MAURICE LE GLAY
Récits Marocains
de la Plaine
et des Monts
BERGER-LEVRAULT, ÉDITEURS
NANCY-PARIS-STRASBOURG
QUATRIÈME ÉDITION
A la mémoire
d’Edouard de BILLY
Les Mendiants
A Rabat de la Victoire, Rbat el Feth, la mosquée Djama el Kebir occupe l’angle de la rue Souiqa et de la voie plus large qui mène à Bab Chella.
La mosquée est un vaste bâtiment que la présence d’un chrétien ou celle d’un juif n’a jamais souillé. Elle a une entrée sur chaque rue et les portes en sont constamment ouvertes à la dévotion des fidèles.
Quand les Français eurent introduit un peu d’ordre dans l’administration des habous[1], la remise en état de la mosquée fut une des belles dépenses facilitées par ce budget régénéré. Et, à la demande des bonnes gens de Rabat, les entrées furent garnies de vastes boiseries formant écran qui protègent aujourd’hui le sanctuaire contre tout regard impur quand les portes s’ouvrent. Cette précaution était absolument nécessaire en raison du nombre croissant des gens appartenant à toutes les races chrétiennes qui passent continuellement dans ces rues.
[1] Habous, fondations pieuses.
Une latrine infecte se trouve dans Souiqa, juste en face de l’entrée de Djama Kebir. Comme tous les établissements du même genre, cette latrine est de fondation pieuse ; les habous régénérés y jettent aujourd’hui des produits chimiques opportuns et y amènent des eaux qui sont habous aussi. Le marché des peaux et le travail du cuir achèvent de donner à Souiqa une inexprimable odeur qui surprend les profanes, mais à laquelle, somme toute, on s’habitue très vite. Près de l’autre porte, sur Bab Challa, dans l’épaisseur du noble mur de la mosquée, est ménagée une niche formant boutique dont le plancher couvert d’une natte est à cinquante centimètres au-dessus de la rue.
Là gisent sur leurs derrières, à des heures imprécises de jours incertains, un, deux ou trois adoul qui doucement somnolent, causent des choses de l’empire, égrènent des chapelets et parfois aussi écrivent sur leurs genoux des actes judiciaires, consignent, pour leur donner force en justice, les déclarations vraies ou fausses des plaideurs. Tout cela, jours et heures de travail, nombre des fonctionnaires et leur rôle et leur utilité ne semblent avoir pour loi qu’une douce fantaisie. Et si dans cette appréciation le conteur sceptique se trompe, qu’on lui pardonne, car Dieu seul est le plus savant en ces choses et en toutes les autres, qu’Il soit béni et exalté, amen !
Les adoul sont des gens graves, de mœurs douces, sinon pures. Ils sont bien habillés et propres. Ils ne se hissent pas dans leur logette, comme les boutiquiers de Souiqa, à l’aide d’une corde pendant du plafond. Dès que l’un d’eux paraît, le tapis de feutre sous le bras gauche, surgit, on ne sait d’où, un homme muni d’un petit escabeau qui permet aux pieds prudents de l’adel d’amener leur maître dans la boutique. Puis l’homme à l’escabeau rentre dans la foule jusqu’à ce que vienne un autre adel, ce qui n’est jamais certain.
En tout cas, dans leur logette quand ils y sont, à leur travail s’il en est, les hommes de loi ont une sérénité extrême, malgré le bruit intense de la rue, sous les effluves chloridrés de la latrine mêlés aux relents de basane et du filali.
Or un jour qu’ils étaient tous trois réunis attendant qui ou quoi, peu importe, une femme, une pauvresse, vient s’asseoir contre le mur auprès de la béniqa. Cet endroit évidemment, en raison des gens qui passent, lui avait plu pour exercer son métier. Elle était jeune encore ; sa figure avait des traits réguliers ; sa personne et ses nippes étaient sales. Contre son sein nu, sur son giron, un petit enfant montrait aux passants deux petites fesses rouges ou un ventre ballonné. Et la femme qui avait une voix timbrée entonna sa complainte qu’elle répéta sans cesse jusqu’au soir et pareillement tous les jours qui suivirent :
Man iatini tamen khoubza ala sidi Abdelqader ben Djilali ! Qui me donnera de quoi acheter un pain au nom de Sidi Abdelqader ben Djilali ?
Les adoul ne manifestèrent aucune surprise, aucun dépit du surcroît de tapage, de la lancinante et triste clameur qui chaque minute retentissait si près d’eux.
Sans même chercher à voir l’être humain qui poussait cette plainte, l’un d’eux, dès le premier cri, répondit machinalement :
— Allah isahel ! Que Dieu aide !
— Allah ijib ! Que Dieu donne ! — fit le second adel.
— Allah inoub ! Que Dieu supplée ! — dit le troisième.
Les musulmans ont une admirable patience à l’égard des pauvres. Jamais il ne leur arrivera de se fâcher de leur présence ou de paraître incommodés de leur obstination. Comme idée, c’est très beau et il faut reconnaître que l’administration française, malgré bien des inconvénients, a respecté cette touchante coutume. Il est peu de villes au Maroc où le paupérisme criard, malsain et repoussant soit aussi heureux qu’à Rabat, séjour normal du Sultan et siège du Protectorat.
De nombreux jours s’écoulèrent au long desquels la mendiante clama sans trêve son appel aux passants. Plus exacte que les adoul, elle arrivait à son poste le matin et ne le quittait que fort tard dans la soirée. Elle variait peu sa complainte, se bornant, quand baissait le jour, à solliciter de quoi acheter une bougie. Car les pauvres en ce pays ont coutume de signaler à la charité ce dont ils ont besoin.
Puis la femme disparut. Les adoul dans leur for intérieur — car ils ne parlaient jamais de la mendiante — s’étonnèrent de ne plus entendre le lamento familier. Un autre pauvre étant venu s’asseoir auprès de leur logette, un des hommes de loi se pencha un peu hors de la béniqa et dit au nouveau venu que la place était prise et qu’il lui fallait s’en aller. Ce geste de l’adel peut paraître singulier ; il est pourtant bien conforme à l’esprit mograbin. La femme dont personne n’avait contesté l’installation en cet endroit avait par sa persistance créé l’aada, l’habitude qui devient un droit de jouissance par le fait même de sa continuité.
La pauvresse d’ailleurs reparut. Elle n’avait plus son petit enfant mais il était évident qu’elle en aurait bientôt un autre. Les adoul ne le virent point, car ils ne regardaient jamais la femme. Mais ils entendirent sa complainte où elle invoquait Dieu fekkak el ouhallat, celui qui délivre les parturientes et ils lui crièrent du fond de leur boutique, et selon leur disposition du moment, que Dieu aide ! que Dieu supplée ! ou bien que Dieu donne ! formules faciles et économiques qui s’adaptent et répondent à tous les vœux.
Je prie les arabisants distingués qui pourraient lire ces pages de ne pas me jeter à la légère des pierres trop lourdes. L’interprétation que je donne aux exclamations de mes miséreux n’a rien de classique et vous pourriez, Messieurs, m’écraser sous l’amas pesant de vos dictionnaires. Mais pour moi les mots ont le sens que leur donne le populaire. Je ne fais pas profession de rénover les lettres arabes ; encore moins saurais-je me joindre aux efforts accomplis pour restaurer l’Islam. Laissant à d’autres le soin de ces grandes idées, je dis des choses vues de très près, des sentiments étudiés longuement dans toutes les couches sociales d’un monde où le sort m’a jeté. Mes pauvres ne parlent pas comme on le ferait dans une chaire d’arabe littéral, et, quand ma mendiante invoque celui qui délivre d’un embarras, j’affirme qu’elle pense à son ventre et à l’embarras qu’il lui cause.
Puis un jour il parut que la mamelle de la mendiante était un peu plus gonflée et une chose entortillée de chiffons gisait et parfois bougeait dans son giron. Et la complainte se modifia.
— Ya el Moumenine, ô croyants ! disait la femme ; ô enfants bien nés, vous qui respectez vos parents ! qui nous donnera de quoi acheter un pain ? Celui-là n’a pas de crainte qui se réclame de Sidi Abdelqader Ben Djilali.
Et les adoul comprirent qu’il y avait un musulman de plus sur cette terre. Allah ou akbar ! proférèrent-ils alors du fond de leur boutique pour glorifier dans ses œuvres Dieu, maître des mondes, qui n’a pas été engendré, qui n’a pas d’associé, Allah clément et miséricordieux !
Puis un autre jour un homme vint et s’assit auprès de la pauvresse. C’était un grand et beau mendiant plein de science mendigote et de vigueur.
— Que Dieu te soit en aide, dit-il à la femme qui répondit :
— En aide à moi et à toi !
— Nous sommes fatigués, reprit l’homme ; je n’ai pas laissé d’invoquer tous les saints de l’Islam. Les musulmans ne sont plus des musulmans. Il n’y a pour nous faire l’aumône que ces chrétiens et les mécréants.
Sa mauvaise humeur ainsi exhalée, il causa posément avec la femme. Il l’avait plusieurs fois remarquée en passant et quelque méditation du génie de son espèce l’incitait à s’approcher d’elle.
— Es-tu donc Qadiriya, lui dit-il, que tu invoques tout le temps Si Abdelqader ?
— Non, j’ai appris ce nom, je ne sais pas quel est ce saint, répondit la femme.
— C’est un très grand saint, dit l’homme, que Dieu soit satisfait de lui ! Mais dès lors qu’il ne s’agit pas pour toi d’un vœu spécial, tu ferais mieux, dans cette ville où il y a tant d’étrangers, d’invoquer les saints qui les intéressent.
— Qui donc me les ferait connaître ? dit la femme.
— Moi, si tu veux.
— Que Dieu te récompense !
