MATILDE SERAO

AU
PAYS DE JÉSUS

SOUVENIRS D’UN VOYAGE EN PALESTINE

Traduction de l’italien par Mme Jean DARCY

PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE — 6e

1903
Tous droits réservés

L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en octobre 1903.

DU MÊME AUTEUR

Au Pays de Cocagne. 5e édition. Un volume in-18 3 fr. 50

PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE. — 4556.

A MON TRÈS CHER FILS ANTONIO,
tendrement.

M. S.

Il existe un type de voyageur très fréquent, qui se rencontre partout, qui passe d’un pays à l’autre avec une activité infatigable, montrant toujours la plus grande curiosité ; qui accomplit toujours les excursions les plus fatigantes ; qui se hasarde dans les endroits les plus dangereux, qui lasse la patience de ses compagnons de voyage, qui se fait maudire par tous les guides et qui revient enchanté des pays les plus lointains. Si, poliment, vous lui demandez de vous raconter ses impressions, il vous confie, comme s’il vous révélait un profond mystère, que les restaurants de Paris sont chers, que Londres a un métropolitain, que les bateaux russes sont moins rapides que les autrichiens, que l’eau est malsaine en Orient, que le trajet des petits vapeurs sur le Grand Canal de Venise coûte deux sous, et bien d’autres nouveautés que sa sagacité a découvertes dans ses voyages, au prix de grandes fatigues, de beaucoup d’argent et de longs mois. Ce voyageur, inoffensif, du reste, quelquefois sympathique dans sa frivolité, est assez commun ; il a une étrange ressemblance avec ses propres bagages, et on dirait qu’en rentrant chez lui il doit aller se ranger dans un coin, tranquille, immobile, avec les autres valises et les autres malles, jusqu’à ce qu’un nouveau voyage l’en fasse sortir.

Un autre voyageur, moins commun, mais pas rare, est celui qui recherche continuellement le pittoresque, dans les courtes étapes de son vagabondage ; ses yeux et son imagination ont soif de lignes, de couleurs, de nuances toujours nouvelles et toujours surprenantes : il demande à la campagne, à la ville, à la mer, à l’église, aux êtres, de l’étonner tous les soirs et tous les matins. A la place du cerveau, il a une galerie de tableaux ; son esprit n’est qu’un panorama, dont il désire sans cesse changer les images. Plus tard, quand il voudra parcourir, par la pensée, ce qu’il a vu, ces tableaux n’étant pas reliés entre eux par la logique d’une pensée constante ou par le fil d’un sentiment, ces tableaux se confondront, se brouilleront : une fois le rapide plaisir des yeux passé, ces souvenirs de voyage s’effaceront et il ne restera plus rien de ces longues courses de pays en pays.

Mais je connais un voyageur différent des autres, qui, jeune ou vieux, homme ou femme, riche ou pauvre, obéit à une curiosité exclusive, unique, absorbante. Ce voyageur sentimental, en plus des mœurs et des paysages, des habitudes et des coutumes, des légendes et de l’histoire, demande quelque chose de plus intime aux contrées qu’il visite. Ce singulier pèlerin du cœur, en voyageant, néglige certains aspects des choses et des gens, qui semblent très importants, et il en recherche d’autres plus modestes, moins intéressants : il n’entre pas dans un musée, mais une foire champêtre l’attire ; il ne s’extasie pas devant les beautés cataloguées, mais il a un cri d’admiration pour ce qui n’attire personne. Ce voyageur silencieux, capricieux, obstiné, est celui qui veut voir palpiter l’âme des pays qu’il traverse. Chaque pays a une âme, vous le savez. Où se trouve-t-elle ? Insaisissable et cependant réelle, fugitive et cependant présente, ondoyante et fluide, l’âme d’un pays est, quelquefois, dans les yeux de ses femmes, dans une rue, dans un paysage à une certaine heure, dans un fragment de statue, dans une arme rouillée, dans une chanson, dans une parole. L’âme d’un pays est, souvent, une fleur…

C’est ce que j’ai cherché dans mon voyage en Palestine : j’ai cherché, humblement, où frémissait l’âme de cette terre sacrée qui a vu Dieu et a entendu sa voix. Cette âme de la Palestine est répandue dans les claires aurores de Samarie, dans le chant perpétuel de la fontaine de Nazareth où la Vierge baigna ses mains pures, sur les rives du lac de Génésareth dont les eaux soutinrent Jésus, un soir de tempête, partout où le Fils de Dieu porta sa douleur ou son espérance ; et, chaque fois que cette palpitation divine s’est communiquée à mon cœur inquiet, j’ai essayé d’arrêter ce souvenir sur le papier, j’ai donné à mon émotion la signification matérielle la plus simple et la plus personnelle. En revoyant, plus tard, ces notes de Palestine, je sens encore une fois la séduction de ce pays faire vibrer mon esprit — séduction, ô lecteur, qui ne vient pas des grandes et magnifiques expressions de la beauté, de la richesse, de la puissance de cette contrée, mais du souffle spirituel qu’y a laissé une Grande Vie.

Matilde Serao.

Jérusalem, printemps 1903 — Naples, automne 1897.

VERS LA SYRIE

AU PAYS DE JÉSUS

I

En mer.

Un jour, une heure, une minute avant le départ, tout le fébrile enthousiasme du voyage s’évanouit. L’égoïste ardeur avec laquelle se sont faits les préparatifs, la hâte joyeuse pareille à celle du prisonnier qui sourit à la liberté, ce rêve intérieur qui fait briller les yeux de quiconque s’embarque, tout cela disparaît, laissant à sa place un doute froid et stérile, une angoisse légère et opprimante. L’âme incertaine se dit : « Fais-je bien de m’en aller ? Seront-ils vraiment beaux, fantastiques, poétiques, les pays où j’irai ? Trouverai-je l’émotion qui doit faire revivre mon cœur las et desséché ? Ne sont-ce pas les illusions des voyageurs, l’inquiétude des hommes, la maladie du vagabondage, l’inlassable curiosité des imaginations avides, qui ont créé ces légendes merveilleuses, ces fabuleux récits d’impressions éprouvées ? Ou, pis encore, n’est-ce pas plutôt l’avidité de ceux qui vivent des voyages, sociétés de navigation, compagnies de chemins de fer, marchands, industriels, aubergistes, cochers et portefaix, qui ont organisé une vaste et indécente comédie ? Et peut-être, mon pays n’est-il pas absolument beau comme je le crois, ce pays que je connais et que j’aime, dont je sais supporter les défauts parce que je l’adore, ce pays qui m’a vue naître, et qui, espérons, me verra mourir ? »

Ainsi, le doute mord le cœur du voyageur, comme si les paroles de l’Ecclésiaste lues le matin même, par hasard, vibraient encore en lui, parlant de la vanité des choses. L’âme, embarrassée et triste, se dit : « Pourquoi partir, et laisser derrière moi tous ceux que j’aime ? La vie est courte, les jours sont précieux ; à peine avons-nous le temps de caresser une tête blanchie, de baiser les yeux de nos enfants, de serrer une main amie, et nous rendons ce temps plus bref encore, en fuyant comme si l’avenir était éternel, tandis que tout doit finir promptement ? Pourquoi quitter des figures bienveillantes qui me regardent avec tendresse, pour vivre volontairement au milieu de visages étrangers, pour entendre des idiomes étrangers ; pour me sentir seule, perdue dans ce vaste monde, sans qu’une de mes souffrances, sans qu’un de mes cris de douleur trouve une main affectueuse, une parole de consolation ? Aller si loin, pourquoi ? Qui est-ce qui me rend si cruelle envers moi-même ? Qui me pousse ? Pas ceux que j’abandonne, car leur silence mélancolique m’encourage à rester… » Et au milieu de ces angoissantes questions de l’esprit attristé, le voyageur est pris d’un accès de misère morale et matérielle : ses mains, déjà lasses, ne peuvent plus fermer les valises, sa pensée distraite oublie l’heure du départ, son cœur tremblant n’ose même pas prononcer les paroles d’adieu…


En ce soir parfumé de mai, tandis que sur le bateau on remontait l’ancre pour appareiller, l’aspect de Naples prenait une séduction plus profonde. Des milliers de lumières brillaient le long de la côte, piquaient les collines et scintillaient comme si les étoiles étaient descendues du ciel, pour donner à la ville un enchantement sidéral. Le fronton d’une église, sur une hauteur, était brillamment illuminé pour célébrer la fête d’un saint, et se dessinait en lignes brillantes dans l’obscurité : de temps en temps, dominant le bruit sourd de la ville, qui jouissait de cette tiède soirée printanière, la détonation d’une fusée se faisait entendre, et une fleur de feu s’ouvrait dans le ciel noir. Sur les quais, on voyait distinctement passer les voitures pleines de gens, qui allaient à leurs amours, à leurs plaisirs, à la promenade ; la trompette des tramways sonnait, très bruyante. Et l’arc du firmament, d’un azur velouté et profond, s’arrondissait dans la grande clarté de la Voie Lactée, où les étoiles semblaient palpiter tendrement.

Autour du bateau, s’étendait l’eau frémissante avec des reflets pâles, et de-ci, de-là, le falot rouge d’une barque qui coupait l’onde tranquille, sur un rythme égal et monotone. A bord, tout paraissait immergé dans les ténèbres : d’étranges assemblages de bois, de cordes, de fer, se dessinaient vaguement ; des gens affairés s’agitaient et montraient, en passant près d’une lanterne, de faces préoccupées et inconnues. Des groupes de personnes parlaient bas ; d’autres êtres solitaires se blottissaient dans un coin, peut-être mélancoliques, peut-être ne pensant à rien du tout. Le plancher récemment lavé était glissant ; on n’osait pas s’accouder sur le bastingage encore humide, pour regarder une dernière fois la ville. De temps en temps, la manœuvre laissait tomber une corde, et, instinctivement, on changeait de place, examinant avec défiance cette ambiance qui paraissait hostile, ennemie, remplie de pièges. Du reste, le bateau semblait petit et mesquin : dans la nuit, il était impossible de trouver le commandant ou le commissaire ; personne ne vous écoutait, et on se heurtait les uns les autres, sans se saluer, sans s’excuser.

Puis, le signal du départ donné, le bateau a l’air de faire un grand plongeon dans l’encre, un saut dans l’ombre, pour se noyer, lentement, dans la nuit. Petit, léger, étrange, s’enfonçant de plus en plus dans les ténèbres de l’horizon, il s’éloigne, et la ville grandit, couchée sur ses collines fleuries, plus séduisante dans sa grâce nocturne. Sur le pont, le mouvement s’est calmé. Quelques spectres, appuyés sur le bastingage, admirent le paysage, tout piqueté de lumières ; d’autres spectres, assis sur des bancs, sentent les premiers frissons du vent marin qui commence à souffler ; quelques points incandescents trouent l’ombre, montrant un cigare ou une cigarette allumés. Tout d’un coup, d’une grosse machine noire, à droite, s’élève un bruit étrange suivi d’un vague hennissement. Cela sort d’un box, où est enfermé un cheval, dont la tête passe par-dessus la cloison mobile. L’animal, à l’étroit, doit souffrir. Il hennit et frappe du pied. A chaque coup de cloche, il se débat, et devant ce fantôme de cheval se tient un fantôme de soldat qui lui caresse la tête, pour le calmer. La pauvre bête, elle aussi, regarde Naples et semble triste comme un homme, en cette nuit de mai.


Mais, au matin, en pleine mer, impossible de ne pas subir le bien-être physique qui domine les tristesses, les atténue, les endort. Les mélancolies intimes sommeillent, tandis que tout le reste de l’être s’abandonne à la caressante fraîcheur de cette heure exquise. On croirait naviguer dans une immense coupe mollement arrondie, remplie d’une eau azurée ; et le sillage du navire, sa grande ligne argentée, écumeuse et bouillonnante, marque le milieu de cette coupe. L’eau a le brillant d’une étoffe de soie, et son mouvement est rythmé comme une respiration. Le bateau est tout blanc, nettoyé de fond en comble ; ses cuivres luisent, les tentes rouges de ses écoutilles ondoient sous la brise légère. Silencieux, déchaussés, d’un pas souple, les matelots vont et viennent, lavant encore, versant de l’eau partout : ils ont cet air calme et attentif particulier aux marins habitués aux muets labeurs. Pendant ces heures de navigation, avec cet heureux sixième sens de l’homme, qui est l’assimilation, le corps commence à s’habituer à ces petites cabines, à ces petits lits, à ces petits escaliers, à ces petites fenêtres ; le tillac semble immense et le pont élevé où le capitaine s’occupe de notre chemin et de notre vie paraît un minuscule paradis, tout blanc, enveloppé de clartés, très haut, près du ciel.

Où est donc Naples, où sont donc ses enchantements ? Bien loin, maintenant… Nous sommes enfermés dans cette large coupe d’azur, n’ayant plus la notion précise du temps et de l’espace ; nous sommes enveloppés par cet air lumineux et pur, traversé, souvent, par le vol d’un faucon ou d’une tourterelle lassée ; nous sommes conquis par ce plaisir de vivre, sans volonté, sans pensée, voguant dans le bleu, sur ce bateau brillant et propre. Certainement le regret existe au fond de notre âme, et quelquefois avec une tendre mélancolie il embrume notre esprit et voile nos yeux ; quelquefois le regret a une morsure plus vive… L’homme ne change pas ses sentiments : il les caresse, il les endort, il les berce dans un long repos, sauf à les retrouver en lui, plus calmes et plus doux, mais toujours vivants, mais toujours présents… Et la vie étrange du bateau, si différente et si immédiatement familière qu’il vous semble l’avoir vécue autrefois, quand vous n’avez jamais navigué ; et cette petite humanité qui vous entoure, vous, inconnu, de gens que vous ne verrez plus demain et qui vous oublieront ; et tous les menus événements de votre singulière existence : les choses, les êtres, les menus faits, tout cela vous enlève jusqu’à l’idée même de votre personnalité. Qui êtes-vous, à présent ? Un individu quelconque qui voyage, comme tant d’autres individus. Qu’importe votre âge, votre situation, votre intelligence ? Tout est hors de vous, et vous-même ne vous appartenez plus ; vous faites partie du bateau et de son itinéraire, vous êtes emporté dans une course rythmique vers l’endroit où vous allez — où vous irez, si le bateau et la mer le veulent bien.

Aujourd’hui la mer est bonne ; mais la nuit suivante, dans votre sommeil, vous entendez ses grondements et son agitation, au Cap Spartivento ; et, le troisième jour, l’île de Candie apparaît, avec ses montagnes couvertes de neige, en mai ; pendant huit heures d’affilée, on ne voit que Candie, et enfin, enfin, au bout de quatre journées de mer, dans un crépuscule rosé, vous apercevez une file de maisons blanches et basses, sur un fond de sable jaune : c’est Alexandrie d’Égypte, c’est la terre de Cléopâtre, que vous touchez presque. Plus tard, car le voyage en mer vous a doucement enlevé toute volonté et votre imagination passive subit seulement les impressions immédiates, plus tard, vous vous souviendrez toujours de cette première vision, de ces maisonnettes blanches sur du sable d’or, tandis que le soleil pourpré se lève à l’horizon et qu’un souffle chaud vous donne le salut de l’Orient.

II

Le Nil.

L’âme de l’Égypte est le Nil. La mercantile Alexandrie, étendue sur le bord de la mer, avec ses rues moitié modernes et moitié anciennes, un peu européennes et un peu orientales, parcourues par la foule la plus diverse, peut vous donner l’impression d’une vie nouvelle et curieuse ; mais, vous n’arrivez pas à fixer, dans ces mille particularités, le véritable caractère égyptien. Vous comprenez que le secret de cette existence n’est pas dans cette cohue d’Arabes, de Grecs, d’Italiens, de Français ; qu’il n’est pas dans ces cris gutturaux où domine la voix des marchands ambulants ; qu’il n’est pas dans ces boutiques de cigarettes ; qu’il n’est pas dans ces magasins de toutes les nations : il est ailleurs… Dans la nuit, avez-vous jamais traversé, en hésitant, un grand salon obscur ? L’ombre est profonde et vos yeux ne distinguent rien ; mais si, dans un coin de la pièce, il y a quelqu’un, vous vous arrêtez, le cœur battant, parce que vous sentez sa présence ; et vous vous dirigez vers cet être inconnu, seulement conduit par votre intuition personnelle.

Ainsi, irrésistiblement, par un mystérieux pouvoir, sans que personne vous le dise, à l’heure crépusculaire, vous prenez une voiture et vous sortez dans la campagne d’Alexandrie. Si vous ne trouvez rien d’abord, vous allez plus loin ; et tout d’un coup, dans le sable clair, quelque chose d’un azur pâle, finement décoloré, vous fait tressaillir : c’est le Nil. Impossible de vaincre votre émotion — émotion qui se transforme à mesure que vous contemplez le grand fleuve de plus près et que vous suivez ses rives doucement : vous voudriez le comprendre et l’aimer, pris d’un grand attendrissement sentimental. Tous les fleuves possèdent une poésie presque indicible, mais aucune n’égale celle du Nil. Elle ne vient pas de sa grandeur, car il n’est pas large à Alexandrie ; elle ne vient pas de l’impétuosité de ses eaux, car à de nombreux endroits il est immobile comme un lac ; elle ne vient pas de sa profondeur, car il a quelquefois une telle limpidité que les palmiers élancés, les caroubiers tordus et les cabanes de ses bords se reflètent nettement sur son clair miroir. Mais si, au Caire dans le faubourg de Boulacq, il vous apparaît vaste et solennel comme la mer, avec ses dernières lignes perdues dans les brumes du lointain, vous ne sentez pas sa force et sa puissance ; tandis qu’ici sous la villa Antoniadès, dans la campagne qui va d’Alexandrie à Ramleh, la demeure estivale du vice-roi, le Nil a une grâce mélancolique, serré entre ses rives étroites, semées de petites fleurs jaunes. Si, au Caire, il s’agite en tourbillons vertigineux, qui viennent se briser contre les arches du grand pont de Ghiseh, vous inspirant la terreur sacrée d’une divinité terrible et cependant miséricordieuse, ici, au contraire, il vous donne une impression de grande sérénité, de paix amoureuse. Le Nil renferme en lui tous les paysages fluviaux et toutes leurs expressions : les yeux enchantés ne se lassent jamais de le contempler et emportent son image au fond de leurs prunelles. Nous sommes en mai seulement, c’est l’été en Égypte et les dahabiehs, ces longs bateaux gris perle semblables à des demeures flottantes, ont leurs voiles repliées et sont amarrés à la rive, car aucun voyageur ne remonte plus le grand fleuve pour son agrément, allant vers la haute Égypte dans cette lente navigation qui est une joie pour l’imagination. Seules, quelques barques de pêcheurs ou de trafiquants filent à la voile, aux heures où la brise fraîchit : et vous les suivez de l’œil, enviant ceux qui vont ainsi, sur ces eaux d’un azur pâli, d’une couleur si noble et si fine, vers des rives plus larges, où se dressent les ruines des anciens temples égyptiens. Sur le bord, souvent, un groupe de fellahines, les femmes arabes du peuple, enveloppées dans leur grand manteau noir, le visage couvert du voile noir, qui est arrêté entre les sourcils par l’agrafe de métal ; elles remplissent leurs amphores de l’eau du Nil, les soulevant sur les épaules d’un mouvement gracieux ; quelques-unes de ces fellahines ont les jambes dans l’eau, et se penchent en avant, comme attirés par le fleuve sacré. La vieille légende du Nil ne parle pas seulement de sa fécondité bienfaisante, mais de la fraîcheur admirable de ses eaux, leur attribuant une vertu spéciale et bizarre. A chaque tournant du chemin qui suit le Nil, le spectacle change : tantôt c’est une petite mosquée, avec trois ou quatre Arabes étendus par terre ; tantôt c’est une maison toute blanche, aux jalousies baissées, derrière lesquelles regardent des femmes ; tantôt c’est un groupe de palmiers, en grosses houppes ébouriffées ; tantôt ce sont les haies de roses d’une villa ou le berceau d’un café de campagne ; tantôt c’est la grande solitude, coupée par la silhouette d’un chameau ondulant sous sa charge, conduit par un minuscule Arabe en chemise bleue ou blanche. Et, que ce soit une cabane de bois couverte de chaume, que ce soit une plaine aride et désolée, que ce soit un misérable village détruit par un incendie, tout prend, sur le bord du Nil, un caractère de poésie mystique, une séduction étrange, irrésistible. C’est le fleuve qui donne son âme aux choses mortes, les fait revivre, les arrange, les marque d’une inoubliable empreinte.


Et la nuit, sous le froid rayon de l’arc lunaire, le Nil vous offre le plus mystérieux et le plus suggestif des tableaux. Aucun souffle de vent n’agite la cime des arbres ; aucun pas humain n’effleure la terre ; aucune voix ne trouble le lourd silence. Le paysage est plein de secrets. Les eaux vont on ne sait où et on ignore d’où elles viennent : elles passent, calmes, solennelles, éternelles. La lumière argentée leur donne une teinte plus claire, dans les grandes ombres de la campagne. Si vous tendez l’oreille, peut-être entendrez-vous leur frémissement, le long de la rive. Un parfum vivace monte de jardins inconnus, de haies cachées. Sur le bord, quelques arbres plus hauts plient leurs branches. Pas une lumière dans les maisons, et bientôt après, plus de maisons : le grand Nil s’allonge dans la vaste plaine, au milieu des voiles bruns de la nuit, que le petit arc métallique de la lune n’arrive pas à déchirer. Seul, le Nil veille ; seul, il vit ; seul, il a une âme, et vous-même n’existez plus que pour lui : et vraiment quelque chose de divin vous arrache à votre misère et vous plonge dans un songe sacré — le même rêve, peut-être, qui ouvre les grands yeux des anciens dieux égyptiens ; le même rêve qui rend pensifs les yeux du Sphinx de granit ; le même rêve que le vôtre, ô Cléopâtre…

III

Le Caire.

Baigné par la blonde lumière du matin, traversé par des bouffées d’un vent frais, rempli d’un tumulte joyeux et presque harmonieux, parcouru en tous les sens par une foule étrange et bigarrée, le Caire vous séduit dès l’arrivée. Les brumes de la fatigue morale, les voiles gris de l’indifférence se soulèvent, se dissipent, s’évanouissent. Autour de vous tout s’agite, tout se meut, tout vit ; et c’est une agitation pleine de gaieté, un mouvement juvénile et allègre, une vie frémissante et ardente. Les magasins élégants abaissent leurs stores pour se protéger du soleil déjà haut ; des groupes de clients ou de flâneurs s’arrêtent devant les boutiques, bavardant en arabe avec des sonorités gutturales, bavardant en grec avec des sonorités musicales, bavardant en français avec des sonorités chantantes, semblables au rapide gazouillement des oiseaux. Des Arabes en longues chemises blanches ou bleues, pieds et jambes nus, leur petit turban blanc mis de travers, courent en s’appelant, en se poursuivant, en criant, en dialoguant à distance ; des Turcs enveloppés dans la grande tunique de soie à raies, croisée sur la poitrine, retenue par une ceinture qui fait deux fois le tour du corps, avec un turban plus large et plus solennel, marchent avec une noble lenteur, mais la plupart s’arrêtent, debout, près des petits cafés ; des Bédouins vêtus de blanc et de noir, avec des visages olivâtres et des yeux malicieux sous le burnous brun relevé sur la tête, baissé sur le front et retenu par un cordon de laine, passent rapidement ; des femmes fellahs toutes vêtues de noir, avec des yeux pensifs qui brillent sous le voile, vous heurtent légèrement en passant, chargées de leur amphore remplie d’eau ; des Européens en vêtements européens, mais avec le fez, vont à leurs bureaux égyptiens ; des Européens, avec le chapeau européen, vont à leur travail européen, à leurs affaires mi-européennes, mi-orientales ; des Anglais avec le casque en sureau et des Anglaises également avec le casque en sureau, couvert de sept ou huit mètres de mousseline blanche, qui pendent de tous côtés, traversent les rues de ce pas méthodique dont ils traversent le monde ; des prêtres grecs en grands tubes noirs, avec la barbe grisonnante, les yeux extatiques, se rendent à l’église orthodoxe ; des soldats anglais, très élégants, d’une politesse exquise, se pavanent fièrement ; des soldats égyptiens, vêtus de blanc, le ceinturon remonté sur l’estomac, sont moins élégants, mais non moins fiers ; des paysans, vêtus à l’égyptienne, de chemises de toutes couleurs, entrent par les différentes portes du Caire pour vendre leurs pacotilles ; des débitants d’eau fraîche font tinter d’une manière très mélodieuse deux disques d’étain l’un contre l’autre ; des vendeurs de graines cuites au four, des vendeurs d’abricots, des vendeurs de bananes, des vendeurs de café, appellent les clients. Des voitures européennes s’avancent au grand trot, portant un pacha drapé dans son manteau blanc, avec une longue barbe blanche sur la poitrine ; des voitures où se font traîner de riches Levantins habillés chez Poole, ayant l’apparence anglaise, sauf le fez ; des chameaux pliant sous d’énormes fardeaux ; des chars longs et étroits qui, après avoir déchargé leurs marchandises, transportent, maintenant, douze ou vingt Arabes assis de tous les côtés, les jambes pendantes ; et enfin, partout, des ânes, les petits, les gracieux, les adorables petits ânes égyptiens, au poil brun ou gris, à la tête fine, aux jambes minces, qui font du chemin sans en avoir l’air, qui filent portant sur leur dos un gros Levantin, ou un petit Européen, ou un Anglais vêtu de khaki, ou un Arabe, dont le vent fait flotter la chemise, au trot. Ces « bourricots » sont la joie du genre humain au Caire. On en trouve à chaque pas, arrêtés près du trottoir pavé, tandis que la chaussée est en terre battue. L’ânier est, généralement, un gamin brun, demi-nu, les jambes grêles comme celles de sa bête ; et la course qui coûte, au tarif, vingt-cinq sous pour les étrangers ou les ignorants, a des accommodements à quinze sous, à dix sous, jusqu’à cinq sous. En une minute, l’arrangement est fait et le passager — appelons-le ainsi — saute sur la commode selle arabe et le petit âne file comme un éclair, suivi de son guide, qui galope derrière lui, la chemise gonflée comme un ballon. Et c’est, de tous côtés, le trot rapide des petits ânes, le piétinement des petits ânes, le passage des petits ânes intelligents et infatigables, accompagnés de leurs âniers fins et prompts comme un dard. Ah ! si on les pave jamais, les rues du Caire, les ânes ne pourront plus trotter et disparaîtront, emportant avec eux une des plus jolies choses de cette curieuse ville !


Après midi, le mouvement se calme. Les voitures se font plus rares ; les chameaux ont tourné la tête vers les portes de la ville, retournant aux villages, aux faubourgs, d’où ils viennent ; les chars marchent plus lentement ; quelques magasins sont fermés ; d’autres baissent complètement leurs stores. L’heure chaude tombe sur le Caire. Tous font la sieste. Les arroseurs inondent les rues avec de grands jets d’eau, sortant des tuyaux de caoutchouc. Les boutiques arabes sont vides, gardées seulement par un gamin, qui agite lentement un chasse-mouches. Les âniers s’appuient sur la selle des « bourricots » et dorment debout, les yeux mi-clos. Dans les obscurs bazars turcs ou arabes, dans les sombres échoppes, dans les passages où ne pénètre pas le soleil, les Turcs, les mains fatiguées par la chaleur, continuent à broder des ceintures de peau, à nettoyer de vieux argents, tout en sommeillant. Dans les palais seigneuriaux, les fenêtres ouvertes, les stores baissés, les terrasses couvertes d’étoffes multicolores, tous les soins sont pris pour laisser entrer l’air frais et se garantir de la chaleur ; ils sont entourés de grands jardins ; les ventilateurs battent de l’aile ; de grands jets d’eau inondent le sol ; de vastes fontaines chantent dans les cours. A cette heure, on rêve, on dort. La contemplation somnolente, ce charme singulier de la vie orientale, enveloppe tout l’être. On entend des bruits, mais atténués et sourds : si un peu de vent se fait sentir, aussitôt on en éprouve du soulagement ; le trille des oiseaux est persistant, et cependant voilé ; le tintement des disques du marchand d’eau paraît une musique légère, très lointaine ; et pourtant, vous ne dormez pas ; seule, votre volonté sommeille si profondément que cela vous semble une énorme difficulté de tourner une page du livre, où vous avez lu deux lignes.


