MAURICE BARRÈS
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
LA
COLLINE INSPIRÉE
… etsi nemo scit hominum quæ sunt hominis, nisi spiritus hominis qui in ipso est; tamen est aliquid hominis quod nec ipse scit spiritus hominis qui in ipso est.
(Les Confessions de Saint-Augustin.)
PARIS
ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100
PLACE BEAUVAU
1913
ŒUVRES DE MAURICE BARRÈS
Collection à 3 fr. 50
| LE CULTE DU MOI | |||
| * | SOUS L'ŒIL DES BARBARES | 1 vol. | |
| ** | UN HOMME LIBRE | — | |
| *** | LE JARDIN DE BÉRÉNICE | — | |
| LE ROMAN DE L'ÉNERGIE NATIONALE | |||
| * | LES DÉRACINÉS | — | |
| ** | L'APPEL AU SOLDAT | — | |
| *** | LEURS FIGURES | — | |
| LES BASTIONS DE L'EST | |||
| * | AU SERVICE DE L'ALLEMAGNE | — | |
| ** | COLETTE BAUDOCHE,Histoire d'une Jeune Fille de Metz | — | |
| L'ENNEMI DES LOIS | 1 vol. | ||
| DU SANG, DE LA VOLUPTÉ ET DE LA MORT | — | ||
| AMORI ET DOLORI SACRUM (La Mort de Venise) | — | ||
| LES AMITIÉS FRANÇAISES | — | ||
| SCÈNES ET DOCTRINES DU NATIONALISME | — | ||
| LE VOYAGE DE SPARTE | — | ||
| GRECO OU LE SECRET DE TOLÈDE | — | ||
| LA COLLINE INSPIRÉE | — | ||
| ADIEU A MORÉAS.Une brochure | Prix | 1 fr. | |
| UN DISCOURS A METZ(15 août 1911). Une brochure | — | 1 fr. | |
Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation reservés pour tous pays.
Copyright by Émile-Paul frères, 1913.
IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.—24586-12-12.
JUSTIFICATION DU TIRAGE
No
LA COLLINE INSPIRÉE[1]
[1] Plusieurs des personnes qui furent mêlées aux événements que nous allons raconter existent encore; d'autres ont disparu depuis trop peu de temps pour qu'il soit sans inconvénient de les mettre en scène. Aussi l'auteur prendra la liberté de substituer à certains noms propres des noms imaginaires.
CHAPITRE PREMIER
IL EST DES LIEUX OU SOUFFLE L'ESPRIT
Il est des lieux qui tirent l'âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l'émotion religieuse. L'étroite prairie de Lourdes, entre un rocher et son gave rapide; la plage mélancolique d'où les Saintes-Maries nous orientent vers la Sainte-Baume; l'abrupt rocher de la Sainte-Victoire tout baigné d'horreur dantesque, quand on l'aborde par le vallon aux terres sanglantes; l'héroïque Vézelay, en Bourgogne; le Puy-de-Dôme; les grottes des Eyzies, où l'on révère les premières traces de l'humanité; la lande de Carnac, qui parmi les bruyères et les ajoncs dresse ses pierres inexpliquées; la forêt de Brocéliande, pleine de rumeur et de feux follets, où Merlin par les jours d'orage gémit encore dans sa fontaine; Alise-Sainte-Reine et le mont Auxois, promontoire sous une pluie presque constante, autel où les Gaulois moururent aux pieds de leurs dieux; le mont Saint-Michel, qui surgit comme un miracle des sables mouvants; la noire forêt des Ardennes, tout inquiétude et mystère, d'où le génie tira, du milieu des bêtes et des fées, ses fictions les plus aériennes; Domremy enfin, qui porte encore sur sa colline son Bois Chenu, ses trois fontaines, sa chapelle de Bermont, et près de l'église la maison de Jeanne. Ce sont les temples du plein air. Ici nous éprouvons, soudain, le besoin de briser de chétives entraves pour nous épanouir à plus de lumière. Une émotion nous soulève; notre énergie se déploie toute, et sur deux ailes de prière et de poésie s'élance à de grandes affirmations.
Tout l'être s'émeut, depuis ses racines les plus profondes jusqu'à ses sommets les plus hauts. C'est le sentiment religieux qui nous envahit. Il ébranle toutes nos forces. Mais craignons qu'une discipline lui manque, car la superstition, la mystagogie, la sorcellerie apparaissent aussitôt, et des places désignées pour être des lieux de perfectionnement par la prière deviennent des lieux de sabbat. C'est ce qu'indique le profond Gœthe, lorsque son Méphistophélès entraîne Faust sur la montagne du Hartz, sacrée par le génie germanique, pour y instaurer la liturgie sacrilège du Walpurgisnachtstraum.
D'où vient la puissance de ces lieux? La doivent-ils au souvenir de quelque grand fait historique, à la beauté d'un site exceptionnel, à l'émotion des foules qui du fond des âges y vinrent s'émouvoir? Leur vertu est plus mystérieuse. Elle précéda leur gloire et saurait y survivre. Que les chênes fatidiques soient coupés, la fontaine remplie de sable et les sentiers recouverts, ces solitudes ne sont pas déchues de pouvoir. La vapeur de leurs oracles s'exhale, même s'il n'est plus de prophétesse pour la respirer. Et n'en doutons pas, il est de par le monde infiniment de ces points spirituels qui ne sont pas encore révélés, pareils à ces âmes voilées dont nul n'a reconnu la grandeur. Combien de fois, au hasard d'une heureuse et profonde journée, n'avons-nous pas rencontré la lisière d'un bois, un sommet, une source, une simple prairie, qui nous commandaient de faire taire nos pensées et d'écouter plus profond que notre cœur! Silence! les dieux sont ici.
Illustres ou inconnus, oubliés ou à naître, de tels lieux nous entraînent, nous font admettre insensiblement un ordre de faits supérieurs à ceux où tourne à l'ordinaire notre vie. Ils nous disposent à connaître un sens de l'existence plus secret que celui qui nous est familier, et, sans rien nous expliquer, ils nous communiquent une interprétation religieuse de notre destinée. Ces influences longuement soutenues produiraient d'elles-mêmes des vies rythmées et vigoureuses, franches et nobles comme des poèmes. Il semble que, chargées d'une mission spéciale, ces terres doivent intervenir, d'une manière irrégulière et selon les circonstances, pour former des êtres supérieurs et favoriser les hautes idées morales. C'est là que notre nature produit avec aisance sa meilleure poésie, la poésie des grandes croyances. Un rationalisme indigne de son nom veut ignorer ces endroits souverains. Comme si la raison pouvait mépriser aucun fait d'expérience! Seuls des yeux distraits ou trop faibles ne distinguent pas les feux de ces éternels buissons ardents. Pour l'âme, de tels espaces sont des puissances comme la beauté ou le génie. Elle ne peut les approcher sans les reconnaître. Il y a des lieux où souffle l'esprit.
I
La Lorraine possède un de ces lieux inspirés. C'est la colline de Sion-Vaudémont, faible éminence sur une terre la plus usée de France, sorte d'autel dressé au milieu du plateau qui va des falaises champenoises jusqu'à la chaîne des Vosges. Elle porte sur l'une de ses pointes le clocher d'un pèlerinage à Marie, et sur l'autre la dernière tour du château d'où s'est envolé jusqu'à Vienne l'alérion des Lorraine-Habsbourg. Dans tous nos cantons, dès que le terrain s'élève, le regard découvre avec saisissement la belle forme immobile, soit toute nette, soit voilée de pluie, de cette colline, posée sur notre vaste plateau comme une table de nos lois non écrites, comme un appel à la fidélité lorraine. Et sa présence inattendue jette dans un paysage agricole, sur une terre toute livrée aux menus soins de la vie pratique, un soudain soulèvement de mystère et de solitaire fierté. C'est un promontoire qui s'élève au milieu d'un océan de prosaïsme. C'est comme un lambeau laissé sur notre sol par la plus vieille Lorraine.
De quel charme bizarre, aussitôt que je l'aperçois, ne saisit-elle pas mon esprit et mon cœur, cette montagne en demi-lune, à la fois charmante et grave! Je songe à notre nation très positive, mais où éclatent le courage guerrier et la grandeur dans l'infortune; je songe à nos femmes lorraines qui deviennent en vieillissant si aisément des prophétesses, et je vois les cheveux au vent de Jeanne d'Arc, de Marie Stuart et de Marie-Antoinette, ces filles royales que notre race fournit à la poésie universelle; j'entends l'éclat de rire de Bassompierre, l'extravagance de Charles IV: c'est le point où l'imagination peut le mieux venir se poser pour comprendre le génie propre de la Lorraine. Quel symbole d'une nation où s'allient au bon sens le plus terre-à-terre l'audace de la grande aventure et l'esprit qui fait les sorciers!
Ici, jadis, du temps des Celtes, la déesse Rosmertha sur la pointe de Sion faisait face au dieu Wotan, honoré sur l'autre pointe à Vaudémont. C'était deux parèdres, deux divinités jumelles. Wotan étayait Rosmertha, et l'un et l'autre protégeaient la plaine. La déesse à la figure jeune, aux cheveux courts, au sein nu, s'est évanouie; elle fut chassée par la Vierge qui allaite l'Enfant-Dieu, cependant que les seigneurs de Vaudémont bâtissaient leur maison forte sur l'ancien sanctuaire de Wotan. Mais Notre-Dame de Sion et les comtes de Vaudémont restèrent, l'un envers l'autre, dans les mêmes rapports où avait vécu le couple primitif des deux parèdres celtiques. Ceux-ci s'étaient entr'aidés pour protéger le vieux peuple des Leukes, et les comtes de Vaudémont, proclamant Notre-Dame de Sion souveraine du comté, mirent leur couronne sur la tête de l'image vénérée. De telle sorte qu'à travers les siècles la pensée de la montagne s'est déroulée et s'est amplifiée sans que la tradition fût rompue.
Aujourd'hui, de Vaudémont rien ne subsiste qu'un haut mur sous d'antiques frênes, où l'on a vu, pèlerine inconnue, passer l'impératrice Élisabeth, et dans Sion, la Vierge noire, l'image antique associée au pouvoir politique du pays, a disparu sous le marteau impie d'une bande venue de Vézelise en 1793. Les grands souvenirs de la colline sont voilés ou déchus. Pourtant la plus pauvre imagination ne laisse pas de percevoir qu'autour de ce haut lieu s'organise l'histoire de la Lorraine. Il nous dit avec quelle ivresse une destinée individuelle peut prendre place dans une destinée collective, et comment un esprit participe à l'immortalité d'une énergie qu'il a beaucoup aimée. Les gens du pays, qui montent encore aux dates séculaires de septembre sur la montagne, ne savent guère ses annales; ils s'ébahiraient aux noms de Rosmertha et de Wotan; ils ignorent quel pacte unissait la Vierge de Sion à la maison de Lorraine; ils ne songent plus à demander au vieux sanctuaire qu'il prenne la défense de leurs intérêts nationaux, mais seulement celle de leurs intérêts domestiques. Et pourtant, par un sentiment profond du rôle tutélaire de la colline, c'est au milieu des décombres de Vaudémont qu'avec un instinct magnifique ils ont ramassé, pour remplacer à Sion la statue brisée, une vierge de pierre qui tient dans sa main l'alérion de Lorraine et en amuse l'enfant Jésus.
Cette image que les comtes de Vaudémont honoraient dans leur chapelle, demeure sur l'autel du pèlerinage comme un signe extrême de l'entente séculaire, et l'on croit voir, dans cette substitution de la Vierge de Vaudémont à l'ancienne Vierge de Sion, une fusion des deux forces dans la détresse. A défaut d'un savoir clair, nous gardons une vénération obscure de ce double passé qui ne peut pas mourir, et les Lorrains, quand ils font en procession le tour de l'étroite terrasse, obéissent à la vertu permanente, toujours active, de cette acropole.
II
En automne, la colline est bleue sous un grand ciel ardoisé, dans une atmosphère pénétrée par une douce lumière d'un jaune mirabelle. J'aime y monter par les jours dorés de septembre et me réjouir là-haut du silence, des heures unies, d'un ciel immense où glissent les nuages et d'un vent perpétuel qui nous frappe de sa masse.
Une église, un monastère, une auberge qui n'a de clients que les jours de pèlerinage, occupent l'une des cornes du croissant; à l'autre extrémité, le pauvre village de Vaudémont, avec les deux aiguilles de son clocher et de sa tour, se meurt dans les débris romains et féodaux de son passé légendaire, petit point très net et prodigieusement isolé dans un grand paysage de ciel et de terre. Au creux, et pour ainsi dire au cœur de cette colline circulaire, un troisième village, Saxon, rassemble ses trente maisons aux toits brunâtres qui possèdent là tous leurs moyens de vivre: champs, vignes, vergers, chènevières et carrés de légumes. Sur la hauteur, c'est un plateau, une promenade de moins de deux heures à travers des chaumes et des petits bois, que la vue embrasse et dépasse pour jouir d'un immense horizon et de l'air le plus pur. Mais ce qui vit sur la colline ne compte guère et ne fait rien qu'approfondir la solitude et le silence. Ce qui compte et ce qui existe, où que nous menions nos pas en suivant la ligne de faîte, c'est l'horizon et ce vaste paysage de terre et de ciel.
Si vous portez au loin votre regard, vous distinguez et dénombrez les ballons des Vosges et de l'Alsace; si vous le ramenez plus près sur la vaste plaine, elle vous étonne et, selon mon goût, vous charme par ses superbes plissements, par de longs mouvements de terrains pareils à des dunes. C'est un pays sans eau en apparence, mais où l'eau sourd et circule invisible. Des prairies qui s'égouttent un ruisselet se forme et se débrouille vivement dans les rides enchevêtrées du terrain. Au fond de ravins sinueux, le Madon, l'Uvry, le Brenon développent en secret les beautés les plus touchantes, cependant qu'ils rafraîchissent une multitude de champs bombés et diversement colorés, des pâturages, des vignobles clairs, des blés dorés, de petits bois, des labours bruns où les raies de la charrue font un grave décor, des villages ramassés, parfois un cimetière aux tombes blanches sous les verts peupliers élancés. Sur le tout, sur cet ensemble où il n'est rien que d'éternel, règne un grand ciel voilé. Les appels d'un enfant ou d'un coq apportés de la plaine par le vent, le vol plané d'un épervier, le tintement d'un marteau qui là-bas redresse une faucille, le bruissement de l'air animent seuls cette immensité de silence et de douceur. Ce sont de paisibles journées faites pour endormir les plus dures blessures. Cet horizon où les formes ont peu de diversité nous ramène sur nous-mêmes en nous rattachant à la suite de nos ancêtres. Les souvenirs d'un illustre passé, les grandes couleurs fortes et simples du paysage, ses routes qui s'enfuient composent une mélodie qui nous remplit d'une longue émotion mystique. Notre cœur périssable, notre imagination si mouvante s'attachent à ce coteau d'éternité. Nos sentiments y rejoignent ceux de nos prédécesseurs, s'en accroissent et croient y trouver une sorte de perpétuité. Il étale sous nos yeux une puissante continuité, des mœurs, des occupations d'une médiocrité éternelle; il nous remet dans la pensée notre asservissement à toutes les fatalités, cependant qu'il dresse au-dessus de nous le château et la chapelle, tous les deux faiseurs d'ordre, l'un dans le domaine de l'action, l'autre dans la pensée et dans la sensibilité. L'horizon qui cerne cette plaine, c'est celui qui cerne toute vie; il donne une place d'honneur à notre soif d'infini, en même temps qu'il nous rappelle nos limites. Voilà notre cercle fermé, le cercle d'où nous ne pouvons sortir, la vieille conception du travail manuel, du sacrifice militaire et de la méditation divine. Des siècles ont passé sur le paysage moral que nous présente cette plaine, et l'on ne peut dire qu'une autre conception de la vie, tant soit peu intéressante, ait été entrevue. Voilà les plaines riches en blé, voilà la ruine dont le chef est parti, voilà le clocher menacé où la Vierge reçoit un culte que, sur le même lieu, nos ancêtres païens, adorateurs de Rosmertha, avaient déjà entrevu. Paysage plutôt grave, austère et d'une beauté intellectuelle, où Marie continue de poser le timbre ferme et pur d'une cloche d'argent. Tous ceux qui ne subissent pas, qui défendent leur sentiment et se rattachent aux choses éternelles trouvent ici leur reposoir. C'est toujours ici le point spirituel de cette grave contrée; c'est ici que sa vie normale se relie à la vie surnaturelle.
III
Où sont les dames de Lorraine, sœurs, filles et femmes des Croisés, qui s'en venaient prier à Sion pendant que les hommes d'armes, là-bas, combattaient l'infidèle, et celles-là surtout qui, le lendemain de la bataille de Nicopolis, ignorantes encore, mais épouvantées par les rumeurs, montèrent ici intercéder pour des vivants qui étaient déjà des morts? Où la sainte princesse Philippe de Gueldre, à qui Notre-Dame de Sion découvrit, durant le temps de son sommeil, les desseins ambitieux des ennemis de la Lorraine? Où le singulier Charles IV qui, réduit à l'extrémité par les troupes de Louis XIV, s'avisa de faire donation et transfert irrévocable de son duché à Notre-Dame de Sion, en s'écriant: «On n'osera pas guerroyer la mère de Dieu!» Où sont nos chefs héréditaires, toute notre famille ducale qui, lorsqu'elle quitta pour toujours, par la défaillance de François III, le vieux duché et des sujets dont le loyalisme n'avait jamais failli, voulut une dernière fois s'agenouiller au sanctuaire de Sion?…
Où sont-ils, Vierge souveraine?
Mais où sont les neiges d'antan?
