MAURICE MAETERLINCK
LE
GRAND SECRET
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1921
Tous droits réservés.
Copyright 1921, by Eugène Fasquelle.
OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK
DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER | |
| La Sagesse et la Destinée (75e mille) | 1 vol. |
| La Vie des Abeilles (93e mille) | 1 vol. |
| Le Temple Enseveli (32e mille) | 1 vol. |
| Le Double Jardin (26e mille) | 1 vol. |
| L’Intelligence des Fleurs (42e mille) | 1 vol. |
| La Mort (56e mille) | 1 vol. |
| Les Débris de la Guerre (17e mille) | 1 vol. |
| L’Hôte Inconnu (27e mille) | 1 vol. |
| Les Sentiers dans la Montagne (17e mille) | 1 vol. |
THÉATRE | |
| Théâtre, Tome I. — La Princesse Maleine, L’Intruse,Les Aveugles | 1 vol. |
| Tome II. — Pelléas et Mélisande (1892), Alladineet Palomides (1894), Intérieur (1894), LaMort de Tintagiles (1894) | 1 vol. |
| Tome III. — Aglavaine et Sélysette (1896) ; Arianeet Barbe-Bleue (1901), Sœur Béatrice (1901) | 1 vol. |
| Joyzelle, pièce en 5 actes (13e mille) | 1 vol. |
| L’Oiseau Bleu, féerie en 6 actes et 12 tableaux(48e mille) | 1 vol. |
| La Tragédie de Macbeth, de W. Shakespeare.Traduction nouvelle avec une Introduction et desNotes (6e mille) | 1 vol. |
| Marie-Magdeleine, drame en 3 actes (6e mille) | 1 vol. |
| Monna Vanna, pièce en 3 actes (44e mille) | 1 vol. |
| Monna Vanna, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux,livret (musique de Henry Février) (11e mille) | 1 broch. |
| Pelléas et Mélisande, drame lyrique en 5 actes(4e mille) | 1 broch. |
| Intérieur, pièces en 1 acte (4e mille) | 1 broch. |
| La Mort de Tintagiles, drame lyrique en 5 actes | 1 broch. |
| Ariane et Barbe-Bleue, conte en 3 actes | 1 broch. |
| Le Miracle de Saint Antoine, farce en 2 actes | 1 broch. |
| Le Bourgmestre de Stilmonde, suivi de LeSel de la Vie (6e mille) | 1 vol. |
CHEZ DIVERS ÉDITEURS | |
| Le Trésor des Humbles (Mercure de France) | 1 vol. |
| Serres Chaudes (poésies). — (Lacomblez) | 1 vol. |
| L’Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbroeckl’Admirable, traduit du flamand et précédéd’une Introduction. (Lacomblez) | 1 vol. |
| Les Disciples à Saïs et les Fragments deNovalis, traduits de l’allemand et précédés d’uneIntroduction (Lacomblez) | 1 vol. |
| Album de douze Chansons. (Stock) | Épuisé. |
B — 1926 — Lib.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :
30 exemplaires numérotés sur papier du Japon,
100 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
PRÉLIMINAIRES
I
Qu’on ne s’attende pas à trouver ici une histoire ou une monographie méthodique de l’occultisme. Il y faudrait consacrer des volumes que remplirait forcément une grande partie du fatras que je veux avant tout épargner au lecteur. Je n’ai d’autre dessein que de dire aussi simplement que possible ce que m’ont appris plusieurs années passées dans ces régions assez décriées et peu fréquentées. J’en rapporte les impressions d’un voyageur de bonne foi qui les a parcourues en curieux plutôt qu’en croyant. Ce sera, si l’on veut, une sorte de résumé ou de mise au point provisoire. Je ne sais rien de plus que ce que pourrait apprendre le premier venu qui ferait la même excursion. Je ne suis pas un initié, je n’ai pas eu de maîtres évanescents et mystérieux venus tout exprès des confins de ce monde ou d’un autre pour me révéler les dernières vérités et me défendre de les répéter. Je n’ai pas eu accès aux bibliothèques cachées, à ces sources secrètes de la suprême Sagesse qui, paraît-il, existent quelque part, mais seront toujours pour nous comme si elles n’étaient point, attendu qu’en y pénétrant on se condamne, sous peine de mort, à un silence inviolable. Je n’ai pas davantage déchiffré d’incompréhensibles grimoires ni découvert une clef nouvelle aux livres sacrés des grandes religions. J’ai seulement lu et étudié la majeure partie de ce qui a été écrit sur ces questions ; et parmi une masse énorme de documents absurdes, puérils, ressassés et inutiles, je ne me suis attaché qu’aux œuvres maîtresses qui ont vraiment à nous apprendre quelque chose que nous ne trouvons pas ailleurs. En déblayant ainsi les abords d’une étude trop souvent encombrée de débris rebutants, je faciliterai peut-être la tâche de ceux qui voudront et sauront aller plus loin que moi.
II
Grâce aux travaux d’une science assez récente, notamment grâce aux recherches des indianistes et des égyptologues, il nous est aujourd’hui beaucoup plus facile que naguère de retrouver les sources, de remonter le cours et de débrouiller le réseau souterrain du grand fleuve mystérieux qui depuis l’origine de l’histoire a coulé sous toutes les religions, sous toutes les croyances, sous toutes les philosophies, en un mot sous toutes les manifestations diurnes ou à ciel ouvert de la pensée humaine. Il n’est plus guère contestable que cette source se trouve dans l’Inde antique. De là, l’enseignement sacré se répandit probablement en Égypte, gagna la Perse ancienne, la Chaldée, satura le peuple hébreu, s’infiltra dans la Grèce et le nord de l’Europe, atteignit la Chine et même l’Amérique où la civilisation Astèque n’était qu’une réplique plus ou moins déformée de la civilisation égyptienne.
Nous avons ainsi trois grands dérivés de l’occultisme primitif, Aryo ou Atlantéo-Hindou : 1o l’occultisme antique, c’est-à-dire égyptien, persan, chaldéen, juif et celui des mystères grecs ; 2o l’ésotérisme judéo-chrétien avec les Esséniens, les gnostiques, les néo-platoniciens d’Alexandrie et les kabbalistes du moyen âge, et 3o l’occultisme moderne plus ou moins imprégné des précédents, mais qui, sous le vocable d’ailleurs assez inexact d’occultisme, désigne plus spécialement, à côté des théosophes, les spirites et les métapsychistes d’aujourd’hui.
III
Quant aux sources de la source primaire, il est à peu près impossible de les retrouver. Nous n’avons ici que les affirmations de la tradition occultiste, affirmations que des découvertes historiques semblent d’ailleurs çà et là confirmer. Ces traditions attribuent l’immense réservoir de sagesse qui s’était formé quelque part, dès l’origine de l’homme, et, à ce qu’elles disent, même avant sa venue sur cette terre, à des entités plus spirituelles, à des êtres moins engagés dans la matière, à des organismes psychiques, dont les derniers venus, les Atlantes, n’auraient été que les représentants dégénérés.
Au point de vue historique, au delà de cinq ou six mille ans, sept mille peut-être, les documents nous font absolument défaut. Nous ne pouvons pas savoir comment est née la religion des Hindous et des Égyptiens. Quand nous la trouvons, elle est déjà toute faite dans ses grandes lignes, dans ses grands principes. Non seulement elle est toute faite ; mais plus on remonte, plus elle est parfaite, plus elle est pure, plus elle se rapproche des plus hautes spéculations de l’agnosticisme d’aujourd’hui. Elle suppose une civilisation antérieure, dont, étant donnée la lenteur de toute évolution humaine, il est impossible d’évaluer la durée. Cette durée doit vraisemblablement se calculer par milliers de milliers d’années. C’est ici que la tradition occultiste vient à notre aide. Pourquoi cette tradition serait-elle, à priori, inacceptable et méprisable, alors que presque tout ce que nous savons de ces religions primitives est également fondé sur la tradition orale, car les textes écrits sont de beaucoup postérieurs ; et qu’en outre tout ce que nous dit cette tradition concorde curieusement avec ce que nous avons appris d’autre part ?
IV
En tout cas, si l’on a besoin de la tradition occultiste pour expliquer l’origine de cette sagesse qui nous paraît à bon droit surhumaine, on peut fort bien s’en passer pour ce qui concerne l’essentiel de cette sagesse même. Des textes authentiques et qu’on peut situer dans l’histoire, le contiennent tout entier ; et sous ce rapport, les théosophes modernes qui prétendent avoir eu à leur disposition des documents secrets et avoir profité de révélations extraordinaires que leur auraient faites des Adeptes ou Mahatmas, d’une fraternité mystérieuse, ne nous ont rien appris qui ne se trouve dans les écrits accessibles à tous les orientalistes. Ce qui sépare les occultistes, — les théosophes de l’école de Blavatzky, par exemple, qui domine toutes les autres, — des indianistes et des égyptologues scientifiques, ce n’est pas ce qui a rapport à l’origine, à l’économie, au but de l’univers, aux fins de la terre et de l’homme, à la nature de la divinité, aux grands problèmes de la morale ; ce sont presque uniquement des questions qui ont trait à la préhistoire, à la nomenclature des émanations de l’inconnaissable et à la manière de maîtriser et d’utiliser les forces inconnues de la nature.
Occupons-nous d’abord des points où ils s’accordent ; ce sont du reste les plus intéressants ; car tout ce qui touche à la préhistoire est forcément hypothétique, les noms et les fonctions des dieux intermédiaires n’ont qu’un intérêt de second ordre ; quant à l’utilisation des forces inconnues, elle regarde plutôt les sciences métapsychiques dont nous reparlerons plus loin.
V
« Ce que nous lisons dans les Védas, dit Rudolph Steiner, l’un des plus érudits et aussi des plus déconcertants parmi les occultistes contemporains, ce que nous lisons dans les Védas, ces archives de la sagesse hindoue, ne nous donne qu’une faible idée des sublimes enseignements des anciens instructeurs et non pas dans leur forme originelle. Seul le regard du clairvoyant, porté sur les arcanes du passé, peut découvrir la sagesse inédite qui se cache derrière ces écrits. »
Historiquement, il est fort probable que Steiner a raison. En effet, comme je l’ai déjà dit, plus les textes sont anciens, plus ce qu’ils révèlent est pur et grandiose ; et il est vraisemblable qu’ils ne sont eux-mêmes, selon l’expression de Steiner, qu’un écho affaibli d’enseignements plus sublimes. Mais ne possédant pas le regard du clairvoyant, nous devons nous contenter de ce que nous avons sous les yeux.
Les textes que nous possédons sont les livres sacrés de l’Inde, que viennent corroborer ceux de l’Égypte et de la Perse. L’influence qu’ils exercèrent sur la pensée humaine, sinon dans leur forme présente, du moins par la tradition orale qu’ils n’ont fait que fixer, remonte aux origines de l’histoire, se répandit partout et ne cessa jamais de se faire sentir ; mais, pour le monde occidental, leur découverte et leur étude méthodique sont relativement récentes. « Il y a cinquante ans, écrivait en 1875 Max Muller, il n’existait pas un lettré qui sût traduire une ligne du Véda, une ligne du Zend-Avesta ou une ligne du Tripitâka Bouddhique, sans parler des autres dialectes ou langages. »
Si les faits prenaient d’abord, dans les annales de l’homme, les proportions qu’ils acquerront plus tard, la découverte de ces livres sacrés eût probablement bouleversé l’Europe ; car c’est sans nul doute l’événement spirituel le plus important qui s’y soit produit depuis le christianisme. Mais il est rare qu’un événement spirituel ou moral se répande rapidement dans les masses. Il a contre lui trop de forces qui ont intérêt à l’étouffer. Celui-ci demeura confiné dans un petit cercle de savants et de philologues et atteignit même moins qu’il n’était présumable les métaphysiciens et les moralistes. Il attend encore l’heure de son expansion.
VI
La première question qui se pose est celle de la date de ces textes. Il est très difficile d’y donner une réponse précise ; car s’il est relativement aisé de déterminer l’époque où les livres furent écrits, il est impossible d’évaluer le temps durant lequel ils existèrent uniquement dans la mémoire des hommes. Selon Max Muller, il n’y a guère de manuscrit sanscrit qui remonte plus haut que l’an mil de notre ère, et tout semble indiquer que l’écriture n’a été connue en Inde qu’au commencement de la période bouddhique (Ve siècle avant J.-C.), c’est-à-dire à la fin de la vieille littérature védique. Le Rig-Véda qui compte 1.028 hymnes, d’une moyenne de dix vers, soit 153.826 mots, a donc été conservé par le seul effort de la mémoire. Aujourd’hui encore, les Brahmanes savent tous le Rig-Véda par cœur, comme leurs ancêtres d’il y a trois mille ans. C’est au delà du Xe siècle avant J.-C. que nous devons placer le développement spontané de la pensée védique telle que nous la trouvons dans le Rig-Véda. Déjà trois cents ans avant J.-C., toujours selon Max Muller, le sanscrit avait cessé d’être parlé par le peuple, ce qui est prouvé par une inscription dont la langue est au sanscrit ce que l’italien est au latin.
Cette période des « Chandas », selon d’autres orientalistes, remonte probablement à deux ou trois mille ans avant J.-C., de sorte que nous voilà déjà à cinq mille ans, date la plus modeste et la plus prudente. « Une chose est certaine, ajoute Max Muller, c’est qu’il n’y a rien de plus ancien ni de plus primitif que les hymnes du Rig-Véda, non seulement dans l’Inde, mais dans tout le monde Aryen. En tant qu’Aryen de langue et de pensée, le Rig-Véda est notre livre sacré le plus ancien[1]. »
[1] Max Muller, Origine et développement de la religion. Trad. J. Darmesteter, p. 142.
Depuis les travaux du grand orientaliste, d’autres savants ont notablement reculé la date des premiers manuscrits et surtout celle des premières traditions ; mais ils restent encore à d’énormes distances de la computation des Brahmanes qui reportent l’origine de leurs livres à des milliers de siècles avant notre ère. « Il y a actuellement plus de cinq mille ans, dit Swâmi Dayanound Saraswati, que les Védas ont cessé d’être un objet d’études » ; et selon les calculs de l’orientaliste Halled, les Çastras, d’après la chronologie des Brahmanes, doivent avoir sept millions d’années.
Sans prendre parti dans ces querelles, le seul point qu’il importe d’établir, c’est que ces livres, ou plutôt la tradition qu’ils ont recueillie et fixée, est évidemment antérieure, l’Égypte, la Chine et la Chaldée peut-être exceptées, à tout ce que nous connaissons dans l’histoire de l’homme.
VII
Cette littérature comprend d’abord les quatre Védas : le Rig, le Sama, l’Yadjour et l’Atharva-Véda, complétés par les commentaires ou Brahmanas et les traités de philosophie appelés Aranyakas et Upanischads, auxquels il faut ajouter les Çastras, ou Sastras dont le plus connu est le Manava-Dharma-Çastra, ou Lois de Manou — qui, selon William Jones, Chézy et Loiseleur-Deslongchamps, remonte au XIIIe siècle avant notre ère, — et les premiers Pouranas.
De ces textes, le Rig est incontestablement le plus ancien. Les autres s’échelonnent sur un espace de plusieurs centaines, voire de plusieurs milliers d’années ; mais tous, excepté les derniers Pouranas, sont antérieurs à l’ère chrétienne, ce qu’il ne faut pas perdre de vue, non dans un sentiment d’hostilité envers la grande religion occidentale, mais pour mettre celle-ci à sa place dans l’histoire et dans l’évolution de la pensée humaine.
Le Rig-Véda est encore plus polythéiste que panthéiste et les sommets de la doctrine n’y émergent que çà et là, par exemple dans les stances que nous citons plus loin. Ses divinités ne représentent que des forces physiques amplifiées que le Sama-Véda et surtout les Brahmanes ramenèrent par la suite à des conceptions métaphysiques et à l’unité. Le Sama-Véda affirme l’Inconnaissable et le Yadjour-Véda le Panthéisme. Quant à l’Atharva, le plus ancien, selon les uns, le plus récent selon les autres, il est avant tout rituel.
Ces idées furent développées par les commentaires des Brahmanes qui se multiplièrent surtout entre les XIIe et VIIe siècles avant J.-C. ; mais se rattachent probablement à des traditions beaucoup plus anciennes que prétendent avoir retrouvées nos modernes théosophes, sans du reste étayer leurs assertions de preuves suffisantes.
Il faut donc, quand on parle de la religion de l’Inde, la considérer dans son ensemble, depuis le Védisme primitif, en passant par le Brahmanisme et le Krichnaïsme, jusqu’au Bouddhisme ; en s’arrêtant, si l’on veut, deux ou trois siècles avant notre ère, pour éviter tout soupçon d’infiltration judéo-chrétienne.
Toute cette littérature à laquelle on peut annexer, entre bien d’autres, les textes semi-profanes du Ramayana et du Maha-Bahrata, au milieu duquel s’épanouit le Bhagavat-Gita ou Chant du Bienheureux, cette magnifique fleur du mysticisme hindou, est encore très imparfaitement connue et nous n’en possédons que ce que les Brahmanes ont bien voulu nous en livrer.
Elle soulève une foule de questions extrêmement complexes dont bien peu ont été jusqu’ici résolues. Ajoutons que la traduction des textes sanscrits, surtout des plus anciens, est encore fort incertaine. Selon Roth, le véritable fondateur de l’exégèse védique, « le traducteur qui rendra le Véda intelligible et lisible, mutatis mutandis, comme Homère l’est devenu depuis les travaux de Voss, est encore à venir et l’on ne peut guère prévoir sa venue avant le siècle prochain ».
Pour se faire une idée de l’incertitude de ces traductions, il suffit de voir à titre d’exemple, à la fin du troisième volume de la Religion Védique d’Abel Bergaigne, le grand orientaliste français, les discussions qui s’élèvent entre les indianistes les plus célèbres, tels que Grassmann, Ludwig, Roth et Bergaigne lui-même, au sujet de l’interprétation de presque tous les mots essentiels de l’hymne I-123, à l’Aurore. « Elle étale, comme le dit Bergaigne, les misères de l’interprétation actuelle du Rig-Véda[2]. »
[2] La Religion védique d’après les hymnes du Rig-Véda, par A. Bergaigne, t. III, p. 283 et suiv.
Les néo-théosophes se sont efforcés de résoudre quelques-uns des problèmes que soulèvent l’antiquité hindoue ; mais leurs travaux, très intéressants en ce qui concerne la doctrine, sont extrêmement faibles au point de vue de la critique ; et il est impossible de les suivre sur un terrain où l’on ne rencontre que des hypothèses invérifiables. La vérité c’est que, quand il s’agit de l’Inde, il faut renoncer à toute certitude chronologique. Pour prendre un minimum, sans doute très inférieur à la réalité, en laissant derrière nous une marge peut-être immense de siècles nébuleux, ne reportons pas à plus de trois ou quatre mille ans l’épanouissement des Brahmanas ; nous constatons ainsi qu’existait à cette époque, au pied de l’Himalaya, une grandiose religion panthéiste et agnostique, qui plus tard devint ésotérique ; et c’est tout ce qui, pour l’instant, nous importe.
