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Maurice Level

L'ÉPOUVANTE

(1908)

Table des matières

CHAPITRE PREMIER LA GRANDE IDEE D'ONESIME COCHE CHAPITRE II 29, BOULEVARD LANNES CHAPITRE III LA DERNIERE MATINEE D'ONESIME COCHE, REPORTER CHAPITRE IV LA PREMIERE NUIT D'ONESIME COCHE, ASSASSIN CHAPITRE V QUELQUES POINTS DE DETAIL CHAPITRE VI L'INCONNU DU 22 CHAPITRE VII DE SIX HEURES DU SOIR A DIX HEURES DU MATIN CHAPITRE VIII L'INQUIETUDE CHAPITRE IX L'ANGOISSE CHAPITRE X L'EPOUVANTE

À MA SOEUR MADELEINE LEVEL

_Ma chérie,

Je te dédie ce livre en souvenir du temps où tu m'encourageais avant tout et contre tous à écrire.

M'acquittant ainsi de cette vieille dette de reconnaissance, je suis sûr d'être approuvé par papa, et d'obéir à la pensée de celle qui, jusqu'à la fin, nous voulut, Marie et moi, unis par une tendresse fraternelle impérissable._

MAURICE LEVEL

CHAPITRE PREMIER

LA GRANDE IDEE D'ONESIME COCHE

— Alors, c'est bien entendu, fit M. Ledoux sur le pas de sa porte. Dès que vous aurez une soirée libre, un mot, et vous venez dîner à la maison?

— Entendu, et encore merci pour l'excellente soirée…

— Vous voulez rire. C'est moi, tout au contraire… Levez bien votre col, il ne fait pas chaud. Vous connaissez le chemin? Le boulevard Lannes tout droit jusqu'à l'avenue Henri-Martin. En marchant vite, vous trouverez peut-être le dernier tramway… Ah! un mot, vous avez un revolver? le quartier n'est pas très sûr…

— N'ayez crainte, je suis toujours armé, j'ai l'habitude des excursions nocturnes dans Paris, et je connais, par profession, les tours des rôdeurs. Ne m'accompagnez pas plus loin. Le clair de lune est admirable. J'y vois comme en plein jour, rentrez…

Onésime Coche traversa le trottoir, gagna le milieu de la chaussée, et se mit en route d'un pas allègre. Comme il arrivait au coin de la rue, il entendit la voix de son hôte qui lui criait:

— À bientôt, je compte sur vous?…

Il se retourna et répondit:

— C'est promis.

M. Ledoux, sur la première marche du perron lui faisait au revoir de la main. Derrière lui, le corridor tendu d'andrinople, éclairé par une lampe de plafond, découpait dans la nuit une tache rose. Du petit jardin endormi, de la maisonnette aux volets clos, de l'intérieur confortable et bourgeois trahi par ce rectangle de lumière, se dégageait un calme de petite ville, un calme lointain, familial. Et Onésime Coche, en qui dix années d'existence à Paris n'avaient pu effacer complètement les impressions des jours passés au fond d'une province, le souvenir des longues soirées d'hiver, des rues silencieuses où l'on entend par les soirs de printemps, lorsque le bois travaille, craquer les auvents des maisons et les poutres des toits, demeura un instant immobile devant cette porte qui se refermait. Sans savoir pourquoi, il évoqua «ses vieux», depuis longtemps assoupis à cette heure, la bonne maison d'autrefois, la petite patrie absente, et la vie simple et facile qu'aurait pu être la sienne, si quelque démon ne l'avait attiré vers l'immense Paris, où, débarqué en conquérant il avait dû, n'ayant jamais connu la chance, se contenter d'une place de reporter dans un quotidien du matin.

Il alluma une cigarette, et, sans hâte, reprit son chemin.

Le dîner fin, le vin vieux, avaient fait se lever dans sa tête des vapeurs légères, des espoirs endormis, et, dans cette minute où rien ne troublait son rêve, ni le bruit des machines, ni le frisson du papier, ni l'odeur d'encre, de chiffons et de graisse qui flotte dans les salles de rédaction, il entrevit presque prochaine, cette chose formidable et fragile, qu'il n'espérait plus guère cependant: la Gloire!

Une ou deux fois, dans des restaurants de nuit, sous l'incendie des lumières, parmi le relent des mets, le parfum des femmes, le frôlement des chairs et la musique des tziganes, accoudé à sa table, le cerveau vide, les oreilles et les yeux exaspérés par les couleurs et par le bruit, il avait éprouvé cette même sensation inattendue et nette d'être quelqu'un, de porter en lui de grandes choses, et de se dire:

«En ce moment, si j'avais une plume, de l'encre et du papier, j'écrirais des phrases immortelles…»

Hélas, à cette heure louche, où un autre soi-même semble sauter sur les épaules du vrai, et l'étreindre, on n'a jamais la plume, l'encre et le papier… De même, dans le calme de cette nuit d'hiver sous la caresse irritante de la bise, idées et souvenirs effleuraient son âme sans presque s'y poser.

Une horloge tinta: ce bruit suffit à mettre en fuite tous ses rêves. Le passé se plaît à rôder dans le silence, mais rien n'évoque plus insolemment le présent que le rappel inopiné de l'heure.

— Allons, bon, fit-il! Minuit et demi, j'ai raté le dernier tramway. Du diable si je trouve une voiture dans ce quartier perdu!

Il pressa le pas. Le boulevard s'allongeait interminable, bordé à gauche par des petits hôtels, à droite par la masse arrondie des fortifications. De loin en loin, des becs de gaz jalonnaient le trottoir. C'était tout ce qui semblait vivre sur cette voie parmi les maisons endormies, les monticules de gazon, et les arbres sans feuilles où la nuit ne mettait même pas un frisson. Ce calme absolu, ce silence total, avaient quelque chose d'énervant. En passant près d'un bastion occupé par des gendarmes, Onésime Coche ralentit son allure, et jeta un coup d'oeil dans la guérite du factionnaire. Elle était vide. Il longea le mur. Derrière les grilles, la cour s'étalait toute blanche, d'un blanc sur qui les cailloux mettaient de place en place la tache noire de leur petite ombre. Des écuries, venait un raclement de chaînes et le piaffement maladroit d'un cheval embarré.

Ces vagues bruits dissipèrent complètement l'espèce d'angoisse qui ne l'avait pas quitté depuis qu'il s'était mis en route: Onésime Coche, rêveur, poète, s'était évanoui; il ne restait plus qu'Onésime Coche, reporter infatigable, toujours prêt à boucler sa valise, et à interviewer avec le même sans-gêne, le même sourire, l'explorateur revenu du Pôle nord, ou la concierge qui «croyait avoir vu passer l'assassin»…

Sa cigarette s'était éteinte. Il en tira une autre de sa poche, et s'arrêta pour l'allumer. Il allait repartir, quand il vit trois ombres qui se glissaient le long des grilles, et qui venaient vers lui. En tout autre moment, il n'eût pas même tourné la tête. Mais l'heure tardive, le quartier désert, et un instinct bizarre retinrent son attention. Il recula dans l'ombre, et, caché derrière un arbre, regarda.

Dans la suite, il se souvint qu'en cette seconde, qui devait être décisive dans sa vie, ses sens avaient pris une acuité étrange: Ses yeux fouillaient la nuit, y découvrant mille détails. Son oreille distinguait les moindres froissements. Bien qu'il fût brave, et même téméraire, il mit la main sur son revolver, et éprouva, à en caresser la crosse, une sécurité joyeuse. Mille pensées confuses traversèrent son cerveau. Il aperçut nettement des choses qui, depuis des années, dormaient en lui. Pendant quelques secondes, il comprit l'angoisse de l'homme en péril qui revit, entre deux battements de son coeur toute sa vie, il connut l'avertissement redoutable et précis du danger présent, immédiat, et cet effort désespéré de la machine humaine dont les muscles, les sens et la raison, atteignent pour la défense de l'être, le maximum de leur perfection.

Les ombres avançaient toujours, s'arrêtant net, puis repartant, glissant par bonds successifs et rapides. Quand elles ne furent plus qu'à quelques pas de lui, elles ralentirent leur course, et s'arrêtèrent. Alors, sous la lumière du bec de gaz, il put les étudier tout à son aise, et suivre leurs moindres mouvements.

Il y avait une femme et deux hommes. Le plus petit tenait sous le bras un paquet volumineux enveloppé de chiffons. La femme tournait la tête de droite à gauche, l'oreille au guet. Comme s'ils avaient craint que quelqu'invisible témoin pût les deviner, l'homme au paquet bleu, et la femme reculèrent, afin de sortir du cercle de lumière. L'autre ne bougea pas tout d'abord, puis fit un pas en avant, et, les mains sur les yeux, s'appuya au bec de gaz. Il avait vraiment, un aspect sinistre avec sa face blême, ses joues creuses, ses larges mains crispées sur son visage, ses cheveux noirs dont une mèche retombait, luisante, sur le front. Entre ses doigts, du sang avait coulé, accrochant un mince caillot à la moustache et à la lèvre, et descendant le long du menton et du cou jusqu'au col de la veste.

— Eh bien, fit la femme à mi-voix, qu'est-ce que tu attends?

Il grogna:

— J'ai mal, bon Dieu!

Elle se dégagea de l'ombre, et vint à lui. Le petit homme la suivit, posa son paquet à terre et murmura, avec un haussement d'épaules:

— C'est pas malheureux de se dorloter pour ça!

— Je voudrais bien te voir! si tu étais arrangé comme moi! tiens regarde.

Il écarta ses mains aux paumes rougies, et, parmi les cheveux collés, une balafre apparut, effroyable, barrant son front de gauche à droite, d'un grand sillon aux bords saignants et au fond rosé, déchirant le sourcil et la paupière si noire et tuméfiée, qu'elle laissait à peine deviner entre deux battements, un peu d'une chose sanguinolente aussi, qui était l'oeil.

La femme, pitoyable, prit son mouchoir, et doucement, épongea la blessure. Puis, comme le sang un instant coagulé se remettait à couler, elle enleva quelques chiffons du paquet pour recouvrir la plaie. Le blessé, grinçant des dents, tapant du pied, tendait sa face de brute. L'autre grogna:

— Tu vas pas défaire mon colis?