— Ainsi, vois ce groupe qui stationne là-bas devant une boutique de chrétien. Regarde l’air gauche de ces grands et forts hommes. Ils ont des djellabas blanches de laine tissée sous leurs tentes et tous un bout de rezza entortillé autour de la tête et dont un pan cache le haut du crâne. Ils se tiennent entre eux par un coin de leur vêtement ; ils ont peur de se perdre ; ils sont curieux et affairés comme des chacals qu’on aurait invités dans un douar. Ce sont des Chleuhs du Djebel Fazaz dont la tribu n’est sans doute pas soumise aux Français. Aussi ne sont-ils pas à leur aise. Ils ont de l’argent, ils sont dépaysés. Ne leur parle pas de Si Abdelqader ben Djilali… essaye plutôt l’Ouazzani… dis comme moi d’ailleurs.
— Au nom de Moulay Abdallah Chérif, au nom de la maison qui est notre caution ! glapit le mendiant[2].
[2] Dar ad domana. — Maison de la garantie, de la caution, nom que l’on donne à la famille d’Ouazzan.
Le groupe des Berbères s’avançait, bousculé par les passants pressés dont il ne savait pas se garer. L’appel au nom de la famille d’Ouazzan ne parut pas les intéresser.
— Ils sont de la montagne tout à fait, dit l’homme, ils ont peu de religion ; il faut tomber juste sur leur marabout à eux.
— Ala Sidi el Ghali ben el Ghazi, cria le meskine.
Le petit groupe s’était arrêté net et chacun regardait prudemment du côté où était venue l’invocation au marabout vivant de leur tribu.
— Je m’en doutais, ce sont des Zaïane, fit le mendiant, tu vas voir.
Et tout à l’affilée il dégoisa, avec l’accent montagnard, les noms de tous les personnages religieux susceptibles d’intéresser ces Berbères.
— Au nom de Sidi Mahdi, et au nom de Sidi Khiri en Naciri, et au nom de Sidi Ali Amhaouch.
A telle enseigne que les étrangers en fraude se crurent découverts et tout de suite se mirent à délibérer. Le plus urgent leur parut de clore en la payant cette bouche indiscrète. Ils s’étaient accroupis tous en rond autour de l’un d’eux qui devait être le trésorier de la bande. Celui-ci fouilla dans une djebira et sortit quelques pièces, sous les yeux soupçonneux de ses compères. Puis, la décision prise et l’aumône faite au giron de la femme, ils se perdirent dans la foule.
— Étonnant ! dit la pauvresse, trois roboa ! ils sont bien riches, ces hommes !
— Non, dit le mendiant, mais ils ont eu peur. N’exagère pas d’ailleurs la fréquence de ces aubaines. Dieu a béni notre rencontre, voilà tout ; qu’il soit loué !
— Tu es très savant, dit la femme ; que faut-il crier pour ces musulmans bien habillés qui viennent ?
— Tu peux leur dire ce que tu voudras, ils ne te donneront rien. Ce sont des commerçants riches d’ici qui vont à la prière. Regarde plutôt pour ton instruction ces gens du Sous. Ce sont des Chleuhs aussi, mais pas les mêmes que ceux de tantôt. Ils sont tous de taille moyenne, leur visage est un peu jaune.
— Et ils ne sont pas vêtus comme les autres, dit la pauvresse.
— En effet, reprit l’homme, ils ont chacun une pièce au moins de leur vêtement empruntée aux chrétiens, qui la veste, qui le pantalon, et ils ont des souliers munis de clous.
— Ils ne vont donc pas à la mosquée ? demanda la mendiante.
— Ils n’y pensent guère. Ils excellent à travailler avec les chrétiens. Ce sont les frères de race de tous les boqqala, de tous les attar, de tous les petits marchands de la ville. Ils donnent d’ailleurs très volontiers aux pauvres, ajouta le mendiant en ramassant le sou jeté par un des Chleuhs sur le mouchoir que l’homme en s’installant avait étalé devant lui.
— Tiens, voilà des fellahs Zaers, avec leurs ânes ; ils sont dégourdis, ceux-là… ils sont ici chez eux… Ala Moulay Bou Azza ! cria-t-il à l’adresse de ces paysans.
Ceux-ci tout à leurs affaires disparurent sans s’occuper des mendiants. Mais un personnage qui avait une prestance imposante et bénisseuse passait, suivi de deux domestiques. Il dit à haute voix vers l’homme :
— Tais-toi, serviteur d’un mécréant !
— Pourquoi cette injure ? demanda la pauvresse.
— Ce sont des choses qui arrivent, dit le mendiant ; celui-ci est un chérif Kittani. Ce sont des orgueilleux… Il y a une vieille haine entre eux et ceux de Moulay Bou Azza. Il m’a entendu prononcer ce nom, ça l’a mis en colère. Mais nous invoquons tous les saints sans nous occuper de leurs querelles. Dans mon métier il m’en arrive bien d’autres !
— Quel est donc ce métier ? dit la femme.
— Je mendie aux portes des maisons… c’est beaucoup plus difficile que de parler aux passants dans la rue. Il te suffira, en somme, de quelques leçons pour tout savoir.
— In cha’llah, si Dieu veut ! fit la mendiante.
— Mais une longue pratique permet seule de connaître ce qu’il faut dire au joint d’une porte fermée pour attendrir les habitants de la demeure. Ce sont les femmes qui nous entendent ; elles sont capricieuses et elles ont aussi des attachements particuliers, parfois tout à fait déconcertants, pour des saints qu’on ne pourrait jamais imaginer. Rien qu’à Rabat et Salé il y a plus de cent seyid. Comment s’y reconnaître ? Aussi, à la longue, j’en viens à ne plus invoquer qu’Allah !
— Ala Karim el Kourama ! au nom du plus généreux des généreux ! cria le mendiant interrompant un moment sa leçon pour penser aux affaires.
La femme clamait après lui et, pendant quelques instants, leurs deux voix alternées résonnèrent en cadence rapide dans le brouhaha de Souiqa.
— Au plus généreux des généreux ! Dieu !
Ce que vous faites est pour Dieu ! Dieu !
Qu’Allah fasse miséricorde à vos géniteurs ! Dieu !
Une aumône au nom de Dieu ! Dieu !
Au nom de celui qui secourt les créatures ! Dieu !
Au nom de celui qui nous est cher ! Dieu !
Au nom de l’envoyé de Dieu ! Le Prophète !
Comme passait un groupe de femmes voilées conduites par des esclaves, le mendiant à la coule entama :
— Au nom de ce qu’elles ont dorloté, de ce qu’elles ont allaité, de ce qu’elles ont chéri, de ce qu’elles ont gâté !
Et, sur le geste discret d’une opulente matrone, l’aumône tomba des mains d’un esclave.
— Imagine-toi, reprit l’homme, lorsque tous deux furent fatigués d’un quart d’heure de supplication épileptique, imagine-toi qu’un jour, épuisé d’avoir crié devant des portes closes, énervé, fourbu, ne sachant plus que dire, je gémissais des phrases incohérentes. Il m’arriva à une dernière station d’en appeler au sultan des saints, Sidi Ahmed Tijani. Entendant venir, je répétais l’invocation, lorsque tout à coup la porte s’ouvrit et une vieille m’asséna un grand coup de bâton en me criant : « Le Sultan des saints, c’est Allah ! ce n’est pas Sidi Ahmed Tijani ! » Je te demande un peu de quoi les femmes vont se mêler ! Elles n’ont pas assez de tous leurs saints de la ville et du dehors et les voilà qui s’occupent de Dieu ! Celle-là avait raison, d’ailleurs, j’en conviens.
Puis il reprit sa furieuse kyrielle d’invocations. La femme se joignait à lui en écho de plus en plus stylé.
— Sais-tu, dit l’homme quand ils durent s’arrêter faute de souffle, sais-tu qu’ensemble nous pourrions faire de bonnes recettes ? Toi tu garderais ta place bien choisie ; j’irais moi mendier aux portes ; je t’enseignerai tout ce qui t’est nécessaire ; sais-tu cela ?
— Dieu le sait mieux que moi, répondit la pauvresse.
— Cet enfant gras que tu avais naguère, tu ne l’as plus ?
— On me le prêtait, je l’ai rendu, dit la femme.
— Et ce petit que tu as maintenant ?
— Ce fut écrit et je l’ai enfanté.
— Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu très haut et sublime ! dit l’homme sentencieux et discret. Quelle est ta tribu, femme ?
— Je ne sais, dit-elle ; j’ai grandi dans la maison de Sidi Kebir, l’alem de Fez. C’est une maison pleine de monde. Le maître avait plusieurs femmes et, parce qu’il m’embellit, il y eut de grandes querelles. Pour avoir la paix, il me maria à un de ses esclaves. Celui-ci fut tué par des Beni M’tir un jour qu’il revenait de la forêt d’Azrou avec des mules chargées de bois. Abandonnée aux méchancetés des femmes, je me suis sauvée et suis allée me réfugier chez un chrétien. Le maître m’a réclamée ; il y a eu des discussions au cours desquelles il fut obligé d’avouer au qadi que j’étais horra, qu’il n’avait aucun papier prouvant que j’étais son esclave. Alors le chrétien m’a gardée et fait travailler chez lui. Il voulait m’avoir, mais j’ai été à son domestique, musulman comme moi. Puis il y a eu des choses terribles auxquelles je n’ai rien compris ; on a fait une sorte de Djihad. Mon compagnon a tué son maître le chrétien, puis il est parti au pillage et je ne l’ai plus revu. Je m’étais jointe en attendant aux femmes qui poussaient des youyous sur les terrasses. Tout le monde était content, on excitait les moujahidine. Puis les chrétiens sont venus plus nombreux, le canon passait sur les maisons de Fez. Tout le monde s’est caché ; les voisins m’ont chassée, parce qu’ils savaient que j’avais vu tuer le chrétien et ils craignaient que les soldats ne me trouvent chez eux. J’ai erré pendant trois jours, affolée par tout ce que je voyais et tourmentée de faim. Un autre chrétien m’a trouvée évanouie, m’a soignée et m’a fait travailler chez lui. Il aimait la harira[3] ; je lui en faisais, mais il la mangeait le soir et non le matin. Comprends-tu cela, toi ? Presque tout de suite d’ailleurs il est parti pour Rabat avec un convoi. Il m’a mise sur une des voitures avec des Madame Sénégal qui tout le temps m’effrayaient en indiquant par signes qu’on allait me couper la tête. Mais le conducteur était musulman algérien. En arrivant ici, près de l’oued, il a abandonné la voiture et nous nous sommes sauvés tous les deux la nuit. Nous avons vécu ensemble ; c’était un souteneur et un ivrogne ; il a disparu et je suis restée seule avec Dieu.