VIII
Et l’Égypte, dira-t-on, ses monuments et ses hiéroglyphes ne sont-ils pas bien plus anciens ? Écoutons sur ce point le très érudit égyptologue Le Page Renouf[3], une des grandes autorités en la matière. Il estime que les monuments égyptiens et leurs inscriptions ne peuvent servir de bases à des dates certaines ; que les calculs fondés sur le lever héliaque des étoiles n’est pas probant, attendu que dans les textes il est plus vraisemblable qu’il s’agit de leur passage que de leur lever. Mais il est convaincu que, d’après les calculs les plus modérés, la monarchie égyptienne existait déjà plus de 2.000 ans avant que l’Exode fût écrit ; or, l’Exode remonte probablement à l’an 1310 avant J.-C. ; et la date de la grande pyramide ne peut être reportée à moins de 3.000 ou 4.000 ans avant notre ère. Ces calculs, de même que ceux qui font commencer l’ère chinoise 2.697 ans avant J.-C., nous ramènent assez curieusement à l’époque assignée par les indianistes au développement de la pensée védique, développement qui suppose une période de gestation et de formation infiniment plus reculée. Ils n’impliquent pas du reste que la civilisation égyptienne, tout comme la civilisation hindoue, ne soit beaucoup plus ancienne. Un autre grand égyptologue, Léonard Horner, de 1851 à 1854, fit creuser dans la vallée du Nil, en divers endroits, quatre-vingt-quinze puits. On constate que la hauteur que le Nil ajoute chaque siècle à son lit d’alluvions est de 5 pouces, hauteur qui doit être moindre pour les couches inférieures, à cause de la pression ; or, jusqu’aux profondeurs de 75 pieds, on trouva des sculptures de granit, des figures humaines et animales, des mosaïques, des vases, des fragments de briques et de poteries (celles-ci aux grandes profondeurs). Comme il y a 12 pouces dans un pied, cela nous reporte à plus de 17.000 ou 18.000 ans. A une profondeur de 33 pieds 6 pouces on exhuma une tablette avec des inscriptions qui, d’après un calcul facile, avait par conséquent près de 8.000 ans. L’hypothèse de puits ou citernes, sur lesquels on serait tombé par hasard, doit être écartée, car le même fait s’est vérifié partout. Ces constatations, pour le dire en passant, donnent une fois de plus raison aux traditions occultistes, touchant l’antiquité de la civilisation humaine. Cette antiquité prodigieuse est en outre confirmée par les observations sidérales des anciens. Il existe par exemple un catalogue d’étoiles qu’on appelle le catalogue de Souryo-Shiddhanto ; or, les différences de position de huit de ces étoiles fixes, prises au hasard, démontrent que les observations de Souryo remontent à plus de 58.000 ans.
[3] P. Le Page Renouf, Lectures on the Origin and Growth of Religion as illustrated by the Religion of Ancient Egypt.
IX
Est-ce l’Inde ou l’Égypte qui fut l’héritière directe de la sagesse légendaire que nous léguèrent des peuples plus anciens, notamment les probables Atlantes ? Dans l’état présent de notre science, et sans tenir compte des traditions occultistes, il n’est pas encore possible de répondre.
Il y a moins d’un siècle on ignorait à peu près complètement l’Égypte antique. On ne la connaissait que par des ouï-dire et des légendes plus ou moins fantaisistes recueillies par des historiens tard venus et surtout par les divagations des philosophes et des théurgistes de l’époque Alexandrine. C’est seulement en 1820, que Jean-François Champollion, grâce au triple texte de la célèbre pierre hiéroglyphique de Rosette, trouva la clef de l’écriture mystérieuse qui couvre tous les monuments, tous les tombeaux et presque tous les objets de la terre des Pharaons. Mais la mise en œuvre de la découverte fut longue et pénible ; et ce n’est guère que quarante ans plus tard que l’un des plus illustres successeurs de Champollion, de Rougé, put dire qu’il n’y avait plus de texte égyptien qu’on ne fût à même de traduire. On déchiffra des documents sans nombre, et on acquit, quant au sens matériel de la plupart des inscriptions, une certitude presque définitive.
Néanmoins, il paraît de plus en plus probable que sous le sens littéral des inscriptions religieuses, s’en cache un autre qu’on ne peut pénétrer. C’est l’hypothèse à laquelle, en présence du flottement de bien des mots, aboutissent forcément les égyptologues les plus objectifs, les plus scientifiques, bien qu’ils ajoutent aussitôt que rien ne la confirme formellement. Il est donc extrêmement vraisemblable que sous la religion officielle enseignée aux profanes, il y en avait une autre réservée aux prêtres et aux initiés ; et l’hypothèse à laquelle sont contraints les savants, vient ici confirmer une fois de plus les assertions des occultistes, notamment celles des néo-platoniciens d’Alexandrie, au sujet des mystères égyptiens.
X
Quoi qu’il en soit, des textes sur l’authenticité desquels il n’y a pas le moindre doute, le Livre des Morts, les Livres des hymnes, le Recueil des sentences morales de Ptahhoteph, le plus ancien livre de la terre, puisqu’il est contemporain des Pyramides, et beaucoup d’autres, permettent de nous faire une idée très précise de la haute morale d’abord et surtout de la théosophie fondamentale de l’Égypte, avant que cette théosophie ne se corrompît pour donner satisfaction au vulgaire et ne se transformât en un monstrueux polythéisme, qui du reste fut toujours plus apparent que réel.
Or, plus les textes sont anciens, plus leurs enseignements se rapprochent de la tradition hindoue. Qu’ils soient antérieurs ou postérieurs à ceux-ci, la question est en somme secondaire ; ce qui est plus intéressant, c’est le problème de l’origine commune, origine unique et immémoriale, dont la probabilité s’accroît à chaque pas qu’on hasarde dans la préhistoire. Plus on remonte dans le temps, plus nettement se révèle l’accord sur les points essentiels. Voici, par exemple, l’idée que se faisait de Dieu la religion égyptienne à ses débuts. Nous en trouverons un peu plus loin l’original ou la réplique hindoue, de même que nous aurons l’occasion de confronter les deux théogonies, les deux cosmogonies et les deux morales qui sont évidemment les sources de toutes les théogonies, de toutes les cosmogonies et de toutes les morales de l’humanité.
Pour l’Égyptien qui a gardé la foi des origines, il n’y a qu’un seul Dieu, un Dieu unique. « Pas d’autre que lui. » — « Il est le seul être vivant en substance et en vérité. » — « Tu es seul et des millions d’êtres procèdent de toi. » — « Il a fait toutes choses et lui seul n’a pas été fait. » — « Partout et toujours, il est l’unique substance et il est inapprochable. » — « Il est l’un de l’un. » — « Il est hier, aujourd’hui et demain. » — « Il est Dieu se faisant Dieu, existant par lui-même, l’être double, c’est-à-dire, s’engendrant lui-même, générateur dès le commencement. »
« Voici plus de cinq mille ans, dit de Rougé, que dans la vallée du Nil commença l’hymne à l’unité de Dieu et à l’immortalité de l’âme… La croyance à l’unité du Dieu suprême et à ses attributs comme créateur et législateur de l’homme qu’il dota d’une âme immortelle, voilà les notions primitives, serties comme des diamants indestructibles dans les superfétations mythologiques accumulées par les siècles qui ont passé sur cette antique civilisation[4]. »
[4] De Rougé, Annales de la Philosophie chrétienne, t. XX, p. 327.
Assurément, il n’y a pas ici, dans la définition de la divinité, la pénétration, la subtilité et l’espace métaphysique, le bonheur d’expression, la magnificence verbale, le génie, en un mot, que nous trouverons dans les définitions hindoues. C’est que l’esprit égyptien est plus froid, plus sec, plus sobre, plus anguleux, plus réaliste, il a une imagination plus concrète, que l’inaccessible infini n’enflamme pas comme celle des peuples de l’Asie. Au surplus, ne perdons pas de vue que nous ne connaissons pas encore le sens secret qui se cache peut-être au fond de ces définitions. En tout cas, telles que nous les lisons, l’idée est la même et marque une même origine, que l’on peut, conformément aux traditions ésotériques et en attendant d’autres éclaircissements, appeler la pensée Atlantéenne. C’est une supposition que vient confirmer du reste le fameux passage du Timée, d’après lequel, au dire du prêtre égyptien qui parlait à Solon, l’Égypte aurait été, il y a 12.000 ans, une colonie Atlantéenne.
XI
Pour le Mazdéisme ou Zoroastrisme, la troisième des grandes religions, le problème de la filiation est plus simple, bien que celui des dates soit également compliqué. Zoroastre, ou plutôt l’un des Zoroastres, le dernier, aurait vécu, selon Aristote, au VIIe siècle avant notre ère. Pline le fait remonter à dix siècles avant Moïse, Hermippe de Smyrne, qui traduisit ses livres en grec, à 4.000 ans avant la prise de Troie et Eudoxe à 6.000 ans avant la mort de Platon.
La science moderne, comme le constate Édouard Schuré d’après les savantes études d’Eugène Burnouf, de Spiegel, de James Darmesteter et de Harlez, déclare qu’il n’est pas possible de fixer la date où vécut le grand philosophe iranien, auteur du Zend-Avesta, mais la recule en tout cas à 2.500 ans avant J.-C. Max Muller, de son côté, a fourni la preuve que Zoroastre ou Zarathustra et ses disciples avaient résidé dans l’Inde. « Plusieurs des dieux zoroastriens, ajoute-t-il, ne sont que des réflexions, des déflexions des dieux primitifs et authentiques des Védas. » Ici il n’y a donc pas le moindre doute au sujet de l’antériorité des livres hindous ; et en même temps est corroborée une fois de plus la fabuleuse antiquité de ces livres ou de ces traditions.
Ces observations préliminaires, dont le développement exigerait des volumes, suffisent, — et c’est ce qui nous intéresse pour l’instant, — à établir que l’enseignement qu’on retrouve dans la suite des temps au fond de toutes les religions, sous forme de mystères, d’initiation, de doctrine secrète, remonte, selon les calculs les plus timides, à des milliers d’années. Elles suffisent en tout cas à écarter la thèse assez puérile de ceux qui soutiennent qu’il est relativement récent et a subi l’influence des révélations judéo-chrétiennes. On ne défend plus sérieusement cette thèse ; mais on tourne la difficulté en disant : Oui, il y a des vérités de cette religion primitive et même des textes ayant date plus ou moins certaine, antérieurs à Moïse et à Jésus-Christ ; mais qui pourrait faire le départ des interpolations successives qui les ont transformés ?
Il existe dans l’Inde, paraît-il, plus de 1.200 textes des Védas et plus de 350 textes des Lois de Manou, sans compter ceux des livres sacrés que les Brahmes ne nous ont pas livrés, et il est incontestable que dans ces textes ou dans les enseignements qu’ils reproduisent, se trouvent d’évidentes interpolations. Il ne faut jamais perdre de vue que la religion orientale que nous appelons vulgairement et fort improprement le Bouddhisme, se divise en trois grandes périodes qui correspondent assez exactement aux trois périodes qu’on pourrait marquer dans le christianisme, à savoir le Védisme ou la religion primitive, que les Brahmanes commentèrent, compliquèrent et corrompirent enfin à leur profit et qui devint le Brahmanisme contre lequel se révolta et que réforma au Ve siècle avant J.-C. Siddharta Gautama Bouddha ou Çakya-Mouni.
Les indianistes, grâce surtout aux repères historiques que leur donne l’institution des castes, les changements de langue et de mètre, ont appris à démêler assez facilement, dans les textes suspects, ces trois courants ; et sous la luxuriance et l’enchevêtrement des interpolations, apparaissent toujours les grandes lignes et les vérités essentielles qui nous importent seules.
L’INDE
I
Voyons d’abord l’idée qu’en même temps que les Égyptiens, et beaucoup plus probablement avant eux, se faisaient de la divinité ces ancêtres dont les traditions ont au moins 5.000 ou 6.000 ans et qui eux-mêmes tenaient ces traditions de peuples aujourd’hui disparus, dont la dernière trace dans la mémoire des hommes, selon le Timée et le Critias de Platon, remonte à cent vingt siècles.
Je fais grâce au lecteur de l’inextricable nomenclature de la mythologie orientale, de la pullulation des dieux anthropomorphes que les prêtres de l’Inde, comme ceux de l’Égypte, de la Perse et de tous les temps et de tous les pays, furent forcés de créer pour répondre aux exigences de l’idolâtrie populaire. Je lui épargne également l’ostentation d’une érudition facile et prodigue de noms imprononçables, pour en venir directement et m’en tenir uniquement à la notion essentielle de la cause première, telle qu’on la trouve aux sources les plus reculées, et qui, peu à peu, si elle ne fut pas cachée au vulgaire ne fut plus comprise par lui, et devint le grand secret de l’élite des prêtres et des initiés.
Écoutons tout de suite le Rig-Véda, le plus authentique écho des plus immémoriales traditions, quand il aborde la question formidable :
« Il n’y avait ni l’Être ni le Non-Être. Il n’y avait ni l’atmosphère, ni le ciel au-dessus. Qu’est-ce qui se meut ? En quel sens ? Sous la garde de qui ? Y avait-il des eaux et le profond abîme ?
« Ni la mort n’était alors, ni l’immortalité. Le jour n’était pas séparé de la nuit. Seul, l’Un respirait, sans souffle étranger, de lui-même ; et il n’y avait rien d’autre que lui.
« Alors s’éveilla en lui pour la première fois le désir ; ce fut le premier germe de l’esprit. Le lien de l’Être, ils le découvrirent dans le Non-Être, les sages s’efforçant, pleins d’intelligence, en leur cœur…
« Qui sait, qui peut nous dire d’où naquit, d’où vint la création, et si les dieux ne sont nés qu’après elle ? Qui sait d’où elle est venue ?
« D’où cette création est venue, si elle est créée ou non créée, celui dont l’œil veille sur elle du plus haut ciel, celui-là seul le sait, et encore le sait-il ?[5] »
[5] Rig, X, 129.
Est-il possible de trouver dans les annales humaines, paroles plus grandioses, plus chargées d’angoisse solennelle et qui rendent un son plus auguste, plus sacré et plus redoutable ? Est-il possible de trouver à la base de tout, aveu d’ignorance plus total et plus irréductible ; et du fond de notre agnosticisme que des milliers d’années ont agrandi, pourrions-nous en élargir l’horizon ? D’emblée il dépasse tout et va plus loin que nous n’oserons jamais aller de peur de désespérer, puisqu’il ne craint pas de se demander si l’Être suprême sait ce qu’il a fait, sait s’il a créé ou non et doute s’il a pris conscience de lui-même…
II
Écoutons ensuite le Sama-Véda confirmer et développer ce magnifique aveu d’ignorance :
« Si tu dis : Je connais parfaitement l’Être suprême, tu te trompes ; qui pourrait dénombrer ses attributs ? Si tu dis : Je pense le connaître, non que je croie le connaître parfaitement ni ne pas le connaître du tout, mais je le connais partiellement ; car celui qui connaît toutes les manifestations des dieux qui procèdent de lui, connaît l’Être suprême, si tu dis cela tu te trompes, ce n’est pas le connaître que de ne pas l’ignorer entièrement.
« Celui, au contraire, qui croit ne pas le connaître, c’est celui qui le connaît ; et celui qui croit le connaître, c’est celui qui ne le connaît pas. Il est regardé comme incompréhensible par ceux qui le connaissent le plus et connu parfaitement par ceux qui l’ignorent entièrement. »
A cet agnosticisme fondamental, l’Yadjour-Véda vient ajouter son panthéisme total :
« Le sage fixe ses regards sur cet être mystérieux dans lequel existe perpétuellement l’univers qui n’a pas d’autre base que Lui. En Lui ce monde est enfermé, c’est de Lui que ce monde est sorti. Il est enlacé et tissu dans toutes les créatures sous les diverses formes de l’existence.
« Cet être unique, que rien ne peut atteindre, est plus rapide que la pensée ; et les dieux eux-mêmes ne peuvent comprendre ce moteur suprême qui les a tous devancés. Il est loin et près de toutes choses. Il remplit cet univers entier et le dépasse encore infiniment.
« Quand l’homme sait voir tous les êtres dans ce Suprême Esprit, et ce Suprême Esprit dans tous les êtres, il ne peut plus dédaigner quoi que ce soit.
« Ils sont tombés dans une nuit bien profonde ceux qui ne croient pas à l’identité des êtres ; ils sont tombés dans une nuit bien plus profonde encore ceux qui ne croient qu’à leur identité.
« Il gagne d’être immortel celui qui croit à l’identité éternelle des êtres.
« Tous les êtres sont dans ce Suprême Esprit, et ce Suprême Esprit est dans tous les êtres.
« Les êtres lui apparaissent tels qu’ils furent de toute éternité, toujours semblables à eux-mêmes. »
III
Nos ancêtres s’efforcèrent de creuser cet immense aveu d’ignorance, de peupler ce néant abyssal où l’homme ne pouvait respirer et cherchèrent à définir cet être suprême qu’une tradition plus préhistorique qu’eux-mêmes n’avait pas osé concevoir. Il n’est pas de spectacle plus passionnant que cette lutte de nos pères d’il y a soixante ou cent siècles contre l’Inconnaissable ; et, pour en donner une idée, je leur emprunte leur propre voix en ne reproduisant que les termes presque désespérés dont ils se servirent dans leurs livres sacrés les plus anciens et les plus authentiques, qu’il faut lire sans se laisser effrayer par l’incohérence des images qui est, comme le remarque Bergaigne, le pain quotidien de la poésie védique.
Dieu, nous disent-ils, est l’Être et le grand tout existant par lui-même, incognoscible et cause sans cause de toutes les causes. Il est l’ancien des anciens et l’inconnu de l’inconnu. Il est tout et dans tout, l’âme éternelle de tous les êtres, que nul ne peut comprendre. Il est la réunion de toutes les formes matérielles, intellectuelles et morales de l’universalité des êtres. Il est l’unique, le germe primordial, non révélé de tout, la profondeur inconnue, la substance incréée de l’inconnu. « Non, non, est son Nom », et tout oscille perpétuellement entre « Tout est, rien n’est. » « La mer seule connaît la profondeur de la mer, l’espace seul connaît l’étendue de l’espace, Dieu seul peut connaître Dieu. » Il est le contenant inconnu de tout ; il est le non-être parce qu’il est l’Être absolu, quelque chose qui n’est rien tout en étant tout. « Celui qui est et qui pourtant n’est pas, cause éternelle qui n’a pas d’être, l’Indécouvert et l’Indécouvrable, qu’aucune créature ne peut comprendre », dit Manou. Il n’est pas quelque chose, il n’est pas un être connu ou visible et l’on ne peut lui appliquer le nom d’aucun objet qui soit connu. Il est le caché des cachés, il est « Cela », le principe passif et latent. Le monde est son nom, son image ; mais son existence première qui contient tout en soi est seule réellement existante. Cet univers est lui, il vient de lui, il retourne en lui. Tous les mondes ne font qu’un avec lui, car ils ne sont que par sa volonté ; volonté éternelle et innée en toutes choses. Cette volonté se révèle dans ce que nous appelons la création, la conservation et la destruction de l’univers ; mais il n’y a pas de création à proprement parler, car tout existant en lui depuis toujours, la création n’est qu’une émanation de ce qui était en lui. Cette émanation rend simplement visible à nos yeux ce qui ne l’était pas. De même, il n’y a pas de destruction, celle-ci n’étant qu’une inhalation de ce qui avait été exhalé ; et cette inhalation ne fait à son tour que rendre invisible ce qui avait été vu ; car tout est indestructible, puisque tout n’est que la substance de l’Être suprême qui lui-même n’a ni commencement ni fin, dans l’espace et le temps.
