LE CULTE DU MOI — III


LE JARDIN DE BÉRÉNICE

PAR

MAURICE BARRÈS

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

NOUVELLE ÉDITION

PARIS

1910


TABLE DES MATIÈRES

Quelques personnes ayant manifesté
[CHAPITRE PREMIER.]—(Position de la question.)
Conversation qu'eurent MM. Renan et
Chincholle sur le général Boulanger,
en février 89, devant Philippe
[CHAPITRE DEUXIÈME.]—Philippe retrouve dans
Arles Bérénice, dite Petite-Secousse
[CHAPITRE TROISIÈME.]—(Histoire de Bérénice).
—Comment Philippe connut Petite-Secousse
[CHAPITRE QUATRIÈME]—(Histoire de Bérénice)
[Suite].—Le musée du Roi René
[CHAPITRE CINQUIÈME].—Bérénice à Aigues-Mortes.
[Les amours de Petite-Secousse et de François de
Transe]

[CHAPITRE SIXIÈME.]—Journée que passa Philippe
sur la Tour Constance, ayant à sa droite Bérénice
et à sa gauche l'Adversaire
[(a) Vue générale et confuse]
[(b) Vue distincte et analytique des parties.]
[(c) Reconstitution synthétique d'Aigues-Mortes, ]
[de Bérénice, de Charles Martin et de moi-même,]
[avec la connaissance que j'ai des parties]
[(d) Critique de ce point de vue]
[CHAPITRE SEPTIÈME.]—La pédagogie de Bérénice.
[(a) La méthode de Bérénice]
[(b) Les plaisirs de Bérénice]
[(c) Les devoirs de Bérénice]
[CHAPITRE HUITIÈME.]—Le voyage à Paris et la
grande répétition sous les yeux de Simon
[CHAPITRE NEUVIÈME.]—Chapitre des défaillances
[(a) Les miennes]
[(b) On ne rive pas son clou à l'Adversaire]
[(c) Défaillance singulière de Bérénice]
[CHAPITRE DIXIÈME.]—La mort d'un sénateur rend
possible le mariage de Bérénice
[CHAPITRE ONZIÈME.]—Qualis artifex pereo.
[Voyage aux Saintes-Maries.][Consolation
de Sénèque le Philosophe à Lazare le
Ressuscité]

[CHAPITRE DOUZIÈME.]—La mort touchante de Bérénice
[CHAPITRE TREIZIÈME.]—Petite-Secousse n'est pas morte!
[DEUX NOTES.]—A propos du titre
Sur le chapitre premier


PRÉFACE

Quelques personnes ayant manifesté le désir de désigner par un nom particulier le personnage, jusqu'alors anonyme, de qui nous avons coutume de les entretenir, nous avons décidé de leur donner celle satisfaction, et désormais il se nommera Philippe.

C'est ici le commentaire des efforts que tenta Philippe pour concilier les pratiques de la vie intérieure avec les nécessités de la vie active. Il le rédigea, peu après une campagne électorale, afin d'éclairer divers lecteurs qui saisissent malaisément qu'un goût profond pour les opprimés est le développement logique du, dégoût des Barbares et du «culte du Moi», et sur le désir de Mme X..., qui lui promit en échange de lui obtenir du Chef de l'État la concession d'un hippodrome suburbain.


LE JARDIN DE BÉRÉNICE


CHAPITRE PREMIER

POSITION DE LA QUESTION

CONVERSATION
QU'EURENT MM. RENAN ET CHINCHOLLE
SUR LE GÉNÉRAL BOULANGER, EN FÉVRIER 89,
DEVANT PHILIPPE.

Il est en nous des puissances qui ne se traduisent pas en actes; elles sont invisibles à nos amis les plus attentifs, et de nous-mêmes mal connues. Elles font sur notre âme de petites tâches, cachées dans une ombre presque absolue, mais insensiblement autour de ce noyau viennent se cristalliser tout ce que la vie nous fournit de sentiments analogues. Ce sont des passions qui se préparent; elles éclateront au moindre choc d'une occasion.

Une force s'était ainsi amassée en moi, dont je ne connaissais que le malaise qu'elle y mettait. Où la dépenserais-je?... C'est toute la narration qui va suivre.

Mais avant que je l'entame, je désire relater une conversation où j'assistai et qui, sans se confondre dans la trame de ce petit récit, aidera à en démêler le fil.

En m'attardant ainsi, je ne crois pas céder à un souci trop minutieux: les considérations qu'on va entendre de deux personnes fort autorisées et qui jugent la vie avec deux éthiques différentes, m'ont suggéré l'occupation que je me suis choisie pour cette période. Elles ont incliné mon âme de telle sorte que mes passions dormantes ont pu prendre leur cours. N'est-ce pas en quelque manière M. Chincholle qui proposa un but à mon activité sans emploi, et n'est-ce pas de la philosophie de M. Renan que je suis arrivé au point de vue qu'on trouve à la dernière page de cette monographie?

Cette soirée, c'est le pont par où je pénétrai dans le jardin de Bérénice.

C'était peu de jours après la fameuse élection du général Boulanger à Paris, dont chacun s'entretenait. M. Chincholle dînait en ville avec M. Renan et, comme il fait le plus grand cas du jugement de cet éminent professeur, il saisit l'occasion où celui-ci était embarrassé de sa tasse de café pour l'interroger sur le nouvel élu.

—Monsieur, répondit M. Renan, éludant avec une certaine adresse la question, mon regrettable ami, que vous eussiez certainement aimé, le très distingué Blaze de Bury, avait une idée particulière de ce qu'on nomme le génie. Il l'exposa un jour dans la Revue: «Certains hommes, écrivit-il, ont du génie comme les éléphants ont une trompe.» Cela est possible, mais au moins une trompe est-elle, dans une physionomie, bien plus facile à saisir que le signe du génie, et quoique j'aie eu l'honneur de dîner en face du général Boulanger, je ne peux me prononcer sur sa génialité.

—Mon cher maître, j'ai lieu de vous croire antiboulangiste.

—Que je sois boulangiste ou antiboulangiste! Les étranges hypothèses! Croyez-vous que je puisse aussi hâtivement me faire des certitudes sur des passions qui sont en somme du domaine de l'histoire! Avez-vous feuilleté Sorel, Thureau-Dangin, mon éminent ami M. Taine? Au bas de chacune de leurs pages, il y a mille petites notes. Ah! l'histoire selon les méthodes récentes, que de sources à consulter, que de documents contradictoires! Il faut rassembler tous les témoignages, puis en faire la critique. Cette besogne considérable, je ne l'ai pas entreprise; je ne me suis pas fait une idée claire et documentée du parti révisionniste.... Les juifs, mon cher Monsieur, n'avaient pas le suffrage universel, qui donne à chacun une opinion, ni l'imprimerie, qui les recueille toutes. Et pourtant j'ai grand'peine à débrouiller leurs querelles que j'étudie chaque matin, depuis dix ans. M. Reinach lui-même voudrait-il me détourner du monument que j'élève à ses aïeux, et où je suis à peu près compétent, pour que je collabore à sa politique, où j'apporterais des scrupules dont il n'a cure?

Et puis, aurais-je assez de mérite pour y convenir, je ne me sens pas l'abnégation d'être boulangiste ou antiboulangiste. C'est la foi qui me manquerait. Qu'un vénérable prêtre se fasse empaler pour prouver aux Chinois, qui l'épient, la vérité du rudiment catholique, il ne m'étonne qu'à demi; il est soutenu par sa grande connaissance du martyrologe romain: «Tant de pieux confesseurs, se dit-il, depuis l'an 33 de J.-C., n'ont pu souffrir des tourments si variés pour une cause vaine.» Je fais mes réserves sur la logique de ce saint homme (et volontiers, cher Monsieur, j'en discuterai avec vous un de ces matins), mais enfin elle est humaine. Je comprends le martyr d'aujourd'hui; l'étonnant, c'est qu'il y ait eu un premier martyr. En voilà un qui a dû acquérir cette gloire bon gré mal gré! Si vous l'aviez interviewé à l'avance sur ses intentions, nul doute que vous n'eussiez démêlé en lui de graves hésitations.

—Je vous entends, dit Chincholle après quelques secondes, vous refusez une part active dans la lutte; mais ne pourriez-vous, mon cher maître, me préciser davantage le sentiment que vous avez de l'agitation dont le général Boulanger est le centre?

M. Renan leva les yeux et considéra Chincholle, puis lisant avec aisance jusqu'au fond de cette âme:

—Le sentiment que j'ai du Boulangisme, dit-il, c'est précisément, Monsieur, celui que vous en avez. En moi, comme en vous, Monsieur, il chatouille le sens précieux de la curiosité. La curiosité! c'est la source du monde, elle le crée continuellement; par elle naissent la science et l'amour.... J'ai vu avec chagrin un petit livre pour les enfants où la curiosité était blâmée; peut-être connaissez-vous cet opuscule embelli de chromos: cela s'appelle Les Mésaventures de Touchatout ... c'est le plus dangereux des libelles, véritable pamphlet contre l'humanité supérieure. Mais telle est la force d'une idée vraie que l'auteur de ce coupable récit nous fait voir, à la dernière page, Touchatout qui goûte du levain et s'envole par la fenêtre paternelle! Laissons rire le vulgaire. Image exagérée, mais saisissante: Touchatout plane par-dessus le monde. Touchatout, c'est Goethe, c'est Léonard de Vinci: c'est vous aussi, Monsieur! Avec quel intérêt je m'attache à chacun de vos beaux articles! Le général et ses amis vous ont distrait, ils ont éveillé dans votre esprit quatre ou cinq grands problèmes de sociologie (comment naît une légende, comment se cristallise une nouvelle âme populaire), vous vous êtes demandé, avec Hegel, si les balanciers de l'histoire ne ramenaient pas périodiquement les nations d'un point à un autre.

Et ces hautes questions, avec un art qui vous est naturel, vous les rendez faciles, piquantes, accessibles à des cochers de fiacre. C'est, dans une certaine mesure, la méthode que j'ai tenté d'appliquer pour propager en France les idées de l'école de Tubingue.

Chincholle rougit légèrement et répondit en s'inclinant:

—Je suis heureux des éloges d'un homme comme vous, mon cher maître.

Il est vrai, j'ai été curieux jusqu'à l'indiscrétion des moindres détails de ce tournoi, et je n'ai reculé de satisfaire aucune des curiosités que soulevait le principal champion, à qui sont acquises, on le sait, toutes mes sympathies. Mais il est un point où je me sépare, croyez-le, de mes amis. J'aime la modération, je réprouve les injures: la violence des polémiques parfois m'attrista.

—Je vous coupe, s'écria Renan; c'est les injures que je préfère dans le mouvement boulangiste et je veux vous en dire les raisons.

Oui, cher Monsieur, je pense peu de bien des jeunes gens qui n'entrent pas dans la vie l'injure à là bouche. Beaucoup nier a vingt ans, c'est signe de fécondité. Si la jeunesse approuvait intégralement ce que ses aînés ont constitué, ne reconnaîtrait-elle pas d'une façon implicite que sa venue en ce monde fut inutile? Pourquoi vivre, s'il nous est interdit de composer des républiques idéales? Et quand nous avons celles-ci dans la tête, comment nous satisfaire de celle où nous vivons? Rien de plus mauvais pour la patrie que l'accord unanime sur ces questions essentielles du gouvernement. C'est s'interdire les améliorations, c'est ruiner l'avenir.

Sans doute il est difficile de comprendre, sans y avoir sérieusement réfléchi, toute l'utilité des injures. Mais prenons un exemple: nul doute que M. Ferry ne soit enchanté qu'on le traîne dans la boue. Ça l'éclaire sur lui-même. En effet, il est bien évident qu'entre les louanges de ses partisans et les épithètes des boulangistes, la vérité est cernée. Peut-être, après les renseignements que publient ses journaux sur le Tonkin, était-il disposé à s'estimer trop haut, mais quand il lit les articles de Rochefort, nul doute qu'il ne s'écrie: «L'excellent penseur! Si je me trompe sur moi-même, il est dans le vrai. Les intérêts de la vérité sont gardés à pique et à carreau! Grande satisfaction pour un patriote!