Ces puissantes figures ont disparu qui combattaient pour la Vierge de Sion, leur dame et leur protectrice, et qui mettaient Dieu dans leurs conseils. Il est fermé, ce beau théâtre de Sion-Vaudémont, véritable scène de gloire où nous voyons, comme en perspective, une longue suite de héros qui trouvaient dans la pensée d'une alliance avec le ciel un principe d'action. Aujourd'hui, la colline ne fait plus monter vers les nues ses prières pour en obtenir des oracles. Rosmertha et Wotan ont cessé de recevoir sur leur ancien domaine aucune pensée de fidélité. Chose curieuse, attendrissante, les derniers soins leur furent donnés dans le couvent de la colline: les Pères oblats y conservaient et tenaient en belle vue, il y a peu de temps encore, une pierre votive, hommage rendu à la déesse païenne par de pieux Gallo-Romains dont elle avait guéri le fils. Mais la pierre a disparu; cette inscription, cette suprême voix, qui témoignait en faveur de la déesse dépossédée, a pris avec les religieux l'injuste chemin de l'exil. Quel magnifique symbole, ce cortège d'un double départ! L'ancienne bannière des chevaliers de Notre-Dame de Sion n'a pas eu un sort plus heureux. Cet étendard glorieux, par le secours de qui René II déconfit les Bourguignons et leur téméraire chef devant sa ville de Nancy; par qui le bon duc Antoine affronta et mit en pièces les Rustauds avec une poignée seulement de Lorrains; par qui Charles V, la terreur des Turcs et le sauveur de la chrétienté, remporta presque autant de victoires qu'il livra de batailles, il s'est défait obscurément dans une poussière sans gloire. Et maintenant l'élite de la province, les riches et les intellectuels abandonnent à des paysans l'office de processionner autour du sanctuaire, comme hier ils leur laissaient l'honneur d'en défendre le parvis.
Et pourtant, à chaque fois qu'un Lorrain gravit la colline, des ombres l'accueillent. Naissent-elles de son cœur, des ruines seigneuriales, de la mince forêt ou des trois villages? Elles sont faites d'espérance, l'espérance de revoir encore ce qui une fois a été vu. Sur les pentes de cette acropole, d'âge en âge ont retenti tous ces grands cris de vigueur et de confiance indéterminée: Hic, ad hoc, spes avorum… Non inultus premor… C' n'o me po tojo… qui sont l'âme de notre nation. Ombres silencieuses, j'entends votre message! Le secret de Sion doit être cherché dans ce regard tourné vers les nues qu'il y eut toujours sur cette colline. Elle est dévastée, dépouillée, toute pauvre. Rien n'y rend sensible l'histoire, rien n'y raconte avec clarté la succession des siècles. Qu'est-ce que la tour de Brunehaut, la chapelle du pèlerinage où si peu de parties sont vieilles, et trois, quatre pierres sculptées éparses dans Vaudémont? Mais ainsi dénudée, la colline nous propose toujours, au milieu de la plaine, sa vétusté sereine, son large abandon, sa terrasse à demi morte, sa gravité, sa tristesse vaste et nue en hiver, sa force en toute saison, pareille à celle d'une falaise dans la mer, son indifférence à ce que nous pensons d'elle, sa résignation qui ne réclame rien, qui ne prétend même pas à la beauté. Elle demeure, elle reste à sa place, pour être un lieu de recueillement où nous rassemblons nos forces, pour nous remuer d'un pressentiment, nous enlever à l'heure passagère, à nos limites, à nous-mêmes, et nous montrer l'éternel.
Les quatre vents de la Lorraine et le souffle inspirateur qui s'exhale d'un lieu éternellement consacré au divin, ravivent en nous une énergie indéfinissable: rien qui relève de la pensée, mais plutôt une vertu. Ici, l'homme de tout temps fit connaître aux dieux ses besoins par la prière et sollicita leur protection. Ici, nous retrouvons l'allégresse de l'âme et son orientation vers le ciel. L'âme! le ciel! vieux mots dont la magie garde encore sa force. Ici ne peut planer Méphistophélès, l'esprit qui nie: la lumière l'absorberait et le grand courant d'air lui briserait les ailes. C'est ici l'un des théâtres mystérieux de l'action divine et l'un des antiques séjours de l'Esprit. La plus simple mélodie, une voix jetée au vent de la falaise nous en rouvrirait les chemins, tant nous sommes nés pour ressentir sa grandeur, sa solitude, sa constance et la suite brillante de ceux qui la foulèrent, bref, l'indéfinie poésie, la vertu qui dort dans ce haut refuge. Arche sainte, un mot!… Tout se tait! Quel silence dans cet immense espace qui surveille, attentif, son haut lieu!
IV
Un homme a souffert de ce silence de Sion. Un homme, un prêtre, encadré de ses deux frères, prêtres eux-mêmes, les trois frères Baillard, au siècle dernier. On ne peut pas dire que ces personnages sont venus se placer dans la série des noms dignes de mémoire sur la colline nationale, et qu'ils forment le dernier anneau de la belle chaîne interrompue qui gît sur les friches de Sion-Vaudémont; mais je suis attiré près d'eux, parce qu'une partie de mes pensées ou de mes impressions les plus instinctives sont celles-là mêmes pour lesquelles ils se dévouèrent, et que ces barbares sont ainsi mes parents. Ce sont eux qui, au lendemain de la Révolution et quand la charrue avait passé sur des lieux consacrés par une vénération séculaire, se donnèrent pour tâche de relever la vieille Lorraine mystique et de ranimer les flammes qui brûlent sur ses sommets.
Si par une belle après-midi d'automne, sous notre ciel triste, je visite quelque ruine féodale, ou bien dans une église froide une pierre de tombe sculptée, je sens s'éveiller en moi toute une rumeur, le désir de savoir et l'émotion du mystère. C'est une pareille piété élargie, où se mêlent les plaisirs de la mélancolie, qui m'attire sur les quatre domaines où les Baillard ont porté leur grande passion de bâtisseurs. Flavigny et Mattaincourt, Sainte-Odile et Sion, quelles sonorités pour un historien! Tous ces châteaux de l'âme, reconstruits au milieu des angoisses de la faillite par un mystique procédurier, donnent un sens aux divers cantons de ce petit pays et y fleurissent, au même titre que les burgs de jadis, comme des signes, comme des relais de l'activité de notre nation. Une volonté a marqué ici la terre; un cachet s'est enfoncé dans la cire.
Ce que les Baillard imprimaient à la terre lorraine, c'était le caractère de leur âme fidèle à une double tradition, catholique et lorraine. Comment ne pas aimer les personnages qui entreprennent de rétablir une magistrature spirituelle et de raviver le surnaturel sur les cimes de leur pays?
Et pourtant, c'est un lourd silence autour des trois frères Baillard, un double silence, celui de l'oubli naturel et celui voulu par l'Église. Vous pouvez passer et repasser à Flavigny, à Mattaincourt, à Sainte-Odile et à Sion, aucun indice ne vous dira ce qu'ils ont jeté de jeunesse, d'argent, de temps, d'activité et d'amour dans les fondations de ces bâtiments. Pourquoi leur nom n'est-il inscrit nulle part sur les pierres qu'ils ont relevées? Pourquoi même en est-il proscrit? Qu'est-ce que cette vapeur de soufre et cette odeur de damnation, aujourd'hui répandues sur ces trois figures qui furent un moment bénies?
J'ai souvent interrogé sur les Baillard mon regretté ami, le chanoine Pierfitte, le savant curé de Portieux. A chaque fois il se taisait, détournait la conversation. Un jour, il s'en est expliqué en deux mots: «C'est encore trop tôt pour parler des Baillard.» Trouvait-il que l'autorité s'était montrée bien dure envers ces vieux Lorrains? Rien ne m'assure que telle fut son opinion. Je crois plutôt qu'il distinguait le rôle du Diable dans cette affaire, et qu'il redoutait de remuer des souvenirs d'où pouvaient encore émaner des maléfices. La réserve de Monsieur Pierfitte ne pouvait, faut-il l'avouer, qu'exciter ma curiosité. Comment accepter de ne rien savoir d'un mystique, métamorphosé par sa passion même et qui entre dans le cercle du noir enchanteur?
Pendant longtemps, ces trois prêtres furent dans mon esprit une sorte de brouillard mystérieux. Ils flottaient devant moi aux parties les plus solitaires et les plus solennelles de la côte de Sion, surtout les jours où la brume l'enveloppe et l'isole. Ils m'attiraient. Pendant des années, dix, vingt ans peut-être, je me suis renseigné sur Quirin, sur le grand François, sur le fameux Léopold. Je m'étonnais que ce dernier ne fût mort qu'en 1883, et je cherchais à me souvenir si, enfant, je ne l'avais pas rencontré.
Bien que cette histoire se fût concentrée sur quelques lieues de terrain, mon enquête n'était pas aisée. La tradition orale s'efface vite, ne dépasse jamais le siècle, et dès maintenant c'est comme une mare d'indifférence qui s'est épaissie sur la mémoire des Baillard, aux lieux mêmes où ils ont le plus agi. A Flavigny, à Mattaincourt, à Sainte-Odile, il n'y a que leurs bâtiments qui émergent de l'oubli et autour de ces grandes murailles, dont le pied trempe dans la plus noire ingratitude, personne pour me renseigner. Sur la montagne de Sion, la figure des Baillard demeure plus vivante. L'ébranlement y fut si fort qu'il a laissé une longue vibration dans les mémoires paysannes. Mais déjà le chercheur, à la place des faits exacts qu'il sollicite, ne trouve plus qu'une matière légendaire. On lui propose trois frères Baillard aux figures simples, contrastées et fortement dessinées, qui rappellent la manière mi-épique, mi-gouailleuse des Quatre fils Aymon. Ils ne sont pas seuls. Autour d'eux on voit s'empresser des femmes—sont-ce des paysannes? sont-ce des religieuses?—qui les aident et que la légende ne respecte pas plus que des nonnes du moyen âge. Et je me dis parfois que si l'imprimé n'aboutissait pas, de nos jours, à tuer toute production spontanée du génie populaire, l'aventure de ces trois prêtres viendrait tout naturellement se placer dans la série de la geste lorraine.
Ma longue curiosité n'avait guère de chance d'être jamais satisfaite. Elle s'endormait presque. Le hasard d'un coup d'œil jeté sur le catalogue de la bibliothèque de Nancy vint un jour la réveiller. Sous les numéros 1.592 à 1.635, je découvris un trésor, toute une collection de manuscrits exécutés par les soins des frères Baillard et contenant des lettres, des visions, des entretiens, des révélations divines, des annales, des pièces de procédure, des prières, des livres de comptes, les plus beaux thèmes dont ils se nourrissaient, un immense grimoire. Tous ces registres quadrillés et grossièrement reliés en basane noire ou verte sont de l'espèce que l'on emploie pour les livres de compte, et sans cesse au milieu d'effusions surnaturelles on voit apparaître un chiffre, une opération arithmétique, de prosaïques doit et avoir… Toute l'âme, toute la passion, tout le mystère des Baillard gisaient là. Ma curiosité était remplie, les trois prêtres tirés de leur coin d'ombre, et l'effort, que fit pour renaître une vieille acropole religieuse, ramené à la lumière.
Voici ce livre, tel qu'il est sorti d'une infinie méditation au grand air, en toute liberté, d'une complète soumission aux influences de la colline sainte, et puis d'une étude méthodique des documents les plus rebutants. Voici les trois frères Baillard. J'ai relevé leur histoire avant que personne les eût défigurés et quand la platitude et l'enthousiasme s'y mêlaient inextricablement. Je puis dire que je suis arrivé auprès de ces phénomènes religieux et sur le bord de cet étang aux rives indéterminées, quand personne n'en troublait encore le silence. J'ai surpris la poésie au moment où elle s'élève comme une brume des terres solides du réel.
CHAPITRE II
GRANDEUR ET DÉCADENCE D'UN SAINT ROYAUME LORRAIN AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
Je me souviens du jour d'octobre, couvert et grave, où je suis allé à Borville visiter le pays des Baillard. Dans un canton rural de la vieille Lorraine, entre Épinal et Lunéville, c'est un village immobile, abrité contre une faible côte, non loin de la forêt de Charmes, un village très pieux, à juger d'après les vierges qui protègent la porte de la plupart des maisons, et rempli d'élégants motifs de style renaissance (datés du dix-septième siècle, ce qui prouve que les modes arrivaient lentement à Borville). J'ai vainement cherché la tombe du père des Baillard, cette tombe où ses fils avaient gravé ces quatre mots révélateurs de leur orgueil; «Ci-gît Léopold Baillard, père de trois prêtres.» Le cimetière est petit autour de l'église, et, sous l'immense sycomore qui les ombrage, les morts, depuis 1836, ont dû faire place à de nouveaux venus. On n'a pu que m'indiquer sous la grande croix la place qu'occupait la pierre disparue. Mais au centre du village j'ai retrouvé intacte la maison de famille, remarquable par ses caves profondes, où, sous la grande Révolution, fut recueilli plus d'un ecclésiastique pourchassé… C'est ici, c'est à Borville, c'est dans cet étroit sillon que l'on s'enfonce jusqu'aux racines des trois Baillard. Tous les détails que j'y ai recueillis nous rendent compte de leur génie vigoureux et bizarre, comme un petit sac de graines explique la moisson future.
Les trois frères Baillard sortirent d'une lignée profondément religieuse, à l'heure dramatique où la persécution exaltait cette religion héréditaire. Dans tous nos villages, on voit de ces familles dévouées au curé de la paroisse. Ce sont elles qui fournissent le sacristain et les enfants de chœur; les femmes y veillent à l'entretien des linges sacrés et des ornements sacerdotaux; elles décorent l'église aux approches des grandes fêtes, et si la servante du curé vient à manquer, elles font l'intérim. Les plus zélées de ces familles gardent une vague tradition de la dîme: les premiers fruits du jardin sont portés au presbytère, et chaque génération donne un de ses fils à l'Église. Vienne des temps difficiles, ces amis de la cure s'élèvent le plus simplement du monde aux vertus du sacrifice.
A la fin du dix-huitième siècle, les Baillard de Borville étaient une de ces familles quasi sacerdotales. Lors de la Révolution, ils cachèrent chez eux, au péril de leur vie, plusieurs prêtres réfractaires, et ce fut l'un de ceux-ci, un Tiercelin du couvent de Notre-Dame de Sion, qui baptisa secrètement, en 1796, leur premier-né Léopold. «Cet enfant, déclara-t-il, s'élèvera par ses qualités au-dessus de ses concitoyens; il fera l'ornement et la consolation de sa famille, il sera l'honneur de sa patrie, honor et decus patriæ.» Et durant des mois, dans la demi-lueur des caves profondes où je suis descendu, il prodigua au fils de ces fidèles chrétiens les bénédictions et les prophéties que lui suggérait la reconnaissance. La santé du petit garçon donnait-elle des inquiétudes, il rassurait ses parents mieux que n'eût fait un médecin. «L'enfant de tant de prières, disait-il, ne peut pas périr.»
Les heureux époux recueillirent avec un religieux respect ces souhaits de bienvenue, et à mesure que Léopold grandissait au milieu de ses frères et sœurs, ils aimaient les lui rappeler pour l'encourager dans le chemin de la vertu. Le grand-père Baillard, plus encore, éveillait dans ces enfants une imagination héroïque. Souvent il les groupait autour de son établi de cordonnier, et leur racontait intarissablement les histoires locales et domestiques dont il avait été le héros:
—Voyez, petits, disait-il, c'est dans cette chambre où je vous parle qu'était l'église en ce temps-là. Quand le Tiercelin de Sion, revenant de quelque tournée dangereuse, rentrait chez nous à la nuit tombante, vite votre grand-mère disait à votre père: «Va, cours avertir les bons; la messe aura lieu sur le coup de minuit.» Les bons arrivaient l'un après l'autre en se glissant le long des maisons. Au coup de minuit, ils tombaient à genoux pour l'élévation, à la place même où vous êtes assis. Une nuit, les sans-culottes entrèrent ici par surprise et en armes. Votre grand-père était absent, et votre grand-mère avec vos parents n'eut que le temps de pousser le prêtre dans la cachette, au bout du jardin, et de courir dans les champs. Mais par malheur elle avait mal compté ses petites-filles et oublié votre tante Françoise, qui demeura seule pour tenir tête à ces bandits. L'un d'eux lui appliqua le canon de son fusil sur la gorge. «Tu n'oserais pas!» cria-t-elle, et le brigand se trouva désarmé. Mais ils brisèrent tout, burent, mangèrent, pillèrent et sortirent enfin en hurlant: «Vive la Liberté! Vive la Raison!» Car il faut vous dire que la Raison, c'était leur déesse.
Le bonhomme leur racontait encore l'installation de l'Arbre de la Liberté sur la place de l'église. C'était un beau peuplier, qu'on était allé chercher dans la prairie communale. Il fallait le baptiser:
—On prit un de vos parents malgré ses résistances. Les sans-culottes lui passèrent au côté l'écharpe tricolore et lui appliquèrent avec violence la tête contre le peuplier, tellement que le sang jaillit. Ce sang de chrétien, ils l'offrirent à leur déesse Raison, et soudain, pris de délire, se formèrent en rond, hommes, femmes et enfants, chantant, criant des couplets en l'honneur de leur déesse. Puis le curé assermenté (qu'il soit maudit, l'apostat!) vint asperger le peuplier d'eau soi-disant bénite. Et pendant ce temps, mes petits, que faisaient vos bons parents? Ils priaient et se tenaient la face contre terre, pour ne pas voir le loup-garou opérer ses profanations.