— Non, mais des fois?… fit la femme en détournant la tête, les mains toujours sur les yeux du blessé.

Le petit se mit à genoux et referma le ballot tant bien que mal, tordant un objet doré qui dépassait, puis se releva, son fardeau sous le bras, et attendit. Seulement, quand l'homme à la balafre fut pansé, et que la femme voulut essuyer ses mains à son tablier, il lui dit, la regardant droit dans les yeux:

— À bas! ça se lave, ça s'essuie pas! compris?

Le trio rentra dans l'ombre, et reprit sa route, rasant les murs, sans un mot, fuyant sur la pointe des pieds. Une branche d'arbre tomba en travers du trottoir sur leurs talons. Ils se retournèrent d'un saut, poings ramassés et tête basse. Coche revit une dernière fois les cheveux roux de la femme, la bouche tordue du petit et l'effroyable face à demi cachée par les linges maculés de sang, après quoi ils se jetèrent de côté, gagnèrent le gazon des fortifications et se perdirent dans la nuit.

Alors Coche qui durant un moment s'était dit: «S'ils m'aperçoivent, je suis un homme mort», respira largement, lâcha son revolver que ses doigts n'avaient cessé de tâter pendant toute la scène, et, sûr d'être bien seul se prit à réfléchir.

Tout d'abord, il songea que son ami Ledoux avait raison, en lui disant que le quartier n'était pas sûr, et il ajouta une formule qu'il avait si souvent écrite à la fin de ses articles:

«La police est bien mal faite.»

Il décida donc de gagner le milieu de la chaussée et de se hâter jusqu'à l'avenue Henri-Martin.

Pourquoi? pour le seul plaisir, sans profit et sans gloire, se faire donner un mauvais coup? Mais, il n'avait pas fait quatre pas, que son instinct de reporter, de policier amateur, reprit le dessus, et qu'il s'arrêta net:

«L'estimable trio avec lequel j'ai fait connaissance venait, se dit-il, de faire un mauvais coup. Quel genre de mauvais coup? Attaque à main armée? simple cambriolage?… La blessure de l'un me ferait pencher en faveur de la première hypothèse… mais le paquet volumineux que portait l'autre m'oblige à m'arrêter à la seconde. Des rôdeurs qui dévalisent un passant attardé ne trouvent guère sur lui que de l'argent, voire des titres, des bijoux, dont l'ensemble ne saurait constituer un chargement bien encombrant. L'usage n'a pas encore pénétré dans nos moeurs, de se promener la nuit, avec de l'argenterie, des bibelots. Or, si j'ai bien vu, le paquet renfermait des objets de métal. Pour que je commette une erreur sur ce point, il faudrait que mes oreilles fussent aussi imparfaites que mes yeux, car j'ai distingué un cadran de pendule, et j'ai entendu, lorsque l'homme a déposé son fardeau, un tintement semblable à celui que produiraient des couverts entrechoqués. Quant à la blessure… Dispute et rixe pour le partage du butin?… Chute contre un corps dur et tranchant, marbre de cheminée, porte garnie de glaces?… C'est possible… En tous cas, le cambriolage paraît évident… Alors? Alors, il y a deux écoles: ou bien retourner sur mes pas à toute vitesse, et tâcher de retrouver la piste des gredins, ou m'efforcer de découvrir la maison à qui ils ont rendu visite.

«Or, j'ai perdu dix bonnes minutes, et maintenant mes gaillards sont loin. En admettant même que je les retrouve, seul contre trois, je ne pourrais rien. Leur capture, au demeurant, n'est point de mon ressort: Nous payons des agents pour cela. Tandis que, découvrir la maison mise à sac, voilà qui est en vérité digne de tenter ma fantaisie d'amateur. Nul avant moi n'a eu connaissance du vol. Je sais exactement d'où venait le trio. Mon regard porte bien à trois cents mètres malgré la nuit: c'est à cette distance environ que les ombres me sont apparues: Depuis la seconde où je les ai vus, les deux hommes et la femme ne se sont pas arrêtés jusqu'au bec de gaz.

«Je peux donc franchir ces trois cents mètres sans m'occuper de rien, après quoi j'aviserai.»

Il se mit en marche, sans hâte, se retournant de temps en temps pour juger la distance parcourue. Son pas pouvait être d'environ soixante-quinze centimètres; il compta quatre cents pas et s'arrêta. À partir de ce moment, il était dans la zone d'action possible. Si le vol avait eu lieu avant l'avenue Henri-Martin, il avait la certitude de découvrir un indice. Il quitta la chaussée, monta sur le trottoir, et suivit la grille de la première maison. Il atteignit ainsi une petite porte fermée. La maison était au fond du jardin; derrière les volets clos il y avait de la lumière. Il ne s'attarda pas davantage, et poursuivit son chemin. Partout le même calme, nulle trace d'effraction. Il commençait à désespérer de rien découvrir, quand, ayant posé sa main contre une porte, il la sentit céder sous sa pression et s'ouvrir.

Il leva les yeux. La maison était obscure, silencieuse, et ce silence lui parut étrangement profond. Il haussa les épaules et murmura:

«Qu'est-ce que je vais chercher? Quel mauvais tour me joue mon imagination à l'heure où j'ai besoin de tout mon sang-froid?… pourtant par quel hasard, cette porte n'est-elle pas fermée?»

La porte avait tourné complètement sur ses gonds. Il voyait le petit jardin aux plates-bandes bien soignées, la terre ratissée avec soin, et le sable blond de l'allée qui semblait d'or sous la caresse de la lune. Une hésitation le gagnait maintenant, si forte qu'il décida de continuer son chemin… Tout cela n'était sans doute qu'un roman. Ces rôdeurs étaient peut-être de braves ouvriers regagnant leur demeure… et que des malandrins avaient attaqués… Qu'avaient-ils dit, en somme, qui pût donner corps à ses soupçons? Leur allure était louche, leurs visages sinistres? Mais lui-même, dans la nuit, apparaissant brusquement ainsi, ne serait-il pas effrayant?…

Le drame se changeait peu à peu en vaudeville. Restait le paquet… Et, s'il ne contenait qu'un vieux réveil et de la ferraille?…

La nuit est une étrange conseillère. Elle met sur les objets et sur les êtres des ombres fantasmagoriques que le soleil dissipe en un instant. La peur, ouvrier diabolique, transforme tout, bâtit de toutes pièces des histoires, bonnes pour les petits enfants. Nul ne sait à quelle seconde précise elle s'insinue dans le cerveau. Elle y travaille depuis des minutes, des heures qu'on se croit encore maître de sa raison. On pense: «Je veux ceci. Je vois cela…» Déjà elle a tout bousculé en nous, elle s'est installée, souveraine. Ses yeux sont dans les nôtres, sa griffe frôle notre nuque… Bientôt nous ne sommes plus qu'une loque orgueilleuse, et, tout d'un coup, un grand frisson nous prend et nous secoue: Dans un effort désespéré nous essayons d'échapper à son étreinte. Peine inutile: les plus braves s'avouent vaincus les premiers. C'est la minute trouble où l'on murmure la phrase redoutable: «J'ai peur!…» Mais depuis des heures on claquait des dents sans oser s'en rendre compte.

Onésime Coche recula d'un pas, et dit à haute voix:

— Tu as peur, mon garçon.

Il attendit, cherchant à démêler l'impression exacte que ce mot allait faire sur lui. Pas un muscle de son corps ne tressaillit. Ses mains restèrent immobiles dans ses poches. Il n'eut même pas cet étonnement fugitif qu'on ressent à entendre résonner sa propre voix dans le silence. Il regardait toujours droit devant lui, et, soudain, il tendit le cou: Dans le sable jaune de l'allée des traces lui étaient apparues, qu'une ombre mince découpait, empreintes de pas, nettes ici, déjà recouvertes par d'autres empreintes. Il revint jusque sous la porte, se baissa et prit dans sa main un peu de sable: C'était un sable sec, au grain très fin et si léger que le moindre souffle devait le déplacer. Il entr'ouvrit les doigts et le vit retomber en une poudre claire. Alors, brusquement, tous ses doutes s'évanouirent avec toutes ses théories sur la peur et les images fantastiques qu'elle suggère. Jamais son esprit n'avait été plus lucide, jamais il ne s'était senti plus calme. Son cerveau travaillait comme un bon tâcheron qui abat sa besogne et qui, ayant frappé son dernier coup de marteau, prend la pièce achevée et, le poing tendu, l'élève satisfait à hauteur de son oeil.

Il se ressaisit, ramassa ses idées confuses. Tout ce qui pendant un moment lui avait semblé chimérique lui apparut de nouveau plus que vraisemblable, vrai. Une certitude faite d'indices précis l'envahit. Il abandonna les hypothèses pour des faits contrôlables que son imagination ne pouvait plus travestir. De déductions en déductions — logiques, cette fois — il en arriva au point exact d'où il était parti sur une simple impression:

Des pas avaient foulé le sable de l'allée et l'avaient foulé récemment, car le vent, si léger qu'il fût, n'eût pas manqué d'effacer les empreintes si elles avaient été anciennes. Les hommes et la femme avaient passé là. Nul autre qu'eux n'avait franchi le seuil de cette maison. Le mystère entrevu dormait derrière ces murs silencieux, dans l'ombre de ces pièces aux fenêtres closes. Une force invisible le poussa en avant.

Il entra.