J'ajoute que le lettré se consolerait malaisément d'être privé de nos polémiques actuelles, où la logique est fortifiée d'une savate très particulière.

Ayant ainsi parlé, M. Renan se mit à tourner ses pouces en regardant Chincholle avec un profond intérêt.

Celui-ci, renversé en arrière, riait tout à son aise, et je vis bien qu'il se retenait avec peine de devenir familier.

—Mon cher maître, disait-il, cher maître, vous êtes un philosophe, un poète, oui, vraiment un poète.

—Me prendre pour un rêveur, mon cher monsieur Chincholle, pour un idéaliste emporté par la chimère! ce serait mal me connaître. Ce ne sont pas seulement les intérêts supérieurs des groupes humains qui me convainquent de l'utilité des injures, j'ai pesé aussi le bonheur de l'individu, et je déclare que, pour un homme dans la force de l'âge, c'est un grand malheur de ne pas trouver un plus petit que soi à injurier.

Il est nécessaire qu'à mi-chemin de son développement le littérateur ou le politicien cesse de pourchasser son prédécesseur afin d'assommer le plus possible de ses successeurs. C'est ce qu'on appelle devenir un modéré, et cela convient tout à fait au midi de la vie. Cette transformation est indispensable dans la carrière d'un homme qui a le désir bien légitime de réussir. Le secret de ce continuel insuccès que nous voyons à beaucoup de politiciens et d'artistes éminents, c'est qu'ils n'ont pas compris cette nécessité. Ils ne furent jamais les réactionnaires de personne; toute leur vie, ils s'obstinèrent à marcher à l'avant-garde, comme ils le faisaient à vingt ans. C'est une grande folie qu'un enthousiasme aussi prolongé. Pour l'ordinaire un fou trouve à quarante ans un plus fou, grâce à qui il paraît raisonnable. C'est l'heureux cas où nos boulangistes mettent les révolutionnaires de la veille.

—Oui, soupira Chincholle, je vois bien les avantages pour le pays et même pour certains antiboulangistes, mais ... voilà! le général réussira-t-il?

—Je vous surprends dans des préoccupations un peu mesquines. Mais j'entre dans votre souci, après tout explicable et très humain. Et je vous dis: Si vous marchez avec la partie forte, avec l'instinct du peuple, qu'avez-vous à craindre? Vous n'avez qu'à suivre les secousses de l'opinion; toujours la vérité en sort et le succès. Les mouvements que fait instinctivement la femme qui enfante sont précisément les mouvements les plus sages et qui peuvent le mieux l'aider. Que vous inquiétiez-vous tout à l'heure de savoir si le général Boulanger a du génie! L'essentiel, c'est de ne pas contrarier l'enfantement et de laisser faire l'instinct populaire.

Dans les loteries, on prend la main d'un enfant pour proclamer le hasard. Il n'y a pas de hasard, mais un ensemble de causes infiniment nombreuses qui nous échappent et qui amènent ces numéros variés qui sont les événements historiques. Le long des siècles, les plus graves événements sont présentés à l'historien par des mains qui vous feraient sourire, Chincholle.

Mais, tenez, pour achever de vous rassurer, je vais vous dire un rêve que j'ai fait.

Par quelles circonstances avais-je été amené à me rendre sur un hippodrome, cela est inutile à vous raconter. Cette foule, cette passion me fatiguèrent; je dormis d'un sommeil un peu fiévreux, j'eus des rêves et entre autres celui-ci:

J'étais cheval, un bon cheval de courses, mais rien de plus; je n'arrivais jamais le premier. Cependant je me résignais, et pour me consoler je me disais: Tout de même, je ferai un bon étalon!

C'est un rêve qui s'applique excellemment au général Boulanger.

—Mais, dit Chincholle un peu déçu, le général est vieux.

—Chincholle, vous prenez les choses trop à la lettre; j'ai déjà remarqué cette tendance de votre esprit. Je veux dire qu'à Boulanger, non vainqueur en dépit de ses excellentes performances, succédera Boulanger II; je veux dire que jamais une force ne se perd, simplement elle se transforme.

Réfléchissez un peu là-dessus, ça vous épargnera dans la suite de trop violentes désillusions.

—Si je vous ai bien suivi, résuma Chincholle qui avait pris des notes, vous refusez de prendre position dans l'un ou l'autre parti, mais vous estimez que, pour le pays, et même pour ceux qui se mêlent à la lutte, il y a tout avantage dans ces recherches contradictoires, fussent-elles les plus violentes du monde.

Vous croyez aussi qu'aucune force ne se perd, et que l'effort du peuple, quoique sa direction soit assez incertaine, aboutira. A qui sera-t-il donné de représenter ces aspirations? voilà tout le problème tel que vous le limitez.

Eh bien! mon cher maître, pourquoi, vous-même ne collaborez-vous pas à cette tâche de donner un sens au mouvement populaire, de l'interpréter comme vous dites, ou encore de lui donner les formes qu'il vivifierait? Pourquoi à des ambitieux inférieurs laisser d'aussi nobles soins?

—Mes raisons sont nombreuses, répondit M. Renan visiblement fatigué, mais je n'ai pas à vous les détailler, une seule suffira: mon hygiène s'oppose à ce que je désire voir modifier avant que je meure la forme de nos institutions.


CHAPITRE DEUXIÈME

PHILIPPE RETROUVE DANS ARLES BÉRÉNICE, DITE PETITE-SECOUSSE

La conversation de ces messieurs m'éclaira brusquement sur mon besoin d'activité et sur les moyens d'y satisfaire.

Ayant fait les démarches convenables et discuté avec les personnes qui savent le mieux la géographie, c'est la circonscription d'Arles que je choisis.

Le lendemain de mon arrivée dans cette ville, comme je dînais seul à l'hôtel, une jeune femme entra, vêtue de deuil, d'une figure délicate et voluptueuse, qui, très entourée par les garçons, alla s'asseoir à une petite table. Tandis qu'elle mangeait des olives d'un air rêveur, avec les façons presque d'une enfant: «Quel gracieux mécanisme, ces êtres-là, me, disais-je, et qu'un de leurs gestes aisés renferme plus d'émotion que les meilleures strophes des lyriques!»

Puis soudain, nos yeux s'étant rencontrés:

—Tiens, m'écriai-je, Petite-Secousse!

J'allai à elle. Elle me donna joyeusement ses deux mains.

—Mon vieil ami!

Mais aussitôt, songeant que ce mot de vieil ami pouvait m'offenser, avec sa délicatesse de jeune fille qui a été élevée par des vieillards, elle ajouta:

—Vous n'avez pas changé.

Elle m'expliqua qu'elle habitait Aigues-Mortes, à trois heures d'Arles où elle venait de temps à autre pour des emplettes.

—Mais vous-même? me dit-elle.

J'eus une minute d'hésitation. Comment me faire entendre d'elle, qui lit peu les journaux. Je répondis, me mettant à sa portée:

—Je viens, parce que je suis contre les abus.

Quand elle eut compris, elle me dit, un peu effrayée:

—Mais vous ne craignez pas de vous faire destituer?

Voilà bien la femme, me disais-je; elle a le sentiment de la force et voudrait que chacun se courbât. Il m'appartient d'avoir plus de bravoure civique.

—D'ailleurs, ajoutai-je, je n'ai pas de position.

Je vis bien qu'elle s'appliquait à ne pas m'en montrer de froideur.

—Je vous disais cela, reprit-elle, parce que M. Charles Martin, l'ingénieur, ne peut pas protester, quoiqu'il reconnaisse bien qu'on me fait des abus: ses chefs le casseraient.

—Charles Martin! m'écriai-je, mais c'est mon adversaire!

Et je lui expliquai qu'étant allé, dès mon arrivée, au comité républicain, j'avais été traité tout à la fois de radical et de réactionnaire par Charles Martin, qui s'était échauffé jusqu'à brandir une chaise au-dessus de ma tête en s'écriant: «Moi, Monsieur, je suis un républicain modéré!»

—Vous m'étonnez, me répondit-elle, car c'est un garçon bien élevé.

Nous échangeâmes ainsi divers propos, peu significatifs, jusqu'à l'heure de son train, mais quand je la mis en voiture, elle me rappela soudain la petite fille d'autrefois, car dans la nuit, elle m'embrassa en pleurant:

—Promets-moi de venir à Aigues-Mortes, disait-elle tout bas. Je te raconterai comme j'ai eu des tristesses.


CHAPITRE TROISIÈME

HISTOIRE DE BÉRÉNICE.—COMMENT PHILIPPE CONNUT PETITE-SECOUSSE

Il n'est pas un détail de la biographie de Bérénice,—Petite-Secousse, comme on l'appelait à l'Éden—qui ne soit choquant; je n'en garde pourtant que des sensations très fines. Cette petite libertine, entrevue à une époque fort maussade de ma vie, m'a laissé une image tendre et élégante, que j'ai serrée de côté, comme jadis ces oeufs dé Pâques dont les couleurs m'émouvaient si fortement que je ne voulais pas les manger.

Je l'ai connue, avais-je dix-neuf ans? à la suite d'une longue discussion sur l'ironie, ennemie de l'amour et même de la sensualité: «Les femmes, me disait un aimable homme, qui dans la suite devint gaga, les femmes sont maladroites. Parce qu'il arrive souvent qu'elles ont les yeux jolis, elles négligent de les fermer quand cela conviendrait, elles voient des choses qui les font sourire; aussi, malgré la rage qu'elles ont d'être nos maîtresses, ne peuvent-elles se décider à le demeurer.» L'amour, dans son opinion, est l'effort de deux âmes pour se compléter, effort entravé par l'existence de nos corps qu'il faut le plus possible oublier. Mais cette conception des choses sentimentales, délicate en son principe, le menait un peu loin. Elle le menait à Londres, tous les mois, par amour des petites filles: «Seules, disait-il, elles font voir intacte la part de soumission que la nature a mise dans la femme et que gâtent les premiers succès mondains.» Et suivant son idée, vers les minuit, il me conduisit à la sortie de l'Éden, où figuraient alors dans un ballet des centaines d'enfants écaillés d'or, se balançant autour d'une danseuse lascive.

Je lui faisais la critique de son système, quand soudain, sur la rue Boudreau, s'ouvrit une porte d'où se déploya en éventail un troupeau de petites filles fanées. Elles sautaient à cloche-pied et criaient comme à la sortie de l'école, pouvant avoir de six à douze ans. Sur le trottoir en face, mal éclairé, nous étions des vieux messieurs, des mamans, mon ami et moi, une vingtaine de personnes mornes. Une fillette nous aperçut enfin et courut au peintre avec une vivacité affectueuse. Lui, la prenant doucement par la main: «Ma petite amie Bérénice,» me dit-il. Elle s'était fait soudain une petite figure de bois où vivaient seuls de beaux yeux observateurs. Elle nous quitta pour embrasser une grande jeune femme, sa soeur aînée, d'attitude maladive et honnête, à qui mon compagnon me présenta.

Cette scène m'emplit d'un flot subit de pitié. Tous quatre nous remontions la rue Auber; je tenais Bérénice par la main, et j'étais très occupé à préserver ce petit être des passants. Je ne cherchais pas à lui parler, seulement j'avais dans l'esprit ce que dit Shakespeare de Cléopâtre: «Je l'ai vue sauter quarante pas à cloche-pied. Ayant perdu haleine, elle voulut parler et s'arrêta palpitante, si gracieuse qu'elle faisait d'une défaillance une beauté.»

Ce privilège divin, faire d'une défaillance une beauté, c'est toute la raison de la place secrète que, près de mon coeur, je garde, après dix ans, à l'enfant Bérénice. Elle eut plus de défaillances qu'aucune personne de son âge, mais elle y mit toujours des gestes tendres, et sur cette petite main, après tant de choses affreuses, je ne puis voir de péché.