Mais quand le soleil décline et que vous sortez dans les rues du Caire, vous restez frappés de sa beauté et de sa richesse. La ville est à la fois orientale et européenne, et ces deux caractères bien marqués ne se heurtent pas ; au contraire, ils se fondent et ils s’unissent, tout en gardant leur individualité. Les cafés, du plus petit au plus grand, sont remplis d’Égyptiens et de Turcs immobiles devant une table de café, taciturnes, même s’ils sont quatre ou cinq, se tenant un pied dans la main ; près d’eux, quelques Anglais boivent leur ale, dans un silence grave. Près de la boutique du confiseur grec, qui vend des loukoumis et des conserves de fraises, d’orange, de mastic et du chocolat, se trouve la pâtisserie française montrant des petits fours, des éclairs, des madeleines et des babas ; et la cigarette, depuis celle qui coûte un centime jusqu’à celle qui en vaut six, se trouve sur toutes les lèvres, sur celles de l’Arabe demi-nu, du Bédouin svelte et léger, du commis italien, du riche Levantin, du Grec bavard, de l’Anglais raide et sévère. La vie du soir, vouée au luxe, à l’oisiveté, au plaisir, vous montre davantage ce contraste et en fait valoir toutes les séductions. Sur la route de Ghesireh, qui est le Bois de Boulogne du Caire, après avoir traversé cinq ou six rues aristocratiques, bordées de villas, d’hôtels entourés de jardins ; après avoir passé le pont de Ghiseh, sur le Nil, le spectacle devient plus varié, plus bizarre, plus curieux. Ici, une vaste prairie, près d’un petit palais, où deux ou trois familles anglaises jouent au tennis, au crocket, tandis qu’au bout du parc un groupe de jeunes Anglais galopent lançant leurs petits chevaux ardents ; les domestiques nègres attendent, patients, tenant par le mors des montures de rechange ; de petits breaks passent, chargés de bonnes d’enfants, de gouvernantes. Plus loin, la promenade de Ghesireh voit défiler des équipages viennois ou anglais, où de belles dames du Levant montrent des toilettes d’un goût exquis, peut-être un peu trop voyantes : un saïs les précède. Le saïs est une des plus jolies trouvailles du luxe égyptien. Ce saïs est généralement un Arabe, choisi parmi les plus beaux et les mieux faits, très agile, vêtu de légères mousselines blanches, avec une jaquette rouge ou bleue brodée d’or ; il a un bonnet également brodé d’or et entouré de gaze blanche, un sabre court attaché à une ceinture de métal, et dans les mains une baguette longue et fine. Il est pieds nus, naturellement. Il précède en courant la voiture aristocratique, faisant faire place ; ses jambes sont plus rapides que celles des chevaux, et le vent agite ses étoffes blanches : il a l’air de voler. Quand les maîtres l’ordonnent, il s’assoit sur le siège ; quelquefois, il monte derrière la voiture, et reste là, dans une pose fière et nonchalante. Ainsi, derrière un « stage », j’ai vu deux saïs, immobiles, admirablement beaux, bruns dans des tissus clairs, scintillants d’or, prêts à sauter, à courir, à voler. La route de Ghesireh est aussi remplie d’amazones, de soldats anglais avec la minuscule toque coquettement posée sur l’oreille, de four-in-hands et de voitures musulmanes fermées portant une dame voilée, et de petits ânes trottinant vers les villages voisins ; plus loin, on aperçoit des dromadaires, allant de leur pas lent et régulier, vers l’horizon. Un son de guitare — est-ce une guzla ? est-ce une guitare ? — vient d’une petite auberge : une note gutturale et triste, malgré son trille aigu. Dans un champ, un Turc, agenouillé, salue la Mecque et le Prophète pour la quatrième ou cinquième fois de la journée. Çà et là, dans des petits cafés, on entend le bruit des bouteilles de limonade gazeuse qu’on débouche. Des êtres de toutes les nations se promènent en voiture, au milieu des palmiers et des éleks. Le soleil se couche brusquement, tout d’un coup : une fraîcheur d’abord légère, puis plus aiguë, vous pénètre. Des manteaux blancs apparaissent. Les voitures, les amazones, les cavaliers vont plus lentement, et si on regarde bien devant soi, les Pyramides se dessinent, au loin…

IV

Les Pyramides.

Pour aller aux Pyramides, pendant les chaleurs du mois de mai, il faut se lever tôt. Or, le « tôt » oriental n’est pas à sept heures, ni à six heures, ni même à cinq heures. Il varie de trois à quatre heures du matin, c’est-à-dire au moment où nos noctambules européens se décident à aller au lit. Du reste, à trois heures et demie, il commence à faire clair ; à quatre heures, en se mettant en route, la lumière limpide enveloppe la ville. Il ne fait pas frais, il fait froid, et c’est une sensation exquise que de frissonner au Caire, sous le lourd manteau qui recouvre les vêtements légers. Toutes les villes, les plus vulgaires et les plus monotones, prennent, à l’aube, une expression originale et fugitive ; une expression mystérieuse, où il y a de la fatigue mélancolique et de la gaieté nouvelle, l’engourdissement morbide et la tristesse résignée du travail qui reprend et du repos qui finit ; et peut-être, derrière les fenêtres encore fermées des quartiers riches, se trouve-t-il l’accablement qui suit les insomnies cruelles.

Tandis que la voiture vous conduit vers la route droite qui, hors la ville, vous mène aux Pyramides, le grand bâillement et le léger sourire de l’aube donnent un charme tout particulier au Caire, cette perle de l’Égypte, et vous le fait aimer davantage. Déjà, vous rencontrez les âniers et leurs bourricots, courant de tous côtés ; des femmes allant chercher de l’eau ; des portefaix chargés de grandes jattes de lait frais ; déjà les innombrables boutiques de cigarettes s’entr’ouvrent ; mais, au pont de Ghiseh, sur le Nil, le spectacle de l’aurore devient extravagant. La voiture est arrêtée par un encombrement de chameaux chargés de fruits, de verdure, de sacs de charbon, de bois, de choses inconnues enfermées dans des sacs, si bien que pendant une demi-heure, il est impossible de faire un pas. Toutes ces bonnes et patientes bêtes de somme, ces chameaux d’un aspect ridicule et malheureux, se balancent, sans avancer : les conducteurs jurent en arabe ; mais les soldats et les employés de l’octroi, flegmatiquement, ne font passer qu’un animal à la fois, tandis qu’il en arrive toujours de nouveaux ; le nombre grossit, augmente, à l’entrée du pont, les cris montent sous le blanc ciel d’Orient, et la voiture du voyageur qui semble naufragée dans cette mer de bêtes réussit péniblement à accomplir son sauvetage, fuyant en sens inverse, sur la grande route balayée par la brise matinale. Nous pouvons être tranquilles : ce jour-là, le Caire aura de quoi se nourrir, puisque des plus lointains pays d’Égypte, sur le dos des grands chameaux jaunes, arrive l’énorme avalanche des provisions de bouche, pour les pauvres et les riches.

Deux heures au grand trot pour arriver aux Pyramides. Déjà, une heure avant d’arriver, vous les voyez monter à l’horizon, se dessiner en traits précis — car la finesse et la limpidité de l’air, en Orient, donnent aux myopes l’illusion d’une vue meilleure et plus forte — et montrer une blancheur pierreuse, teintée de jaune. On devrait logiquement supposer que ces sombres et immenses tombes des anciens rois d’Égypte sont un monument national sur la terre de Cléopâtre. Non. Les Pyramides appartiennent à une tribu de Bédouins. Qui les leur a données ? Qui les leur a laissées en héritage ? Sont-ils les descendants des Rhamsès, ces hommes aux yeux allongés et pensifs, à la bouche sinueuse et grave ? Sont-ils les fils de ces grands Chéops aux mains allongées sur les genoux, dont les visages sévères semblent cacher une flamme ardente sous le masque de granit ?… Ces Bédouins sont des tribus sauvages, vagabondes, voleuses, venues du désert. Et alors, comment possèdent-ils ces Pyramides ? Ils les ont prises : voilà tout ; d’autant plus que ces pierres superbes et tragiques n’ont offert aucune résistance. Ils se sont établis autour d’elles et ne les ont plus quittées. Qui peut les chasser de là ? Le gouvernement égyptien ne l’oserait pas. Le pouvoir des Bédouins s’étend assez loin, sur une étendue de plusieurs milles, où ils ont leurs maisons et leurs champs : des maisons très propres et des champs très bien cultivés. Sur le pas de leurs portes ou dans la campagne, les Bédouins lèvent leurs yeux malicieux sur les Pyramides, les examinent avec le légitime orgueil du propriétaire, qui ne verra jamais périr son bien, et le léguera, en mourant, à ses descendants.

Un Bédouin des Pyramides est, généralement, un homme très grand, très mince, avec le teint brun doré ; ses mains et ses pieds ont une élégance naturelle ; quant à la tête, elle résume toutes les images poétiques que le monde s’est faites de la beauté masculine, dans ce pays d’Orient : c’est-à-dire, le profil classique, des traits fins et énergiques, des dents éclatantes qui luisent dans une bouche toujours ouverte. Ils sont vêtus de blanc, avec un grand manteau noir et un turban blanc ; mais ces vêtements sont drapés avec une telle grâce, avec un sentiment artistique si inconscient et si savant que ce blanc et ce noir forment un tableau parfaitement harmonieux. Ils sont nu-pieds ou portent une paire de pantoufles, qu’ils ôtent quand ils veulent courir — ou plutôt voler. Car, personne n’égale l’agilité du Bédouin, personne n’est meilleur cavalier, personne n’est meilleur tireur que lui. Il chevauche le pied à peine appuyé sur l’étrier, qui est muni d’un éperon minuscule. Y a-t-il une selle sur son cheval ? On ne la voit pas — on voit seulement un grand sac, fait d’un vieux tapis rapiécé, qui pend de chaque côté, comme une double besace. Et, soit qu’il descende en toute hâte une côte escarpée, soit qu’il galope dans un tourbillon de poussière, svelte, élancé, impétueux, il a toujours l’air de s’envoler…


Il est hors de doute qu’il n’existe pas, dans tout l’univers, de voleurs plus habiles et plus ingénus que ces Bédouins. Je ne parle pas de ceux qui, dans les montagnes de Moab, près de la mer Morte, pillent, ravagent, dévastent, saccagent le pays et s’enfuient, marchant pendant quinze jours à étapes forcées, pour ne pas être pris : ceux-là sont des voleurs grossiers et imparfaits, que la malheureuse victime, indigène ou étrangère, ne réussit jamais à apercevoir, tant leurs rapines sont promptes. Je parle de ceux qui, civilisés, doux, sympathiques, possèdent les Pyramides. En arrivant dans le cercle étroit de leur domination, là où finit la campagne fleurie et où commence la ligne sablonneuse du désert, on voit, çà et là, des groupes d’hommes en manteaux blancs et noirs se former, se séparer, se reformer, toujours en des poses involontairement nobles. Ce sont les Bédouins qui veillent sur leur trésor. Quand vous descendez de la voiture, accompagné de votre drogman, et que vous avancez, marchant avec une certaine difficulté sur le sable, le chef de ces hommes s’approche, vous souhaitant la bienvenue en trois ou quatre langues — puisqu’ils en parlent cinq ou six, je crois — et il vous accompagne, continuant à vous entretenir d’une voix musicale, avec un sourire aimable. Peu à peu, se détachant de la première Pyramide, surgissant derrière un monticule de sable, d’autres Bédouins vous entourent, vous saluent, vous sourient, vous offrent tout ce qui est offrable. Celui-ci veut vous faire monter sur le chameau qu’il tient par la bride, afin que vous ne restiez pas les pieds sur le sable brûlant ; celui-là propose son petit âne ; cet autre veut vous accompagner dans les Pyramides, tandis qu’un quatrième veut vous accompagner sur les Pyramides. Car, il y a des voyageurs assez enragés pour se livrer à cet exercice. Devant leur insistance, le drogman les invective en arabe ; le chef feint aussi de se mettre en colère contre ses « sujets », et ces derniers ont l’air de se justifier verbeusement ; ils s’éloignent pour un moment, puis reparaissent brusquement, vous environnent, vous suivent, jusqu’aux pieds des Pyramides. Ils vendent de tout : vieilles monnaies, fragments d’albâtre, petites momies de terre, scarabées verts, sphinx minuscules, colliers pour préserver du mauvais œil, amulettes de cristal ; et ils tirent tous ces menus objets de grands portefeuilles en peau noire, cachés sous leur tunique blanche. Ces Bédouins sont si pétulants et si tenaces dans l’offre et la demande, ils sont si beaux de malice, ils sont si ingénus et si ardents dans leur avidité, que, petit à petit, vous leur donnez vos lire, vos shellings, vos sous, vos piastres turques, toute la monnaie cosmopolite qui emplit vos poches. L’Anglais le plus gourmé et le plus raide ne leur résiste pas, tant ils sont persuasifs, aimables et séduisants. Si vous vous impatientez, ils ont l’air de céder et de se taire ; si l’ombre d’un sourire se dessine sur vos lèvres, ils vous parlent en chœur dans toutes les langues, et ils sont si insinuants sans être serviles, si humbles sans paraître bas, que le voyageur abandonne son argent en compensation de ce spectacle, qu’il ne reverra peut-être jamais.

Le plus jeune d’entre eux, Mohammed, offrit de faire l’ascension et la descente de la plus haute Pyramide en dix minutes. Elle est élevée de quatre cents pieds anglais, taillée extérieurement en larges blocs de pierre qui forment des degrés — et Mohammed voulait trois shellings, prix modeste. Ils lui furent accordés. Il m’obligea à prendre ma montre à la main, pour compter les minutes. Puis, il jeta son manteau : d’un bond, je le vis sauter, tout blanc, sur la première pierre, et toujours plus petit, grimper là-haut, là-haut, devenir un chiffon blanc, un mouchoir blanc, un point blanc. Il atteignit le sommet en cinq minutes et demie ; immédiatement, il refit le chemin, descendant, sautant, bondissant, devenant grand, plus grand, jusqu’à ce que, triomphalement, il arrivât devant moi, haletant et essoufflé, c’est vrai, mais indiquant, d’un geste, la montre que je tenais à la main. Il avait mis trois minutes et demie pour descendre : en tout neuf minutes. Il voulut un autre shelling, pour cette minute de moins. Je le lui donnai, en demandant ironiquement s’il ne désirait pas autre chose. Il me répondit, avec une grande fierté, qu’il fallait applaudir Mohammed et que, lorsque je retournerais dans mon pays, je ne devrais pas oublier de dire : Bravo, Mohammed ! Et en parlant, il se drapait noblement dans son manteau noir. Des quatre shellings, Mohammed aura eu cinq sous ou une piastre turque. Ces délicieux et implacables voleurs forment une association coopérative rudimentaire, et ils versent fidèlement leur gain dans la main de leur chef, qui le distribue ensuite, équitablement. Ils ont leurs heures de garde aux pieds des Pyramides, où ils ont des besognes fixes : les plus jeunes montent au sommet ou aident à monter l’Européen qui a cette folie. Ils se mettent à trois, se faisant payer chacun deux shellings d’avance : l’Européen, au quatrième degré, est pris de vertige et veut redescendre, trop heureux de ne pas grimper jusqu’en haut et ses guides trop contents de n’avoir rien à faire. Enfin, quand ils vous ont soutiré, gracieusement, le plus d’argent possible, ils vous escortent aimablement, pendant un bout de chemin, vous souhaitant un bon voyage et une bonne santé dans toutes les langues, vous priant de revenir, saluant très bas, se touchant le front à la mode arabe, se drapant dans leurs burnous sombres. De loin, vous vous retournez pour les regarder encore, ne pouvant leur garder rancune de vous avoir volé si galamment : ils sont groupés en une masse noire et blanche, près des Pyramides, attendant d’autres voyageurs, d’autres victimes placides et résignées. Quant aux Pyramides, je crois avoir dit, plusieurs fois, qu’elles sont très hautes…

V

Syrie, Syrie !

Celui qui va en Palestine quitte le port d’Alexandrie sans tristesse ni regret, et tandis que le bateau s’incline lentement, le souvenir de l’Égypte disparaît brusquement de son esprit, comme les brefs couchers de soleil dans les ciels d’Orient. Les visions de ce pays ardent et voluptueux, où le spectacle de la vie a l’enchantement de la grandeur et de la beauté, dans toutes les formes extérieures — ces visions exquises et majestueuses, qui ont été l’ivresse des yeux et de l’imagination s’effacent promptement. Peut-être reviendront-elles plus tard, ces visions charmantes dont nous gardons une impression mystérieuse. Alors, notre âme comprendra qu’elle n’a pas su lire dans les yeux vides et profonds du Sphinx, et le désir de revoir la terre de Cléopâtre nous reprendra. Pas à présent, cependant… Durant quelques semaines, l’agitation des départs précipités, la nouveauté d’une existence mouvementée au milieu d’êtres inconnus, l’étourdissement causé par des sensations multiples, la séduction de choses étrangement plaisantes données en pâture à notre curiosité, nous font oublier le but véritable du voyage. Celui qui va d’un bateau à un hôtel, d’un train à une barque, d’un fleuve à un café, ballotté, heurté, secoué, cahoté, perdu au milieu de la foule, n’est, dans ces premiers jours, qu’un pauvre être inconscient, privé de volonté et de sentiments précis. Bientôt il se ressaisit, reprend possession de ses esprits avec une tranquille certitude. Le bateau qui l’emmène lui en ouvre la voie, et le mélancolique idéal du pèlerinage reconquiert son cœur distrait : la petite et si grande Terre Sainte, que nous connaissons ingénument par les lectures de notre enfance ; la région sacrée où le Seigneur s’est plu à parler aux hommes par la bouche de son divin Fils ; ce pays qui, de loin, brille comme un pur joyau devant les yeux enchantés de tous les chrétiens ; cette contrée reparaît irrésistiblement au voyageur qui va vers la Syrie…


Personne à bord de l’Apollo — un nom prédestiné — ne parle de la Palestine, qui est un vocable géographique assez peu commun ; mais le mot retentissant de Syrie revient à chaque instant dans les conversations des passagers. La Syrie ! cette appellation poétique de la côte de Palestine, n’est-elle pas celle des vieilles ballades d’il y a cinquante ans, que nos mères nous récitaient en se souvenant de leur jeunesse, et qui nous semblaient une musique délicieuse ? Je me rappelle d’un seul vers, assez modeste, d’une de ces légendes, aux rythmes simples :

Un marchand s’en allait un jour de Syrie,…

et rien de plus ; tout le reste s’est effacé de ma mémoire sauf ce vers prononcé par des lèvres chéries et qui est resté imprimé en traits ineffaçables dans mon esprit. La Syrie ! Et dans notre jeune âge, nous les avons aussi aimés, les personnages de ces naïves histoires, qui se vouaient à la Croix et fuyaient un monde où ils ne trouvaient pas à satisfaire leur besoin de souffrir et de combattre ; ces chevaliers toujours vêtus de fer, portant de lourdes épées qu’ils maniaient comme un jonc, beaux, forts, brûlés par une noble ambition, torturés par leur courage inutile et leur inutile valeur : le Saint Sépulcre prenait ces vies de guerriers et de chrétiens ! Nous les avons aimés, ces héros de la Jérusalem délivrée, ces chevaliers aussi purs et aussi malheureux que le poète qui les chanta ; et plus tard, devant ceux qui se moquaient de ces vieilles poésies et de ces croisés, tous taillés sur un même patron, si passés de mode, nous nous sommes tus, sans sourire : nos sympathies juvéniles, intimidées, dispersées, n’ont plus osé se montrer devant le ricanement des ironistes modernes. Qui aurait le courage, à présent, de montrer son enthousiasme pour Godefroy de Bouillon, sans entendre des protestations sardoniques ? Mais ici les esprits forts sont loin, et justement le bateau va où Godefroy de Bouillon donna sa vie, pour cette pierre que demain, peut-être, nos lèvres baiseront !

La Syrie ! Le vapeur autrichien emporte, dans ses trois classes, des pèlerins et des marchands, des touristes et des curieux, des dévots et des indifférents : une petite foule, enfin, qui visite la Terre sacrée, pour les intérêts de son cœur ou de son corps, de sa conscience ou de sa bourse. Trois ou quatre avocats du Caire vont simplement à Jérusalem pour aplanir des questions juridiques et financières se rattachant au nouveau chemin de fer Jérusalem-Jaffa ; près d’eux, un pèlerin maltais, vêtu d’un habit presque sacerdotal, récite pieusement son rosaire, les yeux perdus dans le vide, abîmé dans sa prière ; à côté, deux jeunes filles de Caïffa, le petit port d’où l’on part pour Nazareth et pour Tibériade, deux jeunes filles turques européanisées, qui ont le regard timide et fuyant, le teint transparent des femmes orientales, habituées à être toujours voilées ; plus loin, une nombreuse famille grecque, de la grosse bourgeoisie, s’entretient avec vivacité de Jérusalem où elle se rend, avec les enfants, la bonne et le domestique, et le mot Panagia, le nom grec de la Vierge, revient à chaque instant dans leurs propos. Et dans les troisièmes classes, pleines de petits marchands, de camelots, de colporteurs, de guides, de drogmans, de soldats turcs qui vont rejoindre leur corps en Palestine, personne ne s’occupe plus de la lucrative Égypte où la saison est finie, et tout le monde parle de la Terre Sainte, où la saison continue. Il y a une masse d’Anglais à bord, munis de tous les billets Cook possibles et imaginables, qui, après le bain, se promènent pieds nus, en pyjama, jusqu’à neuf heures du matin, et après le second déjeuner se font lire la Bible, en anglais, par un clergyman, notant tous les passages du Saint Livre qui se rapportent à leur voyage, à leurs prochaines excursions ; et vous entendez les noms sacrés, coupés par des exclamations britanniques : Aôh ! Jéricho !… Aôh ! Holy-Land !… Aôh ! Jordan !… Et, malgré l’indifférence suprême avec laquelle ces mots sont prononcés, ils vous font quand même tressaillir, dans l’émotion que vous éprouvez à l’approche de Jaffa. Quelqu’un interroge le commandant de l’Apollo, un de ces fins Dalmates, hommes de mer renommés, et lui demande si, vraiment, ce port de Jaffa où nous toucherons pour la première fois le pays de Jésus est dangereux et peu sûr ? Le capitaine ne le nie pas, mais avec sa belle tranquillité de marin déclare qu’il a vu d’autres ports bien plus mauvais, et que, du reste, l’Apollo s’arrête en pleine mer. Le port de Jaffa ?… Un vilain quart d’heure à passer, dans une barque qui bondit sur les vagues, au milieu de récifs effrayants…

Cependant, près de Port-Saïd, un tumulte monte de la mer. Tous les passagers se précipitent contre les bastingages, pour regarder un grand bateau qui passe près de nous, si chargé de Turcs que l’on en éprouve de la crainte et de l’épouvante. On voit des Turcs à l’avant, à l’arrière, sur le pont du capitaine, jusque dans les barques pendues le long des bordages : ils sont vieux, jeunes, sales, pieds nus, en haillons ; ils prient, parlent, crient, chantent, hurlent ; c’est une apparition si étrange et si effarante, que tout le monde se tait, à notre bord. C’est le pèlerinage des musulmans, qui va à la Mecque et se dirige vers Djedda, le port d’où les fanatiques partent pour se rendre en procession à la tombe du Prophète. Ils vont dans la superbe mosquée, où se trouve, sous les tapis précieux, la tombe inaccessible de leur grand Mahomet : ils sont cinq ou six cents, c’est-à-dire une petite fraction de l’immense pèlerinage turc. Pauvres, mais religieux jusqu’à l’exaltation la plus aveugle, ils amassent sou par sou, piastre par piastre, l’argent nécessaire à l’accomplissement de leur vœu. Des armateurs cupides les entassent sur de vieux vapeurs, comme un troupeau humain. On ne les nourrit pas : ils n’ont qu’une ration d’eau tous les jours. Ils emportent leurs provisions et font la cuisine sur le pont : ils possèdent quelques bouts de tapis usés, sur lesquels ils s’étendent et dorment. Il n’y a ni première, ni seconde, ni troisième classe : le navire n’est qu’un vaste dortoir. Et, sur les quatre cent mille pèlerins qui vont à la Mecque, il en meurt presque toujours cinquante mille de maladies infectieuses, du choléra, de la peste, de fatigue, d’insolation ou de faim. Mais, pour eux, c’est un grand bonheur que de trépasser pendant ce pieux voyage : le comble de la félicité est d’expirer au retour, après avoir vu et adoré le tombeau saint. Les deux bateaux, celui qui porte les pèlerins musulmans et celui qui porte les hadji à la Mecque, se suivent à peu de distance l’un de l’autre, tandis que les Turcs continuent à chanter leurs prières.

Sur l’Apollo, on bavarde : « Quel est le pays qui envoie le plus de monde en Palestine ? L’Amérique du Sud expédie des croyants et l’Amérique du Nord expédie des curieux. Mais, en Europe, quel est le peuple chrétien le plus atteint de la nostalgie du Saint Sépulcre ? Le peuple russe. Et les Italiens ? Bien peu se rendent en Palestine. Ils sont religieux, cependant ? Oui, certes, seulement, ils ne possèdent pas la foi ardente et active : beaucoup d’entre eux n’ont pas de quoi faire le voyage ; et puis, les uns manquent d’énergie physique, les autres d’énergie morale, et la plupart ignorent comment on va en Terre Sainte. C’est dommage ! Et pourtant, savez-vous la langue qui se parle le plus là-bas ? C’est l’italien. »


Dimanche matin. A l’aube, le commandant s’approche d’un groupe de voyageurs un peu nerveux, qui ont mal dormi, et leur montre à l’horizon un nuage bleu dans l’azur pâle du ciel. La Terre Sainte ! Tous les passagers courent à l’avant, pour deviner la terre dans cette masse informe et vague. Le temps s’écoule et l’on voit émerger, de ce nuage bleu, des contours plus nets, et enfin la colline où s’élève Jaffa, au milieu de ses vergers, au milieu de ses jardins d’orangers et de citronniers encore couverts de fleurs ; son port, un vain simulacre de port, semble tout blanc sous l’écume irritée qui se bat contre les rochers : le bateau autrichien marche lentement. Là-bas, près de l’endroit où nous devons passer dans une barque frêle, se dresse la coque d’un navire russe qui s’y échoua l’an passé ; et celle-ci, frappée par les vagues furieuses, apparaît complètement retournée. L’Apollo est arrêté. En tendant l’oreille, on perçoit au loin le son des cloches chrétiennes, dont les vibrations se font de plus en plus claires. Les habitants de Jaffa vont à la messe et nous pourrons aussi entrer dans une église, quand nous débarquerons. Les pèlerins examinent anxieusement la côte de Palestine ; mais il y a, parmi eux, des gens bien nés, un peu esclaves du respect humain, qui n’osent pas se jeter à genoux sur le pont et tendre les bras vers le but tant désiré : leur émotion se devine seulement à la pâleur de leur visage, aux larmes mystérieuses qui emplissent leurs yeux. Oui, tous les voyageurs qui viennent se réconforter au pays de Jésus éprouvent une angoisse suprême en s’approchant de cette chose longuement rêvée, longuement attendue et presque inespérée : ils ont la curiosité fébrile de celui qui recherche derrière un voile une physionomie connue et aimée dans une vie antérieure ou peut-être dans un rêve… Ceux-là, muets, isolés dans leur contemplation, incapables de prier, incapables de faire le signe de la croix, paralysés, éperdus, haletants, tentent de comparer la réalité à leur songe ; ceux-là, qui oublient de se prosterner et de se frapper la poitrine, car ils viennent ici pour s’humilier et être pardonnés, ceux-là, silencieux, taciturnes, morts à la vie extérieure, essayent, en voyant la Terre Sainte, de la reconnaître

LE VŒU ACCOMPLI

I

En chemin de fer.