D'abord, il avança avec précaution, évitant de poser ses pieds sur les traces de pas. Bien qu'il sût que la moindre brise dût les effacer, il y attachait trop d'importance pour les détruire lui- même. Les cambrioleurs avaient laissé, sans s'en douter, leur carte de visite: le plus maladroit policier de province n'eut pas manqué de la respecter, et d'en faire état, dans la suite. Il se souvint de mille causes sensationnelles où des indices bien plus faibles avaient facilité les recherches. L'aventure de ce criminel retrouvé à plusieurs années de distance grâce à une bottine oubliée revint à sa mémoire, et il s'émerveilla de ce que son esprit fût si lucide et si prompt après les doutes de la minute précédente. La raison avait fait place à une sorte d'instinct supérieur qui guidait, non seulement ses déductions les plus audacieuses, mais ses moindres gestes. Il arriva ainsi, ayant à peine fait dix pas, à la porte de la maison. Lui que, tout à l'heure, l'apparition d'une ombre, d'une trace, troublait au point de le faire hésiter; lui, qui n'avait osé, durant un long moment, formuler ses doutes, il n'éprouva pas la moindre surprise de ce que la porte s'ouvrît lorsqu'il en tourna le bouton. Logiquement, pourtant, il était bien plus naturel qu'on eût omis de refermer la grille que la porte d'entrée: la grille n'offrait qu'un mince obstacle aux rôdeurs; le premier venu pouvait sans effort se hisser sur le mur d'enceinte, franchir les courtes piques de fer et retomber sans bruit dans le jardin, tandis que la porte même de la maison était une barrière assez sérieuse pour qu'on n'omit pas de la fermer avant de s'endormir. Ce raisonnement simple ne l'effleura même pas, non plus que l'inquiétude d'être pris lui- même pour un cambrioleur et reçu comme tel.

Cependant, lorsqu'il entendit son talon résonner sur les dalles du corridor, il s'arrêta, imperceptiblement. Il chercha une allumette dans sa poche: la boîte était vide. Il murmura: «Tant pis», retira son revolver de sa gaine et tâtonna, la main grande ouverte, guidé seulement par le contact du mur très froid, humide et qui collait aux doigts. Brusquement il perdit ce contact, et sa main s'agita dans le vide. Il avança un pied, puis l'autre, heurta un objet qui rendit un son moins rude que celui des dalles. Il se baissa, explora l'ombre les paumes en avant, sentit une marche et un petit tapis dont le velouté lui fut agréable après l'humidité du mur. Il se redressa et toucha la rampe; le bois craqua. Sans presque se rendre compte comment, sans chercher à savoir pourquoi il montait au premier étage plutôt que de visiter le rez-de-chaussée, il s'engagea dans l'escalier. Il compta douze marches, trouva un petit palier, explora le mur: Toujours la pierre lisse. Il monta encore, compta onze marches, après quoi son pied ne fût arrêté par rien: La route était libre. Il s'agissait maintenant de s'orienter et, avant tout, sous peine de se faire tuer, d'annoncer sa présence.

Le sommeil du ou des locataires de la maison devait être bien profond pour qu'ils ne l'eussent pas entendu marcher. L'escalier avait plus de vingt fois crié sous ses pas. La porte, malgré toutes les précautions, avait grincé quand il l'avait fermée. Qui sait si, derrière une cloison, un homme ne l'attendait pas, le revolver au poing prêt à faire feu? À ce jeu il ne risquait rien de moins qu'une balle dans le corps. Il dit donc à mi-voix, pour n'effrayer personne:

— Quelqu'un?…

Pas de réponse. Il répéta, un peu plus fort:

— Il n'y a personne?…

Après un temps, assez court, du reste, il ajouta:

— N'ayez pas peur; ouvrez…

Pas de réponse.

— Diable, pensa-t-il, on dort là-dedans! Ce détail que je ne prévoyais pas va compliquer ma tâche. Je ne veux pourtant pas me faire estropier par amour de l'art.

Il réfléchit une seconde, puis dit, à voix tout à fait haute, cette fois:

— Ouvrez! c'est la police.

Ce mot le fit sourire. D'où lui était venue cette idée d'annoncer qu'il était «La Police»?… Onésime Coche policier! Onésime Coche, sans cesse occupé à collectionner les maladresses de la Préfecture, à railler ses agents, amené à s'affubler de leur titre, voilà qui était drôle! La police (et du coup il se mit à rire franchement) ne pensait guère à lui, ni aux cambrioleurs! À cette heure, de loin en loin, deux sergents de ville somnolents se promenaient dans les carrefours paisibles, le capuchon levé, les mains aux poches. Dans les postes, auprès du poêle qui ronflait, parmi l'odeur des pipes, du plâtre chauffé, du drap mouillé et du cuir, des agents, à cheval sur un banc de bois, jouaient à la manille avec des cartes grasses et si rugueuses que le papier se roulait sous le doigt, attendant pour le passer à tabac, le pochard attardé ou le laitier surpris en train de baptiser sa marchandise: La Police? C'était ça. Onésime Coche, lui, était ce qu'elle devrait être: le gardien vigilant et fidèle, adroit et résolu, capable de veiller sur la sécurité des habitants. Quel parallèle! Quelle leçon et quels enseignements!… Il voyait déjà l'article qu'il écrirait le lendemain, et se réjouissait en songeant à la tête des agents de la Sûreté. Lui, simple journaliste, allait leur apprendre leur métier! L'article aurait un titre sensationnel, un chapeau savant, des sous-titres imprévus… Quel papier!…

Mais ce mot magique «La Police» demeura sans écho comme les autres. Pas un murmure ne troubla la majesté du silence. Coche pensa que son truc ne valait rien, que le danger demeurait pareil. Une chose cependant le rassura. Ses yeux habitués à l'obscurité distinguaient peu à peu les objets. À quelques pas de lui, il aperçut une vague lueur. En déplaçant la tête, il remarqua que cette lueur éclairait un peu le plancher. Il avança et se trouva devant une fenêtre. Un rayon de lune glissait entre les volets clos. Par les fentes des persiennes il vit une petite bande du jardin, et, une autre bande un peu plus sombre qui devait être le boulevard. Il ne s'attarda point à goûter le charme du clair de lune et du ciel piqué d'étoiles. Rien ne convenait moins à sa nature violente, à son tempérament de combat, que le silence, les gestes lents et les précautions sans fin. Tour à tour il avait été patient, sournois, timide, presque poltron… Mais tout a une fin: il était entré dans cette maison pour savoir: il saurait.

Il fit donc demi-tour, plaqua sa main sur la muraille, et ayant rencontré sous ses doigts une porte, en saisit le bouton, le tira à lui, afin qu'on ne pût l'ouvrir sans effort de l'intérieur et cria, plutôt qu'il ne dit:

— Pour Dieu! n'ayez pas peur et ne tirez pas!

Il compta jusqu'à trois et ne recevant pas de réponse, ouvrit violemment. Il s'attendait à éprouver de la résistance: au contraire, emporté par son élan il tomba la face en avant, et se heurta le front. Dans le geste qu'il fit pour se retenir, il accrocha une chaise qui bascula sur le plancher avec un grand bruit.

— Cette fois, se dit-il, avec un vacarme pareil, on va m'entendre, enfin!…

Mais, quand le fracas du meuble renversé eut cessé de rebondir dans la maison, pas une voix ne s'éleva, pas un murmure ne traversa la nuit, pas un souffle ne le fit tressaillir.

— Allons, pensa-t-il, les cambrioleurs étaient plus forts que moi. La cage était vide, et ils le savaient, les bougres! Ils ont travaillé tout à leur aise, et n'ont même pas éprouvé le besoin, ouvriers méthodiques, de refermer les portes derrière eux. Voilà pourquoi je suis entré si aisément.

Un commutateur électrique se trouvait sous ses doigts: il le tourna. Une lumière flamba, éclairant une pièce assez vaste, et quand ses yeux, une seconde surpris et clignotants, purent regarder, ce fut pour voir un spectacle à la fois si imprévu et si horrible qu'il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête, et qu'il étouffa mal un hurlement d'épouvanté.

La chambre était dans un état de désordre insensé. Une armoire ouverte montrait des piles de linge bousculées, des draps pendants, comme arrachés et maculés de taches rouges. Des tiroirs béants on avait retiré des papiers, des chiffons, de vieilles boites qui jonchaient le plancher. Près d'un rideau, sur le mur tendu d'étoffe claire, une main s'étalait, toute rouge, les doigts ouverts. La glace de la cheminée fendue dans toute sa hauteur était crevée en son milieu, et des débris de verre étincelaient sur le plancher. Sur la toilette, parmi des enveloppes froissées, des bouts de linges et de corde traînaient; la cuvette remplie d'une eau rouge avait débordé, et des flaques de même couleur éclaboussaient le marbre blanc. Une serviette tordue portait les mêmes traces: tout était saccagé, tout était rouge. Les pieds, en se posant sur le tapis, faisaient un bruit semblable à celui du sable mouillé qu'on piétine sur les plages à la marée montante; enfin, sur le lit, rejeté en travers, les bras en croix, serrant un goulot de bouteille dont les éclats lui avaient entaillé la main, un homme était étendu, la gorge ouverte de l'oreille gauche au sternum, par une effroyable blessure d'où le sang avait rejailli sur les oreillers, les draps, les murs et les meubles en une giclée violente. Sous la lumière crue, dans l'horrible silence, cette chambre où tout était rouge, où partout le sang avait collé ses taches, n'avait plus l'air d'une chambre, mais d'un abattoir.

Onésime Coche embrassa tout cela d'un seul regard, et son épouvante fut telle qu'il dut d'abord s'appuyer au mur pour ne pas tomber, puis faire appel à toute son énergie pour ne pas fuir. Une bouffée de chaleur lui monta au visage, un grand frisson le secoua et une sueur glacée se répandit sur ses épaules.

Par curiosité, par hasard ou par profession, il lui avait été donné de contempler bien des spectacles effrayants: jamais il n'avait éprouvé une angoisse pareille, car, toujours, jusqu'ici, il savait ce qu'il allait voir ou du moins il savait «qu'il allait voir quelque chose». Puis, pour soutenir son courage, pour vaincre son dégoût, il avait eu le voisinage d'autres hommes, ce coude à coude qui rend braves les plus peureux. Pour la première fois il se trouvait à l'improviste et seul devant la mort… et quelle mort!…

Il se redressa cependant. La glace fendue lui renvoya son image. Il était blême, un grand cercle bistré entourait ses yeux, ses lèvres sèches s'entr'ouvraient dans un rictus affreux et, sur son front où perlaient des gouttes de sueur, près de sa tempe droite que rayait un filet de sang, une tache rouge apparaissait.