IV
Avoir sondé aussi profondément et sur une telle étendue, dès ce que notre ignorance appelle les origines, le mystère infini de la cause première inconnaissable, suppose évidemment une civilisation, une accumulation de pensées, de méditations, une expérience, une contemplation et une pénétration de l’univers qui sont bien faites pour nous émerveiller et nous humilier. Nous regagnons à peine les sommets d’où descendirent ces idées où panthéisme et monothéisme se confondent et ne forment plus qu’un dans l’incommensurable inconnu. Et qui sait si nous les aurions regagnés sans leur aide ? Il y a moins d’un siècle, nous ignorions encore ces définitions dans leur netteté, dans leur grandeur originales ; mais elles s’étaient infiltrées partout, elles flottaient en débris sur les eaux souterraines de toutes les religions, et d’abord sur celles de la religion officielle de l’Égypte où le « Noun » est aussi inconnaissable que le « Cela » hindou, et où, selon la tradition occultiste, comme révélation suprême, à la fin de la dernière initiation, on jetait en courant, dans l’oreille de l’adepte, ces mots terribles : « Osiris est un dieu noir ! » c’est-à-dire un dieu qu’on ne peut pas connaître, qu’on ne connaîtra jamais !… Elles flottaient également sous la Bible, sinon sous celle de la Vulgate où elles deviennent méconnaissables, du moins sous celle d’hébraïsants comme Fabre d’Olivet qui lui ont, ou croient lui avoir restitué son sens véritable. Elles flottaient aussi sous les mystères de la Grèce qui n’étaient qu’une réplique déformée et pâlie des mystères égyptiens. Elles flottaient encore, et plus près de la surface, sous les doctrines des Esséniens qui, au dire de Pline, vécurent le long des rives de la Mer Morte pendant des milliers de siècles. « Per sæculorum millia » ce qui est évidemment exagéré. Elles flottaient dans la Kabbale, tradition des anciens initiés juifs, qui prétendent avoir conservé la loi orale que Dieu donna à Moïse sur le Sinaï et qui, transmise de bouche en bouche, fut écrite par les savants rabbins du Moyen âge. Elles flottaient sous les enseignements et les rêves extraordinaires des Gnostiques, héritiers probables des introuvables Esséniens, sous ceux des néo-platoniciens et sous le christianisme primitif, comme dans les ténèbres où se perdaient les malheureux Hermétistes médiévaux, parmi des textes de plus en plus mutilés et corrompus et des lueurs de plus en plus incertaines et dangereuses.
V
Voilà donc une grande vérité, la première de toutes, la vérité radicale, à laquelle nous sommes revenus : le caractère inconnaissable de la cause sans cause de toutes les causes. Mais cette cause ou ce Dieu, nous l’aurions toujours ignoré, ensevelis en lui, s’il ne s’était manifesté. Il fallait bien le faire sortir de son inactivité qui pour nous équivalait au néant, attendu que l’univers paraît avoir une existence et que nous-mêmes croyons vivre en lui. Dégagée de l’enchevêtrement des lianes théogoniques et théologiques qui bientôt l’envahirent de toutes parts, la cause première, ou plutôt la cause éternelle, — car n’ayant pas de commencement, elle ne peut être première ni seconde, — n’a jamais rien créé. Il n’y a pas eu de création vu que, de toute éternité tout existe en cette cause, sous une forme invisible à nos yeux, mais plus réelle que s’ils la voyaient, puisque nos yeux ne sont faits que pour voir l’illusion. Au point de vue de cette illusion, ce tout, qui existe toujours, apparaît ou disparaît selon un rythme éternel que scandent le sommeil et le réveil de la cause éternelle. « C’est ainsi, disent les Lois de Manou, que par un réveil et par un repos alternatifs, l’Être immuable fait revivre et mourir éternellement tout cet assemblage de créatures mobiles et immobiles[6]. » Il s’exhale ou il expire et l’esprit descend dans la matière qui n’est qu’une forme visible de l’esprit, et les mondes innombrables naissent, se multiplient et évoluent dans l’univers. Il s’inhale ou il aspire ; la matière rentre dans l’esprit qui n’est qu’une forme invisible de la matière, les mondes disparaissent, sans périr, et réintègrent la cause éternelle, pour en ressortir au réveil de Brahma, c’est-à-dire des milliards d’années après, pour y rentrer encore, au retour du sommeil, des milliards d’années plus tard ; et il en fut et il en sera toujours ainsi, de toute éternité, dans toute éternité, sans commencement, sans arrêt et sans fin.
[6] Lois de Manou, I, 57.
VI
C’est encore un immense aveu d’ignorance ; et ce nouvel aveu, si haut qu’on remonte, le plus ancien de tous, est aussi le plus profond, le plus complet et le plus grandiose. Cette explication de l’incompréhensible univers, qui n’explique rien parce qu’on n’explique pas l’inexplicable, est plus admissible que toutes celles que nous pourrions donner et peut-être la seule que nous puissions accepter sans nous heurter à chaque pas aux objections insurmontables et aux questions sans réponse de notre raison.
Ce second aveu, nous le trouvons à l’origine des deux religions-mères. En Égypte, même dans l’Égypte superficielle et exotérique que nous connaissons seule, et sans tenir compte du sens secret qu’ont probablement les hiéroglyphes, il prend une forme analogue. Il n’y a pas non plus création proprement dite, mais extériorisation d’un principe spirituel éternel et latent. Tout être et toute chose existent de toute éternité dans le « Noun », et y retournent après la mort. Le « Noun » est « l’abîme » de la Genèse ; un esprit divin indéfini y flotte, portant en lui la somme des existences futures, d’où son nom de « Toum », qui signifie à la fois Néant et Totalité. Quand « Toum » voulut fonder dans son cœur tout ce qui existe, il se dressa parmi ce qui était dans le Noun, hors du Noun et des choses inertes, et le soleil « Râ » exista, la Lumière fut. Mais il n’y avait pas trois dieux, l’abîme, l’esprit dans l’abîme, la lumière hors de l’abîme. Toum, extériorisé par la force de son désir créateur, est devenu Râ-soleil, sans cesser d’être Toum, sans cesser d’être Noun. Il dit de lui-même : « Je suis Toum, celui qui existait seul dans le Noun. Je suis le Dieu grand qui se crée lui-même, c’est-à-dire le Noun, père des dieux. » Il est la somme des existences des êtres. Et pour exprimer cette idée que le démiurge a tout créé de son propre fonds, le célèbre papyrus de Leyde explique : « Il n’existait pas d’autre dieu avant lui, ni d’autre dieu avec lui, quand il a dit ses formes, il n’existait pas de mère pour lui qui lui ait fait son nom (en Égypte nommer équivalait à créer), point de père pour lui qui l’ait émis en disant : « C’est moi qui t’ai créé[7]. »
[7] Cf. A. Moret, Les Mystères égyptiens, p. 110 et suiv., et Pierret, Études égyptologiques, p. 414.
Pour créer, le dieu égyptien pense d’abord, puis parle le monde. (C’est déjà le Verbe, le fameux Logos des philosophes alexandrins que nous retrouverons plus tard.) Son intelligence suprême prend le nom de Phtah, son cœur, c’est-à-dire l’esprit qui l’anime, c’est Horus, et le Verbe, instrument de la création, c’est Thot. Nous avons ainsi : Phtah-Horus-Thot, démiurge-esprit-verbe, trinité dans l’unité Toum. Par la suite, comme dans les religions védique, perse et chaldéenne, le dieu suprême et inconnaissable est peu à peu relégué dans l’oubli, et l’on ne parle plus que de ses émanations innombrables dont les noms varient de siècle à siècle et parfois de ville à ville. C’est ainsi que dans le « Livre des Morts », Osiris qui devient le dieu le plus connu de l’Égypte dit qu’il est Toum.
Dans le Mazdéisme ou Zoroastrisme, qui n’est qu’une adaptation du Védisme au caractère Iranien, le dieu suprême n’est pas le créateur tout puissant qui pouvait faire le monde comme il le voulait ; il est soumis aux lois inflexibles de la cause première inconnue qu’il est peut-être lui-même. En Chaldée, carrefour où se rencontrent les religions de l’Inde, de l’Égypte et de la Perse, c’est encore la substance existant par elle-même, incréée, qui donne naissance à tout, ne créant pas parce que tout existe en elle, mais se manifestant périodiquement en reflétant son image dans le monde visible à nos yeux. Dans la Kabbale, dernier écho et contre-épreuve des enseignements ésotériques de la Chaldée et de l’Égypte, nous retrouvons le même aveu : l’esprit incréé, éternel, incognoscible, incompris dans sa pure essence, contient en soi le principe de tout ce qui existe et ne se manifeste et ne se rend visible à l’homme que par ses émanations.
Enfin, si nous ouvrons la Bible, non plus dans sa traduction restreinte, superficielle et empirique, mais dans une version qui aille au fond du sens intime, essentiel et radical des mots hébreux, telle que celle que tenta Fabre d’Olivet, nous trouvons, au premier verset de la Genèse : « Premièrement-en-principe, c’est-à-dire avant tout, Il, Elohim, Lui-les-dieux, l’Être étant, créa, c’est-à-dire ne fit pas quelque chose de rien, mais tira d’un élément inconnu, fit passer du principe à l’essence, l’ipséité-des-cieux et l’ipséité-de-la-terre ».
« Et la terre existait, puissance contingente d’être, dans une puissance d’être ; et l’obscurité (force compressive et durcissante) était sur la face de l’abîme (puissance universelle et contingente d’être) ; et le souffle de Lui-les-dieux (force expansive et dilatante) était générativement mouvant sur la face des eaux (passivité universelle)[8]. »
[8] Fabre d’Olivet, La Langue hébraïque restituée, t. II, p. 25-27.
N’est-il pas curieux de constater que cette traduction littérale nous ramène bien près de l’Inde, de l’idée du principe inconnu ; et plus près encore de la création hindoue : passage du principe à l’essence, expansion de l’être des êtres qui contient tout, et de l’extériorisation, à son réveil, de ce qu’il renfermait en puissance durant son sommeil ? Or, rappelons-nous qu’en 1875, Max Muller écrivait « Qu’il y a cinquante ans, il n’existait pas un seul lettré qui sût traduire une ligne du Véda ». Il faut donc croire, malgré l’affirmation du grand Orientaliste, ou que Fabre d’Olivet était capable de le traduire, ou qu’il en avait saisi l’esprit dans les traditions de la Kabbale, qu’il ne pouvait connaître que par la très incomplète et très infidèle Kabbala Denudata de Rosenroth, ou enfin que le texte hébreu, s’il dit réellement ce qu’il lui fait dire, comme tout semble le prouver, reproduit étrangement les principes hindous, car sa traduction, fruit de longs travaux antérieurs, parut en 1815, c’est-à-dire dix ou vingt ans avant qu’on eût appris à lire le sanscrit et les hiéroglyphes égyptiens.
VII
Est-il possible aujourd’hui, avec tout ce que nous croyons savoir, ou plutôt avec tout ce que nous savons enfin que nous ne savons pas, de donner de la divinité une idée plus vaste, plus profondément négative que celle qu’en donnèrent ces religions des débuts de l’humanité ; et qui réponde mieux à l’immense ignorance sans espoir où nous nous débattrons toujours au sujet de la cause première ; et ne nous trouvons-nous pas ici à d’énormes hauteurs au-dessus des dieux plus ou moins anthropomorphes qui succédèrent à l’inconnaissable suprême de la religion qui fut la mère méconnue de toutes les autres ? N’est-ce pas à son énigme sans nom que nous revenons enfin, après avoir erré si longtemps, perdu tant de siècles et tant de forces, commis tant d’erreurs et de crimes à la chercher où elle n’était pas, loin des cimes primitives sur lesquelles elle nous attendait depuis des milliers et des milliers d’années ?
VIII
Mais il fallait orner et peupler cet aveu d’ignorance, meubler ce néant sans bornes, animer cette abstraction qui dépasse les limites de l’entendement, et dont les hommes ne pouvaient se contenter. C’est à quoi s’évertuèrent toutes les religions, à commencer par celle qui d’abord l’avait osé faire.
J’écarte une fois de plus les broussailles des théogonies, simples à leur origine, mais bientôt inextricables, pour m’en tenir aux grandes lignes. Dans la religion primitive, nous l’avons déjà vu, la cause inconnue, à un moment donné, pris dans l’infini des temps, recommençant ce qu’elle fit de toute éternité, se réveille, se dédouble, s’objective, se reflète dans la passivité universelle, et devient, jusqu’au prochain sommeil, notre univers visible. De cette cause inconnue, existant par elle-même, qui se divise en deux parties pour rendre visible ce qui était latent en elle, naissent Brahma ou Nara, le père, Nari, la mère universelle, dont naît à son tour Viradj, le fils, l’univers. Cette triade primitive prenant ensuite une forme plus anthropomorphe, devient Brahma, le créateur, Vichnou, le conservateur, et Siva, le destructeur et régénérateur. En Égypte, c’est Noun, Toum, Râ, puis Phtah, Horus, Thot, qui deviennent ensuite Osiris, Isis et Horus.
A la suite de ces premières subdivisions de la cause inconnue, se précipite, à flots pressés, dans les panthéons primitifs, la foule des dieux qui ne sont que des émanations intermittentes, des délégations transitoires, des bourgeons éphémères de la cause première, des personnifications de plus en plus humaines de ses manifestations, de ses volontés, de ses attributs ou de ses facultés. Nous n’avons pas à les étudier ici, mais il est intéressant de marquer au passage les vérités profondes que rencontrent presque toujours ces cosmogonies et ces théogonies immémoriales et qui sont peu à peu confirmées par la science. Est-ce le seul hasard qui, par exemple, ait voulu que la terre émanât du chaos, se formât et se couvrît de vie, exactement dans l’ordre qu’elles indiquent ? Selon le livre de Manou, l’éther engendre l’air, l’air en se transformant engendre la lumière ; l’air et la lumière qui engendrent la chaleur produisent l’eau ; et celle-ci est la matrice de tous les êtres vivants. « Lorsque ce monde fut sorti de l’obscurité, dit le Bhâgavatâ Purana, contemporain du Véda selon les Hindous, les principes élémentaires subtils produisirent la semence végétale qui anima d’abord les plantes. Des plantes, la vie passa dans des corps fantastiques qui naquirent de la boue des eaux ; puis, par une série de formes et d’animaux différents, arriva jusqu’à l’homme. » — « Ils passèrent successivement par les végétaux, les vers, les insectes, les serpents, les tortues, les bestiaux et les animaux sauvages, tel est le degré inférieur », dit encore Manou, qui ajoute : « Les êtres acquièrent les qualités de ceux qui les précèdent, de telle sorte que plus un être est éloigné dans la série, plus il a de qualités[9]. »
[9] Lois de Manou, I, 20.
N’est-ce pas toute l’évolution darwinienne, confirmée par la géologie et prévue il y a au moins 6.000 ans ? D’autre part, n’est-ce pas à la théorie de l’« Akasha », que nous nommons plus grossièrement l’éther, source unique de tous les corps, que revient notre physique[10] ? Ces exemples, que l’on pourrait multiplier à l’infini, ne sont-ils pas troublants ? D’où venaient à nos ancêtres préhistoriques, dans une nuit et une déréliction qu’on s’imaginait épouvantables, ces intuitions extraordinaires, ces connaissances et ces certitudes que nous reconquerrons à peine ; et s’ils ont vu juste sur ces points que nous pouvons par hasard contrôler, n’y a-t-il pas lieu de se demander s’ils n’ont pas vu plus juste et plus loin que nous sur bien d’autres questions où ils sont aussi affirmatifs et qui jusqu’ici ont échappé à notre vérification ? Il est certain que pour en arriver où ils étaient, ils devaient avoir derrière eux un trésor de traditions, d’observations, d’expériences, de sagesse, en un mot, dont nous nous formons difficilement une idée ; mais à laquelle, en attendant mieux, nous devrions faire confiance un peu plus que nous ne le faisons, et dont nous pourrions tirer profit pour apaiser nos craintes, apprendre à connaître et à rassurer notre avenir d’outre-tombe et guider notre vie.
[10] Il est vrai que les récentes théories d’Einstein nient l’existence de l’éther et supposent que l’énergie rayonnante, la lumière visible par exemple, se propage d’une manière indépendante à travers l’espace vide absolu. Mais outre que ces théories semblent encore discutables, il convient de faire remarquer que l’éther scientifique auquel, jusqu’à Einstein, étaient forcés de recourir nos savants modernes, n’est pas exactement l’Akasha hindou, beaucoup plus subtil et plus immatériel, une sorte d’élément spirituel ou d’énergie divine, l’espace incréé, impérissable, infini.
IX
Nous venons de voir que les religions primitives et celles qui en dérivent s’accordent sur le caractère éternellement inconnaissable de la cause première ; et que leurs explications au sujet du passage du non-être à l’être, du passif à l’actif, du dédoublement générateur de la triade, sont à peu près les mêmes.
Remarquons ici l’étrange illogisme qui domine et répand son ombre sur tout le problème religieux. Les religions-mères, ou plutôt la religion-mère, enseigne que la cause des causes est inconnaissable, qu’il est impossible de la définir, de la comprendre, de l’imaginer ; qu’elle est « Cela » et rien de plus, le non-être, tout en étant l’être par excellence, éternel, infini, occupant tout le temps, tout l’espace qu’il est lui-même, n’ayant ni formes, ni volontés, ni attributs particuliers, puisqu’il les a tous. Or, de cet inconditionné, de cet absolu de l’absolu, dont on ne peut dire ce qu’il est, encore moins ce qu’il veut, de cette source même de l’indéfinissable et de l’incognoscible, elle fait sortir des émanations qui deviennent aussitôt des dieux parfaitement connus, parfaitement définis, agissant très nettement dans leurs sphères respectives, manifestant une puissance et une volonté personnelles, promulguant des lois et tout un code de morale auxquels il est enjoint à l’homme de se soumettre. Comment des êtres aussi complètement connus peuvent-ils sortir d’un être essentiellement inconnu ? Comment le tout étant inconnaissable, une partie de ce tout devient-elle subitement familière ? Dans cet inconcevable sans limites, seul admissible, car c’est à lui que nous ramène la science, où est le point d’où sortent les dieux qui nous sont imposés ? Où se trouvent le lien et le rapport ? Où est le lieu et le moment où s’opère l’incompréhensible miracle de la transubstantiation de l’incognoscible ? Où est la transition qui légitime ce formidable passage d’insondables ténèbres, non seulement au possible ou au probable, mais au connu décrit jusqu’en ses moindres détails ?