Donc, grâce à la civilisation, un chemin de fer relie Jaffa, port de mer, à Jérusalem, qui est sur la montagne. Le trajet est de trois heures et demie. Un train unique part de Jaffa, tous les jours, pour la Ville-Sainte, vers deux heures et demie de l’après-midi. Par une fâcheuse combinaison des horaires, les bateaux égyptiens, autrichiens, français ou russes, qui touchent les côtes de Syrie, arrivent à Jaffa le matin ; et le voyageur, poussé par la foi ou pressé par la curiosité, ne fait ordinairement qu’y débarquer, aller au Jérusalem-Hôtel, se laver les mains, déjeuner et repartir, la bouche brûlée par une tasse de café bue en hâte. Qui visite Jaffa ? Personne ou presque personne. Cependant, c’est une ville curieuse, battue par une mer toujours agitée, fouettée par les brises marines qui balayent, aux heures dangereuses du soir, les mauvaises humidités des crépuscules d’Orient ; c’est une ville intéressante, avec ses cent jardins, où les orangers d’or et les citrons jaunes brillent dans la verdure assombrie ; c’est une ville riche, car ses rues pittoresques se bordent peu à peu de jolies maisonnettes, bien bâties. Les femmes de Jaffa ont le teint très clair, contrairement aux autres femmes orientales ; elles portent un long manteau de mousseline blanche, tombant jusqu’aux pieds, serré au cou, et quelquefois un voile sur le visage ; les plus austères cachent leurs traits. Celles qui sont européanisées montrent des yeux châtain clair, allongés, doux, un peu fiers… Elles marchent lentement, par deux ou trois ensemble, silencieuses, enveloppées dans leurs draperies légères.

Mais comment noter tout cela, avec le départ prochain ? Celui qui veut observer un peu mieux Jaffa doit se décider à y passer un jour et une nuit, puisqu’il n’y a pas d’autre train à prendre. Bien peu le font : presque tous se laissent gagner par la fièvre des Anglais et quittent Jaffa au bout de deux heures. Ce petit voyage est cher : quinze francs. Il n’y a que deux classes. La première, avec ses bancs de bois à peine vernis, sans coussin, sans dossier, ressemble à nos troisièmes classes ; et la seconde n’a pas d’équivalent chez nous. Elles sont séparées par une simple porte vitrée : la communauté est donc largement assurée. On part généralement avec trois quarts d’heure de retard, car les Turcs perdent flegmatiquement la tête, pendant que les voyageurs crient et protestent dans toutes les langues. Il faut toujours ajouter un ou deux wagons, au milieu des cris, des scènes, des disputes et des injures. On part enfin !… Signe de croix ; lecture pieuse. Mais est-ce bien sûr ?

Il y a toujours quelques accrocs en chemin. A la station de Sejed, par exemple, nous n’avons pas trouvé d’eau pour la machine : quarante minutes d’arrêt. Nous repartons ; le conducteur essaie de rattraper le temps perdu en lançant sa locomotive à toute vapeur, épouvantant tous les voyageurs. Les wagons sont petits et mal construits ; la route monte continuellement, côtoie la colline, serrée d’un côté contre la paroi rocheuse, de l’autre dominant un torrent, un précipice, un ravin, et les courbes s’enroulent et se déroulent dans un entrelacement ininterrompu : le train ondoie sur les rails d’acier comme une barque sur la mer. Il est préférable de se recueillir, de ne pas regarder par la fenêtre et d’attendre les événements. Les stations intermédiaires, entre Jaffa et Jérusalem, sont au nombre de cinq : Lyddah, Ramleh, Sejed, Dei-Aboun et Battir.


Eh bien ! rien de plus odieux que ce chemin de fer !… La traversée sur mer a laissé lentement germer dans le cœur toutes les simples fleurs du sentiment ; l’arrivée à Jaffa n’a pas détruit l’émotion que donne l’approche de la Terre sacrée, et pendant qu’en soi naît cet état d’âme spécial, fait de crainte muette, de vague tendresse, d’évocation mystérieuse, le chemin de fer, brutalement, fauche toutes les belles fleurs de la piété religieuse, dessèche les pures sources de la poésie…

Le chemin de fer, comme toutes les choses nécessaires aux intérêts humains, comme toutes les choses pratiques et utiles, est vulgaire ; ailleurs, il a sa raison d’être et je ne penserais jamais à en dire du mal. Mais ici… Ici, on doit le maudire, au nom de toutes les choses tendres et douces qu’il démolit dans l’esprit du voyageur. Lire imprimé sur un sale carton vert le nom de celle que les psaumes célèbrent comme la lumineuse Sion et que tous les chrétiens du monde évoquent comme la cité de la Passion ; entrer dans une de ces cages de bois au milieu des bousculades, des coups de sifflet et des cris ; voyager en compagnie de Turcs riches ou pauvres, qui fument, somnolent, dorment, s’éveillent, ôtent leurs souliers, — quand ils en ont, — se prennent le pied dans la main et restent dans leur position favorite ; voyager avec ces pâles Hébreux, les cheveux bouclés aux tempes, sous des casquettes de fourrure, sales, puants, qui vous regardent en dessous avec leurs yeux curieux et moqueurs ; subir tous les ennuis mesquins du voyage, qui, ailleurs, sont insignifiants et ici semblent démesurés ; traverser ce coin de Palestine sans le voir, car le train danse la sarabande sur les rails d’acier et les Arabes font un tintamarre d’enfer dans les secondes classes… Ah ! comme elles penchent leurs têtes fanées les pauvres fleurs de la poésie… Vous passez en courant dans cette plaine de Saron, où les Philistins vainquirent les fils d’Israël et leur prirent l’Arche Sainte ; le train laisse derrière lui la vallée de Sorve, où Dalila séduisit Samson et l’envoya à Gaza, prisonnier aveugle, mais non vaincu ; vous devinez à peine la vallée des Géants, où David défit les Philistins ; plus avant, n’est-ce pas la tombe du vieux Siméon, qui tint dans ses bras le Divin Enfant et demanda humblement à Dieu de le rappeler à lui, ayant assez vécu pour voir le Sauveur ? N’est-ce pas, là-bas, le mont du Mauvais-Conseil, où les Pharisiens se réunirent avec Caïphe pour décider la mort du Christ ? Le train est trop rapide pour laisser rien deviner ; vous ne saisissez ni une ligne, ni une teinte, ni un trait saillant, et, les yeux fatigués et l’esprit las, vous retombez énervé sur votre banc de bois, vaincu par la vulgarité de ce chemin de fer.


Le train s’approche de Jérusalem et la tristesse devient mortelle. C’est donc sous cette forme hâtive, pressée, affairée, que l’on doit arriver dans la ville des patriarches et des prophètes, dans la ville de David et de Salomon ; dans la ville où Jésus a vécu, a souffert, est mort sur la Croix ? Et c’est ainsi que sans recueillement, sans dévotion, sans piété, Jérusalem va nous apparaître serrée dans sa ceinture de montagnes ? Ce n’est pas ainsi que la virent, pour la première fois, ceux qui, dans les siècles passés, s’approchèrent de ces pierres divines. Ce n’est pas ainsi que la virent les guerriers qui, avec Godefroy de Bouillon, pleurèrent, combattirent et moururent sous ces saintes murailles. Ce n’est pas ainsi que la virent ceux qui, jusqu’à ces dernières années, y venaient en voiture, à cheval ou à pied, lentement, tranquillement, s’abandonnant à l’émotion sacrée que donne le spectacle de ces tours crénelées, de ces vieilles portes, de ces clochers chrétiens, qui envoient au ciel la gaieté de leurs carillons, — ces pèlerins qui pouvaient s’agenouiller dans la poussière et toucher la terre de leur front…

Nous autres, pauvres misérables, nous arrivons dans un wagon, noirs de la fumée de la locomotive, étourdis par les cris des portefaix. Nous débarquons comme des voyageurs anonymes allant dans un pays quelconque, pour une cause inutile ou vaine. Est-ce que Sion est une ville d’affaires ou de plaisirs, où l’on ne se rend que pour des affaires ou des plaisirs ? Et notre âme ? Et nos émotions ? Et nos larmes ? Où nous agenouillerons-nous, nous autres ?

Ah ! cet abominable chemin de fer n’est pas pour nous autres ; il est fait pour les gens qui assignent au temps la valeur de l’argent, pour les gens toujours pressés qui vont partout en courant, même au Saint Sépulcre, qui veulent tout voir rapidement, même la maison de Marie de Nazareth ; — pour ces Anglais qu’étonneraient notre pâleur, nos pleurs, nos agenouillements. Malheureusement ce sont ceux qui viennent en plus grand nombre ici ; et les vallées profondes d’où l’on monte à Jérusalem sont déjà noyées dans les brumes charbonneuses des trains. La Palestine a besoin d’eux : elle en vit. Il fallait donc une ligne ferrée. On a dépensé beaucoup d’argent pour la construire. C’est utile. Fermons les yeux pour goûter toute l’amertume de notre désillusion. Selon une coutume pieuse, tous ceux qui se rendent dans la cité sainte, en voyant apparaître la tour de David, devraient entonner le magnifique psaume : … Je me suis réjoui de cette parole qui m’a été dite : « Nous irons dans la maison du Seigneur. Et nous avons élu notre demeure dans tes maisons, ô Jérusalem… » Mais comment murmurer un psaume dans un train, au milieu du tumulte de l’arrivée ? Nous prierons ce soir sur le Sépulcre.

Mais, cela ne nous est même pas permis. C’est le comble de la tristesse. Une antique habitude religieuse défend à un chrétien, qui entre à Jérusalem, de mettre le pied dans une maison, avant d’être allé adorer le tombeau divin. Hélas ! le train arrive tard, au crépuscule… Nous avons mis les pieds dans tes murs, ô Sion ; mais le soleil est couché, le soir tombe, l’église du Saint-Sépulcre est fermée à la nuit. Impossible de baiser le roc où Il fut déposé ; impossible de contenter notre désir de prières et de larmes. Il faut aller avec les Anglais de Cook, au New Grand Hôtel, se rhabiller, attendre la cloche de la table d’hôte, dîner avec un menu britannique, prendre du thé, comme si on était sur la Maloya, dans l’Engadine ou à Monaco, et dormir dix heures, — la première nuit, à Jérusalem…

II

Dans l’église.

Le centre de la Jérusalem chrétienne, le centre moderne, le centre absolument anglais, est une grande place populeuse, qui s’étend devant l’antique tour de David : là, se trouvent le New Grand Hôtel, les bureaux de Cook, les bureaux de Gaze and son, son rival ; quelques boutiques à l’européenne et un peu plus loin, sous la porte de Jaffa, une remise de voitures. De ce centre part la voie qui conduit à l’église du Saint-Sépulcre : une voie étroite, traversant un des bazars turcs de Jérusalem, c’est-à-dire une espèce de passage, bordé de boutiques obscures, où il est difficile de distinguer ce qu’on vend. La rue est encombrée de Turcs fumant leurs narghilehs, de chameaux couchés dans la boue, d’ânes chargés de grains, d’Arabes trafiquant des marchandises, leur éternelle cigarette aux lèvres ; de femmes européennes venant acheter des provisions et s’en retournant aussitôt… Après le bazar, la voie fait deux ou trois coudes et commence à descendre, à descendre, par de larges degrés. Et l’approche du Saint-Lieu se fait sentir clairement.

Dans les petites boutiques, maintenant, on aperçoit des cierges de toutes tailles, historiés d’or, d’argent, d’azur et de pourpre ; on voit des chapelets de tous genres, depuis ceux qui ressemblent à un bracelet d’enfant, jusqu’à ceux, énormes, qui se suspendent à la tête du lit ; depuis les rosaires modestes en verres colorés ou en noyaux de cerise, jusqu’aux rosaires luxueux en grains d’ambre ou de lapis-lazuli ; on vend encore de ces grossières images peintes sur fond d’or, d’un style ingénument byzantin, avec des visages pareils à ceux des premières madones de l’Hagia Sophia, à Constantinople, mais copiées avec des couleurs si criardes qu’elles paraissent éclairer le fond des magasins sombres. Toutes ces choses, à ce que m’assure le pâle vendeur d’objets sacrés, — je n’ai vu que des figures pâlies dans ces échoppes, — ont touché le saint Sépulcre, ont été bénies par le saint Sépulcre… En effet, à un tournant de la rue étroite, quelques degrés plus bas, on débouche sur la petite place du Saint-Sépulcre. Aussitôt, on est frappé par la belle façade de l’église, la seule ligne artistique du vieux monument. Elle est fermée par deux portes ogivales en granit, d’une coupe noble et large, surmontées de deux fenêtres également ogivales, très pures, toujours fermées, drapées d’herbes parasites, où se nichent des centaines d’oiseaux babillards. Sur la petite place, de pauvres marchands ambulants étendent à terre des tapis déchirés et exposent des petits objets de piété : images, médailles, chapelets, statuettes, photographies jaunies ; près d’eux, s’agite le vendeur de maïs cuit au four, et le vendeur d’eau fait tintinnabuler harmonieusement ses deux gobelets d’étain…

Une confusion excessive frappe l’œil de celui qui franchit le seuil sacré de l’église du Saint-Sépulcre : une confusion qui vient de l’agglomération et de la diversité des choses et des êtres. Avant tout, sous la grande entrée, à main gauche, se trouve la loge du gardien matériel de l’église : une plate-forme de bois, couverte de tapis et de coussins, où sont accroupis deux ou trois musulmans, car le sultan a conservé un droit de possession sur les Lieux-Saints, qu’il exerce avec beaucoup de douceur et de dignité ; mais, les gardiens sont turcs, eux !… Étendus sur leurs coussins, habillés de longues robes de soie à raies jaunes et rouges, déchaussés, le turban tourné deux fois autour du fez, ils prennent le café dans des tasses minuscules, fument la cigarette ou le narghileh, échangent de rares paroles entre eux, tournent entre leurs doigts les boules d’ambre d’un comboloi, le rosaire musulman, et ne daignent pas regarder ceux qui passent.

Dès l’entrée du temple, on se trouve devant la Pierre de l’Onction, sur laquelle le corps du Seigneur fut lavé et parfumé de myrrhe et de nard. La foule s’avance lentement : les uns se prosternent devant la pierre ; d’autres s’y étendent, les bras en croix ; d’autres la frappent de leur front ; d’autres la baisent frénétiquement ; d’autres la contemplent en silence : de cette première rencontre mystique, les formes de l’adoration religieuse se manifestent clairement, avec toute une gamme d’expressions personnelles et variées. Sur cette pierre sacrée, devant laquelle s’agenouillent les fidèles, les Églises chrétiennes commencent leur lutte éternelle : des huit lampes qui brûlent au-dessus du rocher, suspendues à une grosse chaîne d’argent reliée à deux candélabres latéraux, trois sont au culte latin, trois au culte schismatique grec, une au culte arménien et une au culte copte. Toutes ces Églises appartiennent à Jésus et sont marquées du signe de sa Rédemption, — toutes veulent avoir une place où il a vécu, pâti, agonisé…

Anxieusement, le regard parcourt le vaste monument pour en saisir la ligne générale et se la fixer dans la mémoire. L’église du Saint-Sépulcre a toutes les formes architectoniques mêlées ensemble. Son corps central est rond à l’endroit où s’élève l’édicule qui renferme le saint Tombeau, et est entouré d’une colonnade circulaire, ainsi que d’un large corridor sombre ; mais, elle s’allonge en ovale dans la partie de l’abside où, sur une plate-forme élevée à trois mètres du sol, s’ouvre la chapelle grecque schismatique ; elle est rectangulaire du côté de la chapelle de Sainte-Marie-Madeleine, qui dépend du culte latin, et elle forme un grand trapèze à la place où les Arméniens chrétiens, les fils de saint Jacques, ont leur domination ecclésiastique. De toutes parts, des coins les plus obscurs, surgissent des chapelles, des sanctuaires, des autels, qui montent au premier étage ou descendent sous terre, formant une masse confuse et irrégulière, dans laquelle l’œil se perd. Il y a même un passage découvert, reliant les deux extrémités du saint Temple, où la pluie tombe en toute liberté.

Puis, au milieu de ces édifices de tous les temps, de tous les pays, de tous les styles, détruits et reconstruits cent fois, s’élève le conflit des diverses religions chrétiennes, qui se pressent, se poussent, s’étouffent, se serrent les unes contre les autres… Ainsi, près du portique qui domine la tombe, vous trouvez des groupes de femmes, drapées de bleu, misérables, sales et taciturnes, assises par terre, tenant des enfants à leur cou : ce sont des Coptes qui passent des journées à l’église, regardant la foule de leurs beaux yeux sauvages. Cependant, un chant nasal arrive jusqu’à vos oreilles : sur l’abside, dans une haute galerie d’or et de pierres précieuses, les Grecs schismatiques célèbrent leurs cérémonies somptueuses. Tournez-vous vers la chapelle souterraine où sainte Hélène revit la Croix, et tout à coup, d’une petite porte qui s’entr’ouvre, apparaît un prêtre étrange, avec un grand capuchon de soie noire abattu sur les yeux, une longue barbe tombant jusqu’à la ceinture : c’est un prêtre arménien ; il tient l’aspersoir, et l’eau sacrée qui tombe sur vos mains et sur vos vêtements est parfumée de rose… Et vous, qui êtes habitué à la simplicité du culte latin, dans vos pays de mœurs simples, vous sentez augmenter le désordre de votre pensée, l’effarement de votre esprit…

Cette église informe et cependant majestueuse dans ses multiples architectures, insaisissable dans son aspect général, complexe et compliquée dans ses manifestations mystiques, ondoyantes et incertaines, a encore des caractères divers : ici, elle est propre, luisante, presque claire ; là, elle est mal tenue, presque sale ; ailleurs, elle est riche, brillante et somptueuse ; plus loin, elle est pauvre et rustique ; là-bas, elle est ornée à l’européenne, et à côté elle est décorée à l’orientale. Selon la patrie, la nation, la condition, les coutumes de ceux qui possèdent un lambeau du Saint-Sépulcre, selon leur dévotion ou leur fanatisme, ils en font un salon, une chapelle, une place… Parfois, comme ornements, des fleurs artificielles ; parfois, de lourdes lampes d’argent éternellement allumées ; parfois encore, de simples globes de cristal teinté abritant une lueur vacillante ; ou bien, de ces boules de métal brillant, suspendues à des cordes, où le visage se reflète déformé, comme dans nos jardins bourgeois ; puis, des noix de coco blanches, attachées avec des rosettes de rubans rouges et de perles blanches ; puis, des petites lampes de porcelaine blanche éclairées par une flamme tremblante… Bref, tout ce qu’on peut rêver de plus invraisemblable en l’honneur du Sépulcre, en hommage à Jésus, à la gloire du Seigneur. Et toujours, et partout, vous retrouvez répétée l’histoire des lampes de l’entrée : trois sont latines, trois sont grecques, une arménienne et une copte ; et vous la retrouvez dans les candélabres, dont les branches sont divisées proportionnellement entre les quatre Églises chrétiennes ; et vous la retrouvez dans le nombre des messes dites sur les autels communs aux quatre cultes. Enfin, quand la première heure de flânerie religieuse est passée, vous cherchez vainement en vous-même la vision unique, l’idée unique, la pensée unique ; vous essayez inutilement de fixer votre âme effarée, dans cette église où l’humanité chrétienne affirme tumultueusement ses divers droits mystiques et spirituels !


Le saint Sépulcre est une autre chose…

III

Cette Tombe.

Une nuée de petits oiseaux, toute vibrante de gazouillements, voltige continuellement autour de la façade de la vieille église où se trouve le saint Sépulcre : c’est un continuel battement d’ailes contre les deux grandes fenêtres ogivales, contre l’arc de la porte ; et les chants joyeux pris et repris, interrompus et recommencés, sont plus allègres à l’aube, tandis qu’au crépuscule ils deviennent plus faibles. Souvent un oiseau plus curieux et plus impertinent pénètre dans le temple, sautille çà et là, volette à droite et à gauche, en poussant de petits cris ; puis, après avoir un peu flâné, s’être posé sur ses fines pattes, avoir agité sa jolie tête aux yeux brillants, il reprend le chemin de la porte, ouvre ses ailes et s’enfuit dehors, emplissant l’air libre de ses accents triomphants. Les personnes qui prient, rêvent ou pensent derrière les pilastres qui soutiennent la voûte du chœur, dans les chapelles éclairées par les lampes votives, sur les degrés de l’escalier qui conduit à l’église du Golgotha, dans l’ombre sainte de la Tombe, entendent ce ramage lointain et persistant ; il se mêle, pendant les heures des rites sacrés, aux chants mystiques que les Latins, Grecs, Arméniens et Coptes élèvent au souvenir du Rédempteur ; et la voix aiguë de la gent emplumée s’unit à la voix grave de l’orgue, sur lequel les Pères franciscains célèbrent les louanges de la tendre mère de Jésus. Toujours résonne le trille perlé des petits oiseaux, fidèles aux pierres grises du vieux monument, où ils ont fait leurs nids ; et ils vivent là, comme dans la plus riante campagne, saluant le soleil à son lever, qui dore le clocher moussu ; saluant le soleil à son coucher, qui incendie le ciel assombri et disparaît à l’horizon, vers la mer. Dans la nuit, quand le temple est clos et que le silence règne sur Jérusalem, les petits oiseaux dorment la tête sous l’aile, blottis sur les corniches et sur les frises, comme sur une branche d’arbre en fleurs.


L’édicule du saint Sépulcre est complètement isolé du reste de l’église ; il a été construit sur la roche vive qui formait les tombes de Joseph d’Arimathie, dans lesquelles Jésus fut enseveli : le Sépulcre a été revêtu de marbres précieux par la mère de l’empereur Constantin, qui mérita le surnom d’Helena Magna. L’édicule saint forme une chapelle allongée, carrée du côté de l’orient, pentagonale du côté de l’occident ; l’intérieur est fait de deux petites pièces communiquant entre elles par une ouverture basse et étroite, sous laquelle on ne peut passer que plié en deux.

La première, en entrant, s’appelle la chambre de l’Ange. Vous vous souvenez de cette histoire pleine de grâce et de lumière, contée par le plus poétique et le plus éloquent des évangélistes, par saint Jean, que Jésus aima et préféra aux autres ? Il vous dit que Marie de Magdala, deux jours après la mort, vint au Sépulcre, mais trouva la pierre soulevée et la tombe vide : elle se mit à pleurer, désespérée, parce que le corps du Seigneur n’était plus là et qu’elle ignorait où on l’avait emporté et caché. Et une figure céleste, de blanc vêtue, avec des ailes argentées, apparut en lui disant : Ne le cherchez pas, il est ressuscité… La chambre de l’Ange a vu cette scène surprenante et a entendu ces paroles. Au milieu, posé sur un piédestal et enserré dans un cadre de marbre, usé par les baisers, il y a un morceau de la pierre tombale que Madeleine et les saintes femmes trouvèrent renversée : elle était très lourde et très grande, assurent les évangélistes. Cette cellule, qui est le vestibule de la sainte Tombe, est obscure, à peine éclairée par les quinze lampes d’argent appartenant, comme toujours, aux quatre religions chrétiennes. Toutes les hypogées hébraïques avaient un vestibule de ce genre, et celui où le pieux Joseph d’Arimathie, le disciple secret du Christ, voulut déposer le corps du martyr, ressemblait à tous les autres. Il était encore neuf, et le bon Joseph l’avait fait construire depuis peu pour lui et les siens, dans un de ses jardins hors de Jérusalem, près de la montagne du Golgotha. Un peu plus loin sous terre, dans un coin de l’église, il y a d’autres tombes de la famille de Joseph ; le Sépulcre fut détaché de celles-ci par sainte Hélène : la topographie ne peut être plus simple, plus évidente, plus précise.


Le saint Sépulcre est dans la seconde pièce. La porte n’est qu’une ouverture arquée très basse et très étroite, taillée dans la roche vive. Cette cellule est plus petite que la première : elle mesure deux mètres carrés à peine. Elle a été entièrement revêtue de marbre, car les pèlerins et les touristes anglais emportaient avec eux des petits morceaux de la pierre et la détruisaient lentement ; mais, entre les dalles de marbre, on aperçoit la roche d’autrefois… Le tombeau, en forme de sarcophage, est collé contre la paroi et creusé dans le roc même : le Seigneur y fut déposé avec la tête vers l’orient et les pieds vers l’occident. On dit que souvent, dans les derniers jours de sa vie, et qu’ensuite agonisant sur la Croix, Jésus tourna son visage du côté du couchant, comme s’il voulait repousser loin de lui ceux qui l’avaient injurié et crucifié, paraissant attendre des pays occidentaux l’exaltation et la gloire de sa foi.

Le saint Sépulcre est peu élevé du sol : une personne agenouillée peut le baiser et l’adorer. Un Père veille toujours auprès de lui. En dehors de ce pieux gardien, deux personnes peuvent à grand’peine tenir dans cette étroite cellule. La foule stationne pendant des heures dans l’église, attendant de pouvoir entrer dans la chambre de l’Ange, puis dans celle où reposa Jésus : chaque fois qu’un fidèle en sort à reculons, pour ne pas commettre l’irrévérence de tourner le dos, il est remplacé par un autre fidèle… Sur cette tombe brûlent, jour et nuit, quarante-quatre magnifiques lampes d’argent, suspendues à la voûte : les treize premières sont aux catholiques latins, — c’est-à-dire aux franciscains de Terre Sainte ; treize sont aux Grecs non unis ; treize, aux Arméniens chrétiens, et quatre aux Coptes — toujours le même compte. Au-dessus du cénotaphe, est attaché un tableau sombre et indistinct qui représente une résurrection ; de chaque côté du mausolée, deux petits rebords de marbre sont fixés dans la muraille et permettent aux Pères franciscains d’y poser un autel portatif sur lequel, chaque matin, ils célèbrent la messe.

La petite pièce est claire, car au début du siècle passé les Grecs ont percé la voûte de l’édicule, tout noirci par la fumée des lampes. La roche dont est faite le Sépulcre est blanchâtre, veinée de rouge : on l’appelle en arabe melezi, c’est-à-dire pierre sainte. On revêtit le sarcophage de marbre dès le treizième siècle, mais les murs furent recouverts beaucoup plus tard, et depuis on n’y a plus touché. Le tombeau n’a été ouvert que deux fois : le Révérend Père Mauro, gardien des Saints-Lieux, autorisé par le pape Jules II et par Kansou-el-Gauro, sultan d’Égypte, eut en 1501 la fortune de pouvoir soulever la pierre sacrée : il trouva, entre autres objets, une tablette de marbre gravé et fit refermer le monument. Quatre ans plus tard, le Père Boniface, gardien des Saints-Lieux, fouilla de nouveau le mausolée ; il y découvrit un morceau de la vraie Croix enveloppé dans un chiffon d’étoffe ; mais, au contact de l’air et de la lumière, tout retomba en poussière, sauf quelques fils d’or qui formaient la trame du tissu. Il y avait encore un parchemin, avec une inscription, mais si effacée qu’on pouvait seulement lire ces mots : Helena Magna. Puis, le 27 août 1555, il fut refermé et jamais ne fut plus touché.

Le bord de la sépulture est usé par les lèvres des pèlerins de tous les temps et de tous les pays, mais le marbre résiste encore. Dans la chambre sacrée, on peut entrer depuis l’aube jusqu’à midi ; ensuite, l’église se clôt jusqu’à deux heures et se rouvre jusqu’au coucher du soleil. Les messes latines dites sur le lit funèbre de Jésus sont au nombre de trois par jour : deux messes basses et une chantée. Ceux qui le désirent peuvent se faire enfermer une nuit entière dans l’église du Saint-Sépulcre et veiller, seuls près de la Tombe. Les pères franciscains, même, ont dans leur chapelle de Sainte-Marie-Madeleine une petite pièce où peut attendre, en se reposant, l’âme pieuse qui, plus tard, restera toute la nuit seule avec sa conscience, seule avec son Seigneur, devant la pierre la plus auguste du monde.

IV

En adoration.