Tout d'abord, ne se souvenant pas du choc qu'il avait ressenti en poussant la porte, il crut que la tache était sur la glace et non sur lui. Il inclina la tête de côté: la tache se déplaça avec lui. Alors, il eut peur vraiment, horriblement. Non plus la peur de la mort, du silence et du meurtre, mais la peur obscure, insoupçonnée, d'une chose surnaturelle, d'une folie soudaine éclose en lui. Il se rua vers la cheminée et, les deux mains crispées au marbre, la face tendue, se regarda. Il respira plus librement. Avec la vision précise de la blessure, sa mémoire était revenue. Il sentit la douleur de sa chair meurtrie, et se réjouit presque d'avoir mal. Il prit son mouchoir, épongea le sang qui avait coulé jusque sur sa joue et son col. La déchirure était insignifiante: une section nette de deux centimètres environ qui avait beaucoup saigné comme saignent toutes les plaies de la face et qu'entourait une zone contusionnée d'un rosé violacé à peine plus large qu'une pièce de quarante sous. À cet instant — une minute à peine s'était écoulée depuis son entrée dans la chambre - - il songea au corps immobile, étendu sur le lit, à la plaie hideuse entrevue, à cette face d'épouvante enfoncée dans la blancheur des draps, avec son menton projeté en avant, son cou tendu et comme offert à un nouvel égorgement, dont l'image se reflétait dans la glace, près de la sienne. Il se dirigea vers le lit, écrasant sous ses pieds des débris de verre, et se pencha.

Il n'y avait presque pas de sang autour de la tête. Mais la nuque, les épaules, baignaient dans une flaque rouge coagulée. Avec des précautions infinies, il prit la tête entre ses mains, la souleva: la plaie s'ouvrit, plus large, comme une effroyable bouche, laissant sourdre, avec un léger clapotis, quelques gouttes de sang. Un caillot épais adhérait aux cheveux, et s'étira suivant le mouvement du crâne. Il reposa la tête, doucement. Elle avait gardé, dans la mort, une indicible expression d'effroi. Les yeux encore brillants avaient une fixité extraordinaire. La lumière de la lampe électrique y mettait deux flammes autour desquelles Onésime Coche regardait deux petites images à peine voilées qui étaient son image. Pour la dernière fois, le miroir de ces yeux sur qui avaient passé les visages des meurtriers réfléchissaient une face humaine. La mort avait fait son oeuvre, le coeur avait cessé de battre, les oreilles d'entendre, le dernier cri avait roulé entre ces lèvres retroussées, le dernier râle avait buté contre la barrière de ces dents couvertes d'écume… cette chair encore tiède ne tressaillerait plus jamais, ni sous la caresse d'un baiser, ni sous la morsure du mal.

Brusquement, entre ce mort et lui, une autre image se dressa: celle du trio du boulevard Lannes. Il revit le petit homme au paquet bleu, le blessé avec son oeil tuméfié, sa mâchoire de brute, et la fille en cheveux. Il entendit la voix brève et canaille qui disait: «Ça se lave, ça s'essuie pas». Et le drame lui apparut terriblement clair, tandis que la femme faisait le guet, les deux hommes, après avoir crocheté les serrures, étaient montés au premier étage, où ils savaient trouver des valeurs. Le vieux, surpris dans son sommeil, avait crié, et les hommes lui avaient sauté dessus; lui, pour se défendre, s'était armé d'une bouteille, et, tapant au hasard, avait atteint au front l'un de ses agresseurs. La lutte avait continué encore quelques instants, à en juger par tout le sang répandu, les meubles renversés. Enfin, la victime s'était adossée contre son lit; l'un des hommes alors l'avait saisie par le col de sa chemise où se voyaient des marques rouges, et maintenu sur le dos tandis que l'autre, d'un seul coup, lui tranchait la gorge. Après, c'avait été le pillage, la recherche fiévreuse de l'argent, des titres, des bibelots de prix, puis la fuite…

Onésime Coche se retourna, afin de résumer dans sa pensée toute la scène. Sur la table, trois verres étaient posés dans lesquels il restait un peu de vin. Leur forfait accompli, les meurtriers ne s'étaient pas sauvés tout de suite: certains de n'être plus dérangés, ils avaient bu. Ensuite ils s'étaient lavé les mains, et avaient essuyé leurs doigts.

Une fureur soudaine envahit l'âme du reporter. Il serra les poings et gronda:

— Ah! les crapules! les crapules!

Qu'allait-il faire maintenant? Chercher du secours? Appeler? À quoi bon? Tout était fini, tout était inutile. Il demeurait immobile, hébété, le cerveau rempli par la vision du meurtre. Et soudain, son esprit joignit les assassins. Il les devina assis dans quelque bouge, partageant le butin, maniant de leurs doigts rougis les objets dérobés. Pour la seconde fois, il murmura:

— Crapules! Crapules!…

Un désir l'envahit de les retrouver, et de les voir, non plus triomphants et féroces ainsi qu'ils avaient dû s'asseoir à cette table, près de ce cadavre, mais effondrés, livides, grimaçants, au banc de la cour d'assises, entre deux gendarmes. Il imagina ce que pourraient être leurs horribles faces tandis qu'on leur lirait l'arrêt de mort, et leur marche à la guillotine, au petit jour, sous la lueur du matin blême. La loi, la force, le bourreau lui apparurent formidables, terribles et justes. Tout d'un coup, par un revirement soudain, cette loi, cette force, et ce bras séculier lui semblèrent des fantoches ridicules dont se riaient les criminels. La Police, incapable de veiller sur la sécurité des gens, était trop maladroite pour mettre la main sur les assassins. De temps en temps, elle en arrêtait bien un, au petit bonheur, et parce que le hasard se mettait dans son jeu. Mais, pour un gredin pris au collet, combien de crimes impunis! La Police se fait non avec des brutes solides, mais avec des cerveaux intelligents, avec des artistes véritables, des hommes qui considèrent leurs fonctions moins comme un métier que comme un sport. Pour peu qu'un criminel ne commette pas une lourde maladresse, il est sûr de l'impunité. L'homme qui ne laisse rien derrière lui, peut voler, tuer en toute sécurité. Le crime découvert, on cherche dans l'entourage de la victime, on fouille sa vie au hasard, on remue ses papiers. Si le meurtrier n'a jamais été mêlé à son existence, au bout de quelques mois de recherches, après qu'un juge d'instruction entêté ait gardé sous les verrous un pauvre diable dont l'innocence finit par éclater, l'affaire est classée, et les criminels, enhardis par le succès, recommencent, plus forts et plus introuvables cette fois, parce que les maladresses des policiers dont ils ont pu suivre le travail, leur ont enseigné l'art de ne pas se faire prendre.

Et pourtant, quel métier plus passionnant, que celui de chasseur d'homme? Sur un indice à peine perceptible pour d'autres yeux, revivre tout un drame, dans ses moindres détails! D'une empreinte, d'un bout de papier, d'un objet déplacé, remonter à la source même des faits! Déduire de la position d'un corps, le geste du meurtrier; de la blessure, sa profession, sa force; de l'heure où le crime fut commis, les habitudes de l'assassin. Par le seul examen des faits, reconstituer une heure comme un naturaliste reconstitue l'image d'un animal préhistorique à l'aide d'une seule pièce de son squelette… quelles sensations prodigieuses, quel triomphe! L'inventeur en connaît-il de supérieures, lui qui, pendant des jours et des nuits, s'enferme dans son laboratoire, acharné à trouver la solution d'un problème!… et le but qu'il poursuit lui est immobile. Il sait que la vérité est une et ne se déplace pas, que les événements ne la modifient pas, que tous les pas qu'il fait le rapprochent d'elle; il sait qu'il avance lentement, mais sûrement; que, si la voie qu'il a choisie est bonne, la solution ne peut, à la dernière seconde, lui échapper. Pour le policier, au contraire, c'est l'angoisse de tous les instants, la piste qui se fausse, le but, un instant entrevu, qui disparaît, le problème renouvelé sans cesse, avec la solution qui s'éloigne, se rapproche, et semble fuir; c'est le cri de triomphe soudain arrêté dans la gorge, la vie multiple, surnaturelle, faite de tous les espoirs, de toutes les craintes de toutes les déceptions; c'est la lutte contre tout, contre tous, exigeant à la fois la science du savant, la ruse du chasseur, le sang-froid du chef d'armée, la patience, le courage et l'instinct supérieur qui seuls font les grands hommes, et, seuls, conduisent aux grandes choses. Ces minutes prodigieuses, songeait Coche, je voudrais les connaître, les vivre; je voudrais être parmi la meute inintelligente des policiers qui, demain, battront le terrain, le limier galopant sur la bonne piste. Sans souci du danger et sans le secours de personnel, je voudrais faire ce métier et montrer cette chose extraordinaire: un homme seul, sans ressource, sans autre appui que sa volonté, sans autres renseignements que ceux qu'il aurait su trouver lui-même, arrivant à la vérité, puis, sans cri, sans combat, déclarant le plus simplement du monde, un beau jour:

— «À telle heure, à tel endroit, vous trouverez les meurtriers. Je dis qu'ils seront là, non parce que le hasard m'a mis sur leurs traces, mais parce qu'ils ne peuvent se trouver ailleurs; et ils ne peuvent se trouver ailleurs par la seule raison que les événements provoqués par moi les ont obligés à venir donner dans le piège chaque jour plus étroit et plus solide que j'ai tendu sous leurs pas.»

J'emploierais à cela tout le temps nécessaire, mes nuits, mes jours, pendant des semaines et des mois. Ainsi, je connaîtrais cette volupté d'être celui qui cherche, et trouve. Auprès de cela parlez-moi des émotions du jeu, de l'ivresse de la découverte! J'aurais goûté toutes les voluptés en une seule… Toutes?… À la vérité, il m'en manquerait une: la peur… La peur qui décuple les forces, double, triple les heures… Mais, alors… il est donc une volupté supérieure à celle de la poursuite?… Oui! celle d'être poursuivi.