Quand nous fûmes assis à la terrasse d'un mauvais café de la rue Saint-Lazare, mon compagnon félicita la soeur aînée de la robe de Bérénice. Elle en parut heureuse, et répondit avec cette résignation qui m'avait d'abord frappé:

—Je fais ce que je puis pour la bien tenir; notre vie est difficile. Petite-Secousse a des dépenses au-dessus de son âge, des dépenses de grande fille.

La grande fille, qui mangeait des tartes avec une vive satisfaction, s'interrompit pour compter sur ses doigts:

—Je gagne à l'Éden douze sous par jour; j'ai pour ma première communion dix sous par semaine de M. le curé, et il y a M. Prudent qui donne dix louis par mois.

—C'est vrai, répondit la soeur, mais à l'Éden on attrappe des amendes; pour la première communion, il faudra un cierge, la robe blanche et ma toilette, et puis il y a les cigares de M. Prudent.

Mon compagnon se divertissait infiniment; M. Prudent surtout le ravit.

L'enfant, à qui il faisait voir un écu, le saisit des deux mains avec une furie de joie; puis son visage reprit cette froideur sous laquelle je devinais une folle puissance de sentir. Masque entêté de jeune reine aux cheveux plats! Jamais on ne vit d'yeux si graves et ainsi faits pour distinguer ce qui perle d'amertume à la racine de tous les sentiments.

Oh! celle-là n'avait pas le tendre sourire des enfants sensibles, qui pleurent si l'on ne sourit pas quand ils sourient. Et pourtant je sais bien qu'elle eût aimé avec passion une mère élégante et jeune à qui le monde eût prodigué ses succès. Avec leur fierté, les petits êtres de cette sorte peuvent aimer seulement ceux qui émeuvent leur imagination. Ils vont des princes de ce monde aux pires réfractaires. Non admises à être la maîtresse adulante d'un roi, de telles filles sont des révoltées dont l'âcreté et la beauté piétinée serrent le coeur. Bérénice fut particulière en ceci que, pour charmer son imagination, il suffit du plus banal des romanesques, du romanesque de la mort. Pour l'heure, elle était une petite cigale, pas encore bruyante, si sèche, si frêle, que j'en avais tout à la fois de la pitié et du malaise. Tous trois maintenant, sans parler, avec des sentiments divers où dominait l'incertitude, nous la regardions, comme font trois amateurs autour de la chrysalide où se débat ils ne savent quel papillon.

Mon ami, qui habitait Asnières et que pressait l'heure de son train, me demanda de reconduire nos singulières compagnes. Son sourire me froissa, je n'avais plus que mauvaise humeur d'être mêlé à une aventure de cet ordre. Je comptais bien ne pas m'y attarder cinq minutes! et par la suite je lui ai dû de prendre conscience de deux ou trois sentiments qui jusqu'alors avaient sommeillé en moi.

Dans la voiture, la petite fille s'assit entre sa soeur et moi, et comme c'était tout de même une enfant de dix ans, elle nous prit la main à tous deux. Sur mes questions, elle me raconta d'un ton très doux le détail et la fatigue de ses journées de petite danseuse, en appelant ses camarades par leurs noms et avec des mots d'argot qui me rendaient assez gauche. Elle n'était à Paris que depuis quelques mois et avait été élevée dans le Languedoc, à Joigné.

—Ah! m'écriai-je, comme parlant à moi-même, le beau musée qu'on y trouve!

—Vous l'aimez? demanda Bérénice en me serrant de sa petite main chaude.

Je lui dis y avoir passé des heures excellentes et leur en donnai des détails.

—Notre père était gardien de ce musée, me dit la grande soeur; c'est là que Bérénice se plaisait; elle pleure chaque fois qu'elle y pense.

—Et pourquoi pleurez-vous, petite fille?

Elle ne me répondit pas, et détourna les yeux.

—Il n'y venait jamais personne, reprit la grande soeur; les tapisseries, les tableaux étaient si vieux! Si vous nous connaissiez depuis plus longtemps, je croirais que vous parlez de Joigné pour faire plaisir à Bérénice.

Nous étions arrivés chez elles, là-bas, sur ce flanc de la butte Montmartre qui domine la banlieue. Je pris dans mes bras cette petite fille maigre pour la descendre de voiture, et déjà la légère curiosité qu'elle m'avait inspirée se faisait plus tendre à cause de notre passion commune pour ce musée de Joigné, ce musée du roi René, d'un charme délicat et misérable, comme la petite bouche si fine et à peine rosé de cette enfant aux cheveux nattés.


CHAPITRE QUATRIÈME

HISTOIRE DE BÉRÉNICE (Suite).—LE MUSÉE DU ROI RENÉ

C'est un art très étroit, mais c'est de l'art qu'on trouve au «Musée du roi René», et ses trois salles du quinzième siècle présentent même une des étapes les plus touchantes de notre race.

La plupart des hommes n'y voient que des beautés mortes et presque de l'archéologie, mais quelques-uns, d'âme mal éveillée, attendris de souvenirs confus, n'admettent pas qu'on dénoue si vite les liens de la vie et de la beauté. Cet art franco-flamand qui, au quatorzième siècle, fut la fleur du luxe et de la grâce, ne leur est pas seulement un renseignement, il les émeut.

Peut-être ces bibelots, du temps qu'ils étaient d'usage familier, leur eussent paru vulgaires, mais le silence et la froideur des musées, qui glacent les gens sans imagination, disposent quelques autres à la plus fine mélancolie.

Cette collection a été formée par une façon de patriote qui consacra la première partie de sa vie à envisager le français et le latin comme deux langues soeurs sorties du gaulois, et il s'indignait, dans des revues départementales, de la manie qu'on a de dériver nos mots de vocables latins. Par un raisonnement analogue, il affirmait que le réveil artistique, dit Renaissance, s'était manifesté dans un même frisson, à la même heure, sur toute l'Europe; et il démontra avec passion que l'influence italienne n'avait été qu'une greffe néfaste, posée sur notre art français, à l'instant où celui-ci, d'une merveilleuse vigueur, allait épanouir sa pleine originalité. Et comme, à l'appui de sa première manie, il avait publié une liste de mots français, tout indépendants du latin et d'évidente origine celtique» pour édifier sur les qualités autochtones de la première renaissance française, il réunit des panneaux, des miniatures et des orfèvreries des douzième et treizième siècles, qui ne trahissent rien d'italien.

Ses curiosités désintéressées le servirent. Il correspondait avec les curés pour obtenir d'eux des vocabulaires de patois locaux, il visitait les plus misérables masures pour y dénicher des choses d'art; aussi devint-il populaire près de l'un et l'autre parti. L'ardent patriotisme de ses monographies du Languedoc et de la Provence le dispensèrent de profession de foi, en sorte que, par la suite, il parvint au Sénat.

Dans sa gratitude, il offrit au département sa collection, qui en grossissant, l'accablait, et qu'on installa sous le nom de Musée du roi René dans une propriété de l'État, au château de Joigné, bâti jadis par le roi René. Il y fit placer comme gardien le mari d'une jeune femme qu'il aimait et qui avait pour fille la toute petite Bérénice.

Et c'est ainsi que l'enfant grandissante alimenta ses premiers appétits dans un cycle de choses, mortes pour l'ordinaire des hommes.

La vaste pièce qu'occupait le musée dans cette lourde et humide construction était chauffée pendant l'hiver et toujours fraîche au plus fort de l'été.

La petite fille y passa de longues après-midi, seule parmi ces beautés finissantes qu'elle vivifiait de sa jeune énergie et qui lui composaient une âme chimérique.

Les murs étaient recouverts d'une tapisserie de haute lice, connue sous le nom de Chambre aux petits enfants, toute semée de grands herbages, de petits enfants et de rosiers à rosés, parmi lesquels plusieurs dames à devises faisaient personnages d'Honneur, de Noblesse, de Désintéressement et de Simplicité.

Honneur était si fort mangé des vers que Bérénice ne put savoir au juste ce que c'était; de Noblesse, elle distingua simplement la belle parure; mais Désintéressement et Simplicité lui sourirent bien souvent, tandis qu'elle les contemplait, haussée sur la pointe des pieds, pour mieux les voir et pour ne pas effaroucher le silence qui est une part de leur beauté. Peut-être quelquefois l'enfant les déchira-t-elle légèrement du bout des doigts, énervée par les longs mistrals, tandis que le petit village sonnait chaque heure avec une précision si inutile au milieu de ce désert. Mais toute sa vie elle n'aima rien tant que ces dames de Désintéressement et de Simplicité, doux visages qui évoquaient pour elle les résignations de la solitude.

La gloire de ce musée est une abondante collection de panneaux peints, mi-gothiques, mi-flamands, traités les uns avec la finesse et la monotonie de la miniature, les autres dans la manière des vitraux. A qui les attribuer? Voilà une question d'esprit tout moderne et que nos aïeux ne se posaient pas plus que ne fit Bérénice.

La peinture, pour les êtres primitifs, est un enseignement. Ces panneaux ne sont pas l'expression d'un rêve particulier, mais la description de l'univers tel qu'il apparaissait aux meilleurs esprits du quinzième siècle. Ce sont, rassemblées dans le plus petit espace et infiniment simplifiées, toutes les connaissances qu'un esprit très orné de cette époque pouvait avoir plaisir à trouver sous ses yeux. Un tableau avait-il du succès? il était copié indéfiniment, comme on reproduit un beau livre. C'est ce qui explique que, dans ce musée du roi René, nous retrouvions à peine modifiés des tableaux d'Avignon, de Villeneuve-lez- Avignon, d'Aix, et de tous ces villages de Provence. Ces tableaux, pas plus que les chansons de gestes ou les rapsodies, ne peuvent être dégagés de la manière générale du cycle dont ils font partie. Mais quelle abondance de détails des artistes, reprenant sans trêve un même thème pour l'améliorer, ne parvenaient-ils pas à rassembler dans leurs panneaux!

Bérénice y trouva des notions d'astronomie et de géographie, et tout son catéchisme, puis de petites anecdotes qui l'amusaient, et enfin des bonshommes agenouillés, les portraits du donateur, qui lui indiquèrent nettement quelle attitude sérieuse et sans étonnement il convient d'apporter à la contemplation de l'univers.

La suite de sa vie me donne lieu de croire qu'elle profita surtout devant la Pluie de Sang: c'est Jésus entre deux saintes femmes, dont Marie l'Egyptienne, personne maigre qui, vêtue de ses cheveux comme d'une gaine, est tout à fait délicieuse. Véritable «fontaine de vie», le pauvre Jésus dégoutte d'un sang qu'elles recueillent, et il s'épuise pour les deux belles dévotes. Cette image désolante parut à l'enfant une représentation exacte de l'amour suprême qui est, en effet, de se donner tout, se réduire a rien pour un autre. Plus tard, ne l'ai-je pas vue qui se conformait, jusqu'à mourir de langueur amoureuse, à cette éducation par les yeux?

D'autres tableaux étaient plus sévères pour l'imagination d'une fille. Travaux de miniaturiste agrandis, du genre qu'on voit à Aix. Le Buisson Ardent, par exemple: dans le panneau du milieu, la Vierge accroupie tient sur son giron Jésus tout nu, et ce petit Jésus s'amuse d'une médaille représentant sa mère et lui-même; au-dessous d'eux, dans une campagne faite de prairies, de rivières et de châteaux, flamboie un buisson emblématique de chênes verts qu'entrelacent des lierres, des liserons, des églantiers, et plus bas encore, Moïse se déchausse sous les yeux d'un ange, tandis qu'un chien garde des moutons et des chèvres. Ces beaux sujets sont largement encadrés par une suite de figures peintes en camaïeu, entre lesquelles l'enfant distinguait un ange qui sonne du cor et qui, le pieu à la main, poursuit une licorne réfugiée dans le giron d'une vierge.