[3] Soupe marocaine qui se prend comme petit déjeuner.
— Sa gloire seule est durable, dit le mendiant. Si tu voulais, je t’épouserais et nous ferions à deux le métier, s’il plaît à Dieu.
— S’il plaît à Dieu, dit la femme parce qu’il fallait ainsi répondre, cette forme rituelle de politesse lui donnant d’ailleurs le temps de la réflexion.
— Mon désir est un vrai mariage, dit-elle.
— Un vrai mariage, oui, c’est entendu.
— Alors je suis consentante, dit la femme. Tu connais un qadi ?
— Il est là à côté, dit l’homme, en montrant la béniqa des hommes de loi ; ce ne sont encore que des adoul, mais c’est assez pour nous, malheureux.
— Et s’il faut payer quelque chose ? dit la pauvresse.
— Viens, et laisse-moi faire ; qui flatte paie, tu vas voir.
Et, se levant, le mendiant vint se planter devant la boutique. La femme se mit debout elle aussi et, tenant son petit d’une main, elle se couvrit de l’autre le visage avec son haik.
— Il n’y a de Dieu que Dieu, dit le mendiant au seuil de la béniqa.
— Et notre Seigneur Mohammed est l’envoyé de Dieu, répondirent en chœur les adoul désœuvrés et somnolents.
— Certes, Monsieur le Qadi, — proféra l’homme en s’adressant au personnage qui siégeait dans le fond de la boutique et qui devait être le plus important des trois, — certes, j’ai résolu d’épouser cette femme. Illustres jurisconsultes, lumières éclatantes de la Justice respectée, nous sommes des gens craignant Dieu et pauvres. Je l’épouserai avec une dot en bon musulman. Que Dieu fasse miséricorde à vos parents ! Je lui reconnais trois douros un quart, que Dieu vous impartisse sa bénédiction ! et aussi ses vêtements et aussi son petit enfant, que Dieu prolonge votre vie pour le soulagement des affligés, savants insignes !
Les adoul impassibles échangèrent des regards lassés et leurs trois têtes se rapprochèrent comme pour une consultation ; mais déjà ils s’étaient compris sans rien dire. Pourquoi pas, après tout ? fut la conclusion de leur pensée commune, confirmée par une satisfaction qui leur vint d’avoir œuvre à faire.
— Certes, ô Messieurs, continuait le mendiant, un petit papier, un tout petit bout d’acte suffira pour des gens pauvres comme nous sommes. Nous le prendrons en passant ; à votre aise, Messieurs les jurisconsultes, vous êtes la lumière de l’Islam, vos enfants…
Mais les trois personnages, les mains ouvertes devant eux comme s’ils lisaient dans un livre, récitaient déjà la fatiha qui consacre les accords importants. Le mendiant empoigna la femme d’une main vigoureuse et la fit poster à côté de lui pour que les saints effluves de la parole sacrée lui parviennent à elle aussi… Puis ayant congrûment remercié les notaires, le mendiant s’éloigna et la pauvresse le suivit modestement. Et tandis que les adoul retombaient dans la quiétude, l’homme et la femme portant son petit gagnèrent le grand enclos où l’herbe monte sur des tombes et qui s’étend, pour longtemps protégé contre la rage des bâtisseurs, entre la mosquée blanche et le rempart terreux. Le mendiant y avait creusé sa niche, dans l’angle d’un bastion, à même le mur épais.
Le malin compère vivait là tranquille, à l’abri des chrétiens importuns, sous la double protection des Monuments historiques, qui ont classé la vieille enceinte, et de l’administration des habous, gardienne jalouse du terrain. L’homme et la femme entrèrent dans le réduit et derrière eux tomba le rideau en toile de sac qui le fermait.
— Bénédiction et bonheur ! dit alors le mendiant.
— Amen ! dit la mendiante.
Itto, mère de Mohand
NOUVELLE
Depuis une semaine la colonne opérant au sud du Dir n’avait pas vu un ennemi. Deux forts coups de boutoir, l’un vers le sillon du Tigrigra, l’autre vers l’Adrar pierreux des Aït Ourtindi, avaient frappé dans le vide. Et l’on vint réoccuper le camp des Aouinettes où la troupe se reposait et d’où l’on pouvait effectuer très vite le ravitaillement sur El Hajeb sans être obligé de quitter le plateau et de marquer un recul même momentané.
Une pluie glaciale mêlée de neige avait commencé la veille et accompagna la colonne jusqu’à son campement où chacun s’installa, sous une averse brutale, à sa place accoutumée.
L’endroit convenait parfaitement à sa destination. Un mouvement de terrain en forme de fer à cheval dominait suffisamment le pays et entourait une petite vallée où coulait une source abondante. Tout le convoi et la cavalerie trouvaient place dans ce sillon et s’abreuvaient au ruisseau. La troupe garnissait la crête enveloppante derrière des épaulements de terre et de rocaille. Un mur plus important fermait la vallée entre les deux extrémités du fer à cheval. Sur une de ses branches se dressaient la tente du chef de la colonne, puis celles des officiers de l’état-major. Ceux-ci logeaient deux par deux pour diminuer les impedimenta d’une troupe qui devait passer vite et partout.
L’une de ces tentes, proche de celle du chef, abritait les officiers dits « des renseignements », et guides politiques de la colonne en opérations.
On en avait pris deux parce que l’affaire était importante et que les connaissances de ces hommes sur le pays et ses habitants se complétaient efficacement.
L’averse avait cessé ; le nuage était descendu au ras du sol, plongeant le camp et le plateau dans un brouillard intense et glacé.
— La pluie, dit Dubois, est peut-être, d’après le dicton, le repos des militaires en garnison, mais elle est bien pénible pour le troupier qui jambonne à ces altitudes. On a, pour se consoler de tant d’effort, l’espoir qu’une partie au moins du problème est résolue. L’ennemi a reculé et la ligne d’étapes de Rabat à Fez est dégagée. Il nous faudra maintenant aller plus loin pour casser les groupes de dissidents.
— Ce n’est pas démontré, dit Martin ; le vide même où gravite depuis huit jours cette colonne m’intrigue. Nous ne sommes pas ici chez des gens qui, comme ceux de la plaine, font un petit baroud d’honneur et se soumettent. Nous opérons dans une contrée où tout est rude, depuis le climat jusqu’au cœur des hommes, et où le guerrier possède une capacité d’offensive exceptionnelle. N’avez-vous pas remarqué qu’aucun de nos émissaires n’est revenu ?
— Si nous étions dans le bas pays, fit Dubois, je penserais volontiers qu’ils prennent le thé bien à l’abri chez l’adversaire, mais ici nous devons plutôt craindre qu’ils ne soient bloqués quelque part ou égorgés froidement.
— Froidement est le mot, dit Martin en revêtant son manteau. Moi, mon cher, je vais jusqu’au douar du caïd Driss, notre ancien et je crois toujours fidèle jalon politique. Je vais aux nouvelles dont l’absence nous intrigue et nous gêne… pour cette raison même que notre rôle est d’en recevoir, sinon d’en donner. Vous m’obligerez en veillant à ce que nos émissaires, s’ils reviennent, ne soient pas canardés par les avant-postes.
Martin fit détacher son cheval et partit suivi d’un mokhazni. Il avait une lieue à parcourir vers le nord pour gagner le douar, l’unique douar resté soumis. Il perdit un quart d’heure à retrouver dans le brouillard un petit ruisseau qu’il savait devoir le guider jusqu’aux labours du clan. Puis il entendit du bruit dans un fond. C’était un convoi venant d’El Hajeb qui avait quitté la piste et restait en panne dans le nuage.
Martin aida l’officier à retrouver son chemin, puis il reprit son ruisseau et tout à coup tomba sur le douar. Il se fit reconnaître de la voix, et entra dans l’enceinte par une baie dont des femmes écartèrent la herse d’épines.
Le douar était en état de défense, la zeriba doublée d’un mur en pierres plus haut qu’un homme, le troupeau ramassé dans le tit, le personnel alerté. Mais il n’y avait là que des vieillards et des femmes. On ne se voyait pas d’une tente à l’autre : alors les habitants s’appelaient constamment ; des chiens, au dehors, hurlaient sans relâche. Les iarrimen, les hommes étaient sortis avec le caïd, laissant les vieux qui, farouches, tournaient le long du mur, le fusil ou le couteau à la main, gardant les femmes, les petits.
« Voilà, se dit Martin, des gens qui attendent une attaque. »
On finit par trouver un notable qui parlait arabe : le caïd battait l’estrade, expliqua-t-il, avec les hommes et l’avait laissé, lui, pour commander le douar.
— Donne-moi un guide pour retrouver le chef, dit Martin.
L’homme appela un jeune garçon qui s’accrocha au poitrail du cheval, et le petit groupe dirigé par l’enfant rentra dans le brouillard. Il n’était que trois heures après-midi et il faisait déjà presque sombre.
Le caïd Driss apparut tout d’un coup ; l’enfant lâcha le poitrail du cheval de l’officier et courut s’accrocher à celui du maître. C’était un homme de belle stature, dans la force de l’âge mais un peu empâté d’obésité. Il disparaissait dans un selham bleu foncé ruisselant de pluie ; deux fantassins en guenilles couleur de terre tenaient la queue de son cheval. Ils portaient les fusils et les cartouches.