Ne semble-t-il pas que la religion-mère, et à sa suite toutes les autres qui ne sont que ses filles plus ou moins déguisées, ait arbitrairement bifurqué ou plutôt ait fait un saut immense et volontairement aveugle dans l’abîme de l’illogisme ? N’est-il pas possible qu’elle n’ait pas osé tirer toutes les conséquences de son redoutable aveu ; et ces conséquences, ne les aurait-elle pas déduites ailleurs, et précisément dans les enseignements secrets dont nous cherchons encore vainement les traces et dont la révélation rendait à jamais muets les grands initiés ?
X
C’est un soupçon qui revient plus d’une fois quand on approfondit ces religions, et qui expliquerait ce cri effrayant de la tradition occultiste, que nous avons déjà noté : « Osiris est un dieu noir ! » Le grand, le suprême secret serait-il un agnosticisme total ? Sans parler des enseignements ésotériques que nous ne connaissons pas, n’est-ce pas un aveu presque public que ce mot de « Maya », le plus mystérieux de l’Inde, qui veut dire que tout, l’univers et les dieux mêmes qui le créent, le maintiennent et le dirigent, n’est qu’illusion de l’ignorance, et que l’incréé et l’inconnaissable sont seuls réels ?
Mais quelle religion pouvait déclarer à ses fidèles : « Nous ne savons rien ; nous constatons simplement que cet univers existe ou du moins semble exister à nos yeux. Existe-t-il par lui-même, est-il dieu lui-même ou n’est-il que l’effet d’une cause plus reculée ? Et derrière cette cause plus reculée ne doit-on pas en supposer une autre encore plus reculée, et ainsi indéfiniment, jusqu’à la folie, car si Dieu est, qui a fait Dieu ?
« Qu’il soit cause ou effet, il importe assez peu à notre ignorance qui en tout cas demeure irréductible et dont les ténèbres sont simplement déplacées. De très anciennes traditions nous disent qu’il est plutôt la manifestation d’une cause plus inconcevable que lui. Nous acceptons cette tradition, plus inexplicable peut-être que l’énigme telle qu’elle s’offre à nos yeux, mais qui semble rendre compte de ce qui y paraît transitoire ou périssable et y substitue un fond éternel, immuable et purement spirituel. Ignorant tout de cette cause, nous devons nous borner à constater certaines habitudes, certains équilibres, certaines lois qui paraissent être ses volontés. Nous en faisons provisoirement des dieux. Mais ces dieux ne sont que des personnifications peut-être justes, peut-être illusoires, peut-être erronées, de ce que nous croyons avoir observé. Il est possible que d’autres observations plus exactes les détrônent. Il est possible qu’on s’aperçoive un jour que la cause inconnue, un peu mieux connue en quelque partie, voulait autre chose que ce que nous avions cru. Nous changerons alors les noms, les volontés, les lois de nos dieux. Mais en attendant, ceux que nous vous offrons sont nés d’observations et d’expériences si sages et si anciennes qu’il n’en est pas jusqu’à présent qui les surpassent. »
XI
S’il lui était impossible de parler ainsi à ses fidèles qui ne l’auraient pas comprise, elle pouvait révéler le secret aux derniers initiés que de longues épreuves avaient préparés et dont une sélection inhumainement rigoureuse attestait l’intelligence. Elle avouait donc tout à quelques-uns d’entre eux. Elle leur disait probablement : « En leur offrant nos dieux, nous n’avons pas voulu tromper les hommes. Si nous leur avions confessé que Dieu est inconnu et inconcevable, qu’on ne peut dire ce qu’il est, ce qu’il veut ; qu’il n’a ni forme, ni substance, ni résidence, ni commencement, ni fin, qu’il est partout et nulle part, qu’il n’est rien à force d’être tout, ils en auraient conclu qu’il n’existe point, qu’il n’y a ni lois ni devoirs et que l’univers est un immense abîme où chacun doit se hâter de faire ce qu’il lui plaît. Or, si nous ne savons rien, nous savons cependant que cela n’est pas, que cela ne peut pas être. Nous savons en tout cas que la cause des causes n’est pas matérielle, comme ils l’entendraient, car toute matière semble périssable, et elle ne pourra pas périr. Pour nous, cette cause inconnue est réellement notre Dieu, parce que notre intelligence est capable de la voir sur une étendue que notre imagination infirme peut seule limiter. Nous savons, avec une certitude que rien ne saurait ébranler, que cette cause, ou la cause de cette cause, et ainsi indéfiniment, doit exister, bien que nous sachions que nous ne pourrons jamais la connaître ni la comprendre. Mais fort peu d’hommes sont capables de se convaincre de l’existence d’une chose qu’ils ne pourront jamais voir, toucher, sentir, entendre, connaître ni comprendre ; c’est pourquoi, au lieu du néant qu’ils croiraient que nous leur proposons si nous leur disions à quel point nous ignorons tout, nous leur offrons comme guides, certaines apparences de volonté que nous avons cru discerner dans les ténèbres de la durée et de l’espace… »
XII
Cet aveu d’ignorance totale quant à la cause première, quant à l’essence du dieu des dieux, nous le trouvons également à la racine de la religion égyptienne. Mais il est fort possible qu’ayant été perdu de vue, — car les hommes n’aiment pas à s’attarder dans une ignorance sans espoir, — il ait été nécessaire de le refaire aux initiés, de le préciser, d’y insister, d’en développer les conséquences ; et qu’ainsi révélé dans toute son étendue, il soit devenu le fondement de la doctrine secrète. Nous constatons en effet que dans les théogonies subséquentes, on s’empressait d’oublier l’aveu enregistré aux premières pages des livres sacrés. On n’en tenait plus compte, on le refoulait dans la nuit des origines et de l’incompréhensible. Il n’en était plus jamais question ; et l’on ne s’occupait plus que des dieux qui en étaient issus, en oubliant toujours d’ajouter qu’émanés de l’indicible inconnu ils devaient nécessairement, par essence et par définition, participer de sa nature et être aussi inconnus, aussi inconnaissables que lui. Il se peut donc que l’enseignement secret réservé aux prêtres suprêmes les ramenât à une plus juste notion de la vérité primordiale.
A cet aveu aux initiés, on n’avait probablement pas à ajouter d’autres explications, vu qu’il détruit par la base toutes les explications possibles. Que pouvait-on, par exemple, leur dire au sujet de la première, de la plus redoutable de toutes les énigmes, à laquelle on se heurte immédiatement après celle de la cause des causes : l’origine du mal ? Les religions exotériques la résolvaient en dédoublant, en multipliant leurs dieux. C’était simple et facile. Il y avait des dieux de lumière qui représentaient et faisaient le bien ; et des dieux des ténèbres qui représentaient et faisaient le mal ; ils luttaient entre eux dans tous les mondes ; et si les dieux du bien étaient toujours les plus puissants, ils n’étaient cependant jamais complètement victorieux sur cette terre. Les types les plus nets de ce dualisme, nous les rencontrons dans la mythologie de l’Avesta, où ils prennent les noms d’Ormuzd et d’Ahriman ; mais sous d’autres vocables, sous d’autres formes et indéfiniment multipliés, nous les retrouvons dans toutes les religions et jusque dans le christianisme où Ahriman devient le prince des démons.
Mais que pouvait-on dire aux initiés ? Les théosophes modernes qui prétendent dévoiler au moins une partie des enseignements secrets, en subdivisant également les manifestations du principe inconnu, ne font que reproduire, sous une autre forme, les explications trop faciles de la religion exotérique et restent aussi loin qu’elle de la source de l’énigme ; et dans tout le domaine de l’occultisme, nous n’avons même pas l’ombre d’un commencement d’explication qui diffère autrement que par les termes de celles des religions officielles. Nous ne savons donc point ce qu’on leur révélait ; et il est assez probable que, de même que pour le mystère de la cause première, on était obligé de leur avouer qu’on ne savait rien. Vraisemblablement, on ne pouvait leur dire que ce que nous diraient les philosophies optimistes d’aujourd’hui, à savoir que le mal n’existe pas en soi, mais uniquement à notre point de vue, qu’il est purement relatif, que le mal moral n’est qu’une cécité, ou une fantaisie de notre entendement, et le mal physique une organisation défectueuse ou une erreur de notre sensibilité ; que la plus effroyable douleur n’est qu’une jouissance infidèlement traduite par nos nerfs, comme la jouissance la plus aiguë est déjà une douleur. C’est peut-être vrai ; mais le malheureux homme et surtout le malheureux animal qui n’a pour toute vie que celle-ci, quand cette vie, comme il arrive trop souvent, n’est qu’un tissu d’intolérables souffrances, a droit à quelques éclaircissements supplémentaires.
On les donnait en renvoyant aux existences successives, aux systèmes d’expiation et de purification. Mais ces éclaircissements, excellents quand on admet l’hypothèse de dieux intelligents dont on connaît les intentions, sont moins défendables lorsqu’il s’agit d’une cause inconnaissable à laquelle on ne peut attribuer une intelligence et une volonté sans nier qu’elle soit inconnue. Si l’on parvenait à fournir aux adeptes une autre explication qui s’imposât, elle devait renfermer la clef souveraine de l’énigme et ouvrir tous les mystères. Mais l’ombre même de cette clef chimérique n’est pas parvenue jusqu’à nous.
XIII
Tout branlants qu’en soient les fondements qui ne reposent que sur l’inconnaissable, il n’en reste pas moins que cette religion primitive nous a légué sur la constitution et l’évolution de l’univers, sur la durée des transformations des astres et de la terre, sur le temps, l’espace et l’éternité, sur les rapports de la matière et de l’esprit, sur les forces invisibles de la nature, sur les destinées probables de l’homme, et sur la morale, des enseignements incomparables. L’ésotérisme de toutes les religions, depuis l’Égypte peut-être et en tout cas depuis la Perse, la Chaldée, les mystères grecs, pour finir aux hermétistes du Moyen âge, profita de ces enseignements et en tira la partie la plus haute et la plus solide de son prestige, en les attribuant à une révélation secrète, jusqu’à ce que la découverte des livres sacrés de l’Inde en eût fait connaître la véritable source, et remis les choses au point. Au fond, l’ésotérisme ne fut jamais qu’une cosmogonie plus savante, une théogonie plus rationnelle, plus grandiose et plus pure, une morale plus élevée, que celle des religions vulgaires ; outre qu’il possédait, pour soutenir ou défendre ses doctrines, le secret péniblement transmis et souvent affreusement obscurci, de la manipulation de certaines forces oubliées. Aujourd’hui, il nous est possible de reconnaître, sous toutes les déformations, sous toutes les surcharges, sous tous les masques, parfois terriblement défigurés, le même visage. A ce point de vue, il est certain que depuis la publication et la traduction des textes authentiques, l’occultisme, tel qu’on l’entendait encore il n’y a guère plus de cinquante ans, a perdu les trois quarts de ses meilleures provinces. Il a notamment perdu presque tout intérêt doctrinal, hormis comme moyen de contrôle, puisqu’on peut étudier à la source même d’où il s’était parcimonieusement infiltré, tout ce qu’il enseignait secrètement au sujet de Dieu ou des dieux, au sujet de l’origine des mondes, des forces immatérielles qui le mènent, du ciel et de l’enfer tels que l’entendaient les Juifs, les Grecs et les Chrétiens, au sujet de la constitution du corps et de l’âme, des destinées de celle-ci, de ses responsabilités et de son existence d’outre-tombe.
Par contre, si ces textes anciens et authentiques, enfin traduits, nous prouvent que presque tout ce que l’occultisme affirmait au point de vue doctrinal n’était pas purement imaginaire mais reposait sur des traditions réelles et immémoriales ; ils nous permettent aussi de supposer que tout ce qu’il affirmait sur d’autres points, et notamment sur l’utilisation de certaines forces inconnues, n’est pas non plus purement chimérique ; et il regagne de ce côté ce qu’il perd de l’autre. En effet, si nous possédons les principaux livres sacrés de l’Inde, il est à peu près certain qu’il en est d’autres que nous ne connaissons pas encore, comme il est fort probable que nous n’avons pas pénétré le sens caché d’un grand nombre d’hiéroglyphes. Il se peut donc que les occultistes aient eu connaissance de ces écrits ou de ces traditions orales, par des infiltrations analogues à celles que nous avons pu constater. Il semble que l’on trouve des traces d’infiltrations de ce genre dans leur biologie, dans leur médecine, dans leur chimie, dans leur physique, dans leur astronomie et surtout dans tout ce qui touche à l’existence d’entités plus ou moins immatérielles qui paraissent vivre autour de nous. Sous ce rapport, l’occultisme garde encore un intérêt et mérite une étude attentive et méthodique qui pourrait efficacement seconder et peut-être rejoindre les travaux que les métapsychistes indépendants et scientifiques ont entrepris de leur côté, sur les mêmes sujets.
XIV
Quant à la tradition primitive, si elle a perdu le prestige d’être occulte, si d’autre part elle pèche par la base en tirant tous ses enseignements et toutes ses affirmations d’un fonds qu’elle-même a déclaré à jamais inaccessible, incompréhensible et inconnaissable, il n’en est pas moins vrai, abstraction faite de cette base défectueuse, que ces affirmations et ces enseignements sont les plus inattendus, les plus hauts, les plus admirables, les plus plausibles aussi et le plus fréquemment confirmés par les faits que l’homme ait connus jusqu’ici.
Avons-nous le droit, par exemple, d’écarter à priori, comme une imagination puérile et qui ne repose sur rien, la notion de la déchéance de l’homme, que nous ne pouvons vérifier, quand tout à côté d’elle, presque contemporaine, nous en rencontrons une autre, aussi générale, celle des déluges et des cataclysmes universels et préhistoriques, que la géologie a matériellement constatés ? A quelle vérité profonde répond cette légende d’une humanité supérieure, plus heureuse, plus intelligente que la nôtre ? Nous n’en savons rien jusqu’à ce jour ; mais nous ne savions pas davantage à quoi répondait la tradition des grandes catastrophes, avant que les annales de ces bouleversements, inscrites dans les entrailles de la terre, ne nous eussent révélé qu’ils avaient eu lieu. On pourrait citer un grand nombre d’enseignements de ce genre, intuitions géniales ou vérités immémoriales, dont la science retrouve les traces ou qu’elle rejoint aujourd’hui. J’ai déjà noté l’apparition successive des diverses formes de la vie, énumérées exactement dans l’ordre que leur assigne la paléontologie. Il faudrait y ajouter le rôle prépondérant de l’éther, ce fluide cosmique impondérable, transition de l’esprit à la matière, source de tout ce qui existe, que la religion primitive appelait Akasha, et qui, d’échos en échos, devient le Télesma de l’Hermès Trismégiste, le Feu vivant de Zoroastre, le Feu générateur d’Héraclite, l’Ignis subtillissimus d’Hippocrate, la Lumière astrale de la Kabbale, le Pneuma de Gallien, la Quinta essentia et l’Azoth des alchimistes, l’Esprit de vie de Saint Thomas d’Aquin, la Matière subtile de Descartes, le Spiritus subtillissimus de Newton, l’Od de Reichenbach et de Carl du Prel, « l’éther infini, mystérieux et toujours en mouvement, d’où tout sort, où tout rentre », auquel nos savants, dans leurs laboratoires, sont enfin obligés d’avoir recours afin de rendre compte d’une foule de phénomènes qui sans lui seraient absolument inexplicables. Tout ce que nos physiciens et nos chimistes appellent chaleur, lumière, électricité, magnétisme, n’était pour nos ancêtres que les manifestations élémentaires d’une substance unique. Ils avaient, il y a des milliers d’années, reconnu la présence et l’intervention souveraine de cet agent ubiquitaire dans tous les phénomènes de la vie ; de même qu’ils avaient décrit, avant nos astronomes, la naissance et la formation des astres ; de même encore que la prétendue chimère de la transmutation des métaux, qu’ils avaient léguée aux alchimistes du Moyen âge est également confirmée par l’évolution chimique et thermique des étoiles, « qui, comme le fait observer Charles Nordmann, nous offrent un exemple complet de cette transmutation, puisque les métaux les plus lourds n’y apparaissent qu’après les éléments légers et lorsqu’elles se sont suffisamment refroidies » ; de même enfin, car il faut nous borner, qu’à l’encontre de la science de naguères, ils avaient enseigné qu’il fallait porter à des millions de siècles la durée des mondes, les âges de la terre et le temps qui s’écoulera entre sa naissance et sa destruction, puisqu’un jour de Brahma, qui correspond à l’évolution de notre globe, compte quatre milliards trois cent vingt millions d’années.
XV
Sur une autre question plus grandiose et plus essentielle, car elle renferme la loi radicale de notre univers, ils ont également une tradition inattendue, dont l’humanité ne pourra jamais contrôler qu’une infime partie. Ils nous disent que le Cosmos, manifestation visible de la cause inconnue et invisible, n’a jamais été et ne sera jamais qu’une suite ininterrompue d’expansions et de contractions, d’évaporations et de condensations, de sommeils et de réveils, d’inspirations et d’expirations, d’attractions et de répulsions, d’évolutions et d’involutions, de matérialisations et de spiritualisations, « d’intériorisations et d’extériorisations », comme dit le Docteur Jaworski qui a retrouvé en biologie un principe analogue.
La cause inconnue se réveille ; et durant des milliards d’années, les mondes irradient, se dispersent, s’épandent, se dilatent dans l’espace ; elle se rendort, et les mêmes mondes, durant des milliards d’années, accourus de tous les points de l’horizon, s’attirent, se concentrent, se contractent et se coagulent, pour ne plus former, sans périr, car rien n’est périssable, qu’une masse unique qui rentre dans la cause invisible. Nous sommes précisément dans une de ces périodes de contraction ou d’inhalation, à laquelle préside cette immense et mystérieuse loi de la gravitation, dont rien ne peut rendre compte, si elle n’est pas électrique, magnétique ou spirituelle, et qui domine toutes les autres lois de la nature. Si tous les corps, selon Newton, s’attirent mutuellement en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré de leurs distances, depuis l’éternité sans commencement, toute la matière de l’univers ne devrait plus former qu’un bloc infini, à moins de supposer un équilibre parfait et inébranlable qui serait l’immobilité éternelle. Dans le mouvement perpétuel des astres, où le déplacement irrégulier d’un atôme le troublerait, il ne paraît pas possible que cet équilibre puisse exister. En fait, il est à peu près certain qu’il n’existe pas, et l’Apex, le lieu mystérieux de la sphère céleste, dans le voisinage de Véga, vers lequel se précipite notre système solaire avec tout son cortège de planètes, sera peut-être, pour ce qui nous regarde, son point de rupture et l’une des premières phases de la grande contraction, qui selon les derniers calculs des astronomes, aura lieu dans 400.000 ans.