Des enfants conçus dans de telles émotions, formés de ce sang et bercés par des récits d'un si ferme caractère hagiographique, étaient prédestinés. Ils étaient le fruit d'une longue pensée sacerdotale, ils ne pouvaient avoir qu'un rêve, qu'une mission: Léopold Baillard entra au séminaire, ses deux frères l'y suivirent.
Léopold se distingua, au cours de ses études, par l'âpreté avec laquelle il soutenait les opinions philosophiques et théologiques qu'il avait une fois adoptées. D'ailleurs bon latiniste et grand amateur de beau langage. Moins brillant, François se faisait peut-être plus aimer. Ses condisciples s'amusaient, dans les récréations, à former le cercle autour de lui, pour l'entendre déclamer d'une voix très forte et très souple le célèbre exorde du Père Bridaine: «A la vue d'un auditoire aussi nouveau pour moi…» Quant au jeune Quirin, leur cadet, c'était une figure pointue, rapide à argumenter. Il offrait sous la soutane un singulier mélange de fantassin et d'avocat de justice de paix. Est-il besoin de dire qu'aucune objection ne se forma jamais dans l'esprit de ces jeunes clercs? Ce qu'on leur enseignait rassemblait en corps de doctrine les sentiments profonds et les bribes d'idées sur lesquelles vivaient, depuis toujours, leurs familles. Le monde et l'histoire leur étaient clairs. Ils savaient comment l'univers a commencé et comment il finira; ils savaient aussi que leur double existence, temporelle et éternelle, allait être assurée dans les œuvres de l'Église. D'ailleurs, pour avoir la soutane, ils n'en gardaient pas moins, de corps et d'esprit, les mœurs de leurs camarades en blouse. Tout brillants de jeunesse, de santé physique et morale, ils demeuraient les frères de ces robustes garçons de ferme que l'on voit, le dimanche, devant l'église sur la place. Ils étaient la fleur du canton, trois bonnes fleurs campagnardes, sans étrangeté, sans grand parfum ni rareté, mettons trois fleurs de pomme de terre.
Quelles vacances charmantes on passait dans la vieille maison de Borville! Comme ils étaient contents, le père et la mère Baillard, à l'arrivée de leurs abbés! La table se couvrait de quiches, de tourtes à la viande, de tartes de mirabelles, de fruits de toute sorte et du bon vin récolté dans la vigne paternelle, sur le coteau de Vahé. Au dessert, les abbés, à l'émerveillement de leurs plus jeunes frères et sœurs, chantaient quelques couplets sur le bonheur des vacances ou quelque cantique, car tous les trois, et surtout Léopold, étaient sensibles à la beauté des voix.
Souvent des camarades du séminaire et des prêtres du voisinage venaient prendre leur part de ces minutes heureuses. Mais le plus beau jour, ce fut quand Mgr de Forbin-Janson, en tournée de confirmation, voulut s'asseoir à la table d'une famille si recommandable. Madame Baillard avait fait toilette. «Ah! dit Sa Grandeur agréablement, la mère Baillard a mis sa robe de soie gorge de pigeon.»
Dans cette journée, qui marque peut-être le plus haut moment de cette famille cléricale, nul des Baillard ne sentit la condescendance du grand seigneur chez l'évêque, pas plus que celui-ci ne soupçonna les charbons cachés sous la cendre et qui échauffaient l'âme de ces serviteurs obscurs. Il ne vit pas les deux faces de l'orgueil des Baillard: orgueil devant tout le pays d'être reconnus par les autorités hiérarchiques comme des soutiens de la religion, et orgueil devant ces autorités d'être la profonde Lorraine catholique. Ces paysans ne doutent pas d'avoir servi l'Église sur leur sol, mieux que n'a fait aucun de ces grands dignitaires qui se succèdent au siège épiscopal de Nancy. Ils sont fiers de recevoir le noble prélat, ils l'entourent d'un profond respect, mais ils connaissent leurs propres actions et saluent dans sa grandeur un effet de leurs sacrifices.
Ces sacrifices, Léopold, François, Quirin sont prêts, indifféremment, à les renouveler ou bien à en récolter le fruit. Tout ensemble paysans, prêtres et soldats, ils s'avancent pour conquérir dans les armées du ciel, comme ils eussent fait dans les armées de l'Empereur, les grades, les titres, les dotations, la gloire. Fermes dans leur foi d'ailleurs, comme ils eussent été fermes au feu.
Au sortir du séminaire, à l'âge de vingt-quatre ans, Léopold fut nommé curé de la belle et importante paroisse de Flavigny-sur-Moselle. Il y arriva en 1821, tout impatient de se distinguer, d'autant que son journal le faisait participer aux fièvres du grand effort catholique auquel la Congrégation a donné son nom. Ce mouvement, qui fut ailleurs une politique, se présentait au jeune prêtre comme le sentiment le plus haut et le plus vrai, comme une réparation due à des convictions proscrites, à des œuvres persécutées, à des ruines sacrées par le malheur. Du premier regard, il s'avisa qu'un monastère de Bénédictines avait existé sur ce bord de la Moselle, avant la Révolution. Ce lui fut une indication de la Providence.
L'imagination de Léopold était maigre, sans génie, je veux dire incapable d'invention, mais d'une force prenante extraordinaire. Qu'on lui fournît un point de départ à son gré, il n'en démordait plus. Il se tenait sur l'idée qu'il avait une fois faite sienne avec cette application obstinée, minutieuse et si souvent bizarre que l'on voit chez les dessinateurs lorrains. Quand il fut parvenu, à force de démarches, à repeupler de Bénédictines l'ancienne maison de Flavigny, qui devint rapidement par ses soins le plus prospère pensionnat de jeunes filles, il se plongea, pour être digne de diriger ces dames, dans l'étude des maîtres de la vie mystique et des fondateurs d'ordre. Et nul d'eux ne lui plut autant que le grand saint de la Lorraine, l'émule de saint François de Sales, le précurseur de saint Vincent de Paul, bref, le Bienheureux Pierre Fourrier de Mattaincourt, le Bon Père, comme on l'appelait. Il s'enthousiasma pour ce beau génie pratique, d'une imagination inépuisable dans le bien, qui fonda les douces filles congréganistes, dont les phalanges, blanches et bleues de ciel, donnent encore aux villages lorrains tant de caractère, qui organisa l'enseignement primaire et jeta le germe des sociétés de secours mutuels; il fraternisa avec le grand patriote lorrain, capable de mettre en échec Richelieu; enfin le thaumaturge l'éblouit.
Léopold Baillard, à Flavigny, fait peut-être sourire, quand, le cerveau en feu, il se penche sur l'histoire du Bon Père. Il rappelle don Quichotte qui, dans son village désolé de Castille, s'enflamme en lisant les romans de chevalerie et se propose d'égaler Amadis des Gaules. N'empêche qu'un jeune prêtre de vingt-cinq ans, qui emploie à se hausser vers un magnifique modèle d'esprit et de vertu l'émotion reçue d'une communauté de femmes dont il est le bienfaiteur, c'est une belle image du romantisme lorrain.
A cette époque, les ducs que l'on avait tant aimés ayant disparu à l'horizon, et les primes superbes que l'Empereur donnait au courage heureux n'étant plus disponibles, la nation lorraine, diminuée par les malheurs répétés de la guerre et les désillusions de sacrifices sans gloire, commençait à se déshabituer du sentiment de la grandeur. Ce jeune paysan échappe à cette médiocrité. Il a résolu d'aider Dieu en Lorraine. Il croit qu'il n'y a rien au monde de plus important que de rouvrir sur sa terre les fontaines de la vie spirituelle. Dans sa pensée, l'idéal et le réel s'emmêlent de la manière la plus vraie, et je ne me choque pas de voir, un peu à l'arrière-plan, mais très nette dans son esprit de paysan, cette seconde idée que les fondateurs ont de plein droit le gouvernement des couvents et des pèlerinages qu'ils établissent.
A quelques lieues de Flavigny, dans Mattaincourt, achevait de s'écrouler la vieille maison du père Fourrier et de sa glorieuse compagne, la mère Allix. Léopold jugea qu'il était de son plus élémentaire devoir de ne pas laisser sans gloire le sanctuaire de son grand patron. Il racheta ces pierres délaissées, les réédifia sur un plan plus vaste, puis se mit en campagne pour retrouver quelques filles de la Congrégation de Notre-Dame. Tâche malaisée, qu'il lui fut donné de mener à bien. Dans ces murs neufs, il eut la chance de ramener un essaim.
De toutes parts, un murmure flatteur entourait, enorgueillissait le jeune curé de Flavigny et ses deux frères, qui, chargés chacun de paroisses dans son voisinage, trouvaient le temps de l'assister. Cependant Léopold pressentait qu'il n'avait pas rempli toute sa destinée. Au milieu de ses réussites, il prêtait une oreille attentive aux érudits de Nancy, à tout un petit groupe d'esprits curieux qui se consolaient de vivre sous l'influence de Paris (et de l'esprit du dix-huitième siècle) en construisant une philosophie de l'histoire lorraine. Notre nation, disaient-ils, a toujours rempli dans le monde un rôle bien supérieur à l'importance de son territoire. Elle avait une mission. C'est sous le commandement d'un prince lorrain, Godefroy de Bouillon, que les croisades ont commencé; c'est sous le commandement d'un duc de Lorraine, Charles V, qu'elles ont fini. Et comme nous avons arrêté l'Islam, nous avons servi de rempart, avec le duc Antoine et les Guise, contre les protestants. Ces lotharingistes s'exprimaient ainsi en haine du rationalisme, qu'ils accusaient de substituer au culte chrétien de la justice l'idolâtrie de la force et du succès. Léopold fit siennes leurs thèses. Il commença de vaticiner que la Lorraine n'avait pas épuisé sa destinée et que cette héroïque racine allait rejeter une pousse. Chaque fois qu'il passait sous la colline de Sion, il ne manquait pas d'y monter pour solliciter les inspirations de la Vierge protectrice de la Lorraine. Un jour de l'année 1837, l'abandon où gémissait ce lieu sacré le frappa au cœur; il contempla ce repos, cette patience, cette longue songerie de la colline et jura d'en faire sortir une pensée armée, agissante, et conquérante; de grandes ombres lui parlèrent et lui définirent avec une force divine quelle œuvre souveraine lui était ici réservée.
Il se mit aussitôt en campagne, trouva de l'argent ou plutôt du crédit, et, dans l'année même, acheta les divers lots de terre et de bâtiments qui jadis avaient composé le domaine du pèlerinage. Saint domaine! Territoire de la Vierge! Quand ce haut royaume fut entre ses mains, il sentit avec violence qu'il avait été à l'étroit, comme un aigle dans une cage, dans ses premières fondations, et qu'il trouvait enfin l'air et l'espace que sa nature exigeait. Hinc libertas, s'écria-t-il, reprenant sur le sommet de Sion la devise des Guise. «C'est d'ici que part, que partira la liberté.» Et désormais pour lui, il ne s'agira plus de relever simplement des abris de la contemplation, il veut construire des ateliers spirituels où reformer une milice catholique, où façonner pour tous les ordres de l'activité pratique des travailleurs religieux. Il va peupler le monde avec des Lorrains qui seront le ferment de Dieu. C'est un conservatoire du vieil esprit austrasien qu'il veut créer sur la colline sainte, d'où partira une croisade continuelle pour la vraie science contre le rationalisme.
Rien n'arrête cet étonnant improvisateur, rien ne l'inquiète. Il n'admet pas que la plante lorraine ait pu dégénérer et devenir impropre à faire quelque chose de grand. Il ne lui vient pas à l'esprit d'examiner s'il reste dans nos campagnes beaucoup d'exemplaires du puissant type lorrain, large d'épaules, haut de stature, épanoui de visage et de propos, bizarre, audacieux, qui fournit à toutes les armées de l'Europe de si beaux hommes d'armes. Il va de l'avant, comme si l'esprit de cette terre était une essence d'une nature absolument indestructible et qui continuât toujours d'agir. C'est qu'il est animé, en vérité, ce fils de cultivateurs, par un mobile bien autrement vrai et puissant que la philosophie historique dont il parle le langage. Plus qu'un noble goût intellectuel, sa passion pour les lieux saints est une concupiscence paysanne de posséder la terre. Léopold, de toute bonne foi, prêche le sublime et veut transfigurer la nature, mais le positivisme villageois, sous les traits de François et de Quirin, trouve accès dans ses conseils. De là d'ailleurs, le réel succès de leurs entreprises: ils y apportent des qualités de terriens, une expérience, une aptitude. Les trois frères élèvent des bâtiments, recrutent des novices et des religieux, des bons frères et des bonnes sœurs, pour la gloire de la Croix et pour la renaissance de la Lorraine,—comme simples cultivateurs ils eussent construit des métairies et engagé des valets ou des filles de ferme.
Vers 1840, sous l'étiquette d'Institut des frères de Notre-Dame de Sion-Vaudémont, la sainte montagne, grâce à l'impulsion des messieurs Baillard, présentait l'image d'une ruche active et industrieuse, où la prière et le travail se succédaient avec bonheur. Beaux bâtiments conventuels, jardins vastes et bien entretenus, ferme modèle au village de Saxon, pensionnat de jeunes gens, grands ateliers pour menuisiers, maréchaux ferrants, charrons, peintres et sculpteurs, tailleurs de pierre, tailleurs d'habits, maçons, fabricants de bas au métier, et même une petite librairie pour la propagande des bons livres. Aux jours de fêtes, de belles cérémonies, des prédications émouvantes, des chants et de la musique attiraient de toutes parts les fidèles éblouis autant qu'édifiés. Et pour couronner la visite de Sion, une surprise charmante était réservée aux plus distingués des pèlerins. Jamais les prêtres ou les laïques considérables qui avaient suivi les pieux offices ne s'en seraient retournés sans être descendus à Saxon. Là, dans la paix profonde du village enfoui au milieu de ses vergers, à l'intérieur de la courbe et pour ainsi dire dans le sein de la colline, ils trouvaient les religieuses, assises sur des bancs à l'ombre de leur couvent. Elles formaient un petit jardin virginal. C'étaient les sœurs quêteuses, celles du moins qui, pour l'instant, se reposaient entre deux voyages.
Ainsi dans les créations de ces Messieurs, il y avait de quoi émouvoir toutes les sortes d'imagination. A cette époque, en Lorraine, les souvenirs d'une indépendance proche et glorieuse étaient encore vifs. Les sentiments qui transportaient Léopold trouvaient de l'écho, sinon dans le haut personnel ecclésiastique, du moins dans le petit clergé, issu tout entier des familles rurales les plus attachées à la tradition. Ceux que laissaient insensibles ces grandes vues patriotiques et religieuses admiraient les Baillard pour leur prospérité éclatante et rapide. Les trois frères faisaient de l'or. C'est la plus belle chose en tous lieux. Quand les gens montaient sur la colline, en septembre, pour les fêtes de la nativité de la Vierge, et que la superbe procession déployait son cortège, ils se montraient les sœurs quêteuses et disaient: «Voilà celles qui rapportent des mille et des mille…» Pourtant les paysans voyaient avec inquiétude cet homme étrange, déjà accablé de charges, toujours tirer des traites sur l'avenir. Bien souvent, au retour de Sion, les plus sages répétaient le mot du père Baillard à son lit de mort: «Mon fils, tu veux trop en faire.»
Juste prudence villageoise. Mais chacun meurt de son génie. Napoléon veut toujours vaincre. Dans les forêts des Vosges et sur les sommets qui séparent la Lorraine de l'Alsace, règne, depuis des siècles, le monastère qui garde les reliques de sainte Odile. Ce haut lieu protège l'Alsace, comme la colline de Sion la Lorraine. Pour cinquante mille francs Léopold l'achète. Il prend possession du grand couvent, de l'église, des chapelles, de l'hôtellerie, des écuries, d'une quantité de terres et de prés, d'une admirable forêt et des reliques. Et dans ce domaine princier il installe son jeune frère Quirin.
Voilà tout le pays d'entre Rhin et Meuse sous l'influence de Léopold Baillard. C'est le grand Austrasien, le dernier des ducs de Lorraine. Les trois frères se font connaître dans tout l'univers, on peut dire. Infatigables et persuasifs, ils parcourent la France, le Luxembourg, la Belgique, l'Angleterre en célébrant les services que l'Institut des Frères de Notre-Dame de Sion-Vaudémont est appelé à rendre au monde entier. Le cadet Quirin s'en va en Amérique solliciter les Yankees, et Léopold pénètre jusqu'à la Burg impériale de Vienne. Il y obtint une audience et des subsides. Quelle belle image quand Léopold Baillard apparaît au pied du trône des Habsbourg-Lorraine et qu'il s'adresse comme à son suzerain, au petit-fils des comtes de Vaudémont! Lui, le chef spirituel de la sainte colline, il fait appel au chef temporel. Démarche pleine de cœur et d'une imagination magnifique!
Les Baillard eussent été invincibles s'ils s'étaient fait une idée du monde moderne. Ils l'ignoraient totalement. Léopold ne tenait compte des gens qu'autant qu'ils méritaient de prendre place dans le coin d'un vitrail ou d'un tableau en attitude de donateurs. Il parcourait le monde sans rien y remarquer que ce qui aurait pu, tant bien que mal, figurer dans une biographie du Père Fourrier. Ils ne virent pas se former contre eux une terrible coalition de leurs supérieurs hiérarchiques avec les libéraux.
La libre pensée devait détester ces œuvres où le particularisme lorrain s'alliait étroitement à l'idée catholique et qui formaient, à bien voir, des citadelles contre le rationalisme. Quant à l'évêque concordataire, pouvait-il goûter beaucoup cette religion locale? Il y devinait des mouvements d'illuminisme, un fond trouble, qui apparut quand ce singulier Léopold se crut favorisé d'un miracle en la personne de sœur Thérèse Thiriet.