Tout cela lui parut incompréhensible, mais nullement désordonné. Il était dans le tempérament de ce petit être sensible et résigné de considérer l'univers comme un immense rébus. Rien n'est plus judicieux, et seuls les esprits qu'absorbent de médiocres préoccupations cessent de rechercher le sens de ce vaste spectacle. A combien d'interprétations étranges et émouvantes la nature ne se prête-t-elle pas, elle qui sait à ses pires duretés donner les molles courbes de la beauté!

Quand, de son musée, Bérénice, orpheline, vint à Paris pour être ballerine à l'Éden, elle ne s'étonna pas un instant, car l'ordonnance des tableaux où elle figura autour des déesses d'opérette lui rappelait assez les compositions du roi René. Elle trouva naturel d'y participer, ayant pris, comme tous les enfants, l'habitude de se reconnaître dans quelques-unes des figures de ces vieux panneaux. Elle accepta l'autorité du maître de danse, comme les simples se soumettent aux forces de la nature. C'est un instinct commun à toutes les jeunes civilisations, à toutes les créatures naissantes, et fortifié en Bérénice par les panneaux religieux du roi René, de croire qu'une intelligence supérieure, généralement un homme âgé, ordonne le monde.

Son acceptation, d'ailleurs, avait toute l'aisance des choses naturelles, sans le moindre servilisme. Ce sentiment avait été développé en elle par l'image familière et bonhomme que la légende lui donnait du roi René, fondateur du château et patron de cet art. Elle savait plusieurs anecdotes où ce prince accueille avec bonté les humbles. L'imagination qu'elle se fit de ce personnage contribua pour une bonne part à lui former cette petite âme qui n'eut jamais de platitude. Bérénice considérait qu'il est de puissants seigneurs à qui l'on ne peut rien refuser, mais elle ne perdit jamais le sentiment de ce qu'elle valait elle-même. Excellente éducation! qui eût fait d'elle la maîtresse déférente mais non intimidée d'un prince, et qui lui laissait tous ses moyens pour donner du plaisir. Qualité trop rare!

En vérité, ce musée convenait pour encadrer cette petite fille, qui en devint visiblement l'âme projetée: d'imagination trop ingénieuse et trop subtile, comme les vieux fonds de complications gothiques de ces tableaux; de sens bien vivant, comme ces essais de paysages et de copies de la nature, où la Renaissance apparaît dans les oeuvres du quatorzième siècle.

Cette petite femme traduisait immédiatement en émotions sentimentales toutes les choses d'art qui s'y prêtaient. Les grandes tapisseries de Flandre et les peintures d'Avignon formèrent sa conscience; les orfèvres de Limoges, les chaudronniers de Dinan lui faisaient une maison parée, où elle vécut sans camarade et apprit les rêveries tendres, qui sont choses exquises dans un décor élégant.

Il y avait dans une vitrine une dentelle précieuse pour sa beauté; et l'enfant, qui se distrayait à suivre les visiteurs et à écouter les explications que leur donnait son père, avait observé que les messieurs souriaient et que les jeunes femmes, rougissant un peu, se penchaient sur cette claire vitrine avec plus d'intérêt que sur aucun autre numéro du catalogue. Cette dentelle avait été offerte par le roi charmant, le Louis XV des premières années, à l'une de ces maîtresses d'un soir qu'on avait soin de lui présenter à chaque relai, afin qu'il pût se rendre compte des ressources de son royaume. Ce gage, qu'avaient peut-être trempé les pleurs de la mélancolique délaissée, était gardé dans sa famille, une des premières du Languedoc, et transmis précieusement à celle qui épousait le fils aîné de la maison. Quand la mort eut dissipé la dernière goutte de ce sang honoré par les rois, la légère dentelle fut recueillie dans le musée. Les érudits méprisaient fort cet anachronisme, mais Bérénice, le nez écrasé contre la vitre, souvent rêva d'un prince René, très jeune et revenant des pays du soleil avec des voitures pleines d'un art joyeux. Les petites filles bien nées rêvent toutes confusément d'une renaissance italienne: c'est l'état d'âme de notre race au quinzième siècle, un peu seule et desséchée, aspirant au baiser sensuel de l'Italie.


J'ai des doigts bien lourds pour vous indiquer, dans les sourires et les plis délicats du visage de Bérénice, tout ce qu'y marquèrent ces vieilles oeuvres. Ne croyez pas du moins qu'elle fût triste. Gomme ceux de son âge, elle avait des jouets, mais par économie on les lui choisissait dans les vitrines.

Son album d'images, c'était la reproduction photographique d'un livre qu'à leur retour d'Italie portaient avec eux, comme galante mémoire, les compagnons de Charles VIII, car y étaient dépeintes, sous divers costumes et à l'état naturel, beaucoup de femmes violées par ces seigneurs.

Elle adopta comme poupée une petite image de Notre-Dame en or, qui s'ouvrait par le ventre et où l'on voyait la Trinité. Tous ses jeux étaient ennoblis.

Il y avait encore, pour la distraire, un précieux ex-voto dédié à sainte Luce à qui, comme on le sait, les païens arrachèrent les yeux, et cette relique était un merveilleux vase avec des yeux peints au fond,—ce qui pour le père, bonhomme un peu lourd, pour la mère, jeune femme vive et rieuse, et pour la jeune Bérénice, elle-même, était un inépuisable sujet de joie.

Ainsi les choses lui faisaient une âme sensible et élégante. Le danger était qu'elle s'enfermât dans la vie intérieure, qu'elle ne soupçonnât pas la vie de relations.

En cela son éducation fut excellemment complétée par le compagnon ordinaire de ses jeux, un singe, que sa mère avait obtenu pour un long baiser d'un matelot à peine débarqué a Port-Vendrès. Et ce singe, en même temps qu'il lui apprit l'art de figurer les passions, lui vivifiait l'univers, jusqu'alors pour elle un peu morne.

Mais le mot essentiel sur la vie, la formule d'action, réduite à ce qu'en peut fournir une petite rêveuse de grande indigence intellectuelle, lui fut dit sous la galerie en demi-cloître du château.

Dans cette cour pleine de pierres tombales, de sculptures mutilées, de verdures et des herbes violentes du Languedoc, elle vit un débris gothique dont l'énergique symbolisme, ironie et vérité trop crues, la frappa singulièrement: c'était un monstre qui d'une main se mettait une pomme dans la bouche, et de l'autre, avec un doigt délicat, désignait le bas de son échine.

Cette attitude si simple et nullement équivoque fut un enseignement pour cette petite fille. Le cynique professeur lui fit voir qu'il y a une corrélation entre la nécessité de vivre et le geste de la sensualité. De ce sphinx-gargouille elle reçut le tour d'esprit qui lui fit accepter toute sa vie les familiarités des vieillards.


Ainsi l'enfant grandit durant dix années, jusqu'à la mort des siens; et chaque saison, elle faisait mieux voir les vertus que ce musée déposait en elle. Elle ressentait tous les mouvements de ce passé compliqué, ardent et jeune, auquel elle avait laissé prendre son coeur.

Mais si cette vapeur de mort, qui se dégage des objets ayant perdu leur utilité, purgeait le coeur de Bérénice de toute parcelle de mesquin et de bas, peut-être a trop pénétrer cette petite fille la rendait-elle maladroite à supporter la vie. Une âme embrumée, dans un corps infiniment sensible, telle était celle que nourrissait ce tombeau orné. Son masque entêté offrait de grandes analogies avec le petit buste du musée d'Arles, où la légende voit ce mélancolique Marcellus, le jeune prince qui ne put vivre. Quand elle descendait dans l'appartement des siens, une façon de loge de concierge, elle s'y sentait étrangère et comme une petite exilée. Virgile, s'il est vrai qu'il pleura sur la pauvre race italiote, trop attachée au passé, incapable de supporter sans gémir les temps nouveaux, eût été entraîné vers cette fille qui, pour se préparer à la dure vie des dédaignées, ne savait que s'envelopper de la part originelle de sa race.

Parfois, à la fraîcheur du soir, après ces journées du Midi si grossières de sensualité, sa mère, jeune femme distraite et toute à se désoler de son vieux mari, la préparait pour sortir. Dans l'armoire à glace, fortement parfumée des herbes recueillies sur la garrigue, le soleil couchant envoyait quelques rayons, et sa mère, pour la coiffer, en tirait un petit chapeau de velours rouge, qui remplissait l'enfant passionnée du sentiment de la beauté et brisait ses nerfs d'une douceur délicieuse, dont l'ébranlement retentit jusqu'en sa chère agonie. Mais elle se contraignait jusqu'à ce qu'elle fût sur la route, où sa mère s'écartait pour rire avec des jeunes gens. Alors, dans l'obscurité descendue, elle sanglotait, comprenant confusément que la vie des êtres sensibles est chose somptueuse et triste.

O ma chère Bérénice, combien vous êtes près de mon coeur.


CHAPITRE CINQUIÈME

BÉRÉNICE A AIGUES-MORTES.—LES AMOURS DE PETITE-SECOUSSE ET DE FRANÇOIS DE TRANSE.

J'étais à Arles depuis quelques jours, et cependant que j'en visitais les mélancoliques beautés, je m'étais mis en relation avec les esprits les plus généreux de l'arrondissement, avec ceux qui sont impatients de toute modification et avec ceux qu'on avait mécontentés. Nous causâmes ensemble des injures subies par la patrie, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, et de politiques nos relations devinrent presque cordiales.

Au milieu de ces délicates démarches, c'est Bérénice qui m'occupait. Arles, où rien n'est vulgaire, me parlait de l'enfant du musée du roi René. Ses arènes et ses temples dévastés manifestent que les hommes sont des flétrisseurs; or si j'ai tant aimé ma petite amie, c'est qu'elle était pour moi une chose d'amertume. Mon inclination ne sera jamais sincère qu'envers ceux de qui la beauté fut humiliée: souvenirs décriés, enfants froissées, sentiments offensés. Saint-Trophime, humide et écrasé, dit une louange irrésistible à la solitude et s'offre comme un refuge contre la vie. J'y retrouve sentiment exact qui m'emplissait jadis, quand, m'échappant de mes dures besognes ou d'études abstraites, je courais, fort tard dans la soirée, à mes étranges rendez-vous avec Petite-Secousse. Ce n'était, vraiment, ni amour, ni amitié; dans cette trop forte vie parisienne, qui créait en moi la volonté mais laissait en détresse des parts de ma jeunesse, c'était un besoin extrême de douceur et de pleurs.

Ainsi rêvant à l'enfant pitoyable et fine qui est devenue une fille éclatante, je me promène sous le cloître. Des colombes roucoulent sur son bas toit de tuiles, les écoliers énervés tapagent dans la ruelle, et pourtant c'est la paix où mon rêve est à l'aise. Arles, visitée tant d'hivers, toujours me fut une cité de vie intérieure. Chevaux qui riez avec un entrain mystérieux dans l'Adoration des rois de Finsonius, —petite vierge de quinze ans, grave et délicate, avec vos yeux à nous faire mourir, qui présidez un Conseil provincial de jolis hommes vêtus avec une brillante diversité de chapes d'or, d'argent, de pourpre et de noir tombant sur de longues robes blanches,—et vous surtout, ma très chère reine de Saba, de la seconde travée de la galerie Est du cloître, vous qui existez à peine, mais que je maintiens dans mon imagination, —l'âme que je vous apporte, si différents que soient les gestes où elle se témoigne, n'a pas varié. Les petites intrigues auxquelles je semble participer ne me pénètrent que pour se modifier harmonieusement en moi; elles sont les conditions négligeables du culte nouveau que je vous rends.

Aux Alyscamps, un de ces soirs, mes années écoulées me semblèrent pareilles aux sarcophages vides qui bordent, sous des platanes, cette mélancolique avenue. Mes années sont des tombeaux où je n'ai rien couché de ce que j'aimais; je n'ai abandonné aucune des belles images que j'ai créées, et Bérénice, qui me fut l'une des plus chères, est ressuscitée....