Mais si cette formidable contraction doit presque inévitablement se produire, l’univers, quelque jour, ne sera plus qu’un monstrueux bloc de matière, compact, infini, et probablement à jamais mort, hors duquel il ne serait plus possible de placer quelque chose. Ce bloc illimité, formé de toute la matière cosmique, même du fluide éthérique et presque spirituel qui remplit les fabuleuses étendues interstellaires, occuperait-il tout l’espace, définitivement et à jamais coagulé dans la mort ; ou flotterait-il dans un vide plus subtil que celui de l’éther et désormais soumis à d’autres volontés ? Il semble que la loi fondamentale de l’univers aboutisse à une sorte d’anéantissement, d’impasse ou de non-sens ; et d’autre part, si on nie cette attraction ou cette gravitation universelle, on nie le seul phénomène que l’on constate avec certitude, et on laisse tous les mondes absolument sans lois.
XVI
L’imagination, l’intuition, les observations ou les traditions de nos ancêtres ont dépassé ce point mort. Ils ont, sous leur phraséologie mythique ou mystique, considéré l’univers comme un phénomène électrique, ou plutôt comme une immense source d’énergie subtile et inconnaissable, qui obéit aux mêmes lois que celles de l’énergie magnétique, où tout est action et réaction, où il y a toujours deux forces affrontées et antagonistes ; et renversant les pôles de l’aimant, à l’attraction ils font succéder la répulsion, à la force centripète une force centrifuge, à la gravitation une autre loi qui n’a pas encore de nom, qui disperse à nouveau la matière et les mondes, pour recommencer une nouvelle journée de Brahma. C’est le solve et coagula des alchimistes.
Ce n’est évidemment qu’une hypothèse dont on ne peut étayer quelques côtés que sur certains phénomènes électriques et magnétiques, et sur les propriétés des corps radio-actifs, mais dont l’ensemble est naturellement invérifiable. Seulement, il est curieux de constater une fois de plus que cette hypothèse, la plus grandiose, la plus hardie, et aussi la plus ancienne, la première de toutes, est peut-être la seule à laquelle la science puisse se rallier sans déroger. Ici encore, ne sommes-nous pas en droit de nous demander s’ils n’ont pas vu plus juste et plus loin que nous, et si nous sommes capables d’imaginer une cosmogonie aussi vaste, aussi vraisemblable que la leur ?
XVII
Si de ces hauteurs nous redescendons à l’homme, nous retrouvons des intuitions ou des certitudes aussi remarquables. Sans nous aventurer dans la complexité de subdivisions du reste postérieures, qui nous entraînerait trop loin, bornons-nous à dire que dans tous les enseignements primitifs, qui concordent merveilleusement, l’homme se compose de trois parties essentielles : un corps physique périssable, un principe spirituel, ombre ou double astral, également périssable, mais beaucoup plus durable que le corps, et un principe immortel qui, après des évolutions plus ou moins longues, retourne à son origine qui est Dieu. Or, on peut constater que dans les phénomènes de l’hypnose, du magnétisme, du médiumnisme et du somnambulisme, dans tout ce qui touche à certaines facultés extraordinaires du subconscient qui semblent indépendantes du corps physique, de même que dans certaines manifestations d’outre-tombe qui ne sont plus guère niables, nos sciences métapsychiques sont en quelque sorte forcées d’admettre l’existence de ce double astral qui déborde de toutes parts l’entité physique, peut la quitter, s’en séparer, agir indépendamment et loin d’elle ; et probablement lui survivre, ce qui semble donner raison, une fois de plus, et sur un point extrêmement important, aux intuitions presque préhistoriques de nos ancêtres hindous et égyptiens.
XVIII
On pourrait, comme je l’ai trop souvent répété, multiplier ces exemples ; et chaque fois que notre science vient ainsi confirmer une de ces intuitions ou de ces traditions, il serait sage de jeter un regard plus confiant sur celles qui attendent encore cette confirmation. Plus il y aura de points sur lesquels il est démontré qu’elles ne se sont pas trompées, plus il y aura de chances pour qu’elles ne se soient pas trompées davantage sur ceux qui sont encore invérifiables. Souvent ce sont les plus importants et qui nous touchent le plus directement, le plus profondément. Ne tirons pas encore de conclusions trop générales ou trop hâtives ; mais que ces premières confirmations ou commencements de confirmations nous engagent à accorder un crédit provisoire et attentif aux autres hypothèses. Quand nous aurons définitivement réglé ces premiers points, nous ne serons pas au bout de nos peines ; mais nous nous trouverons beaucoup plus loin que nous n’étions, et c’est tout ce que nous sommes en droit d’exiger ou d’espérer de n’importe quel système religieux ou philosophique et même de n’importe quelle science ; sans compter que la moindre avance ici, qui est le centre de tout, a des conséquences incomparablement plus grandes qu’une avance sur le diamètre ou la circonférence ; car c’est de ce centre ou de ce moyeu que partent tous les rais de l’immense roue dont la science n’a guère étudié que la périphérie.
Il faut admettre une fois pour toutes, qu’on ne peut rien comprendre ni expliquer, sinon, on ne serait plus un homme mais un dieu ; ou plutôt le seul Dieu. Hors quelques constatations mathématiques et matérielles, dont au demeurant on ne pénètre pas l’essence, tout n’est qu’hypothèse. C’est donc uniquement sur des hypothèses que nous avons à régler notre vie, en ne comptant pas sur des certitudes qui probablement ne viendront jamais. Il importe donc de bien choisir nos hypothèses vitales, de ne prendre que les plus hautes, les meilleures et les plus plausibles ; et nous voyons que ce sont presque toujours les plus anciennes. Dans la hiérarchie des évolutions, nous ne connaîtrons jamais l’être central ou suprême, ni sa pensée dernière ; mais cela n’empêche pas que nous ne devions tâcher à savoir beaucoup plus que nous ne savons. Si nous ne pouvons tout connaître, ce n’est pas une raison pour nous résigner à ne connaître rien ; et si d’autres sciences que la science proprement ou improprement dite, peuvent nous aider, nous faire aller plus vite et plus loin, il est profitable de les interroger ou du moins de ne pas les rejeter d’avance et sans examen, comme on l’a fait trop souvent et trop légèrement jusqu’ici.
XIX
Parmi ces affirmations et ces enseignements incontrôlables, ne retenons que ceux qui nous intéressent le plus, notamment ceux qui ont trait à la conduite de notre vie, aux sanctions, aux responsabilités, aux récompenses et à la morale qui en découle, aux mystères de la mort, à l’existence d’outre-tombe et aux destinées finales de l’homme.
Jusqu’à présent, presque tous les enseignements qui portent sur ces points étaient, pour nous Européens, ésotériques et se cachaient dans les replis de la Kabbale et de la Gnose, héritières traquées, hagardes et obscures de la sagesse hindoue, égyptienne, persane et chaldéenne. Mais depuis la lecture des textes sanscrits, ils ne le sont plus, du moins dans leurs parties essentielles, car bien que, comme je l’ai déjà dit, nous soyons loin de connaître tous les livres sacrés de l’Inde et peut-être plus loin encore d’avoir saisi le sens secret des hiéroglyphes, il est néanmoins peu probable que de nouvelles révélations ou des éclaircissements plus complets soient de nature à bouleverser sérieusement ce que nous savons.
XX
Aucune règle de conduite, aucune morale ne pouvait être tirée de la cause première inconnaissable, du Dieu unique et non manifesté. Il est en effet impossible de connaître ce qu’il veut, puisqu’il est impossible de le connaître lui-même. Pour trouver une volonté dans l’infini, dans l’univers ou dans la divinité, nous sommes obligés de nous jeter dans l’invérifiable et de franchir l’abîme d’illogisme dont nous avons déjà parlé, en faisant procéder de cette cause qui pour se manifester s’est divisée, un ou plusieurs dieux, émanations de l’inconnaissable qui deviennent subitement aussi connues que si elles étaient sorties des mains de l’homme. Il est certain que la base de la morale qui découlera de cette opération arbitraire, sera toujours précaire et ne s’offre que comme un postulat sur lequel il faut fermer les yeux. Mais il est remarquable qu’après cette opération préliminaire, ou concurremment avec elle, dans toutes les religions primitives, nous en trouvions une autre qui en est comme la conséquence nécessaire et en tout cas constante : le sacrifice volontaire de l’une de ces émanations de l’inconnaissable, qui s’incarne, renonce à ses prérogatives, afin de diviniser l’homme en humanisant Dieu.
L’Égypte, l’Inde, la Chaldée, la Chine, le Mexique, le Pérou, tous ont le mythe de l’enfant-dieu, né d’une vierge ; et le premier jésuite missionnaire en Chine trouva que la naissance miraculeuse du Christ avait été anticipée par Fuh-Ke, né 3468 ans avant J.-C. On a très justement fait remarquer que si un prêtre de l’antique Thèbes ou d’Héliopolis revenait sur cette terre, il reconnaîtrait, dans le tableau de la Vierge à l’enfant de Raphaël, l’image d’Horus dans les bras d’Isis. L’Isis égyptienne, comme notre vierge immaculée, était également représentée debout sur un croissant et couronnée d’étoiles. Devaki nous est pareillement montrée tenant dans ses bras le divin Krichna ou Krischna, comme l’est Istar, à Babylone, l’enfant Tammuz sur ses genoux. Le mythe de l’incarnation, qui est aussi un mythe solaire, se répète ainsi d’âge en âge, sous des noms différents, mais c’est dans l’Inde où il est à peu près certain qu’il prit naissance, que nous le retrouvons sous sa forme la plus pure, la plus élevée et la plus significative.
XXI
Sans nous attarder aux discutables incarnations des Hermès, des Manous et des Zoroastres, qu’il est impossible de contrôler historiquement, parmi les nombreuses incarnations de Vichnou, la seconde personne de la trinité brahmanique, ne rappelons que les deux plus célèbres, la huitième, celle de Krichna, et la neuvième, celle du Bouddha. Pour dater approximativement la première, nous avons le Bhagavat-Gita, qui met en relief l’admirable figure de Krichna. Les indianistes catholiques sentant le danger qu’à leur point de vue trop étroit, l’incarnation de Krichna fait courir à celle du Christ, admettent que le Bhagavat-Gita fut composé avant notre ère, mais soutiennent qu’il fut remanié depuis. Comme il est difficile de prouver ces remaniements, ils ajoutent qu’au surplus, s’il est démontré que le Bhagavat-Gita et d’autres livres sacrés aussi gênants sont réellement antérieurs au Christ, ils sont l’œuvre du démon qui, prévoyant l’incarnation de Jésus, avaient voulu, par ces préfigurations, en énerver l’effet. Quoiqu’il en soit, des indianistes purement scientifiques, tels que William Jones, Colebrooke, Thomas Strange, Wilson, Princeps, etc., s’accordent à reconnaître qu’il remonte au moins à douze ou quinze siècles avant notre ère. Il est en effet commenté et analysé dans le Madana-Ratna-Pradipa, recueil des textes des plus anciens législateurs, dans Vrihaspati, dans Parasara, dans Narada et dans une foule d’autres ouvrages d’une incontestable authenticité. Selon d’autres orientalistes, pour tout dire, les poèmes sur Krichna ne remontent pas au delà du Maha-Bharata, ce qui nous reporte en tout cas à deux siècles avant J.-C.
Quant à l’incarnation de Siddharta Gautama Bouddha ou Çakya-Mouni, il n’y a plus de doute possible, Çakya-Mouni étant un personnage historique qui vécut au V siècle avant J.-C.
XXII
Tout ceci du reste est suffisamment connu et il serait inutile d’insister. Mais quel peut être le sens secret d’un mythe aussi immémorial, aussi unanime, aussi déconcertant ? La cause inconnue de toutes les causes, se subdivisant, descendant des hauteurs de l’inconcevable, se sacrifiant, se limitant et devenant homme pour se faire connaître aux hommes ? Toutes les interprétations qu’on en pourrait donner ne seraient-elles pas déraisonnables si l’on ne veut pas voir sous cet incompréhensible mythe un nouvel aveu, cette fois plus détourné, mieux déguisé, plus profondément caché de l’agnosticisme fondamental, de l’ignorance sublime et invincible des grands instructeurs primitifs ? Ils savaient que de l’inconnaissable ne peut naître que l’inconnu. Ils savaient que l’homme ne pourrait jamais connaître Dieu, et c’est pourquoi, ne cherchant plus du côté où tout espoir était forclos, ils vont droit à l’homme qui est la seule chose qu’ils connaissent. Ils se disent : il nous est impossible de savoir ce qu’est Dieu, où il est, ce qu’il veut ; mais nous savons qu’étant partout et qu’étant tout, il est nécessairement dans l’homme et qu’il est l’homme ; ce n’est donc que dans l’homme et par l’homme que nous pouvons découvrir sa volonté. Sous le symbole de l’incarnation, ils cachent ainsi la grande vérité que toutes les lois divines sont humaines ; et cette vérité n’est que le revers d’une autre vérité aussi grande, à savoir que dans l’homme se trouve le seul dieu que nous puissions connaître.
Dieu se manifeste dans la nature ; mais il ne nous a jamais parlé que par la bouche des hommes. Ne cherchez pas ailleurs, dans les espaces infinis et inaccessibles, le Dieu dont vous êtes inquiets ; c’est en vous qu’il se cache, c’est en vous que vous devez le découvrir. Il est en vous autant qu’en ceux où il paraît s’être incarné d’une façon plus éclatante. Tout homme est Krichna, tout homme est le Bouddha ; il n’y a entre le dieu qu’ils incarnent en eux et celui qui s’incarne en vous-même, aucune différence, mais ils ont su l’y retrouver mieux que vous. Imitez-les, vous serez leur égal ; et si vous ne pouvez les suivre, écoutez du moins ce qu’ils vous disent, car ils ne peuvent vous dire que ce que vous dirait le dieu qui est en vous, si vous aviez appris à l’écouter comme ils l’ont écouté.
XXIII
Voilà le fond de toute la religion védique et de toutes les religions ésotériques qui en dérivent. Mais à sa source, la vérité est à peine enveloppée de symboles ou de mythes transparents. Elle n’a rien de secret, souvent même elle s’affirme hautement, sans réticences et sans voiles. « Quand tous les autres dieux ne sont plus que des noms qui s’évanouissent, dit Max Muller, il ne reste plus que l’Atman, le moi subjectif, et Brahma, le moi objectif, et la science suprême s’exprime dans ces mots : Tat twam, Hoc tu, « Tu es cela », toi, ton moi véritable, ce qu’on ne peut t’arracher quand disparaît tout ce qui avait semblé tien pour un temps. Quand tout ce qui avait été créé s’évanouit comme un rêve, ton moi réel appartient au moi éternel ; l’Atman, la personne qui est en toi est le vrai Brahma. Ce Brahma dont la naissance et la mort t’avaient un instant séparé, mais qui te reçoit de nouveau dans son sein, aussitôt que tu reviens à lui[11]. »
[11] Max Muller, Origine de la Religion, p. 321.
« Le Rig-Véda ou le Véda des hymnes, le vrai Véda ou le Véda par excellence, dit encore Max Muller, finit dans les Upanishads, ou, comme on les appela plus tard, dans le Védanda. Or, la note dominante des Upanishads, c’est le « Connais-toi toi-même », c’est-à-dire connais l’être qui est le support de ton Moi et apprends à le trouver et à le reconnaître dans l’Être éternel et suprême, l’Un sans second, qui est le support du monde entier. »
« Le culte à sa dernière hauteur, celui du Vanaprastha, c’est-à-dire du vieillard, de l’homme qui a payé ses trois dettes, qui a vu « le fils de son fils », et se retire dans la forêt, devient purement mental et, à la fin, l’examen de soi-même, au sens le plus profond du mot, c’est-à-dire la reconnaissance du moi individuel avec le moi éternel, devient la seule occupation qui lui soit encore permise[12]. »
[12] Ibid., p. 313.
« Cherche le Moi caché dans ton cœur », dit le Mahabharata, dernier écho des grands enseignements, « Brahma, le vrai Dieu, c’est toi-même ». Tel est, répétons-le, le fond de la pensée védique ; et c’est de cette pensée que découle tout le reste. Pour la retrouver, nous n’avons nullement besoin de la théosophie moderne qui n’a fait que l’étayer de textes moins connus et d’une authenticité moins certaine. Jamais elle ne fut secrète, mais par sa grandeur même, elle échappait aux yeux de ceux qui ne pouvaient la comprendre ; et peu à peu, à mesure que se multipliaient les dieux et qu’ils se mirent à la portée des hommes, elle fut perdue de vue. Sa hauteur seule la rendit ésotérique. Aux temps héroïques du védisme, où presque tous, après avoir accompli leurs devoirs envers leurs parents et leurs enfants se retiraient dans la forêt pour y attendre tranquillement la mort, rentrer en eux-mêmes et y chercher le dieu caché avec lequel ils allaient bientôt se confondre, elle était la pensée de tout un peuple. Mais les peuples ne restent pas longtemps fidèles aux sommets. Afin de ne pas perdre tout contact avec eux, elle dut descendre, masquer son visage, se mêler à la foule sous mille déguisements. Néanmoins, nous la retrouvons toujours sous les voiles de plus en plus épais dont elle se couvre. « L’homme est la clef de l’univers », proclamait encore l’axiome fondamental des hermétistes du Moyen âge, d’une voix étouffée sous le fatras de textes illisibles et de grimoires indéchiffrables, comme Novalis, sans peut-être se douter qu’il retrouvait une vérité vieille de plusieurs milliers d’années, presque aussi vieille que le monde, la répétait une dernière fois, sous une forme à peine altérée, en nous apprenant que « notre premier devoir est la recherche de notre moi transcendental ».
Abandonnés dans un univers infini où nous ne pouvons rien connaître que nous-mêmes, n’est-ce pas, en effet, la seule vérité qui surnage, la seule qui ne soit pas illusoire, la seule aussi que nous puissions, après tant d’interprétations erronées où nous ne l’avions pas reconnue, après tant de mésaventures, encore espérer de rejoindre ?
XXIV
Dieu ou la cause première est inconnaissable ; mais étant partout, il est nécessairement en nous ; c’est donc en nous-mêmes que nous pouvons découvrir ce qu’il nous importe d’en connaître. Voilà les deux points d’appui de la voûte qui soutient la religion primitive et toutes celles, ou du moins la doctrine réelle mais secrète de toutes celles qui en dérivent, c’est-à-dire de toutes celles que nous connaissons, hors le fétichisme de peuplades tout à fait barbares. Elle les avait trouvés dès l’origine, ou plutôt dès ce que nous appelons l’origine qui devait avoir derrière soi un passé de milliers, peut-être de millions d’années. Nous n’en avons pas trouvé d’autres, nous n’en trouverons jamais d’autres, à moins d’une révélation impossible, sinon en principe du moins en fait ; car rien qui n’est pas humain ou divinement humain ne peut parvenir jusqu’à nous. Nous sommes revenus au point d’où nos ancêtres étaient partis ; et le jour où l’humanité en atteindra un autre, sera le jour le plus extraordinaire qui, depuis la naissance de ce monde, ait éclairé notre planète.