Dans le vestibule qui précède la chambre funèbre du Seigneur, dans l’ombre profonde où blanchoie la roche contre laquelle s’est appuyé le divin messager, se tiennent ceux qui sont venus adorer la sépulture de Jésus. Ils attendent leur tour pour passer sous la porte basse et s’agenouiller devant le mausolée sacré. Les uns baisent la pierre de l’Ange, en récitant quelques oraisons ; les autres s’appuient contre le mur : le silence n’est rompu que par le bruit des chapelets remués, par un soupir douloureux, par un gémissement étouffé… Peu à peu, des ombres de femmes ou d’hommes sortent du Sépulcre et disparaissent rapidement, remplacées par d’autres ombres incertaines, qui se glissent, pliées en deux, dans la cellule voisine, tandis que de nouvelles ombres flottantes, anxieuses et lasses, arrivent dans l’édicule : des ombres inconnues, des ombres misérables, dont l’unique désir est de se prosterner devant la Tombe où fut déposé le Martyr sublime. Cette foule de spectres est muette, silencieuse, taciturne ; elle ne regarde rien, absorbée dans le recueillement et dans la prière, abîmée dans la tristesse et dans la douleur. Les lignes, les couleurs, les formes disparaissent dans l’obscurité de cette première pièce, où déjà la pensée du fidèle s’immerge en des profondeurs incalculables, où déjà l’âme sent les affres de l’approche suprême : et chacun est renfermé en soi-même, loin de la vie extérieure, emporté à travers le temps et l’espace, dans un frisson d’attente…

Une grande lumière descend du toit ouvert de la petite cellule où fut déposé, enveloppé dans son linceul, le corps du Seigneur, que la pauvre mère et les saintes femmes avaient arrosé de leurs larmes et essuyé de leurs cheveux. On y voit très clair.

Aussi, les visiteurs qui défilent, sans interruption, sous l’entrée basse et viennent se prosterner devant le sarcophage, montrent leur âge, leur condition, leurs vêtements, leur manière d’être, leurs attitudes de piété ou de douleur — on devine presque leurs prières.


Prier, est-ce possible ?

Celui-ci qui entre courbé et se relève comme ébloui par la clarté blanche, tâtonnant, les mains en avant, cherchant la tombe, et qui s’écroule devant elle, dans un oubli de toute formule, dans un abandon absolu, sans parole et sans idée, ne peut prier. Cet autre qui est venu de loin, qui a dominé mille difficultés pour arriver jusqu’à lui, qui a souffert de la misère et des privations, ne peut formuler une parole : le front appuyé sur le marbre sacré, les lèvres serrées, immobile, il n’a pas la force de baiser la pierre ; pas un geste, pas un mouvement, — un abattement profond, comme si tous les ressorts de son être étaient brisés.

Quelques-uns pleurent. Dès qu’ils sont tombés à genoux, leur cœur paraît se briser ; ils éclatent en sanglots bruyants, se frappent la tête contre la roche, l’arrosent de larmes brûlantes, l’embrassent avidement, s’y accrochent comme un naufragé à la planche de salut… Mais pas un mot, pas une demande, pas une promesse, pas un serment, pas même ce murmure d’oraisons, qui berce la mélancolie des fidèles devant l’autel : seulement des sanglots convulsifs et un affaissement qui ressemble à la mort.

Et c’est le pèlerin latin, venant de France, d’Italie, d’Espagne ou des Républiques sud-américaines, dont la mystérieuse douleur a les éclats les plus violents ; c’est lui qui touche le saint Sépulcre des mains, des lèvres, du front, sans pouvoir arrêter le ruisseau amer qui coule de ses yeux ; c’est lui qui voudrait se fondre dans une mer de larmes, pour y trouver la purification et la mort.

Vous reconnaissez le pèlerin russe, le plus pauvre, le plus humble, le plus dévot, le plus taciturne et le plus exalté de tous, à ses signes de croix répétés, à son grand corps effondré dans une adoration ingénue, à sa tête baissée sur laquelle s’abattent les ondes de ses blonds cheveux frisés, à ses paupières rougies par des pleurs silencieux, à ses doigts tremblants qui serrent un vieux bonnet de fourrure, à la pâleur de son visage où éclate une folle ardeur religieuse. Vous reconnaissez à sa figure hâlée, coupée de rides fortes et dures, à sa soutane usée, à son expression d’extrême lassitude, à sa longue prostration mystique, le pauvre prêtre maltais, qui est venu de son île dans les troisièmes classes des bateaux, en mendiant et en disant des messes dans tous les ports de la côte. Vous reconnaissez à ses regards extasiés la pèlerine polonaise, qui marche depuis des mois, traversant à pied toute la Syrie, ayant vécu grâce à la pitié des hospices, des refuges ou des passants, baisant la main de tout le monde, ne parlant que le patois de son pays, malade, épuisée, à bout de forces, mais brûlée par un feu inextinguible, et s’évanouissant de joie à la vue du Tombeau sacré. Vous reconnaissez le paysan grec à ses mains crevassées, qui ont tant travaillé la terre qu’elles en ont pris la couleur brunie, qui ont tant touché les arbres qu’elles en ont pris l’aspect rude et noueux ; ces humbles mains frémissent en effleurant la pierre blanche ; ces humbles mains tiennent la besace et le bourdon, comme les antiques pèlerins… Et ces fidèles, aux haillons misérables et à l’âme somptueuse, ces chrétiens venus de loin, venus de partout, apportent dans leur adoration le caractère particulier de leur pays, de leur race, de leur tempérament, de leur âme ; mais tous, en approchant le saint Sépulcre, ont comme un manquement de leur être, comme une faiblesse morale et physique, comme une défaillance devant le but atteint : la réalisation de leur désir, leur extrême fatigue, l’émotion suprême, le souvenir des souffrances passées, tout cela les accable d’un seul coup, comme si vraiment ils allaient mourir. Il y en a qui, devant la pierre sacrée, expirent de saisissement et de lassitude…


L’adoration du saint Sépulcre est perpétuelle : le jour, à toutes les heures où le temple est ouvert ; la nuit, dans les couvents dont les grilles donnent sur l’église. Le jour, aux étrangers se mêlent ceux qui demeurent à Jérusalem ou ceux qui viennent des environs. Tous veulent prier, au moins une fois, au pied du lit funèbre de Jésus. Voilà la femme hiérosolomitaine, enveloppée de la tête aux pieds de son grand manteau de mousseline blanche : elle soulève son petit voile et montre un visage brun, aux lignes irrégulières, un peu tourmentées, des yeux magnifiques, d’un noir trouble ; elle s’incline et pose ses lèvres sur le marbre avec beaucoup de noblesse. Voilà le paysan de Béthanie, drapé dans la longue tunique de toile et dans le burnous noir et blanc, la tête ceinte du turban en poil de chameau des bédouins : il se signe deux ou trois fois, très vite, et frappe son front contre le marbre, dans un brusque élan de dévotion. Voici encore la Bethlémitaine, habillée de laine bleue brodée de rouge, avec le fichu blanc ramagé de jaune et de rouge, enveloppant curieusement son fier visage d’un dessin classique, aux traits purs : elle s’agenouille dans une pose pleine de dignité, pendant que la paysanne d’Aïn-Karem, de Saint-Jean-des-Montagnes, une descendante du Précurseur, petite, menue, brune, gracieuse, avec des mains et des pieds minuscules, vêtue d’azur sombre, tire sur son front son châle de toile blanche, fin comme de la soie, pour cacher le triple fil de pièces d’or et d’argent qui serre ses cheveux ; elle tient son enfant sur son épaule, et la mère et le fils baisent le Sépulcre. La dévote de la colonie russe résidant à Jérusalem paraît, toute en noir, un mouchoir blanc autour du cou, un autre mouchoir sur la tête, espèce de religieuse sans couvent, du rite schismatique, faisant de grands signes de croix, embrassant le sol, à chaque génuflexion.

C’est une procession d’hommes en turbans, en fez, en casquettes, en chapeaux, vêtus à l’arabe, à la turque, à l’égyptienne, à l’européenne, riches, pauvres, mendiants, loqueteux, miséreux ; ces derniers, parfois si sales qu’ils font horreur et pitié, venant, eux aussi, devant le Sépulcre courber le front et plier le genou ; tous les religieux, depuis les doux franciscains jusqu’aux dominicains blancs, depuis les prêtres grecs en cylindres noirs jusqu’aux prêtres arméniens encapuchonnés de soie sombre, depuis les missionnaires latins jusqu’aux sœurs de Saint-Joseph, tous accourent à l’aube, à midi, au soir, pour saluer le Tombeau du Sauveur. Races blanches, races brunes, races noires, Arabes, Européens, nègres, Abyssins, Syriaques, Grecs, personne ne passe devant la grande porte ogivale, sans être mystérieusement attiré dans l’église par cette pierre…

Au milieu de ces allées et venues, roule un flot incessant de bambins, de mioches, de gamins, de garçons et de filles, toute une marmaille appartenant aux nations qui campent à Jérusalem, et attirés, eux aussi, par la roche sainte : surtout aux heures où finissent les écoles, des bandes entières arrivent doucement, en silence, sur la pointe des pieds, se cachent parmi les grandes personnes, se coulent, se glissent et se trouvent dans l’édicule sans qu’on s’en aperçoive… Tous les enfants de Sion viennent, chaque jour, dans un puéril et tendre pèlerinage, adorer ingénument la pierre qui recouvrit le protecteur des innocents, le doux Jésus… Je me souviens d’en avoir rencontré un tout petit, un jour : il était très brun, maigre, délicat, et n’avait qu’une chemise jaune et rouge, serrée à la taille par un ruban ; ses pieds mignons étaient nus, et il riait. Il n’était pas assez grand pour baiser la roche sacrée. Il sautait pour essayer de l’atteindre, et chaque fois, retombait assis, par terre. Alors, je le pris dans mes bras, et lui, tout heureux, s’étendit presque sur le Sépulcre, le baisa vivement, avec une quantité de légers baisers sonores. « Yalla ! Yalla ! va-t’en ! va-t’en ! » lui cria le prêtre arménien qui veillait dans la cellule ; mais, il souriait, lui aussi… Et pendant que le tout petit se sauvait, sans faire de bruit, sur ses mignons pieds nus, le religieux le bénit, et d’un coup d’aspersoir lui envoya un peu d’eau de rose…

V

Dans la nuit.

Le soleil monte et décline : les visiteurs du Sépulcre diminuent peu à peu. La journée orientale, qui commence à l’aube, n’atteint pas la fin du crépuscule et s’achève plus tôt. Vers quatre heures de l’après-midi, les bazars se vident : les chameaux, débarrassés de leur fardeau, s’en retournent vers Bethléem, vers Saint-Jean-des-Montagnes, vers Siloé ou vers Béthanie ; la population rurale de Jérusalem regagne ses foyers lointains. Hommes, femmes, enfants, disparaissent dans les chemins poudreux pour revenir le lendemain, pour revenir chaque jour, et tous, avant de se retirer, s’agenouillent devant la tombe de Jésus. Les dames de la ville rentrent dans leurs maisons, enveloppées d’une nuée de mousseline blanche, que retient sous le menton une main brune annelée d’argent, dont le poignet est cerclé de ces bracelets de verre bleu, fabriqués à Hébron, le pays d’Abraham ; elles aussi ont été saluer le Sépulcre… Les mendiants chrétiens qui habitent des cabanes de bois, sous le mont des Oliviers ; des loqueteux déchirés, sales, repoussants, sans âge et sans physionomie, quittent l’église sainte, serrant contre eux l’écuelle de bois qui renferme les aumônes de la journée, roulant dans leurs doigts raidis l’humble cigarette, sans laquelle le plus pauvre et le plus misérable des Orientaux ne saurait vivre. Les pèlerins religieux, revenant de quelques tournées à la vallée de Josaphat, aux tombeaux des Rois, aux vasques de Salomon, se hâtent vers les couvents latins, grecs, arméniens ou russes, dont les portes ferment au coucher du soleil ; les plus riches, ceux qui logent dans les deux ou trois hôtels anglais de Jérusalem, vont baiser le marbre sacré avant la tombée du jour. La grande église est de plus en plus solitaire et silencieuse. Dans la partie de la rotonde appartenant aux Coptes, il y a encore, accroupie à terre, une femme dont on ne voit pas le visage, immobile, absorbée dans sa prière ; puis, elle se lève et s’en va. Sur la petite place les marchands de chapelets, de scapulaires, de croix et de médailles d’argent faux, serrent dans leurs besaces leurs pacotilles et s’éclipsent ; le vendeur d’eau et le vendeur de gâteaux partent avec eux. Personne ne descend plus les degrés de la rue qui relie le centre de la ville au Saint-Sépulcre ; personne ne paraît plus sous la petite porte qui appartient aux Templiers et qui réunit l’autre partie de Sion à l’Église des églises. Le chant des oiselets s’alanguit. Le soleil n’est plus. Un bruit sourd monte sous les voûtes : les portes du temple sont barricadées jusqu’au lendemain. Celui qui veut passer la nuit à veiller près de la Tombe, est maintenant seul avec le Seigneur.


On dirait que la nuit monte de bas en haut, mettant d’abord de l’ombre autour des colonnes de la rotonde, puis aux galeries inférieures, puis aux voûtes et aux arceaux, derrière les pilastres, dans les chapelles, dans les profondeurs étranges de cette singulière architecture, et l’obscurité devient ténèbre. Çà et là, quelques points lumineux… Là-haut, derrière l’abside, se dresse la seconde église, celle du Calvaire, reliée à celle du Sépulcre par deux raides escaliers de marbre : une petite lampe brûle sur le Golgotha à la place où fut érigée la Croix. Quelques lumières scintillent dans les chapelles du Sauveur et de Sainte-Marie-Madeleine ; les chapelles souterraines, taillées dans le roc, où se trouvent les tombes de Joseph d’Arimathie et de sa famille, ont l’air de bouches noires, ouvertes sur l’abîme, prêtes à vous engloutir. Et l’on se sent en proie à une émotion inconnue. Toutes les facultés physiques sont paralysées ; tous les sens sont hallucinés ; l’âme est inquiète. On reste debout, près de l’édicule sacré, n’osant y entrer, n’osant bouger, n’osant faire un pas dans l’église assombrie.

Les proportions du temple s’agrandissent, deviennent énormes, se brouillent, se troublent, se mêlent : quelquefois, un souffle fait vaciller la flamme des lampes, et il semble qu’un fantôme les frôle d’un coup d’aile. On entend des pas légers effleurer le sol. Qui donc soupire ? Qui donc passe là-bas, en blanc ?… L’église est déserte et cependant habitée : dans le silence se meuvent des êtres et bruissent des sons mystérieux ; l’œil ne distingue rien, mais l’esprit crée des spectres douloureux et courroucés, sortis de leurs fosses lointaines pour se grouper autour de la Tombe des tombes ; l’oreille n’entend rien de précis, mais l’imagination perçoit des murmures indiscrets, croit reconnaître les voix attristées et grondeuses de ceux que nous aimions et qui partirent les premiers… Dans les brunes ondes nocturnes qui enveloppent l’édifice, s’agite tout un monde de figures impalpables, de visages livides, de mains décharnées, se levant pour bénir ou pour donner l’éternel adieu — tout un monde de tristesse et d’épouvante, d’où montent des paroles amères, des sanglots étouffés, des cris sourds d’agonie…

L’Ame, folle d’épouvante, dans un élan désespéré, pénètre, tremblante, dans la chambre funèbre et se serre contre la Tombe — pierre de salut, pierre d’amour… Et les lèvres convulsées se posent sur le marbre, répétant la grande question, celle qui, dans les heures sombres, jaillit des cœurs angoissés : « Puisque la nuit est épaisse, puisque nous sommes seuls, ô Seigneur, puisque tu vois mes pensées et mon émoi, puisque je me prosterne devant ta Tombe et que je veux passer la nuit en ta présence, dis-moi, dis-moi, quelle est la Vérité et la Lumière, ô Seigneur ?… »


L’Ame attend… Les folles terreurs de l’esprit s’apaisent dans la vive clarté des quarante-neuf lampes qui brûlent éternellement au-dessus du saint Sépulcre, et la conscience agitée reprend une sérénité nouvelle. En vérité, tout ce que l’Ame peut avoir de faux, de frivole, de mesquin ou d’étroit, s’écroule brusquement, comme un grand mur qui empêchait de respirer l’air pur, qui empêchait de voir le ciel bleu… Les misérables calculs humains, les désirs trompeurs, les envies cupides et basses, toutes les hypocrisies, tous les mensonges, toutes les vanités disparaissent en cette nuit suprême… Le lien est brisé, qui attachait l’Ame aux joies de l’instinct et aux plaisirs des sens. L’Ame est libre… Jésus veut que ceux qui viennent à lui soient détachés de tout ce qu’il y a d’impur et de mortel dans la vie, et ses ordres sont obéis. Puissent les hommes fiers et vains de leur fortune, les femmes fières et vaines de leur beauté, puissent-ils, tous et toutes, venir passer une nuit dans cette église où est Votre sépulcre, ô Maître, près de ce lit funèbre où Vous avez dormi le sommeil de la Mort : leur superbe et leur orgueil tomberont durant ces longues heures nocturnes, seuls avec Vous, qui portiez une âme divine et qui étiez le plus humble des hommes. C’est dans cette solitude profonde, près de cette pierre qui recouvrit Votre corps martyrisé, que devraient courber la tête tous les égoïstes, tous les inutiles, tous les indifférents, tous ceux qui existent seulement pour leur propre bien-être, sans se demander la raison de la vie et qui dispersent vainement les plus nobles forces intellectuelles ; ils devraient s’humilier ici, devant Vous qui aimiez l’Idéal, qui saviez l’aimer, qui saviez le faire aimer, et qui êtes mort pour faire vivre cet Idéal, dans les siècles des siècles.

L’Ame pense, écoute, se souvient… Combien de paroles inoubliables a-t-Il dit pendant sa vie ! Cependant, il en prononça une plus vibrante, plus mystérieuse, plus grande que les autres : Tu te préoccupes de beaucoup de choses, Marthe, et une seule est nécessaire… Une seule. Alors, il n’est pas utile que nos désirs s’accomplissent, que nos rêves se réalisent, que nos amours soient heureuses ou que nos haines soient efficaces ?… Non, une seule chose est nécessaire, et c’est Celui qui a reposé deux jours sous ce roc qui l’a assuré. Alors, la douceur des affections familiales, la solidité des amitiés, le respect et la confiance de tous, ne sont donc rien ? Alors, il ne faut ni pleurer ni gémir, si nos peines ne sont point compensées et si nos sentiments sont méconnus ? Alors, il ne faut pas se désoler si notre faiblesse nous empêche d’effectuer nos projets, nos songes, nos chimères ? Et si nous restons en chemin, inertes et inanimés, sans pouvoir aller plus avant, sans volonté et sans espérance, alors, il ne faut pas nous désespérer et nous devons chercher en nous-même — seulement en nous-même — la suprême consolation ?… Une seule chose est nécessaire : la vie de l’esprit.

L’Ame devine et comprend… Jésus veut que tous, par lui, vivent de la grande vie de l’esprit. Combien étaient dolents, oppressés, malades, malheureux ; combien étaient faibles, épuisés, las, les femmes, les vieillards, les enfants, les infirmes, et tous ont connu, par lui, les consolations intérieures qui soulagent et qui purifient ; combien subissaient le poids des douleurs, les abattements de la misère, les tristesses des abandons, et tous ont appris, par lui, qu’on porte en soi, en sa propre conscience, la source de tous les réconforts. La vie de l’esprit, qui prit en Jésus une forme divine et se manifesta par l’oubli de tous les calculs humains, par le pardon des offenses, par la pitié envers les pécheurs repentants, par l’amour pour ceux qui souffrent ; cette vie sublime, il en fit don à ceux qui crurent en Lui — et à ceux qui y croiront dans la suite des temps. La vie de l’esprit peut être simple et humble, grande et forte ; elle peut conduire l’homme jusqu’aux cimes les plus élevées de l’idéal et peut en faire des martyrs, des résignés ou des héros ; car, elle est le sourire de la jeunesse, la force de la virilité, la bénédiction de la vieillesse : c’est la vie de Celui qui naquit à Bethléem et mourut à Jérusalem.

L’Ame, désormais pacifiée et rassérénée, dit : « Tu m’as parlé, ô Seigneur, pendant cette nuit terrible et douce… Tu as répondu à ta servante. Je connais la Vérité et la Lumière… »


Dans le temple, une lumière d’aube descend de la coupole sur l’édicule sacré ; puis, le soleil paraît et l’enveloppe d’une auréole triomphante.

JÉRUSALEM, JÉRUSALEM !

I

La Ville.

Dans les Saintes Écritures, jaillit un hymne constant à la grandeur et à la beauté de Jérusalem : le Psalmiste en parle avec un accent de passion ; les prophètes, qui devraient la maudire pour ses impiétés, ne peuvent s’empêcher de l’exalter. Tous les adjectifs les plus emphatiques lui sont adressés, toutes les phrases les plus pompeuses la saluent, toutes les paroles les plus douces la caressent, et il semble que la langue hébraïque n’ait pas de comparaisons assez fortes pour la glorifier. Elle est brillante de clarté ; sa lumière éblouit les yeux ; elle est pleine de splendeur et de majesté ; elle déborde de richesse et de magnificences. Salem signifie paix ; Jérusalem veut dire vision de la paix, mais elle s’appelle aussi la fille de Sion, la reine des montagnes, la ville de David, la cité de Salomon. Elle est la demeure de l’esprit et l’image du paradis sur terre ; pour les chrétiens, la Sion terrestre est la promesse certaine d’une autre Sion, mais céleste, celle-là… Et, de toutes les poitrines sort un concert de louanges pour ces murailles divines, emblème d’une enceinte paradisiaque, et on dirait qu’une nuée d’encens l’enveloppe, comme un autel où viennent prier les fidèles du monde entier.

Et aujourd’hui, en la voyant, personne qui ne se sente le cœur serré d’une inexprimable angoisse ; personne qui ne se dise que la fille de Sion est couverte d’habits de deuil ; personne qui ne considère l’empereur Titus — celui qui abattit le temple de Salomon et détruisit Jérusalem, quarante ans après le supplice de Jésus — comme l’envoyé de Dieu, dans le pays où le Fils de l’homme avait souffert la Passion et trouvé la Mort.


Cependant, en élaguant un peu l’épais jardin de la rhétorique hébraïque, en songeant à l’immobilité des peuples orientaux, en considérant leurs instincts conservateurs, je pense que la Jérusalem d’il y a deux mille ans ne devait pas être très différente de celle d’à présent. Assurément, le temple de Salomon était magnifique et devait étonner ceux qui s’en approchaient : la mosquée d’Omar, qui est bâtie sur ses ruines, semble l’œuvre d’un admirable ouvrier, et a une froide majesté qui frappe les sens, sans éveiller l’émotion sacrée. Mais, les maisons dont le type se conserve, exact, précis, dans toute la Palestine ; mais, les mille petites rues étroites qui montent et descendent ; mais, les bazars couverts ; mais, les boutiques obscures, prenant du jour seulement par la porte ; mais, la forme même des fenêtres, avec leurs jalousies toujours baissées, eh bien ! tout cela n’a pas dû beaucoup changer. Certes, aux peuplades nomades qui s’agitaient au delà du Jourdain, dans les âpres montagnes du Moab et de Galaad ; aux peuplades de pasteurs qui conduisaient leurs troupeaux dans la plaine d’Esdrelon, près des monts de Gelboé ; aux peuplades de cultivateurs et de pêcheurs qui habitaient l’heureuse Galilée, les collines fleuries de Nazareth et les rives fraîches de Génésareth ; à tous ceux qui dormaient sous les tentes, dans les grottes, dans les cabanes de feuillage, dans les masures de bois, cette Jérusalem, avec son temple, ses palais sacerdotaux, ses portes monumentales, ses arcs de triomphe, ses maisons nombreuses devait paraître la perle d’Israël. L’Épouse du Cantique des Cantiques ne dit-elle pas que Jérusalem est belle comme les tentes de Kédar ? Et justement les tentes de Kédar sont encore en usage dans les bandes nomades d’aujourd’hui. J’ai rencontré, près de Tibériade, un campement de ces tentes en cuir noir, brillantes de graisse, basses, avec une ouverture où on ne pouvait entrer qu’à quatre pattes.

Jérusalem était la ville de la Loi : Moïse y avait déposé le verbe sacré, reçu de Dieu lui-même. Dans son temple, il y avait l’Arche d’Alliance ; il y avait la pierre sur laquelle Abraham — l’aïeul des générations — sacrifia son fils Isaac ; il y avait le vase de la manne ; il y avait tous les grands souvenirs d’Israël. Comment ce pays, qui renfermait les trésors de leur religion, ne devait-il pas sembler éclatant à ces peuplades d’imagination ardente et profonde ? Comment ne frémissaient-elles pas de joie, quand elles venaient célébrer Pâques, à l’époque du pèlerinage annuel ? Même à présent, les juifs y accourent de toutes les parties du monde, et quelques-uns y veulent mourir : ils abandonnent les régions fécondes et populeuses, ils laissent des pays doux et tempérés, ils quittent des villes civilisées et viennent ici, où les maisons à deux étages ne se voient que dans les quartiers neufs, où les seuls édifices importants sont des couvents, des hospices, des refuges créés par tous les schismes chrétiens, mais où tout le reste de la ville est petit, mesquin, sombre, sale, misérable… Ils voient sans doute tout cela à travers leur foi religieuse, et Jérusalem est toujours pour eux la cité royale, la cité souveraine, la cité sainte. Pour le voyageur, le curieux ou le touriste, elle est originale avec ses ruelles, ses maisons basses, ses montées qui fatiguent les poumons et ses descentes qui éreintent nos souliers européens, ses larges degrés de pierre, ses impasses, ses culs-de-sac, ses marchés, ses bazars. C’est absolument différent de ce que nous voyons ailleurs, dans n’importe quelle ville d’Orient, à Constantinople, au Caire, à Tunis, à Tanger, à Alger. L’originalité de Jérusalem vient de ce qu’elle est diverse et multiple. Je ne parle pas de son unique rue carrossable, toute neuve, hors la porte de Jaffa : là, s’étend une ville moderne, presque élégante, avec les maisons des consuls, des hôtels et des villas… Mais qu’est-ce que cela devant le bizarre mélange de ses quartiers musulmans, hébreux, chrétiens, grecs, arméniens, coptes ? Les ruelles sont remplies de chameaux, de chèvres, d’ânes et de moutons qui servent à cette population variée ; les minarets se dressent auprès des clochers latins ; les ruines sont superposées ; les unes remontent à Salomon, les autres à Titus, à Chosroé, roi de Perse, aux Croisés… Dans le silence de cette ville où ne circulent pas de voitures, toutes les religions élèvent leur cri, depuis le son cristallin de la cloche latine jusqu’à la prière du muezzin, sur la mosquée. Peut-être Jérusalem n’est-elle ni grande ni vaste ; mais elle est puissante dans les murs crénelés qui l’entourent, qui ont été si souvent baignés par le sang humain, et qui sont fermés par cette belle porte de Damas, si exquise qu’elle mérite le surnom de la porte des Fleurs ; Jérusalem a aussi un charme étrange… Pour celui qui n’aime pas seulement visiter les églises et les chapelles, et qui veut voir les coins ignorés, il n’y a pas de plaisir plus délicat que d’errer, seul, sans drogman, à l’aventure. On va au hasard, s’arrêtant pour marchander un collier d’ambre ; achetant de ces petits abricots indigènes, si doux et si frais ; faisant le signe de croix devant le passage d’une procession chrétienne ; regardant le dîner des ouvriers musulmans dans des cabarets, où un large banc vert sert de fourneau, de table et d’étalage ; écoutant les interminables transactions commerciales, qui ont lieu en plein air, en ce sonore langage arabe qui semble exprimer une colère violente, tandis que vendeurs et acheteurs restent calmes près des chameaux accroupis. En flânant ainsi chaque jour, certaines ruelles deviennent familières ; on en découvre l’esprit et les habitudes ; d’autres, au contraire, s’ouvrent devant vous, inattendues et imprévues, avec leurs singuliers mélanges de caractères juifs, turcs, européens, dont la continuelle discordance se fond dans une extrême harmonie. Parfois, on se perd dans un quartier inconnu, mais aussitôt quelqu’un vous ramène dans le bon chemin, si vous le demandez en français, en grec ou en italien, et parfois cela réserve de curieuses découvertes.

Moi, par exemple, je me suis égarée une fois près d’un jardin abandonné — un bizarre jardin dans une ville aussi aride que Jérusalem, — et j’y ai trouvé la plante d’épines, pareille à celle dont fut faite la couronne de Jésus…

II

Le peuple.

Parmi les soixante mille personnes qui demeurent dans les murailles sacrées, y a-t-il un peuple de Jérusalem ? Et, qui donc mérite ce nom d’élection, envié des autres peuples et béni par le Seigneur ?