Au musée, devant les deux danseuses mutilées qu'on y voit, je m'arrêtai: Pauvres petites dames qui avez tant allumé les désirs des hommes, vous êtes aujourd'hui mutilées? L'une a un pied nu qui appelle le baiser, un sein dévêtu, des draperies flottantes, mais sa jambe, qu'elle projetait dans un geste charmant, a été brisée. Les barbares n'ont pas épargné ces fleurs légères.

Et soudain mon désir devint irrésistible d'aller voir à Aigues-Mortes ce qu'ils avaient fait de Bérénice.


Dans le train si lent à traverser la Camargue, je rêvais de ces mornes remparts qui depuis sept siècles subsistent intacts. J'évoquais ces mystérieux Sarrasins, ces légers Barbaresques qui pillaient ces côtes et fuyaient, insaisis même par l'Histoire. Aigues-Mortes, le vieux guerrier qu'ils assaillaient sans trêve, est toujours à son poste, étendu sur la plaine, comme un chevalier, les armes à la main, est figé en pierre sur son tombeau.

Sur ce plat désert de mélancolie où règnent les ibis rosés et les fièvres paludéennes, parmi ces duretés et ces sublimités prévues par mon imagination, la belle petite fille vers qui j'allais m'excitait infiniment.


Aigues-Mortes! consonnance d'une désolation incomparable! quand je descendis de la gare, déjà les grenouilles avaient commencé leur coassement; il n'était pas encore cinq heures, mais cette plaine immense, toute rayée de petits canaux, est leur fiévreux royaume. Une jeune fille, à qui je demandai la villa de Rosemonde, s'offrit à me conduire; nous contournâmes les hautes murailles, puis quittant l'ombre de la ville, muette et dure dans sa haute enceinte crénelée, nous prîmes une chaussée étroite entre deux eaux stagnantes. C'est à quelque cent mètres, sur un terre-plein, que je trouvai la pâle maison de Bérénice, faisant face au soleil couchant. Cinq à six arbres l'entouraient, les seuls qu'on aperçût dans la vaste étendue où cette soirée d'hiver mettait une transparence de pleine mer. A l'entrée de son grêle jardin, ma chère Bérénice m'attendait, et je ne verrai de ma vie un geste plus gracieux que celui de son premier accueil.

Cette année, la mode était des couleurs jaunes, vieux rosé, violet évêque, scabieuse et vert d'eau; elle portait une robe de l'un de ces tons, et le paysage, avec ces étrangetés de l'hiver méridional, faisait voir des couleurs» identiques ou complémentaires.

Cette pâle maison de Rosemonde, rosée à cette heure d'un étrange soleil couchant, me séduisit dès l'abord par l'inattendu d'une installation sobre et froide d'Angleterre, au lieu du taudis méridional que je redoutais. Petite-Secousse faisait là aussi étrange figure qu'une brillante perruche des Iles dans une cage de noyer ciré. Je crus y sentir une maison d'amour, glacée par l'absence d'amour; mais la petite main brûlante qu'elle me tendit plusieurs fois pour me témoigner son contentement de me revoir me donnait la fièvre.

Singulière fille! Elle me montra, qui jouait, dans son jardin, un de ces ânes charmants de Provence, aux longs yeux résignés, et des canards, un peu viveurs et dandineurs, qui des étangs revenaient pour leur repas du soir. Je reconnus cette générosité d'âme, jadis devinée sous son masque trop serré d'enfant. Pourquoi toujours rétrécir notre bonté, pourquoi l'arrêter au chien et au chat? En moi-même, je félicitai Petite-Secousse d'avoir précisément choisi l'âne et le canard, pauvres compagnons, à l'ordinaire sevrés de caresses et même de confortable, parce que, sur leur maintien philosophique, ils sont réputés se satisfaire de très peu de chose. Leur volonté amortie de brouillards, leur entêtement de besoigneux, elle comprenait tout cela sans dédain ni répugnance. N'avait-elle pas vécu jadis dans un profond rapport avec nos aïeux du quinzième siècle, comme ceux-ci maladroits, très proches de la nature et étriqués!


Nous nous tûmes un long instant, car j'étais saisi par l'émouvante simplicité du paysage. A Aigues-Mortes, l'atmosphère chargée d'eau laisse se détacher les objets avec une prodigieuse netteté et leur donne ces colorations tendres qu'on ne retrouve qu'à Venise et en Hollande. Devant nous se découpait le carré intact des hautes murailles crénelées, coupées de tours et se développant sur deux kilomètres. Au pied de cette masse rude, campée dans l'immensité, jouaient des enfants pareils à des petites bêtes chétives et malignes. Mais mon regard détourné se fondait au loin sur la plaine profonde et ses immenses étangs d'un silence éternel et si doux!

Quand j'obéis à Bérénice, qui redoutait pour moi la fièvre qui rôde le soir sur ces landes, et quand je la suivis dans le petit salon dont les vastes glaces nous laissèrent suivre le coucher du soleil, une émotion presque pieuse gonflait mon coeur. Le thé que nous buvions ne devait pas apaiser mon énervement, mais elle me parlait avec une gaîté légère et un imprévu plein de tact qui n'appartiennent qu'aux personnes maladivement sensibles et qui ne laissèrent pas mon excitation se souiller. Entre mille riens, pour m'exprimer la joie de me revoir, elle m'apprit que cette maison lui appartenait; elle me parla d'une amie qu'elle avait au théâtre de Nîmes et appelait assez drôlement «Bougie-Rose, parce qu'elle est prétentieuse comme une bougie rosé». Puis elle sonna sa domestique pour que je connusse tout le monde.

A dire vrai, j'étais un peu étonné de voir Petite-Secousse propriétaire, mais je ne jugeai pas convenable de l'interroger là-dessus. Du reste, peu m'importait le sens de ses discours; elle avait une de ces voix graves et élégantes qui pénètrent sensuellement dans les veines, nous engourdissent et font éclore la mélancolie. C'était toujours l'ancienne petite fille, mais la puberté avait fondu sa dureté et comme feutré les brusqueries un peu sombres de sa dixième année. Du petit animal entêté qui m'avait un soir donné sa main fiévreuse, elle n'avait conservé, parmi ses grâces de jeune femme, que cette saveur de sembler un être tout d'instinct et nullement asservi par son milieu.

Charmante et secrète ainsi, elle excitait infiniment mon imagination et m'emplissait de volupté. Je ne sais rien de plus troublant que de retrouver dans une grande fille le sourire qu'on lui vit enfant. Cela éveille l'idée si passionnante des transformations de la nature; nous distinguons confusément que ce jeune corps qui nous enchante n'est pas une chose stable, mais le plus bel instant d'une vie qui s'écoule. Avec une sorte d'irritation sensuelle, nous voudrions la presser dans nos bras, la préserver contre cette force de mort qu'elle porte dans chacune de ses cellules, ou du moins profiter, dans une sensation plus forte que les siècles, de ce qui est en train de périr.

Quand Bérénice était petite fille, dans mon désir de l'aimer, j'avais beaucoup regretté qu'elle n'eût pas quelque infirmité physique. Au moins pour intéresser mon coeur avait-elle sa misère morale. Une tare dans ce que je préfère à tout, une brutalité sur un faible, en me prouvant le désordre qui est dans la nature, flattent ma plus chère manie d'esprit et, d'autre part, me font comme une loi d'aimer le pauvre être injurié pour rétablir, s'il est possible, l'harmonie naturelle en lui violée. Je m'écarte des êtres triomphants, pour aimer, comme aime Petite-Secousse, les beaux yeux résignés des ânes, les tapisseries fanées, ou encore, comme j'aurais voulu qu'elle fût elle-même, les petites malades qui n'ont pas de poupées. C'est qu'il n'est pas de caresse plus tendre que de consoler.

A Aigues-Mortes, toutefois, ayant vu sa nuque souple et ses grands cils mélancoliques, je m'égarai de cette façon de sentir. Je me sentis disposé à la posséder. Et comme le plus sûr moyen dans le tête-à-tête, pour arriver à la sensualité, me parut toujours les sentiers de la mélancolie, au soir tombant je priai Petite-Secousse de me raconter ces tristesses qu'elle m'avait indiquées d'un mot léger à Arles, quand une de ses larmes tomba sur sa main que je baisais.


LES AMOURS DE BÉRÉNICE ET DE FRANÇOIS DE TRANSE

Je n'essayerai pas de vous retracer ce récit tel que je l'entendis de Petite-Secousse; elle disait ses souvenirs avec un frémissement de vie intérieure longtemps contenue, avec une exaltation trop tendre.

Bérénice, à toutes les époques, fut remplie d'une chère pensée comprimée qui la rendait indifférente au monde extérieur. D'ailleurs cette pensée, elle eût été bien incapable de la définir, alors même qu'elle s'y livrait avec le plus de mollesse. Vous savez qu'elle naquit avec un secret dans l'âme. C'est pour mieux le caresser qu'elle s'était tant plu dans la solitude du musée du roi René, et son air un peu dur d'enfant témoignait ces dispositions chimériques. Quand l'âge en fut venu, cette mélancolie qui ignorait ses motifs se fixa dans un amour.

Elle s'attacha très sincèrement à un jeune homme, François de Transe, qui l'entretint et l'aima avec passion. D'une excellente famille de Nîmes, il avait connu Petite-Secousse à Paris, dans un souper où le fêtait son oncle, vieux viveur, ami des Casal et autres gens de cercle; aussi ne pouvait-il se faire d'illusion sur les inconséquences passées de cette jeune libertine, mais elle était, avec ses dix-sept ans, une si belle petite fille! puis ils avaient tous deux des âmes d'enfants généreux, et l'un pour l'autre une vraie sensualité.

Ils vécurent pendant deux ans à Aigues-Mortes. «Nous ne nous ennuyions jamais, me dit Bérénice, et l'heure des repas nous surprenait toujours. Nous avions les animaux, le tir au pistolet, et puis il jouait à me porter dans le jardin. En été, nous allions au Grau-du-Roi, qui est, à trois kilomètres, une petite station de bains de mer. Chaque année nous faisions un voyage à Nice et à Paris.» Elle eût pu ajouter qu'à vingt ans ceux qui s'aiment dorment beaucoup.

M. de Transe menait là une vie qui déplut à sa famille. On le somma de faire le tour du monde; il devait, comme c'est la coutume, rencontrer les Princes à Java et leur être présenté. Les derniers jours que passèrent ensemble ces deux jeunes gens furent la fièvre la plus triste. Le valet de chambre qui venait le matin habiller M. de Transe s'essuyait les yeux en les regardant tous deux couverts de pleurs.

Elle le mena à la gare, mais ne se sentit pas le courage d'aller jusqu'à Marseille. Aurait-elle pu supporter la solitude du retour, à travers les joies grossières de cette ville! D'ailleurs, il convenait qu'il donnât ces derniers jours aux siens. Quand il fut dans le train de Nîmes, il ne put retenir ses larmes, de sorte que, se rejetant en arrière, il lui dit adieu et leva la glace. Elle courut à l'endroit où la route se rapproche de la voie ferrée, espérant faire encore de la main des adieux à son ami, mais le train passa comme un train d'étrangers. Sans doute il avait relevé son manteau sur ses yeux et il songeait qu'un jour elle appartiendrait à un autre.

Petite-Secousse, de son côté, avait les plus tristes pressentiments: peu de jours après cette séparation, en l'absence de sa camarade Bougie-Rose, elle ouvrit une lettre adressée à cette dernière et ainsi conçue: «Venez me parler à Nîmes, j'ai une grave nouvelle à vous communiquer qui intéresse votre amie.» La lettre était signée d'un aimable homme, plus âgé que M. de Transe, mais de qui celui-ci avait souvent parlé avec amitié à Bérénice.

Au milieu des pires agitations, elle ne put dormir de la nuit. Dès le premier train, le coeur et le visage défaits, elle partait pour Nîmes. «Oh! ma pauvre petite,» lui dit celui qu'elle interrogeait avec anxiété, «ce n'est pas vous que j'aurais voulu voir, mais Dieu ne permet pas que le coup vous soit atténué.»—«François est mort!» s'écria-t-elle.