En voyant l’officier, le chef rabattit en arrière son capuchon, montra son visage très plein et rose qu’encadrait un mince collier de barbe clairsemée et salua militairement.
— Salut ! que Dieu te bénisse ! dit l’officier, que fais-tu là, caïd ?
— Ce que tu fais toi-même, mon cobtan.
— Ton pays est bien froid et sombre, on ne voit rien.
— Ce qu’on ne voit pas, on l’entend, fit le caïd.
— Bien ; de quel côté ?
— Ça monte de Goulib et de Tirza par Tizi Oudad, d’autres par Imzizou ; on me dit aussi par l’arbre de Mimigam.
— Bien ; que veulent-ils faire ?
— Je ne sais pas encore, dit le chef, le camp cette nuit ou mon douar.
— Tu n’as pas vu mes émissaires ? demanda Martin.
— Ne les attends pas ; nous en avons trouvé un.
— Montre voir, dit Martin.
Un des fantassins se baissa, ramassa quelque chose dans les pierres et tendit une tête à l’officier.
— C’est Hassou, dit Martin ; je donnerai deux cents douros pour sa tente. Et vos « yeux » à vous ? ajouta-t-il.
— Je n’ai dehors que mon neveu et sa mère ; où les hommes ne passeraient plus, le garçon passera ; là où il échouerait, la femme réussira.
— Est-ce déjà si serré que cela ? demanda Martin.
— C’est serré, répondit le caïd, nous cherchons le petit. Toi, va-t’en et retourne au camp. Dès que je saurai quelque chose je te préviendrai. Moi je reste ici : j’ai vingt selles, trente piétons et j’attends que le convoi soit passé, là en bas. Si tu le peux, active sa marche, j’ai hâte de rentrer à mon douar.
— Rentre alors, le dernier convoi est passé, dit Martin, et merci, caïd !
Le groupe se dissocia et chacun disparut de son côté dans le brouillard.
— J’ai pataugé étrangement pour revenir, disait une heure après Martin à son camarade ; la brume diffuse les bruits du camp qui auraient pu me guider. C’est mon cheval qui m’a ramené.
Puis il lui exposa l’effet de sa démarche.
Il était évident que les dissidents préparaient quelque effort, mais, comme il était inutile de faire alerter sans raison la troupe qui avait besoin de repos, les deux officiers décidèrent d’attendre encore un peu la confirmation promise par le caïd avant d’informer le chef de colonne de ce qu’ils savaient. La nuit était venue tout à fait.
Après le dîner, chacun s’enferma dans sa tente. Le camp fatigué s’endormit. Le nuage avait quitté le sol et la pluie recommença.
Assis sur leurs lits de camp, vaguement éclairés par une lanterne, les deux officiers des renseignements faisaient sur leurs genoux des papiers administratifs. Ils entendaient la pluie qui cinglait la toile tendue et, tout près, le bruit de mâchoire des chevaux broyant placidement leur orge. De temps à autre, Dubois allumait à la chandelle un fragment du Temps et le laissait brûler, entre les deux lits, sur le sol où les cendres s’imprégnant d’humidité formaient peu à peu une flaque de boue noire. Il entretenait ainsi sous leur cloche, par un procédé bien connu des blédards, une température tout à fait « vers à soie ».
— Des nombreux services que peut rendre un journal, dit Dubois, celui-ci est le plus appréciable…
— J’ai classé, dit Martin, tous nos journaux de France suivant le nombre de calories qu’ils dégagent. En tête vient…
Une main frappa à petits coups contre la toile qui résonna comme un tambour et une voix dit : « Mon cobtan, c’est une femme. »
Dubois, de sa place, délaça le côté porte et soulevant la toile par un angle démasqua une ouverture triangulaire. La femme annoncée s’y glissa accroupie et considéra les deux officiers.
Elle portait cet âge indéterminable que prend la femme berbère après trente ans. Elle avait dû être belle et sa figure amaigrie exprimait une grande énergie. Une petite croix bleue tatouée au bout du nez indiquait qu’elle appartenait aux Aït Idrassen. Elle était vêtue d’une toile drapée, serrée par une corde à la taille. Une énorme épingle au triangle d’argent fixait à l’épaule droite le pan supérieur de cette étoffe qui plaquait à sa poitrine. Ses jambes étaient, au-dessous du genou, armées de guêtres en tissu de laine très serré et bariolé géométriquement de bleu et de rouge. Des lambeaux de peau de chèvre la chaussaient. Elle était ruisselante, mais n’en paraissait pas incommodée.
— Éloigne l’homme, dit-elle en indiquant de la tête le mokhazni qui attendait dehors.
— Elle parle arabe ; c’est une femme de qualité, dit Martin, après avoir renvoyé le chaouch.
— Elle sent diablement le mouton mouillé, fit Dubois ; qui es-tu, femme ?
— Je suis Itto, mère de Mohand.
— C’est la belle-sœur du caïd, dit Martin, elle est veuve et mère du jeune homme qu’on attendait.
— Pourquoi es-tu venue, femme ?
La Berbère avait sorti de dessous son vêtement trempé une lettre qu’elle tendit.
Le papier était très mouillé mais lisible et tout moite du contact de la chair contre laquelle on l’avait caché. Le caïd annonçait la rentrée de son neveu venu par l’Oued Defali, en plaine. Toute autre voie était coupée et depuis midi les Ghouara, les dissidents, glissaient éparpillés, en grand nombre, de toutes les parties du plateau vers le camp. L’ordre était chez eux d’un violent effort qui obligerait la colonne à rentrer à El Hajeb. Ce recul devait encourager à prendre les armes certaines tribus hésitantes de l’arrière-pays. Le caïd terminait en exprimant l’espoir que la femme parviendrait à franchir le cercle qui peu à peu se refermait sur le camp. Sa traduction achevée, Martin considéra la femme dont tout l’être, par l’effet de la chaleur qui régnait dans la tente, s’entourait d’une buée de vapeur.
— Comment es-tu passée ? lui demanda-t-il.
— Je me suis jointe aux femmes des Aït Mguild qui suivent les guerriers et portent des cartouches ; j’ai dit que je venais voir…, c’est notre coutume en somme ; les hommes avancent très lentement et, à une demi-heure d’ici, nous nous sommes mises à nous laver et à jouer dans le ruisseau.
— Brrr ! quelle santé ! fit Dubois.
— Comme nous parlions trop haut, un homme nous a jeté des pierres pour nous faire taire et nous nous sommes dispersées par peur des hommes. Moi, je me suis dispersée de ce côté-ci.
— A quand l’attaque ? demanda Martin.
— Lorsque l’orage éclatera ; ce sont les femmes qui le disaient.
— Il va donc y avoir un orage ?
— Oui, vers le milieu de la nuit.
— Qui commande les Ghouara ?
— Sidi Raho, répondit la femme. Et se courbant en deux d’un mouvement qui, dans sa position assise, dénotait une souplesse singulière, elle baisa la terre devant ses genoux. Puis, jugeant sa mission terminée, elle fit mine de partir.
— On va te donner un abri, dit Martin, tu ne peux courir deux fois ce risque…
— Fais-moi conduire hors de vos lignes et ne t’occupe de rien, dit la femme. Le caïd m’a dit de revenir et le petit m’attend.
— Elle n’a peut-être pas confiance dans notre succès, fit Dubois en riant quand la femme fut partie, ou bien elle veut voir le combat à son aise, en sauvage qu’elle est, du côté qui lui est le plus familier.
Un instant après, le chef de colonne était prévenu de la menace. Des ordres rapides furent donnés à l’utilité desquels personne ne crut. Mais on obéit, toutes les dispositions furent prises et la veille silencieuse commença.
La pluie maintenant se mêlait de neige et par moment de grêle.
Les deux amis rentrés dans leur tente s’allongèrent tout habillés sur leurs lits.
— Je ne pense pas, dit Martin, qu’il soit opportun de nous coucher.
— Moi, je pense, fit Dubois, qu’il faut à ces gens vraiment le diable au corps pour sortir de chez eux par un temps pareil. Avez-vous remarqué, ajouta-t-il, comme cette Berbère s’inclina pieusement en prononçant le nom de Sidi Raho, notre ennemi ? Que se passe-t-il dans l’âme de ces êtres sauvages ? Comment expliquer à la fois cette vénération pour le marabout et la démarche de cette femme venant ici nous prévenir, faisant pour cela plus d’une lieue sous la tempête et à grands risques ?
— La messagère du chef, dit Martin, exécute les ordres de son maître. Celui-ci lutte avec nous contre Sidi Raho tout en l’aimant lui-même beaucoup ; il l’avoue mais ne le manifeste pas. Cette femme, sachant moins discuter ses sentiments, vous les a laissé voir en un geste qui ne manquait pas de grandeur. Des deux côtés de la barricade ces gens sont sincères. Ils cherchent instinctivement, comme tous les humains, une voie vers un sort meilleur et suivent courageusement celle qu’ils croient bonne. Et, dans ces moments de trouble, sans doute souffrent-ils beaucoup ceux qui, pour nous suivre, se détournent du vieux chemin, des vieilles croyances et des longues affections.
Mais il fait trop froid pour philosopher.
— Voici d’ailleurs la tempête qui monte, dit Dubois, c’est l’orage annoncé. Évidemment les Berbères vont attaquer notre front ouest qui reçoit de face la grêle qu’ils auront, eux, dans le dos.
— C’est couru, dit Martin, et vivement il éteignit la lumière, car le premier coup de feu venait de retentir.
Il y eut un silence de quelques secondes, puis une autre détonation, puis trois ou quatre, et très rapidement la fusillade de l’assaillant crépita de tous côtés.
Dubois ouvrit la porte de la tente sur laquelle la grêle fouettée par un vent de bourrasque battait un rappel effréné. Le camp semblait mort, insensible à la double tempête que le ciel et les hommes déchaînaient sur lui.