Ah! La bête traquée par les chiens, qui fuit vers l'horizon mouvant, heurtant son front aux branches basses, arrachant ses flancs aux halliers, quelle histoire de l'épouvante elle pourrait dire, si la pensée habitait son cerveau! Le coupable qui se sent découvert, qui croit, à chaque carrefour, voir se dresser devant lui la justice; pour qui les jours ne savent pas finir, pour qui les nuits se peuplent d'affreux rêves, et les réveils d'ivresse folle et fugitive, il doit connaître tout cela! Pour peu que son âme soit bien trempée, quelles joies rapides, mais puissantes, ne doit-il pas éprouver lorsqu'il est parvenu à mettre en défaut l'habileté de ceux qui le harcèlent, à les lancer sur une fausse piste, et à reprendre haleine, tout en les voyant chercher, s'énerver, s'arrêter et repartir encore, jusqu'à ce que leur instinct ou leur clairvoyance les ait remis sur le bon chemin!… Cela, vraiment, c'est la lutte, le combat d'homme à homme, la guerre sans pitié, avec ses dangers et ses ruses. Tout l'instinct de la bête est là: c'est l'image de ces combats effroyables, qui jettent les êtres les uns contre les autres, depuis que le monde est monde et qu'il faut conquérir la proie de chaque jour. N'est- ce pas à ce jeu terrible que l'enfant demande ses premières joies? Sans le savoir, jouant à cache-cache, il s'apprend à jouer à la vraie guerre d'embuscade, cette guerre de partisan qui use les armées plus sûrement que vingt batailles…

Le problème se résume ainsi: à la recherche de sensations nouvelles, dois-je préférer le rôle de chasseur à celui du gibier? le rôle du policier à celui du criminel? Cent autres avant moi se sont faits policiers amateurs, mais nul ne s'est essayé dans le rôle du coupable. Je le choisis. Sans doute, n'ayant rien à me reprocher, j'en ignorerai les angoisses réelles, mais il me restera tous les plaisirs de la ruse. Joueur au portefeuille vide, je saurai du moins suivre sur le visage de mon partenaire les émotions de la partie. Ne risquant rien, je n'aurai rien à perdre, mais, au contraire, tout à gagner. Et si le bienheureux hasard veut qu'on m'arrête, journaliste avant tout, je devrai à la police le reportage le plus sensationnel qui ait jamais été fait et dont le titre pourrait être:

«SOUVENIRS ET IMPRESSIONS D'ASSASSIN»

Toutes les portes dont jusqu'ici nul confrère n'a franchi le seuil s'ouvriront devant moi. Je connaîtrai la souricière, le panier à salade et les menottes. Je pourrai raconter, sans crainte de démenti, ce que vaut le régime des prisons, comment y sont traités les prévenus, par quels moyens un juge s'efforce d'arracher des aveux. Bref, je prononcerai, s'il est besoin, le réquisitoire le plus puissant et le plus juste contre ces deux forces redoutables qui se nomment la Police et la Magistrature! Une idée suffit à la vie d'un homme. Si je ne deviens pas célèbre après celle-là, j'y veux perdre mon nom! Coche, mon ami, à dater de cette seconde, pour le monde entier, tu es l'assassin du boulevard Lannes! Le prologue est fini. Le premier acte va commencer. Attention!

CHAPITRE II

29, BOULEVARD LANNES

Onésime Coche jeta un long regard autour de lui, s'assura que les rideaux des fenêtres étaient bien fermés, prêta l'oreille afin d'être certain que nul ne viendrait le déranger dans sa besogne, puis, rassuré, il enleva son pardessus, le déposa sur une chaise avec sa canne et son chapeau, et réfléchit.

Il s'agissait maintenant de créer de toutes pièces la mise en scène du Crime d'Onésime Coche, et pour ce, tout d'abord, il fallait faire disparaître tout ce qui pouvait mettre sur la trace des vrais coupables.

Le cadavre découvert, ce qui, dans cette pièce, retenait d'abord l'attention, c'étaient les trois verres oubliés sur la table. En omettant de les faire disparaître, les assassins avaient commis une faute grave. Leur négligence suffisait à donner à la justice un renseignement précieux. Un homme seul passe inaperçu là où trois hommes se font arrêter. Il lava donc les trois verres, les essuya, et avisant un placard ouvert où d'autres verres étaient rangés, les remit à leur place. Ensuite il prit la bouteille entamée, éteignit l'électricité afin qu'aucun de ses gestes ne pût être vu du dehors, tira les rideaux, ouvrit la fenêtre, les volets, et la lança de toutes ses forces. Il la vit tournoyer en l'air et retomber de l'autre côté de la chaussée. Le bruit du verre brisé éveilla pendant une seconde le silence. Il se rejeta en arrière, et se mordit les lèvres:

— Si quelqu'un avait entendu?… Si l'on venait?… Si l'on me trouvait là, dans cette chambre?…

La peur qu'il éprouva n'avait rien de comparable à toutes celles qu'il avait connues jusqu'alors. Rapide, incisive, elle le clouait sur place, arrêtant sa respiration. Il eut, en moins d'une seconde, très chaud et très froid… Il fouilla la nuit, guetta le silence… Rien. Alors, il referma les voleta, la fenêtre, tira les rideaux, revint à tâtons jusqu'au commutateur, et donna de la lumière.

Chose étrange! L'obscurité seule l'effrayait. La lumière faisait s'enfuir toutes ses angoisses. Il connut à cela qu'il n'était pas un vrai criminel, car l'aspect de la victime, loin de grandir son effroi, l'apaisa. Dans le noir, il en arrivait presque à se sentir coupable; bien éclairés, les objets, malgré l'horreur du lieu, n'avaient plus rien de terrible pour ses regards. Il réfléchit que, la peur, le remords, devaient être d'atroces choses, et qu'il allait lui falloir une rare force d'âme pour en grimacer les tourments.

«Je vais, pensa-t-il, être obligé de me combattre et de me vaincre pour ne pas laisser deviner mon innocence, autant qu'un coupable, pour cacher son crime.»

La table débarrassée, il se dirigea vers la toilette. Là, le désordre était si flagrant qu'il était impossible d'admettre qu'il fût l'oeuvre d'un seul.

Les objets portent en eux le secret des doigts qui les ont maniés. Rien qu'à voir la position des serviettes, on sentait qu'elles avaient été jetées là par des mains différentes: un criminel ne déplace pas pour son seul usage tant d'objets. L'instinct, à défaut de tout autre raisonnement, l'oblige à faire vite. Par ailleurs — et puisqu'à l'occasion tout indice devait être interprété contre lui — il était nécessaire que l'homme d'ordre qu'il était reparût jusque dans le crime. Un être méticuleux comme lui n'aurait pas bousculé ainsi les serviettes. Un obscur besoin de rectitude, de netteté, demeure, même dans les folies passagères, chez ceux qu'une longue habitude des soins de chaque jour a faits soigneux et délicats: le crime d'un homme du monde ne saurait être semblable à celui d'un rôdeur. L'être bien né se retrouve en toutes choses à d'infimes détails. Il se souvint de l'aventure de ce Ci-devant, attablé, sous la Terreur, dans une auberge, au milieu de massacreurs, de tricoteuses, et trahissant son identité, malgré un déguisement savant, par la façon dont il tenait sa fourchette. On pense à tout… sauf à la petite chose indispensable. Le faussaire déguise son écriture, masque sa personnalité, mais un oeil exercé retrouve parmi les lettres contournées, les lignes déviées, les barres volontairement changées, la «lettre type», la façon de placer une virgule, qui suffit à faire tomber le masque…

Méthodiquement, il mit de l'ordre dans le désordre, effaça la main sanglante étalée sur l'étoffe tendue le long du mur, gratta sur un tiroir la marque qu'avait gravée un coup de talon ferré, mais se garda bien de toucher aux éclaboussures de sang. Plus il y en aurait, plus la lutte semblerait avoir été longue. Rien ne subsista bientôt des traces laissées par «les autres». Le crime, dans ce décor arrangé, était le meurtre anonyme, où ne subsiste pas le moindre indice, où rien ne peut servir la justice. Il s'agissait maintenant d'en faire le crime d'un individu déterminé, de lui donner une physionomie spéciale, en un mot d'oublier dans cette chambre un objet qui suffit à servir de base aux recherches. Là encore, là surtout, il importait d'agir avec prudence, de ne pas se livrer à un truquage grossier, facile à éventer: il fallait que l'objet ait pu être oublié… Coche prit son mouchoir et le jeta au pied du lit, puis, se ravisant, le ramassa, et en vérifia la marque: Dans un coin, un M et un L entrelacés. Il réfléchit: M.L.?… Ce n'est pas à moi, puis sourit, se souvenant que les mouchoirs sont des objets d'échange, et que l'on peut presque compter le nombre de ses relations, par celui des mouchoirs dépareillés que l'on possède dans son armoire… Sa canne, un jonc à pomme d'argent, cadeau d'un parent revenu du Tonkin, était trop spéciale, trop personnelle…

Il regarda autour de lui, sur lui. Il ne portait pas de bague; les boutons de sa chemise étaient de porcelaine imitant la toile, de ces boutons que l'on trouve dans tous les bazars. Il y avait bien ses boutons de manchette, mais il y tenait, non pour leur valeur qui était minime, mais comme on tient à des bibelots portés depuis longtemps et qui deviennent de vieux amis. Et puis, on n'oublie pas des boutons de manchette… Il faut une secousse violente pour les arracher…

Il se frappa le front:

— Une secousse! Parfait! Qu'on ramasse l'un d'eux sur le tapis, on se dira: «Au cours de la lutte, la victime, accrochée aux bras de l'assassin, a déchiré les poignets de sa chemise, arraché la chaînette du bouton, et, dans sa fuite, le meurtrier ne s'est aperçu de rien. Il s'est sauvé, sans se douter qu'il laissait derrière lui cette pièce accusatrice.»

Ainsi tout est respecté, tout est vraisemblable!

Le poignet rabattu, il prit le bord intérieur de la manchette gauche entre ses doigts, saisit le bord extérieur de sa main droite restée libre, et d'un coup sec, fit sauter la chaînette qui tomba à terre avec une petite olive d'or portant en son centre une turquoise. L'autre moitié était restée engagée dans la boutonnière; il la mit dans la poche de son gilet. Mais, dans sa hâte à accomplir ce geste, il ne remarqua point qu'il avait du sang aux doigts, qu'il salissait sa chemise et son gilet blanc de taches rouges. De la poche intérieure de son habit, il retira une enveloppe à son nom, et la déchira en quatre morceaux inégaux.