Ce qui me frappa le plus dans le touchant récit qu'elle me fit de ces pénibles circonstances, c'est son acceptation absolue des conventions sociales. Elle était née sans aucun goût pour refaire la société, ni même la contester; puis les tableaux du roi René lui avaient enseigné que l'Univers est un vaste rébus. C'est ainsi qu'elle avait accepté dans sa dixième année tant de familiarités qui convenaient peu à son âge. Elle avait un sentiment très fin et très susceptible de la tendresse et de la politesse que lui devaient ses amis. Pourtant sa reconnaissance était vive de ce qu'un homme sérieux, comme elle disait, se fût préoccupé de la prévenir doucement. M. de Transe était mort d'un sot accident, au huitième jour de son voyage, pris de fièvre typhoïde.

Au reste le récit de Bérénice était obscur et minutieux, avec des lacunes. C'était comme une vision qu'elle me décrivait en serrant ma main dans les siennes, et les yeux fixes. «J'étais gaie autrefois, mais, de chagrin, maintenant je reste des heures sans penser.» Et sa douleur, à se raconter, devenait aussi neuve que le jour même, où elle apprit, à Nîmes, la mort de son ami. «Savez-vous, me disait-elle, quelle idée j'avais, étant seule dans le train, ce soir-là? J'aurais voulu entrer au couvent!»

Elle rougissait de sa confidence, craignant que je ne la comprisse pas; mais moi, je me sentais le frère de cette petite fille, désolée dans cette maison pâle, et je souffrais de ne savoir le lui faire connaître. Mon rêve fut toujours de convaincre celle que j'aimerais qu'elle entre à la Réparation ou bien au Carmel, pour appliquer les doctrines que j'honore et pour réparer les atteintes que je leur porte.

Jamais plus intense qu'auprès de cette petite fille, je n'eus la sensation d'être étranger aux préoccupations actives des hommes.... A travers les vitres, je contemplais un sentier filant en ligne droite vers le désert, puis découpées en ombres chinoises, deux jeunes filles gaies, riant à dés ouvriers qui rentrent du travail, et j'y vis le grossier désir de perpétuer l'espèce, tandis que des aboiements de chiens signifiaient nettement les jeux, les querelles, toutes les vaines satisfactions de l'individu. Accablé dans mon fauteuil et pénétré de la douleur de mon amie, je me sentais infiniment dégoûté de tous, sinon de ceux qui souffrent délicatement et composent, dans leur imagination enfiévrée, des bonheurs avec les fragments qu'ils ont entrevus.

La maison lui avait été donnée par M. de Transe. Ce pieux souvenir, mêlé à son sentiment de propriétaire, l'attachait infiniment aux moindres détails de son intérieur. Elle voulut me les faire connaître en signe de confiance et pour couper notre tristesse. Or, à la tête de son large lit, était suspendu un chapelet béni par le pape, un souvenir de M. de Transe. Je ne pus résister au plaisir de le prendre entre mes mains, heureux de m'associer à son culte, tandis qu'elle pleurait, le front dans l'oreiller, à cette place même où ils n'étaient tant aimés.

Dans le cours de cette soirée, elle me raconta encore une histoire que je trouve touchante.

M. de Transe aimait beaucoup sa grand'mère et lui confiait toutes ses préoccupations vives, sûr de trouver chez elle de l'affection et une pointe d'admiration pour tout ce qui le concernait. Comment se serait-il retenu de l'entretenir d'un amour dont il était tout rempli? Cette excellente personne accueillit ses confidences avec indulgence: aucun de ceux qui aimaient son petit-fils ne pouvait être sans vertu à ses yeux, puis elle savait que cette jeune fille avait remis à François une médaille sainte qu'elle portait à son cou, en lui demandant de ne quitter jamais ce petit signe où se rejoignaient leur piété et leur amour.

De son côté, Bérénice, sur la foi de son amant, s'était prise de respectueux attachement pour cette vieille dame qu'elle ne connaissait pas, mais considérait un peu comme sa protectrice.

Or, un jour, à Nîmes, deux mois après ses gros chagrins, Bérénice, toujours pâlie de douleur, étant montée dans un tramway, se trouve assise en face d'une personne âgée, qu'à la couleur de ses yeux, à la douceur de la bouche, à mille traits qui l'émurent, elle n'hésite pas à reconnaître pour la grand'mère de M. de Transe. Sans nul doute, François avait montré à sa vieille confidente un des chers portraits qu'il portait toujours sur lui, car Bérénice vit bien qu'elle-même était reconnue. Les deux femmes ne se parlèrent point, mais, me disait Bérénice, la vieille dame baissait les paupières pour que je pusse la regarder tout à mon aise, et c'était la figure même de M. de Transe que je revoyais; puis moi-même je détournais mon regard pour qu'elle me fixât sans gêne. Ainsi nous fîmes jusqu'au bout de notre chemin, et j'ai bien vu qu'en descendant elle avait les yeux pleins de larmes.

J'admirais la tendre imagination de ma Bérénice et tout ce qu'elle prêtait de délicatesse à sa chétive tragédie.


Cette première soirée que je passai avec Petite-Secousse devenue grande me fut délicieuse sans restriction; et son récit avait détourné de telle manière mon idée que j'entrevis une forme d'amour supérieure à la possession.

Si Bérénice n'a guère de vertu, elle possède beaucoup d'innocence, ce qui est plus sûrement une chose bonne et gracieuse. La vertu est le résultat d'un raisonnement, c'est se conformer à des règles établies. Bérénice est toute spontanée; ses formes délicates renferment l'ardeur et l'abondance de sa race. Par le sentiment, elle atteint du premier bond ce qu'il y a de plus noble, la tristesse religieuse, cachée sous toutes les vives douleurs. Rien qui soit aussi contagieux. C'est pourquoi j'allai coucher à l'hôtel.


CHAPITRE SIXIÈME

JOURNÉE QUE PASSA PHILIPPE SUR LA TOUR CONSTANCE,
AYANT A SA DROITE BÉRÉNICE ET A SA GAUCHE L'ADVERSAIRE.

Dans mon sommeil, je vis Bérénice se promener parmi les romanesques paysages d'Aigues-Mortes, et ils lui faisaient le plus harmonieux des jardins.

Le jour ne dissipa rien du charme dont m'avait enveloppé son récit, et pour mieux m'en pénétrer, je désirai reposer mes yeux sur ces étangs, ces landes et cette mer qui, hier au soir et dans mon rêve, s'harmonisaient si intimement aux nuances et aux frissons de mon amie.

On m'indiqua le point le plus élevé des remparts, la Tour Constance, citadelle du treizième siècle, d'où je dominerais la région.


I.—VUE GÉNÉRALE ET CONFUSE

Tandis que je gravissais le mince escalier qui se dévide dans l'épaisseur des murs énormes, ai-je regardé ce que me montrait le guide de l'ingéniosité des guerriers moyenâgeux à se verser des huiles bouillantes sur la tête par le mâchicoulis? Je ne pensais qu'aux misérables qui, dans ces salles superposées, abîmes glacés et suintants de ténèbres, avec un coeur défaillant comme le mien, connurent le désespoir. A chaque bruit, ils craignaient qu'on ne vînt les faire souffrir; à chaque silence, qu'on ne les laissât périr de faim. Dégradés et abandonnés, comme ils sont pour moi pitoyables!

Le guide maintenant me décrit ce que furent ces salles pour les conseils qu'y tint saint Louis, à la veille de ses croisades. De hautes boiseries, puis des tapisseries revêtaient ces murs; les dalles étaient couvertes d'une litière de paille d'orge jonchée de fleurs fraîches qui la parfumaient. Nous avons perfectionné notre confortable; avons-nous des méthodes pour mieux satisfaire la délicatesse de nos coeurs raffinés?... J'ai rencontré à un tournant de mon ascension la chapelle aux arceaux nerveux, le coin secret où le roi s'agenouillait et suppliait Dieu qu'il lui accordât le don des larmes. Cette forte prière n'exprime-t-elle pas, avec la netteté des coeurs sans ironie, la volupté où j'aspire et que Bérénice semble porter aux plis des dentelles dont elle essuie ses tendres yeux?

Dans cet angle étroit, je m'attarde, et je réfléchis que de ce long passé, des siècles qui font de cette tour la véritable mémoire du pays, rien ne se dégage pour moi que ceux qui méditèrent et ceux qui souffrirent....

En réalité, ils ne diffèrent guère.

Nos méditations, comme nos souffrances, sont faites du désir de quelque chose qui nous compléterait. Un même besoin nous agite, les uns et les autres, défendre notre moi, puis l'élargir au point qu'il contienne tout.

Telle est la loi de la vie. Avec nos futilités et parmi ces fausses nécessités qui nous pressent, qu'est-ce que Bérénice et moi-même?

Cette tendre rêveuse souffre d'un bonheur perdu, rêve un peu confus et analogue à ces paradis que les peuples primitifs placent dans leur passé. Pour moi, dès mes premières réflexions d'enfant, j'ai redouté les barbares qui me reprochaient d'être différent; j'avais le culte de ce qui est en moi d'éternel, et cela m'amena à me faire une méthode pour jouir de mille parcelles de mon idéal. C'était me donner mille âmes successives; pour qu'une naisse, il faut qu'une autre meure; je souffre de cet éparpillement. Dans cette succession d'imperfections, j'aspire à me reposer de moi-même dans une abondante unité. Ne pourrais-je réunir tous ces sons discords pour en faire une large harmonie?

... Des problèmes analogues desséchaient le roi Louis, tandis qu'agenouillé sur ces dalles, il implorait le don des larmes. Avec une religion aussi vive, et simplement modifiée par les circonstances, je me préoccupe, moi aussi, de servir mon âme qui veut être émue. Je n'ai pas comme saint Louis de formule déterminée à laquelle me conformer, mais je cherche ma formule à travers toutes les expériences.


J'atteignais la plate-forme de la tour, et mon coeur se dilata à voir l'univers si vaste. Le passage de cette tour qui m'oppressait à cet illimité panorama de nature exprimait exactement le contraste de l'ardeur resserrée d'un saint Louis et de mes désirs infiniment dispersés.

Mais un petit phare de douze mètres s'élevant encore sur cette terrasse, je me refusai à rien regarder avant que je m'y fusse installé pour embrasser le plus long horizon.

Maintenant, à mes pieds, Aigues-Mortes, misérable damier de toits à tuiles rouges, était ramassée dans l'enceinte rectangulaire de ses hautes murailles que cerne l'admirable plaine: terres violettes, étangs d'argent et de bleu clair, frissonnant de solitude sous la brise tiède; puis, à l'horizon, sur la mer, des voiles gonflées vers des pays inconnus symbolisaient magnifiquement le départ et cette fuite pour qui sont ardentes nos âmes, nos pauvres âmes, pressées de vulgarités et assoiffées de toutes ces parts d'inconnu où sont les réserves de l'abondante nature.

Longtemps, sans formuler ma pensée, je demeurai à m'émouvoir de ces vastes tableaux et à aimer ce pays, de telle façon que si mauvais procédés qu'il ait pour moi dans la suite et quand même cet échauffement qu'il me donne m'apparaîtrait déraisonnable, cela jamais ne puisse être effacé que nous n'avons fait qu'un et que j'ai participé de sa gravité après tant de vaines agitations. Magnifique mélancolie, et misérable pourtant! Satisfaction intense, mais privée de cette sécurité qui seule saurait me donner la paix. Car je suis une minute de ce pays et pour cet instant il repose en moi, mais combien d'autres avant mon heure ont distingué l'âme de ce pays et l'ont fondue avec la leur, de ce même point de vue où je suis assis, pour s'en faire une belle âme unique! puis cette beauté qu'ils s'étaient composée se dissipa, dans le même délai que mon émotion va s'affaisser.

Mais soudain de la plate-forme, des voix montèrent jusqu'à moi, et je reconnus ma délicieuse Bérénice qui causait avec un jeune homme.

J'allai la saluer.