Et soudain la face ouest, puis très rapidement les autres s’illuminèrent. Dans un fracas épouvantable, où fusils, mitrailleuses et canons, tout donnait à la fois, le camp ripostait.
— Sortons-nous ? demanda Dubois.
— Je n’en vois pas l’utilité, répondit Martin, et ce serait contraire aux ordres reçus : tous ceux qui n’ont pas un rôle dans la défense de nuit sont invités à se tenir tranquilles et à ne pas causer de « poutrouille ». Vous ne courez pas moins de danger dehors que dans votre tente où il ne pleut pas, ce qui est appréciable, et, si vous tenez à regarder la mort en face, il fait trop sombre, vous ne verrez rien.
— Notre rôle est en effet terminé, dit Dubois, nous l’avons rempli en avertissant notre chef. Et ne trouvez-vous pas que c’est un remarquable assouplissement du système nerveux de rester ainsi inactifs, assis, dans cette pétarade ?
— Nous recevons en effet ici, dit Martin, par ces tirs de nuit mal dirigés, plus de balles que les faces mêmes, et voici déjà de fâcheuses gouttières dans notre toile de tente.
Un ralentissement se produisit à ce moment dans la fusillade ; des cris aigus, ces cris berbères bien connus qu’on dirait poussés par des enfants, retentissaient, auxquels d’autres plus graves répondirent.
— Les voilà qui attaquent la face ouest, dit Martin ; ils viennent au contact et les nôtres chargent.
Et, malgré tout leur calme, les deux officiers sortirent de la tente pour tâcher de distinguer quelque chose de la tragédie qui s’accomplissait là-bas, dans l’ombre. Près d’eux passa une troupe d’hommes qui couraient ployés en deux. C’était une compagnie tenue en réserve qu’un ordre lançait en soutien du front accroché. Puis ce fut une autre face dont le feu s’éteignit à son tour ; le corps à corps s’y engageait et pendant quelques instants on n’entendit plus qu’un sourd brouhaha d’où s’élevaient parfois des accents, des cris plus nets et que couvrait de temps à autre le claquement d’une mitrailleuse tirant par saccades.
Enfin la fusillade reprit partout, marquant et précipitant la retraite des assaillants ; puis le feu s’éteignit peu à peu et bientôt le camp tout entier retomba dans le silence.
Des plantons passèrent, apportant au chef les premiers comptes rendus ; et l’on vit assez longtemps encore quelques lanternes qui, dans la nuit opaque et froide, guidaient des groupes imprécis vers l’ambulance du ravin.
— Les Berbères sont tombés sur un solide bec de gaz, diront nos troupiers, fit Dubois en réintégrant sa tente.
— Grâce à Itto, mère de Mohand, dit Martin qui allumait une page entière d’un journal du soir. Je serais curieux de savoir si elle a pu rejoindre son douar.
La Berbère fut retrouvée le lendemain dans le ruisseau où elle avait joué la veille. Une balle lui avait traversé la tête, balle égarée ou balle de vengeance, on ne le saura pas.
En tout cas, ce récit écrit peu après l’incident prolongera peut-être le souvenir d’Itto, mère de Mohand, qui, probablement sans grande conviction d’ailleurs, mourut pour la cause française et ne revit pas son petit.
Le Thé
« Je crois enfin, Messieurs, répondre au vœu de toute la Chambre en adressant son salut à nos braves soldats qui combattent pour la France et pour la civilisation, là-bas dans les sables brûlants du Maroc. »
(Applaudissements prolongés. L’orateur en regagnant sa place reçoit les félicitations, etc…)
Durant replia le Journal officiel et le posa dans le casier où il l’avait trouvé et pris par désœuvrement. C’était un numéro datant de trois ans environ et laissé là par quelque prédécesseur. Puis, s’approchant du poêle, il le bourra, tisonna un peu et revint s’asseoir devant son bureau où l’attendaient des paperasses. Au dehors, la neige tombait doucement en grosses floches achevant d’éteindre l’ardeur des sables brûlants dont parlait le Journal officiel.
Le commandant Durant était depuis longtemps au Maroc où la mobilisation l’avait trouvé et retenu dans ce poste du « front berbère ». Il avait, pour l’aider dans son commandement, le jeune Dubois, officier des « renseignements », plein de bonne volonté et de jeunesse et, pour cette double raison, objet de l’affection et de l’attention continue de son chef heureux de guider son ardeur dans ce pays à peine soumis, peuplé de montagnards retors et guerriers.
Depuis la guerre, le lieutenant de l’armée active Dubois se doublait de l’officier de réserve Dupont de La Deule, jeune diplomate. Brave jusqu’à la folie, ignorant tout du pays, le sachant, mais désireux de s’instruire, Dupont avait été pris comme officier adjoint par le chef de poste. Celui-ci voulait ainsi tenir en laisse sa fougueuse jeunesse et profiter de ce que ce jeune homme s’intéressait au Maroc pour lui donner des idées utiles.
Depuis que la neige couvrant le plateau réduisait l’activité extérieure aux seules randonnées indispensables, le commandant passait la majeure partie de ses journées dans ce bureau contigu à une autre pièce qui lui servait de chambre à coucher.
Le bureau était vaste ; une sorte d’ameublement indigène assez cossu en garnissait un des bouts. A l’autre extrémité, une installation de tables, de casiers et de chaises rappelait que le maître de ces lieux était un chef chrétien habitué, pour travailler et penser, à s’asseoir sur des sièges élevés et non, comme les Marocains, à s’accroupir sur des coussins et des tapis, ce qui est une des distinctions essentielles qui se peuvent noter entre les deux races.
Ces ameublements voisinaient sans trop de gêne. Les matelas de laine, les tapis du coin musulman s’étalaient à l’aise, comme chez eux. La rondeur engageante des « fertalat » habitués aux contacts épais de postères que n’agite pas la fuite des heures, contrastait avec la maigre et geignante structure des sièges de fortune que la trépidante humeur des chrétiens, toujours pressés, toujours inquiets, forçait vingt fois dans une heure à changer de place.
Un fort poêle, dû à l’ingéniosité de quelque légionnaire, chauffait indistinctement les deux parties de la pièce, tant la française que la marocaine. Et tout cet ensemble de choses disparates, réunies mais non mélangées dans une chambre de commandement, symbolisait assez bien cette « loyale collaboration de tous les instants » où se confondent, dans les discours officiels, l’administration du Makhzen et l’énergie rénovatrice du Gouvernement protecteur.
Au jeune Dupont de La Deule qui s’étonnait de la promiscuité en ce bureau des deux ameublements, Durant avait donné cette explication :
— Pour ma part, je m’accommoderais fort bien du coin musulman, et je vous avoue qu’il m’arrive souvent de méditer étendu sur ces coussins dont la souplesse rend infiniment plus délectable la cigarette des heures d’ennui. Mais je commande ici à des soldats qui ne doivent concevoir leur chef qu’à cheval à leur tête, ou à son bureau en train de dicter des ordres ou d’entendre des rapports. Ces soldats coûtent cher à la « Princesse », à notre douce princesse lointaine. Il faut qu’ils fassent le maximum de travail dans le minimum de temps. Je ne puis leur donner des ordres que j’aurais conçus en me vautrant sur des poufs. Il m’a toujours paru que l’exécution de ces ordres en souffrirait. Et c’est pour cette raison que moi, qui habite et sers mon pays depuis si longtemps en terre musulmane, je me suis toujours défendu de prendre les coutumes indigènes, malgré tout ce qu’elles ont d’attrayant. Nous ne sommes pas une race accroupie, et j’ai cette intuition que nous ne saurions, sans perdre notre supériorité sur ce peuple, adopter sa façon de vivre et ses méthodes de travail.
Malgré tout son agrément, ce n’est donc pas pour moi ni pour vous, jeune homme, que j’ai réuni dans un coin de mon bureau cet ameublement et ce décor indigènes. Appelé par mes fonctions à traiter longuement, avec les chefs du pays, d’affaires pour eux très compliquées, je leur offre, pendant les heures où je les tiens, un accueil et des commodités qui leur font plaisir et les incitent à m’écouter patiemment. Mettez-vous à la place de tel de ces hommes qui aura fait quarante kilomètres à cheval par des sentiers de montagne pour venir parler avec le chef roumi et qui se verrait imposer le supplice de la chaise branlante ? Soyez persuadé que cet indigène, préoccupé de garder son équilibre sur ce siège nouveau pour lui, écoutera mal et répondra sans aucune sincérité. Il sera furieux parce qu’il se sentira ridicule. Tout autres seront ses dispositions et l’effet produit par mes paroles si mon interlocuteur indigène est à son aise chez moi ; notre politique, notre action sur ces gens seront d’autant plus efficaces que la maison du « hakem », du chef français, leur paraîtra plus aimable.
Au jeune Dupont qui objectait que ces indigènes devraient tôt ou tard s’habituer à nos usages et même les adopter, le chef de poste avait répondu :
— Le moment n’est pas propice à faire sur ce point leur éducation. On se bat en France, ils le savent, et les moyens militaires manquent un peu, vous en conviendrez, pour les tenir dans l’obéissance. Ces gens nous couvrent du côté de la montagne contre les peuplades mal connues qui y vivent et que tente continuellement la superbe proie des riches plaines du Nord. Et tout ce que je peux faire de mieux, pour le moment, c’est de les empêcher de partir en dissidence. Je leur apprendrai plus tard à s’asseoir sur des chaises.
Ce jour-là, dans son nid d’aigle, le commandant Dubois avait quelques sujets de préoccupation. Il comparait mentalement les instructions qu’il avait reçues et la situation politique de son poste telle qu’elle lui apparaissait. Ces instructions disaient, d’ailleurs, des choses très justes… Garder le contact avec les populations de l’arrière-pays…, maintenir dans le devoir le rideau de tribus soumises récemment et qui couvrent nos lignes…, observer la plus grande prudence dans les mouvements de troupe…, pas d’engrenage…, ne compter sur aucun renfort.