Les religieuses de Saxon, nous l'avons dit, étaient dévouées corps et âme à Léopold Baillard. C'étaient des jeunes paysannes du pays, qu'il avait d'abord placées auprès des religieuses de Mattaincourt. Mais ces dames trouvèrent ces simples filles bien grossières et les traitèrent en servantes. Léopold voyant qu'elles n'étaient pas heureuses les fit revenir, les organisa près de lui en petite communauté, composa pour elles un règlement et les employa pour ses quêtes. Elles lui vouèrent une grande reconnaissance et reportèrent à lui seul toutes leurs pensées. Leur métier même les y invitait. N'avaient-elles pas à faire son éloge tout le jour? N'était-ce pas entre ses mains qu'elles apportaient l'argent, et de sa bouche qu'elles attendaient une approbation? Entre elles régnait une constante émulation pour lui plaire. Et tout cela avait produit des personnes tout à fait rares, mais qui n'avaient en définitive pour règle certaine que la seule volonté de Léopold. A leur tête marchait la sœur Thérèse. Active, intelligente et gracieuse, cette religieuse exceptionnelle avait fait le succès de Notre-Dame de Sion à travers toute l'Europe. Léopold, qui vivait les yeux fixés sur la biographie des saints, se figurait qu'elle tenait auprès de lui le rôle admirable qu'a joué la mère Allix aux côtés de Pierre Fourrier. De fait, elle était le grand instrument financier de son œuvre. Or il advint qu'elle tomba malade, et durant plusieurs mois ne put bouger de son lit. L'argent se faisait rare. Dans cette extrémité, Léopold ne put résister à l'attrait du surnaturel, et considérant que la malade avait tant fait pour Notre-Dame que celle-ci pouvait bien le lui rendre, il la fit porter devant la statue miraculeuse. O merveille! Aussitôt déposée dans le chœur de la chapelle, la religieuse se leva et se mit à marcher.
L'évêque de Nancy ne voulut pas ordonner une enquête sur ce miracle, et le médecin de Vézelise refusa un certificat à la malade. Cet accord de l'Église et de la libre pensée contre les Baillard était grave, mais eux, sans prendre souci des nuages qui s'amassaient des deux côtés de l'horizon poussaient toujours de l'avant et se livraient à un désir immodéré d'élévation.
Léopold Baillard avait l'âme très haute; le choix des œuvres auxquelles il s'appliqua est à cet égard tout à fait révélateur. Mais pour réaliser nos desseins les plus purs, nous sommes bien obligés de recourir à des moyens humains qui peuvent être détestables. J'ai tenu dans mes mains les comptes des Baillard; on y assiste, jour par jour et morceau par morceau, à la constitution de chacun des beaux domaines où ils satisfaisaient tout ensemble leur instinct de paysan pour la terre et leur sentiment de l'idéal. C'est à la fois admirable et bien fâcheux. Rien de plus inquiétant que certaines pages de ces registres où l'on voit l'audace spéciale de ces Messieurs, et comment des messes qui leur étaient payées trois francs, ils les revendaient, les faisaient dire pour dix sous.
L'évêque, inquiet des bruits qui couraient sur les folles dépenses, les charges et les expédients des trois prêtres, voulut s'immiscer dans leurs affaires. Ils se crurent atteints dans leur honneur sacerdotal et dans leurs intérêts vitaux. L'Institut qu'ils présidaient, n'était-ce donc pas leur création? La Vierge ne leur avait-elle pas donné des témoignages directs de sa complaisance? Ils ne voulaient rien savoir de plus. Tout aussi bien qu'ils eussent été incapables de se dégager des conceptions qui dominaient avant Descartes et d'expliquer les problèmes de la vie autrement que par une perpétuelle intervention divine, ils étaient incapables de comprendre la prudence d'un chef ecclésiastique qui ne veut pas que de bonnes intentions deviennent un sujet de scandale. Cette grande parole que l'évêque laissa un jour échapper: «J'aimerais mieux que Léopold fût un mauvais prêtre», ils ne pouvaient pas se l'expliquer. Ils ne sentaient ni la nécessité, ni la beauté de la discipline. Sans l'avouer, sans le savoir peut-être, ils se tenaient pour des forces autochtones et rejetaient la hiérarchie. Il y a là un cas saisissant d'individualisme religieux et xénophobe. Léopold Baillard, seigneur de Flavigny, Mattaincourt, Sainte-Odile et Sion, c'est un féodal qui a conquis sa terre et qui fait tête à son suzerain. Dix ans, ils menèrent la lutte, une triple lutte, à la fois contre la libre pensée, contre la hiérarchie ecclésiastique et contre leurs créanciers. L'évêque dut les contraindre, chapitre par chapitre, leur demandant d'abord un compte des aumônes qu'ils avaient recueillies, puis une déclaration que tous leurs acquêts appartenaient à la congrégation, puis l'engagement de lui soumettre leurs livres chaque année, enfin la promesse de ne plus rien acheter sans autorisation. Autant de persécutions que le ciel, jugeaient-ils, permettait pour les éprouver, et auxquelles ils répondirent avec un génie d'hommes d'affaires endettés. Ils firent sur tous leurs domaines une défense de thaumaturges et de clercs d'avoué. Une position perdue, ils en dressaient une autre. A suivre toute la série que j'ai pu reconstituer, et Dieu sait qu'elle est variée! des brochures d'attaque et de défense qui intéressent ce drame de leur ruine, on se trouve au milieu de sentiments que l'on croirait éteints depuis deux ou trois siècles, et au milieu d'affaires de banque, de négoce et de chicane qu'un avoué seul pourrait bien comprendre. On se perd dans ce maquis de mémoires et de répliques, d'apologies et de libelles. Mais on y voit de très loin la faillite s'approcher à pas sûrs. Une dépense inouïe d'efforts, les plus longs voyages et de folles inventions ne purent que la retarder.
L'interdiction de faire des quêtes mit les Baillard dans l'impossibilité de soutenir, au jour le jour, leurs frais immenses et de remplir leurs engagements pour tous ces domaines achetés à crédit. Les créanciers assiégèrent leur porte, les contraignirent à des ventes désastreuses. Le domaine de Sainte-Odile, la ferme de Saxon, les terres de Sion furent mis aux enchères. Ces grands biens, que l'on estimait trois cent cinquante mille francs, ne firent pas cent vingt mille, parce que les événements de 1848 venaient de déprécier les terres et surtout les biens conventuels. Dans cette débâcle, le patrimoine des Baillard disparut. Et par surcroît, leur honneur de prêtre ne demeura pas intact. En effet, sur l'affiche de vente des biens de Sainte-Odile, au scandale universel, on put voir, entre le cheptel et les bâtiments des granges, les reliques de la sainte patronne de l'Alsace livrées à l'encan.
C'est l'Église elle-même qui jugea nécessaire de venir donner à son champion Léopold le coup de mort. Il subit un dur traitement, un traitement injuste si l'on regarde ses états de service, mais qu'il fallait qu'on lui appliquât pour protéger un plus vaste ensemble. Dans le moment où se consommait la ruine matérielle de Léopold Baillard, l'évêque lui enleva son titre de Supérieur général de la Congrégation des Frères de Sion-Vaudémont, et fit connaître aux religieux du couvent qu'ils eussent à descendre immédiatement de la sainte colline.
Quel naufrage! A cinquante ans, à l'âge normal des récoltes, le fondateur de Flavigny, de Mattaincourt, de Sainte-Odile, le Supérieur des Frères de Sion-Vaudémont n'est plus rien que le curé de la toute petite paroisse de Saxon, où l'assistent ses deux cadets François et Quirin. De leur temporel, de tout ce qu'ils ont construit avec tant de peine, à la sueur de leur front et au prix même de leur patrimoine, c'est tout juste si les trois frères peuvent, sous le prête-nom de quelques pauvres sœurs demeurées fidèles, sauver le couvent de Sion pour leur servir d'abri. De leur spirituel, rien ne leur reste que le droit de dire la messe, et voici que l'évêque, pour en finir, va le leur arracher et déjà lève la main…
Léopold s'attarde au lieu de se courber. Il cherche à retenir ses sujets, tous ces frères et toutes ces sœurs qui fuient sa ruine, qui glissent sur les pentes de Sion, qui s'envolent comme des feuilles d'automne. Voilà qu'il veut solliciter du peuple cette désignation, ce droit mystique que ses chefs lui retirent. En 1848, il se présente à la députation. Qu'il soit l'élu de la nation lorraine, ses forces matérielles et morales seront radoubées, sa mission consacrée. Il échoue… Alors, à bout de souffle et vraiment aux abois, les trois frères se jettent aux pieds de leur évêque.
Le prélat vainqueur entonne l'Alleluia. Il proclame la bonne nouvelle. Il pardonnera. Il daigne relever de toutes censures ces trois enfants prodigues, mais pour retremper leurs esprits, pour les laver de la poussière du siècle, selon un usage constant à l'issue de ces grandes crises, il leur ordonne, en juillet 1850, d'aller faire une retraite à la chartreuse de Bosserville. Il plonge ces âmes brûlantes dans la tranquillité du cloître comme un fer rouge dans l'eau froide.
Ainsi finit la vie publique des trois frères Baillard. C'est à partir de ce moment que s'installe sur eux ce silence hostile, ce mystère qui m'avait tant frappé quand j'entendis, pour les premières fois, prononcer à voix basse leurs noms. Suivons-les, entrons sur cette arrière-scène de plus en plus obscurcie, où quelques rares témoins les ont vus prolonger des vies de plus en plus singulières.
CHAPITRE III
LA CHARTREUSE DE BOSSERVILLE
La chartreuse de Bosserville est un des plus nobles monuments qui décorent la Lorraine. Dressée non loin de Nancy, sur des terrasses auprès de la Meurthe, elle réalise l'idée d'une belle solitude monastique, mais d'une solitude où rien n'est farouche. La rivière qui la baigne entraîne naturellement l'âme à la rêverie, tandis que la dignité de son bâtiment et son vaste domaine de bois invitent au recueillement. Rien n'égale la douceur et la majesté nue de ses cloîtres, le Grand Cloître et celui, plus petit, qui sert de cimetière. Ce dernier n'est qu'un gazon où de légers renflements sont plantés d'une trentaine de croix en bois noir, sans aucune inscription. Les Pères y viennent prendre, à certains jours, une courte récréation où il est permis de causer, et c'est pourquoi ce petit cloître s'appelle encore le Colloque.
En invitant les Baillard à se rendre dans ce vénérable séjour, l'évêque se trouvait avoir choisi, avec la sagesse d'un vrai prélat, l'abri qui pouvait le mieux convenir à la convalescence de volontés épuisées. La retraite devait durer trente jours, qui furent en effet, pour François et pour Quirin, le temps de repos dont ils avaient besoin après une tension douloureuse de tant d'années. Ce repos, ils le prennent avec l'insouciance de bons soldats, heureux de penser à autre chose qu'à leurs ennuis. Quirin a trouvé son asile dans la vieille bibliothèque. Toujours préoccupé des grandes savanes de l'Ouest américain, où il a passé plusieurs années et qui lui ont appris qu'un point d'eau est un trésor, il a demandé au Père bibliothécaire l'ouvrage de l'abbé Paramelle concernant la recherche des sources, et l'ayant lu il déclare:
—La fortune de Saxon est là.
Le bon François, lui, s'adonne aux travaux manuels de la maison avec les frères convers, auprès de qui, très vite, sa simplicité cordiale et rustique conquiert une petite popularité. Voyez-le dans la cuisine qui répare le grand tournebroche actionné par un petit personnage en costume de moine. Le Frère cuisinier a négligé cette plaisante mécanique.
—A quoi bon? dit-il, il n'y a ici que les malades qui mangent de la viande, et les Pères ne sont jamais malades. L'air est si pur!
—Mais quand vous avez des hôtes?… réplique François. Et puis moi—et il riait de son franc rire—je ne suis pas chartreux!
Après des déboires qui les avaient atteints physiquement, les deux cadets se refaisaient dans cette bienfaisante monotonie du cloître, comme des surmenés dans une cure de repos. Quant à leur aîné, il est d'une autre essence; il a passé ces quelques semaines dans sa chambre à se laisser glisser au plus profond de la détresse. C'est un soir d'enterrement, quand l'orphelin se retrouve seul. Sous le silence prodigieux du couvent, il est comme un malade qui, la nuit, à l'heure où les bruits de la rue se sont tus, perçoit les battements de son cœur. Des souvenirs, des idées, toujours les mêmes, lui tiennent compagnie, nets et pressants comme des fantômes, il voit la haute figure de Sion sur la colline, Sainte-Odile au milieu des bois et riche de ses prairies, Mattaincourt dans un fond, plus sévère, épaulé contre son église, et Flavigny rieuse au bord de la rivière. Non seulement il se rappelle ces beaux séjours, mais il se souvient des dispositions de son âme pendant le temps qu'il y passa. Il les revoit éclairés et colorés comme ils l'étaient dans les minutes les plus hautes de sa carrière d'apôtre, depuis le premier jour qu'il aborda ces grands sites jusqu'aux heures de la catastrophe. C'est un riche et douloureux trésor qu'il possède dans l'âme et dont il tire, pour se faire souffrir, une foule d'images admirables d'éclat. Ces lieux privilégiés lui semblent autant de violons, hier d'un chant magique, abandonnés sans voix sur la prairie. Tout se compose devant lui avec une intensité fiévreuse. Il entend, voit son passé comme une suite de strophes intenses et desséchées, de palmes rigides dans le désert, de pierres levées sur une lande. Ces visions forment autant d'arguments dont il presse, dont il assiège Dieu. «Je voulais de grandes et belles choses, pourquoi m'avoir abandonné, Seigneur?»
Et ce cri de détresse poussé sans cesse par la voix intérieure donnait à sa bouche et à ses yeux une si farouche expression de tristesse que le Père préposé par le Prieur pour exercer auprès des Messieurs Baillard le devoir de l'hospitalité, le bon Père Magloire,—un aimable Tourangeau pourtant, très sociable, bon latiniste et que sa grande culture avait paru désigner comme plus capable qu'un autre de tenir compagnie au fameux Supérieur de Sion.—après vingt-huit jours, n'avait pas encore osé engager avec lui une vraie conversation.
Léopold approchait du terme de sa retraite, et ses obsessions allaient grandissant. Autour de Bosserville les grands vents tourmentent le ciel et balayent la Lorraine, dont le cœur sommeille. Au bout de la prairie, la petite ville de Saint-Nicolas couvre de fumée sa cathédrale déchue, que personne ne songe plus à plaindre; la rivière s'écoule indifférente et pressée; Nancy au couchant travaille, sans plus s'inquiéter de ce patriote sacrifié que des vieux Lorrains ensevelis dans les caveaux de la chapelle ducale. Et lui, pour se soustraire au torrent de ses visions trop nettes et trop fortes, pareilles à ces démons qui voltigent autour des religieux solitaires, il se réfugie dans les Saintes Écritures: il y allait chercher un alibi pour sa pensée. La nuit qui devait être l'avant-dernière de son séjour, il prit l'Ancien Testament, et l'ayant ouvert au hasard il lut: Il y avait dans la terre d'Us un homme nommé Job; cet homme était intègre, droit, craignant Dieu et éloigné du mal. Il lui naquit sept fils et trois filles et il possédait sept mille brebis, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs, cinq cents ânesses et de nombreux domestiques…
Ces lignes éclatèrent en traits de feu sous ses yeux. Comme tous les détails du poème s'accordaient bien avec sa tragique aventure! Cet homme d'Us, c'était lui. Cette prospérité du plus opulent des Orientaux, ç'avait été la sienne; et poursuivant sa lecture il vit avec saisissement qu'il pouvait s'approprier tous les moments de ce poème éternel du juste persécuté. Comme Job, n'avait-il pas été riche, puis dénoncé, puis ruiné et enfin livré à la froide sagesse de ses collègues? N'était-ce pas de lui qu'il avait été murmuré à l'évêché avec un âpre sentiment de jalousie: Vous avez béni l'œuvre de ses mains, et ses troupeaux se répandent de tous côtés sur la terre? Oui bien, les Sœurs et les Frères de Sion s'étaient répandus à tous les coins de l'horizon, mais Dieu avait sacrifié son serviteur en disant: Je te livre tout ce qui lui appartient. Et successivement tous les messagers du malheur étaient venus le trouver. Sa puissante imagination les mettait tous d'une manière sensible, quasi en chair et en os, devant ses yeux: rationalistes ricaneurs conduits par le médecin de Vézelise et le journaliste de Mirecourt, curés de la plaine qui s'éloignent le bras tendu et le regard détourné, créanciers qui montent en longue file la colline, parents des saintes filles de Sion qui viennent les arracher au bercail… et toujours, pour finir, la même pénible vision des Frères et des Sœurs descendant, pour ne plus jamais les remonter, les sentiers de la colline.
Ah! les amis de Job, les a-t-il assez connus, ces personnages qui se présentent avec des paroles de consolation et qui cachent là-dessous le sarcasme! Parmi tous ces curés qui jadis, les jours de fête, gravissaient les sentiers de Sion et venaient s'asseoir à sa table heureuse, combien s'en est-il trouvé pour lui rester fidèles et le défendre?
D'un nouvel élan, il s'enfonçait dans sa lecture et sa douleur: Je proteste contre la violence, nul ne me répond; j'en appelle, nul ne me rend justice. Dieu m'a privé de ma gloire, il a enlevé la couronne de ma tête, il me démolit de toutes parts, il a arraché comme un arbre mon espérance.