Ce ne sont pas les juifs qui, à présent, forment la moitié des habitants de Jérusalem. Israël avait eu une divine promesse et la sublime réalité du plus grand avenir qui soit réservé à un peuple : mais, elle se lassa d’être pieuse, bonne et heureuse. Depuis le fatal jeudi du nizam où les Hébreux, dans leur colère folle contre le Nazaréen, voulurent que le sang du Juste retombât sur leur tête et sur celle de leurs enfants, la malédiction les frappa et ils se dispersèrent : ils ne furent plus ni un peuple ni une nation. Lentement, peu à peu, grâce aux événements politiques, grâce surtout à l’indulgence froide et polie des Turcs, ils ont reparu dans la vieille Sion. Ils reviennent des plus lointains pays d’Europe, pâles, fatigués, maladifs, avec l’air timide de chiens battus, regardant en dessous, craignant un ennemi, ou un persécuteur, taciturnes, pensifs, incapables de lutter ouvertement, ayant un instinctif besoin de se cacher dans des petites maisonnettes obscures et silencieuses, dans des mesquines boutiques dont les marchandises se dissimulent ; et, malgré que leur nombre aille en augmentant, dans cette Sion qui est l’objet de leur tendresse et de leurs larmes ; malgré que le petit et une partie du grand commerce soient dans leurs mains, ils n’ont aucune hardiesse, ils conservent leur aspect craintif et malheureux, sans oser lever la tête, semblant porter sur leurs épaules courbées tout un passé de tristesse et de désespoir.

Et ils savent bien tout cela ! Ils n’ignorent pas être tolérés à Jérusalem par une généreuse concession, et ils s’y sentent comme dans un domicile provisoire, dépendant d’un firman impérial qui peut les chasser en masse ; ils semblent être des intrus qui volent l’air et le soleil de la Ville Sainte ; dans la rue, ils rasent les murs, leurs longs cheveux bouclés sur les tempes, vêtus de façon particulière, conservant un caractère de faiblesse et de mauvaise santé, même chez les jeunes gens, même chez les enfants. Ils s’ingénient aux négoces les plus modestes ; ils vendent de tout et ils achètent de tout ; les uns font du change ; les autres, plus audacieux, arrivent à faire de l’usure, mais avec de telles précautions et une telle finesse que personne ne peut les prendre en faute. Une maison de banque, la plus importante de Jérusalem, est tenue par des juifs ; mais on y travaille à l’européenne, et elle est située dans le quartier chrétien. Ceux-là sont des exceptions. Tous les autres s’adonnent au petit commerce avec prudence, ténacité et obstination. Ils ne savent pas travailler la terre. La tradition en est perdue : ils ont vingt siècles de trafic, d’industrie, de négoce dans les veines. Leurs femmes, rarement belles, presque toujours pâles et fanées, avec des yeux clairs aux regards incertains, ne portent pas de voiles ; elles ont un curieux béret antique, posé de travers sur le front, cachant les cheveux ; là-dessus, elles jettent un châle de laine blanche à fleurs rouges et jaunes ; elles aussi marchent recueillies, silencieuses, sans regarder personne, pressant le pas pour rentrer dans leurs maisons, qui sont les plus laides de la ville. Et cependant, ils supportent tous les mépris et toutes les vexations pour rester ici où, il y a deux mille ans, ils possédaient le Temple, la Patrie et la Tradition ; pour aller pleurer le vendredi sur l’unique mur du Temple resté debout ; pour mourir ici et avoir un peu de la terre noire de la vallée de Josaphat sur leur corps !


Les Turcs non plus ne sont pas le peuple de Jérusalem ; ils sont au nombre de huit ou dix mille, et vivent avec cette tranquillité, cette indolence et ce désintéressement moral qui sont les vertus spéciales de leur race. Je dis désintéressement moral, car leur administration en Palestine est matériellement des plus fructueuses : toutes les concessions qui sont faites aux Latins, aux Grecs, aux Arméniens, aux chrétiens enfin, sont presque toujours achetées à prix d’argent et sont très rarement données par le sultan. Chaque pouce de la Terre Sainte a coûté des larmes, du sang et de l’or aux fidèles, et on peut dire que le pays de Jésus, rendu stérile par l’incurie de l’islamisme, a fourni de plus belles moissons à la Sublime-Porte, que le grain, le froment, le raisin et les oranges.

Aussi les Turcs exercent-ils une domination très douce sur Jérusalem : ils l’ont conquise et la gardent, mais chrétiens et hébreux sont traités par eux avec indulgence. La première station de la via Crucis, c’est-à-dire le Prétoire de Ponce-Pilate, d’où partit le Martyr, est à présent une caserne turque ; eh bien ! chaque vendredi, les Pères franciscains y commencent les dévotions de la via Crucis, suivis de pèlerins, de fidèles, de curieux ; les soldats turcs regardent cela tranquillement, sans intérêt et sans mépris. Les gardiens de la porte du Saint-Sépulcre sont turcs ; ils passent toute leur journée étendus sur une plate-forme couverte de tapis, fumant, ne demandant rien, ne parlant à personne, attirant à peine l’attention des chrétiens. Eux aussi admirent Jésus-Christ ; il leur paraît moins grand que Mahomet, mais ils le considèrent comme un grand prophète, semblable à David : ils l’appellent Naby Issa, c’est-à-dire le prophète Jésus. Marie est aussi l’objet de leur admiration : ils la nomment Sitti Mariam, c’est-à-dire Madame Marie. Ils croient fermement que, dans la mosquée d’Omar, à Jérusalem, la grosse pierre suspendue en l’air — la Roche Sainte prise au temple de Salomon — est soutenue par les mains réunies de la mère de Mahomet et de la mère de Jésus. Ils croient encore que, quarante ans avant la fin du monde, Naby Issa ou Jésus reviendra, musulman lui-même, et convertira à l’islamisme le monde entier. Après cela, le cataclysme final.

Les Turcs, le peuple de Jérusalem ? Eux-mêmes ne le pensent pas. Fidèlement, ils vénèrent la mosquée admirable, la troisième de l’Islam, après la Mecque et Medina ; ils vénèrent les restes des patriarches et des prophètes ; ils vénèrent deux poils de la barbe de Mahomet sur la Roche Sainte, qui est l’antique Saint des Saints de Salomon ; mais chacun est libre d’honorer ses saints, ses prophètes et ses martyrs. Les musulmans laissent faire, tant que leur tranquillité ou leurs affaires ne sont pas troublées. Ils ont conquis Sion, mais ils ne sont ni Sionistes ni Hiérosolomitains.


Les chrétiens ne sont pas davantage le peuple de Jérusalem : les Latins, les Grecs, les Arméniens, les Russes, les Coptes, les Maronites, représentent, il est vrai, les fidèles disciples du Christ ; mais, ils sont profondément divisés par leurs schismes et leur fanatisme. Seule, la phalange bénie des franciscains, gardiens des Lieux-Saints, auxquels s’unissent quelques fidèles latins, possèdent, donné par saint François, l’esprit d’humilité, de tempérance, de charité, qui pourrait être l’origine d’une nation chrétienne à Jérusalem, — du seul, du vrai peuple hiérosolomitain. Seulement ils sont si peu nombreux ! Ainsi, quatre mille Grecs, deux mille Latins, mille Arméniens et une foule de petites églises chrétiennes forment une réunion discordante, toujours en guerre, n’ayant aucune unité. Les Latins, Grecs, Arméniens, Coptes, jusqu’aux protestants, vivent dans un état d’inquiétude, de malaise, de rage continuelle que la Sublime-Porte seule arrive à calmer, quand la colère va trop loin. Dans cet état belliqueux, chacun de ces groupes n’a de lien religieux qu’avec sa propre Église, qu’avec son propre schisme, et, convaincu d’être dépositaire d’une haute et parfaite mission spirituelle, il ne s’adonne à aucun travail matériel, à aucune industrie, à aucun commerce, et ne pense pas à accroître sa propre fortune. Tous végètent dans l’ombre des couvents ou des refuges, ayant le logement, des secours d’argent, des médecins, des remèdes, des écoles, de l’aide et de la protection. L’oisiveté la plus grande règne parmi ces groupes ; ils fréquentent les cérémonies sacrées de leurs rites, ils sont pieux, ils sont fanatiques ; seulement leur piété religieuse est souvent une affaire d’intérêt. Combien de fois, dans leur foi ardente, les moines franciscains ont-ils regretté avec moi cet état de choses, qui fait de l’exercice du culte une profession : l’homme qui est allé à la messe, à cinq heures du matin, croit avoir accompli tout son devoir ! Les franciscains procurent du travail, obligent au travail : mais les Latins sont si peu nombreux…

Cependant, pour l’existence de notre nation, pour que la grande foi latine maintienne haut son prestige en Terre Sainte, il faut fermer les yeux et ne pas désespérer de former, dans un lointain avenir, le peuple de Jérusalem. On ne le formera certes pas avec les juifs, qui sont un ramassis de gens venus de toutes les régions extrêmes et incapables de s’organiser ou de se réunir ; on ne le formera jamais avec les Turcs, qui sont là, comme en garnison ; on ne le formera pas plus avec les petits groupes chrétiens, paresseux, fanatiques et divisés entre eux ; on le formera encore moins avec les Arabes des environs et avec les beaux Bédouins armés jusqu’aux dents, qui arrivent du désert de Jéricho, de l’Arabie Pétrée, des montagnes inaccessibles et des plaines inconnues, pour vendre ou pour acheter : ils ne voient pas Sion, ils ne l’aiment pas, ils ne la connaissent pas, pressés de s’en retourner à leurs cabanes ou à leurs campements. Peut-être jamais Jérusalem n’aura-t-elle un peuple ?… Elle fut grande devant Dieu et Dieu y déposa toute sa gloire ; mais, quelqu’un y a souffert trop amèrement et y est mort trop cruellement…

III

L’Ame.

Dix-huit pillages, cinquante dominations diverses, cinquante tyrannies différentes ; une population tuée, exterminée, détruite ; une campagne dévastée, abandonnée, rasée ; une suite de catastrophes sans nom dans l’histoire ; une vengeance céleste comme jamais il n’en a existé, rien n’a pu dompter, transformer, renouveler l’âme de Jérusalem depuis deux mille ans. Oui, c’est la même âme qu’il y a vingt siècles, quand Jésus venait en pèlerinage, ici, de son riant pays de Nazareth, de son simple village de Galilée, et entrait par la porte Dorée, baissant la tête, dégoûté et attristé de la froide hypocrisie, de la folle vanité, de la profonde misère morale de Jérusalem. En ce temps, le peuple hébreu était lentement descendu du grand bon sens des lois de Moïse à un rigorisme aigu, mesquin, méticuleux ; à un misérable sophisme religieux qui rabaissait la foi à un glacial mensonge de l’esprit, qui révoltait tous les cœurs purs, et contre lequel Jésus venait accomplir sa mission divine. Sion fourmillait de sectes religieuses, l’une plus sophistiquée que l’autre, et les Pharisiens, les Saducéens, les Esséniens, les Gaulonites résument à peine dans leurs grandes lignes cette multitude de camerillas religieuses qui, chacune séparément, s’arrogeaient la parfaite interprétation de la loi mosaïste. Jérusalem était, par excellence, le pays des disputes théologiques et des discussions publiques, qui dégénéraient vite en assemblées orageuses dans le Temple même ; le pays des colères religieuses et acrimonieuses ; le pays où chacun se drapait dans l’insolence et dans l’orgueil ; le pays où finalement les petitesses du culte arrivaient à étouffer la foi elle-même. La lettre tue, c’est l’esprit qui vivifie.

Ah ! dans la grande âme du Fils de l’homme, du jeune Nazaréen, quelles révoltes pour ces formules étroites et vides, quel mépris pour ces pénitences faites en public et ces orgies faites en cachette, quelle haine pour ces cœurs glacés et froids ! Et, quelle colère devant ces honteuses hypocrisies, devant les mensonges sacerdotaux, devant la cruauté des riches lévites qui tenaient dans leurs mains tout le peuple juif et l’écrasaient, l’opprimaient, le terrorisaient à leur gré ! Alors, le caractère de Jésus se change, comme se transforme le ton de sa prédication divine. Quand il parle sur la montagne, quand il parle près de la mer de Tibériade, au milieu d’une nature enchanteresse, parmi des êtres simples et humbles, une fleur de tendresse jaillit de ses lèvres : la divine promesse des béatitudes futures est prononcée sous le ciel d’azur, au sommet de la montagne de Hattim. Mais, quand il arrive à Jérusalem, ses yeux s’attristent, son âme se trouble, son cœur se soulève d’indignation. Les paraboles les plus fortes et les plus ardentes sont inventées par lui contre les riches, contre les vaniteux, contre les cruels ; les menaces les plus terribles éclatent dans ses paroles, et un jour, il prend un fouet et chasse les vendeurs du Temple, criant qu’ils changent en un marché la demeure de son Père.


L’âme de Jérusalem est immuable. Elle est toujours la cité du débat théologal, de l’âcre sophisme, des discussions aigres, des cabales cléricales ; elle est toujours, et plus que jamais, la ville des sectes et des hérésies. Sauf la petite Église latine, qui ne peut que combattre doucement, avec l’ardeur de sa croyance, tout le reste est une constante, mesquine et ridicule lutte de suprématies mystiques, théologiques et temporelles ; c’est une guerre de conventicules qui surprend, décourage et dégoûte. Qui comptera jamais toutes les formes de religions chrétiennes qui sont dans la moderne Jérusalem ? Les chrétiens de l’Église romaine se divisent en Latins, en Grecs unis, en Arméniens unis, en Maronites du Liban, en Coptes unis ; aussitôt après, viennent les chrétiens hérétiques, c’est-à-dire les Grecs schismatiques, les Arméniens schismatiques, les Coptes schismatiques, les Abyssins schismatiques, qui ne sont que trois cents et ont aussi une chapelle. Les chrétiens protestants établis en Terre Sainte, où, heureusement, ils ne font pas grande propagande, sont encore divisés en plusieurs sectes. Les chrétiens luthériens, c’est-à-dire les Allemands qui ont fondé en Syrie des colonies très importantes, ont une quantité de divisions, parmi lesquelles les luthériens du Temple, une secte spéciale. Il y a, hors la porte San Stefano, un groupement de chrétiens d’Amérique, fanatiques, ressemblant tant soit peu à l’Armée du Salut : ils s’appellent les Martyrs de la dernière heure. J’ai aussi vu quelques mormons.

Et croyez-vous que ces sectes, qui, en somme, vénèrent Jésus et sont venues se fixer sur le lieu de sa Passion et de sa Mort, croyez-vous qu’elles restent tranquilles devant la grande Tombe ? Allons donc ! Chacune est armée contre l’autre de colère et d’envie ; chacune cherche à fouler aux pieds les droits de l’autre, soit par la force, soit par l’argent, soit par la puissance ; chacune cherche à être plus grande que l’autre, non pas en l’honneur du Christ, mais pour ses patriarches, ses clercs, ses membres. Elles arrivent à compter rageusement les lampes, les cierges, les prières que chacune a droit d’offrir devant cet autel où Il fut martyrisé pour avoir voulu la gloire des pauvres, des simples, des pieux…

La colère emporte l’âme aux pires excès ; pendant mon séjour, les prêtres arméniens et grecs se battirent devant le saint Sépulcre, encore vêtus de leurs ornements sacerdotaux. Dans l’église de la Nativité, à Bethléem, le pacha est obligé de mettre un soldat de garde près de chaque autel, et un autre veille, nuit et jour, près de l’étoile d’argent qui marque la place de la naissance de Jésus, car les Grecs ont déjà volé une fois le joyau. Il y a deux ans, un pauvre franciscain fut tué à coups de revolver par un fanatique grec : on fit grand bruit de cette mort, sans résultat. Dans un coin de la petite chambre du saint Sépulcre, se trouvent presque toujours un prêtre grec ou un prêtre arménien ; ils ne bougent pas ; ils vous observent attentivement et reconnaissent immédiatement « la nationalité » de votre religion ; si vous êtes catholique romain, vous êtes un ennemi, sans que vous ayez fait le moindre acte d’hostilité ; ils comprennent que vous ne donnerez pas d’aumônes, et si vous restez trop longtemps, ils grognent ; ils vous font signe de partir : souvent, pour avoir la tranquillité, vous vous en allez, mais ils ont dérangé votre prière. Les processions, les fêtes, les messes sont une lutte continuelle à qui aura la meilleure place, la plus grande pompe, le plus de monde. Les schismatiques grecs et russes, très fanatiques, font de grandes aumônes à leurs églises de Terre Sainte, et, malgré cela, les pèlerins grecs et russes sont dépouillés par leurs prêtres quand ils arrivent à Jérusalem. Tout se vend, jusqu’au restant d’huile des lampes, comme si c’était une relique. Si Jésus revenait sur terre et s’il voyait comme on traite les pauvres paysans polonais, les pauvres colons russes, les pauvres Grecs de la Macédoine ou de la Thessalie, comme il prendrait son fouet pour chasser les marchands du Temple !

Ainsi, tous ces chrétiens hérétiques forment des groupes belliqueux, commandés par leurs patriarches et par leurs prêtres, soutenus par les consuls de leurs nations ; et si le sang n’est pas continuellement répandu, on le doit à la sagesse de la police turque ; si les choses gardent une apparence de calme, on le doit à l’équité musulmane. L’infamie de ces chrétiens est si grande que, par force, il faut louer Mahomet dans le pays de Mahomet, car seul Mahomet donne un exemple de tolérance, de sagesse et de justice. Au milieu de tout cela, la pauvre Église latine, la seule qui, depuis des centaines d’années, résiste intrépidement à toutes ces guerres, grâce aux frères franciscains ; la seule qui tienne haut le prestige de la charité chrétienne ; la seule qui s’inspire d’une piété éclairée, d’une humilité digne et forte, d’un ascétisme qui exalte et ennoblit la vie ; la seule qui dépense sa vie au profit de la foi et du saint Sépulcre, cette pauvre Église latine est contrainte de naviguer sur des mers tempétueuses, les yeux fixés sur une étoile divine et périlleuse.


L’âme de Jérusalem, plus soigneuse de sa gloire que de celle du Christ ; avide, cupide, superstitieuse, hypocrite, capable de tous les fanatismes païens et de nulle charité chrétienne ; cachant sous la fausse humilité un orgueil immense ; s’éloignant de plus en plus par ses sectes et ses hérésies de la Loi véritable ; l’âme de Jérusalem ferait encore pleurer le Seigneur sur le mont des Oliviers, à l’endroit où se trouve la petite chapelle en ruine qui porte l’inscription : Dominus flevit, Dieu a pleuré !

Il pleurerait sur Jérusalem, puisque pour elle il a prêché en vain, il a souffert en vain, il est mort en vain…

LA VOIE DOULOUREUSE

I

Le mont des Oliviers.

A l’est de Jérusalem, à trois pas de la porte San-Stefano, se dresse le mont des Oliviers, séparé de Sion par la sombre vallée de Josaphat, et ce nom suffit pour faire jaillir de toutes les âmes qui ont compris la poésie de la Passion le flot amer et profond des souvenirs. Ce mont n’est pas très haut, mais on le découvre de n’importe quelle terrasse de Jérusalem, car il domine tout ; il n’est pas très haut, mais la grande lumière qui l’enveloppe dès l’aube, la grande clarté cristalline et blonde qui entoure sa cime, semblent l’élever dans l’air. Même aux heures nocturnes, quand la terrestre Sion aux maisonnettes blanches s’endort à l’ombre de ses monastères chrétiens, de sa mosquée triomphante et de son mur sacré ; même aux heures tardives, quand le silence règne dans les ruelles de Soliman, dans ses impasses désertes, dans ses bazars muets, le pèlerin pensif peut contempler la montagne sacrée où Jésus pria, souffrit et, durant la terrible nuit, s’en alla vers la mort : n’est-ce pas là-haut qu’il fut baisé par Judas de Kérioth, pris par les soldats et qu’il dit à ses disciples, après avoir cherché en vain à les tirer de leur sommeil : Qu’importe que vous vous éveilliez maintenant, tout est fini ! N’est-ce pas au mont des Oliviers que commença la véritable Voie Douloureuse, et non pas au Prétoire de Ponce-Pilate ?…

Ah ! dans les ténèbres argentées, avec quelle avidité les yeux de ceux qui pensent, de ceux qui croient, de ceux qui rêvent, se fixent-ils sur ce mont sacré, comme s’ils voulaient revoir le triste cortège éclairé par les torches, avec les épées dégainées, descendant vers le Cedron et traînant, lié comme un malfaiteur, le Fils de Marie !


Le chemin pour arriver au mont des Oliviers est très escarpé : ce sont deux petits sentiers, pierreux et rudes. Les voyageurs qui aiment leurs aises y montent à cheval ou à âne, — surtout à âne, car ces tranquilles montures ont le pied sûr et tranquille, dans ces routes de Palestine, que les pierres, les rocs, la terre friable rendent si dangereuses. Mais ceux qui veulent visiter sérieusement la montagne divine vont à pied lentement, sans la hâte du touriste pressé, avec le calme silencieux de gens qui désirent penser et réfléchir, après avoir vu ; alors, il faut prendre le sentier abrupt que, dans la dernière période de sa vie, Jésus parcourait chaque jour et où le sol semble avoir gardé l’empreinte de ses pas. D’ailleurs, partout il y a un souvenir, une réminiscence, une image de ce passé si lointain et si proche… Voici le jardin de Gethsémani, avec ses huit oliviers sacrés, les oliviers d’alors, car l’olivier repousse sur ses anciennes racines, et toutes les traditions, l’hébraïque, la musulmane, la chrétienne, confirment rigoureusement qu’ici, près de ces troncs noueux, Il venait chaque jour prier son Père, qui était sa force et son courage. Le jardin de Gethsémani à lui seul mérite plusieurs visites, plusieurs haltes, sous les arbres saints, dont la verdure pâlissante a vu si souvent les grands yeux azurés du blond Nazaréen se lever au ciel, dans le dégoût des hommes et des choses. Mais le mont des Oliviers n’a pas seulement Gethsémani, le théâtre de la plus grande tragédie morale qui ait jamais troublé et désolé une âme divine, il a aussi pour lui une partie du drame sacré. Ici, à mi-côte, quelques pierres indiquent la place d’une ancienne chapelle, appelée Dominus flevit : le Seigneur a pleuré. C’est là que Jésus, regardant Jérusalem noyée dans une lumineuse journée de printemps, dans toute sa splendeur et sa puissance, dans tout son orgueil et son impénitence, c’est là que Jésus pleura sur la ville et sur sa ruine ; c’est là que, quarante ans après la mort du Juste, l’empereur Titus, avec sa neuvième légion, lança contre Jérusalem l’onde violente et dévastatrice des soldats romains, et Sion tomba et son peuple fut massacré et ses temples s’effondrèrent, et des milliers de Juifs commencèrent à gémir sous la malédiction terrible… Près du jardin de Gethsémani, Marie de Nazareth, âgée de soixante-trois ans, rencontra l’archange Gabriel qui, lui offrant une palme, lui annonça la fin de sa vie et sa montée au ciel, dans une gloire : elle baissa la tête, obéissante comme la première fois. Une roche blanche marque l’endroit où Marie, s’élevant dans les airs, laissa tomber sa ceinture, qui fut recueillie et conservée par l’apôtre Thomas ; quelques pas plus loin, dans une église où l’on descend par un large escalier, se trouve la tombe de Notre-Dame, ainsi que celles de saint Joachim et de sainte Anne ; cette église appartient au rite grec, et, continuellement, on dit des messes, des prières et des litanies sur le roc, où on ne trouva, après son ensevelissement, que le linceul qui enveloppait le corps de la Mère du Christ. Plus loin encore, s’élève la grotte de l’Agonie, où Celui qui devait périr pour le salut de l’humanité sua du sang et baigna la terre de cette écume pourprée : chaque matin, à l’aurore, un Père franciscain vient célébrer la messe dans cette grotte, qui, heureusement, dépend du culte latin. Une pierre blanche, sur le flanc de la montagne, fixe la place du sommeil des Apôtres, et au bout d’un sentier, une colonne s’élève là où Jésus fut trahi par Judas. Ah ! oui, il faut le visiter pas à pas, le mont des Oliviers, et plusieurs fois, car les impressions sont trop violentes, et on doit surtout monter jusqu’en haut, où se trouve la chapelle du Pater. Ici, Jésus apprit à ses disciples comment on priait, en joignant les mains et en prononçant les paroles sublimes qui consolent, qui glorifient, qui demandent le pardon : Notre Père ! Il l’avait déjà enseigné une autre fois sur le mont des Béatitudes, en Galilée, dans ce merveilleux Sermon sur la montagne, que chaque chrétien devrait connaître par cœur et que chaque philosophe admire dans sa grandeur… La munificence d’Adélaïde de Bossi, duchesse de Bouillon, une Française née d’un père italien, fonda ici un couvent de carmélites et l’église du Pater, — une église claire et silencieuse, dont le cloître, tout fleuri, est revêtu de marbres précieux, sur lesquels le Pater noster est inscrit en trente-six langues. A droite, en entrant dans une cellule mortuaire, gît la fondatrice, la duchesse de Bouillon, et près d’elle, dans une urne, le cœur de son père. Derrière les murs du monastère, les carmélites, qui suivent la règle de l’ardente Thérèse d’Avila, prient, loin de tous regards humains ; et cette église du Pater, toute blanche, toute fleurie, pousse à la contemplation, aux rêves vagues et lointains…


Enfin, c’est du mont des Oliviers que Jésus s’éleva au ciel, accomplissant les prédictions de l’Écriture, accomplissant son destin divin. Il faut grimper en haut, tout en haut, pour trouver la place sacrée, d’où le mont d’Orient vit la gloire de son Seigneur, comme il en avait vu la honte et le désespoir. Hélas ! cette place est occupée par une mosquée ! Cependant, avec cette tolérance religieuse dont les musulmans donnent continuellement l’exemple, le derviche qui garde le temple turc ouvre volontiers la porte aux chrétiens. Ainsi, le jour de l’Ascension, les franciscains portent là-haut leur autel, leurs ornements religieux et célèbrent la messe ; du reste, avec un pourboire, n’importe quel prêtre peut, sur un autel portatif, dire la messe dans la mosquée, quand il le veut… Le mont des Oliviers, qui vit à ses pieds tant de pleurs, de tristesses et d’agonies, a son faîte rayonnant de splendeurs glorieuses, et la terre, tout autour de lui, paraît réfléchir ces clartés ; le ciel semble s’incliner doucement sur le mont de l’angoisse et la mosquée disparaît, cachée par un nimbe de lumière. Sur le sol croissent d’humbles fleurs mauves…

II

Gethsémani.