Les incarnations de Dieu, dans la pensée religieuse primitive, ne sont donc que des extériorisations périodiques et sporadiques, des manifestations éclatantes, synthétiques et exceptionnelles du Dieu qui est en tout homme. Cette incarnation est universelle et latente en chacun de nous ; mais si l’incarnation est regardée comme un privilège pour l’homme en qui elle s’opère, elle est considérée comme un sacrifice de la part de Dieu. Vichnou s’est volontairement sacrifié en descendant dans Krichna et dans le Bouddha. S’est-il également sacrifié en descendant dans les autres hommes ? D’où vient cette idée de sacrifice ? Elle est assez mystérieuse et remonte sans doute à de très antiques traditions ; en tout cas, elle ne paraît pas purement rationnelle comme les deux précédentes. On n’explique nulle part pourquoi il est nécessaire qu’une émanation de Dieu redescende dans l’homme qui est déjà une émanation divine. Il y a là un hiatus que ne comble pas le mythe de la déchéance originelle qui reste également inexpliqué. A moins que l’idée en question ne repose tout simplement sur cette constatation que tout homme qui dépasse les autres, qui voit plus haut et plus loin qu’eux et leur enseigne ce qu’ils ne peuvent pas encore comprendre, est forcément méconnu, persécuté, sacrifié et malheureux.
XXV
Cette idée, explicable ou non, n’en est pas moins très importante, car c’est elle qui semble avoir aiguillé la morale primitive sur l’une des voies principales qu’elle a suivies. En effet, la notion de l’inconnaissable, si elle élargissait la pensée courageuse qui s’aventurait sur ses pics dénudés, ne pouvait donner que des enseignements négatifs. Elle écartait assurément les petits dieux anthropomorphes et presque toujours malfaisants ; mais ne laissait à leur place qu’un vide immense et silencieux. D’autre part, le panthéisme, aussi vaste que l’agnosticisme, apprenait, il est vrai, que Dieu étant partout et tout étant Dieu, tout devait être aimé et respecté ; mais il s’ensuivait que le mal, ou du moins ce que l’homme est forcé d’appeler le mal, étant divin comme le bien, devait être aimé et respecté à l’égal de celui-ci. L’idée était trop nue, trop illimitée, survoûtait trop gigantesquement les deux pôles de l’univers, pour que l’homme osât s’y engager et y pût choisir un chemin.
Enfin, la recherche du dieu caché en chacun de nous, qui est un des corollaires de ce panthéisme, si elle était laissée sans direction, ne pouvait aboutir qu’à des conséquences dangereuses. Il y a en nous toutes espèces de dieux ou toutes espèces d’instincts, de pensées, de désirs, de passions que l’on peut prendre pour des dieux ; il y en a de bons et de mauvais ; et les mauvais sont souvent plus nombreux et en tout cas plus faciles à trouver que les bons. Le vrai Dieu, le plus haut, le plus immatériel, ne se révèle qu’à quelques-uns. Ce Dieu ainsi révélé, qui n’est en somme que les meilleures pensées des meilleurs d’entre nous, il fallait appeler sur lui l’attention des autres hommes ; le leur faire connaître et le leur imposer ; et c’est peut-être ainsi que cet étrange mythe qui n’est probablement au fond que la reconnaissance d’un phénomène humain et naturel, s’est peu à peu insinué, puis implanté et développé. Il est en effet assez vraisemblable que, comme tout ce qui a rapport à l’évolution des hommes, il n’ait pas surgi tout d’un coup d’un cerveau unique, mais se soit dégagé confusément et précisé lentement, au cours de tâtonnements et de siècles sans nombre.
XXVI
Sans nous arrêter davantage à cet énigme, bornons-nous à constater l’influence qu’elle eut sur la morale primitive, en l’orientant dès le début vers d’autres cimes que celles que lui montrait l’intelligence. A son défaut, la morale primitive qui croyait écouter un Dieu caché, mais n’entendait en somme que la raison humaine, n’eût été qu’une morale cérébrale et eût pu dévier vers une contemplation stérile ou vers un rationalisme froid, rigide, austère et implacable ; car la raison seule, même quand elle s’élève très haut et qu’on la prend pour la voix de Dieu, ne suffit pas à guider les hommes vers les sommets de l’abnégation, de la bonté et de l’amour. L’exemple d’un sacrifice initial courba sa rigueur et la lança dans une autre direction et vers un but qu’elle eût peut-être fini par entrevoir, mais n’eût atteint que beaucoup plus tard et après d’innombrables et cruelles erreurs.
Est-ce sur ce mythe de l’incarnation que se greffe le dogme, — bien qu’il n’y ait pas à proprement parler de dogmes dans les religions orientales, — de la réincarnation où se trouvent toutes les sanctions et toutes les récompenses de la religion primitive ? Le principe essentiel de l’homme, le support de son moi étant divin et immortel, après la disparition du corps qui l’avait momentanément séparé de son origine spirituelle, doit logiquement retourner à cette origine. Mais d’autre part, le dieu caché, par l’intermédiaire des grandes incarnations, ayant introduit dans la morale la notion du bien et du mal, il ne paraissait pas admissible que l’âme, qui n’avait pas écouté sa propre voix ou celle des divins instructeurs et s’était plus ou moins souillée dans la vie, pût rentrer d’emblée et sans purification préalable dans l’océan immaculé de l’esprit éternel. De l’incarnation à la réincarnation il n’y avait qu’un pas qui fut sans doute presque inconsciemment franchi ; et de la réincarnation aux réincarnations et aux purifications successives, la transition était encore plus facile ; et d’elles découle toute la morale hindoue, avec son Karma, qui n’est en somme que le casier judiciaire d’une âme, casier qui la suit, s’aggrave ou s’allège dans ses palingénésies, jusqu’au Nirvana, lequel n’est pas, comme on se le représente trop souvent, l’annihilation ou la dispersion dans le sein de Dieu, ou, d’autre part, la réunion avec Dieu, coïncidant avec la perfection de l’esprit humain débarrassé de la matière, l’acquiescement parfait à la loi, le calme inaltérable dans la contemplation de ce qui est, l’espérance désintéressée de ce qui doit être et le repos dans l’absolu, c’est-à-dire dans le monde des causes où toutes les illusions des sens disparaissent ; mais un état plus mystérieux qui n’est pas le bonheur parfait ni le néant mais à proprement parler et une fois de plus, l’inconnaissable. « Que le Parfait existe au delà de la mort, dit un texte contemporain du Bouddha qui révèle le sens devenu ésotérique du Nirvana, que le Parfait existe au delà de la mort, cela n’est pas exact. Que le Parfait n’existe pas au delà de la mort, cela non plus n’est pas exact. Que le Parfait à la fois existe et n’existe pas au delà de la mort, cela non plus n’est pas exact[13]. »
[13] Sanyutta Nikâya, vol. II, fol. 110 et 199.
Comme le dit très bien Oldenberg qui cite ce passage entre plusieurs autres où se trouve le même aveu : « Ce n’est pas nier le Nirvana ou le Parfait ou conclure qu’il n’existe pas du tout. L’esprit est arrivé ici au bord d’un mystère insondable. Inutile de chercher à le découvrir. Si on renonçait définitivement à une éternité future, on parlerait d’autre façon ; c’est le cœur qui s’abrite derrière le voile du mystère. A la raison qui hésite à admettre une vie éternelle comme concevable, il tâche d’arracher l’espérance en une vie dépassant toute conception[14]. »
[14] Oldenberg, Le Bouddha, p. 235.
Et c’est encore renouveler l’antique aveu fondamental que pour tout ce qui touche à l’essentiel, on ne sait rien, on ne peut rien savoir, en même temps que c’est une preuve nouvelle de la magnifique sincérité et de la haute et souveraine sagesse de la religion primitive.
Tous les êtres finiront-ils par atteindre le Nirvana ? Qu’adviendra-t-il alors, et pourquoi, puisque tout existe de toute éternité, tous ne l’ont-ils pas encore atteint ? A ces questions et à d’autres de ce genre, les Védas n’opposent qu’un silence dédaigneux ; mais des textes bouddhiques, entre autres celui-ci, répondent sagement à ceux qui veulent en savoir trop : « Le Sublime n’a pas révélé cela ; parce que cela ne sert pas au salut, que cela ne sert pas à la vie pieuse, au détachement des choses terrestres, à l’anéantissement du désir, à la cessation, au repos, à la connaissance, à l’illumination, au Nirvana ; pour cette raison, le Sublime n’en a rien révélé. »
XXVII
Quelle que soit la valeur de ces hypothèses, il est indubitable que la morale que nous voyons naître de cet agnosticisme et de ce panthéisme illimités, est la plus haute, la plus pure, la plus désintéressée, la plus sensible, la plus fouillée, la plus délicate, la plus limpide, la plus parfaite, que nous ayons connue jusqu’à ce jour et que sans doute nous puissions espérer de connaître.
Cette morale, aussi bien que l’énigme de l’incarnation et du sacrifice dont nous venons de parler, et que tant d’autres points que nous n’avons fait qu’effleurer, exigerait une étude particulière qui n’est pas notre objet. Il suffira de rappeler qu’elle repose sur le principe des réincarnations successives et du Karma.
Le monde, à proprement parler, n’a pas été créé ; il n’y a pas en sanscrit de mot qui corresponde à l’idée de création, comme il n’y en a pas qui corresponde à celle de néant. L’univers est une matérialisation momentanée et sans doute illusoire de la cause inconnue et spirituelle. Séparée de l’esprit qui est son essence propre, réelle et éternelle, la matière tend à y revenir et d’évolutions en évolutions, partie de plus bas que le minéral, en passant par la plante et l’animal, pour aboutir à l’homme et le dépasser, elle se transforme et se spiritualise, jusqu’à ce qu’elle soit assez pure pour remonter à son origine. Cette purification exige souvent une longue série de réincarnations, mais il est possible d’en réduire le nombre et même d’y mettre un terme par une spiritualisation intensive, héroïque et totale qui dès la mort et parfois même dès cette vie, ramène l’âme dans le sein de Brahma.
Cette explication de l’inexplicable, malgré les objections qui se présentent, notamment au sujet de l’origine et de la nécessité de la matière ou du mal, qui sont laissées dans l’ombre, en vaut une autre et a l’avantage d’être la première en date, outre qu’elle est la plus vaste, qu’elle embrasse tout ce qu’on peut imaginer et part du grand principe spirituel auquel, faute de tout autre acceptable, nous sommes de plus en plus impérieusement forcés de revenir.
En tout cas, elle l’a prouvé, elle a favorisé plus que nulle autre l’éclosion et l’évolution d’une morale que l’homme n’avait jamais atteinte et qu’il n’a pas dépassée jusqu’ici.
Il faudrait disposer de plus de place que nous n’en avons et déséquilibrer cette étude, pour en donner une idée suffisante.
L’admirable de cette morale, quand on la prend près de sa source où elle a encore sa pureté, c’est qu’elle est tout intérieure, toute spirituelle. Elle ne trouve ses sanctions et ses récompenses qu’en notre propre cœur. Il n’y a pas de juge qui attende l’âme à la sortie du corps, il n’y a pas de paradis, il n’y a pas d’enfer ; car l’enfer ne vient que plus tard. Le juge, l’enfer ou le paradis, c’est l’âme même, l’âme seule. Elle ne rencontre rien ni personne. Elle n’a pas besoin de se juger, elle se voit telle qu’elle est, telle que l’ont faite ses actions et ses pensées, à la fin de cette vie et des vies antérieures. Elle s’aperçoit enfin, tout entière, dans l’infaillible miroir que lui tend la mort, et reconnaît que son bonheur ou son malheur c’est elle-même. Elle ne peut jouir ou souffrir que d’elle-même. Elle est seule dans l’infini, il n’y a pas de dieu au-dessus d’elle pour lui sourire ou l’effrayer ; elle est le dieu qu’elle a déçu, mécontenté ou satisfait. Sa condamnation ou son absolution, c’est ce qu’elle est devenue. Elle ne peut pas sortir d’elle-même pour aller ailleurs où elle serait plus heureuse. Elle ne peut respirer que dans l’atmosphère qu’elle s’est créée, elle est son atmosphère, elle est son propre monde et son propre milieu ; et il faut qu’elle s’élève et se purifie pour que ce monde et ce milieu s’élèvent, se purifient et s’étendent avec elle, autour d’elle.
« L’âme, dit Manou, est son propre témoin, l’âme est son propre asile ; ne méprisez jamais votre âme, ce témoin par excellence des hommes ! »
« Les méchants se disent : « Personne ne nous « voit », mais les Dieux les regardent, de même que l’esprit qui siège en eux. »
« O homme ! tandis que tu te dis : « Je suis seul avec moi-même », dans ton cœur réside sans cesse cet Esprit suprême, observateur attentif et silencieux de tout le bien et de tout le mal.
« Cet Esprit qui siège dans ton cœur, c’est un juge sévère, un punisseur inflexible, c’est Yama, le juge des morts[15]. »
[15] Manou, VIII, 84, 85, 91, 92.
XXVIII
Entre la naissance et la mort qui n’est qu’une nouvelle naissance, les Lois de Manou distinguent cinq périodes : la conception, l’enfance, le noviciat ou l’étude des sciences divines et humaines, l’état de père de famille et enfin celui d’anachorète se préparant à la mort. Chacune de ces périodes a ses devoirs qu’il faut avoir accomplis, avant de pouvoir aspirer à la retraite dans la forêt. En attendant cette heure entre toutes désirée, « la résignation, dit Manou, l’action de rendre le bien pour le mal, la tempérance, la probité, la pureté, la chasteté et la répression des sens, la connaissance des livres sacrés, le culte de la vérité, l’abstention de la colère, telles sont les dix vertus en quoi consiste le devoir[16]. »
[16] Manou, VI, 92.
Le but de notre vie sur cette terre, c’est de mettre un terme aux réincarnations, car la réincarnation est un châtiment que l’âme est obligée de s’infliger tant qu’elle ne se sent pas assez pure pour rentrer en Dieu. « Atteindre la condition suprême, dit Manou, ne plus renaître sur cette terre, voilà l’idéal ! Être assuré d’un bonheur éternel et que la terre ne voie plus notre âme venir de nouveau s’envelopper de sa grossière substance. »
Cette purification, cette dématérialisation progressive, ce renoncement à tout égoïsme, commence dès le début de la vie et se poursuit durant toutes les phases de l’existence ; mais il faut d’abord accomplir tous les devoirs de cette existence active : « Car, sachez-le tous, disent les livres sacrés, nul d’entre vous n’arrivera à s’absorber dans le sein de Brahma par la prière seulement, et le mystérieux monosyllabe n’effacera vos dernières souillures que quand vous arriverez sur le seuil de la vie future, chargé de bonnes œuvres, et les plus méritoires parmi ces œuvres seront celles qui auront pour mobiles l’amour du prochain et la charité. »
« Une seule bonne action, dit encore Manou, vaut mieux que mille bonnes pensées, et ceux qui remplissent leurs devoirs sont supérieurs à ceux qui les connaissent. »
« Que le sage observe constamment les devoirs moraux (Yamas) avec plus d’attention que les devoirs pieux (Niyamas), celui qui néglige les devoirs moraux déchoit même lorsqu’il observe les devoirs pieux[17]. »
[17] Manou, IV, 204.
XXIX
Il y a dans la vie ceux périodes bien distinctes : la période active ou sociale, où l’homme fonde sa famille, assure sa descendance, travaille de ses mains, accomplit les humbles devoirs de l’existence quotidienne envers les siens et ceux qui les entourent. Pour ces jours encore profanes, abondent les plus angéliques préceptes de résignation, de respect de la vie, de patience et d’amour.
« Les maux dont nous affligeons notre prochain, dit Krichna, nous poursuivent ainsi que notre ombre suit notre corps. »
« De même que la terre supporte ceux qui la foulent aux pieds et lui déchirent le sein en la labourant, de même nous devons rendre le bien pour le mal. »
« Qu’il sache bien que ce qui est au-dessus de tout, c’est le respect de soi-même et l’amour du prochain. »
« Celui qui remplit tous ses devoirs pour plaire à Dieu seul et sans envisager la récompense future, est sûr d’un immortel bonheur[18]. »
[18] Ibid., II, 15.
« Si un acte pieux procède de l’espoir d’une récompense en ce monde ou dans l’autre, cet acte est dit intéressé. Mais celui qui n’a d’autre mobile que la connaissance et l’amour de Dieu, est dit désintéressé[19]. » (Méditons un moment cette parole vieille de plusieurs milliers d’années, une de celles que nous pouvons redire sans y changer une syllabe, car Dieu ici, comme dans toute la littérature védique, c’est le meilleur et l’éternel de nous-mêmes et de l’univers.)
[19] Ibid., XII, 89.
« L’homme dont tous les actes religieux sont intéressés parvient au rang des saints et des anges (Devas). Mais celui dont tous les actes pieux sont désintéressés se dépouille pour toujours des cinq éléments pour acquérir l’immortalité dans la Grande Ame. »
« De toutes les choses qui purifient, la pureté dans l’acquisition des richesses est la meilleure. Celui qui conserve sa pureté en devenant riche est réellement pur, et non celui qui s’est purifié avec la terre et l’eau. »
« Les hommes instruits se purifient par le pardon des offenses, par des aumônes et par la prière. L’intelligence est purifiée par le savoir. »
« La main d’un artisan est toujours pure pendant qu’il travaille. »
« Bien que la conduite de son époux soit blâmable, bien qu’il se livre à d’autres amours et soit dépourvu de bonnes qualités, une femme vertueuse doit constamment le révérer comme un Dieu. »
« Celui qui a souillé l’eau par quelque impureté ne doit vivre que d’aumônes pendant un mois entier. »
« Afin de ne causer la mort d’aucun animal, que le Sannyâsî (c’est-à-dire le mendiant ascétique), la nuit comme le jour, même au risque de se faire du mal, marche en regardant à terre[20]. »
[20] Ibid., XII, 90 ; V, 106, 107, 129, 154 ; XI, 255 ; VI, 68.
« Pour avoir coupé, une seule fois et sans mauvaise intention, des arbres portant leur fruit, des buissons, des lianes, des plantes grimpantes ou des plantes rampantes en fleur, on doit répéter cent prières du Rig-Véda. »
« Si l’on arrache inutilement des plantes cultivées ou des plantes nées spontanément dans une forêt, on doit suivre une vache pendant un jour entier et ne se nourrir que de lait. »
« Par un aveu fait devant tout le monde, par le repentir, par la dévotion, par la récitation des prières sacrées, un pêcheur peut être déchargé de sa faute, ainsi qu’en donnant des aumônes, lorsqu’il se trouve dans l’impossibilité de faire d’autre pénitence. »
« Autant son âme éprouve de regret pour une mauvaise action, autant son corps est déchargé du poids de cette action perverse. »
« La réussite de toutes les affaires du monde dépend des lois du Destin, réglées par les actions des mortels dans leurs existences précédentes, et de la conduite de l’homme ; les décrets de la Destinée sont un mystère ; c’est donc aux moyens dépendant de l’homme qu’il faut avoir recours. »
« La justice est le seul ami qui accompagne les hommes après le trépas ; car toute affection est soumise à la même destruction que le corps[21]. »
[21] Ibid., XI, 142, 144, 227, 229 ; VII, 205.