A ce moment une cloche tinta, elle appelait les Chartreux au grand office de nuit… Aussitôt, dans leurs petits logis, les Pères allument leurs lanternes, et chacun d'eux commence à réciter l'office de la Vierge. Ah! qu'Elle daigne protéger le curé de Sion et ses frères! Tandis que le pauvre Léopold s'enfièvre et envenime sa plaie, chaque cellule ressent sa détresse et prie en sa faveur le ciel…
La cloche tinte une seconde fois. A travers les cloîtres obscurs, le capuchon rabattu sur la tête, leur lanterne à la main, les moines gagnent la chapelle, que n'éclaire aucune lumière, sauf la veilleuse du Saint-Sacrement. Les uns après les autres, tous arrivent au chœur, révérends pères, profès en habits blancs, novices aux chapes noires. Ils se prosternent et s'étant relevés sonnent quelques coups de la cloche dont la corde pend auprès de l'autel, cloche au son merveilleux, la célèbre cloche d'argent des Chartreux.
Maintenant, rangés dans leurs stalles, les Pères ouvrent les gros antiphonaires et dirigent sur les pages notées la mince lumière de leurs lanternes. Les voix graves s'élèvent dans la nuit glaciale, sans qu'aucun orgue les soutienne. Le plain-chant loue, gémit, supplie. A l'heure où les ténèbres couvrent le monde, ces religieux veillent et prient pour réparer les crimes et tous les désordres nocturnes. Ils prient spécialement pour trois prêtres tourmentés qu'ils savent là, derrière eux, dans la tribune réservée aux étrangers.
Durant trois heures, nul mouvement ne troublera le cours majestueux de leurs intercessions, nul mouvement, sinon parfois toutes les lanternes qui s'éteignent ou se cachent, et la petite lampe du sanctuaire jetant seule ses vacillantes clartés dans le chœur où l'on distingue des fantômes blanchâtres. Grand drame immobile et par là d'autant plus émouvant, grand drame tout gonflé de volontés et de rêves d'une qualité héroïque. Il nous ramène sur nous-mêmes, nous convainc de mépriser toutes les puissances du dehors et de chercher le triomphe dans notre monde intérieur. Il célèbre en images violentes l'emprise de la volonté sur toutes les forces qui assiègent la conscience des meilleurs. En même temps il nous soumet à un ordre, nous dispense de chercher notre voie et nous introduit dans l'harmonie divine, comme chacune de ces notes se place dans ce concert à la louange de l'Éternel.
Léopold est debout entre ses deux frères demi-somnolents. Il ne laisse rien échapper de ce profond tableau, de ces couleurs de nuit et de feu. Cette psalmodie vient le chercher jusque sur les bords du désespoir et le ramène au combat. Ces proses dans ces ténèbres accourent le frapper et le soulever comme des vagues. Mais si elles l'excitent, elles ne le disciplinent pas. Il demeure fermé à ce qu'il y a de meilleur dans l'office surnaturel qui s'accomplit là sous ses yeux et qui tend à faire régner un ordre souverain sur les parties les plus indomptées de l'âme. Pas plus que la paix de Bosserville n'a refroidi son cœur, cette grande image de discipline monastique ne l'invite à baisser la tête. C'est le contraire qui arrive. Et sur cette imagination trop frémissante, cette incomparable mise en œuvre de tout ce qui peut agir sur l'âme religieuse n'a pour effet que d'éveiller en lui sa nature humaine la plus profonde, l'homme de désir qu'il a toujours été.
Cœur gonflé, angoisse, douleur irradiée jusqu'aux parties les plus mornes et les plus obscures de l'être, prodigieux empoisonnement des amoureux déçus et des ambitieux trahis par le sort! D'un coup de talon, du fond de l'abîme, Léopold veut remonter, retrouver l'air pur, l'espace libre, le vaste ciel, un nouveau destin, sa revanche. Léopold à cette minute, c'est le Mort dressé et sculpté par Ligier Richier pour servir d'affirmation héroïque à ceux qui, plutôt que d'abdiquer l'espérance, nient les lois de la vie. Comme le squelette de Bar-le-Duc qui ne se rend pas, qui rejette son suaire, qui en appelle à Dieu contre la destruction, qui tend vers le ciel son cœur intact et toujours vif, Léopold s'écrie: «Vois mon cœur incorrompu, Seigneur; juge-le, dis s'il mérite de vivre…»
A force de frapper, soutenu par l'enthousiasme et l'amour, à la porte de la compassion divine, Léopold l'allait voir s'ouvrir.
Est-ce l'aube déjà ou sa mémoire surexcitée qui lui fait distinguer vaguement sur les murailles, dans leurs grands cadres, les portraits des saints fondateurs d'ordre? Ils sont là une dizaine: Ignace de Loyola, avec ses premiers compagnons; saint Romuald, le fondateur des Camaldules; saint Bernard, favorisé d'une vision de la Vierge; saint François d'Assise, instituteur des Frères Mineurs; saint Benoît au Mont-Cassin; saint Nicolas Albergate, chartreux, quand il reçoit le chapeau de cardinal; enfin saint Thomas d'Aquin, qui meurt dans l'abbaye de Fossa-Nova. Et parmi ces formes incertaines, celle que l'esprit de Léopold saisit pour ne plus s'en détacher, c'est l'image de sainte Roseline, des Religieuses Chartreusines, que le peintre a représentée vêtue de l'étole et du manipule, ornements réservés aux prêtres, mais que la prieure des Chartreusines a le privilège de porter deux fois, le jour de son installation et sur son lit mortuaire. Et cette image lui en rappelle une autre infiniment agréable à son esprit, plus précieuse que tout ce qu'il a laissé derrière lui, où il met toute sa confiance dans l'avenir, l'image de sœur Thérèse, la première de ses quêteuses, celle qui sur la colline fut favorisée d'un miracle.
Que d'injustes méfiances et de persécutions ces personnages vénérés n'ont-ils pas dû souffrir dans l'Église même et du fait de leurs supérieurs hiérarchiques! Mais pour eux comme pour Job, l'heure de la justice, un jour, a sonné. Et l'esprit de Léopold, ramené au texte biblique, se délecte du dernier verset:
Jehovah bénit les derniers temps de son serviteur plus encore que ses premiers temps, et il posséda quatorze mille brebis, six mille chameaux, mille paires de bœufs et mille ânesses. Et il eut sept fils et trois filles…
L'office a cessé, les religieux regagnent leurs petites maisons. Léopold dit à ses frères:
—Suivez-moi dans ma chambre.
Et la porte refermée sur eux trois, il commence de leur expliquer, par l'exemple de Job et du Bienheureux Pierre Fourrier, que Dieu ne les a abaissés que pour les éprouver:
—C'est un fait constant dans toutes les vies de saints, insiste-t-il, que la plus haute prospérité succède immédiatement aux pires catastrophes.
François et Quirin le regardent avec stupeur.
Ils sont en vérité très différents de leur aîné, ces deux frères. François représente assez bien un chevalier rustaud, ou plutôt un écuyer loyal et emporté, tout en mouvement, bon pour se dévouer, mais de petit jugement. Son gros visage enfantin et d'une confiance joyeuse inspire de la sympathie. Quirin est plus terre à terre. Tout ce qu'il y a de positif à l'ordinaire chez les Lorrains, et que la nature n'avait pas employé pour pétrir ses deux aînés, semble lui être resté pour compte et d'une manière excessive. Léopold était vraiment leur chef, et il l'eût été de bien d'autres. Il continuait de parler; son visage sec tremblait d'animation et ses yeux brillaient. Quand il se tut, Quirin, d'un ton tout laïque, qui faisait un contraste affreux avec les paroles inspirées de son aîné, déclara:
—C'est bon, c'est bon, nous parlerons de Job une autre fois…
Puis avec aigreur et clarté, comme eût pu le faire un avoué, il exposa qu'il ne leur restait absolument qu'une ressource, c'était d'abandonner la colline pour toujours.
—J'en mourrais, dit Léopold avec une expression admirable de vérité.
—Allons donc, s'écria Quirin, tu ne connais pas l'Amérique!
—Il faut relever Sion, reprit Léopold se parlant à lui-même.
Mais Quirin brutalement:
—Tu l'avais relevée, et c'est toi qui l'as détruite.
Et il se mit à récriminer.
François ne put en entendre davantage.
—Assez, Quirin! s'écria-t-il. Homme de peu de foi et de moins de mémoire! Pour que vous parliez ainsi, il faut que vous ayez le cœur bien peu élevé. Avez-vous donc oublié tout ce que notre frère a fait pour nous?
Léopold les écoutait, tous deux debout, et lui assis, ses larges mains aux ongles noirs étendues comme mortes sur sa soutane couverte de taches. A son habitude, son regard passait au-dessus de ses interlocuteurs, et au coin des lèvres il avait un sourire inexplicable, un mince sourire orgueilleux et acquiesçant. Quand ils se turent, il les regarda avec cette autorité qui exerçait sur eux une sorte de fascination, et le feu secret qui semblait avoir desséché tout son être jetait des flammes par ses yeux.
—Toute maison divisée contre elle-même périra. Demeurons unis, et la colline nous sauvera. Ce qu'on nous a pris, c'est l'eau qui jaillit de la fontaine, mais la fontaine nous demeure. Ne suis-je pas toujours le chef du pèlerinage? N'avons-nous pas gardé les meilleurs instruments de Marie, la meilleure de nos quêteuses?…
Et là-dessus, il se mit à rappeler les voyages les plus productifs qu'avait faits Thérèse Thiriet et certain jour où elle avait écrit: «Notre Dame nous protège, envoyez-moi votre ceinture à or.» Il racontait tout cela comme un pêcheur rappelle les beaux coups d'épervier qu'il a faits ou bien un chasseur ses battues, mais avec le pouvoir d'ouvrir, derrière les images prosaïques qu'il mettait au premier plan, de larges trouées de rêve.
Quirin l'observait avec des yeux où l'inquiétude se mêlait à un vague espoir. Il surveillait les mouvements de la pensée de son frère, comme il eût surveillé les coups de bêche d'un chercheur de trésors:
—Ah! oui, dit-il, les quêtes! Si nous avions toujours la ressource des quêtes! Mais Monseigneur nous les a défendues.
—Monseigneur! Monseigneur! reprit Léopold avec une violence soudaine, il ne peut pourtant pas nous barrer la voie que Dieu nous a tracée. Le ver de terre lui-même se remue quand on l'écrase. Nous avons fait plus que Monseigneur pour la Vierge, et s'il a pu tromper le ciel un instant, c'est Elle qui se chargera d'y défendre ses chevaliers. Mon frère, lisez dans les vies des saints toutes les épreuves qu'ils eurent à subir. Vous verrez qu'ils en rapportent toujours de magnifiques moissons. Pour moi, j'ai fait le ferme propos que jamais mon cœur ne sera coupable d'un péché contre l'espérance.
Mais le bon François, maintenant, bâillait sans respect pour les sublimités de Léopold:
—Ah! déclara-t-il ingénument, que j'avalerais volontiers une bonne tasse de café au lait!
Léopold les laissa partir. Il se mit au lit, souffla sa bougie et se réfugia vers Dieu. Du fond de sa détresse, il le supplia de lui envoyer un signe, comme tant de fois les saints en avaient reçu, un signe auquel il reconnût qu'il ne s'était pas trompé et qu'il pouvait avoir confiance dans son cœur.
Telle était son exaltation et son idée toute simple des moyens de Dieu qu'il retourna son lit, de façon à surveiller la porte, car il était persuadé qu'un signe viendrait, et si la Vierge ou le Seigneur daignaient se déranger en personne, ils pouvaient entrer sans ouverture, mais s'ils déléguaient un messager, il voulait le voir dès le seuil. En même temps il ne cessait de répéter la lamentation du patriarche foudroyé: Le Très-Haut m'a renversé dans la boue, je suis confondu avec la poussière et la cendre. Je crie vers toi, ô Dieu, et tu ne m'exauces pas.
Soudain, il sentit quelque chose entrer dans sa chambre et s'arrêter auprès de son lit. Une sueur d'effoi couvrit tout son corps, mais il ne pensa pas à lutter, ni à appeler. Ce qu'il sentait là, près de lui, vivant et se mouvant, c'était abstrait comme une idée et réel comme une personne. Il ne percevait cette chose par aucun de ses sens, et pourtant il en avait une communication affreusement pénible. Les yeux fermés, sans un mouvement, il ressentait un déchirement douloureux et très étendu dans tout son corps, et surtout dans la poitrine. Mais plus encore qu'une douleur, c'était une horreur, quelque chose d'inexprimable, mais dont il avait une perception directe, une connaissance aussi certaine que d'une créature de chair et d'os. Et le plus odieux, c'est que cette chose, il ne pouvait la fixer nulle part. Elle ne restait jamais en place, ou plutôt elle était partout à la fois, et s'il croyait par moment la tenir sous son regard, dans quelque coin de la chambre, elle se dérobait aussitôt pour apparaître à l'autre bout.
Deux minutes après que cette chose mystérieuse était entrée, elle se retira; elle s'échappa avec une rapidité presque instantanée à travers la porte fermée.
Léopold respira profondément. Il rouvrit les yeux et ne vit rien autour de lui. La sensation horrible avait disparu.
Au bout de quelques instants, il se leva et alla rejoindre ses frères.
Il les trouva qui dormaient.
Alors il revint dans sa chambre et se recoucha. Mais à peine avait-il éteint qu'aussitôt la chose inexprimable se réinstalla près de lui, et accompagnée de la même horrible sensation. Cette fois, il concentra toute sa force mentale pour sommer cette chose de partir, si elle était du Diable, sinon de lui dire la parole de Dieu. Il ne reçut aucune réponse. Et comme elle avait déjà fait, la présence s'évanouit au bout d'un court temps. Mais cette fois, Léopold s'élança vivement à la porte et cria dans le couloir:
—Fais tout ce que tu voudras, émissaire de Dieu; tais-toi, dérobe-toi, mauvais serviteur; je saurai bien m'arranger pour que tu me rejoignes et sois obligé d'accomplir ton message.
Au moment où le petit jour parut, Léopold, affreusement déçu de n'avoir pas reçu le mot d'ordre qu'il implorait, quitta sa chambre et se mit à errer sous le Grand Cloître.
Les vingt-sept petites maisons abritées par de grands toits rouges, de l'effet le plus touchant, enfermaient la prairie d'arbres à fruits. La ligne simple des arceaux, le calme du verger, la lumière matinale composaient une douceur, un repos dont jouissaient, sans les troubler, quelques petits oiseaux sur les mirabelliers. Au milieu du clos, le puits symbolique signifiait l'abondance des grâces et de la charité. Mais tout ce bel ordre et cette paix ne pouvaient rien, à cette minute, sur le malheureux prêtre.
Le Père Magloire, que l'imminence du départ de Léopold ne laissait pas sans remords, et qui l'épiait malgré lui, entendit ce dur pas résonner sur les dalles. Il vint le rejoindre, et apprenant qu'il ne pouvait pas dormir, il lui offrit de faire un tour dans le domaine. Le bonhomme avait de la finesse, et très vite il sentit que son hôte traversait une crise plus aiguë. «Qui sait, songea-t-il, si ce n'est pas le dernier effort du Mauvais Esprit? C'est maintenant qu'il faut lui parler.» Mais il était timide, et son effort d'apostolat n'aboutit qu'à lui dire:
—Monsieur Baillard, je voudrais avoir votre avis sur nos nourrins.
Les nourrins ou petits cochons à l'engrais étaient les favoris de pas mal de Pères dans le couvent—affection toute désintéressée, puisque aucune viande ne paraît jamais dans l'écuelle du Chartreux.
Léopold acquiesça, avec cet habituel sourire poli sous lequel il dissimulait la plus haute idée de soi-même, et selon sa coutume il passa de plein-pied, avec une parfaite aisance, de ses mysticités aux préoccupations les plus plates. Il se mit à marcher au côté du petit vieillard à la tête chauve et à l'œil doux, à peu près comme Napoléon Ier à côté du maire de l'île d'Elbe. Ils circulèrent dans la vaste clôture, le père Magloire montrant les terres, les vignes, la houblonnière, le petit bois de chêne où les religieux ont dressé une grande croix. Ces riches dépendances, ces cultures si bien protégées par des murs, ce personnel nombreux rappelaient au déchu sa ferme de Saxon. Le bon père Magloire sentait l'amertume de son compagnon, et il ne trouvait pas les mots nécessaires. Cependant, comme ils approchaient de l'étable, il insinua:
—On a causé de vous, Monsieur le Supérieur, dans toute la Lorraine.
L'autre répondit d'un coup de boutoir:
—Dans toute la Lorraine! Que dites-vous? Dans toute la France!… Mais il ne s'agit pas de moi, voyons vos nourrins.
Ils étaient arrivés en effet à la porcherie. Léopold regarda les bêtes sans bienveillance et dit durement:
—Je regrette que vos frères n'aient pas visité notre ferme de Saxon; ils y auraient vu des étables…
Cependant les nourrins, qui avaient reconnu le bon Père, se pressaient autour de lui en reniflant, et la joie qu'il en tirait l'empêchait d'enregistrer ces paroles désagréables. Mais Léopold insistait:
—Ces bêtes sont en mauvais état. On les nourrit mal. Pour faire venir à bien un nourrin, il faut lui donner du petit lait. C'est ce que je faisais à Saxon. Les résultats de notre ferme modèle, avant que Monseigneur crût devoir intervenir, étaient de premier ordre. Mais vous, mes Pères, ne vous mêlez pas de l'élève du cochon, vous buvez le petit lait!
Le père Magloire ne put s'empêcher de marquer son mécontentement. Il répondit:
—Je ne doute pas que ces petites bêtes ne trouveraient du profit à suivre le régime que vous préconisez, mais pour nous, il nous serait difficile de renoncer à la simplicité de nos anciens Pères. Notre premier soin doit être de mettre en pratique ces paroles de la Sainte-Écriture: «Mourons dans notre simplicité.»