L'un portait:

Monsieur On 22, R L'autre:

ési ue de

Le troisième:

E. V.

La quatrième:

Coche Douai

Ce dernier le désignant trop clairement, il le roula en une petite boulette qu'il avala. Avec les dents, il rogna, les deux premières lettres de son prénom inscrites sur le premier fragment: il restait trois petites coupures presque incompréhensibles, et qui, pourtant, reconstituées, complétées, pouvaient donner le nom du meurtrier supposé. Ce travail, si difficile qu'il fût, n'était pas impossible en somme. Sans livrer trop d'atouts à ses adversaires, beau joueur jusqu'au bout, il leur laissait la partie belle. Il jeta les trois petits papiers au hasard. L'un tomba sur la table, presque exactement au milieu. Les deux autres se collèrent au tapis. Pour être sûr qu'on ne les prendrait pas pour des débris de lettres appartenant à la victime, il ramassa les autres papiers épars, les plaça dans les tiroirs qu'il referma. Après quoi, ayant jeté un dernier coup d'oeil circulaire autour de la pièce pour s'assurer qu'il n'oubliait rien, il enfila son pardessus, lissa son chapeau d'un revers de manche, étendit deux des serviettes de toilette maculées sur la face du mort, dont les yeux, à présent vitreux et un peu aplatis, n'avaient plus de regard, éteignit l'électricité, sortit de la pièce, traversa le corridor à pas de loup, descendit l'escalier, et gagna le jardin.

Il eut soin en traversant l'allée, d'effacer tout à fait les traces de pas déjà brouillées par le vent, étala sur elles le sable jaune, et, marchant avec précaution, un de ses pieds seulement portant sur le sable, et l'autre sur la terre durcie d'une plate-bande, parvint à la porte, l'ouvrit, la referma, et se trouva enfin sur le trottoir. Des ombres immobiles s'étalaient tout le long du chemin. La nuit immense, impénétrable et douce était sans un murmure, sans parfum. Loin, très loin, un chien se mit à hurler à la lune. Soudain le silence se remplit d'une tristesse infinie. Coche se souvint d'une vieille servante qui jadis lui disait, lorsque les chiens, dans la campagne, pleuraient ainsi:

«C'est pour prévenir saint Pierre que l'âme d'un trépassé va frapper à la porte du paradis.»

Magie des souvenirs! Éternelle enfance des hommes. Il frissonna en évoquant le temps où tout petit, il cachait sa tête sous les draps pour ne pas entendre les grandes plaintes inconnues qui, la nuit, traversent les jardins, et retrouva pendant une seconde la douceur du baiser maternel tant de fois posé sur son front.

Puis tout se tut. Il consulta sa montre, elle marquait une heure du matin. Une dernière fois, il regarda la maison où il venait de vivre des minutes extraordinaires, revint jusqu'à la grille, écarta du bout de sa canne le lierre qui recouvrait le numéro et lut: 29.

Il répéta deux fois 2; 9! 2; 9, additionna les chiffres pour avoir un moyen mécanique de les retrouver, redit 9 et 2=11, chercha dans sa mémoire si quelque chiffre bien connu ne coïncidait pas avec celui-là et, se souvenant qu'il était né un 29, sûr de ne pas se tromper et de ne pas oublier, partit. Il arriva à l'extrémité du boulevard sans rencontrer personne. Il marchait du reste sans regarder autour de lui, trop énervé pour penser librement, essayant de classer ses souvenirs. Tout se brouillait, se confondait, à ce point qu'il ne voyait plus d'une façon précise quelle allait être sa ligne de conduite. Son existence devenait double, ou tout au moins très différente de ce qu'elle était une heure auparavant. Une hésitation, une fausse manoeuvre pouvait détruire ses projets. Innocent, et, volontairement suspect, les seules maladresses d'un coupable lui étaient permises.

Non loin du Trocadéro, il croisa un couple qui descendait l'avenue à pas lents. Quand il l'eut dépassé, il tourna la tête, et le regardant s'enfoncer dans la nuit, songea:

«Voilà des gens qui ne se doutent guère qu'un crime a été commis à quelques pas d'ici. En dehors des coupables, je suis le seul à le savoir.»

Il ressentit une espèce d'orgueil d'être seul détenteur d'un pareil secret. Combien de temps le conserverait-il? Quand s'apercevrait-on du meurtre? Si la victime, ainsi que tout le laissait supposer, vivait seule et n'avait ni bonne, ni femme de ménage, plusieurs jours pouvaient s'écouler avant que l'on remarquât son absence. Un matin, un fournisseur sonnerait à sa porte: ne recevant pas de réponse, il insisterait, entrerait. Une odeur épouvantable le prendrait à la gorge. Il monterait l'escalier de bois, pénétrerait dans la chambre et là!…

Ensuite, ce serait la fuite éperdue, les appels: «Au secours! À l'assassin!», la police sur pied, toute la presse acharnée à découvrir le coupable, le public passionné pour la cause célèbre qui fait en un seul jour monter le tirage des journaux, car le mystère entourant ce crime ne saurait manquer de lui donner une importance inaccoutumée. Pendant tout ce temps-là, lui, Coche, continuerait sa vie, vaquant à ses occupations, promenant son secret de place en place, avec la joie de l'avare qui garde dans sa poche, et tâte à chaque pas, la clé du coffre où sont enfermées ses valeurs. Jamais l'homme ne possède à un degré aussi élevé la conscience de sa force morale, de sa valeur, que dès l'instant où il détient une parcelle du mystère qui l'entoure. Mais, quelle lourde charge aussi, qu'un secret! De quel poids il pèse sur les épaules, et quelle tentation ne doit-on pas éprouver à tout instant de crier:

«Vous ignorez tous! Moi je sais.»

Plus d'une fois, en plein jour, il traverserait le boulevard Lannes, et s'offrirait cette satisfaction, voyant des gens passer, devant la maison du crime, de lever les yeux et de se dire:

«Derrière ces volets clos, il y a un homme assassiné.»

Et il songeait encore:

«Je n'aurais, pour affoler de curiosité tous ces êtres qui vont et viennent autour de moi, qu'à dire un mot… Ce mot, je ne le dirai pas. Je dois m'en remettre au hasard. Il m'a fait sortir de chez mon ami à l'heure qu'il fallait pour que je pusse connaître ces choses: il fixera la seconde précise où tout se découvrira.»

Tout en réfléchissant, il arriva devant un café. À travers la glace embuée, il distingua des hommes en train de jouer aux cartes, et, assise au comptoir la caissière assoupie. Un chat, couché en rond auprès du poêle, sommeillait. Un garçon, debout derrière les joueurs, suivait la partie, un autre dans un coin regardait un journal illustré.

Le vent piquait très fort. De ce café de petits bourgeois se dégageait une impression de calme tiède. Coche qui frissonnait un peu, de fatigue, d'émotion et de froid, entra et s'assit. Une sensation douce de chaleur le pénétra. Dans l'air où la fumée des pipes avait mis un nuage, une odeur de cuisine, de café et d'absinthe montait, accrue par la chaleur du poêle; cette odeur, que d'habitude il détestait, lui parut infiniment douce. Il demanda un café cognac, se frotta les mains, prit distraitement un journal du soir qui traînait sur un coin de table, le reposa brusquement, se leva et dit sans s'en rendre compte presque haut:

— Sapristi!…

Un des joueurs tourna la tête; le garçon arrêté devant la caisse, croyant qu'on l'appelait, s'empressa:

— Voilà, Monsieur.

Coche fit signe de la main:

— Non… Je ne vous appelais pas… Avez-vous le téléphone ici?

— Parfaitement, Monsieur. La porte à droite, et au fond du couloir.

— Merci.

Il se glissa entre deux tables, traversa le couloir, referma la porte sur lui et actionna l'appel. Il s'énerva parce qu'on tardait à répondre. Enfin, une sonnerie retentit. Il décrocha le récepteur et demanda:

— Allô. Le 115-92, ou 96?…

Il écouta les appels de bureau à bureau, les sonneries qui tapaient dans ses oreilles comme des petites baguettes sur un tambourin trop tendu. Une voix dit enfin:

— Allô. Qu'est-ce que vous désirez?

Il modifia sa voix:

— Je suis bien au 115— 92?

— Oui, Monsieur. Vous désirez?…

— Le journal Le Monde?

— Oui, Monsieur…

— Je désirerais parler au secrétaire de la rédaction.

Une autre voix passa dans l'appareil, celle de l'employé du
Central qui demandait un numéro.

— Allô! Allô! fit Coche… laissez-nous, Monsieur, retirez- vous… Je cause… Allô! Le Monde?… Oui? Je voudrais parler au secrétaire de la rédaction.

— Ce n'est pas possible, il est à la composition, et on ne peut pas le déranger.

— C'est tout à fait urgent.

— Je vais voir, mais de la part de qui?…

— Diable, pensa Coche, je n'avais pas songé à cela. Mais il n'hésita pas:

— De la part du Directeur, Monsieur Chénard.

— C'est différent, Monsieur… Je vais prévenir. Ne quittez pas…

Par le téléphone arrivaient assourdis et mêlés, les bruits confus du journal: un vague ronflement, un froissement de papiers, tous les murmures que Coche connaissait bien pour les entendre depuis dix ans, toutes les nuits, à la même heure, lorsque, son service fini, il s'apprêtait à rentrer se coucher.

— Monsieur Chénard? fit le secrétaire de la rédaction un peu essoufflé…

— Non Monsieur, répondit Coche, changeant toujours sa voix, pardonnez-moi, je ne suis pas le Directeur de votre journal. J'ai pris son nom pour être sûr de vous joindre, car ce que j'ai à vous annoncer est de la plus haute importance et ne souffre aucun retard…

— Qui êtes-vous alors?

— Quand je vous aurai dit que je m'appelle Dupont ou Durand, cela ne vous apprendra rien, et n'aura servi qu'à vous faire perdre un temps précieux.

— Ça suffit comme plaisanterie…

— Pour Dieu, Monsieur, s'écria Coche en tapant du pied, ne raccrochez pas l'appareil! Je vous apporte une nouvelle sensationnelle, une nouvelle qu'aucun journal ne possédera demain, ni après-demain, si je ne la lui donne pas. Un mot avant tout: Est-ce que votre journal roule?

