé,
Et serue à contre-cœur le vice auctorisé,
Le vice qui Pompeus tout merite repousse,
Et va comme vn banquier en carrosse & en housse.
Mais c’est trop sermoné de vice, & de vertu :
Il faut suiure vn sentier qui soit moins rebatu,
Et conduit d’Apollon recognoistre la trace
Du libre Iuuenal, trop discret est Horace
Pour vn homme piqué, ioint que la passion
Comme sans iugement, est sans discretion :
Cependant il vaut mieux sucrer nostre moutarde :
L’homme pour vn caprice est sot qui se hazarde.
Ignorez donc l’auteur de ces vers incertains,
Et comme enfans trouuez qu’ils soient fils de putains,
Exposez en la ruë, à qui mesme la mere
Pour ne se descouurir faict plus mauuaise chere.
Ce n’est pas que ie croye en ces tans effrontez
Que mes vers soient sans pere, & ne soient adoptez,
Et que ces rimasseurs pour faindre vne abondance,
N’approuuent impuissans vne fauce semance :
Comme noz citoyens de race desireux
Qui berçent les enfans qui ne sont pas à eus.
Ainsi tirant profit d’vne fauce doctrine,
S’ils en sont accusez ils feront bonne mine,
Et voudront le niant qu’on lise sur leur front
S’il se fait vn bon vers que c’est eus qui le font,
Ialous d’vn sot honneur, d’vne batarde gloire,
Comme gens entenduz s’en veullent faire accroire,
A faus titre insolens, & sans fruict hazardeus,
Pissent au benestier affin qu’on parle d’eus.
Or auecq’ tout cecy le point qui me console
C’est que la pauureté comme moy les affolle,
Et que la grace à Dieu Phœbus & son troupeau
Nous n’eusmes sur le dos iamais vn bon manteau.
Aussi lors que lon voit vn homme par la ruë,
Dont le rabat est sale, & la chausse rompuë,
Ses gregues aus genous, au coude son pourpoint,
Qui soit de pauure mine, & qui soit mal en point,
Sans demander son nom on le peut recognoistre,
Car si ce n’est vn Poëte au moins il le veut estre.
Pour moy si mon habit par tout cycatrisé
Ne me rendoit du peuple & des grands mesprisé,
Ie prendrois patience, & parmy la misere
Ie trouuerois du goust, mais ce qui doit deplaire
A l’homme de courage, & d’esprit releué,
C’est qu’vn chacun le fuit ainsi qu’vn reprouué,
Car en quelque façon, les malheurs sont propices,
Puis les gueus en gueusant trouuent maintes delices,
Vn repos qui s’egaye en quelque oysiueté.
Mais ie ne puis patir de me voir reietté ;
C’est donc pourquoy si ieune abandonnant la France
I’allay vif de courage, & tout chaud d’esperance
En la cour d’vn Prelat, qu’auecq’ mille dangers
I’ay suiuy courtisan aux païs estrangers.
I’ay changé mon humeur, alteré ma nature,
I’ay beu chaud, mangé froid, i’ay couché sur la dure,
Ie l’ay sans le quitter à toute heure suiuy,
Donnant ma liberté ie me suis asseruy,
En publiq’ à l’Eglise, à la chambre, à la table,
Et pense auoir esté maintefois agreable.
Mais instruict par le temps à la fin i’ay cogneu
Que la fidelité n’est pas grand reuenu,
Et qu’à mon tans perdu sans nulle autre esperance
L’honneur d’estre suiect tient lieu de recompanse,
N’ayant autre interest de dix ans ia passez
Sinon que sans regret ie les ay despensez.
Puis ie sçay quant à luy qu’il a l’ame Royalle,
Et qu’il est de Nature & d’humeur liberalle.
Mais, ma foy, tout son bien enrichir ne me peut,
Ny domter mon malheur si le ciel ne le veut.