Sur ces mots, il referma la porte de l'étable et s'excusa en disant à Léopold qu'il lui eût bien volontiers tenu compagnie davantage, mais qu'il fallait qu'il allât cultiver son petit jardin, et qu'il pensait que Monsieur Baillard ne trouverait pas mauvais qu'il sacrifiât l'occasion de s'instruire sur le grand élevage à la nécessité de bêcher une petite plate-bande dont il avait la charge.
Comme le bon Père regagnait sa cellule, il rencontra le Père Abbé, qui lui demanda où il allait et où il avait laissé le curé Baillard:
—Je l'ai laissé, dit-il, qui circule dans nos étables et qui trouve à blâmer partout, et j'ai pris congé de lui pour aller bêcher mon jardin, et aussi, je l'avoue, parce que ses dédains me blessent pour notre cher couvent.
—Vraiment reprit le Père Abbé, je vous rappellerai ce que disait un jour saint François de Sales: vous vous entendez fort à la seule culture qui importe, celle des âmes! Vous aurez toujours assez de loisir pour tirer parti de votre jardin, mais ce pauvre monsieur Baillard ne fait que passer au milieu de nous, et il ne faut pas ajourner d'essayer de bien agir sur lui.
Le père Magloire fit demi-tour et, du même pas, s'en fut à la recherche de Léopold. Il ne le trouva plus aux étables. Le frère porcher lui dit qu'il s'en était allé dans la direction du bois. Incontinent le père Magloire se dirigea de ce côté; il traversa le potager, les prairies, et comme le discours de l'abbé avait évoqué en lui l'image du grand évêque de Genève, il se rappelait que le saint avait fait jadis un acte pareil. «Je suis donc un petit François de Sales aujourd'hui, pensait-il, et je puis dire, moi aussi: Ecce elongavit fugiens et mansit in solitudine. Voilà qu'il s'est éloigné en fuyant et qu'il est resté dans la solitude.» Il trouva Léopold qui se promenait dans la partie la plus mélancolique de la petite chesnaie, et il lui dit tout bellement:
—Monsieur le Supérieur, je viens de rencontrer le Révérend Père Abbé qui m'a dit que j'avais fait une impertinence en vous laissant seul et que je ne manquerais pas de trouver, derrière ma cellule, mon jardin, autant de fois que je voudrais, mais que nous n'avions pas tous les jours le restaurateur de Sion, de Flavigny, de Mattaincourt et de Sainte-Odile. Je l'ai cru et je m'en viens tout droit vous prier d'excuser ma sottise, car je vous avoue que ignorans feci.
A ces mots, les traits contractés de Léopold Baillard s'attendrirent et deux larmes coulèrent de ses yeux. Sur ce visage de fiévreux apparut l'expression la plus touchante d'une tristesse en quête d'une consolation. Léopold, contraint de plier devant les représentants de Dieu, en appelait depuis vingt jours à Dieu même. Et soudain ces bonnes paroles, qui semblaient lui tomber du ciel, venaient fondre sa dureté. Toute trace d'orgueil disparut de sa figure pour ne plus laisser voir que cette face de son âme qui aspirait à l'amour. Le bon père Magloire en fut ébloui, et devinant que toute explication blesserait un cœur si malade, il eut un geste plus humain que religieux, et lui serra simplement la main.
Tous deux se turent quelques minutes, puis comme ils rentraient dans la Chartreuse, Léopold la montrant d'un geste:
—Cette maison, mon Père, savez-vous comment elle a été construite? Par notre duc Charles IV, avec les pierres de nos forteresses lorraines, quand Richelieu nous contraignit à les détruire. Eh bien! moi aussi, on m'a ordonné de détruire de grandes forteresses lorraines que j'avais relevées de mes mains…
Et il les ouvrait toutes grandes, ajoutant:
—Comment voulez-vous que j'aie pu trouver la paix ici?
Jamais le bon Chartreux n'avait entendu de semblables paroles. Son imagination, déconcertée par un pareil rapprochement, se réfugia dans un humble conseil dont il ne pouvait pas soupçonner les redoutables conséquences.
—Votre retraite touche à sa fin, monsieur Baillard. Allez-vous rentrer tout droit à Saxon? A votre place, j'essayerais d'un petit voyage. Il ne faut pas, comme vous faites, écorcher votre plaie. Il n'est bruit dans les journaux que d'un homme extraordinaire, un certain Pierre Michel Vintras et de son Œuvre de la Miséricorde. Il passe pour un grand prophète. C'est du moins la qualité que lui attribue monsieur Madrolle, dont je vous prêterai les brochures et que j'appelle le Jérémie de la France. L'Œuvre de la Miséricorde serait l'accomplissement de la promesse faite aux hommes par le Sauveur de leur envoyer Élie pour rétablir et reconstituer toutes choses. Que valent ces idées? Là-dessus, je fais toutes réserves, car on dit que ce Vintras n'est pas tendre pour Nos Seigneurs les Évêques. Mais enfin, il donne un beau et grand rôle au cœur. Intelligent comme vous l'êtes, vous devriez aller voir.
Léopold ne répondit rien. Il s'enfonça dans une immense rêverie. Le mot générateur de toute une nouvelle vie venait d'être prononcé.
Quelques jours plus tard, la retraite des trois frères Baillard atteignit à sa fin, et le temps arriva pour eux de rejoindre leur poste sur la colline de Sion. Mais Léopold, sitôt les portes de la Chartreuse ouvertes, tourna le dos à la Lorraine pour s'en aller d'un vol rapide tout droit sur Tilly, auprès de Vintras. La lecture de l'ouvrage de M. Madrolle, Le voile levé sur le système du monde, venait de l'exciter prodigieusement, et comme le lui avait conseillé l'imprudent père Magloire, il allait voir, laissant à ses deux frères le soin de gouverner en son absence sa paroisse de Saxon et le pèlerinage.
CHAPITRE IV
IPSE EST ELIAS QUI VENTURUS EST
Arrière ces yeux médiocres qui ne savent rien voir, qui décolorent et rabaissent tous les spectacles, qui refusent de reconnaître sous les formes du jour les types éternels et, sous une redingote ou bien une soutane, Simon le magicien et le sorcier moyenâgeux! Ils amoindriraient l'intérêt de la vie. Qu'est-ce donc, disent-ils avec dédain, que ce Vintras, cet enfant naturel, élevé par charité à l'hôpital de Bayeux, successivement commis libraire à Paris, ouvrier tailleur à Gif et à Chevreuse, marchand forain, domestique chez des Anglais à Lion-sur-Mer, commis chez un marchand de vins à Bayeux, puis en dernier lieu associé à la direction d'une petite fabrique de carton à Tilly-sur-Seulles, et qui reçoit un beau jour la visite de l'archange saint Michel! Cela ne mérite pas de retenir une minute notre attention. Un mauvais drôle de trente-quatre ans, dont toute la science se borne à la lecture, à l'écriture et au calcul, à qui l'Archange, sous la forme d'un beau vieillard, vient annoncer que le Ciel lui confie une mission, qui prétend réformer l'Église, qui se dit le prophète Élie réincarné! Laissez-nous rire de pitié. Certainement nous sommes en présence d'un aliéné doublé d'un escroc… Soit! Va pour escroc et aliéné, mais pourtant autour de ce Vintras des gens s'amassent. Ils disent: Ipse est Elias qui venturus est; voici le prophète Élie, l'organe de Dieu, qui va régénérer le christianisme.
… Oui, mais vient-il de Dieu? se demande Léopold Baillard, dans la diligence qui l'emporte de Lorraine en Normandie. Vais-je trouver l'appui que j'ai imploré du Ciel? Va-t-il me tromper aussi, comme cette chose mystérieuse qui est entrée dans ma chambre pour me décevoir? Pourtant, cette charité du père Magloire ressemblait tant à la réponse! Pourquoi m'a-t-il nommé Vintras, si ce n'est parce que le salut est là?
Cette question s'interposait pour lui entre les paysages et sa sensibilité. D'ailleurs, qu'auraient pu lui représenter les étapes de ce voyage, sinon des images de sa vie passée, des quêtes fructueuses à Bar-le-Duc, Vitry, Château-Thierry, Meaux, à Paris même, à Évreux. Ce qu'il voudrait, sur l'impériale de la diligence qui le secoue le long des routes, c'est faire parler de Vintras celui-ci ou celui-là. Mais ce nom, la première fois qu'il le prononce, en traversant les plaines de Champagne, n'éveille même pas un regard d'étonnement dans les yeux du bourgeois, à figure pourtant fine, qu'il a choisi parce qu'il a su que c'était un professeur du collège de Reims allant prendre ses vacances dans un village normand.
—Oh! vous savez, monsieur l'Abbé, lui répond le professeur, je respecte toutes les opinions, mais je suis un fils de Voltaire.
Il n'est pas plus heureux aux approches de Paris avec un commis voyageur en ornements d'église, un Marseillais qui a essayé aussitôt de lui placer un chemin de croix de la Société fondée en ce temps-là,—ô ironie!—par Savary duc de Rovigo, Villemessant et Jules Barbey d'Aurevilly.
—Ça m'intéresse, donnez-moi donc l'adresse, monsieur l'Abbé. Il aurait peut-être besoin de quelques petites choses, ce monsieur Vintras.
Léopold Baillard aurait pu se renseigner à Paris, mais il ne fait qu'y passer. Il redoute d'y rencontrer quelques-unes des personnes qui l'accueillaient si bien autrefois, quand il quêtait aux Oiseaux, par exemple, chez les filles du Bienheureux Père Fourrier. Il ne veut pas entendre les conseils de soumission qu'on lui donnerait certainement. La diligence roule toujours. Les rubans de queue succèdent aux rubans de queue, comme les postillons d'alors disaient en parlant des routes. C'est seulement à Caen que, descendu dans la rotonde par un temps de pluie, il se trouve en tête à tête avec un chanoine dont la physionomie, bonasse et fine à la fois, lui rappelle celle du père Magloire. Après avoir dit chacun leur bréviaire, les deux prêtres ont commencé par parler du temps, de la prochaine récolte, de l'esprit des populations.
—Il paraît que vous avez un saint dans votre pays? se hasarde à demander Baillard.
—J'espère que nous en avons plusieurs, répond le chanoine; mais les saints sont comme les diamants: ils se cachent.
—Oh! celui-là est célèbre.
—Et qui donc?
—Mais Vintras, le Voyant de Tilly.
La figure du prêtre normand exprima soudain l'horreur profonde et le dédain tout ensemble.
—Vintras! dit-il. On vous a dit cela, et vous l'avez cru! Vous ne savez donc pas que Monseigneur de Bayeux l'a fait condamner à cinq ans de prison pour escroquerie, et qu'il n'a été relâché que par le juif Crémieux, devenu ministre à la révolution? Et pourquoi? Pour lancer dans le diocèse un ennemi de l'Église, un instrument de Satan. Je ne vous engage pas à faire son éloge à Caen, monsieur l'Abbé! On l'y a connu domestique.
—Notre-Seigneur, répondit Léopold, s'est bien servi des publicains. Ce qu'il a été n'importe pas.
—Mais ce qu'il est? répliqua le chanoine. Un scandale vivant, qui d'ailleurs ne durera pas, quand un gouvernement d'ordre sera enfin revenu. Oh! le coquin est adroit; il joue la comédie de l'humilité et de la pauvreté; il ne veut rien devoir qu'à son travail; il a une petite place, soi-disant dans une fabrique de carton, que dirige un niais de ses amis. Mais il faut voir ce que sa seule présence a fait de cette charmante petite ville normande de Tilly, infestée maintenant d'escrocs et d'aliénés comme lui. Il y a là un certain Charvaz, un malheureux, monsieur l'Abbé, curé de Montlouis, du diocèse de Tours, un interdit; un certain Le Paraz, un interdit encore; et des vieilles filles qui vont perdre là leurs quatre sous; et des infirmes persuadés qu'ils vont être miraculés. C'est du vilain monde, allez, monsieur l'Abbé. Et tout cela spécule, vocifère, emprunte, ne paye pas ses dettes, blasphème, monsieur l'Abbé, blasphème toute la journée. Et le soir! Le soir, il y a pis que les blasphèmes, dit-il en baissant la voix; nous savons qu'il y a eu des sacrilèges. Enfin! l'Église a connu ces tristesses dans tous les temps. Rappelez-vous les convulsionnaires de Saint-Médard. Peut-être compte-t-on parmi eux des âmes de bonne foi. Dieu leur fasse miséricorde!
La conversation tomba. Le prêtre normand observait son compagnon avec une curiosité méfiante maintenant. Visiblement, il était étonné de l'expression qu'avait prise la physionomie, si frappante déjà de Léopold, pendant qu'il lui donnait ces renseignements, et de l'espèce d'avidité avec laquelle il les avait écoutés, sans donner cependant aucun signe d'acquiescement. Comme il était arrivé au terme de sa route:
—Voilà ma paroisse, dit-il, monsieur l'Abbé, en nommant un village. Si jamais vous la traversez, je serai trop heureux de vous montrer notre église, et je m'appelle le chanoine Lambert… Puis-je savoir, ajouta-t-il, avec qui j'ai eu l'honneur…
—L'abbé Léopold Baillard, curé de Saxon, répliqua le Lorrain.
Il eût considéré comme une espèce de lâcheté de ne pas répondre franchement à la curiosité de son interlocuteur.
L'exclamation aussitôt réprimée du chanoine lui prouva qu'il était connu et que ses démêlés avec son évêque étaient arrivés jusque-là. Il se redressa plus fièrement, tandis que l'autre, sans rien ajouter, s'inclinait avec une politesse froide.
Léopold le vit s'éloigner de la diligence d'un pas hâtif, et remarqua qu'au détour de la route il se retourna pour le regarder avec une espèce d'inquiétude, où il y avait comme de l'épouvante.
Qu'est-ce que cela prouve? se disait-il. Tous les saints ont été calomniés. Pourquoi Vintras, s'il est un saint, comme l'a dit Magloire, ne le serait-il pas? Son entourage est ignoble: pourquoi pas? Tout prophète doit avoir ses pharisiens, ses grands prêtres et ses Pilate à sa poursuite. Dieu est constant dans ses desseins. S'il a choisi jadis, comme l'a dit saint Paul, pour sauver le monde ce qu'il y avait de plus vil et de plus méprisable, pourquoi ne choisirait-il pas aujourd'hui, pour le renouveler, un malheureux, un coupable même, afin que les qualités de son opération divine en soient plus manifestes? Son évêque l'a fait condamner? Et le mien? Est-ce qu'il ne m'a pas condamné?
Ce raisonnement et d'autres semblables n'empêchaient pas que les propos du chanoine Lambert l'eussent singulièrement travaillé quand il descendit à Tilly. C'était le soir. Il demanda une chambre dans l'unique auberge. On lui en donna une dont la fenêtre ouvrait au couchant. Le suintement rouge du ciel à l'horizon lui parut d'un si funèbre augure qu'il referma la croisée, ouverte d'abord pour voir la campagne, et il descendit s'asseoir à une petite table d'hôte, autour de laquelle riaient haut quelques habitués.
Les propos grossiers de ces individus laissèrent le prêtre indifférent jusqu'au moment où, un vieux monsieur de mine falote étant entré dans la salle, un d'eux l'interpella:
—Eh bien? monsieur le Baron, est-ce aujourd'hui que le roi Louis XVII revient?
—Monsieur, dit le baron, le roi reviendra à la date qui a été annoncée.
—Ma foi, si je vois ça, intervint un autre, je crois à votre Vintras.
—Monsieur, dit celui qu'ils avaient appelé baron, monsieur Vintras ne s'est jamais trompé. Les archanges lui parlent.
—Ils prennent quelquefois la figure des gendarmes, les archanges, observa un troisième.
—Monsieur, repartit le baron indigné, si vous connaissiez comme moi les circonstances du procès qu'un indigne évêque a fait à monsieur Vintras, vous ne parleriez pas ainsi.
—Il a tout de même été condamné, dit un autre convive.
—Notre-Seigneur et Jeanne-d'Arc l'ont bien été, déclara solennellement le baron.
Pendant que ces phrases s'échangeaient, Léopold regardait le vieillard. Il y avait dans la mine de ce Naundorffiste, évidemment abusé, une telle sottise! C'était si visiblement un faible d'esprit! Son visage décharné était secoué par des tics; un sourire d'une béate stupidité relevait de temps en temps ses lèvres sur ses gencives. C'était une loque humaine, une épave dont le seul aspect illustrait d'une manière probante les confidences du chanoine sur la basse qualité des recrues du prophète. Le prêtre lorrain, si supérieur lui-même par certains côtés, ne put pas supporter ce nouvel indice de la désillusion qui l'attendait. Il se leva de table sans achever son dîner.
La chambre où il remonta s'enfermer lui sembla encore plus funèbre. Il se coucha sans lumière, comme si les ténèbres eussent dû l'empêcher de distinguer les ruines de son espérance écroulée.
—Je retournerai demain à Sion sans l'avoir vu, se dit-il. Ça n'était pas la réponse de Dieu.
Telle était la fatigue de son long voyage qu'il s'endormit, malgré le trouble extrême de sa pensée, de ce sommeil obscur de la bête recrue, où il n'y a plus place même pour le rêve.
A son réveil, le ciel était tout bleu. La vivifiante fraîcheur d'un matin d'été en Normandie entra dans tout son être, une fois la croisée ouverte, avec la brise où il flottait, comme partout là-bas, un peu d'air de mer. Ces climats voisins de l'Océan ont une action mystérieuse sur les nerfs des terriens du Centre et de l'Est, qui n'ont jamais respiré que l'atmosphère des montagnes et des bois. Eh! bien, non, songea soudain Léopold, il ne sera pas dit que je n'aurai pas tout essayé. Et s'habillant à la hâte il descendit pour faire la visite dont il avait la veille, vigoureusement repoussé l'idée.