Les nouvelles qu’il avait du pays environnant répondaient assez mal au postulat officiel. Les tribus de montagne s’agitaient et pesaient sur les fractions soumises de couverture. Celles-ci, tant que la neige épaisse avait blanchi les monts, s’étaient tenues tranquilles, avaient protesté de leurs meilleures intentions. En réalité, et Durant le savait bien, le loyalisme de ces gens était peu sincère et provoqué uniquement par la nécessité de mettre dans nos lignes, à l’abri de la neige, leurs tentes et leurs troupeaux. Or, on signalait que la neige fondait rapidement dans le Moyen Atlas où une vague précoce de chaleur était passée. Ceci faisait présumer un revirement subit des tribus qui, maintenues depuis des mois dans le devoir, pourraient céder aux influences extérieures et s’éloigner de nous. De nombreux indices confirmaient le chef dans la crainte que ce ne fût bientôt. Et ce jour le voyait particulièrement absorbé par cette double constatation que les Beni-Merine — tel était le nom de la tribu douteuse — devaient être sur le point de déguerpir et qu’il n’avait aucun moyen de les en empêcher.
Vieux praticien de ces affaires, Durant était seul, d’ailleurs, à prévoir l’événement fâcheux. Son adjoint Dubois était plein de confiance ; quant au lieutenant Dupont de La Deule, il en était encore à cette période de son éducation indigène où tout plaît et étonne sans inquiéter.
Le jeune diplomate entra chez son chef au plus fort des réflexions de celui-ci. Il venait du « bureau », envoyé par Dubois. Celui-ci l’avait chargé de prévenir le commandant qu’il était en conférence avec les chefs des Beni-Merine venus faire une visite de courtoisie.
— C’est parfait, dit le commandant, mais je pense qu’ils sont venus aussi prendre une tasse de thé…, c’est le moment d’ailleurs. Voulez-vous dire à l’officier de renseignements, votre camarade, qu’il ne manque pas de les inviter de ma part et de les amener ici.
L’officier sortit et presque aussitôt entra Si Othman. C’était un petit homme mince et fluet qui pouvait avoir quarante ans. Ce personnage était le seul représentant du monde makhzen en ce poste déjà haut placé et où ces gens d’habitude évitent d’aller. Sa présence mérite donc d’être expliquée.
A l’époque où les Français commençaient à s’occuper des choses de la plaine, les troupes semi-régulières du Makhzen chérifien — que Dieu lui donne la victoire[4] — garnissaient certains postes avancés à l’orée des plateaux élevés, le long de ce qu’on appelle le « dir », le poitrail, c’est-à-dire la ligne des hauteurs déjà accentuées qui séparent le bled makhzen du bled siba.
[4] Le respect des rites marocains et des formes protocolaires beaucoup plus que la recherche de la couleur locale ont conduit évidemment l’auteur à l’emploi de ces incidentes (Note des éditeurs).
Ces troupes étaient commandées par des chefs indigènes, sous la direction de quelques officiers ou sous-officiers français. Leur organisation était très marocaine et, parmi le personnel, se trouvait un iman dont la fonction était de dire la prière dans la tente qui servait de mosquée et, par là, de représenter la religion d’État au milieu de cette population d’aventuriers militaires qui normalement s’en occupait fort peu.
Si Othman était originaire de la région de Marrakch. Il avait quelque peu le type arabe, ce qui est assez rare au Maroc, et, quand on le questionnait sur ses origines, il prétendait descendre de ces Oulad Sidi Chikh qui vinrent d’Algérie, à différentes reprises, se fixer par petits groupes dans le Moghreb.
Ses parents l’envoyèrent tout jeune à Fez, et il y suivit les cours de la grande école de Qaraouiyne. On reconnaît à cet antique centre intellectuel musulman l’honneur d’avoir largement, à travers les siècles, épandu sur l’Occident barbare la lumière d’Islam. Qaraouiyne est le puissant creuset d’où sortirent maints docteurs et jurisconsultes éminents, maints ouléma, pour les appeler par leur nom. Nul n’ignore que le rôle de ces personnages fut, à travers les âges, et est encore de maintenir intégrale la sublime orthodoxie de l’école, de faire de l’opposition aux sultans quand ils sont faibles et discutés, de sanctionner de toute leur autorité religieuse les actes des princes puissants.
Si Othman ne devait pas atteindre ces hauteurs. Il était pauvre, inconnu, étranger à la caste religieuse de la grande ville. Il dut longtemps vivoter dans des fonctions très subalternes. Sous le règne de Moulay Hassan, il eut le bénéfice insigne d’être le chef des Moualin el Qalam, c’est-à-dire de ceux qui, accroupis dans une petite loge attenante aux grandes béniqas, taillaient et retaillaient, en forme de style, les roseaux qui servaient aux innombrables scribes du Dar el Makhzen. Une révolution de palais lui enleva cette prébende. Il subit des tribulations diverses et finit, pour vivre, par suivre en qualité d’iman et de muezzin les turbulentes hordes dont le Sultan se servait pour faire rentrer les impôts.
La première réorganisation des troupes chérifiennes faite par une mission française le trouva là. Si Othman connut la douceur des soldes minimes mais payées régulièrement.
Son âme musulmane trouva aussi, au contact des chrétiens impurs, de plus hautes satisfactions. Ces étrangers redoutant pour leur œuvre des résistances fanatiques apportèrent un soin scrupuleux à ménager les croyances de leurs élèves. Étant Français, ils étaient imprégnés de respect pour toute philosophie différente de la leur. Quand les soldats s’aperçurent que le chef distributeur de leur solde voyait d’un œil bienveillant les manifestations du culte, ils s’empressèrent d’y prendre part. Bien mieux, ces mêmes soldats, chargés par le Sultan de pacifier le pays, avaient, deux années plus tôt, détruit de fond en comble, pour en vendre jusqu’aux nattes, la modeste mosquée du petit village attenant au poste. Si Othman la fit reconstruire par la garnison et obtint des subsides de ses amis les chefs chrétiens.
Le pieux et savant Si Othman, le fkih, comme on dit ici, sut d’ailleurs rapidement gagner la confiance des officiers français. C’était un homme aimable et doux, d’une politesse arabe recherchée. Il avait un bagage considérable d’historiettes drolatiques, de fables épicées qu’il disait à l’heure du thé avec un calme imperturbable.
Enfin, lorsque l’esprit de révolte vint secouer les troupes marocaines de Fez, il n’eut pas de peine à découvrir, dans la garnison du poste lointain où il vivait, celles des mauvaises têtes qui poussaient les soldats à imiter leurs congénères de la grande ville et à massacrer leurs instructeurs. Il suivit discrètement, mais avec toute la ferveur de son âme musulmane, les progrès de la sédition. Le jour où les conjurés pensèrent à exécuter leurs projets, Si Othman se retira dans sa petite mosquée et à l’heure de l’asser, il dit avec une onction particulière l’oraison de Si Ahmed Tidjani dont il était un fervent sectateur. Puis il rentra chez lui où l’attendaient sa femme, ses enfants et le repas du soir. Mais, dans la tiède atmosphère familiale, une idée surgit à son esprit. Le lendemain était jour de paie ; si les soldats tuaient cette nuit les officiers chrétiens, ils s’en partageraient les dépouilles et spécialement les fonds de la caisse du détachement. La solde n’aurait plus lieu, ni celle-là, ni les suivantes. Un quart d’heure plus tard, le chef des instructeurs était prévenu par Si Othman de tous les détails du complot. Des mesures énergiques survenant peu après réduisirent à l’impuissance les agitateurs et calmèrent les autres soldats qui d’ailleurs ne demandaient qu’à rester tranquilles. Le lendemain, la paie eut lieu comme si de rien n’était et Si Othman reçut une discrète mais sérieuse gratification.
Quand les troupes marocaines jugées douteuses furent licenciées, le fkih, dont l’emploi était supprimé, demeura pourtant auprès des nouveaux officiers et continua d’émarger, à des titres divers, aux articles du budget qui font face aux dépenses politiques. On se passait en consigne à l’égard du bonhomme une certaine considération pour le grand service rendu dans une heure critique. De plus, Si Othman, unique personnage d’allure makhzen qui se pût trouver dans ce pays berbère et sauvage, était tenu en grande estime par les gens de la plaine qui, deux fois par semaine, garnissaient le souq, l’important marché situé près du poste. Peu à peu il s’était vu instituer arbitre dans les contestations qui s’élevaient nombreuses entre les marchands de langue arabe. Ses avis, exprimés dans la forme de Qaraouiyne, avec toutes les références que lui permettait son instruction religieuse, étaient écoutés et suivis. Cela lui rapportait de la considération et des offrandes matérielles très appréciables. Enfin il rédigeait à lui tout seul des actes d’adoul et il savait admirablement imiter, à côté de son paraphe propre, le khenfous[5] d’un prétendu collègue retenu à la ville et que personne n’avait jamais vu. Par ses fonctions qui n’étaient pas officielles mais qui jouissaient du consensus omnium, Si Othman rendait de grands services aux autorités de ce poste avancé en assurant la discipline du marché et la tranquillité de transactions toujours chamailleuses. Seuls, les clients berbères du souq ne voulaient rien entendre du fkih qui avait trop l’air d’un citadin et qui parlait une langue trop élevée pour eux. Ils le traitaient de qadi et le fuyaient comme la peste, ne voulant, comme juges à leurs affaires, que les officiers du poste qu’ils ahurissaient de leurs criailleries, mais qui, avec une patience angélique, parvenaient la plupart du temps à les mettre d’accord.
[5] Le cafard, désignation populaire du paraphe compliqué qu’appose le notaire musulman au bas des actes.