« Si celui qui vous frappe laisse tomber le bâton dont il se sert, ramassez-le et rendez-le lui sans murmurer. »
« Vous n’abandonnerez pas les animaux dans leur vieillesse, en souvenir des services qu’ils vous ont rendus[22]. »
[22] Sama Véda.
« Celui qui méprise une femme méprise sa mère. Les larmes des femmes attirent le feu céleste sur ceux qui les font couler. »
« L’honnête homme doit tomber sous les coups des méchants, comme l’arbre Santal qui, lorsqu’on l’abat, parfume la hache qui le frappe[23]. »
[23] Pradasa.
« Porter les trois bâtons de l’ascète, observer le silence, porter les cheveux en tresse, se raser la tête, se vêtir de vêtements d’écorce ou de peaux, accomplir les vœux et les ablutions, célébrer la Agnihotra, habiter dans la forêt, s’émacier le corps, tout cela est vain si le cœur n’est pas pur. »
« Celui qui, quelque soin qu’il prenne de lui-même, pratique le calme de l’âme, qui est calme, soumis, contenu, chaste, et a cessé de trouver à redire aux autres êtres, celui-là est vraiment un Brahmane, un Çramane (ascète), un Bhikshu (frère mendiant). »
« O Bhârata, à quoi sert la forêt à qui s’est dominé, et à quoi sert-elle à qui ne s’est pas dominé ? Partout où vit un homme qui s’est dominé, là est la forêt, là est l’hermitage. »
« Le sage restât-il dans sa maison, quelque soin qu’il prenne de lui-même, s’il est toujours pur et plein d’amour tout le long de sa vie, est délivré de tous les maux. »
« Ce n’est pas l’hermitage qui fait la vertu ; la vertu ne vient que de la pratique. Donc, que l’homme ne fasse pas aux autres ce qui serait douloureux à lui-même. »
« Le monde est soutenu par toute action qui n’a que le sacrifice, c’est-à-dire le don volontaire de soi pour objet ; c’est dans ce don volontaire, sans attachement aux formes que l’homme doit accomplir l’action. Il faut accomplir l’action à seule fin de servir les autres. Celui qui voit l’inaction dans l’action et l’action dans l’inaction, est un sage parmi les hommes ; il est harmonisé aux vrais principes, quelque action qu’il fasse. Un tel homme, ayant abandonné tout attachement au fruit de l’action, toujours content, ne dépendant de personne, bien que faisant des actions, est comme s’il n’en faisait pas. Toutes ses pensées empreintes de sagesse et tous ses actes faits de sacrifices sont comme évaporés[24]. »
[24] Vanaparva, 13445. — Paraboles de Buddhgosha. — Cantiparva, 5951. — Vanaparva, 13550. — Lois de Yajnavalkya, III, 65. — Bhagavat-Gita.
XXX
Voilà, pris au hasard, dans un immense trésor encore en partie inconnu, quelques conseils, vieux de milliers d’années, qui, bien avant le christianisme, guidaient les hommes de bonne volonté jusqu’à la lisière de la forêt. Alors, comme dit Manou, « lorsque le chef de la famille voit sa peau se rider et ses cheveux blanchir et qu’il a sous les yeux le fils de son fils », quand il n’a plus de devoirs à remplir, que personne n’a plus besoin de son aide, qu’il soit le plus riche marchand de la cité ou le plus pauvre paysan du village, il peut enfin se consacrer aux choses éternelles, quitter sa femme, ses enfants, ses proches, ses amis, « prendre une peau de gazelle ou un manteau d’écorce », pour se retirer dans la solitude, s’enfoncer dans l’énorme forêt tropicale, oublier son corps et les vaines pensées qui en naissent et écouter la voix du Dieu caché au fond de son être, la voix « du voyageur qu’on ne voit pas, dit le Brahmane des cent sentiers, de l’entendeur non entendu, du penseur non pensé, du connaisseur non connu, de l’Atman, le meneur intérieur, l’impérissable, en dehors de qui il n’y a que douleur. » Il peut méditer sur l’infinité de l’espace, l’infinité de la raison et « la non existence de rien », saisir l’instant d’illumination qui apporte « la délivrance que personne ne peut enseigner, qu’il faut trouver soi-même, qui est ineffable », et purifier son âme afin de lui épargner, s’il est possible, un nouveau retour sur cette terre.
Arrivé là, « Qu’il ne désire pas la mort, qu’il ne désire pas la vie ; ainsi qu’un moissonneur qui, le soir venu, attend paisiblement son salaire à la porte de son maître, qu’il attende que le moment soit venu. »
« Qu’il réfléchisse, avec l’application d’esprit la plus exclusive, sur l’essence subtile et indivisible de l’Ame suprême, et sur son existence dans les corps des êtres les plus élevés et les plus bas. »
« Méditant avec délices sur l’Être suprême, n’ayant besoin de rien, inaccessible à tout désir des sens, sans autre société que son âme et la pensée de Dieu, qu’il vive dans l’attente constante de la béatitude éternelle. »
« Car le principal de tous les devoirs, c’est d’acquérir la connaissance de l’âme suprême, c’est la première de toutes les sciences, car elle seule confère à l’homme l’immortalité. »
« Ainsi l’homme qui reconnaît dans sa propre âme l’âme suprême, présente dans toutes les créatures, se montre le même à l’égard de tous et obtient le sort le plus heureux, celui d’être à la fin absorbé dans le sein de Brahma[25]. »
[25] Manou, VI, 45, 65, 49 ; XII, 85, 125.
« Après avoir ainsi abandonné toute pratique pieuse, tout acte de dévotion austère, appliquant son esprit à la contemplation unique de la grande Cause Première, exempt de tout désir mauvais, son âme est déjà sur le seuil du Swarga, alors que son enveloppe mortelle palpite encore comme la dernière lueur d’une lampe qui s’éteint[26]. »
[26] Ibid., VI, 96.
XXXI
Presque tout ceci, ne l’oublions pas, est bien antérieur au Bouddhisme, remonte aux origines du Brahmanisme et touche directement aux Védas. Convenons que cette morale, dont je n’ai pu donner ici que le plus sommaire aperçu, la première qu’ait connue l’humanité, est aussi la plus haute qu’elle ait pratiquée. Elle part d’un principe que même aujourd’hui, avec tout ce que nous croyons avoir appris, nous ne pouvons contester, à savoir que l’homme et tout ce qui l’environne n’est qu’une sorte d’émanation, de matérialisation momentanée de la cause inconnue et spirituelle à laquelle il doit retourner ; et ne fait que déduire, avec une beauté, une élévation et une logique incomparables, les conséquences de ce principe. Il n’y a pas ici de révélation extra-terrestre, de Sinaï, de tonnerre dans le ciel, de dieu spécialement descendu sur notre planète. Il n’avait pas besoin d’y descendre, il était déjà dans le cœur de tous les hommes, parce que tous les hommes ne sont qu’une partie de lui-même et ne peuvent être autre chose. Ils interrogent ce dieu qui semble résider dans leur âme, dans leur esprit, en un mot dans le principe immatériel qui donne la vie à leur corps. Il ne leur dit pas, il est vrai, ou peut-être le leur dit-il sans qu’ils puissent le comprendre, pourquoi il les a momentanément et apparemment séparés de lui ; et c’est, — origine du mal et nécessité de l’épreuve, — le postulat aussi inaccessible que le mystère de la cause première, avec cette différence, que le mystère de la cause première était inévitable, au lieu que la nécessité de celui-ci est incompréhensible. Mais le postulat accordé, tout le reste s’éclaire et se déroule comme un syllogisme. La matière est ce qui nous sépare de Dieu, l’esprit ce qui nous y unit ; il faut donc que l’esprit l’emporte sur la matière. Mais l’esprit n’est pas seulement l’intelligence, il est aussi le cœur, le sentiment, il est tout ce qui n’est pas matériel ; il faut donc que sous toutes ses formes il se purifie, s’étende, s’élève et triomphe de la matière. Il n’y eut jamais, et il ne saurait, je pense, y avoir spiritualisation plus grandiose, plus logique, plus inattaquable, plus réaliste, en ce sens qu’elle ne se fonde que sur des réalités, et plus divinement humaine. Il est certain qu’après tant de siècles, après tant d’acquisitions et d’expériences, nous nous rencontrons au même point. Partant comme eux de l’inconnaissable, nous ne pouvons trouver autre chose, et ne saurions mieux dire. Seul serait supérieur aux immenses efforts que leurs mots ont tentés, un silence résigné, préférable en théorie, mais qui pratiquement ne peut conduire qu’à une ignorance immobile et désespérée.
L’ÉGYPTE
I
Nous avons déjà vu, en parlant de Noun, Toum et Phtah, l’idée que se faisaient les Égyptiens de la cause première, de la création ou plutôt de l’émanation ou de la manifestation de l’univers. Elle est, du moins telle que nous la connaissons par la traduction probablement incomplète des hiéroglyphes, sous une forme moins frappante, moins profonde et moins métaphysique, analogue à celle des Védas, et révèle une source commune.
Immédiatement après l’énigme de la cause première, ils rencontrèrent, eux aussi, inévitablement, l’insoluble problème de l’origine du mal, et, sans trop oser l’approfondir, y trouvèrent une solution plus pâle, plus évasive, mais au fond presque semblable à celle des Hindous. Dans l’Osirisme, l’esprit et la matière s’appellent la lumière et les ténèbres ; et « Set, l’antagoniste de Râ-lumière, dans les mythes de Râ, d’Osiris et d’Horus, n’est pas un dieu du mal, dit Le Page Renouf, il représente une réalité physique, une loi constante de la nature[27] ». Il est un dieu aussi réel que ses adversaires et son culte est aussi ancien que le leur. Il avait ses prêtres comme eux, et il est fils de la même cause inconnue. Il est si peu séparable de la force qui lui est opposée que sur certains monuments les têtes d’Horus et de Set surmontent le même corps et ne forment qu’un seul dieu.
[27] Op. cit., p. 115.
Après les mêmes aveux d’ignorance, ici encore, comme dans l’Inde, le mythe de l’incarnation vient préciser et diriger une morale qui, sortie de l’inconnaissable, ne pouvait prendre forme et n’être connue que dans l’homme et par l’homme. Osiris, Horus, Thot ou Hermès qui prit cinq fois la forme humaine au dire des occultistes, ne sont que des incarnations plus mémorables du dieu qui réside en chacun de nous. De ces incarnations découle avec moins d’éclat, moins d’abondance, moins de force, — car le génie égyptien n’a pas l’ampleur, l’élévation, la puissance d’abstraction du génie hindou, — une morale plus humble, plus terre à terre, mais de la même nature que celle de Manou, de Krichna et du Bouddha, ou plutôt de ceux qui dans la nuit des âges précédèrent Manou, Krichna et le Bouddha. Cette morale se trouve dans le Livre des Morts et dans les inscriptions funéraires. Quelques-uns des papyrus qui reproduisent le Livre des Morts ont plus de quatre mille ans ; mais des textes de ce même livre, qui recouvraient presque toutes les tombes et presque tous les sarcophages, sont probablement plus anciens. Ce sont, avec les inscriptions cunéiformes, les plus antiques écritures, ayant date certaine, que possède l’humanité. Le plus vénérable des codes de morale, œuvre de Phtahotep, encore imparfaitement déchiffré, contemporain des Pyramides, se couvre de l’autorité d’ancêtres infiniment plus reculés. « Pas une des vertus chrétiennes, dit F.-J. Chapas, l’un des grands égyptologues de la première heure, n’est oubliée dans la morale égyptienne. La piété, la charité, la bonté, l’empire sur soi-même, dans la parole et l’action, la chasteté, la protection des faibles, la bienveillance envers les humbles, la déférence envers les supérieurs, le respect de la propriété d’autrui, jusqu’en ses plus petits détails, tout y est exprimé en langage excellent. »
II
« Je n’ai pas fait de mal à un enfant, dit une inscription funéraire. Je n’ai pas opprimé une veuve, je n’ai pas maltraité un berger. Durant ma vie, il n’y avait pas un mendiant ; et quand vinrent les années de famine, je labourai toute la terre de la province, nourrissant tous ses habitants et je fis en sorte que la veuve était comme si elle n’avait pas perdu son époux[28]. »
[28] Inscriptions d’Ameni, Denkm, II, pl. 121.
Celui-ci « était le père des faibles, le soutien de ceux qui n’avaient pas de mère ; craint des méchants il protégeait le pauvre. Il était le vengeur de celui que le puissant avait dépouillé. Il était l’époux de la veuve et le refuge de l’orphelin[29] ». « Celui-là était le protecteur des humbles, une palme d’abondance pour l’indigent, l’aliment des pauvres, la richesse du faible, et sa sagesse était au service de l’ignorant[30]. » — « J’étais le pain de celui qui avait faim, l’eau de celui qui avait soif, le vêtement de celui qui était nu, le refuge de celui qui était dans le besoin. Ce que j’ai fait pour eux, Dieu l’avait fait pour moi »[31], disent d’autres inscriptions, reprenant toujours le même thème de bonté, de justice et de charité. « Bien que grand, j’ai toujours agi comme si j’avais été petit. Je n’ai jamais barré la route à quelqu’un qui valait mieux que moi. J’ai toujours répété ce qu’on m’avait dit, exactement comme on me l’avait dit. Je n’ai jamais approuvé ce qui est bas et mal, mais j’ai pris plaisir à dire la vérité. La sincérité et la bonté qui étaient dans le cœur de mon père et de ma mère, mon amour les leur a rendues. J’ai été la joie de mes frères, l’ami de mes compagnons, j’ai reçu les voyageurs sur la route ; mes portes étaient ouvertes à ceux qui venaient du dehors et je leur ai donné de quoi se rafraîchir. Ce que me dictait mon cœur, je n’hésitais pas à l’accomplir[32]. »
[29] Tablette d’Antuff. Louvre, C. 26.
[30] British Museum, 581.
[31] Dumichen, Kalenderinschriften, XLVI.
[32] Bergmann, Hieroglyphische Inschriften, pl. VI, I. 8 ; pl. VIII, IX.
III
Dans le Livre des Morts, quand, après la longue et terrible traversée du Douaou, qui n’est pas l’enfer égyptien, comme on l’a dit, mais une région intermédiaire entre la mort et la vie éternelle, l’âme est arrivée dans le pays de « Menti » qu’on appela plus tard l’« Amenti », elle se trouve en face de Maât ou Maît, la plus mystérieuse divinité de l’Égypte. Maât est la ligne droite, elle représente la Loi, la Justice-Vérité, la Justice absolue. Chacun des grands dieux se dit maître de Maât, mais elle ne reconnaît aucun maître. Les dieux vivent par elle, elle règne seule sur la terre, dans les cieux et le monde d’outre-tombe ; elle est à la fois la mère du dieu qui l’a créée, sa fille et le dieu lui-même. En présence d’Osiris assis sur son trône de juge, est mis dans un des plateaux de la balance le cœur du mort qui symbolise toute sa nature morale, dans l’autre plateau se trouve une image de Maât. Quarante-deux divinités, qui représentent les quarante-deux péchés qu’elles sont chargées de punir, sont rangées derrière la balance dont Horus surveille l’aiguille, tandis que Téhutin, le dieu des lettres, inscrit le résultat de la pesée. Tout ceci n’est évidemment qu’une représentation allégorique, une sorte de mise en images, une projection sur l’écran de ce monde, de ce qui se passe dans l’autre, au fond d’une âme ou d’une conscience qui se juge après la mort.
Alors, si l’épreuve est favorable, se passe une chose extraordinaire qui révèle la signification secrète, inattendue et profonde de toute cette mythologie : l’homme devient dieu. Il devient Osiris même. Il se découvre pareil à celui qui le juge. Il joint son nom à celui d’Osiris, il est Osiris-un-tel. Il se retrouve enfin le dieu inconnu qu’il était à son insu. Il reconnaît l’Éternel caché au fond de lui-même, qu’il avait cherché durant toute son existence et qui, finalement délivré par ses bonnes œuvres, par ses efforts spirituels, se révèle identique au dieu qu’il avait écouté et adoré et dont il avait voulu se rapprocher en le prenant pour modèle.
C’est, sous une autre image, l’absorption de l’âme purifiée dans le sein de Brahma, le retour à la divinité de ce qu’il y avait de divin dans l’homme, comme aussi, sous l’allégorie dramatique, l’âme qui se juge elle-même et se reconnaît digne de rentrer en Dieu.
IV
Rudolph Steiner qui, lorsqu’il ne s’égare pas dans les visions peut-être plausibles mais invérifiables de la préhistoire, des clichés astraux et de la vie sur d’autres planètes, est un esprit très juste et très perspicace, a remarquablement mis en lumière le sens de ce jugement et de cette identification de l’âme avec Dieu. « L’Être Osiris, dit-il, n’est que le degré le plus parfait de l’être humain. Il s’entend de soi que l’Osiris qui règne en juge sur l’ordre éternel de l’univers, n’est lui-même qu’un homme parfait. Entre l’état humain et l’état divin, il n’y a qu’une différence de degré. L’homme est en voie de développement ; à la fin de sa carrière il devient Dieu. Dans cette conception, Dieu est un éternel devenir et non pas un Dieu fini en soi.
« Tel étant l’ordre universel, il est évident que celui-là seul peut entrer dans la vie d’Osiris, qui est déjà devenu un Osiris lui-même avant de frapper à la porte du temple éternel. La vie la plus haute de l’homme consiste donc à se changer en Osiris. L’homme devient parfait lorsqu’il vit comme Osiris, lorsqu’il traverse ce qu’Osiris a traversé. Le mythe d’Osiris acquiert par là un sens plus profond. Il devient le modèle de celui qui veut éveiller l’Éternel en lui-même[33]. »
[33] Rudolph Steiner, Le Mystère chrétien et les Mystères antiques. Trad. de J. Sauerwein, p. 170.