La première personne à laquelle il demanda où demeurait monsieur Vintras était une boulangère, dont la figure avenante exprima un profond respect quand il eut prononcé le nom du Voyant.
—Ah! monsieur l'Abbé, dit-elle, que vous avez raison! Vous allez voir un saint. Et un brave homme! Je connais sa femme, Monsieur; elle se fournit chez nous. Ah! il n'est pas fier, quoiqu'il fasse des miracles. Et si vous l'entendiez parler!
Ce naïf suffrage n'était pas fait pour résoudre les doutes de Léopold. Où est la vérité? se demanda-t-il.
Cependant il avait suivi la rue indiquée, et il arrivait devant une maison qui portait cette enseigne:
Lenglumé, cartonnier en tous genres.
Il frappa à la porte.
—Entrez, dit une voix profonde, une voix d'orateur.
Elle contrastait avec l'aspect frêle de celui qui la possédait. Léopold se trouva en face d'un petit homme occupé devant une table d'architecte à coller des feuilles de papier de paille.
—Monsieur Vintras? demanda-t-il.
—C'est moi, dit le petit homme. Et vous, vous êtes monsieur l'abbé Baillard.
Léopold avait une finesse paysanne. Il comprit aussitôt que le baron ayant appris son nom à l'hôtel dès la veille, était venu l'annoncer à Vintras. La brusquerie de l'accueil lui donna une sensation de charlatanisme qui lui fit répondre avec brusquerie:
—Eh bien! quand je le serais?
—Vous l'êtes… Et je sais ce qui vous amène ici… Mais du moment que vous avez les pensées que je lis dans votre âme, ce n'était pas la peine de venir: l'Esprit ne vous parlera pas.
—Quelles pensées ai-je donc? Vous ne les connaissez pas, dit Baillard qui, habitué à commander, supportait impatiemment un tel accueil.
Il avait ressenti la même irritation quand il avait comparu devant son évêque. Seulement il l'avait domptée, parce que l'évêque lui parlait au nom de l'Église. Mais de quel droit le prenait-il de si haut, cet ouvrier qui n'était même pas consacré, et qui continuait avec une insolence supérieure à étaler tranquillement sa colle sur son papier jaune? Sans même lever les yeux, Vintras disait:
—Quelles pensées? Vous avez quitté vos œuvres, vous avez obéi au faux représentant de Dieu, quand la voix de Dieu vous avait parlé à vous-même. Qu'est-ce qu'un évêque? Rien, quand il n'a pas Dieu avec lui. Qu'est-ce qu'un pauvre être comme moi, quand il a Dieu avec lui? Tout. Qu'est-ce que vous étiez, quand vous aviez Dieu avec vous? Plus encore que moi. Mais vous avez douté. Voilà pourquoi vous avez souffert. Vous doutez encore. Vous venez de vous dire: Qu'est-ce que c'est donc que ce pauvre ouvrier qui me parle comme un maître? En pensant cela, vous avez insulté l'Esprit. L'Esprit ne vous parlera plus. Allez-vous-en.
En même temps, il fit un geste à Léopold Baillard pour lui montrer la porte, en lui jetant un regard plus impérieux encore.
Mais cette fois, le Supérieur de Sion n'opposa plus orgueil à orgueil. Les quelques phrases prononcées par le Voyant avaient éveillé un écho trop profond dans cette âme de rebelle qui, depuis des semaines, voulait et n'osait pas se formuler cet appel de révolte: Dieu est avec moi, et quand on a Dieu on ne peut pas avoir tort. Un magnétisme émanait du Voyant, par lequel le prêtre se sentait subjugué. Placés ainsi vis-à-vis l'un de l'autre, ils représentaient à cette minute les deux types éternels du révolutionnaire et de l'hérétique: l'un, Baillard, homme de passion et d'entreprise, ayant besoin de certitudes extérieures pour y accrocher un fanatisme qui, chez lui, était surtout un tempérament; l'autre, véritable maniaque, possédé par l'abstrait, par l'idée au point qu'il la projetait dans l'espace, qu'il la voyait. Et comme il arrive toujours, c'était la volonté la plus fanatique qui allait dominer l'autre.
—Mais, dit Baillard, croyez-vous que ce soit mon évêque qui m'a envoyé ici?
—Ah! Léopold, s'écria Vintras, il y a longtemps que l'Esprit et moi, nous t'attendions. Tu as dis le mot libérateur. Maintenant, tu vois enfin… tu vois… tu vois.
Il le répéta trois fois, et chacun de ces trois cris, prononcés avec une exaltation grandissante, inonda le cœur de Léopold d'un flot de sang plus chaud. C'était comme si le caractère auguste de sa personnalité lui était soudain révélé. Un roi croyant, sur les marches de l'autel, à Reims, quand l'huile sainte touchait son front, devait éprouver cette sensation: Léopold se sentait soudain sacré.
A ce moment, un homme boiteux, à grosse figure poupine et qui était Lenglumé, le patron dévoué, sortit de la pièce voisine et entra dans l'atelier.
—Monsieur est monsieur l'abbé Baillard que nous attendions, dit le Voyant. Il va rester avec nous quinze jours, et dans quinze jours il saura ce que l'Esprit veut de lui.
CHAPITRE V
LA COLLINE FÊTE SON ROI
Cependant, sur la colline, aux heures du soir de ce long mois d'août, assises dans le grand jardin de Sion, devant les autels de la sainte Vierge et de saint Joseph que l'on voit encore aujourd'hui, un groupe de femmes se chagrinent qu'il tarde tellement, celui qui savait donner un aliment à leurs âmes. Sœur Thérèse, sœur Euphrasie, sœur Lazarine, sœur Quirin, sœur Marthe, les cinq religieuses restées fidèles à Léopold dans le malheur, du matin au soir vont et viennent de la cuisine au puits, du puits aux carrés de légumes, du poulailler aux étables, et du couvent aux quelques champs épars, pour revenir à la niche de la chienne aimée de Léopold, la Mouya, comme elle se nomme, ce qui veut dire, en patois, la meilleure. Elles travaillent pour que leur maître soit satisfait quand il reviendra. Elles dépensent de l'amour à poursuivre la moindre poussière dans les recoins des immenses corridors, et ne posent le balai que pour saisir la bêche et le râteau; puis toutes, elles abandonnent bêches, râteaux et balais pour prendre le fil et l'aiguille et repriser les chasubles et les nappes de l'autel. Mais c'est en vain que le cœur de ces femmes cherche son repos dans les longues habitudes rurales et ménagères de leur race, l'inquiétude les ronge.
La vie matérielle est dure dans les campagnes, et la vie de l'âme presque absente. Dès que l'on construit une arche, il y vient à tire-d'ailes, de tous les environs, des êtres plus faibles ou plus délicats. Les jeunes paysannes accourues dans les abris de Léopold étaient naturellement de l'espèce qui a peur de la vie et de ses efforts, et qui désire vivre comme des enfants à qui Dieu donne la pâture; mais les plus faibles, les plus dépourvues, on peut croire, étaient celles-là qui, l'heure venue de l'éparpillement, n'avaient pas osé prendre leur vol et s'étaient rapprochées de leur Supérieur avec plus de confiance. Qu'elles sont aujourd'hui désorientées, mal à l'aise! Privées de courir le monde, comme elles avaient coutume pour leurs quêtes, et privées en même temps des soins mystiques de leur chef, ces colombes paysannes gémissent dans leur cage de Sion. Tandis que les frères Hubert et Martin, bonnes bêtes de somme, se demandent simplement ce que l'on deviendra demain, l'inquiétude des sœurs s'en va bien au delà. Les rêves de Léopold les ont éveillées à d'autres sensations qu'à la vie machinale du village, et cette maison sans maître, ce couvent sans directeur, ce travail et ce repos sans âme les accablent.
François et Quirin sont loin de pouvoir suppléer auprès d'elles Léopold. Platement, ils se plaignent d'avoir à tenir la paroisse, au lieu et place de leur aîné, quand ils auraient pu gagner beaucoup d'argent par la découverte des sources selon la méthode de l'abbé Paramelle. Ils pestent d'ajourner l'exploitation de la baguette magique, parce que Léopold, maintenant, imagine de s'intéresser à un visionnaire.
Les jours passaient, l'absent ne donnait aucun signe de vie. Enfin une longue lettre arriva. C'était le soir, dans le grand jardin, à l'heure où les sœurs et les frères versaient les derniers arrosoirs sur les carrés de légumes.
Tout le monde se rapprocha. Quirin et François, l'ayant lue à voix basse, firent de grands éclats de rire méprisants. Puis ils commencèrent à relire tout haut, avec dérision, ces feuillets enthousiastes où Léopold leur racontait au milieu de quels prodiges il vivait. En vérité, il choisissait bien son temps pour faire de la mystique! Sœur Thérèse qui les écoutait ne put se contenir. Dans le jardin rempli d'ombres, elle éclata en reproches véhéments. Que trouvaient-ils d'impossible aux faveurs prodigieuses que Dieu accordait à leur frère? Elle-même, elle avait été favorisée d'un miracle, et c'était lui faire une offense personnelle que de tenir en suspicion des faits merveilleux.
Mais bientôt, sur de nouvelles lettres, François et Quirin changèrent insensiblement d'attitude. Ils les lisaient et relisaient durant des heures, sous les tilleuls de la terrasse, et si l'on s'approchait, ils se taisaient. Un beau matin, ils annoncèrent qu'ils partaient pour Tilly. Peu après, ce fut le tour de sœur Thérèse qui, mandée par eux trois, s'en alla prendre la diligence à Nancy.
Tous les vœux de la petite contrée les accompagnèrent, bien que l'on ne sût pas au juste ce qu'ils allaient chercher si loin. On en espérait du bien pour la région. Tant de fois déjà, ils étaient revenus avec des ressources nouvelles de ces mystérieuses expéditions! Dans tous ces villages que l'on aperçoit du haut de la colline, il n'y avait quasi personne qui n'eût intérêt à la prospérité des messieurs Baillard. La diminution de leurs œuvres et du pèlerinage atteignait du même coup les aubergistes, les voituriers, les fournisseurs, tous ceux qui avaient aventuré de l'argent dans les entreprises de Léopold, mille intérêts étroitement liés à la prospérité de Sion. Et puis, la foule des âmes dévotes vénérait dans les trois prêtres d'incomparables directeurs de conscience. A ce double titre, au spirituel et au temporel, ils avaient dans toute la région une vaste clientèle. Pour se rendre compte de cet état de choses, il faut avoir entendu un vieux paysan dire avec un respect et un regret émerveillés: «A Sion, du temps des messieurs Baillard!…» Dans ces villages, Léopold possédait la double force seigneuriale et sacerdotale. Beaucoup de braves gens fondaient sur lui leur salut dans cette vie et dans l'autre. Et chacun, durant ces quelques semaines d'absence, attendit leur retour avec une vive impatience et toutes les nuances de l'espérance, depuis l'espérance mystique des sœurs jusqu'à l'espérance toute positive des créanciers.
Aussi vers la mi-août, quand les trois frères et Thérèse annoncèrent leur arrivée, ce fut une satisfaction générale et l'on prépara une petite fête. Le jour venu, dans l'après-midi, M. le maire Munier, qui d'ailleurs était leur parent, monta au couvent pour recevoir les voyageurs, et des notables l'accompagnaient. M. Haye, d'Étreval, homme de bon conseil, universellement estimé dans le pays, était là, avec M. le maître d'école Morizot et une douzaine de braves gens un peu simples, comme Pierre Mayeur, Pierre Jory, dit le Fanfan, le jeune Bibi ou Barbe Cholion, le sceptique du village, et avec toutes les dévotes, au premier rang desquelles Mme Pierre Mayeur, Mme Jean Cholion, Mme Mélanie Munier, Mme Séguin, la jeune Marie Beausson, la mère Poivre et bien d'autres. Un des frères dispersés, qui venait de s'établir comme menuisier à Lunéville, le jeune frère Navelet, avait fait plus de trente kilomètres pour féliciter son toujours vénéré Supérieur. En attendant l'arrivée de la voiture, ils circulaient tous dans le couvent, à travers le jardin, en habits du dimanche, mais libres de ton et d'allures, puisque les maîtres n'étaient pas là, et jugeant tout en paysans. On admirait comme les chères sœurs et les deux frères avaient bien travaillé le jardin. Et c'était vrai, les pommes de terre étaient magnifiques et les choux donnaient les plus belles espérances.
—Ah! le pauvre cher homme, soupira Mme Mayeur pensant à Léopold, va-t-il être content en voyant son beau jardin!
Cependant, le long de la grande allée, les mains croisées derrière le dos avec une dignité villageoise, le maître d'école et M. Haye se promenaient en causant.
—Monsieur le Supérieur va rentrer dans une Sion bien réduite, disait avec un soupir M. Morizot.
—Peuh! répondit M. Haye, les cinq religieuses leur sont dévouées; ils ont les deux frères, bien vigoureux. A eux sept, voyez, ils ont pas mal travaillé le jardin.
—Sans doute, voilà des pommes de terre pour leur hiver, mais entre nous, ce n'est pas dans leur champ qu'elles ont poussé…
—Que voulez-vous dire, Morizot? interrompit M. Haye en arrêtant ses yeux francs sur le visage un peu chafouin du maître d'école.
—Ce que vous savez comme moi. Pour échapper aux créanciers, Léopold a tout mis au nom des sœurs, et de plus rien n'est payé. Tout ici appartient à la prêteuse, une prêteuse pas commode, mademoiselle L'Huillier, vous savez bien, La Noire Marie, de Gugney.
Oui, M. Haye savait tout cela aussi bien que le bonhomme, mais il écoutait avec déplaisir ce bavardage où perçait une secrète envie. Et posant sa lourde main sur les frêles épaules de son interlocuteur:
—Monsieur Morizot, dit-il pour couper au court, une seule chose est vraie, et vous avez trop de bon sens pour ne pas le voir: c'est l'intérêt de tout le pays que monsieur le Supérieur rétablisse ses affaires.
A cette minute, Bibi Cholion accourut au jardin annoncer qu'on distinguait dans la plaine la voiture. Il fallait encore une bonne demi-heure avant qu'elle atteignît le plateau. Les gamins et, à leur tête, une fillette d'une douzaine d'années, Thérèse Beausson, se portèrent à sa rencontre au bas de la côte. Et toutes les personnes d'âge se groupèrent devant le couvent, sous les tilleuls, pour recevoir les voyageurs chez eux et leur faire ainsi plus d'honneur. Dans leurs costumes du dimanche et avec leurs attitudes compassées, ces clients et amis avaient un peu l'air de ces groupes qui, sur le seuil de l'église, attendent la famille pour une messe du bout de l'an, après un décès. Mais quand la voiture parut, ce fut tout de suite, un changement.
—Bonnes nouvelles! criait François en agitant son chapeau.
Il sembla qu'un courant d'air balayait le brouillard, et, dans le même moment, Bibi Cholion sonnait la cloche pour avertir les gens occupés dans les champs du retour de leur pasteur.
Léopold, beau comme un évêque, tendait les mains à droite, à gauche, solide, et tout rayonnant de merveilleuses espérances. Quirin, François, Thérèse, en sautant à terre avant lui, disaient de toutes les manières:
—Bonnes nouvelles, bonnes nouvelles! comme des chasseurs qui rentrent avec leurs carniers pleins.
Quelles étaient ces bonnes nouvelles qui transfiguraient les Baillard? Ni le maire, ni M. Haye, ni M. Morizot ne posèrent de questions: c'étaient des paysans bien élevés, et puis Léopold savait maintenir des distances entre lui et les plus fidèles de ses paroissiens. Sous les tilleuls devant l'église, on avait porté le fauteuil où s'asseyait dans ses tournées de confirmation Monseigneur de Nancy. Léopold y prit place et commença de poser des questions au maire et aux notables sur l'état spirituel de Sion et de Saxon, comme eût pu le faire Sa Grandeur. Ses yeux de feu et qui s'en allaient toujours vers l'invisible, faisaient le plus étonnant contraste avec son parler plein de douceur et d'onction. Il était manifestement moins soucieux de connaître de fâcheux désordres que de louanger ceux qui, par leur présence, venaient lui apporter une preuve de fidélité.
Sur l'appel des cloches, on continuait d'arriver. Bien qu'au mois d'août les travaux de la culture retiennent aux champs les villageois, il n'y eut guère de maison qui ne déléguât l'un des siens pour aller féliciter de son retour Monsieur le Supérieur. Aux yeux de tous ces paysans, la présence de celui-ci, l'absence de celui-là, étaient d'une grande signification, et ils voyaient dans ce petit cercle, non pas seulement sur qui les Baillard pouvaient compter, mais sur quoi, et quel crédit leur demeurait.
Les trois prêtres se multipliaient en bonne grâce, chacun avec son génie propre. Au soir tombant, les gens redescendirent au village, fort satisfaits de la réception, bien influencés par le grand air de Léopold, qui ne leur avait jamais paru si épiscopal, et surtout très intrigués, se demandant quelles pouvaient bien être ces bonnes nouvelles sur lesquelles les voyageurs avaient été si discrets.
Et maintenant c'est l'heure intime, l'heure du crépuscule. Il ne reste plus au couvent que les sœurs et les frères, pauvres gens, fleurs de fidélité et de timidité devant la vie. Le moment du souper est venu et les rassemble tous dans la cuisine. Frère Martin et frère Hubert se sont placés modestement au bas bout de la table. Léopold a mis à sa droite sœur Thérèse, à sa gauche la sœur Euphrasie, une grande fille de vingt-quatre ans, au regard ferme et triste. De chaque côté de Quirin, s'assoient ses collaboratrices de Sainte-Odile, sœur Quirin et sœur Marthe; auprès de François, la sœur Lazarine, qui tient l'école de petites filles de Saxon.