Ce ne sont pas les richesses d’une chapelle élevée magnifiquement par la piété religieuse, ce n’est pas non plus l’édifice de pierre imposant dans sa lourdeur, qui arrêtent ici : c’est le jardin fleuri sur la côte de la montagne, sous le grand ciel d’un azur tendre presque blanc, — le jardin allègre, tout ruisselant de rosée nocturne, baigné par les délicates aurores orientales, égayé par le chant des oiseaux ; c’est Gethsémani qui vous prend, qui vous retient, qui, de loin, vous attire encore, toujours, par une force intime et secrète… Quel charme magique a donc ce jardin ? Il est planté d’antiques oliviers, car l’olivier ne meurt jamais, il renaît sur ses racines, et ces arbres ont vu Jésus s’asseoir sous leur ombre, prier et instruire ses disciples. Huit oliviers : mais si vieux, si imposants, que deux d’entre eux, spécialement, ont la grandeur et la majesté des chênes. Leurs troncs sont énormes ; le plus gros a huit mètres de circonférence, et sa verte frondaison s’étend sur le potager de Gethsémani. Ce tronc monstrueux ne semble plus être du bois : on dirait de la pierre, de la roche ; il en a la couleur, la dureté, les crevasses, et au-dessus s’élève une végétation merveilleuse, car les oliviers de l’inoubliable jardin donnent encore une abondante récolte. Huit oliviers : mais la charité poétique des franciscains, avec une intuition géniale, a tracé entre eux des plates-bandes de fleurs, et dans ce climat brûlant, dans ce pays sans eau, le jardin de Gethsémani, toujours frais et verdoyant, semble être un coin de terre enchantée au milieu d’un désert aride. Et le contraste est saisissant entre ces fleurs aux couleurs délicates, aux parfums suaves, près de ces oliviers dont le feuillage ressemble à une chevelure argentée : de petites roses blanches, des géraniums pourprés, des mauves d’un lilas triste et de grands lis, droits sur leur tige laineuse éclosent et s’ouvrent comme des coupes odorantes. Les siècles ont passé sur les arbres sacrés, et ces plantes charmantes ne vivent qu’un jour ; leur exquise jeunesse se renouvelle sans cesse autour des troncs noueux, tordus par les ans et leur fugace beauté entoure amoureusement les oliviers argentés, témoins de tant de drames… C’est une éternelle caresse de fleurs, c’est un sourire d’éternel printemps, entourant cette vénérable vieillesse…


Chaque jour Jésus, abandonnant la ville de Jérusalem où il était mal vu, laissant le Temple qui était devenu le centre de toutes les hypocrisies et de toutes les cupidités ; Jésus, suivi de ses disciples, sortait de la cité et venait dans ce jardin de Gethsémani, dont le maître était un ami, qui le laissait tranquillement parcourir son petit domaine. Là-haut, sous les oliviers, il s’asseyait. C’était l’heure du crépuscule, si douce en Orient. Combien de fois, à travers le feuillage d’argent, dut-il lever les yeux au ciel, cherchant son Père, dans l’ardeur sacrée de la prédication ! Combien de fois la gaie chanson des oiseaux, saluant le soleil qui se couchait derrière Jérusalem, dut mettre en son grand cœur une tendresse infinie et une infinie détresse. Près de lui était Simon-Pierre, en qui sa foi était si grande que même l’acte de reniement ne l’ébranla pas ; c’étaient Jean et Jacques, qu’il se plaisait à appeler les fils du tonnerre, tant leur apostolat était ardent ; c’étaient ses autres disciples ; c’étaient les saintes femmes : Marie de Cléophas, qui le suivit, le servit et l’aima du premier jour ; Marie de Magdala, la Galiléenne passionnée, à laquelle il pardonna ses péchés ; Marie de Béthanie, sœur de Marthe et de Lazare, qui écoutait ses paroles, extasiée ; et Suzanne, femme de Couza ; et trois ou quatre autres encore qui, fidèles, pieuses, tendres, ne pouvaient plus s’arracher de sa présence. A ceux-là, il parlait sous les vieux oliviers. Alors, dans l’idylle du printemps naissant, dans ce pays encore béni du Seigneur, sous un ciel limpide, entouré de gens qui l’écoutaient avec une âme ingénue et un cœur plein d’adoration, Jésus disait les paroles douces, les paroles suaves, les paroles émues qui attendrissaient les esprits les plus durs, qui enflammaient les imaginations les plus froides, qui amollissaient les intelligences les plus rudes. Oliviers noueux, vous entendîtes ces paroles merveilleuses ! Appuyé contre vous, devant ce mont de Sion où brilla la gloire de David et de Salomon, Jésus répétait la nouvelle loi de charité, de bonté et d’égalité, la nouvelle loi qui libérait les âmes et les rendait fortes contre la misère humaine, au nom d’une promesse suprême ; sous vos branches chenues, ô oliviers, retentissait l’écho de ces mots sublimes, qui, de ce pauvre et humble jardin de Palestine, passaient sur le monde…


Et, cependant ce nom de Gethsémani évoque la plus grande douleur qui ait brisé le cœur du Martyr : la fatale nuit d’angoisse, de défaillance, de doute passée dans ce potager, est plus tragique encore que l’agonie sur la Croix. Il vint ici dans la soirée terrible… Son âme était agitée, mais ses disciples ne savaient pas la réconforter. Il leur dit de ne pas dormir et leur confia sa faiblesse : son esprit était fort, mais sa chair souffrait. Ils ne comprirent pas et ils s’endormirent. Il resta seul, dans les ténèbres ; seul, dans ce jardin charmant où s’étaient écoulées des heures si belles et qui, maintenant, se vêtissait de deuil ; seul, sous le ciel noir ; seul, devant le problème effrayant qui l’agitait tout entier. Il essaya de prier, il essaya de s’unir à son Père par la pensée : il ne le put pas. Une tristesse mortelle l’envahit… Il appela ses disciples : ils reposaient. Il leur reprocha amèrement de ne pas pouvoir veiller une heure : ils se rendormirent. Ah ! c’est en cette nuit de terreur, de frisson, de solitude, d’abandon, d’immense incertitude, que Jésus vit, comme dans un résumé universel, toute l’infinie misère humaine, le péché inévitable, la tentation invétérée, les décadences du sang et de l’esprit, les faiblesses du cœur, tout le mal caché dans les chairs et dans les âmes ; Jésus mesura l’homme durant cette effroyable nuit, et celui-ci lui apparut si craintif, si mal défendu contre l’erreur, si aveugle, si sourd, si lâche, qu’il lui sembla impossible de le sauver jamais ! Seul, perdu dans l’ombre, tout près de la mort qui l’attendait, Jésus comme homme, douta si cruellement, que sa chair en fut bouleversée et qu’il sua du sang par tous les pores. Dans ce petit jardin de Gethsémani, il s’interrogea lui-même, en une crise de défiance suprême, pour savoir si sa prédication n’était pas un vain bruit emporté par le vent, et si la semence de son verbe, comme dans la parabole, n’était pas tombée sur la roche de l’égoïsme ou n’avait pas été dévorée par les oiseaux de proie ; il s’interrogea lui-même pour savoir si toute sa vie terrestre, vouée à la noble pensée de refaire l’esprit du monde, n’avait pas été dissipée stérilement ; il s’interrogea lui-même pour savoir si c’était utile maintenant de mourir sur la Croix… Angoissante question, posée par une nature vierge et ardente, surprise brutalement par le doute, assaillie par l’incertitude, abattue par la pensée d’avoir vécu en vain, d’avoir souffert en vain, et peut-être de mourir en vain !… Et, désespéré, le Christ joignit les mains, priant son Père d’éloigner le calice de ses lèvres… Ce jardin, ce modeste petit jardin entendit la parole la plus désespérée qui soit jamais sortie d’une bouche humaine. Combien d’heures dura cette nuit formidable ? Ah ! demandons-le à tous ceux qui connurent dans la vie — comme leur Dieu — de ces nuits inoubliables, de ces nuits de désolation, de ces nuits de misère, où tout croule autour de soi ; demandons-le à tous ceux qui souffrirent dans une de ces veilles ténébreuses ; demandons-le à toutes les grandes âmes qui eurent, elles aussi, leur nuit de Gethsémani, et qui sentirent l’inanité de leurs efforts, la mesquinerie de leurs tentatives, la caducité de leur œuvre. Qui donc a jamais compté ces heures ? Les douces paroles de l’Évangile leur donnent une épouvante sacrée, car elles montrent avec une terrible simplicité les tourments moraux, la douleur spirituelle et le déchirement physique qu’éprouva Jésus durant ces moments solitaires. La tragédie fut enveloppée d’ombre, cachée aux yeux humains, et quand le Fils de l’homme tendit la joue à Judas, en vérité, il avait vaincu, — mais il était déjà mort…


O jardin de Gethsémani, le sépulcre de Joseph d’Arimathie ne recueillit que le corps de Jésus, mais toi, tu as entendu ses paroles et tu as vu ses larmes, tu es donc plus sacré pour nous que tous les endroits sacrés, et nul ne peut s’approcher de tes oliviers sans trembler…

III

Le Chemin de la Croix.

Celui qui parcourt, de nos jours, le Chemin de la Croix, non pas depuis la maison de Hanan le grand prêtre, qui vraiment médita, décida et voulut la mort du prophète de Galilée ; non pas depuis la maison de Caïphe, instrument aveugle dans les mains de son beau-père Hanan, mais depuis le Prétoire romain, ce lithostratos où Ponce-Pilate, le gouverneur fourbe et humain, fut obligé de condamner Jésus, après avoir essayé de le sauver deux ou trois fois ; — celui qui parcourt ce chemin dont chaque pas rappelle le fatal trajet ; celui qui parcourt cette Voie Douloureuse, voulant tout voir et tout observer, met plus d’une heure pour atteindre le lieu du supplice et de la mort, le Golgotha, où se dresse aujourd’hui l’église du Calvaire. Maintenant encore la Via Crucis suit une montée, assez roide parfois, et à de certains endroits il y a des degrés, comme devant l’évêché copte où, pour la troisième fois, Jésus s’affaissa sous le poids de la Croix, comme devant la maison de la bonne Véronique ; cependant, la rue est pavée à la mode hiérosolomitaine, de petites pierres longues et étroites qui rendent la marche difficile, mais enfin elle est pavée. Une grande heure donc pour le voyageur chrétien et pour le curieux de choses mystiques ; et de plus, une lassitude aussi grande que si l’on avait marché longtemps dans des sentiers de campagne, où cependant le pied ne se heurte pas à des cailloux pointus, comme dans la Voie Douloureuse. Ce dut être bien plus long pour le Martyr ! Alors, la côte était plus rapide, et le sol en mauvais état, ainsi que tous les chemins de l’époque. La Croix pesait sur ses épaules… Il avait passé ses derniers jours en veilles et en prières ; les deux dernières nuits avaient été terribles : on l’avait lié à une colonne, flagellé, hué ; son âme était abreuvée d’amertume et ses forces le trahissaient. Quand il suivit, lentement, pas à pas, la Voie Douloureuse, il devait être dans un tel état d’accablement physique, que cette rue, que nous mettons une heure à parcourir, lui sembla sans doute éternelle…


Le Prétoire de Ponce-Pilate est, à présent, une caserne turque et il s’y trouve des fantassins musulmans. Cependant, moyennant un pourboire, on peut entrer dans ce bâtiment, où, chaque vendredi, les Pères franciscains, accompagnés de pèlerins et de dévots, se rendent pour commencer le Chemin de la Croix, s’arrêtant aux quatorze stations… Or, vous montez dans cette caserne turque par une vingtaine de marches, on vous ouvre la porte, vous passez sous un grand drapeau rouge avec le croissant et l’étoile blanche, et vous pénétrez dans une vaste cour, où sont dressés les fusils en faisceaux, où les soldats nettoient leurs gamelles : c’est le Prétoire, c’est le lithostratos, c’est là que Jésus a été condamné à mort. Vous souvenez-vous des paroles de Ponce-Pilate : Je me lave les mains du sang de ce Juste ?… C’est là-haut, près de ce mur, qu’il les a proférées, c’est en bas, dans cette cour où les canons des fusils brillent au soleil, où les soldats frottent les boucles de leurs ceinturons pour les faire reluire, que le peuple hébreu a lancé la terrible imprécation : Que son sang retombe sur nos têtes et sur celles de nos fils, jusqu’à la septième génération ! Ensuite, Jésus descend les degrés et, dans la rue, on le charge de la Croix : la place est marquée par une pierre blanche, scellée dans le mur, car la Scala Santa a été transportée à Rome. La montée commence : les soldats entourent les deux larrons et Celui que, par moquerie, ils appellent le roi des Juifs. Pendant un certain temps, Jésus avance, courbé, pâle, livide, ruisselant de sueur, le sang coulant de son front meurtri par la couronne d’épines. Mais, arrivé au croisement de la rue du Prétoire et de la rue de Damas, il tombe à terre. A l’angle des deux rues s’élève une colonne brisée, qui marque la première chute du Martyr. La voie, qui s’élargit à cet endroit, est parcourue par des piétons, des chameaux chargés de ballots, des ânes allant au bazar, des Arabes demi-nus. Enfin, le Martyr se relève ; mais, un peu plus loin, un groupe vient au-devant de lui, c’est Marie, c’est la Mère qui cherche son Fils ; Il la voit, la regarde, la salue : Salve, Mater. Et elle ? Elle ne dit rien et défaille dans les bras des saintes femmes. La scène a eu lieu dans une ruelle peu fréquentée : une petite chapelle s’érige à cent pas de là, consacrée à Notre-Dame de l’Évanouissement. Mais les forces de Jésus, après la rencontre de sa mère, s’affaiblissent de plus en plus : les soldats ont hâte d’en finir, car les fêtes de Pâques s’approchent, et ils veulent s’amuser librement : ils trouvent un paysan, un certain Simon, de Cyrène, et lui mettent la Croix sur le dos. Mais Simon ne la porte que peu de temps. C’est devant une maison grise, à un angle de la Voie Douloureuse, que le Cyrénéen a soulagé les épaules meurtries du Christ. La route se fait plus escarpée, les degrés commencent : pendant que le condamné monte cette côte, haletant, exténué, épuisé, demandant la mort à chaque pas, une femme sort de sa maison ; elle s’appelle Bérénice et elle est Juive, mais qu’importe ?… elle s’approche des soldats et, courageusement, essuie avec un linge la face de l’agonisant : sur la toile, le visage reste imprimé en traits sanglants, et, à partir de ce jour-là, la Juive ne s’appelle plus Bérénice, mais Veri-Icon, la vraie image, ou Véronique. La maisonnette existe encore sous une arche obscure, en haut d’un escalier creusé dans la roche brune, et peut-être en fera-t-on une chapelle. La tragique procession continue : à soixante mètres de là, Jésus tombe pour la seconde fois… Autour de lui, s’alignent des petites maisons blanches, et sur une fenêtre fleurit un rosier, cultivé par quelque Hiérosolomitaine aux yeux lourds ; sur les degrés de pierre, des gamins jouent et se disputent en arabe. A force de coups, le mourant se relève, et son état est si pitoyable que des femmes le regardent passer en pleurant. Et la grande prophétie sort des lèvres de celui qui se traîne au supplice : Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, pleurez sur vous et sur vos enfants ! Puis, il se remet en marche… Le trajet est long, l’accès est difficile, au loin apparaît le Golgotha, mais pour l’atteindre, quel effort !… De nos jours, cette partie du chemin est fermée par des constructions postérieures, et le pèlerin qui veut suivre Jésus le long du chemin est obligé de faire deux ou trois détours avant de joindre la dernière station, celle où, en vue du Calvaire, Jésus tomba pour la troisième fois. C’est une petite place située au coin du bazar, à un des endroits les plus sales et les plus fréquentés de la ville : le marché des Arabes, des Musulmans, des Abyssins coptes, des Juifs… L’âme est déchirée et le cœur se brise devant ce spectacle.


Maintenant, la fin du drame surhumain se passe dans l’église du Calvaire, tout là-haut, devant la roche qui a supporté le corps du Christ. Une grande dalle de pierre marque l’emplacement où il fut dépouillé de ses vêtements, que les soldats tirèrent au sort ; non loin, dans cette même église, un tableau de mosaïque indique le lieu du crucifiement ; quatre mètres au delà, vers l’est, un trou cylindrique, revêtu d’argent, dit que la Croix y fut dressée. Elle regardait l’Occident et les yeux du Christ expirant se fixèrent sur ce côté du monde, qui devait faire triompher sa foi. Mais, désormais, la scène lugubre touche à sa fin : les sept paroles sont prononcées ; il a pardonné au bon larron ; il a parlé à sa mère et à Jean ; il a remis son âme dans les mains de son Père : la mort est venue. Là, près de ce petit autel du Stabat Mater, élevé par les soins des fidèles, Jésus-Christ est descendu de la Croix, enveloppé dans le voile de Marie ; ici, sur cette plaque de marbre — la pierre de l’Onction — son corps est lavé, parfumé de nard et de myrrhe. Et un peu plus loin, dans le petit jardin du bon Joseph d’Arimathie, dans le sépulcre encore neuf, la dépouille sacrée est déposée, pendant que la nuit tombe…

La Voie Douloureuse est finie.

IV

Le Calvaire.

L’église du Calvaire fait partie de celle du Saint-Sépulcre. Tous les chrétiens se rappellent cette lugubre histoire : Jésus fut crucifié sur un petit monticule appelé le Golgotha, ce qui signifie crâne, parce que la croyance populaire voulait que là soit enseveli le crâne d’Adam. Le jardin où se trouvait la tombe familiale de Joseph d’Arimathie était proche du Golgotha, d’après tous les évangiles ; et les Juifs furent très contents que le disciple secret de Jésus voulût bien se charger du corps et l’emporter immédiatement, car la Pâque s’approchait et ils n’auraient pu la célébrer, s’ils avaient été contaminés par le contact d’un cadavre. La mère désespérée et les saintes femmes, l’apôtre Jean et le bon Joseph n’eurent donc pas un long trajet à faire pour déposer le mort dans son dernier lit : il fut enseveli à quelques pas du lieu de son martyre.

Sainte Hélène eut une idée digne de son cœur : elle résolut d’enfermer toutes les stations sacrées de la Passion dans une immense basilique. Pour réaliser son projet, elle dut faire tomber une partie du monticule où expira le Fils de l’homme, si bien que l’église est appuyée en partie sur le Golgotha, en partie sur un terrain artificiel ; l’église du Golgotha se trouve à main gauche, en entrant dans la basilique du Saint-Sépulcre ; sa hauteur est d’environ cinq mètres.

Elle est bâtie dans un coin obscur, et un double escalier de pierre, très raide, y conduit. Une obscurité profonde y règne continuellement et les lampes jettent des lueurs incertaines sur les ors et les argents des icones byzantins. Car, la place qui vit le crucifiement de Jésus, par de tristes vicissitudes, appartient aux Grecs schismatiques. Sous l’autel, une étoile d’argent marque l’endroit où l’on dressa la Croix, et le métal est usé par les lèvres des fidèles. Plus loin, de chaque côté de l’autel, se trouvent deux pierres qui indiquent l’emplacement des croix du bon et du mauvais Larrons, et à droite, sous un revêtement de métal, on voit la crevasse profonde qui s’ouvrit dans la roche, au moment où Jésus, jetant un grand cri, expira sur la Croix. Cette crevasse se prolonge jusque dans les entrailles de la terre et semble être produite par un violent tremblement de terre. Saint Luc dit : En même temps, le voile du Temple se déchira en deux, du haut en bas ; la terre trembla ; les pierres se fendirent…


Eh bien ! tout cet appareil ne satisfait point l’esprit ; le Golgotha n’aurait pas dû avoir de temple ; la petite éminence qu’Il monta péniblement, pliant sous un faix trop lourd pour ses épaules, où Il fut dépouillé de ses vêtements — la tunique de Jésus était sans couture, d’un seul morceau, tissée par sa Mère — où Il fut cloué sur la Croix, où Il passa trois heures d’angoisse, où, mourant, Il pria pour ses ennemis, la petite éminence aurait dû rester intacte, telle qu’elle était. Il suffisait d’y ériger une grande Croix pas autre chose. Dans l’air libre, sous le doux ciel d’un azur blanchissant que, durant les longs étés syriens, aucun nuage ne vient troubler, la Croix se serait dressée, jetant sa grande ombre sur la roche solitaire ; et pendant les durs hivers de la Judée, les vents et la pluie l’auraient fouettée sans l’abattre ; elle serait restée là grande, puissante, redoutable sur l’horizon, — signe inébranlable de la foi chrétienne.

Le pèlerin, alors, aurait parcouru toute la Voie Douloureuse, partant non pas du Prétoire où Ponce-Pilate lut à Jésus l’injuste condamnation, mais de cet inoubliable jardin de Gethsémani qui rappelle la terrible nuit d’épreuve… Le pèlerin aurait marché dans le chemin qu’Il suivit, au milieu des soldats, à la lueur des torches fumantes, accompagné seulement de deux ou trois de ses apôtres, pendant que Judas de Kérioth, sur lequel il avait levé ses clairs yeux bleus, s’enfuyait, serrant contre sa poitrine la bourse infâme renfermant les trente deniers… Le pèlerin serait descendu comme Jésus dans la vallée de Josaphat, qui sépare le mont de Sion du mont des Oliviers ; il aurait passé, comme lui, le petit pont de pierre jeté sur le torrent du Cedron ; il aurait monté la pente raide qui conduit à Sion et à la maison de Caïphe ; et ainsi, pas à pas, le pèlerin aurait pu suivre toute l’agonisante histoire de la Passion, depuis la nuit passée chez Hanan à la maison de Caïphe, où Simon-Pierre, en qui le maître avait mis ses plus grandes espérances, le renia sans avoir la force de se déclarer son ami ; le pèlerin aurait fait toutes les stations de la Via Crucis, baisant la terre, et serait enfin arrivé au petit monticule où se termina la terrible tragédie, à la neuvième heure d’un vendredi de nisam. Et là, une simple croix aurait rappelé cet instant suprême, cet instant qui bouleversa la face du monde. La roche blanchâtre, striée de veines et de taches rouges, serait intacte, et les yeux étonnés auraient vu librement l’énorme masse séparée en deux dans toute sa profondeur.

A quoi bon cette chapelle petite et obscure, où l’on étouffe, où l’on ne voit rien, où la grande vision du Golgotha est parfaitement perdue ? L’ardeur religieuse de ceux qui viennent se prosterner là, de toutes les parties du monde, n’aurait certes pu démolir une montagne : le Seigneur ne nous a pas dit de l’adorer dans les murs d’une église. On prie si bien à l’air libre, sous les vieux oliviers de Gethsémani, à l’ombre desquels Jésus se recueillit souvent ; on prie si bien, là-bas, sur les bords fleuris du Jourdain, dans ces champs bénis du ciel ; on prie si bien dans la douce Galilée, jardin enchanté où germa la parole divine…

Près du pont de Samarie, un jour, Jésus répondit à la Samaritaine, qui, ingénument, lui demandait s’il fallait adorer le Seigneur dans le temple comme les Hiérosolomitains ou sur la montagne comme les Samaritains ; Jésus répondit que bientôt on ne prierait plus dans le temple ni sur la montagne, mais partout où serait l’esprit de vérité, dans sa lumière. Eh ! pourquoi le Golgotha n’est-il pas resté, comme il était alors, nu, austère, tragique, au lieu de devenir un endroit clos et fermé, orné de saintes images vêtues de métaux précieux, la face brunie et enfumée par les lampes, tandis que la crevasse admirable est couverte de gouttes de cire, tombées des petits cierges que penchent les fidèles, pour mieux voir la fissure de la roche ! Comme l’âme trouverait des impressions aiguës et profondes, si on pouvait aller là où Il finit sa vie, pendant les fraîches aubes naissantes ou durant les ardents crépuscules pourprés, sans dépendre du règlement de la Sublime-Porte qui ouvre et ferme les sanctuaires, sans passer devant les gardiens et les soldats turcs…

Mais sainte Hélène ne pouvait savoir tout cela. Sa foi, alors, était si vive, si ardente, si ingénue, si simple, si luxueusement païenne, que, pour satisfaire son besoin de vénération, elle pensait aussitôt à de magnifiques constructions, riches de marbres et de pierres précieuses. La piété de sainte Hélène a construit trente-quatre sanctuaires sur les Lieux-Saints ! Comment n’aurait-elle érigé aussi un temple sur le Golgotha ? Plus tard, ses basiliques furent détruites et reconstruites, puis détruites de nouveau, et encore reconstruites, mais jamais personne ne pensa que le Calvaire ne devait être qu’une simple montagne ornée d’une Croix… Ah ! on l’aurait vue de toutes les collines de Jérusalem, la Croix, et l’œil n’aurait pu la fixer sans se remplir de larmes !

En bas, dans l’église du Saint-Sépulcre, à main gauche, une petite grille de fer entoure un roc ; il est en face du Golgotha, éloigné d’une cinquantaine de pas. C’est la place où les saintes femmes en pleurs regardaient Jésus agoniser sur la Croix. Maintenant, en se mettant au même point, on ne distingue plus qu’un amas de pierres et de colonnes. O pieuses femmes, vous le voyiez, au moins, et nous, nous ne pouvons même pas voir le symbole de sa douleur…

V

Les pleurs d’Israël.

Chaque vendredi, dans les rues de Jérusalem, partant de l’antique Prétoire où Jésus fut injustement condamné et allant jusqu’au Sépulcre, les pèlerins accomplissent la Via Crucis, s’agenouillant et priant devant toutes les stations de la Croix, reconstituant chaque épisode du drame horrible. Et le fatal dialogue entre Ponce-Pilate et le peuple juif revient à l’esprit : Voulez-vous la mort de ce juste ?… Je me lave les mains de son sang. Et le peuple : Retombe son sang sur notre tête et sur celle de nos fils, jusqu’à la septième génération ! Et c’est vraiment chaque vendredi que la déprécation juive trouve son témoignage douloureux et profond, encore une fois et toujours ! En effet, ce jour-là, les nombreux Israélites qui peuplent Jérusalem, environ trente mille, ferment leurs boutiques et leurs échoppes, barricadent leurs maisons et désertent leurs faubourgs infects. La ville prend l’aspect d’un pays abandonné ; on dirait une vieille cité de province, un dimanche, à l’heure des vêpres. Les marchés sont vides. Les derniers chameaux se sont éloignés, retournant à Bethléem, à Jéricho, à Saint-Jean-de-la-Montagne. Un grand silence tombe sur l’antique Solima, la ville de Salomon et de David, et le grand souffle d’Israël semble avoir balayé les rues ; le quartier nazaréen, le quartier de Jésus, paraît rapetissé, dispersé sous le vent du rite hébreu. Où est donc la population de Sion aux visages blêmes et aux fines lèvres pâles, la population aux yeux tristes et fiers ? Les chrétiens qui ont fait la Via Crucis rentrent à l’hôtel ou à l’hospice des franciscains pour se reposer un peu, calmer leur esprit agité par les souvenirs de la Croix ; et plus tard, vers les heures d’après-midi, le drogman fidèle vient leur rappeler qu’il faut aller voir les pleurs d’Israël. Les Juifs travaillent durement, s’adonnent aux besognes les plus pénibles, peinent du matin au soir, se disputant pour un centime, mangeant mal, dormant peu, infatigables, silencieux, obstinés, toujours croissant en nombre et en fortune ; et un seul jour de la semaine, le vendredi, ils exhalent leurs âmes dans des plaintes. C’est un vrai spectacle que les pleurs d’Israël, un spectacle curieux, bizarre, morbide et émouvant.


Un mur ! Non pas un mur ordinaire, mais quelque chose comme l’immense flanc d’une construction cyclopéenne, voilà tout ce qui reste du temple de Salomon, du temple qui renfermait la Loi mosaïque ; du Temple, enfin, dont les splendeurs et les somptuosités emplissent les Saintes Écritures. Un mur seulement, mais si grandiose, si colossal, qu’aucune parole ne peut en donner l’idée : l’œil qui se lève pour en mesurer la hauteur s’abaisse aussitôt, humilié. Les pierres en sont larges, longues, profondes, et sont en réalité des blocs égaux posés les uns sur les autres : une roche à pic, taillée, lisse, poussiéreuse, puissante. Tout a été ruiné. Jésus n’a-t-il pas dit qu’il pouvait détruire le Temple et le reconstruire en trois jours ? Il ne reste rien de ces bois précieux, de ces ivoires, de ces pierres rares qui le rendaient éclatant et stupéfiant ; seul, ce pan de mur est là pour attester la puissance de la main qui le renversa. Et cette ruine, non seulement n’est qu’un misérable débris de la gloire d’Israël, mais pour que la malédiction soit plus tragique encore, le destin a fait de cette muraille, qui atteste la grandeur de Moïse et de Salomon, le support d’une partie de la mosquée d’Omar.

Les Turcs ont profité des fondements du Temple pour ériger dessus, pendant le règne d’Omar, un édifice magnifique, en l’honneur de Mahomet ; il est le troisième, par l’importance, dans l’Islam, après la mosquée de la Mecque, tombe du Prophète, et après celle de Médine. Et le mur qui était couvert d’escarboucles, d’émeraudes, de lames d’or et de cuivre ; le mur sacré qui avait vu les pompes solennelles de la loi mosaïque, maintenant asservi et humilié, est le soutien d’un sanctuaire mahométan : les lettres mystiques arabes en sont l’unique ornement, et des briques jaunes et bleues courent intérieurement le long de la corniche. Dehors, il suit une ruelle étroite et sale, où les blocs de pierre prennent un aspect fantastique, au milieu des masures et des chaumières. La gloire de Salomon est disparue, la gloire du peuple hébreu s’est éteinte, et la muraille qui entendit les prophéties et les prières judaïques, qui fut le berceau idéal de la Loi, est aujourd’hui marquée du sceau musulman.