C’est pourquoy sans me plaindre en ma deconuenuë
Le malheur qui me suit, ma foy ne diminuë,
Et rebuté du sort ie m’asserui pourtant,
Et sans estre auancé ie demeure contant
Sçachant bien que fortune est ainsi qu’vne louue
Qui sans chois s’abandonne au plus laid qu’elle trouue,
Qui releue vn pedant, de nouueau baptisé,
Et qui par ses larcins se rend authorisé,
Qui le vice ennoblit, & qui tout au contraire
Raualant la vertu la confinne en misere.
Et puis ie m’iray plaindre apres ces gens icy ?
Non ; l’exemple du temps n’augmante mon soucy.
Et bien qu’elle ne m’ait sa faueur departie
Ie n’entends quant à moy de la prendre à partie :
Puis que selon mon goust son infidelité
Ne donne, & n’oste rien à la felicité.
Mais que veus tu qu’on fasse en ceste humeur austere ?
Il m’est comme aux putains mal aisé de me taire.
Il m’en faut discourir de tort & de trauers,
Puis souuent la colere engendre de bons vers.
Mais, Conte, que sçait-on ? elle est peut estre sage,
Voire auecque raison, inconstante, & volage,
Et Deésse auisée aux biens qu’elle depart
Les adiuge au merite, & non point au hazard.
Puis lon voit de son œil, lon iuge de sa teste,
Et chacun à son dire a droit en sa requeste :
Car l’amour de soy-mesme, & nostre affection,
Adiouste auec vsure à la perfection.
Tousiours le fond du sac ne vient en euidence,
Et bien souuent l’effet contredit l’apparance ;
De Socrate à ce point l’arrest est mi-party,
Et ne sçait on au vray qui des deux a menty,
Et si philosophant le ieune Alcibiade
Comme son Cheualier en reçeut l’accolade.
Il n’est à decider rien de si mal-aisé,
Que sous vn sainct habit le vice deguisé.
Par ainsi i’ay doncq’ tort, & ne doy pas me plaindre,
Ne pouuant par merite autrement la contraindre
A me faire du bien, ny de me departir
Autre chose à la fin sinon qu’vn repentir.
Mais quoy, qu’y feroit-on, puis qu’on ne s’ose pendre ?
Encor’ faut-il auoir quelque chose où se prendre,
Qui flate en discourant le mal que nous sentons.
Or laissant tout cecy retourne à nos moutons,
Muse, & sans varier dy nous quelques sornettes,
De tes enfans bastards ces tiercelets des Pœtes,
Qui par les carefours vont leurs vers grimassans,
Qui par leurs actions font rire les passans,
Et quand la faim les poind se prenant sur le vostre
Comme les estourneaux ils s’affament l’vn l’autre.
Cepandant sans souliers, ceinture, ny cordon,
L’œil farouche, & troublé, l’esprit à l’abandon,
Vous viennent acoster comme personnes yures,
Et disent pour bon-iour, Monsieur ie fais des liures,
On les vent au Palais, & les doctes du tans
A les lire amusez, n’ont autre passetans.
De là sans vous laisser importuns ils vous suiuent,
Vous alourdent de vers, d’alaigresse vous priuent,
Vous parlent de fortune, & qu’il faut acquerir
Du credit, de l’honneur, auant que de mourir,
Mais que pour leur respect l’ingrat siecle où nous sommes,
Au pris de la vertu n’estime point les hommes ;
Que Ronsard, du Bellay viuants ont eu du bien,
Et que c’est honte au Roy de ne leur donner rien,
Puis sans qu’on les conuie ainsi que venerables,
S’assiessent en Prelats les premiers à vos tables,
Où le caquet leur manque, & des dents discourant,
Semblent auoir des yeux regret au demourant.
Or la table leuée ils curent la machoire :
Apres graces Dieu beut, ils demandent à boire,
Vous font vn sot discours, puis au partir de là,
Vous disent, mais Monsieur, me donnez vous cela ?