La compagnie de Si Othman était enfin précieuse pour les officiers du poste qu’il amusait et instruisait de son répertoire indéfini de fables et de contes où il paraphrasait d’images hardies les faits de la vie journalière. Agent de renseignement très utile et pour ce rétribué, il ne disait cependant jamais, au roumi, la vérité complète ; mais il savait admirablement manier la parabole et y glisser ce qui pouvait intéresser ses chefs chrétiens, à charge pour eux de le comprendre, si Dieu voulait ! Et il s’imaginait ainsi remplir à la fois son devoir de loyalisme envers ceux qui le payaient et son devoir de musulman qui lui ordonnait de se taire.
Si Othman venait donc à l’heure voulue et suivant la qaïda, préparer le thé pour le commandant du poste et les invités qu’il pouvait avoir. Il y procédait toujours avec ce soin méticuleux et cette onction sacerdotale que le Marocain des classes instruites apporte à cet acte domestique, en apparence très banal, mais qu’il accomplit comme un rite.
Le commandant, tout entier à ses préoccupations politiques, l’accueillit pourtant, selon son habitude, d’un sourire et d’un mot aimable et, après un échange de politesses, le fkih s’installa.
A ce moment l’officier des renseignements et l’adjoint Dupont entrèrent.
A l’interrogation muette du chef, le lieutenant fit de suite ce compte rendu. Les chefs venaient de partir… ils étaient entrés simplement en passant dire bonjour… ils avaient refusé poliment de prendre le thé prétextant l’heure tardive et le mauvais temps… beaucoup d’entre eux avaient un long chemin à faire pour rejoindre leurs douars…
— Ceci est absolument grave, dit le chef ; le Berbère qui refuse une tasse de thé qui ne lui coûte rien ne le fait pas sans de sérieux motifs… Quelle a été leur contenance ? De quoi vous ont-ils entretenus ? Cette démarche peut cacher une ruse, masquer, par exemple, un recul de la tribu qui se ferait en ce moment même… tandis que par leur présence ici et leur aimable conversation, les chefs ont voulu détourner nos soupçons, nous maintenir en confiance.
L’officier des renseignements n’ignorait pas quelles étaient depuis plusieurs jours les inquiétudes de son chef. Il savait aussi l’impuissance militaire du poste à enrayer par la force un exode et les graves conséquences d’ordre général que devait avoir ce départ en dissidence d’une importante tribu de couverture. Il chercha pourtant à rassurer le commandant :
— On ne pouvait croire à une pareille duplicité chez ces gens simples, dit-il,… et aussi le douar placé par ordre sur le revers du plateau, celui qu’on voyait du poste, le douar témoin était toujours là… il venait de le constater à l’instant même… enfin, preuve, pensait-il, de leurs bonnes intentions, les chefs avaient, au cours de l’entretien, laissé entendre qu’ils voudraient bien avoir l’autorisation de pousser leurs troupeaux plus au nord dans nos lignes. Bien entendu, ajouta le lieutenant, je leur ai dit que je vous soumettrais leur requête qui vraisemblablement serait accueillie…
— Et ils sont partis, reprit le commandant, persuadés qu’ils nous avaient complètement roulés et que leurs troupeaux pourraient librement filer vers le sud, tandis que nous rechercherions pour eux des terrains plus au nord. Cette ruse n’est pas neuve pour moi. Elle ne servirait à rien si j’avais les forces suffisantes pour leur imposer ma volonté. Ce n’est malheureusement pas le cas.
Les deux officiers étaient déconcertés par l’implacable logique de leur chef. Celui-ci d’ailleurs ajouta :
— Mes amis, ne laissons rien voir de nos pensées à cet excellent Si Othman qui nous prépare avec un art consommé la tasse de thé réparatrice ; asseyez-vous, écoutons-le, s’il veut parler ; il y a toujours quelque chose à apprendre pour nous auprès de ces personnages makhzen passés maîtres en politique. Celui-ci n’est pas un des moins fins qu’il m’ait été donné de connaître. Constatez d’ailleurs, ajouta-t-il en baissant la voix, que Si Othman a l’habitude de faire le thé ici même depuis longtemps, qu’il est admirablement renseigné sur les hôtes de la maison. Il n’ignorait pas la présence des chefs indigènes dans nos murs ; ceux-ci n’étaient pas partis encore quand il est entré ici. Voyez, il n’a pas pris le plateau des grandes réceptions ; il n’a rempli qu’une théière suffisante pour notre petit comité, au lieu des deux naturellement nécessaires aux assistants nombreux… Donc, en venant ici, il savait que les Beni-Merine, contrairement à leur habitude, ne prendraient pas le thé… Ce vieux renard en sait long… peut-être va-t-il nous le dire…?
— D’ailleurs, glissa l’officier des renseignements, le fkih a auprès de lui, vous le savez, un orphelin des Beni-Merine qu’il a recueilli ; il a pu, par lui, être renseigné.
— A partir d’un certain âge, répondit le chef, les Marocains du genre de Si Othman ont souvent un petit garçon recueilli ; ils appellent cela en effet un itim, un orphelin. En l’espèce, il s’agit d’un espion placé par la tribu auprès de l’homme qui nous approche le plus facilement ; le devoir social, très vif chez ces Berbères, leur a fait admettre qu’un enfant de la tribu puisse, dans l’intérêt supérieur de la collectivité, être l’orphelin de Si Othman. Je ne pense pas que celui-ci ait jamais été renseigné par son petit domestique.
Le commandant s’apprêtait à calmer l’ahurissement où ces paroles plongeaient ses adjoints, mais un « allah » sonore exhalé par Si Othman en un soupir profond mit fin à l’aparté des officiers.
Le thé savamment préparé fumait dans les tasses ; le commandant, prenant celle qu’on lui tendait, dit :
— Si Othman, que Dieu te récompense ! mais dis-moi pourquoi tu soupires si gravement.
— Je ne soupire pas, répondit le fkih, je prononce le nom de Dieu, qu’il soit béni et exalté ! Il est écrit d’ailleurs qu’il faut rechercher la société des gens qui proclament le nom d’Allah et de fuir, au contraire, ceux dont les lèvres ne le prononcent que rarement ou jamais. Tel est le fait de ces montagnards mécréants parmi lesquels je dois vivre ici avec vous.
Le commandant sentit que l’amine s’engageait dans une voie intéressante. Il l’y encouragea.
— Que t’ont fait encore ces Berbères ? dit-il. Si Othman humait bruyamment sa tasse de thé et ne répondit pas. Ce sont des gens, certes, assez frustes, insista le commandant, mais, au demeurant, d’un commerce facile, à en juger par ceux qui nous entourent…
Si Othman restait muet… la lutte peut-être se faisait en lui, une fois de plus, entre son devoir professionnel et son devoir de musulman. Le chef se résigna à parler seul ; Si Othman regarnissait la théière de sucre et de feuilles de menthe pour la deuxième infusion.
— Tu es un homme de science, Si Othman, et certes ton expérience des choses de ton pays dépasse la mienne… tu connais en particulier mieux que tout autre ces Beni-Merine nos voisins, leurs mœurs et leur caractère… Mais vous aussi, hommes de religion intégrale, n’avez-vous pas quelque préjugé exagéré contre ces populations moins éclairées que vous ? Vous les jugez versatiles, peu dignes de confiance…
Le commandant s’exténuait à chercher l’argument qui ferait sortir l’amine du silence où il semblait vouloir se confiner. Si Othman tournait lentement la cuillère dans le mélange sucré et odorant.
— D’ailleurs vos présomptions contre les Berbères ont des limites, poursuivit le commandant. On a vu certains d’entre eux parvenir à des situations élevées dans l’État… Et vous épousez parfois des femmes de cette race… Moulay Hafid n’a-t-il pas épousé la fille du Zaïani ?…
— Celle-là et bien d’autres, dit enfin le fkih, en remplissant les tasses ; d’ailleurs je ne pense pas qu’il ait jamais eu à se louer de ce mariage. Écoute ce qui arriva à un autre au temps jadis.
Un sultan d’entre les chorfa saadiens qui ont régné dans le Moghreb était parvenu, avec l’aide et la force de Dieu, à étendre son autorité sur tous les pays de la plaine. Quand il fut certain que cette autorité y serait de quelque temps respectée, il tourna ses yeux vers la montagne dont le Roi avait refusé de lui rendre hommage.
Le Sultan avait de nombreux soldats et les tribus payaient largement. Il vivait donc dans la joie et l’abondance et il était craint. Le roi de la montagne n’avait rien de tout cela et n’y pouvait prétendre n’étant pas chérif. Ses frères de tribu l’avaient élu un beau jour, sans trop savoir pourquoi, en lui jetant une poignée d’herbe sur la tête, à la suite d’une réunion où l’on avait discuté des choses les plus diverses et qu’il fallait bien terminer d’une façon ou d’une autre.
Le Roi était un homme intelligent et fort. Quand il fut élu, il parcourut les montagnes en disant à ses frères : « Vous m’avez choisi pour être votre chef, votre amrar, vous devez m’obéir, puisque c’est votre coutume. » Il leur donna rendez-vous pour le printemps et promit de les conduire dans la plaine contre les Arabes qu’ils chasseraient et dont ils prendraient la place. Sur tous les marchés et dans toutes les villes les Berbères dirent : « Nous avons fait un amrar, nous viendrons au printemps prendre vos terres et violer vos femmes, nous arracherons la barbe à vos vieillards et nous garderons vos filles et vos garçons. »
Le Sultan connut ces nouvelles et ordonna aussitôt de percevoir sur les tribus fidèles un impôt extraordinaire.
Le printemps venu l’amrar fit résonner partout le bendir[6] pour rassembler les guerriers comme il était convenu. Mais les diverses tribus se disputaient à ce moment pour une question de pâturages et quand, après bien des palabres, le chef élu fut parvenu à les mettre d’accord, le temps propice à l’opération était passé. Le Sultan, par contre, avait avancé ses troupes à l’entrée des montagnes et attaqua celles de l’amrar. Le combat fut terrible et l’on ne put compter les Berbères qui y trouvèrent la mort.
[6] Bendir, tambour de guerre dont le son grave s’entend de très loin.