II.—VUE DISTINCTE ET ANALYTIQUE DES PARTIES

Bérénice fit la présentation:

—M. Charles Martin, ingénieur.

Je reconnus mon acharné adversaire du comité arlésien. C'est un vigoureux garçon, avec le genre de distinction que peut avoir un professeur, et, ce qui m'intéresse, il présente tous les caractères de l'homme passionné. Nous nous tînmes fort courtoisement, et chacun de nous s'en savait gré à soi-même. Quand on est né chien et qu'on rencontre une personne née chat, il est toujours flatteur de sentir qu'on fait voir en ce moment le plus beau résultat de la civilisation, en ne se jetant pas l'un sur l'autre.

—Je vous croyais rentré à Arles, me dit Bérénice.

—J'ai manqué mon train, un peu volontairement; voilà une heure que je suis dans la tour.

—Avouez que vous avez dormi là-haut, me dit M. Martin.

A ce ton, je reconnus immédiatement un de ces garçons qui se piquent d'esprit positif; ils ont au moins l'esprit scolaire, c'est-à-dire l'habitude contractée dans les classes de croire que leur manière de sentir est la raisonnable, et tout le reste sottise ou hypocrisie. Or, personne plus que Charles Martin ne méprise la vie de contemplation. Il a l'habitude de déclarer: «Me prenez-vous pour un rêveur?» Comme on dit: «Suis-je un pourceau!»

—Mais non, lui répondis-je, un peu sur la défensive; j'y ai pris, au contraire, un vif intérêt.

Il désirait la conciliation (d'où je le devinai amoureux de Bérénice), car il reprit:

—C'est juste, vous avez là quarante-deux mètres d'élévation, on y saisit à merveille la topographie. Il est fâcheux que vous n'ayez eu personne pour vous orienter dans ce panorama.

Il commençait des explications et même je pus craindre qu'il ne donnât des épithètes de beauté aux étangs, au désert, au ciel, aux choses d'archéologie. Heureusement, il s'en tint à étiqueter de leurs noms exacts ces mornes étangs, ces arbres contractés et ces âpres herbages. Superflue technologie! Les sentiments dont ils m'emplissaient me les désignaient suffisamment!

Parmi les notions toutes formelles qu'il nous donna, son expérience d'ingénieur du Rhône me fournit cependant certains détails qui confirmèrent et éclairèrent la physionomie que d'instinct je m'étais faite du pays d'Aigues-Mortes....

Toute cette plaine, nous dit-il, aux époques préhistoriques, était recouverte par les eaux mélangées du fleuve et de la mer.

Elle ne l'a pas oublié. La diversité de sa flore raconte les luttes de cette terre pour surgir de l'Océan: sur les bosses croissent des pins et des peupliers blancs qui trouvent ici l'eau de pluie nécessaire à leurs racines; dans les bas-fonds encore imprégnés d'eau salée, des joncs, des sourdes, de ternes salicornes.... N'est-ce pas de cette persistance dans le souvenir, de cette continuité dans la vie que naissent l'harmonie et la paix profonde de ces longs paysages?

Bérénice, de qui je presse contre moi le bras, est harmonique à ce pays. C'est qu'elle a comme lui de profondes assises; j'en avais eu tout d'abord une perception confuse. Un sentiment très vif des humbles droits de sa race au bonheur et un secret fait de souvenirs et d'imaginations, voilà toute son âme. Combien j'envie à cette enfant et a cette vieille plaine cette continuité dans leur développement, moi qui ne sais pas même accorder mes émotions d'hier et d'aujourd'hui! C'est par là que j'aime ce pays, quoique je ne prétende pas en faire un champ de culture; c'est par là que j'aime Bérénice, quoique je ne songe pas à la faire ma maîtresse; et même, champ de culture ou maîtresse, je les aimerais moins que gardant leur tradition dans la tristesse, comme cette fille et ces sables salés.


A un autre instant, Charles Martin se félicitait que depuis trente ans on eût livré la majeure partie de ce pays à la culture et au défrichement.

—Il en est ainsi des habitants, me disais-je; les longues époques où notre race était en friche sont passés. Peut-être sur nos âmes a-t-il apparu des modifications plus frappantes depuis cinquante ans que durant trois siècles. Chez beaucoup d'entre nous, ce devient une grande difficulté de retrouver le fonds; les âmes comme Bérénice sont bien rares. Mais allons à quelques pouces sous cette plaine d'Aigues-Mortes, très vite elle se révèle, et c'est par cette connaissance que nous pouvons l'utiliser. De même pour le peuple, il faut connaître sa tradition, ses besoins profonds. Cet ingénieur, qui le méprise et ne cherche pas à le pénétrer, veut lui imposer ce qu'il considère comme raisonnable!

Charles Martin, en effet, qui sait tout ce qu'on peut savoir de ces plaines tourmentées du Rhône, ne me paraît guère les comprendre; en lui tout demeure à l'état de notion sans se fondre en amour.

Il est monté avec Bérénice sur ce belvédère pour qu'elle embrasse la nécessité de certains travaux qui lèsent, dit-elle, sa villa de Rosemonde. Et ce qui me frappe dans ses explications, c'est jusqu'à quel point, en tout et sur tout, il se refuse à accepter ce pays tel qu'il est et prétend lui imposer sa discipline.

Charles Martin, dans sa suffisance de fonctionnaire et d'ingénieur, imagine qu'il doit plier cette région sur la formule d'un beau pays, telle que l'établissent les concours qu'il a brillamment subis.

Foi naïve à la science! Il croit que la parfaite possession de la terre, c'est-à-dire l'harmonie de l'homme et de la nature, résultera de l'application à tout le continent des mêmes procédés de culture et de transport. Des routes, des récoltes, des digues, ne sont pas pour lui des moyens, mais de pleines satisfactions où il s'épanouit. Comme il sourit de ces «assises profondes, de cette puissance de fixité» que perçoivent quelques-un? dans l'ensemble d'un paysage, dans un peuple! Ce sont elles pourtant qui m'invitent à m'affermir, à creuser plus avant et à étudier dans mon moi ce qu'il contient d'immuable. Quoi qu'en pense Martin, pour entreprendre utilement la culture de notre âme ou celle du monde extérieur, rien ne peut nous dispenser de connaître le fonds où nous travaillons. Il faut pénétrer très avant, se mêler aux choses, par la science, soit! par l'amour surtout, pour saisir d'où naît l'harmonie qui fait la paix et la singulière intensité de cette contrée. Sinon, vous continuez cette oeuvre dont j'ai tant souffert vous faites de la mobilité, de la vaine agitation. Vous croyez donner à ce jardin mille aspects nouveaux, vous n'avez touché qu'à la surface, et votre oeuvre est de celles qu'emporte un caprice du Rhône ou quelque mouvement de notre humeur.

Ame triste et déshéritée de Bérénice, je vous aime; je ne prétends pas vous imposer mon âme, mais à vous qui n'avez pas bouleversé sous mille cultures la part originelle que vous avez reçue de votre race, je demande que vous me soyez un directeur.

Et toi aussi, mélancolique pays, parent de Bérénice, enseigne-moi.

L'un et l'autre, vous avez suivi le fil de votre race et l'instinct de votre sève; moi je suis impuissant à rien défendre contre la mort. Je suis un jardin où fleurissent des émotions sitôt déracinées. Bérénice et Aigues-Mortes ne sauront-ils m'indiquer la culture qui me guérirait de ma mobilité? Je suis perdu dans le vagabondage, ne sachant où retrouver l'unité de ma vie. Je n'espère qu'en vous pour me guider.


Bérénice, qui attendait son amie de Nîmes, ne tarda pas à nous quitter, satisfaite de notre bonne entente et amusée de nous envoyer déjeuner côte à côte à l'hôtel.

Quoique pour l'ordinaire je répugne à supporter la contradiction, l'aventure me plut. Je sentais que ce compagnon méprisait d'une belle ardeur toutes les idées qu'il ne partageait pas, et c'est un plaisir de séduire des ennemis de cette sorte jusqu'à jeter ainsi le désarroi dans leur esprit catégorique.

Dès le potage, j'eus la satisfaction de voir net dans tous ses rouages, sans qu'il me comprît le moins du monde. Comme s'il eût posé cartes sur table, je connus tout le jeu d'images contradictoires où il s'embarrassait sur mon caractère.

Serait-ce un esprit chimérique? se disait-il, tandis que je lui parlais des misérables; ou immoral? quand j'en vins à vanter certain phalanstère religieux. Pour trancher, il eût admis volontiers l'une et l'autre hypothèse, mais mon affabilité d'un ton très simple le préoccupait, et de cette attitude sans signification il cherchait à tirer des conclusions, bien plus que des idées que je lui exposais. D'ailleurs, chacune de ses paroles était de vanité, et il me parut avoir, comme la plupart de ces hommes, un cerveau d'enfant dominé par des mots de spécialiste.

Saura-t-il jamais combien je l'ai goûté, l'excellent sot! C'était un ingénieur de trente ans, avec une figure confiante d'adolescent, un regard très pur et le charme d'un jeune animal. Tout en lui était énergie. Comme il tenait pour droiture parfaite chacune de ses pensées! Avec quel entrain il méprisait ceux qu'il désapprouvait! Ses certitude, ses affirmations, son exclusivisme étaient pour moi choses si folles, si dénuées de clairvoyance, qu'il n'aurait jamais pu me blesser. Martin, en vérité, m'excitait autant que merveille au monde; il m'emplissait d'une perpétuelle satisfaction à vérifier sur chacune de ses paroles combien je n'avais pas trop auguré de son animalité.

Je savais que les comités gouvernementaux d'Arles songeaient à lui offrir la candidature officielle, et je lui parlai de la situation politique dans le département. Aussitôt, du ton approprié:

—Je vous en prie, me déclara-t-il, j'aurai grand plaisir à causer avec vous sur tous sujets, mais pas de politique! nous avons là-dessus des idées absolument opposées.

Cette phrase me remplit d'un délicieux bien-être; je la prévoyais textuellement. Je l'assurai que je n'avais aucune intention de le contredire, ayant moi-même peu de confiance dans la dialectique, mais que je désirais me faire une vue claire des opinions qui lui étaient chères, afin de fortifier d'autant ma connaissance des voeux de tous les Français.

Ma réponse et mon sourire courtois lui parurent tels qu'il se fixa dans cette impression: «sceptique, sans conviction.» Parce que je montrais un goût très vif pour être renseigné sur toutes les convictions!

Mais pour que vous touchiez la faute constante de Charles Martin dan ses raisonnements, je noterai encore ce qui advint comme on servait le rôti. Un commis voyageur dit: «Avez-vous visité la tour Constance? les oubliettes?... il faut voir ça! c'est là que saint Louis précipitait les protestants.» Il y eut un lourd silence, puis quelqu'un reprit, exprimant le sentiment de toute la table: «Ah! mes amis! nous avons la République, gardons-la bien!»

A cet instant, l'adversaire crut que j'allais railler, et pour prévenir mon sourire il haussa les épaules, et sa moue attristée signifiait qu'une telle ignorance de la chronologie est tout à fait fâcheuse.

—Je ne partage pas votre impression, lui dis-je à mi-voix. Une erreur historique c'est peu grave, et ce que veulent signifier ces messieurs est fort net. Ils témoignent un goût très vif pour la tolérance philosophique; ils entrevoient la conciliation possible de tous les idéals. Le même rêve m'obsède.

Distingue-t-on maintenant la qualité morale de Charles Martin?

Ah! celui-là n'est pas un égotiste, il méprise la contemplation intérieure, mais il vit sa propre vie avec une si grossière énergie qu'il la met perpétuellement en opposition avec chaque parcelle de l'univers. Il ignore la culture du moi: les hommes et les choses ne lui apparaissent pas comme des émotions à s'assimiler pour s'en augmenter; il ne se préoccupe que de les blâmer dès qu'ils s'écartent de l'image qu'il s'est improvisée de l'univers.