— Pas encore, mais il va rouler dans dix minutes. Vous voyez donc que je n'ai pas le temps…

— Il faut que vous ayez celui de faire sauter quelques lignes en Dernière heure et de les remplacer par celles que je vais vous dicter:

«Un crime effroyable vient d'être commis au numéro 29 du boulevard Lannes, dans une maison habitée par un vieillard d'une soixantaine d'années. La victime a été frappée d'un coup de couteau qui lui a sectionné la gorge de l'oreille au sternum. Le vol semble avoir été le mobile du crime.»

— Un instant, répétez l'adresse…

— 29, boulevard Lannes.

— Je vous remercie, mais qui me dit?… qu'est-ce qui me prouve?… Comment pouvez-vous savoir? Je ne peux pas publier une information pareille sans preuve… Le temps matériel me manque pour contrôler… Dites-moi quelque chose qui m'indique à quelle source vous avez puisé ce renseignement… Allô! Allô! ne quittez pas… répondez, Monsieur…

— Eh bien, fit Coche, admettez si vous voulez, que je suis l'assassin!… Mais laissez-moi vous dire ceci: j'achèterai le premier numéro du Monde qui sortira de vos presses, et, si je n'y trouve pas l'information que je vous transmets, je la passe au Télégraphe, votre concurrent. Après ça, vous vous arrangerez avec M. Chénard. Faites sauter six lignes, croyez-moi, et remplacez-les par les miennes…

— Encore un mot, Monsieur, depuis quand savez-vous?…

Coche raccrocha tout doucement le récepteur, quitta la cabine, rentra dans la salle, et se mit à boire son café à petites gorgées, en homme satisfait d'avoir mené à bonne fin une affaire. Après quoi, ayant payé avec un billet de banque, le seul qu'il possédât et qui figurait dans son portefeuille du 1er janvier au 31 décembre, pour «avoir l'air», il releva le col de son pardessus, et sortit. Seulement, sur le pas de la porte, il s'arrêta et se dit à lui-même:

«Coche, mon ami, tu es un grand journaliste!»

CHAPITRE III

LA DERNIERE MATINEE D'ONESIME COCHE, REPORTER

Pendant plus de cinq minutes, le secrétaire de la rédaction du
Monde cria, trépigna, jura.

— Allô! Allô! Bon Dieu! Répondez!… Les brutes! Ils nous ont coupés! Allô! Allô!

Il raccrocha le récepteur et se mit à sonner avec rage.

— Allô Monsieur! Vous nous avez coupés!

— Pas du tout. On a dû replacer le récepteur.

— Alors, il y a erreur. Rappelez, je vous en prie…

Au bout d'un instant, une voix qui n'était plus celle de tout à l'heure, demanda:

— Allô. Vous demandez?

— C'est bien d'ici qu'on vient de téléphoner?

— On a en effet téléphoné il y a quelques minutes, mais je ne sais pas si c'est à vous…

— Voulez-vous avoir l'obligeance de me dire avec qui je cause?

— Avec le café Paul, place du Trocadéro.

— C'est bien cela. Dites à la personne qui parlait que j'ai un mot à ajouter.

— Impossible, Monsieur, cette personne vient de partir.

— Envoyez un garçon… Courez… je vous en prie…

— Pas moyen, Monsieur, nous fermons, et ce monsieur doit être loin, maintenant.

— Pourriez-vous me dire comment était ce monsieur?… Le connaissez-vous?… Est-ce un habitué de votre café?…

— Non, je le voyais pour la première fois… Pour ce qui est de vous le dépeindre, c'est un monsieur d'une trentaine d'années, brun, avec de petites moustaches… Je crois bien qu'il était en habit de soirée… Mais je n'y ai pas fait très attention.

— Merci, pardon de vous avoir dérangé…

— Il n'y a pas de quoi. Bonsoir, Monsieur.

— Bonsoir…

Le secrétaire de la rédaction demeura perplexe. Devait-il publier la nouvelle qu'on lui avait donnée, ou valait-il mieux attendre au lendemain? Si l'information était exacte, il serait désolant d'en laisser profiter un autre journal. Mais si elle était fausse?… Il fallait prendre sur la seconde une grande résolution.

Ayant bien réfléchi il esquissa un geste vague, supprima quelques lignes qui donnaient le texte des dernières injures déversées par les partis d'opposition à la Diète croate, et les remplaça par les suivantes:

«HORRIBLE TRAGÉDIE»

«Nous apprenons qu'un crime vient d'être découvert au numéro 29, du boulevard Lannes, dans une maison habitée par un vieillard. La victime a été littéralement égorgée par les meurtriers. Un de nos collaborateurs se rend sur les lieux.»

«Information de dernière heure sous toutes réserves.»

Quelques instants plus tard, les machines roulaient à toute vitesse, et à trois heures du matin, trois cent mille exemplaires partaient pour les diverses gares, emportant la nouvelle du «Crime du boulevard Lannes». À cinq heures moins le quart, la moitié de l'édition de Paris était faite. À ce moment le secrétaire de la rédaction qui n'avait pas quitté le journal regarda sa montre, fit appeler un garçon:

— Allez chez M. Onésime Coche, rue de Douai, et dites-lui de venir me parler immédiatement, pour une affaire tout à fait urgente.

«De cette façon, pensa-t-il, cet incorrigible Coche ne pourra pas colporter la nouvelle. Si elle est erronée, la mention sous toutes réserves me met à l'abri de tout reproche, et si elle est vraie, aucun confrère n'en profitera. Ah! si Coche était sérieux, je l'aurais fait prévenir sur l'heure. Mais fiez-vous donc à un garçon qui de la meilleure foi du monde, et avec les plus louables intentions aurait mis tout Paris au courant de l'affaire; à un être charmant mais irrégulier, sautillant, et qui trouve moyen de ne pas venir au journal, juste cette nuit! Il suffît qu'on ait besoin de lui pour ne pas l'avoir sous la main. Enfin…»

Puis satisfait d'avoir habilement solutionné la question, il alluma une pipe et se frotta les mains en murmurant:

«Mon ami, tu es un secrétaire de rédaction épatant.»

… Onésime Coche venait de s'endormir quand le garçon du Monde sonna à sa porte. Il s'éveilla en sursaut, prêta l'oreille, n'étant pas sur de n'avoir pas rêvé, mais au second coup de sonnette, il se mit sur son séant, et demanda:

— Qui est là?

— Jules, le garçon du Monde.

— Un moment, j'arrive.

Il alluma sa bougie, enfila son pantalon et ouvrit la porte, d'assez mauvaise humeur:

— Qu'est-ce qu'il y a de cassé, qu'est-ce qu'on me veut?

— M. Avyot vous fait dire de venir tout de suite.

— Ah! non! mais il rigole, M. Avyot! Il n'est pas cinq heures du matin!

— Pardon, Monsieur, il est 5 heures 20.

— 5 heures 20! C'est pas une heure pour faire sortir les gens de leur lit. Vous lui direz que vous ne m'avez pas trouvé… Bonsoir, Jules.

Et il le poussa vers la porte.

— Moi, je veux bien, fit le garçon. Seulement, je crois que c'est urgent tout de même, rapport à ça…

— Quoi ça?

Jules sortit de sa poche un journal encore humide, où l'encre trop fraîche s'étalait sous le doigt. Il le déplia à la troisième page, et désigna, tout en bas de la dernière heure, l'information ayant trait au crime du boulevard Lannes. Tandis que Coche parcourait les lignes, il ajouta:

— C'est venu par téléphone au moment où nous allions rouler. Si c'est pas une blague, le rigolo qui a fait ça a gagné vingt-cinq francs dans sa nuit.

— Vingt-cinq francs?…

— Vous pensez bien qu'il n'a pas téléphoné ça qu'à nous. Il a fait son boniment, à tous les journaux du matin, et tout à l'heure il passera à la caisse et se fera reconnaître pour palper. Moi, je l'ai fait pour l'incendie du Bazar de la Charité. Je me trouvais devant… Seulement c'était pour les journaux du soir et il y en a juste deux qui paient…

— Parfaitement… Parfaitement, dit Coche en lui rendant son journal. Vous êtes un malin, Jules!…

Mais il pensait:

— Imbécile!

Puis il ajouta:

— Oui, c'est probablement ça, dites à M. Avyot que je viens. Le temps de m'habiller…

Resté seul, Coche se mit à rire. N'était-il pas drôle, en effet, qu'on vint lui annoncer, à lui, cette nouvelle? Sur le premier moment, il avait éprouvé une surprise réelle. Deux ou trois heures de sommeil lourd lui avaient fait oublier les émotions de la nuit. Il s'était demandé pendant un instant pourquoi on l'appelait, et n'avait compris que lorsque Jules avait déplié le journal. Décidément les choses allaient pour le mieux. Il avait craint qu'un autre ne fût mis sur cette affaire, ce qui eût un peu paralysé son action. Maintenant, il allait pouvoir jouer la partie à sa façon.

Tout en réfléchissant, il s'habillait. Comme il faisait froid dans la chambre sans feu, il prit une chemise de flanelle, des vêtements épais, et un gros pardessus d'automobile. Le chapeau sur la tête, il tâta ses poches, sentit ses clefs, son portefeuille, son bloc-notes et son stylographe. Il n'oubliait rien. En passant devant la loge du concierge, il demanda le cordon, et entendit une voix ensommeillée qui grognait derrière la vitre:

— Ça va bientôt finir cette nuit?…

Un cocher maraudait. Il le héla, donna l'adresse du Monde, et de nouveau, se prit à réfléchir.

La seule attitude possible était, pour le journal, celle de l'ignorance absolue. Un peu de mauvaise volonté même ne serait pas inutile. Une incrédulité à peine dissimulée ne messiérait point. De la sorte, il ôtait par avance tout soupçon, et laissait au secrétaire de la rédaction l'orgueil d'avoir vu juste. Il connaissait trop bien les hommes en général, et les journalistes en particulier, pour négliger cette vérité que, pour arriver à ses fins, il faut leur laisser une part de succès dans toute entreprise: c'est un courtage comme un autre. Avyot s'intéresserait d'autant plus à l'affaire qu'il pourrait dire à tout le monde:

— «J'ai eu du flair. Personne ne voulait me suivre. Coche prétendait que je m'étais laissé mettre dedans. Mais j'ai tenu bon. Je sentais que ce n'était pas un canard; on ne me la fait pas, je suis un vieux routier.»