Comme ils sont contents! Pour la première fois, depuis la grande dispersion et depuis qu'ils ont formé un nouveau foyer, ils reçoivent leur Supérieur. Autour de la table, sous la pauvre lumière d'une lampe, ils forment une petite société d'amis vérifiés par le malheur. Paysage charmant et singulier que cette tablée de prêtres, de frères et de nonnes, un très vieux paysage. Tous ces gens rassemblés là, avec leurs soutanes fatiguées, leurs robes à liserés bleus, leurs collerettes, leurs larges manches retroussées et leurs cornettes, font moins penser à des gens d'église qu'à des terriens de l'ancienne France. A leurs traits, à la rudesse de leurs manières, à la franchise salubre de leurs attitudes, on croirait voir un de ces tableaux où le grand artiste Le Nain peignait des paysans du dix-septième siècle, assis autour d'une table avec du vin et des femmes pour les servir.
Toutes ces religieuses semblaient avoir le même âge, une trentaine d'années environ. Déjà la vie avait usé leurs traits et fané chez elles toute beauté physique, mais dans le fond de leurs yeux demeurés jeunes on voyait la plus charmante simplicité rustique, une sensibilité douce et le désir de prévenir toutes les volontés de leurs prêtres. De fois à autre, l'une d'elles se levait pour aller prendre un plat sur le feu et pour remplir un pot de vin qu'elle versait dans les verres. On entendait crier sous les couteaux les larges miches de pain de ménage. Ils mangeaient grossièrement et fortement, en vrais ruraux; ils eussent fourni à des citadins une impression un peu animale et comme d'un troupeau dont toute la beauté tient dans la santé et dans la robustesse. Mais qu'il y a de sérieux et même de noblesse dans leurs physionomies et dans leurs attitudes! Ce qui donne sa couleur unique et profonde au tableau, c'est que ces gens sont rassemblés pour débattre les intérêts matériels les plus terre à terre, en même temps que les plus folles aspirations religieuses. Ils boivent, ils mangent, mais surtout ils sont penchés vers Léopold, dans un même mouvement d'admiration et de curiosité.
Un sourire d'extrême bienveillance ne quitte pas ses lèvres, le sourire des images de piété, celui que les petits livres d'hagiographie prêtent aux saints personnages de jadis. Tout à coup, il frappe avec son couteau sur son verre. Chacun se tait et lui, d'une voix solennelle:
—Réjouissez-vous, mes chers fils et mes chères filles; nous vous rapportons des trésors matériels et moraux qui dépassent vos plus audacieuses prières. Avant peu, nos ennemis et ceux qui nous ont reniés vont cruellement se mordre les doigts. Nous aurons à prier pour eux. Trop tard, peut-être! et je ne réponds pas de la complaisance de Dieu… Mais tout cela, je l'expliquerai bientôt dans le détail; je le déploierai, le 8 septembre, pour la fête de la Nativité de la Vierge, devant tout le peuple assemblé. Ce soir, comme je ne veux pas vous laisser dans une trop cruelle attente, et pour répondre à vos filiales impatiences, mes chers enfants, j'autorise notre cher et éloquent François à soulever un peu le voile.
Alors le grand François commença de dérouler, sous les yeux de ce petit cercle prédisposé à tout croire par le mysticisme et la détresse, le récit merveilleux de leur séjour à Tilly, un long chapitre de la Légende dorée ou des Mille et une Nuits, l'énumération des prodiges qu'ils venaient de voir au sanctuaire de Vintras: voix mystérieuses venues du ciel, hosties sanglantes et couvertes d'emblèmes apparues tout à coup sur l'autel, calices vides soudain remplis de vin, colombe qui venait se poser sur l'épaule du prophète et frôler du bec son oreille quand il parlait à ses disciples, parfum de lis, de rose et de violette envahissant le sanctuaire. Tous ces miracles, François les contait avec de beaux mots caressants et brillants, comme il y en a sur les images de piété, des mots qui sont de la poésie pour les chères sœurs et qui soulevaient leur étonnement et leur admiration, qui leur arrachaient des exclamations en patois et des remerciements à la Vierge. Puis, petit à petit, à mesure qu'il s'éloignait des belles phrases qu'il avait préparées, à mesure qu'on l'interrompait de questions, mangeant et parlant tout à la fois, il reprenait ses mots rudes, ses images à lui, et, au lieu du ton de prédicateur, son accent de terroir:
—Bien sûr, mes chères sœurs, qu'il y en a dans le pays qui diront: «Qu'est-ce que nous raconte là ce grand, avec son imagination aussi haute et pas plus sage que sa tête?» Vous leur répondrez ce que vous savez bien, qu'à l'arrivée des lettres de Léopold j'ai d'abord ri dans le grand jardin, et que j'ai engagé avec lui un combat quasi à l'épée, par correspondance. Enfin, j'ai voulu voir de mes yeux. Je suis allé à Tilly. Me revoilà. Tout ce que je vous raconte, j'ai l'ai vu et entendu, et avec moi, avec nous quatre, plus de quarante-six personnes, parmi lesquelles des prêtres, des comtes et des marquis. Vintras, aussi vrai que je regarde cette chandelle, c'est un miracle! et je crois en lui comme je crois en Dieu. Il n'a pas fait plus d'études que vous, mon bon frère Hubert, et tous les jours, pendant deux heures et demie, il parle sur toutes les matières de la théologie, sans éprouver aucun besoin de tousser ni de cracher, ni paraître jamais plus fatigué à la fin qu'au commencement. Mais ce qui prouve tout à fait qu'il est inspiré de Dieu, c'est qu'il ne sait lui-même ce qu'il dit et qu'il ne l'apprend qu'après son discours de ceux qui l'ont entendu et à qui il le fait répéter…
C'était charmant d'écouter François et de voir comment, au fond limpide de ces sortes de nature qui ne pensent qu'à admirer et à servir, se forme une inébranlable conviction. Il présentait le type idéal du clerc et de l'écuyer. On l'aurait vu indifféremment sur la paille de la rue du Fouarre, écoutant les leçons d'Abélard, ou couché en travers de la tente du chevalier son suzerain. Mais, en même temps, c'était un beau diseur, un voyageur qui arrive de loin et désireux de produire son effet. Aussi avait-il bien soigneusement gardé pour la fin l'énumération des hautes dignités dont ils revenaient revêtus:
—Il y aura vingt nouveaux pontifes pour la Régénération, qui arrivera bientôt, et nous sommes du nombre, nous trois! Mon frère Supérieur (il montrait Léopold) est établi par Dieu Pontife d'Adoration, et mon jeune frère (il désignait Quirin) Pontife de l'Ordre. Notre sœur Thérèse est sacrée miraculeusement, elle aussi, pour être la fondatrice et la supérieure d'un nouvel ordre de femmes, peut-être le seul qui existera dans le nouveau règne de Jésus-Christ. Ce sera la Congrégation des Dames libres et très pieuses du miséricordieux amour du Cœur divin de Jésus. Désormais notre sœur s'appelle Madame Léopold-Marie-Thérèse du Saint-Esprit de Jésus. Et moi, qu'est-ce que je suis? Je suis établi Pontife de Sagesse.
Pontife de Sagesse! Sur ces mots, François éclata d'un gros rire.
—Vous êtes bien étonnés! Je l'ai été plus que vous. Mais le prophète m'a dit: «On vous a appelé fou, parce que vous étiez fou de la folie de Jésus-Christ.» En voilà des merveilles!
Ce fut un transport d'admiration. Les sœurs et les frères se pressaient avec délice à l'entrée de cette vie de félicité, sans aucun étonnement car la sainte Vierge devait bien ces rétributions au zèle de son serviteur Léopold, mais avec une jubilation de spectateurs que le drame satisfait. Assise aux pieds de François, la chienne Mouya participait joyeusement au tapage. Elle ne le perdait pas des yeux et, sans souci des paroles, à chaque fois que l'orateur lançait le bras en avant, elle s'élançait elle aussi, comme pour happer un morceau. Quand tout le monde s'exclamait, elle ne se gênait pas pour aboyer…
François n'avait garde de s'arrêter. Excité par l'effet qu'il produisait et par l'excellence du modeste repas, il retrouvait sa drôlerie de jeune paysan, une drôlerie toute-puissante sur des assemblées de village, où le goût du merveilleux n'a d'égal que le goût de la farce. Après avoir entraîné ses auditeurs dans la région des prestiges, il les ramena tout d'un coup dans une réalité plaisante. Ce fut Thérèse Thiriet qui fournit une matière à sa verve aimable et rieuse.
—Vous savez qu'autrefois je ne m'entendais guère avec notre sœur Thérèse. J'ai même eu des mots, à cause d'elle, avec mon frère Supérieur. Aujourd'hui, tous les nuages sont dissipés; nous sommes devenus, elle et moi, de grands amis. Vintras a fait encore ce miracle. Mais ça n'a pas été tout seul, n'est-ce pas, ma sœur?
Sœur Thérèse fixait sur lui en souriant un regard indéfinissable, où il pouvait y avoir les sentiments complexes d'une religieuse pour un prêtre, d'une jeune paysanne pour un loustic, et surtout un sentiment royal de supériorité bienveillante.
—Notre sœur, continuait le grand François, a été humiliée dans un discours extatique, comme elle ne l'a jamais été. Son orgueil, sa désobéissance, ses mensonges, sa mauvaise tête lui ont été reprochés. Le prophète l'a confessée publiquement, cependant en termes généraux. Je n'ai jamais vu accabler quelqu'un de la sorte. Elle disait dans ce moment: «Voilà bien ce que monsieur François Baillard m'a si souvent reproché; il est sans doute bien content d'entendre tout cela.»
On assistait là à une de ces séances plaisantes, comme on en voit aux veillées lorraines, où les filles et les garçons échangent des facéties et des bouts rimés. C'était une véritable séance de daïe, où François daïait la religieuse. Tous ces paysans étaient enchantés; Quirin lui-même avait déridé son petit visage sérieux d'avoué, et l'allégresse générale avait gagné Léopold.
Un fumet barbare s'exhalait de la scène. Et, beauté profonde, son caractère lui venait, non pas du décor, mais des âmes. Dans ce couvent, remis en état peu avant par les frères Baillard, certains objets trop neufs, telle mécanique, un moulin à café, un réveil-matin, détonnaient, mais on y respirait, comme une chose vivante et dans la forme la plus spontanée, la foi des populations primitives de cette terre.
Cependant Léopold n'était pas homme à supporter longtemps le caractère profane que prenait la petite réunion. Et pour relever les esprits:
—Sœur Thérèse, dit-il, chantez-nous le cantique de nos processions.
La religieuse se leva. C'était une fille de taille moyenne et dont les formes gracieuses se révélaient sous la bure épaisse de sa robe. Les voyages et la gloire de son miracle avaient un peu gâté son bon naturel en lui donnant un certain goût de la mise en scène et de l'effet. Elle se tint droite et silencieuse plusieurs minutes. Sa personne élancée, ses yeux bleus et fixes lui donnaient l'apparence d'une statue d'église. Mais on la voyait respirer doucement, et il semblait que sous les yeux de tous l'enthousiasme l'envahît. Enfin, elle commença:
Par les chants les plus magnifiques,
Sion célèbre ton Sauveur;
Exalte dans tes saints cantiques
Ton Dieu, ton chef et ton pasteur;
Prodigue aujourd'hui pour lui plaire
Tes transports, tes soins empressés.
Jamais tu n'en pourras trop faire,
Tu n'en feras jamais assez.
Et tous reprirent en chœur les dernières paroles:
Jamais tu n'en pourras trop faire,
Tu n'en feras jamais assez.
La médiocrité de ces strophes composées pour les pèlerins, qui les égrènent encore en parcourant les sentiers de la colline, ne pouvait pas, non plus que l'accent lorrain de la chanteuse, désenchanter ce petit monde. La sœur Thérèse avait dans toute sa personne une sorte de perpétuelle émotion trop puissante, et sa voix traduisait si bien ce frémissement intérieur! C'était la fille de Jephté qui s'en va au-devant de son père avec des tambours et des flûtes; c'était la confiance, la jeunesse, la fantaisie précédant, accompagnant les mornes et dures passions; c'était une fille spirituelle célébrant le retour et la victoire de l'homme dont nul n'a pu courber le front. Et lui, en la regardant, il songeait aux prophétesses de la Bible, à Myriam, sœur de Moïse, qui fut une musicienne exaltée, chantant et menant, un tambourin à la main, le chœur des femmes dansantes; à Deborah, la vierge guerrière, que l'on appelait l'abeille d'Éphraïm et qui siégeait sous un palmier dans la montagne; à Oulda qui pardonnait; à Noadja de qui l'on ne sait que le nom cité par Néhémie, et il demandait à cette âme favorisée de l'élever dans les voies du ciel.
Ce fut là le haut moment de la soirée, un de ces moments sonores où l'être le plus morne connaît, sent palpiter son âme. L'Esprit de la colline remplissait cette pauvre cuisine. A cette minute, ces religieuses, autour de cette table, apparaissaient bien autres qu'on ne les vit jamais au dehors. Elles avaient des figures que, seuls, les Baillard leur surprirent jamais. Il semblait qu'une lumière, visible à travers leurs visages et venue des profondeurs de l'âme, les transfigurât. Et Thérèse, entre toutes, brillait avec le plus d'éclat, les yeux plus vastes et toute traversée par des éclairs d'amour et de plaisir. Laissant les autres sœurs verser le vin et faire le service, elle déposait aux pieds de son maître le globe étincelant des émotions de ce petit cénacle. Il y avait de la magicienne dans cette paysanne coiffée du bandeau des religieuses. Jeune encore, elle cachait sous sa coiffe de nonne la mèche échevelée que nos vieilles prophétesses lorraines livrent au vent du sabbat. Dans son cantique, un mot entre tous, ce mot de Sion, perpétuellement répété de strophe en strophe, exerçait sur Léopold une action prestigieuse. Sion, c'était pour ce grand imaginatif la Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste; c'était sa montagne, son église et son pèlerinage; c'était plus encore, et, dans ce beau mot, il plaçait le sentiment de l'infini qu'il portait en lui. Lorsque ces magiques syllabes, chargées d'une si riche émotion, se mêlaient au souffle harmonieux de la miraculée, il semblait qu'il subît une incantation.
Dehors, sous la nuit, règnent la défiance, l'hostilité, et aux quatre coins du plateau s'étend le beau domaine perdu qui trouble en Léopold l'homme de désir. Mais comme une action de grâce, le chant de Thérèse éclate pour annoncer à la sainte colline l'intervention mystérieuse du ciel. L'univers en est modifié. Une Saga du Nord raconte qu'une devineresse chantait à midi l'air de la nuit, et si loin que son chant portait, les ténèbres s'établissaient. Ainsi de Thérèse: tant qu'elle chante et si loin que va son chant, Léopold est Pontife et Roi.
Quand la religieuse, épuisée, se tut, Léopold rouvrant les yeux se leva et dit avec un accent profond:
—Mes chers frères et mes chères sœurs, allons remercier la Vierge.
Son cœur déborde d'amour. A Tilly, dans un éclair, il vient de recevoir toute fulgurante la réponse à la terrible question qui depuis des mois se posait devant lui et qu'il n'osait même pas se formuler nettement: «Pour quelle tâche désormais puis-je vivre? Que construirai-je? Au nom de quoi vais-je quêter?» Cette doctrine mystérieuse de Tilly, la justification par l'amour, c'est de toute antiquité qu'elle repose dans ce cœur clérical formé à Borville par des générations catholiques. Elle a fait explosion dans cet homme malheureux, au fond de sa pauvre cellule de Bosserville, quand il répétait à Dieu: «Ne suis-je pas un cœur juste? Vois mon cœur, juge-le et donne moi un signe.» A Tilly, il l'a reconnue comme un désir, comme une foi qui reposait en lui depuis toujours. Vintras l'a confirmée, étayée par des prodiges. En quelques semaines, auprès de l'Organe, une certitude mystique vient de l'envahir avec une puissance prodigieuse, et de le mettre tout en émoi. Elle va éveiller en lui quelque chose de tout nouveau et d'idyllique, l'idée du bonheur; elle la dégage, la fait monter à la surface. Maintenant Léopold conçoit comment pourrait se faire la satisfaction de son âme. Ce n'est plus de construire des édifices, mais de construire des temples vivants. Le prêtre bâtisseur s'élève à un degré supérieur: il veut former des âmes, présenter à Dieu une compagnie de saints. Et quel beau sens nouveau à donner au pèlerinage! Quel fructueux motif de quête!
Tous s'étaient agenouillés dans les ténèbres de la chapelle. Les trois Baillard remercièrent à haute voix la Vierge de la profusion des grâces qu'ils avaient trouvées à Tilly, et de les avoir choisis pour être sur cette colline les apôtres du règne de l'Esprit.
C'est ainsi qu'aux jours de jadis, ici même, les chevaliers revenus de la croisade, et dont les dames pouvaient croire que leurs prières les avaient soutenus, racontaient, sous de beaux regards émerveillés, les prodiges et les profits de leur expédition, tout en buvant force hanaps, puis dévotement priaient Notre-Dame de Sion, avant derrière eux un démon narquois.
CHAPITRE VI
LA PROCESSION DU 8 SEPTEMBRE
Ces confidences singulières des frères Baillard ne tardèrent pas à glisser le long des pentes de la colline, et l'on se répétait dans les villages que Léopold allait dire des choses extraordinaires le jour de la fête de Sion, qui a lieu, chaque année, pour la Nativité de la Vierge.