V
Cette Osirification, cette déification de l’âme du juste a toujours étonné les égyptologues qui n’en saisissaient pas le sens caché et ne voyaient pas qu’elle rejoignait le Nirvana védique dont elle n’est qu’une réplique dramatisée. Mais les textes authentiques sont là, et même du point de vue exotérique, il n’est pas possible de leur donner une autre signification. Le fond de la religion égyptienne, sous toutes ses végétations parasites qui devinrent peu à peu monstrueuses, est bien le même que celui de la religion védique ; d’un même point de départ dans l’inconnaissable, c’est le culte et la recherche du dieu dans l’homme et le retour de l’homme en dieu. Le juste, c’est-à-dire celui qui durant sa vie s’est efforcé de retrouver l’éternel en lui-même et d’écouter sa voix, délivré de son corps, ne devient pas seulement Osiris ; mais de même qu’Osiris est d’autres dieux, il devient aussi d’autres dieux. Il parle comme s’il était Râ, Tmu, Seb, Chnemu, Horus, et ainsi de suite. « Ni les hommes, ni les dieux, ni les esprits des décédés, ni les hommes passés, présents et futurs, quels qu’ils soient, ne peuvent plus lui faire de mal. Il est celui qui s’avance en sûreté. Son nom est « Celui que les hommes ne connaissent pas ». « Son nom est hier qui voit des jours sans nombre, passant en triomphe sur les routes du ciel. » « Il est le Seigneur de l’éternité. Il est le maître de la couronne royale et chacun de ses membres est un dieu. »
VI
Mais qu’arrive-t-il si la sentence n’est pas favorable, si l’âme n’est pas jugée digne de rentrer dans l’éternel, de redevenir le dieu qu’elle était ? On n’en sait rien. Tout ce qu’on a dit au sujet de châtiments, d’expiations, de transmigrations purificatrices, ne repose sur aucun texte authentique. « On ne trouve trace, dit Le Page Renouf, d’une conception de ce genre dans aucun des textes égyptiens découverts jusqu’ici. Les transformations après la mort, nous est-il dit expressément, dépendent uniquement de la volonté du défunt ou de son génie[34] », c’est-à-dire de son âme. N’est-ce pas dire expressément aussi qu’elles ne dépendent que du jugement de l’âme sur elle-même et qu’elle seule reconnaît et décide, comme l’âme hindoue chargée de son Karma, si elle est digne ou non de rentrer dans la divinité ; en d’autres termes qu’il n’y a de ciel et d’enfer qu’en nous-mêmes ?
[34] Le Page Renouf, op. cit., p. 183.
Mais que devient-elle si elle ne se juge pas digne d’être dieu ? Attend-elle ou se réincarne-t-elle ? Nul texte égyptien ne permet de trancher la question ; il n’y a pas trace non plus d’un état intermédiaire entre la mort et l’éternelle béatitude. Les rites funéraires ne donnent, sur ce point, aucune indication. Ils semblent prévoir, pour le mort, une vie d’outre-tombe exactement pareille, sur un autre plan, à celle qu’il menait sur la terre. Mais ces rites ne paraissent pas s’appliquer à l’âme proprement dite, au principe divin. La religion égyptienne, comme les autres religions primitives, distingue en l’homme trois parties : le corps physique, une entité spirituelle périssable, une sorte de reflet du corps, qui lui survivait, une ombre ou plutôt un double, qui pouvait à son gré se confondre avec la momie ou s’en détacher, et enfin un principe purement spirituel, l’âme véritable et immortelle qui, après le jugement, devenait dieu.
Le double désemparé, et non pas l’âme qui redevenait Osiris, errait misérablement entre le monde visible et l’invisible, comme semblent le faire les désincarnés de nos spirites, si les rites funéraires ne venaient à son aide pour le ramener et le retenir près du corps qu’il avait abandonné. Tout le rituel ne visait qu’à prolonger autant que possible l’existence de ce double, en pourvoyant à ses besoins, analogues à ceux de sa vie terrestre, en le fixant près de sa momie incorruptible, en l’enchaînant dans une demeure qui lui fût agréable.
L’existence de ce double était supposée très longue. Une tablette du Louvre nous montre, par exemple, que Psamtik, fils d’Ut’ahor, qui vivait au temps de la 26e dynastie, était prêtre de trois souverains de la grande Pyramide, morts depuis plus de 2.000 ans.
Cette idée du double, comme le fait remarquer Herbert Spencer, est d’ailleurs universelle. « Partout, nous dit-il, nous voyons exprimée ou impliquée la croyance que chaque personne est double et que, quand elle meurt, son autre moi, qu’il demeure proche ou qu’il s’en soit allé au loin, peut revenir et est capable de nuire à ses ennemis ou d’aider ses amis. »
Ce double égyptien n’est d’ailleurs que le Périsprit, le Corps Astral des occultistes, cette entité désincarnée, ce subconscient plus ou moins indépendant de notre corps, cet hôte inconnu, auquel sont ramenés, malgré eux, nos modernes métapsychistes, quand ils constatent certaines manifestations hypnotiques ou médiumniques, certains phénomènes de télépathie, d’action à distance, de matérialisation et d’apparitions posthumes qui autrement seraient à peu près inexplicables. Une fois de plus, les anciennes religions avaient ici précédé notre science, vu peut-être plus juste et plus loin qu’elle. Je dis peut-être, car si l’existence du double, de l’astral ou de l’entité subconsciente à peu près indépendante de notre cerveau, n’est plus guère contestable en ce qui concerne les vivants, elle peut encore être discutée quand il s’agit des morts. Il est certain qu’à l’appui de cette existence, des faits extrêmement troublants s’accumulent ; seule leur interprétation n’est pas encore décisive. Mais l’antique hypothèse égyptienne devient de plus en plus plausible et réfutait d’avance, il y a des milliers d’années, l’objection capitale que l’on fait aux spirites quand on leur dit que leurs esprits désincarnés ne sont que de pauvres ombres incohérentes et effarées, avant tout soucieuses d’établir leur identité et de se raccrocher à leur vie d’autrefois, de misérables mânes à qui la mort n’a rien révélé, et qui n’ont rien à nous apprendre sur leur existence d’outre-tombe, pâle reflet de leur existence antérieure. Il est en effet très explicable que cet esprit désincarné ne sache pas autre chose que ce qu’il savait durant sa vie. Le double égyptien dont il n’est que la réplique n’était pas l’âme véritable, l’âme immortelle qui, si le jugement de l’Amenti lui était favorable, rentrait en dieu ou plutôt redevenait dieu. Les rites sépulcraux n’entendaient pas s’occuper de cette âme dont le sort était fixé par la sentence de Maât ; ils voulaient seulement rendre moins précaire, moins misérable, l’existence posthume de ce principe attardé et plus lent à se dissoudre, de cette sorte de déchet spirituel, de ce fantôme nerveux, magnétique ou fluidique qui avait été un homme et ne formait plus qu’un faisceau de souvenirs tenaces et sans asile. Ils cherchaient à lui adoucir, en maintenant autour de lui les objets de ces souvenirs, le passage de la mort à l’éternel oubli. Les Égyptiens avaient sans doute constaté plus nettement que nous l’évidence de ce double dont nous commençons à peine à soupçonner l’existence ; car leur civilisation, héritière du reste de longues civilisations antérieures, était beaucoup plus ancienne que la nôtre et se portait davantage vers les côtés spirituels et invisibles de la vie. Mais ils ne préjugeaient rien, de même que l’hypothèse spirite, si elle était bien présentée, ne préjugerait rien au sujet de la destinée de l’âme proprement dite.
Le double n’était soumis à aucun jugement. Que l’homme eût été bon ou mauvais, juste ou injuste, il avait droit aux mêmes rites funéraires, à la même existence d’outre-tombe. Son châtiment ou sa récompense, c’était lui-même, c’était de continuer d’être ce qu’il avait été, c’était de poursuivre, sur un autre plan, la vie haute ou basse, étroite ou large, intelligente ou stupide, généreuse ou égoïste, qu’il avait menée sur la terre.
Remarquons que dans nos manifestations spirites il n’est pas question non plus de récompense ou de châtiment. Nos désincarnés, même lorsqu’ils furent croyants, ne font presque jamais allusion à un jugement posthume, à un enfer, à un ciel, à un purgatoire et, quand exceptionnellement ils en parlent, on peut presque à coup sûr soupçonner quelque interpolation télépathique. Ils sont, ou si l’on veut, paraissent être ce qu’ils étaient durant leur existence : plus ou moins consistants, plus ou moins cultivés, plus ou moins intelligents, plus ou moins volontaires, selon que leur pensée était consistante, cultivée, volontaire. Ils ne retrouvent que ce qu’ils ont semé dans les champs spirituels de ce monde. Mais ils n’ont pas, — et c’est la seule différence, — subi, comme le double égyptien, l’incantation magique qui, à tort ou à raison, pour leur bonheur ou leur malheur, violant les lois de la nature, rattachait celui-ci à ses restes physiques et l’empêchait de flotter comme une épave entre un monde matériel où il ne pouvait plus vivre et un univers spirituel où il semble qu’il lui fût interdit de pénétrer.
VII
Grâce à ces soins, grâce à ce culte et à cette prévoyance, le double était-il heureux ? On n’oserait l’affirmer. Il existe un texte terrible, l’inscription funéraire de la femme de Pasherenpath, qui est le plus déchirant cri de regret et de détresse que les morts aient poussé vers la vie. Il est vrai que cette inscription est de l’époque des Ptolémées, c’est-à-dire des derniers temps de l’Égypte, déformée par la Grèce, deux ou trois siècles avant notre ère. Elle nous montre la décadence et presque la ruine de la foi égyptienne ; et chose plus grave et plus inquiétante, en parlant de l’Amenti, semble confondre la destinée du double avec celle de l’âme immortelle. Voici cette inscription qui témoigne à quelles incertitudes aboutissent les religions les plus solides et les plus affirmatives ; et comment, à la fin de leur cours, elles nous replongent dans les ténèbres du grand secret, dans le chaos de l’inconnaissable, d’où elles étaient sorties.
« Oh ! mon frère, mon époux, ne cesse pas de boire, de manger, de vider la coupe de la joie et de vivre dans les fêtes. Suis chaque jour tes
désirs et ne laisse pas le souci pénétrer dans ton cœur tant que tu vivras sur cette terre ! Car l’Amenti est le pays du sourd sommeil et de l’obscurité, séjour de deuil pour ceux qui l’habitent. Ils dorment dans leurs formes, ils ne se réveillent plus pour voir leurs frères, ils ne reconnaissent leur père ni leur mère ; leur cœur est indifférent à leur femme et à leurs enfants. Chacun sur la terre jouit de l’eau de la vie ; mais la soif est à mes côtés. L’eau vient à celui qui demeure sur la terre, mais j’ai soif de l’eau qui est près de moi. Je ne sais où je suis depuis que je suis en ce lieu et j’implore l’eau qui coule, j’implore la brise sur la rive du fleuve, afin que par elle puisse être rafraîchie la douleur de mon cœur. Car quant au Dieu qui est ici, « Mort Absolue » est son nom. Il appelle tous les hommes et tous viennent à lui en tremblant de peur. Avec lui il n’y a pas de respect pour les hommes ou les dieux ; près de lui les grands sont comme les petits. On craint de le prier, car il n’écoute pas. Nul ne vient l’invoquer, car il n’est pas bon pour ceux qui l’adorent et ne tient pas compte des offrandes qu’on lui fait[35]. »
[35] Sharpe, Egyptian Inscriptions, I, pl. 4.
VIII
Et la réincarnation ? On croit généralement que l’Égypte est par excellence le pays de la palingénésie et de la métempsychose. Il n’en est rien. Pas un texte égyptien n’y fait allusion. Il est vrai que l’âme devenant Osiris pouvait prendre toutes les formes ; mais ce n’est pas là la réincarnation proprement dite, la réincarnation expiatoire et purificatrice des Hindous. Tout ce qu’on nous a dit à ce sujet repose principalement sur un texte d’Hérodote qui note que « les Égyptiens furent les premiers à affirmer que l’âme de l’homme est immortelle. Sans cesse, d’un vivant qui meurt, elle passe dans un autre qui naît, et, quand elle a parcouru tout le monde terrestre, aquatique et aérien, elle revient alors s’introduire en un corps humain. Ce voyage circulaire dure 3.000 ans. C’est là une théorie que, plus ou moins près de nous, plusieurs Grecs se sont appropriés ; je sais leurs noms et ne les écris point[36] ».
[36] Hérodote, II, 123.
De même, tout ce qui concerne les fameux mystères de l’initiation égyptienne est de source relativement récente et date de l’époque où les traditions et les théories hindoues, chaldéennes, juives et néo-platoniciennes se mêlaient et fermentaient violemment dans Alexandrie. L’Égypte des Pharaons ne nous dit pas ce que devenait l’âme qui n’était pas béatifiée. Il est possible qu’elle fût obligée de revenir sur terre pour se purifier et que le secret de cette réincarnation demeurât réservé aux initiés, comme il est également possible que des textes mieux interprétés ou que d’autres que nous ne connaissons pas encore, justifient et expliquent la tradition ésotérique. Il ne serait du reste pas surprenant, comme le fait remarquer Sédir, occultiste des plus érudits, qu’une partie des secrets qui ne se trouvent pas dans les inscriptions que nous croyons entièrement comprendre, nous fussent venus par la Chaldée, attendu que c’est parmi les Mages, sur les confins du Tigre et de l’Euphrate, que Cambyse, après la conquête de l’Égypte, transporta tous les prêtres de ce dernier pays, sans exception et sans retour. Quoiqu’il en soit, je le répète, les textes purement égyptiens ne permettent pas, pour l’instant, de trancher la question.
LA PERSE
La Perse nous retiendra moins longtemps, car sa religion est sans doute un reflet du Védisme ou, plus probablement, révèle une commune origine. Eugène Burnouf et Spiegel ont en effet prouvé que certaines parties de l’Avesta sont aussi anciennes que le Rig.
Le Mazdéisme ou Zoroastrisme paraît donc être une adaptation à l’esprit Iranien du Védisme ou de traditions aryennes — (atlantéennes diraient les théosophes) — antérieures au Védisme. Durant la captivité de Babylone, infiltré dans le Chaldéisme, il exerça une influence profonde sur la religion du peuple juif. Nous lui devons, entre autres choses, tels qu’ils ont passé dans la tradition judéo-chrétienne, la notion de l’immortalité de l’âme, le jugement de celle-ci, le jugement dernier, la résurrection des morts, le purgatoire, la croyance à l’efficacité des bonnes œuvres au point de vue du salut, la réversibilité des peines et des récompenses et toute notre angéologie.
Le Zoroastrisme a tenté de résoudre plus nettement que les autres religions anciennes l’énigme du mal, en faisant de celui-ci un dieu distinct, perpétuellement en lutte avec le Dieu du bien. Mais ce dualisme est plus apparent que réel. Ahura-Mazda ou Ormazd, ou Ormuzd, l’Être absolu et universel, le Verbe, l’Esprit omnipotent et omniscient, la Réalité, précède et domine Agra-Mainyus ou Ahriman, la Non-Réalité, c’est-à-dire ce qui est mauvais et trompeur, qui dans ses ténèbres ignore tout, paraît aussi inférieur à Ormazd que le démon l’est au Dieu des chrétiens et ne se montre en somme qu’une sorte de singe de la divinité, imitant maladroitement les créations de cette dernière et ne pouvant produire que des vices, des maux et quelques êtres malfaisants qui seront anéantis dans l’immense victoire du bien ; car la fin du monde, dans le système de Zoroastre, n’est que la régénération de la création.
On ne nous dit du reste pas pourquoi Ormazd, le dieu suprême, est obligé de tolérer Ahriman qui, il est vrai, ne personnifie pas le mal en soi ; mais le mal nécessaire au bien, les ténèbres indispensables à la manifestation de la lumière, la réaction qui suit l’action, le principe ou le pôle négatif opposé au positif pour assurer la vie et l’équilibre de l’univers.
Ormazd lui-même semble d’ailleurs obéir à la nécessité, ou à une loi naturelle plus puissante que lui et surtout au Temps, dont les décrets sont le Destin, « car en dehors du Temps, dit l’Uléma, tout a été créé et le Temps est le créateur. Le Temps ne laisse voir en soi ni cime ni racines, et toujours il a été et toujours il sera. Un homme intelligent ne demandera pas : D’où vient le Temps ? ni s’il y a eu un temps où cette puissance n’existait pas[37] ».
[37] J. Darmesteter, Ormazd et Ahriman, p. 320.
Il serait intéressant d’étudier cette religion, au point de vue de ce qui lui doit le christianisme qui lui fit autant et même plus d’emprunts qu’au Brahmanisme et au Bouddhisme. Il faudrait également s’arrêter, ne fût-ce qu’un instant, à sa morale, une des plus hautes, des plus pures, des plus noblement humaines que l’on connaisse. Mais cette étude déborderait notre cadre. Nous devons, par exemple, à la Perse antique, l’admirable notion de la conscience, sorte de puissance divine, existant de toute éternité, indépendante du corps matériel, ne prenant aucune part aux fautes qu’elle voit s’accomplir, restant pure au milieu des pires égarements, accompagnant, après la mort, l’âme de l’homme qui, s’il fut juste, lorsqu’elle franchit le pont Tchinvat ou pont de la Rétribution, voit s’avancer à sa rencontre une jeune fille d’une miraculeuse beauté. « Qui es-tu, lui demande l’âme étonnée, toi qui me sembles plus belle et plus magnifique qu’aucune fille de la terre » ? Et sa conscience répond : « Je suis tes propres œuvres. Je suis l’incarnation de tes bonnes pensées, paroles et actions, je suis l’incarnation de ta foi pleine de piété[38] ? »
[38] Yesth, XXII.
Au contraire, si c’est un pécheur qui franchit le pont de la Rétribution, sa conscience vient à lui sous une forme horrible, bien qu’en soi elle ne change pas et se présente seulement aux hommes telle qu’ils ont mérité de la voir. Cette allégorie, qu’on croirait tirée d’un recueil de paraboles chrétiennes, date peut-être de 5.000 ou 6.000 ans et n’est qu’une dramatisation du Karma hindou. Ici encore, comme dans le Karma et l’Osirification, c’est l’âme qui se juge elle-même.
Nous devons aussi au Mazdéisme la mystérieuse et subtile notion des Fravashis ou Férouers que la Kabbale emprunta à la Perse et dont le mysticisme juif et le christianisme firent les anges et surtout les anges gardiens. Elle implique la préexistence des âmes. Les Férouers sont la forme spirituelle de l’être, indépendante de la vie matérielle et antérieure à celle-ci. Ormazd offre le choix aux Férouers des hommes de rester dans le monde spirituel ou de descendre sur terre pour s’incarner dans des corps humains. Ce sont des sortes de prototypes dont Platon tira probablement sa théorie des « Idées », en supposant que toute chose avait une double existence, d’abord en idée puis en réalité.
Ajoutons qu’un phénomène analogue à celui que nous avons déjà constaté, dans l’Inde, se répéta ici : ce qui était public et patent dans le Mazdéisme devint peu à peu secret et fut réservé aux seuls initiés dans ce que les Grecs et les Juifs, notamment dans leur Kabbale, lui empruntèrent.
LA CHALDÉE
La Chaldée, c’est-à-dire la Babylonie et l’Assyrie, est comme la Perse, la patrie des Mages, et on la regarde généralement comme la terre classique de l’occultisme ; mais ici encore, ainsi que nous l’avons vu pour l’Égypte, la légende ne concorde guère avec la réalité historique.
Il semble à priori, que la Chaldée doive nous intéresser spécialement, non qu’il soit probable qu’elle ait à nous apprendre autre chose que l’Inde, l’Égypte et la Perse dont elle est tributaire, mais parce que c’est en elle que se trouve vraisemblablement la source principale de la Kabbale qui est elle-même la grande fontaine où s’alimenta l’occultisme du Moyen âge, tel qu’il s’est prolongé jusqu’à nous.