Et c’est sur ce dernier vestige de leur passé, que les Hébreux viennent pleurer chaque vendredi ; ils n’entrent pas dans la mosquée d’Omar, parce qu’elle leur fait horreur : ils assurent que le livre de la Loi a été enterré sous le péristyle et qu’ils craignent de le fouler involontairement aux pieds ; en réalité, ils souffriraient trop en voyant le croissant à la place de l’Arche Sainte, et le mirah au lieu du Tabernacle. Ils n’y pénètrent point. Chaque vendredi, ils s’acheminent vers la ruelle où s’élève la muraille de Salomon ; tous s’y rendent, femmes et enfants, vieux et jeunes. Les femmes portent une espèce de toquet de soie ou de laine, posé sur les cheveux ; et, là-dessus, un châle de mousseline à fleurs, qui leur cache la moitié du visage. Quelques hommes ont le bonnet de fourrure, et ce sont des Juifs russes ou polonais ; d’autres, un bonnet de soie noire, et ce sont des Juifs français ou anglais ; d’autres encore sont vêtus de l’antique simarre hébraïque, mais ceux-là sont peu nombreux. Le long des masures et des chaumières, en face du mur sacré, il y a des bancs et des sièges : là, s’asseyent les vieillards et les enfants, pour prier et pour lire leurs oraisons. Et contre le mur, le front appuyé sur les pierres, se tiennent une quantité de femmes, le châle rabattu sur la tête, les épaules courbées, plongées dans une douleur silencieuse ; et le roc froid, lisse et poussiéreux, peu à peu se trempe de larmes, tombées de ces yeux qui semblent se fondre en eau. Il y a là deux ou trois cents personnes à la fois, qui restent dix minutes ou un quart d’heure. Ils sanglotent, cherchant à étouffer leurs gémissements, ayant la pudeur de leur douleur ; puis ils cèdent la place à deux ou trois cents autres personnes qui embrassent la roche, la frappent de leur front, prient et se désespèrent. Et elles répètent une dolente et angoissante litanie, dont voici les premiers vers :

Pour notre temple détruit — nous venons ici et pleurons,

Pour notre gloire tombée — nous venons ici et pleurons,

Pour notre peuple exterminé — nous venons ici et pleurons.

Le rabbin ou quelque pieux vieillard, serviteur fanatique d’Israël, psalmodie la première partie de ce chant désespéré, et la foule répond avec le second vers. A mesure que s’étend le récit de l’infinie misère du peuple juif, sans patrie, sans nation, sans roi ; à mesure que la grande lamentation se déroule, les pleurs coulent plus amers sur le mur de Salomon. Ah ! ils n’ont gardé que ces pierres posées les unes sur les autres, dernier souvenir d’un temps glorieux et heureux, quand Israël était aimé du Seigneur, et ils gémissent sur elles, comme sur un immense cercueil où seraient ensevelies toutes leurs tribus. Parfois un chrétien s’avance, par curiosité. Ils ne se retournent pas, ils ne le regardent pas. Lui-même s’arrête, étonné. Ce qu’il voit le frappe profondément. Une heure auparavant, il s’est souvenu des arrogantes paroles prononcées par les meurtriers de Jésus : le sang qu’ils ont répandu a semé la guerre, le feu, les épidémies, les persécutions, et ce pauvre mur voué à Mahomet est leur unique héritage mystique.

Les pieds dans la boue, en plein air, au froid, au chaud, à la pluie, sous le soleil, dans une ruelle pleine d’immondices, comme des chiens chassés à coups de pied, ils viennent baiser ces pierres, pleurer sur elles, au dehors, au milieu des curieux qui les observent, au milieu de leurs ennemis les Turcs et les chrétiens. Ils étouffent leurs sanglots, mais c’est une foule qui soupire et il y a dans l’air des bruits de plaintes ; ils répriment leurs soupirs, mais c’est une foule qui se désespère ; ils refrènent leurs plaintes, mais c’est une foule qui se lamente… Flegmatiques, les Anglais les examinent avec un lorgnon. Ainsi un jour j’ai vu une vieille Anglaise impertinente et obstinée, montée sur un âne, qui voulait absolument traverser toute la ruelle sur sa monture, et elle troubla fort les Juifs. Bizarre et émotionnant spectacle. Certes, les pleurs sont contagieux ; certes, la névrose des larmes loge dans cette ruelle ; certes, le mur de Salomon les hypnotise… Mais à quoi servent les paroles de la science ? Ils gémissent là sur un désastre ; ils expient le plus grand des péchés ; ils trouvent dans leur religion un nouveau sujet de douleur, quand nous, au contraire, y trouvons un éternel sujet de consolation. Comment se moquer d’eux ? Ils ont tué Notre-Seigneur, mais ils sont si misérables, malgré leur cupidité et leur commerce ; ils sont si abandonnés et si délaissés, malgré leur avarice ; ils sont si privés de réconfort moral, malgré leur courage, que la grandeur de leur châtiment effraye… Une fatalité les enveloppe et leurs lamentations du vendredi est le cri des âmes qui, après deux mille ans, sont encore oppressées par le destin.

VI

La vallée de Josaphat.

Si vous sortez de la cité sainte, en voiture, pour vous rendre dans la jolie petite ville de Bethléem, vous voyez la grande vallée sombre paraître et disparaître devant vos yeux ; si vous allez, toujours en voiture, dans ce frais et ombreux village de Saint-Jean-de-la-Montagne, où est né le Précurseur, la vallée sinistre surgit encore devant vous, mettant en votre âme un sentiment d’incroyable tristesse ; si, enfin, vous partez à cheval pour faire cette fatigante excursion de Jéricho, de la mer Morte et du Jourdain, avant que vous arriviez à Béthanie, le village où le Rédempteur aimait venir visiter Marthe et Marie, la vallée s’étend à vos pieds, dans sa funèbre apparence d’immobilité, de silence et d’horreur ; et pendant les longues heures du trajet, cette effrayante vision hante votre rêverie.

Et quand vous montez au jardin de Gethsémani, vous la sentez toute proche, la vallée noire et muette ; et si, parfois, vous l’oubliez, soyez sûr que votre drogman, un homme précis et méthodique, vous rappellera que c’est la vallée de Josaphat et que vous n’y êtes pas encore allé. En vain, toute la partie sereine et tranquille de votre esprit se révolte contre cette influence de lourde mélancolie ; en vain, vous essayez de résister à l’entraînement fatal qu’exerce sur vous ce voisinage d’immuable consternation ; en vain, vous tentez de vous soustraire à l’ensorcellement secret de ce lieu d’éternelle douleur : tout en vous se soumet à cette emprise mystérieuse. Vous finissez par avoir la nostalgie malsaine d’une ambiance, où toutes vos misères passées et futures pourraient former un ex-voto de larmes réprimées, de soupirs étouffés, de sanglots contenus, et un beau jour, presque malgré vous, oubliant l’azur du ciel, oubliant le soleil, oubliant le sourire de la nature, vous finissez par aller à pied dans la vallée de Josaphat, cherchant l’ivresse des tristesses, des découragements, des ruines…


Croyez-vous qu’elle soit grande, la vallée de Josaphat ? Non. Elle a quatre kilomètres de longueur sur deux cents mètres de largeur. Mais qu’importent ces mesures mesquines !… Quand on est descendu, lentement, par le petit sentier raide et escarpé qui conduit au centre de la vallée, quand on est arrivé au fond du ravin, on croit avoir pour toujours abandonné les formes gaies et heureuses de la vie et être entré dans le royaume sans fin de la Tristesse. La vallée de Josaphat n’a pas d’arbres ; elle n’a pas de fleurs ; elle n’a pas une touffe d’herbe ; toute végétation a disparu depuis un temps immémorial, ou peut-être n’y en a-t-il jamais eu ; elle est faite de terre brune et stérile ; elle est faite de roches sombres et âpres ; elle est faite de pierres rougeâtres et hostiles. Tout le côté occidental est semé de tombes juives, et elles sont si serrées, si pressées, si nombreuses, qu’il n’y a plus de place pour en construire d’autres ; de toutes les parties du monde, les Israélites viennent se faire enterrer ici, et quelques-uns, agonisants, arrivent seulement pour y mourir… Eh bien ! ce ne sont pas ces monuments qui inspirent une si profonde mélancolie : ils n’ont pas de croix, pas d’inscriptions, pas de couronnes, pas de fleurs, et ces pierres blanches, grises ou brunes n’évoquent pas d’idées funèbres. Puis, elles nous touchent assez peu, ces sépultures juives qui renferment des êtres que nous ne connaissons pas, des êtres d’une autre race, des êtres d’une autre foi. Non, l’infinie désolation de la vallée de Josaphat n’est pas là…

Il y règne un silence lugubre. Les bords du ravin se dressent à pic de chaque côté, comme les parois d’un abîme, où n’arrive même pas la douce lueur des étoiles ; la lumière y est froide, comme décolorée par une incommensurable pâleur ; le ciel apparaît si lointain, si blanc, si fermé, que les yeux se baissent involontairement sur la terre rougeâtre. Personne ne passe. Là-bas, très loin, vers la fontaine de Siloé, une paysanne s’éloigne, chargée de son outre noire remplie d’eau ; mais on dirait une ombre incertaine et fuyante. La solitude, ici, se fait éternelle, dans le temps et dans l’espace. Peut-être, une âme vivante n’ose-t-elle pas descendre dans ce désert, où l’imagination chrétienne place le grand jugement et la dernière journée ? Il semble qu’un charme magique cloue à la pierre sur laquelle il s’est assis l’audacieux qui s’est risqué dans ce gouffre. Aucun oiseau n’effleure de son aile les hautes cimes de la vallée ; aucun bourdonnement d’insecte n’anime l’air immuable et pesant. Trois grands mausolées bizarres émergent au milieu des pierres : celui d’Absalon, l’indigne fils de David ; celui de Zacharie, le fils de Barrabas, et celui de saint Jacques le Mineur. Ces trois tombes sont chacune d’un style différent : celle d’Absalon surgit au fond de la vallée, celles de Zacharie et de saint Jacques sont collées contre la roche, et toutes trois attirent le regard sans le retenir. La vallée de Josaphat, froide, muette, enveloppée d’un silence que des milliers d’années semblent n’avoir jamais interrompu, sombre comme aucun paysage humain, renferme en elle-même les éléments de la plus haute et de la plus intime mélancolie. Celui qui obéit à la séduction fatale et qui, assis sur une pierre, s’abandonne à l’ensorcellement étrange de cet air lourd, de cette lumière morne, de cette stupéfiante torpeur ; celui-là s’imagine que, désormais, il n’existe plus dans le monde ni la gaieté des couleurs qui enchantent l’œil, ni la douceur des parfums qui caressent l’odorat, ni aucune de ces choses belles, limpides, brillantes, — richesses humbles et glorieuses de la vie. Celui qui subit la fascination funeste ne se souvient plus des tendres caresses de ses enfants, des sourires de ses parents, de l’affection de ses amis : il n’a plus que la sensation d’une solitude éternelle, d’un désert que rien ne viendra jamais animer, sauf l’effroyable catastrophe finale. Toutes les énergies s’abattent, toutes les révoltes de l’âme s’engourdissent : celui qui descend dans la vallée de Josaphat montre un grand courage. Le frisson de terreur et de douleur qui l’accueille lui donne l’avertissement suprême : c’est la vallée de la Mort.

VII

Ombre qui souffre…

J’eus la joie de me trouver à Jérusalem le jour de la Fête-Dieu. Vous savez que c’est un jour aimé de ceux qui ont été élevés dans le Midi, où la piété religieuse se plaît à des manifestations pleines de gaieté, de grâce et de tendresse, ainsi qu’à des spectacles d’une pompeuse solennité. Dans le Midi ensoleillé et riant, la Fête-Dieu fait sonner les bruyants carillons dans les tièdes journées de mai ou de juin, et promène dans les campagnes un dais de velours rouge soutenu par des piques dorées, sous une pluie de fleurs, dans un nuage d’encens, au milieu des prières et des chants. La Fête-Dieu autrefois était un Noël estival, mais un Noël plus intense, célébré au grand air, à la belle lumière du soleil, dans la jeune verdure, dans l’éternel renouveau de la nature ; seulement les anciennes coutumes s’effacent et celle-ci, comme les autres, va se perdant peu à peu…

Donc je fus charmée de me trouver ce jour-là dans la moderne Sion, la ville vouée au Seigneur. Je pensais que la Fête-Dieu, dans ce pays où Jésus avait vécu et souffert, devait avoir un éclat spécial. Hélas ! j’oubliais que nous nous trouvions en Turquie ! Non pas que les musulmans s’opposent en quoi que ce soit aux manifestations du culte chrétien ; mais Jérusalem est sous la domination du sultan, et les processions triomphantes à travers les quartiers mahométans ou juifs seraient un non-sens. Mahomet règne en maître ici : la mosquée d’Omar, construite sur les ruines du Temple de Salomon, est plus grande et plus magnifique que l’église du Saint-Sépulcre.

Aussi, l’Église latine fait sa procession du Corpus Domini dans l’intérieur du sanctuaire, modestement, mais très pieusement. Toute la communauté franciscaine y prend part, et, l’an passé, il s’y trouvait aussi le Père Louis de Parme, le supérieur des franciscains, qui, humblement, s’était mêlé à la foule des autres moines, observant ainsi la tradition de simplicité et d’obscurité du grand saint François. J’ai déjà dit que l’église du Saint-Sépulcre est vaste : plus que vaste, du reste, bizarre, extravagante, faite de sept ou huit églises réunies, les unes hautes, les autres basses, carrées, rondes, octogones, souterraines, latines, grecques, coptes, arméniennes, claires, obscures, sombres, reliées entre elles par une allée découverte, où il pleut — quand il pleut… Il y a l’édicule sacré qui renferme la Tombe divine, puis la chapelle souterraine où sont les autres tombes de Joseph d’Arimathie ; ensuite la chapelle souterraine de Sainte-Hélène et de l’Invention de la Croix, la chapelle de la Prison de Jésus, la chapelle de l’Apparition devant sainte Madeleine, la chapelle de la Flagellation, la chapelle de la Pierre de l’Onction, l’église du Golgotha, et dans celle-ci la chapelle du Crucifiement, la chapelle de la Mort, la chapelle de la Déposition, et j’en oublie… Sont-elles trop nombreuses ? Non, la piété chrétienne des premiers siècles voulut multiplier les souvenirs, pour imprimer plus profondément l’image du Divin Martyr dans le cœur des hommes ; partout où il y eut un acte de cette Passion, les fidèles voulurent qu’on pût y pleurer et y prier. Mais les temps ont changé ; les croyants d’à présent adorent Jésus dans son essence même, dans sa complète perfection humaine et divine, et non plus pour cet épisode de douleur…

J’ai énuméré ces églises et ces chapelles, puisque la procession latine les visite toutes en priant et en chantant ; elle commence à trois heures, et à deux heures et demie, je me trouvais déjà dans le temple. Une foule composée de Hiérosolomitaines latines enveloppées dans leurs blancs manteaux de mousseline, portant parfois un enfant ; de Bethlémitaines, à la beauté fine ; de dames européennes, habillées à la dernière mode ; d’Anglaises catholiques, ridicules sous de grands chapeaux ornés d’un couvre-nuque de toile ; de mendiants, drapés dans des haillons ; et partout des bambins, de tout âge et de toutes tailles, car Sion paraît se prêter singulièrement à la multiplication de la race humaine… L’église du Saint-Sépulcre avait toujours son aspect stupéfiant, assemblage d’éléments mystiques et profanes, réunion de fanatiques et d’indifférents, laide et belle tout à la fois, riche et pauvre, dégoûtante et émouvante…

La procession sortit à trois heures précises de la grande chapelle de Marie-Madeleine, qui appartient aux franciscains. Devant marchaient les cavass du couvent, c’est-à-dire deux gardes armés et vêtus magnifiquement, avec de grands bâtons à pomme dorée qui frappaient le sol à coups réguliers ; puis le clergé, puis la moitié de la communauté franciscaine, puis le dais sous lequel était exposé le Corps de Notre-Seigneur, puis l’autre moitié des moines franciscains, puis une multitude d’enfants des écoles de Saint-François et de Saint-Joseph, et enfin une foule de croyants de toute condition. Un long cortège qui se déroulait difficilement dans le temple, avec ses énormes pilastres et ses chapelles aériennes ou souterraines. Les prêtres et les moines chantaient, les religieuses, les garçons et les filles leur répondaient ; et au premier arrêt devant la sainte Tombe, dans un éblouissement de soleil qui entrait par ces hautes fenêtres, au milieu des nuages d’encens, j’eus la sensation que c’était bien la Fête de Dieu, glorieuse et gaie, avec les chants des enfants, des prêtres et des sœurs aux blanches coiffes.

Ah ! ces sœurs… Quatre ou cinq d’entre elles, vêtues de gris, le visage caché par de grandes ailes blanches, allaient et venaient, faisant s’agenouiller les fillettes, réglant leurs mouvements, dirigeant leurs motets, marchant de ce pas étouffé qui leur est habituel, conservant un air tranquille, renfermé et lointain… Il y avait une religieuse plus âgée, plus grave, approchant de la trentaine, physionomie sereine, qui surveillait tout avec une attention et une patience infatigables. Enfin, parmi les petites filles, se trouvait une autre religieuse qui attira aussitôt mon attention. D’abord, elle n’était pas vêtue de gris, mais de noir, avec une tunique et une patience semblables à celles de carmélites, les filles de la grande sainte Thérèse d’Avila, — sauf que sa tunique et sa patience étaient noires. Sa coiffe, petite et étroite, et toute plissée, n’avait pas les ailes blanches des sœurs de Saint-Joseph. Quel était son ordre ? Elle n’était pas cloîtrée, certainement : son voile noir était rejeté en arrière et pendait tristement sur la tunique sombre.

Cette religieuse appartenant à un ordre que je ne connaissais point, était grande et mince, si mince que les plis de sa robe flottaient sans accuser aucune forme. Son allure indiquait une fatigue mortelle ; à chaque pas, elle s’arrêtait comme à bout de force, et quand elle se remettait en marche, elle semblait vouloir tomber… non pas tomber, mais s’évanouir, défaillir, perdre connaissance, disparaître… On ne voyait d’elle que le visage et les mains : un visage juvénile, marquant à peine une vingtaine d’années, mais si ravagé, si pâle, si transparent, si émacié, que toute la douleur humaine paraissait s’y être imprimée. Les yeux sombres étaient pleins d’une indicible lassitude, regardant sans voir, incertains, troubles, mélancoliques, souvent voilés de larmes ; la bouche pâle, aux lèvres fines, avait, à de certains moments, une expression déchirante. Et ces mains, ces mains !… L’une, toute blanche, pendait presque inanimée le long de la robe noire ; l’autre tenait le cierge : le cierge était léger, mais les doigts étaient si décharnés, si faibles, si effilés, qu’ils tremblaient et laissaient tomber de grosses gouttes de cire. Mains diaphanes, aux veines trop bleues ; mains de femme qui pleure, qui souffre, qui agonise, qui meurt…

Pourquoi, aussitôt, cette Fête-Dieu s’assombrit-elle en moi ? Pourquoi tout mon être fut-il apitoyé par cette jeune douleur ? Pourquoi mes yeux ne se détachèrent-ils plus de cette ombre noire qui se traînait et chancelait comme prise de vertige ? Je l’ignore… Je fus vaincue par un sentiment de pieuse curiosité, par la fascination de la souffrance, par le mystère de tout ce qui est triste, par l’apparition d’une peine inconnue. Qui était-elle ? D’où venait-elle ? Où allait-elle ? Je n’en savais rien : je ne pouvais rien demander, ni à elle, ni aux autres ; j’étais dans la foule des fidèles, elle était au milieu des fillettes qui chantaient ; je n’étais qu’une humble chrétienne et elle était religieuse ; elle semblait devoir expirer d’angoisse et d’épuisement à chaque soupir… Mais en cette journée mystique, ce fantôme enfermé en des vêtements monastiques intéressait mon âme comme une énigme douloureuse.

Combien cette religieuse devait souffrir ! On devinait que pour venir à l’église et suivre la procession, elle avait dû faire un effort surhumain : aussi les forces lui manquaient à chaque instant. Le cortège était interminable et faisait de longues haltes : devant chaque église, devant chaque autel, tout le monde se mettait à genoux et priait, chantant pendant un quart d’heure ou une demi-heure. La malheureuse ne s’agenouillait pas, elle tombait à terre, perdue dans les ondes de sa robe de bure, abîmée dans un affaissement profond, la tête baissée, les épaules voûtées : une guenille par terre, une loque, un amas noir, d’où sortait un masque exsangue, effrayant. Elle pouvait à peine se relever ; deux fois, je la vis devenir plus pâle, comme si elle allait mourir.

Ces longues stations à genoux sont épuisantes ; à la troisième chapelle, humblement, elle alla s’appuyer contre un mur, ne se soutenant plus. Pauvre, pauvre petite !… Plusieurs fois, elle essaya de chanter, pour répondre aux motets et unir sa voix frêle à celles des fillettes ; mais sa bouche, sa bouche dolente, s’entr’ouvrit, aucun son n’en sortit et des larmes passèrent dans ses beaux yeux obscurs. De temps en temps, la religieuse qui s’occupait des enfants lui souriait de loin, et l’autre lui répondait par un sourire mélancolique, las, si atrocement las… Ses traits se tiraient et deux grandes ombres noires s’allongeaient sous ses paupières.

— Elle va mourir… pensai-je, toute tremblante, inondée d’une sueur froide comme si j’avais été en proie à un cauchemar.

Tout cela me semblait vraiment un rêve : cette lente théorie de moines, de prêtres, de sœurs de charité ; ce dais somptueux, ces files d’enfants, la bouche entr’ouverte, la gorge pleine de chants, les yeux calmes et béats ; ce mysticisme serein, s’étendant sous les voûtes du vieux temple où le Fils de l’homme avait été crucifié et était mort, tout cela me semblait un songe — un grand songe de paix et de lumière — traversé par une ombre qui paraissait avoir scellé en son cœur toutes les duretés, toutes les tortures, toutes les misères humaines. Cette religieuse, qui était gracieuse et frêle dans les plis de sa noire tunique, avec un petit visage consumé par un exquis et terrible mal, — quel mal ? un mal de l’âme ou un mal du corps ? — avec des prunelles nageant dans un fluide de tristesse, avec une fine bouche aux lèvres violettes, avec des mains pures et blanches comme l’hostie, cette religieuse semblait l’emblème de ce que peut supporter notre pauvre existence humaine, limitée dans la joie, sans bornes dans la douleur !

— Qu’elle meure ! qu’elle meure !… pensai-je encore en la voyant s’appuyer la tête contre un pilastre, presque inanimée.

La sœur qui conduisait le petit troupeau enfantin s’approcha d’elle et lui parla tout bas. L’infortunée écoutait, les yeux clos, sans répondre : elle fit un signe négatif, très faiblement. Cependant les paroles de l’autre lui avaient rendu quelque courage. Quand la procession se remit en marche, allant d’une chapelle à l’autre, elle se releva d’un seul coup. Elle avait pris un chapelet dans sa poche et, sans le baiser, le tenait collé contre ses lèvres, comme si elle buvait une liqueur réconfortante. Mais plus loin, à l’église souterraine de l’Invention de la Croix, je frémis pour elle : le cortège se pressait sur un large escalier, aux degrés glissants et à moitié brisés, sans rampe, et tout en bas, devant l’autel de Sainte-Hélène, psalmodiaient les frères. Hélas ! elle ne put descendre. Elle resta appuyée contre l’architrave ; je la revois encore, la face blême entre la coiffe et la guimpe, les paupières meurtries, la respiration haletante, une sueur glacée aux tempes, tenant le rosaire et le cierge dans ses mains, agitées d’un tremblement mortel. Elle ne put monter non plus à l’église du Golgotha. La chapelle du Calvaire est bâtie à la hauteur d’un premier étage, et, par un large balcon, elle s’ouvre sur celle du Saint-Sépulcre ; elle est enveloppée de mystérieuses ténèbres, où scintillent les argenteries des madones byzantines et les cierges allumés. Un escalier de marbre, étroit et roide, y conduit et laisse passer peu de monde, car l’église du Golgotha n’est pas grande. J’entendais les chants, là-haut, devant le cercle fermé et auréolé d’or dans lequel brillait la croix ; et jusqu’à moi venaient les voix graves et sonores des moines, les voix jeunes et argentines des séminaristes, les voix un peu aigres et un peu aiguës des fillettes et des garçons.

La religieuse était restée en bas. Je la vis essayer de monter la première marche, sans y réussir. Et, chose singulière, une bouffée de sang enflamma son visage ; elle eut un geste de désespoir et serra les lèvres comme pour réprimer un sanglot, un cri, un soupir, que sais-je ?… Elle parut attendre, dans une crise d’agonie, quelque chose de terrible, tant ses regards exprimèrent d’épouvante et d’anxiété. Là-haut, on priait et on chantait… Peu à peu, sa figure reprit sa pâleur terreuse, et le flot brûlant qui avait empourpré ses pommettes et son front s’éteignit. Et pendant qu’elle restait affaissée, devant cet escalier qu’elle n’avait pu gravir, moi, cachée derrière mon pilier, je vis s’échapper deux grosses larmes de ses paupières abaissées. Silencieuse dans l’ombre, — ombre elle-même, — elle pleurait doucement, sans même soupirer : l’eau amère coulait sous la frange brune de ses cils, mouillait ses joues amaigries, pleuvait sur sa robe noire, et elle ne pensait pas à l’essuyer, tandis que la main qui tenait le rosaire contre ses lèvres retombait à ses côtés et que le cierge, à demi consumé, versait ses gouttes de cire sur le sol. Combien cela dura-t-il de temps ? Je n’en sais rien, mais cela me parut sans fin : il me semblait qu’un fleuve, qu’une mer, jaillissaient de ses yeux rougis, trempaient ses vêtements, inondaient le temple, submergeaient mon cœur et tout mon être… La sœur qui surveillait les petites filles redescendit, agile et active, et, en passant près de la malheureuse, s’arrêta une minute et la regarda. Elle ne lui dit rien et jeta un coup d’œil autour d’elle. Tous priaient. L’obscurité était complète. La sœur tira un mouchoir de sa poche et sécha le visage de la pauvre éplorée avec un geste caressant. L’autre releva la tête et la remercia d’un mouvement mélancolique.

Maintenant, la procession n’avait plus qu’à s’arrêter devant la Pierre de l’Onction, sur laquelle le corps de Jésus fut étendu pour être embaumé. Autour de cette roche brûlent une quinzaine de lampes d’argent, et, en entrant et en sortant du saint Sépulcre, chacun se prosterne devant elle, pour la toucher du front et des lèvres. Tout le cortège entoura la pierre ; d’abord les moines franciscains, l’un après l’autre, baisèrent la dalle blanche, polie par les lèvres des croyants ; puis le clergé, puis les enfants, puis tous les assistants : c’était un agenouillement général ; quelques bouches s’arrêtaient plus longuement sur le marbre ; d’autres s’y collaient convulsivement ; et tous les visages paraissaient troublés de ce contact. La religieuse était restée adossée contre la paroi du vestibule où se trouve la pierre ; elle attendit que, lentement, la foule se dispersât pour s’agenouiller sur la relique sacrée. Elle regarda autour d’elle : solitude complète. Alors elle tomba, les bras en croix, sur la roche et l’embrassa frénétiquement, dans un incroyable emportement de passion religieuse. Et elle resta là, comme un corps mort, — quelque chose de noir, adorant la pierre sacrée où Jésus fut oint par les saintes femmes…


Je sus plus tard l’histoire de cette religieuse. Elle était phtisique et était venue en Terre Sainte, envoyée par son couvent, pour voir si Jésus ferait un miracle en sa faveur. Parfois, l’air chaud et sec de l’Orient aide la volonté divine. Mais elle savait ne pouvoir être sauvée et voulait mourir, là, où était mort le Martyr… Cette fête fut la dernière à laquelle elle prit part. Quand je partis pour la Galilée, elle était déjà réunie à son Seigneur, comme elle l’avait désiré.

DANS L’IDYLLE

I

Ephrata.