Dans la vie de relations, il est un sectaire; dans la vie de compréhension, un spécialiste. Il voit des oppositions dans la multiplicité et ne saisit pas la vérité qui se dégage de l'unité qu'elles forment. A chaque minute et de tous aspects, il est «l'Adversaire».


III.—RECONSTITUTION SYNTHÉTIQUE D'AIGUES-MORTES, DE BÉRÉNICE, DE CHARLES MARTIN
ET DE MOI-MÊME, AVEC LA CONNAISSANCE QUE J'AI DES PARTIES.

J'étais trop intéressé par ma chère Bérénice et par cette plaine, qui, toutes deux, manifestent si nettement cet immuable que je n'ai pas trouvé en moi; il me fallait y méditer encore.

Je ne retournai pas à la villa de Rosemonde, je voulais goûter la forte nourriture que seule sait nous donner la solitude. Ses joies, dans leur brève durée, sont assez intenses pour effacer les longs ennuis inséparables de l'isolement; elles nous élèvent d'une telle ivresse que les plus distinguées frivolités de la vie de société dès lors sont mêlées d'amertume, pour qui se rappelle de quelle vigueur de sensation il se prive en se mêlant aux hommes.

A travers les petites rues, sur les remparts qui dominent l'horizon et dans la plaine si triste près des étangs, je remâchais mes réflexions de la journée et les travaillais, en sorte que d'heure en heure elles me devenaient plus fortes et fécondes.

J'aimais cette campagne et j'avais la certitude de m'en faire l'image même qui repose dans les beaux yeux et dans le coeur attristé de Bérénice. Comme mon amie, je laissais mon sentiment se conformer à ces étangs mornes et fiévreux, à ce pays lunaire plein de rêves immenses et de tristesses résignées. Mais en même temps que Bérénice liait ainsi par de ténues sentimentalités mon âme à Aigues-Mortes, je fortifiais cette union avec tous les petits renseignements que m'avait donnés cet esprit sec de Charles Martin.

Quand le soleil fut à son déclin, je montai à nouveau sur la tour Constance, ne doutant pas que je n'y trouvasse de plus fiévreuses émotions, à cette heure où les rêves sortent des étangs pour faire frissonner les hommes.

Les couchers du soleil sont prodigieux à Aigues-Mortes. Je n'y vis jamais rien de brutal: ses feux décomposés par l'humidité de l'air prenaient tous les coloris tendres de la gorge des colombes, mais avec une grandeur et une sublimité de désolation que saint Louis, quittant ces rivages, ne dut pas retrouver égales dans les plaines de Damiette. Ici, rien de vulgaire, rien non plus qui date; ce lieu, qui se présente naturellement sous un aspect d'éternité, met en un clair relief combien est furtive la grâce de Bérénice, combien fugitive chacune de mes émotions les plus chères. Aigues-Mortes est une pierre tombale, un granit inusable qui ne laisse songer qu'à la mort perpétuelle.

Avec une prodigieuse netteté, se détachaient les ondulations des côtes sur la mer. Et je songeais que le dessin en avait été modifié perpétuellement au cours des siècles. Ainsi que les flots, me disais-je, déforment chaque jour ce rivage, le flux et le reflux des mêmes passions agissent sur la sensibilité des hommes. Bérénice, Charles Martin et moi, nous sommes des instants divers de l'intelligence humaine.

Je touchais avec une certitude prodigieuse la puissance infinie, l'indomptable énergie de l'âme de l'univers que jamais le froid ne prend au coeur, qui ne se décourage sous la pierre d'aucun tombeau et qui chaque jour ressuscite.

A chaque minute, le paysage se transformait sous la lumière dégradante, de même que le long des siècles il s'est modifié sous l'ardeur de l'Océan, et de même qu'il se modifie dans les esprits qui le contemplent. Dans cette solitude, dans ce silence singulier de mon observatoire qui ne laissait aucun vain bruissement sur ma pensée, dans cette facilité d'embrasser tout un ensemble, les analogies les plus cachées apparaissaient à mon esprit. Je voyais cet univers tel qu'il est dans l'âme de Bérénice, la physionomie très chère et très obscure qu'elle s'en fait d'intuition, l'émotion religieuse dont elle l'enveloppe craintivement; je le voyais tel qu'il est dans le cerveau de «l'Adversaire», collection de petits détails desséchés, vaste tableau dont il a perdu le don de s'émouvoir, par l'habitude qu'il a prise de réfléchir sur quelques points. Et moi, me fortifiant de ces deux méthodes, je suis tout à la fois instinctif comme Bérénice, et réfléchi comme l'Adversaire; je connais et je sympathise; j'ai une vue distincte de toutes les parties et je sais pourtant en faire une unité, car je perçois le rôle de chacune dans l'ensemble. Je suis religieux comme Bérénice, mais je sais pourquoi. J'ai des émotions spontanées, mais je les cultive avec une méthode qui dépasse encore la méthode de Charles Martin.

L'obscurité était venue. J'exprimai au gardien de la tour le désir de rester là encore quelques instants, et je le priai qu'il s'éloignât.

Maintenant que l'univers était rempli de nuit, un tableau plus beau encore m'apparaissait. Dans ce recueillement, les êtres prenaient toute valeur: ce n'était plus Bérénice que je voyais, mais l'âme populaire, âme religieuse, instinctive et, comme cette petite fille, pleine d'un passé dont elle n'a pas conscience; pour Charles Martin, c'était la médiocrité moderne, la demi-réflexion, le manque de compréhension, des notions sans amour. Mais moi-même je n'existais plus, j'étais simplement la somme de tout ce que je voyais.

Toute passion individuelle avait disparu. Je n'opposais plus mon moi à Bérénice, ni à Charles Martin; ils m'apparaissaient comme un instant pittoresque des merveilleuses destinées de l'humanité. Et moi, enivré de cette compréhension, je me jugeais assis sur la tour Constance, réfugié dans ce qui est éternel, possesseur du grand et universel amour. J'atteignais enfin, pour quelques secondes, au sublime égoïsme qui embrasse tout, qui fait l'unité par omnipotence et vers lequel mon moi s'efforça toujours d'atteindre.


Tel est le récit de la merveilleuse journée que je passai sur la tour Constance, ayant à ma droite Bérénice et à ma gauche l'Adversaire. Et, en vérité, ce nom de Constance n'est-il pas tel qu'on l'eût choisi, dans une carte idéologique à la façon des cartes du Tendre, pour désigner ce point central d'où je me fais la vue la plus claire possible de ces vieilles plaines et de cette Bérénice remplie de souvenirs? C'est en effet l'idée de tradition, d'unité dans la succession qui domine cette petite sentimentale et cette plaine; c'est leur constance commune qui leur fait cette analogie si forte que, pour désigner l'âme de cette contrée et l'âme de cette enfant, pour indiquer la culture dont elles sont le type, je me sers d'un même mot: Le jardin de Bérénice.


CONCLUSION: CRITIQUE DE CE POINT DE VUE

Je regagnais Arles par le dernier train, le hasard me fit voyager avec Charles Martin. Nous échangeâmes quelques idées et du premier trait il faillit prendre barre sur moi.

Il remarquait avec complaisance que les vieilles maisons disparaissent d'Aigues-Mortes et qu'on y construit beaucoup de fabriques. M'étant penché à la portière, je ne pus que vérifier son assertion, et j'en eus de la tristesse au point de suspecter mes belles émotions de la tour Constance, car toutes naissent de l'idée qu'Aigues-Mortes est une vieille ville à qui les siècles n'ont pas fait oublier son passé et qui reçoit sa beauté de cette constance.

Mais très vite je sentis que, malgré tout, la dominante d'Aigues-Mortes demeurait d'être une ville de souvenirs. On ne peut pas interrompre la vie; il y a des choses récentes dans Aigues-Mortes, c'est vrai, mais baste! il suffit que nous y trouvions le fil de la vie, la tradition et cette unité dans la succession, grâce à quoi elle produit sur le visiteur une impression si particulière. Ma chère Bérénice, elle-même, a dans la tête des préoccupations banales; dans le coeur, peut-être des petitesses; elle n'est pas remplie que de noble mélancolie et de souvenirs; je vois en elle des choses de ce temps. Mais enfin elle est belle et précieuse, parce que son caractère est d'éveiller notre vieux fonds de sentiments et d'émotions héréditaires, et que comme Aigues-Mortes elle se souvient de soi-même.

Voilà comment j'échappai à l'objection que me proposait implicitement l'Adversaire. Il prétendait que tout le vieux temps avait disparu et que j'étais mené par des imaginations littéraires que ruinerait la moindre enquête. Critique de portée immense! car le fond de ma préoccupation n'était ni Bérénice, ni la campagne d'Aigues-Mortes; je ne pensais qu'à l'action électorale que je venais entreprendre à Arles; je ne pensais qu'au peuple. «Quelle est son âme? me demandais-je, je veux frissonner avec elle, la comprendre par l'analyse du détail, comme l'Adversaire, et par amour, comme Bérénice; arriver enfin à en être la conscience». Qu'aurais-je conclu, si j'avais dû reconnaître que je m'étais mépris en trouvant une part inaltérée dans Aigues-Mortes et dans Bérénice? Il m'eût fallu renoncer aussi à dégager la tradition de la masse!

Dès lors, il ne m'eût plus resté qu'à abandonner Arles et la vie active. Mais vraiment l'Adversaire s'y était pris trop grossièrement. Et la bassesse de sa dialectique m'empêcha de me dérober à ma nouvelle tâche.


CHAPITRE SEPTIÈME

LA PÉDAGOGIE DE BÉRÉNICE

Mon enfant, donne-moi ton coeur.
(PROVERBE.)

Dès lors, je vins souvent d'Arles à Aigues-Mortes visiter ma chère Bérénice. Jusqu'à quel point son contact m'était délicieux, on ne le comprendra que si l'on imagine la fatigue, la poussière des complications électorales d'où je m'échappais pour me rafraîchir dans la petite maison des étangs.

Bérénice ne parlait guère, mais son sourire et la ligne de son corps avaient une façon si mélancolique et si fine, avec un naturel parfait! Il y avait en elle l'étrangeté délicate de cette renaissance bourguignonne du quinzième siècle qui fut la moins académique des tentatives. C'est au milieu des rares vestiges de cet art, qui poursuivit passionnément l'expression, parfois aux dépens de la beauté, que s'était ouverte sa première jeunesse. Elle avait de ces images leur finesse un peu souffrante, mais sans raideur gothique, plutôt mouillée de grâce. Il me semblait parfois que les faiblesses sensuelles de son âme avaient transpiré sur tout son jeune corps, en baignaient les contours.

Au bord de ces eaux pleines de rêves, son élégance froissée par aucun contact et son ignorance prodigieuse de toute intrigue faisaient d'elle le plus précieux des repos. Eûtes-vous jamais un sentiment plus ardent des arbres verts et des eaux fraîches que dans la paperasse des bureaux? jamais plus le goût d'une passion vive qu'au soir d'une journée de confus débats? Cette petite fille contentait le besoin de sincérité et de désintéressement qui grandissait en moi, tandis que je me soumettais aux conditions de ma réussite électorale. Les heures passées auprès d'elle m'étaient un jardin fermé.

Notre ordinaire, dans mes séjours d'Aigues-Mortes, était de marcher dans cette campagne divine et de ne tolérer sur nos âmes que des sentiments analogues à ceux qui flottent sur ses étangs ou végètent sur sa lande. Notre conversation eût paru desséchée, comme parait cette terre: c'est qu'en étaient bannies toutes banalités; nous n'admettions rien entre nous que de personnel et de parfaitement sincère. Nous avions nos longs silences, comme cette terre a ses landes pelées, et peut-être n'est-elle jamais plus noble que dans ces friches semées de sel et balayées du vent de la mer.

Nous réservions pour nos soins privés les instants grossiers du milieu du jour, ces après-midi où l'épaisse congestion nous prive tout à la fois de frivolité et de profondeur, mais la fraîcheur du réveil et la lassitude du soir favorisaient également notre délicieux commerce d'abstractions.