A la fin de la journée, vers la grande koubba impériale que surmontait une boule d’or et qu’entouraient les tentes de la mehalla heureuse, s’avança le troupeau des femmes berbères qui venaient implorer la pitié du vainqueur. Ces femmes étaient toutes effroyablement vieilles, laides et sales. Elles poussaient devant elles trois petits taureaux étiques destinés au sacrifice expiatoire qu’on appelle la « targuiba ». Elles marchaient en s’arrachant les cheveux, en griffant leur visage et elles proféraient dans une langue barbare des cris épouvantables. Derrière elles, formant un vaste cercle, venaient les cavaliers vainqueurs. L’orbe rouge du soleil couchant faisait étinceler comme de l’or les harnachements makhzen ouvragés d’argent et rendait plus rouge encore le sang qui coulait sur les mors des chevaux et plaquait à leurs flancs. Les cavaliers avaient le torse nu ; leur main droite tenait haut le sabre qu’alourdissaient des têtes coupées, celles des ennemis tués ou bien, tout simplement, celles des camarades tombés près d’eux ; qui sait ce qui se passe sur les champs de bataille, si ce n’est Dieu ? qu’il soit béni et exalté !
Quand le groupe des suppliantes fut arrivé à quelques pas de la grande tente, trois vieilles femmes coupèrent les jarrets des trois veaux, qui s’assirent sur leur derrière et ressemblèrent à des kangourous. Et les femmes, prises d’un délire frénétique de soumission, se roulèrent dans la poussière en criant.
Mais à ce moment s’éleva du cercle des cavaliers une clameur plus mâle : Allah ibarek fi ameur Sidi ! Allah inseur Sidi ! Que Dieu bénisse notre Seigneur ! Que Dieu donne la victoire à notre Seigneur ! Et sous l’effort des moulinets puissants, les têtes coupées quittèrent les lames sanglantes et, par-dessus le groupe hurlant des femmes, elles roulèrent jusqu’aux pieds du Sultan debout à l’entrée de sa tente. Les petits négrillons arrêtaient du pied les têtes qui roulaient trop loin et, tout jouant, les mettaient en tas de chaque côté de la porte. Et le caïd Mechouar répondait aux clameurs des soldats : « Dieu vous donne la santé, vous dit notre Seigneur ! Dieu vous donne la paix, vous dit notre Seigneur ! »
Le Sultan — que Dieu lui fasse miséricorde ! — assistait impassible à son triomphe. Il fixait le groupe formé par les trois veaux et les femmes suppliantes. Dans la poussière qui s’élevait de ce grouillement, une femme restée debout se tenait bien droite. Ses bras chargés de grossiers bracelets d’argent étaient croisés sur sa poitrine et elle regardait le Sultan qui la regardait. Et celui-ci vit qu’elle était aussi très sale, mais merveilleusement belle.
Sidna se pencha vers son chambellan qui se tenait à son côté et lui dit : « Cette femme, tu la vois ? je la veux. »
Le hajib[7] répondit : « Oui, seigneur. » Et il entraîna son maître dans la tente.
[7] Hajib, maître intérieur du palais, chambellan.
C’était un siwan de forme oblongue où le souverain se tenait pour recevoir ses ministres et les visiteurs. Derrière se tenait l’afrag, c’est-à-dire le campement impérial, ses grandes koubbas et les nombreuses tentes de la suite chérifienne. Dans le siwan se trouvait un siège formé de deux coussins carrés placés l’un sur l’autre et sur lesquels le Sultan s’installait les jambes croisées. Des tapis couvraient le sol. Assise sur l’un d’eux, la tête appuyée contre les coussins du trône, la vieille Lalla Ftouma, la nourrice, regardait par la large ouverture de la tente ce qui se passait au dehors et louait Dieu.
Le hajib était un fkih, un savant de grande valeur, qualités rares dans cette fonction qui exige surtout une grande dose de servilité. Il avait une sérieuse influence sur son maître, parce qu’il connaissait très bien la politique de tribu dont, en général, les gens du Makhzen se soucient fort peu. Heureux les chefs qui, chargés de tractations diverses avec les populations berbères, ont auprès d’eux un ami connaissant bien les coutumes bizarres de ces gens !
Le commandant ne manqua point de saisir l’allusion que faisait Si Othman à sa présence et à son rôle dans le poste. Il acquiesça d’un sourire, tandis que le conteur, pour juger de son effet, prenait le temps de humer une gorgée de thé.
— Tu charmes nos oreilles et notre cœur par ton récit, ô fkih, dit le commandant, et tu fais revivre à mes yeux des choses que j’ai vues au temps où je conduisais moi aussi les mehalla chérifiennes.
— Oui, répondit le fkih, mais tu ignores le cœur d’une femme berbère et c’est là l’objet principal de mon récit.
Le hajib donc savait fort bien qu’il faut toujours commencer par dire oui à son maître. C’est ce qu’il fit, en réponse au désir du Sultan de posséder la femme aux bracelets d’argent. Mais, parvenu dans la tente, il expliqua longuement que les Berbères, ignorants de la loi sainte, obéissent à des coutumes choisies par eux-mêmes, ce qui est évidemment une abomination, mais à quoi l’on ne peut rien. Parmi ces coutumes, il en est une qui donne aux suppliantes un caractère sacré, une intangibilité absolue :
« Toutes les femmes qui sont là devant toi doivent revenir chez elles sans dommages, dit le hajib à son seigneur, et ces tribus farouches contre lesquelles il est inopportun, crois-moi, de risquer ta fortune souriante, ces tribus qui ont abandonné leur amrar et l’ont laissé battre, descendraient en foule de leur montagne animées du plus terrible esprit de vengeance, si elles apprenaient qu’une seule de ces mégères a subi la moindre insulte… tes soldats d’ailleurs le savent bien.
« — Tu as probablement encore raison, dit le Sultan, mais je puis au moins parler à cette femme !
« — Certes », dit le chambellan. Sur un geste, deux hommes à bonnets pointus se précipitèrent et, saisissant chacun la femme d’une main à l’épaule et de l’autre au poignet, la poussèrent raidie dans la tente.
Le Sultan, qui s’était assis sur les coussins, la contempla longuement. La passion, l’inquiétude aussi s’emparaient de son cœur et instinctivement sa main chercha la tête de sa nourrice accroupie à ses pieds et, quand elle l’eut trouvée, se crispa dans ses cheveux grisonnants.
La Berbère étant femme devina les sentiments qui agitaient l’homme terrible devant lequel on la traînait. Elle parla la première :
« — Nous ne sommes pas de même race, moi et toi.
« — Qui es-tu ? demanda le Sultan ; femme ou vierge, tu n’as rien à craindre et je changerai en or tes bracelets d’argent.
« — Je suis la fille de celui que tu as vaincu, je suis la fille de l’amrar ; je suis venue pour donner l’exemple, entraîner et encourager les autres femmes et pour sauver mes frères de la tribu. Je ne crains rien…
« — Renvoie tes sœurs et reste ici », dit le Sultan dont la voix tremblait et se faisait humble.
Sur un signe du chambellan, les mokhazenis qui tenaient la femme la lâchèrent et disparurent. La nourrice, s’agrippant au genou de son maître, cherchait à se hausser jusqu’à sa poitrine comme pour le protéger ; mais la main du Sultan la repoussait.
« — Je repartirai avec mes sœurs, dit la femme, je retournerai chez mon père, je lui dirai…
« — Tu lui diras, interrompit le chambellan qui était un fin politique, tu lui diras que la miséricorde de Dieu est infinie et grande la puissance du Makhzen. Tu lui diras que Sidna[8] a distingué la plus humble de ses sujettes et que la fille d’un amrar a été jugée digne d’entrer dans le harem — que Dieu y maintienne l’ordre et la pureté ! Pour préparer le mariage, Sidna va retourner, avec son immense et glorieuse armée, dans sa ville de Fez et quitter vos montagnes sauvages. Sidna consent à arrêter le cours de ses victoires et à sceller, par une union heureuse, une trêve éternelle avec les nobles habitants de ces déserts. »
[8] Sidna, notre seigneur, appellation normale du chérif couronné.
Le ministre était un homme sage. Il ne se souciait pas de laisser son maître s’engager plus longtemps dans cette guerre de montagne. Il n’ignorait pas non plus que la démarche de soumission faite par la tribu propre de l’amrar était probablement une feinte destinée à arrêter la marche de la mehalla, à laisser le temps aux légions berbères d’accourir à la rescousse. Il voulait que le Sultan restât sur ce succès. On avait assez de têtes coupées pour garnir les créneaux aux portes de la ville, ce qui est le signe habituel de la victoire, signe, en tout cas, dont les citadins veulent bien avoir l’air de se contenter. On dirait aussi que l’amrar avait acheté la paix en offrant sa propre fille. Tout le monde serait content, à commencer par le Sultan qui sauverait sa face et gagnerait un joujou plaisant. Et le chambellan préparait déjà tout un plan de campagne, pour acquérir les bonnes grâces de la nouvelle favorite.
Le Sultan comprenant que, pour sa dignité, il en avait déjà trop dit et trop laissé voir, se taisait. La nourrice glapissait doucement : « Prends garde, mon tout petit enfant ! » et se serrait contre les coussins. Le hajib, à peu près sûr de l’effet de ses paroles, demanda :
« — Que répond la fille de l’amrar ?
« — Je repartirai avec mes sœurs, nous enterrerons nos morts et nous pleurerons sur eux ; le bendir réunira les Aït ou Aït[9] et ils verront que les soldats du Makhzen ont quitté le Dir et sont rentrés chez eux. L’amrar dira aux gens : Vous êtes toujours des hommes libres et j’ai associé mon sang au sang des chorfas… »
[9] Aït ou aït, expression berbère signifiant les enfants des enfants, autrement dit : « les gens de notre race ».
Le Sultan ne put réprimer un geste de joie en écoutant cette acceptation. Le hajib, d’ailleurs, continua :