Que l’on me pardonne d’inscrire ici cette parole hébraïque, mais elle est très significative et exprime bien ce qu’est Bethléem, terre de Judée… Ephrata est l’appellation en hébreu de Bethléem et veut dire la fructueuse, la prospère. De nos jours, si ce mot de Bethléem n’était pas si doux à notre oreille et si cher à notre cœur par les souvenirs qui s’y rattachent, nous l’abandonnerions volontiers pour revenir à l’ancien nom, qui semble réunir toute la vertu et toute la force de l’humble pays de la Nativité… Ainsi donc, la fructueuse, c’est-à-dire l’endroit où, par une bénédiction du ciel, s’est accompli quelque chose de grand et d’inespéré ; car, depuis cet heureux jour, le blé des champs comme l’herbe des prés, la force des hommes comme la beauté des femmes, la grâce des enfants comme la santé des vieillards, tout a fructifié en cette belle contrée, à la chaleur d’un soleil matériel et spirituel. Peu de gens se rappellent le vieux nom qui symbolise si parfaitement la belle terre de Juda, mais tous se souviennent des prophéties qui annonçaient que dans le sein de Bethléem naîtrait le Sauveur des hommes ; et, le grand fruit, le fruit divin vint au monde dans l’heureuse ville, par une nuit glacée de décembre, sous le scintillement des étoiles d’argent, dans un khan où étaient réunis les animaux domestiques. Qui donc l’a appelée Ephrata ? Quel est le prophète qui donna ce nom aux grises murailles descendant le long des coteaux, au milieu des vignes, jusqu’à la grande plaine, où les pasteurs vinrent adorer le nouveau-né, tremblant de froid dans ses langes blancs ? Quand, à l’aube, le petit enfant tendit ses mains mignonnes vers le ciel d’où il descendait ; quand Marie fut consolée de ses souffrances et de sa pauvreté, devant le trésor qu’elle serrait contre son cœur, la destinée d’Ephrata était accomplie : elle était véritablement prospère, puisque de la vigne sacrée s’était détachée la grappe divine qui devait contenir la vie ; et elle put s’appeler Bethléem, un nom très doux, un nom inoubliable, que toutes les âmes tendres ne peuvent entendre sans être secrètement émues.


Qu’elle est jolie et gaie, Bethléem, accrochée à sa colline ! On s’y rend en une heure de Jérusalem, et, chose miraculeuse en Turquie, par une route carrossable, qu’on parcourt sans risquer de se rompre le cou ou d’avoir les côtes enfoncées. A un tournant du chemin, brusquement apparaît le pays béni où naquit l’Enfant divin ; les maisons s’éparpillent au milieu des champs cultivés, des vignes, des potagers, cachés sous la verdure et les arbres. Puis, en approchant, vous vous engagez dans une rue étroite, c’est vrai, mais par les portes ouvertes des maisons vous voyez des intérieurs propres, décents, ne ressemblant à aucune des demeures chrétiennes de la Terre Sainte ! La population de Bethléem se monte, à présent, à huit mille habitants, et presque tous sont chrétiens.

La contrée choisie entre toutes pour que le petit Rédempteur ouvrît les yeux à la lumière ne peut avoir ni musulmans ni juifs, et le titre de chrétien paraît aux Bethlémitains le plus glorieux qu’ils puissent posséder. Il circule dans cette petite ville — si souvent rêvée dans les songes enfantins — un tel souffle de bien qu’il semble que la Nativité y ait répandu toute sa sublime poésie. Les Bethlémitains aiment le travail comme la source de leur fortune : leurs mains adroites gravent délicatement la nacre et en font des objets de piété ; ils créent de beaux rosaires ; ils sculptent la noire pierre volcanique de la mer Morte et la transforment en mille jolis bibelots ; ils taillent l’ambre, l’olivier, les noyaux des fruits pour exécuter des chapelets, des colliers et des bracelets, et ils n’ont de repos que lorsque le fond de leur magasin est bien garni. Puis, ils partent… Le Bethlémitain est voyageur. Il va loin, à Rome, en France, en Amérique, vendre sa marchandise, vivant frugalement, apprenant toujours la langue des pays où il passe, regardant, observant, acquérant une finesse et une politesse de manières qu’on ne trouve guère ailleurs que dans l’heureuse Bethléem. Ceux qui ne voyagent pas cultivent les champs, et pendant que leurs frères sont loin, ils augmentent la petite fortune de la maison, et au retour tout se met en commun : le produit du commerce et le produit de l’agriculture. Ils ne sont pas avides : ils veulent que leurs demeures soient propres, que leurs enfants ne se baignent pas dans la boue du ruisseau, que leur nourriture soit saine et abondante ; ils aiment beaucoup leurs femmes et en sont fort jaloux ; cependant, ils ne les traitent pas avec le mépris oriental qui fleurit dans tous les pays turcs, de Jaffa à Smyrne et de Beyrouth à Constantinople.


La femme bethlémitaine mérite cet amour, cette jalousie, ce respect. D’abord, elle est d’une beauté parfaite, avec sa pâleur ardente, ses yeux largement ouverts, son regard franc et droit et sa bouche sérieuse, d’un dessin pur et noble. Elle n’est pas grande, mais son port est fier et paraît rehausser toute sa personne ; elle est grassouillette, sans être forte ; ses pieds et ses mains sont minuscules. Ses vêtements ont un cachet très artistique. Elle met une tunique longue et étroite en coton bleu sombre, qui va du cou jusqu’aux chevilles, serrée à la taille par une ceinture. Sur cette espèce de chemise, elle jette une double étole, devant et derrière, en laine bleu sombre, toute brodée de rouge. Si elle est encore vierge, elle se lie les cheveux par un ruban et noue autour de sa tête un grand mouchoir blanc, richement brodé de bleu et de pourpre sur l’ourlet ; si elle est mariée, elle pose sur sa coiffure une espèce de tiare de drap, à laquelle sont attachées les monnaies d’or et d’argent qui forment sa dot ; ces pièces de métal sont trouées et cousues les unes sur les autres, comme des feuilles… Par-dessus ce bonnet, qui est d’un poids énorme, la Bethlémitaine drape un voile avec un tel art et une telle grâce que l’œil en reste charmé. Et croyez-vous que ces femmes se bornent à être jolies et bien parées ? Non. Tandis que la paresseuse Hiérosolomitaine ne pense qu’à s’accroupir à l’église, son enfant dans ses bras, et passe son temps à dire des prières qu’elle ne comprend pas, l’alerte Bethlémitaine travaille à la maison, fait quelque petit commerce de fruits ou de légumes, et même s’occupe à graver la nacre. Quand son mari est en voyage, elle garde la demeure conjugale, élève ses enfants, augmente le pécule familial, et son orgueil la met au-dessus de toute faiblesse. Ah ! il faut les voir, quand elles descendent à Jérusalem, avec leurs amphores d’huile ou leurs paniers de fruits posés sur la hanche, marchant d’un pas rythmique, le voile tombant du bonnet en plis statuaires et leurs petits pieds touchant à peine terre. Elles regardent et passent, tranquillement superbes et cependant humbles : la journée terminée, elles viennent saluer le saint Sépulcre, finissant leur travail avec une prière, et elles s’en retournent par groupes de quatre ou cinq dans leur adorable pays ; elles ne parlent pas, elles ne chantent pas, leurs belles bouches sont calmes et fières.


Tout cela, assurent les Bethlémitains, est un don du Divin Enfant…

II

La crèche.

Il est évident que Notre-Seigneur est né dans un khan.

Or le khan, en Orient, n’est même pas une auberge, c’est quelque chose de beaucoup plus inférieur : un édifice sans toit, aux murailles grises, souvent bâti en pleine campagne, appuyé contre une roche ou une grotte ; quelquefois, quand le khan est très luxueux, il possède un auvent. C’est un endroit de repos, fait surtout pour les chevaux, les mules ou les ânes ; il y a des râteliers, il y a du foin et de l’orge, il y a de l’eau, et les animaux peuvent manger et boire. Quant aux moukres — c’est-à-dire les cavaliers — ils s’étendent à terre, la tête sur la selle, et ils dorment à la clarté des étoiles ou du soleil. Le voyageur peut s’asseoir ou s’allonger sur une balustrade de pierre qui sert à monter à cheval, et, s’il a un manteau ou un tapis, il peut même y dormir. Ordinairement, le touriste ne trouve d’autre rafraîchissement qu’un verre d’eau ; mais si le khan est absolument magnifique, il peut se procurer une tasse de café, mais rien de plus. Ces khans sont servis par un patron avec deux aides, et dans des endroits très solitaires et un peu dangereux, le gouvernement turc y place un soldat, un zaptieh.

Au temps heureux de la Nativité, les khans devaient être encore plus primitifs ; Bethléem avait une petite auberge, mais Joseph et Marie ne purent y aller, non qu’ils manquassent d’argent pour payer le logement, mais parce que la maison était pleine. Quirino, au nom de l’auguste Rome, avait ordonné un recensement général, et toute la Palestine était sens dessus dessous, car chacun devait signer la feuille dans son pays d’origine. Joseph, descendant de David, malgré son humble métier de charpentier, était obligé de se rendre à Jérusalem. La route de Nazareth à Jérusalem par Nahim prend cinq à six jours de marche, par petites étapes : Bethléem était une des dernières stations où Marie et Joseph, fatigués, s’arrêtèrent, la nuit du 24 décembre. N’ayant pas trouvé de place à l’auberge, ils se résignèrent à aller dans le khan, où ils comptaient rester à peine quelques heures, devant partir le lendemain pour la cité sainte. Marie, qui, si toutes les traditions de la Terre Sainte ne se trompent point, avait alors quatorze ans et demi, fut prise des douleurs de la maternité dans ce pauvre refuge ; les animaux qui se trouvaient là virent le petit Enfant sur la paille de leurs râteliers et réchauffèrent son mignon corps de leur haleine tiède. Au-dessus de cette réunion d’animaux et d’humbles gens, s’arrêta la lumineuse étoile qui avait guidé les trois rois dans leur chemin : l’un venait de Perse, l’autre des Indes, le dernier d’Abyssinie, et tous, avec leurs richesses, leurs dons, leurs cadeaux, s’agenouillèrent devant le pauvre khan de Bethléem, où l’Enfant avait ouvert ses yeux clairs, qui devaient jeter sur le monde une lumière d’aurore.


A quoi bon raconter l’histoire de la belle église édifiée sur la place sacrée de la Nativité ? Ces églises de Palestine, dues en grande partie à l’immense piété de sainte Hélène, mère de Constantin, ont été presque toutes détruites, puis reconstruites, puis encore démolies, puis de nouveau refaites, et cela cinq ou six fois : aussi leur histoire est-elle fort compliquée. A Bethléem, malgré les vicissitudes, la grotte où naquit le Divin Enfant est restée intacte. On prend un petit cierge dans l’église, on descend une douzaine de degrés assez roides, taillés dans le mur. En bas, une grande quantité de lampes vous éblouissent dans un scintillement d’or et d’argent, et vous vous trouvez dans la grotte sainte. C’est une caverne naturelle, creusée dans une roche calcaire tendre et couverte par une voûte artificielle. Sa longueur est de douze mètres sur quatre de largeur ; elle a trois portes, et ne reçoit aucune lumière du dehors. Cinquante lampes y brûlent continuellement, et le sol est couvert de marbre blanc, ainsi que les parois rocheuses ; une merveilleuse tenture de cuir repoussé s’étend le long des murs. A gauche, en entrant, vous trouvez une abside, et en dessous une ouverture circulaire qui laisse voir une pierre de couleur bleuâtre, un grand jaspe ; cette ouverture circulaire est entourée d’une étoile d’argent, clouée sur le marbre. Autour du disque, il y a écrit : Hic de Virgine Maria Jesus Christus natus est. Les genoux se plient et avidement les lèvres se posent sur le métal, comme si elles cherchaient le front du nouveau-né et sa petite main innocente. Mais à côté, la roche a une cavité : c’est le berceau où la Vierge Marie déposa l’enfant, priant la nuit d’être douce pour lui ; c’est la place où vinrent s’agenouiller les pasteurs qui veillaient dans l’obscurité glacée et qui furent entraînés par la parole de l’ange : Allez, et vous trouverez un enfant enveloppé de linges blancs et couché dans une grotte, c’est le Seigneur… Et devant vos yeux disparaît la merveilleuse église, édifiée sur le misérable khan qui abrita la mère et le nouveau-né ; on oublie que le fanatisme des Grecs schismatiques est plus violemment déchaîné ici que partout ailleurs et que le gouvernement turc est obligé de maintenir un zaptieh près de chaque autel pour éviter une autre guerre de Crimée, arrivée parce que les Grecs, en 1847, volèrent l’étoile d’argent de la Nativité ; vous ne voyez pas les soldats, les prêtres arméniens, les prêtres grecs, ni personne ; vous ne remarquez pas les lampes d’argent, les marbres précieux qui forment les hôtels, les tapisseries brodées, les tableaux rares. Qu’est-ce que tout cela ? rien… Ici, est né l’Enfant vers qui se tendent, depuis deux mille ans, les petits bras de tous les enfants chrétiens de la terre ; ici se trouve le berceau où il fut déposé par les mains tendres et caressantes de Marie ; ici elle chanta, peut-être pour l’endormir, quelque chanson en ce doux et lent idiome hébraïque ; ici, enfin, est la crèche… Oui, cette crèche ingénue, candide, familière, à laquelle rêvent toutes les imaginations et qu’essayent de reproduire les doigts gauches et inexpérimentés ; oui, cette crèche à laquelle vont les prières les plus pures, les aspirations les plus élevées, les désirs les plus chastes ; oui, cette crèche… Peut-on voir autre chose ? Ah ! regardons-la bien, car si toutes les âmes brisées par les luttes et les souffrances demandent au voyageur de retour dans sa patrie ce qu’est le Golgotha ou le saint Sépulcre, si toutes les âmes ardentes et romantiques veulent savoir ce qu’est le mont des Oliviers ou le jardin de Gethsémani, — par contre, toutes les âmes tendres et simples désirent être renseignées sur Bethléem et la crèche, leur grande préoccupation religieuse.

Les enfants ignorent les douleurs de la Passion ; ils connaissent seulement cette grotte située dans une campagne verdoyante, pleine d’arbres, de champs cultivés et de prés semés de violettes, — n’est-ce pas le paysage de Bethléem ? — où vivait une population de pasteurs, de laboureurs, de bergers, de chasseurs, de joueurs de cornemuse qui, par tous les chemins, accouraient regarder le nouveau-né dans son berceau de pierre, au milieu des animaux domestiques. Les mains des enfants tremblent d’émotion quand, la nuit de Noël, ils portent un petit Jésus de cire, nu et souriant, sous l’arbre chargé de lumières ; et certes, en cette nuit-là, nuls cantiques et nulles prières ne sont plus doux au ciel que ceux venant de cœurs innocents pour un innocent. Il faut leur dire, au retour, à ces enfants, que la crèche est bien, comme ils la croient, une petite grotte où la mousse et l’herbe tapissaient le sol, où dans la pénombre luisent les yeux placides du bœuf et le nez blanc de l’âne, où devant la porte toute une théorie de paysans est agenouillée… Qui oubliera jamais cette roche vive cerclée d’argent où palpita pour la première fois le cœur de Jésus ? Qui donc pourra jamais l’oublier, car il faudra la décrire aux petits amis du Divin Nouveau-né ; à ces petites créatures qui forment autour de lui le chœur qu’il a toujours préféré ? Ils écouteront, étonnés, ravis que leur illusion ne s’envole point, et celui qui leur parlera sera plus heureux en leur racontant seulement la vérité.

III

Le Précurseur.

Rien de plus charmant que le petit village d’Aïn-Karem perché sur la montagne. Par groupes de trois ou quatre, ses maisonnettes descendent jusqu’à mi-côte, dans la verdure, baignées par la belle lumière du soleil levant ; elles sont entourées de potagers cultivés et de jardins en fleurs ; elles regardent la vallée de Karem, qui s’allonge entre les collines et se perd au loin. L’air qu’on y respire a des senteurs balsamiques ; quelques sources d’eau vive l’arrosent et y maintiennent une fraîcheur continuelle. Une de ces sources alimente la plus grande fontaine de la ville : un arbre imposant l’abrite, et elle coule, avec un gai bouillonnement, dans deux ou trois conques de roches naturelles ; là, on voit arriver les femmes, si jolies et si fines, d’Aïn-Karem, venant chercher leur provision d’eau et laver leur linge. Petites, sveltes, avec un visage mince et doré sous des cheveux noirs, une bouche mignonne, semblable à une fleur pourprée, des pieds et des mains minuscules, elles sont vêtues de laine bleu sombre et portent sur la tête un diadème noir, auquel sont attachées les monnaies d’or et d’argent qui composent leur dot ; puis, sur cet édifice métallique est jeté un grand mouchoir, dont l’ourlet est brodé d’étranges dessins rouges et bleus. Quelquefois, elles tiennent dans leurs bras un petit enfant brun et maigre, et elles le cachent dans leur mante, où il rit à pleines dents. Aïn-Karem, donc, occupe une situation exquise, à l’abri des vents chauds ou froids. L’air y est très pur et l’eau limpide — ce qui est un trésor en Palestine ; — les femmes y sont séduisantes et les hommes laborieux. Vers la fin de juin, quand les pèlerinages sont finis, beaucoup de Hiérosolomitains viennent en villégiature dans ce joli endroit, et si l’on ne se hâte pas de louer une maisonnette, on ne trouve plus un coin pour se loger. Tous les malades et tous les convalescents s’y guérissent. La distance de Jérusalem est à deux heures de voiture ; la route bifurque entre Bethléem et Aïn-Karem. Celui qui visite ce village a le désir d’y séjourner, tant on y jouit de la paix et de la fraîcheur : le murmure des fontaines a certainement quelque chose de magique, car il est difficile de s’en arracher ; et le cœur en garde une image de sérénité, le tableau d’un de ces lieux bénis où l’âme désire rester, mais que les nécessités de la vie ne nous permettent point d’habiter. Aïn-Karem est le nom arabe de Saint-Jean-de-la-Montagne. Ici est né Jean, le fils de sainte Élisabeth et de saint Zacharie, Jean le Précurseur, saint Jean-Baptiste, qui fut le plus grand parmi les enfants des hommes…


Le vieux Zacharie avait aussi à Aïn-Karem sa maison de campagne. On prend un sentier sous les arbres, et on monte à cette demeure modeste, où naquit Jean ; et les deux petites chambres, parfaitement conservées, ont un caractère de simplicité candide qui parle d’idylle… Ils étaient vieux, Zacharie et Élisabeth ; ils n’espéraient plus avoir d’enfants ; mais, le nid d’Aïn-Karem devait abriter son aigle. Ce fut dans l’attente de cette maternité que Marie de Nazareth vint trouver sa cousine Élisabeth, des collines lointaines de la Galilée. Qui ne se souvient de la douceur de cette rencontre entre ces deux femmes, qui devaient donner à la lumière Jésus et Jean, des humbles paroles d’Élisabeth s’inclinant devant la mère du Sauveur, et du tressaillement de joie qu’elle ressentit à sa vue ?

Ici, sur le seuil de ces deux pauvres chambres, la brune fille de Céphoris et la femme d’Aïn-Karem magnifièrent les miracles de Dieu et s’embrassèrent avec une profonde tendresse. Dans ce pays modeste et champêtre, Marie vécut trois mois ; et la fontaine d’Aïn-Karem s’appelle la fontaine de la Vierge, parce qu’elle y descendait chaque jour chercher de l’eau, avec cette simplicité d’habitude que la plus élue d’entre toutes conserva toujours. Le voyageur et le pèlerin peuvent, assis sur une pierre, près de la fontaine, regarder le chemin par où Marie venait les matins dorés, l’amphore sur la tête, du pas léger des femmes de Judée ; la douce scène se reproduit devant eux, avec la théorie des femmes aux manteaux bleus et aux tuniques rouges ; et ils peuvent adorer la divine et fantastique image, mieux que sur les murs d’une église. L’idylle suave dura trois mois entre Élisabeth et Marie : un jour la Vierge abandonna la belle montagne d’Aïn-Karem, la terre bénie de Judée, et alla commencer sa dramatique existence de mère douloureuse. Si la chronologie traditionnelle ne se trompe point, le Précurseur naquit deux ou trois mois avant Jésus, et Élisabeth dut le sauver des persécutions d’Hérode, le tueur d’enfants, en le cachant dans une grotte. Le rocher où le corps du nouveau-né fut déposé et qui protégea ses membres frêles se voit encore, et les lèvres des fidèles viennent y déposer un baiser, l’usant lentement. Et ainsi Aïn-Karem ou Saint-Jean-de-la-Montagne, malgré que des siècles aient passé sur le sommet de ses collines, n’a rien perdu de son aspect serein : ses eaux y chantent toujours une légère chanson, donnant la joie de leur fraîcheur à la gorge desséchée des voyageurs ; ses fleurs et ses fruits y croissent odorants et vigoureux ; et la douce idylle qui vient des choses et des souvenirs domine l’obscure vallée qui va se perdre dans le désert.


Mais Jean voulut fuir l’idylle. Jeune encore, il laissa la maisonnette d’Aïn-Karem et alla vivre dans une grotte solitaire, où il commença une existence de prières et de contemplations mystiques. La beauté de la nature et la grâce des femmes n’eurent pas de signification pour lui ; il renonça à tout ce qui était humain et ses yeux fiers se brûlèrent à regarder le ciel. Pendant que le Rédempteur traînait obscurément sa jeunesse dans la boutique de Joseph le charpentier, Jean avait déjà donné sa grande âme à un idéal suprême ; la réputation de son austérité et de son esprit pur et élevé s’était répandue dans toute la Judée. Les sectes vivaient à Jérusalem dans l’hypocrisie et dans les plaisirs, soumises jusqu’à la servilité à la loi de Moïse ; mais Jean n’entra jamais à Jérusalem, il n’aimait que les vastes solitudes et les horizons infinis du désert : le contact avec la vie troublait ses extases suprêmes. Jamais l’esprit de celui qui tressaillit dans le sein d’Élisabeth, à l’approche de Marie enceinte de Jésus, jamais cet esprit sauvage et indépendant ne voulut s’assujettir à la calme existence d’Aïn-Karem ; jamais la brune et maigre figure du Précurseur, creusée par les jeûnes et les prières, ne monta le sentier étroit qui conduit au village : cette fontaine ne désaltéra point ses lèvres brûlées. Il partit pour toujours. Les jolies filles, aux yeux noirs brillants, ne le revirent plus ; ses compagnons ne lui envoyèrent plus leurs saluts affectueux. Jean disparut. Plus tard, on apprit que dans l’ardent désert de Jéricho, entre le lac Asphaltite et le Jourdain, une voix puissante secouait les échos taciturnes des plages. Et la prophétie d’Isaac parut s’être réalisée : Une voix clame dans le désert et dit : Préparez les voies du Seigneur. Pendant des années et des années, dans cette plaine desséchée où, seul, à travers les buissons d’épines couverts de sel, galope le chacal immonde ; dans cette plaine où semble planer l’éternel châtiment d’un Dieu sans miséricorde ; dans cette plaine où tout paraît mort, là vécut Jean. Une peau de chameau lui ceignait les reins et était son unique vêtement ; il mangeait des sauterelles et du miel sauvage ; il était le fils du désert ; il en était l’âme mystique ; il en était l’esprit exalté. Il peuplait la plaine, il la remplissait de ses prédications. Qui l’écoutait ? Personne. Cependant la renommée de sa piété, de ses privations, de son austérité pénétrait dans les villages les plus lointains, arrivait jusqu’à Jérusalem, faisait pâlir le Tétrarque, l’époux d’Hérodiade… Comment, il y avait quelqu’un, là-bas, qui maudissait l’éternel péché de l’homme ; qui levait les bras au ciel, vers ce Dieu que la Judée méconnaissait ?… Des pays les plus lointains, des gens humbles et repentants venaient solliciter le baptême et la purification. L’eau du Jourdain était versée par les mains brunies de Jean-Baptiste, et les hommes s’en retournaient réconfortés, venus à une vie nouvelle. Ah ! le jour merveilleux où le blond prophète descendit, lui aussi, dans la plaine brûlante de Jéricho, demandant humblement le baptême ! Ainsi que les mères s’étaient rencontrées et embrassées, ainsi les fils se rencontrèrent et s’embrassèrent, devant les rives du fleuve sacré, dans ces champs que le ciel dut aimer, car ils furent témoins de la scène suprême. Jean trembla de joie, et, dans l’émoi de son âme, il ne voulut pas baptiser Jésus, s’en croyant indigne ; mais le Galiléen l’y obligea doucement, et sa tête blonde se baissa sous l’eau divine… Après cela, l’histoire de Jean finit. Le baptême du Rédempteur est la récompense de sa longue pénitence, de toute sa jeunesse sacrifiée à l’idéal sublime. Salomé, fille d’Hérodiade, peut danser voluptueusement devant le Tétrarque et demander la tête de l’ascète ; celui-ci, dans les prisons de Machéro, verra venir sans trembler la hache du bourreau. Son destin mystique est accompli.

A QUATRE CENTS MÈTRES SOUS LA MER

I

Jéricho.

Jéricho, Jéricho ! A peine dans la cité sainte, vous n’entendez que ce mot, dans toutes les langues, avec plus ou moins d’aspiration sur la première lettre, avec plus ou moins d’accent sur la dernière. Des voyageurs de toutes nations le prononcent constamment à l’heure des repas : Jéricho, Jéricho ! En effet, celui qui, à Jérusalem, est monté sur le mont des Oliviers, a contemplé le saint Sépulcre, est descendu dans les tombeaux des Rois ; celui qui a visité Bethléem et même traversé Hébron, la ville d’Abraham, n’a vraiment rien fait et n’a vu que tout ce que tout le monde peut voir. Jéricho ! voilà l’endroit intéressant. Non par lui-même, car, de la ville fameuse, il ne reste guère que huit ou dix maisons, un hospice russe et quelques chambres meublées, seul abri que l’on puisse trouver après le mois d’avril. Jéricho n’est rien, mais c’est par là que passe la route du Jourdain et de la mer Morte. On y mange et on y dort, quand on peut manger et dormir à quatre cents mètres au-dessous du niveau de la mer, dans un pays où l’on respire du plomb fondu. Le plus souvent, sans avoir ni mangé ni dormi, mais après avoir été dévoré par les plus terribles moustiques du monde, on se dirige vers le sombre lac de bitume qui a englouti Sodome et Gomorrhe et où semble encore flamber le feu vengeur. On se rend sur les bords du Jourdain, où saint Jean-Baptiste rencontra Jésus et lui versa sur la tête les claires eaux du fleuve. Beaucoup de voyageurs ne vont pas en Samarie et ne visitent pas la Galilée, Nazareth, le Thabor, le lac de Génésareth et Capharnaüm, c’est-à-dire le théâtre de la jeunesse de Jésus ; aucun n’oserait quitter Jérusalem, sans s’être rendu à la mer Morte et au Jourdain.


A peine le passant ingénu et malheureux a-t-il émis l’intention de se rendre à Jéricho, que ses tourments commencent :

— Jéricho ! mais la route est dangereuse.

— Dangereuse ?… et pourquoi ?

— A cause des Bédouins.

— Que font les Bédouins ?

— Ils tuent les voyageurs pour les voler.

— Est-ce possible ?

— Parfaitement.

— Et la police turque…

— Elle arrête les coupables, mais après le crime.

— Ah, bon !

Ici, le voyageur s’abîme en de profondes réflexions ; puis il va parler de Jéricho un peu plus loin.

— Jéricho ? Oui, c’est assez dangereux ; cependant, depuis quelque temps, on n’entend plus parler de rien.

— Depuis quelque temps ?…

— Oui, il y a trois mois on a signalé une agression ; c’était seulement une vengeance particulière.

— Alors, les Bédouins sont des voleurs ?

— Certainement ; mais le gouvernement turc a un traité passé avec eux, pour qu’ils n’attaquent pas les voyageurs.

— Vous parlez sérieusement ?

— Pas tout à fait… Vous savez, dans ce pays…

— Alors, on peut voyager en toute sécurité ?

— Je ne garantis rien.

Le voyageur devient songeur ; il prend courage et va vers un groupe de personnes qui reviennent de Jéricho.

— Jéricho ? Nous n’avons pas vu de Bédouins.

— Alors, vous avez été tranquilles ?

— Pas complètement, car à un certain endroit les guides et l’escorte nous ont fait hâter le pas, assurant qu’il y avait des brigands dans la montagne.

— Les guides voulaient peut-être un pourboire plus fort ?