La voiture s'était arrêtée. Il paya le cocher et monta rapidement à la rédaction. Le secrétaire l'attendait marchant de long en large dans son bureau. Dès qu'il l'aperçut, il s'écria:

— Vous voilà enfin! On vous cherche depuis une heure du matin. Je ne sais où vous passez vos nuits — cela vous regarde, d'ailleurs — mais franchement vous pourriez bien monter au journal. On ne sait jamais où vous trouver…

— Chez moi, fit Coche le plus naturellement du monde. J'ai dîné en ville, et à une heure du matin j'étais dans mon lit. J'ai quitté le journal à sept heures et demi du soir, tout était calme. Que s'est-il donc passé depuis qui ait nécessité ma présence?

— Ceci: à deux heures du matin environ, j'ai été avisé qu'un crime venait d'être commis boulevard Lannes.

— Fort bien, je saute en taxi-auto et je cours au commissariat de police du quartier.

Le secrétaire lui mit la main sur l'épaule:

— Un moment! On y serait fort en peine de vous donner le moindre renseignement, pour l'excellente raison qu'on ignore ce dont il s'agit.

— Je ne saisis pas bien, fit Coche. On n'a pas connaissance du crime au commissariat, et vous en êtes informé, vous? Comment?

— Voyez, fit Avyot en lui tendant le journal.

Coche parcourut pour la seconde fois son information de dernière heure, et parut la lire avec la plus grande attention.

— Diable, murmura-t-il, quand il eut fini. Voilà qui me semble louche. Êtes-vous bien sûr de n'avoir pas été mystifié?

— Si j'en étais absolument sûr, répliqua le secrétaire, je n'aurais pas mis la mention «sous toutes réserves…» Cependant — et son air devint mystérieux — j'ai de bonnes, d'excellentes raisons de croire.

— Serait-il indiscret de vous demander ces raisons?…

— Indiscret?… Non… Mais inutile, tout au moins… Au demeurant la situation, assez simple, peut se résumer en quelques mots: Vérifier tout d'abord l'information. Ensuite, étant les premiers et les seuls à l'avoir, profiter de nos vingt-quatre heures d'avance sur les autres journaux pour pousser notre enquête parallèlement à celle de la police. Je pense que mon correspondant ne s'en tiendra pas à sa communication de cette nuit, et que je le verrai sous peu, ne serait-ce que pour toucher quelque argent…

— Croyez-vous? fit Coche.

— Je le crois, affirma le secrétaire.

— Peuh! murmura Coche.

— Mon cher, vous m'accorderez une certaine expérience dans un métier que j'ai fait pendant vingt ans?…

— Âme naïve, songea Coche. Si tu le connaissais, ce correspondant, comme tu serais étonné! Orgueilleux maladroit, tu n'avais pas le ton si tranchant cette nuit quand tu me suppliais… Non, il ne viendra pas frapper à la caisse, ton informateur. Le louis que tu lui donnerais ne suffit pas à son ambition; ton expérience est bien petite près de sa ruse. Et, tout haut, il ajouta:

— Certes… Il n'en est pas moins vrai que tout cela est bien bizarre, et que je me demande par quel bout il faut commencer.

— C'est votre affaire. Assurez-vous d'abord de la véracité du fait, ensuite débrouillez-vous de façon à me donner quatre cents lignes avec photographies pour ce soir. Si vous vous en tirez bien, je demanderai pour vous au patron une augmentation de cinquante francs par mois.

— Je vous suis tout à fait obligé, fit le reporter.

Et à part lui il pensa:

«Si je m'en tire bien, ce que moi j'appelle bien m'en tirer, ce n'est pas de cinquante francs qu'il sera question, mon bonhomme! Le journal qui voudra Onésime Coche y mettra le prix. Nous traiterons en grand, à l'américaine!»

… Dehors le ciel se salissait de traînées pâles. Le jour prêt à venir mêlait ses reflets blancs à la lueur de la lampe. Les machines arrêtées, l'on n'entendait plus à la place de leur ronflement cadencé, que les murmures vagues, les bruits multiples et confus de la rue, coupés de temps en temps par l'appel sonore d'une trompe d'automobile. Un omnibus passa avec un grand fracas de roues et de vitres secouées. Onésime Coche se leva, prit un numéro du Monde, et le mit dans sa poche.

— Vous dites, boulevard Lannes, numéro?…

— 29. Ne commencez pas à avoir la tête ailleurs, ce n'est pas le moment.

— Oh! protesta Coche, soyez tranquille. Il est sept heures, je me mets en campagne.

— Et moi, je vais me coucher. J'ai bien gagné quelques heures de sommeil; je travaillais, moi, pendant que vous dormiez…

Coche détourna la tête pour ne pas laisser deviner le sourire qui plissait sa bouche, et la petite flamme qui passait dans ses yeux, puis sortit. Dans l'escalier, il croisa le garçon qui lui demanda:

— C'était bien pour ce que je vous ai montré?

— Exactement.

Il prit une voiture et dit au cocher:

— Avenue Henri-Martin. Au coin du boulevard Lannes.

Une espèce de pudeur, un scrupule inexplicable, l'empêcha de donner l'adresse exacte. Sans s'en rendre compte, il agissait comme un coupable, n'osant pas faire arrêter sa voiture devant la maison. Quoi de plus naturel pourtant? Il partait avec un mandat déterminé, au su et au vu de tout le monde. Mais il s'imagina qu'à l'énoncé de cette adresse «29, boulevard Lannes», le cocher le regarderait de côté. Sur les trottoirs, le long des devantures fermées, des gens passaient très vite. Il songea que cette nuit, qui s'en allait ainsi, laissant flotter autour de toutes choses une buée triste et très froide, était étrangement longue. Afin de mieux réfléchir, il se cala dans un coin, ferma les yeux, et remua mille pensées, mêlant à ses projets, la vision de la chambre du crime, et celle du café où il avait pris sa résolution définitive. Le petit jour dont il gardait derrière ses paupières closes le reflet triste, évoquait dans son esprit l'aube lugubre des matins d'exécution, et dans ce chaos de pensées se chevauchant et se mêlant, passaient dans un va-et-vient monotone les faces des deux rôdeurs et de la femme, le visage exsangue de l'assassiné, et surtout la main sanglante aux doigts énormes dont il avait lavé la trace sur le mur.

Il faisait grand jour quand la voiture s'arrêta. Onésime Coche descendit le boulevard Lannes à pas lents. Une à une, les maisons s'éveillaient. Entre les volets brusquement ouverts et qui tapaient les murs, des formes apparaissaient, des visages encore lourds de sommeil. Sur la chaussée, très peu de monde. Une voiture d'épicier stationnait devant une porte. Un garçon boucher, son panier sous le bras, marchait en sifflotant. Un facteur sonnait à la grille d'un petit hôtel. Coche regarda le numéro de la maison et lut 17. Le boulevard était si différent le jour de ce qu'il était la nuit, qu'il était arrivé tout près de la maison du crime sans s'en apercevoir.

La journée s'annonçait froide, mais très belle. Derrière de petits nuages le soleil montait doucement à l'horizon, et mettait sur le sol très blanc, le long des murs chargés de lierre, sur les maisons aux toits pointus, une lumière jeune de printemps. Il ne restait plus rien des ombres de la nuit, et, pendant une seconde, tant le contraste était violent entre les deux aspects de cette rue, Coche se demanda s'il n'avait pas rêvé, si tout cela n'était pas un cauchemar. Il était plus de huit heures. Depuis longtemps, bien des gens avaient acheté le Monde, et personne ne semblait soupçonner le drame. Un gendarme qui remontait vers l'avenue lisait précisément le journal à la page où figurait la nouvelle. Coche pensa: «Ou bien j'ai rêvé toute cette histoire, ou bien il va voir, et alors, il s'arrêtera.»

Mais le gendarme passa son chemin.

— Voyons, voyons, murmura Coche, je ne suis pas fou; je ne divague pas. Ce qui existe dans ma pensée a bien existé réellement. J'ai bien longé ce trottoir cette nuit; je suis bien entré dans un jardin, j'ai bien vu un homme égorgé sur son lit; j'ai…

Il appuya sa main sur son front et ressentit près de la tempe une douleur assez vive. Il regarda sa main: un peu de sang rougissait le bout de ses doigts.

Alors, ce qui semblait obscur et confus se précisa. Il se souvint de la chute qu'il avait faite en entrant, de la blessure qu'il portait au front, et, comme il levait les yeux, il vit qu'il était arrivé devant le 29.

Tout était clos et silencieux. Dans le sable jaune, la trace de ses pas subsistait, plus nette encore sur le bord de la plate- bande, où son pied, foulant le gazon, avait effacé la gelée blanche, retombée depuis très légère sur la place où avait posé sa semelle. Il n'avait pas songé à ce détail, s'en réjouit, comme d'une aide que lui aurait apportée le hasard, et se mit à faire les cent pas devant la maison. Des gens allaient et venaient sur la route. Un ouvrier le regarda fixement, du moins il le crut ainsi. Il était inutile de prolonger cette station qui risquait d'attirer l'attention sur lui. Sait-on jamais comment un individu vous remarque, et, dans la suite vous reconnaît?

N'était-il pas plus piquant d'aller, lui, simple journaliste, trouver le Commissaire de police, et de lui mettre le journal sous les yeux?

Dans le même moment, deux fiacres arrivèrent et s'arrêtèrent à quelques pas de lui. Il en vit descendre plusieurs hommes, parmi lesquels il reconnut le Commissaire de police; quatre agents cyclistes suivaient. Ils rangèrent tours machines le long du petit mur, exactement à la place où quelques heures plus tôt il avait écarté le lierre pour lire le numéro.

Le Commissaire hésita une seconde devant la porte, tira la sonnette, et attendit.

Alors Coche, qu'il regardait depuis une seconde, s'avança, et dit avec son plus aimable sourire: