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MAURICE MAETERLINCK

Théâtre

I

LA PRINCESSE MALEINE (1890) L'INTRUSE(1891). - LES AVEUGLES (1891)

P. LACOMBLEZ | PER LAMM
Éditeur | Éditeur
31, RUE DES PAROISSIENS | 7, RUE DE LILLE, 7
BRUXELLES | PARIS, VII
1901

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[Notes] du transcripteur:

  • Le colophon se trouve [en fin de ce fichier], après "Les Aveugles".
  • Les fautes d'orthographe, aussi bien que les fautes typographiques évidentes ou probables, ont été conservées. Dans ce cas-là, les mots sont des hyperliens, qui renvoyent à la table en-dessous du colophon.

DU MÊME AUTEUR:
SERRES CHAUDES suivies de QUINZE CHANSONS.
Un volume in-18 jésus. . . . . . . . . . . . . . . . . . 3.00
L'ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES de
Ruysbroeck l'admirable, traduit du flamand et
accompagné d'une Introduction. Un volume
in-16, sur papier à la main. . . . . . . . . . . . . . . 5.00
LES DISCIPLES A SAÏS ET LES FRAGMENTS de
Novalis, traduits de l'allemand et précédés
d'une Introduction. Un volume in-18 jésus .. . . . . . . 4.00
LES SEPT PRINCESSES, drame. Un petit volume
in-18 jésus. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.00
LE TRÉSOR DES HUMBLES. Un volume in-18 jésus. . . . . . . .3 50
LA SAGESSE ET LA DESTINÉE. Un volume in-18
jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3.50
LA VIE DES ABEILLES. Un volume in-18 jésus. . . . . . . . .3.50
A PARAITRE:
THÉÂTRE. Tome II: Pellèas et Mèlisande.--Alladine et
Palomides.--Intérieur.--La mort de Tintagiles.
THÉÂTRE. Tome III: Aglavaine et Sélysette.--Ardiane et
Barbe-bleue.--Soeur Béatrice.
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR:
SEPT ESSAIS D'EMERSON, traduits par J. Will, avec une préface
de Maurice Maeterlinck. Un volume in-18 jésus . . . . . . . .3.50



MAURICE MAETERLINCK

Théâtre

I

LA PRINCESSE MALEINE (1890) L'INTRUSE(1891). LES AVEUGLES (1891)

P. LACOMBLEZ | PER LAMM
Éditeur | Éditeur
31, RUE DES PAROISSIENS | 7, RUE DE LILLE, 7
BRUXELLES | PARIS, VII
1901

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Droits de traduction, de reproduction et de représentation
préservés pour tous les pays
y compris la Suède, la Norwège et la Hollande.


Préface.

I.

Le texte de ces petits drames que mon éditeur réunit aujourd'hui en trois volumes, n'a guère été modifié. Ce n'est point qu'ils me semblent parfaits, il s'en faut bien, mais on n'améliore pas un poème par des corrections successives. Le meilleur et le pire y confondent leurs racines, et souvent, à tenter de les démêler, on perdrait l'émotion particulière et le charme léger et presque inattendu, qui ne pouvaient fleurir qu'à l'ombre d'une faute qui n'avait pas encore été commise. Il eût, par exemple, été facile de supprimer dans la Princesse Maleine beaucoup de naïvetés dangereuses, quelques scènes inutiles et la plupart de ces répétitions étonnées qui donnent aux personnages l'apparence de somnambules un peu sourds constamment arrachés à un songe pénible. J'aurais pu leur épargner ainsi quelques sourires, mais l'atmosphère et le paysage même où ils vivent en eût paru changé. Du reste ce manque de promptitude à entendre et à répondre, tient intimement à leur psychologie et à l'idée un peu hagarde qu'ils se font de [l'univers] On peut ne pas approuver cette idée, on peut aussi y revenir après avoir parcouru bien des certitudes. Un poète plus âgé que je n'étais alors et qui l'eût accueillie, non pas à l'entrée mais à la sortie de l'expérience de la vie, aurait su transformer en sagesse et en beautés solides, les fatalités trop confuses, qui s'y agitent. Mais telle quelle, l'idée anime tout le drame et il serait impossible de l'éclairer davantage sans enlever à celui-ci la seule qualité qu'il possède: une certaine harmonie épouvantée et sombre.

II.

Les autres drames, dans l'ordre où ils parurent, à savoir: L'Intruse, les Aveugles (1890), les Sept Princesses (1891), Pelléas et Mélisande (1892), Alladine et Palomides, Intérieur et la Mort de Tintagiles (1894) présentent une humanité et des sentiments plus précis, en proie à des forces aussi inconnues, mais un peu mieux dessinées. On y a foi à d'énormes puissances, invisibles et fatales, dont nul ne sait les intentions, mais que l'esprit du drame suppose malveillantes, attentives à toutes nos actions, hostiles au sourire, à la vie, à la paix, au bonheur. Des destinées innocentes mais involontairement ennemies, s'y nouent et s'y dénouent pour la ruine de tous, sous les regards attristés des plus sages, qui prévoient l'avenir mais ne peuvent rien changer aux jeux cruels et inflexibles que l'amour et la mort promènent parmi les vivants. Et l'amour et la mort et les autres puissances y exercent une sorte d'injustice sournoise, dont les peines--car cette injustice ne récompense pas,--ne sont peut-être que des caprices du destin. Au fond, on y trouve l'idée du Dieu chrétien, mêlée à celle de la fatalité antique, refoulée dans la nuit impénétrable de la nature, et, de là, se plaisant à guetter, à déconcerter, à assombrir les projets, les pensées, les sentiments et l'humble félicité des hommes.

III.

Cet inconnu prend le plus souvent la forme de la mort. La présence infinie, ténébreuse, hypocritement active de la mort remplit tous les interstices du poème. Au problème de l'existence il n'est répondu que par l'énigme de son anéantissement. Du reste, c'est une mort indifférente et inexorable, aveugle, tâtonnant à peu près au hasard, emportant de préférence les plus jeunes et les moins malheureux, simplement parce qu'ils se tiennent moins tranquilles que les plus misérables, et que tout mouvement trop brusque dans la nuit attire son attention. Il n'y a autour d'elle que de petits êtres fragiles, grelottants, passivement pensifs, et les paroles prononcées, les larmes répandues ne prennent d'importance que de ce qu'elles tombent dans le gouffre au bord duquel se joue le drame et y retentissent d'une certaine façon qui donne à croire que l'abîme est très vaste parce que tout ce qui s'y va perdre y fait un bruit confus et assourdi.

IV.

Il n'est pas déraisonnable d'envisager ainsi notre existence. C'est, de compte fait, pour l'instant, et malgré tous les efforts de nos volontés, le fond de notre vérité humaine. Longtemps encore, à moins qu'une découverte décisive de la science n'atteigne le secret de la nature, à moins qu'une révélation venue d'un autre monde, par exemple une communication avec une planète plus ancienne et plus savante que la nôtre, ne nous apprenne enfin l'origine et le but de la vie, longtemps encore, toujours peut-être, nous ne serons que de précaires et fortuites lueurs, abandonnées sans dessein appréciable à tous les souffles d'une nuit indifférente. A peindre cette faiblesse immense et inutile, on se rapproche le plus de la vérité dernière et radicale de notre être, et, si des personnages qu'on livre ainsi à ce néant hostile, on parvient à tirer quelques gestes de grâce et de tendresse, quelques paroles de douceur, d'espérance fragile, de pitié et d'amour, on a fait ce qu'on peut humainement faire quand on transporte l'existence aux confins de cette grande vérité immobile qui glace l'énergie et le désir de vivre. C'est ce que j'ai tenté dans ces petits drames. Il ne m'appartient point de juger si j'y ai quelquefois réussi.

V.

Mais aujourd'hui, cela ne me parait plus suffisant. Je ne crois pas qu'un poème doive sacrifier sa beauté à un enseignement moral, mais si, tout en ne perdant rien de ce qui l'orne au dedans comme au dehors, il nous mène à des vérités aussi admissibles mais plus encourageantes que la vérité qui ne mène à rien, il aura l'avantage d'accomplir un double devoir incertain. Chantons durant des siècles, la vanité de vivre et la force invincible du néant et de la mort, nous ferons passer sous nos yeux des tristesses qui deviendront plus monotones à mesure qu'elles se rapprocheront davantage de la dernière vérité. Essayons au contraire de varier l'apparence de l'inconnu qui nous entoure et d'y découvrir une raison nouvelle de vivre et de persévérer, nous y gagnerons du moins d'alterner nos tristesses en les mêlant d'espoirs qui s'éteignent et se rallument. Or, dans l'état où nous sommes, il est tout aussi légitime d'espérer que nos efforts ne sont pas inutiles, que de penser qu'ils ne produisent rien. La vérité suprême du néant, de la mort et de l'inutilité de notre existence, où nous aboutissons dès que nous poussons notre enquête à son dernier terme, elle n'est, après tout, que le point extrême de nos connaissances actuelles. Nous ne voyons rien par delà, parce que là s'arrête notre intelligence. Elle parait certaine, mais en définitive rien en elle n'est certain que notre ignorance. Avant que d'être tenu de l'admettre irrévocablement, il nous faudra longtemps encore chercher de tout notre coeur à dissiper cette ignorance et faire ce que nous pourrons pour tenter si nous ne trouverons pas de lumière. Dès lors le grand cercle de tous nos devoirs antérieurs à cette certitude trop hâtive et mortelle se remet en branle, et la vie humaine recommence avec ses passions qui ne semblent plus aussi vaines, avec ses joies, ses tristesses et ses devoirs qui reprennent de l'importance puisqu'ils peuvent nous aider à sortir de l'obscurité ou à la supporter sans amertume.

VI.

Ce n'est pas à dire que nous reviendrons au point où nous nous trouvions autrefois, ni que l'amour, la mort, la fatalité et les autres forces mystérieuses de la vie, reprendront exactement leur place et leur rôle anciens dans notre existence réelle et dans nos oeuvres, et notamment, puisque c'est d'elles que nous nous occupons ici, dans nos oeuvres dramatiques. L'esprit humain, ai-je dit, à ce propos, dans une page à peu près inédite, l'esprit humain subit depuis trois quarts de siècle une évolution dont on n'a pas encore une vue bien claire, mais qui est probablement l'une des plus considérables qui aient eu lieu dans le domaine de la pensée. Cette évolution, si elle ne nous a pas donné sur la matière, la vie, la destinée de l'homme, le but, l'origine et les lois de l'univers, des certitudes définitives, nous a du moins enlevé ou rendu presque impraticables un certain nombre d'incertitudes; et ces incertitudes étaient justement celles où se complaisaient et fleurissaient librement les pensées les plus hautes. Elles étaient, par excellence, l'élément de beauté et de grandeur de toutes nos allusions, la force cachée qui élevait nos paroles au-dessus des paroles de la vie ordinaire, et le poète semblait grand et profond à proportion de la forme plus ou moins triomphante, de la place plus ou moins prépondérante qu'il savait donner à ces incertitudes belles ou effrayantes, pacifiques ou hostiles, tragiques ou consolatrices.

VII.

La haute poésie, à la regarder de près, se compose de trois éléments principaux: [D'abord] la beauté verbale, ensuite la contemplation et la peinture passionnées de ce qui existe réellement autour de nous et en nous-mêmes, c'est-à-dire la nature et nos sentiments, et enfin, enveloppant l'oeuvre entière et créant son atmosphère propre, l'idée que le poète se fait de l'inconnu dans lequel flottent les êtres et les choses qu'il évoque, du mystère qui les domine et les juge et qui préside à leurs destinées. Il ne me paraît pas douteux que ce dernier élément est le plus important. Voyez un beau poème, si bref, si rapide qu'il soit. Rarement, sa beauté, sa grandeur se limitent aux choses connues de notre monde. Neuf fois sur dix il les doit à une allusion aux mystères des destinées humaines, à quelque lien nouveau du visible à l'invisible, du temporel à l'éternel. Or, si l'évolution peut-être sans précédent qui se produit de nos jours dans l'idée que nous nous faisons de l'inconnu ne trouble pas encore profondément le poète lyrique, et ne lui enlève qu'une partie de ses ressources, il n'en va pas de même du poète dramatique. Il est peut-être loisible au poète lyrique de demeurer une sorte de théoricien de l'inconnu. A la rigueur il lui est permis de se tenir aux idées générales les plus vastes et les plus imprécises. Il n'a point à se préoccuper de leurs conséquences pratiques. S'il est convaincu que les divinités d'autrefois, que la justice et la fatalité n'interviennent plus aux actions des hommes et ne dirigent plus la marche de ce monde, il n'a pas besoin de donner un nom aux forces incomprises qui s'y mêlent toujours et dominent toute chose. Que ce soit Dieu ou l'Univers qui lui paraisse immense et terrible, il importe assez peu. Nous lui demandons principalement qu'il fasse passer en nous l'impression immense ou terrible qu'il a ressentie. Mais le poète dramatique ne peut se borner à ces généralités. Il est obligé de faire descendre dans la vie réelle, dans la vie de tous les jours, l'idée qu'il se fait de l'inconnu. Il faut qu'il nous montre de quelle façon, sous quelle forme, dans quelles conditions, d'après quelles lois, à quelle fin, agissent sur nos destinées, les puissances supérieures, les influences inintelligibles, les principes infinis, dont, en tant que poète, il est persuadé que l'univers est plein. Et comme il est arrivé à une heure où loyalement il lui est à peu près impossible d'admettre les anciennes, et où celles qui les doivent remplacer ne sont pas encore déterminées, n'ont pas encore de nom, il hésite, tâtonne, et s'il veut rester absolument sincère, il n'ose plus se risquer hors de la réalité immédiate. Il se borne à étudier les sentiments humains dans leurs effets matériels et psychologiques. Dans cette sphère il peut créer de fortes oeuvres d'observation, de passion et de sagesse, mais il est certain qu'il n'atteindra jamais à la beauté plus vaste et plus profonde des grands poèmes où quelque chose d'infini se mêlait aux actions des hommes; et il se demande s'il doit décidément renoncer aux beautés de cet ordre.

VIII.

Je ne le crois pas. Il trouvera à réaliser ces beautés, des difficultés qu'aucun poète n'avait jusqu'ici rencontrées, mais il y parviendra demain. Et aujourd'hui même, qui semble le moment le plus dangereux de l'alternative, un ou deux poètes ont réussi à sortir du monde des réalités évidentes, sans rentrer dans celui des chimères anciennes, car la haute poésie est avant tout le royaume de l'imprévu, et des règles les plus générales surgissent, comme des fragments d'étoiles qui traversent le ciel où l'on n'attendait aucune lueur, des exceptions déconcertantes. Et c'est, par exemple, La Puissance des Ténèbres de Tolstoï qui passe sur le fleuve le plus banal de la vie inférieure, comme un îlot flottant, un îlot d'horreur grandiose et tout ensanglanté de fumées infernales, mais enveloppé aussi de l'énorme flamme blanche, pure et miraculeuse qui jaillit de l'âme primitive d'Akim. Ou bien, ce sont les Revenants d'Ibsen, où éclate, dans un salon bourgeois, aveuglant, étouffant, affolant les personnages, l'un des plus terribles mystères des destinées humaines. Nous avons beau nous fermer à l'angoisse de l'inintelligible, dans ces deux drames interviennent des puissances supérieures que nous sentons tous peser sur notre vie. Car c'est bien moins l'action du Dieu des Chrétiens qui nous trouble dans le poème de Tolstoï que l'action du Dieu qui se trouve dans une âme humaine, plus simple, plus juste, plus pure et plus grande que les autres. Et dans le poème d'Ibsen, c'est l'influence d'une loi de justice ou d'injustice récemment soupçonnée et formidable; la loi de l'hérédité, loi peut-être discutable, mais si mal connue, et en même temps si plausible, que sa menace énorme cache la plus grande portion de ce qu'on y pourrait mettre en doute. Mais en dépit de ces sorties inattendues, il n'en reste pas moins que le mystère, l'inintelligible, le surhumain, l'infini--peu importe le nom qu'on lui donne--est devenu si peu maniable depuis que nous n'admettons plus a priori l'intervention divine dans les actions humaines, que le génie même n'a pas souvent de ces rencontres heureuses. Quand Ibsen, dans d'autres drames, essaie de relier à d'autres mystères les gestes de ses hommes en mal de conscience exceptionnelle ou de ses femmes hallucinées, il faut convenir que si l'atmosphère qu'il parvient à créer est étrange et troublante, elle est rarement saine et respirable, parce qu'elle est rarement raisonnable et réelle.

IX.

Dans le temps, le génie à coup sûr, parfois le simple et honnête talent, réussissaient à nous donner au théâtre cet arrière-plan profond, ce nuage des cimes, ce courant d'infini, tout ceci et tout cela, qui n'ayant ni nom ni forme, nous autorise à mêler nos images en en parlant, et parait nécessaire pour que l'oeuvre dramatique coule à pleins bords et atteigne son niveau idéal. Aujourd'hui, il y manque presque toujours ce troisième personnage, énigmatique, invisible mais partout présent, qu'on pourrait appeler le personnage sublime, qui, peut-être, n'est que l'idée inconsciente mais forte et convaincue que le poète se fait de l'univers et qui donne à l'oeuvre une portée plus grande, je ne sais quoi qui continue d'y vivre après la mort du reste et permet d'y revenir sans jamais épuiser sa beauté. Mais convenons qu'il manque aussi à notre vie présente. Reviendra-t-il? Sortira-t-il d'une conception nouvelle et expérimentale de la justice ou de l'indifférence de la nature, d'une de ces énormes lois générales de la matière ou de l'esprit que nous commençons à peine d'entrevoir? En tout cas, gardons lui sa place. Acceptons, s'il le faut, que rien ne la vienne occuper pendant le temps qu'il mettra à se dégager des ténèbres, mais n'y installons plus de fantômes. Son attente, et son siège vide dans la vie, ont par eux-mêmes une signification plus grande que tout ce que nous pourrions asseoir sur le trône que notre patience lui réservé. Pour mon humble part, après les petits drames que j'ai énumérés plus haut, il m'a semblé loyal et sage d'écarter la mort de ce trône auquel il n'est pas certain qu'elle ait droit. Déjà, dans le dernier, que je n'ai pas nommé parmi les autres, clans Aglavaine et Sélysette, j'aurais voulu qu'elle cédât à l'amour, à la sagesse ou au bonheur une part de sa puissance. Elle ne m'a pas obéi, et j'attends, avec la plupart des, poètes de mon temps, qu'une autre force se révèle. Quant aux deux petites pièces qui suivent Aglavaine et Sélysette, savoir: Ardiane et Barbe-bleue, ou la délivrance inutile, et Soeur Béatrice, je voudrais qu'il n'y eût aucun malentendu à leur endroit. Ce n'est pas parce qu'elles sont postérieures qu'il y faudrait chercher une évolution ou un nouveau désir. Ce sont, à proprement parler, de petits jeux de scène, de courts poèmes du genre assez malheureusement appelé «opéra-comique» destinés à fournir aux musiciens qui les avaient demandés, un thème convenable à des, développements lyriques. Ils ne prétendent à rien davantage, et l'on se méprendrait sur mes intentions si l'on y voulait trouver par surcroît de grandes arrière-pensées morales ou philosophiques.

La Princesse Maleine.

DRAMATIS PERSONAE.

HJALMAR, roi d'une partie de la Hollande.

MARCELLUS, roi d'une autre partie de la Hollande.

Le prince HJALMAR, fils du roi HJALMAR.

Le petit ALLAN, fils de la reine Anne.

ANGUS, ami du prince HJALMAR.

STÉPHANO, VANOX, officiers de Marcellus.

Un chambellan.

Un médecin.

Un fou.

Trois pauvres.

Deux vieux paysans, un cuisinier.

Seigneurs, officiers, un vacher, un cul-de-jatte, pèlerins, paysans,

domestiques, mendiants, vagabonds, enfants, etc.

ANNE, reine du Jutland.

GODELIVE, femme du roi Marcellus.

La princesse MALEINE, fille de Marcellus et de Godelive.

La princesse UGLYANE, fille de la reine Anne.

La nourrice de Maleine.

Sept béguines.

Une vieille femme.

Dames d'honneur, servantes, paysannes, etc.

Un grand chien noir nommé Pluton.

Le premier acte à Harlingen; les autres au

château Ysselmonde et aux environs.

ACTE I


SCÈNE I

Les jardins du château.

[Entrent Stéphano et Vanox.]

Quelle heure est-il?

D'après la lune il doit être minuit.

Je crois qu'il va pleuvoir.

Oui; il y a de gros nuages vers l'Ouest.--On ne viendra pas nous relever avant la fin de la fête.

Et elle ne finira pas avant le petit jour.

Oh! oh! Vanox!

[Ici une comète apparaît au-dessus du château.]

Quoi?

Encore la comète de l'autre nuit!

Elle est énorme!

Elle a l'air de verser du sang sur le château!

[Ici une pluie d'étoile, semble tomber sur le château.]

Les étoiles tombent sur le château! Voyez! voyez! voyez!

Je n'ai jamais vu pareille pluie d'étoiles! On dirait que le ciel pleure sur ces fiançailles!

On dit que tout ceci présage de grands malheurs!

Oui; peut-être des guerres ou des morts de rois. On a vu ces présages à la mort du vieux roi Marcellus.

On dit que ces étoiles à longue chevelure annoncent la mort des princesses.

On dit... on dit bien des choses...

La princesse Maleine aura peur de l'avenir!

A sa place, j'aurais peur de l'avenir sans l'avertissement des étoiles...

Oui; le vieux Hjalmar me semble assez étrange...

Le vieux Hjalmar? Ecoute$, je n'ose pas dire tout ce que je sais; mais un de mes oncles est chambellan de Hjalmar; eh bien, si j'avais une fille, je ne la donnerais pas au prince Hjalmar.

Je ne sais pas... le prince Hjalmar...

Oh! ce n'est pas à cause du prince Hjalmar, mais son père!...

On dit qu'il a la tête...

Depuis que cette étrange reine Anne est venue du Jutland, où ils l'ont détrônée, après avoir emprisonné leur vieux roi, son mari, depuis qu'elle est venue à Ysselmonde, on dit... on dit... enfin le vieux Hjalmar a plus de-soixante-dix ans, et je crois qu'il l'aime un peu trop pour son âge...

Oh! oh!

Voilà ce qu'on dit...--Et je n'ose pas dire tout ce que je sais.--Mais n'oublie pas ce que j'ai dit aujourd'hui.

Alors pauvre petite princesse!

Oh, je n'aime pas ces fiançailles!--Voilà qu'il pleut déjà!

Et peut-être un orage là-bas.--Mauvaise nuit! [Passe un valet avec une lanterne.] Où en est la fête?

Voyez les fenêtres.

Oh! elles ne s'éteignent pas.

Et elles ne s'éteindront pas cette nuit. Je n'ai jamais vu de fête pareille! Le vieux roi Hjalmar est absolument ivre, il a embrassé notre roi Marcellus, il...

Et les fiancés?

Oh! les fiancés ne boivent pas beaucoup. Allons, bonne nuit! je vais à la cuisine, on n'y boit pas de l'eau claire non plus, bonne nuit!

[Il sort.]

Le ciel devient noir, et la lune est étrangement rouge.

Voilà l'averse! et pendant que les autres boivent, nous allons...

[[Ic] les fenêtres du château, illuminées au fond du jardin, volent en éclats: cris, rumeurs, tumulte.]

Oh!

Qu'y a-t-il?

On brise les vitres.

Un incendie!

On se bat dans la salle!

[La princesse Maleine, échevelée et tout en pleurs, passe en courant, au fond du jardin.]

La princesse!

Où court-elle?

Elle pleure!

On se bat dans la salle!

Allons voir!...

[Cris, tumulte, les jardins se remplissent d'officiers, de domestiques, etc., les portes du château s'ouvrent violemment, et le roi Hjalmar parait sur le perron, entouré de courtisans et de pertuisaniers. Au-dessus du château, la comète. La pluie d'étoiles continue.]

Ignoble Marcellus! Vous avez fait aujourd'hui une chose monstrueuse! Allons, mes chevaux! mes chevaux! je m'en vais! je m'en vais! je m'en vais! Et je vous laisse votre Maleine, avec sa face verte et ses cils blancs! Et je vous laisse avec votre vieille Godelive! Mais attendez! Vous irez à genoux à travers vos marais! Et ce seront vos fiançailles que je viendrai célébrer, avec tous mes pertuisaniers et tous les corbeaux de Hollande à vos fêtes funèbres! Allons-nous-en! Au revoir! au revoir! Ah! ah! ah!

[Il sort avec ses courtisans.]


SCÈNE II

Un appartement du château.

[On découvre la reine Godelive, la princesse Maleine et la nourrice; elles chantent en filant leur quenouille.]

Les nonnes sont malades,
Malades à leur tour;
Les nonnes sont malades,
Malades dans la tour...

... Voyons, ne pleure plus Maleine; essuie tes larmes et descends au jardin. Il est midi.

C'est ce que je lui dis depuis ce matin, Madame. A quoi cela sert-il de s'abimer les yeux? Elle ouvre sa fenêtre ce matin, elle regarde un chemin vers la forêt et se met à pleurer; alors je lui dis: est-ce que vous regardez déjà le chemin vers la tour, Maleine...

Ne parle pas de cela!

Si, si, il faut en parler; on en parlera tout à l'heure. Je lui demande donc: est-ce que vous regardez déjà le chemin vers la tour où l'on a enfermé, dans le temps, la pauvre duchesse Anne, parce qu'elle aimait un prince qu'elle ne pouvait aimer?...

Ne parle pas de cela!

Au contraire, il faut en parler, on en parlera tout à l'heure. Je lui demande donc...--Voici le roi!

[Entre Marcellus.]

Eh bien, Maleine?

Sire?

Aimais-tu le prince Hjalmar?

Oui, Sire.

Pauvre enfant!... mais l'aimes-tu encore?

Oui, Sire.

Tu l'aimes encore?

Oui.

Tu l'aimes encore après?...

Seigneur, ne l'effrayez pas!

Mais je ne l'effraye pas!--Voyons, je viens ici en véritable père, et je ne songe qu'à ton bonheur, Maleine. Examinons cela froidement. Tu sais ce qui est arrivé: le vieux roi Hjalmar m'outrage sans raison; ou plutôt, je soupçonne trop bien ses raisons!... Il outrage ignoblement ta mère, il t'insulte plus bassement encore, et s'il n'avait pas été mon hôte, s'il n'avait pas été là, sous la main de Dieu, il ne serait jamais sorti de mon château!--enfin, oublions aujourd'hui.--Mais, est-ce à nous que tu dois en vouloir?--est-ce à ta mère ou est-ce à moi? Voyons, réponds, Maleine?

Non, Sire.

Alors pourquoi pleurer? Quant au prince Hjalmar, il vaut mieux l'oublier; et puis, comment pourrais-tu l'aimer sérieusement? vous vous êtes à peine entrevus; et le coeoeur à ton âge est comme un coeur de cire; on en fait ce qu'on veut. Le nom de Hjalmar était encore écrit dans les nuages, un orage est venu et tout est effacé, et dès ce soir tu n'y songeras plus. Et puis, crois-tu que tu aurais été bien heureuse à la cour de Hjalmar? Je ne parle pas du prince, le prince est un enfant; mais son père, tu sais bien qu'on a peur d'en parler... Tu sais bien qu'il n'y a pas une cour plus sombre en Hollande; tu sais que son château a peut-être d'étranges secrets. Mais tu ne sais pas ce que l'on dit de cette reine étrangère, venue avec sa fille au palais d'Ysselmonde, et je ne te redirai pas ce qu'on en dit; car je ne veux pas verser de poison dans ton coeur.--Mais tu allais entrer, toute seule, dans une effrayante forêt d'intrigues et de soupçons!--Voyons, réponds, Maleine; n'avais-tu pas peur de tout cela? et n'était-ce pas un peu malgré toi que tu allais épouser le prince Hjalmar?

Non, Sire.

Soit, mais alors, réponds-moi franchement. Il ne faut pas que le vieux roi Hjalmar triomphe. Nous allons avoir une grande guerre à cause de toi. Je sais que les vaisseaux de Hjalmar entourent Ysselmonde et vont mettre à la voile avant la pleine lune; d'un autre côté, le duc de Bourgogne, qui t'aime depuis longtemps;--[se tournant vers la reine,] je ne sais si ta mère?...

Oui, Seigneur.

Eh bien?

Il faudrait l'y préparer, peu à peu...

Laissez-la parler!--Eh bien, Maleine?...

Sire?

Tu ne comprends pas?

Quoi, Sire?

Tu me promets d'oublier Hjalmar?

Sire...

Tu dis?--tu aimes encore Hjalmar?

Oui, Sire!

«Oui, Sire!» Ah! démons et tempêtes! Elle avoue cela cyniquement, et elle ose me crier cela sans pudeur! Elle a vu Hjalmar une seule fois, pendant une seule après-midi, et la voilà plus chaude que l'enfer!

Seigneur!...

Taisez-vous! «Oui, Sire!» Et elle n'a pas quinze ans! Ah, c'est à les tuer sur place! Voilà quinze ans que je ne vivais plus qu'en elle! Voilà quinze ans que je retenais mon souffle autour d'elle! Voilà quinze ans que nous n'osions plus respirer de peur, de troubler ses regards! Voilà quinze ans que j'ai fait de ma cour un couvent, et le jour où je viens regarder dans son coeur...

Seigneur!

Est-ce qu'elle ne peut pas aimer comme une autre? [Allez-vous la] mettre sous verre? Est-ce une raison pour crier ainsi à tue-tête après une enfant? Elle n'a rien fait de mal!

Ah! elle n'a rien fait de mal!--Et d'abord, taisez-vous; je ne vous parle pas, et c'est probablement à vos instigations d'entremetteuse...

Seigneur!

Entremetteuse! moi, une entremetteuse!

Me laisserez-vous parler enfin! Allez-vous-en! Allez-vous-en toutes deux! Oh! je sais bien que vous vous entendez, et que l'ère des intrigues est ouverte à présent, mais attendez!--Allez-vous-en! Ah! des larmes! [Sortent Godelive et la nourrice.] Voyons, Maleine, ferme d'abord les portes. Maintenant que nous sommes seuls, je veux oublier. On t'a donné de mauvais conseils, et je sais que les femmes entre elles font d'étranges projets; ce n'est pas que j'en veuille au prince Hjalmar; mais il faut être raisonnable. Me promets-tu d'être raisonnable?

Oui, Sire.

Ah! tu vois! alors tu ne songeras plus à ce mariage?

Oui.

Oui?--c'est-à-dire que tu vas oublier Hjalmar?

Non.

Tu ne renonces pas encore à Hjalmar?

Non.

Et si je vous y oblige, moi? et si je vous enferme? et si je vous sépare à jamais de votre Hjalmar à face de petite fille?--vous dites? [Elle pleure.] Ah! c'est ainsi!--Allez-vous-en; et nous verrons! Allez-vous-en!

[Ils sortent séparément.]


SCÈNE III

Une forêt.

[Entrent le prince Hjalmar et Angus.]

J'étais malade; et l'odeur de tous ces morts! et l'odeur de tous ces morts! et maintenant, c'est comme si cette nuit et cette forêt avaient versé un peu d'eau sur mes yeux...

Il ne reste plus que les arbres!

Avez-vous vu mourir le vieux roi Marcellus?

Non, mais j'ai vu autre chose; hier au soir, pendant votre absence, ils ont mis le feu au château, et la vieille reine Godelive courait à travers les flammes avec les domestiques. Ils se sont jetés dans les fossés et je crois que tous y ont péri.

Et la princesse Maleine?--Y était-elle?

Je ne l'ai pas vue.

Mais d'autres l'ont-ils vue?

Personne ne l'a vue, on ne sait où elle est.

Elle est morte?

On dit qu'elle est morte.

Mon père est terrible!

Vous l'aimiez déjà?

Qui?

La princesse Maleine.

Je ne l'ai vue qu'une seule fois... elle avait cependant une manière de baisser les yeux;--et de croiser les mains;--ainsi--et des cils blancs étranges!--Et son regard!... on était tout à coup comme dans un grand canal d'eau fraîche... Je ne m'en souviens pas très bien; mais je voudrais revoir cet étrange regard...

Quelle est cette tour sur cette butte?

On dirait un vieux moulin à vent; il n'a pas de fenêtres.

Il y a une inscription de ce côté.

Une inscription?

Oui,--en latin.

Pouvez-vous lire?

Oui, mais c'est très vieux.--Voyons:

Il y a trop de mousse sur tout le reste.

Asseyons-nous ici.

«Ducissa Anna», c'est le nom de la mère de votre fiancée.

D'Uglyane?--Oui.

Voilà un oui plus lent et plus froid que la neige!

Mon Dieu, le temps des oui de flamme est assez loin de moi...

Uglyane est jolie cependant.

J'en ai peur!

Oh!

Il y a une petite âme de cuisinière au fond de ses yeux verts.

Oh! oh! mais alors, pourquoi consentez-vous?

A quoi bon ne pas consentir? Je suis malade à en mourir une de ces vingt mille nuits que nous avons à vivre, et je veux le repos! le repos! le repos! Et puis, elle ou une autre, qui me dira «mon petit Hjalmar» au clair de lune en me pinçant le nez! Pouah!--Avez-vous remarqué les colères subites de mon père depuis que la reine Anne est arrivée à Ysselmonde?--Je ne sais ce qui se passe; mais il y a là quelque chose, et je commence à avoir d'étranges soupçons; j'ai peur de la reine!

Elle vous aime comme un fils cependant.

Comme un fils?--Je n'en sais rien, et j'ai d'étranges idées, elle est plus belle que sa fille, et voilà d'abord un grand mal. Elle travaille comme une taupe à je ne sais quoi; elle a excité mon pauvre vieux père contre Marcellus et elle a déchainé cette guerre;--il y a quelque chose là-dessous!

Il y a, qu'elle voudrait vous faire épouser Uglyane, ce n'est pas infernal.

Il y a encore autre chose.

Oh! je sais bien! Une fois mariés, elle vous envoie en Jutland vous battre sur les glaçons pour son petit trône d'usurpatrice, et délivrer peut-être son pauvre mari, qui doit être bien inquiet en l'attendant; car une reine aussi belle, errant seule par le monde, il faut bien qu'il arrive des histoires...

Il y a encore autre chose.

Quoi?

Vous le saurez un jour; allons-nous-en.

Vers la ville?

Vers la ville?--il n'y en a plus; il n'y a plus que des morts entre des murs écroulés!

[Ils sortent.]


SCÈNE IV

Une chambre voûtée dans une tour.

[On découvre la princesse Maleine et la nourrice.]

Voilà trois jours que je travaille à desceller les pierres de cette tour, et je n'ai plus d'ongles au bout de mes pauvres doigts. Vous pourrez vous vanter de m'avoir fait mourir. Mais voilà, il fallait désobéir! il fallait vous échapper du palais! il fallait rejoindre Hjalmar! Et nous voici dans cette tour; nous voici entre ciel et terre, au-dessus des arbres de la forêt! Ne vous avais-je pas avertie, ne vous l'avais-je pas dit? Je connaissais bien votre père!--Mais est-ce après la guerre qu'on nous délivrera?

Mon père l'a dit.

Mais cette guerre ne finira jamais! Depuis combien de jours sommes-nous dans cette tour? Depuis combien de jours n'ai-je plus vu de lune ni de soleil! Et partout où je mets les mains, je trouve des champignons et des chauves-souris; et j'ai vu, ce matin, que nous n'avions plus d'eau!

Ce matin?

Oui, ce matin, pourquoi riez-vous? Il n'y a pas de quoi rire? Si nous ne parvenons pas à écarter cette pierre aujourd'hui, il ne nous reste plus qu'à dire nos prières. Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait pour être mise dans ce tombeau, au milieu des rats, des araignées et des champignons! Je ne me suis pas révoltée, moi! Je n'ai pas été insolente comme vous! Etait-ce$ si difficile de se soumettre en apparence, et de renoncer à ce saule pleureur de Hjalmar qui ne remuerait pas le petit doigt pour nous délivrer?

Nourrice!

Oui, nourrice! Je serai bientôt la nourrice des vers de terre à cause de vous. Et dire que sans vous, j'étais tranquillement dans la cuisine en ce moment, ou à me chauffer au soleil dans le jardin, en attendant la cloche du déjeuner! Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait pour... Oh, Maleine! Maleine! Maleine!

Quoi?

La pierre!...

La...?

Oui,--elle a remué!

La pierre a remué?

Elle a remué! elle est détachée! il y a du soleil entre le mortier! Venez voir! Il y en a sur ma robe! II y en a sur mes mains! Il y en a sur votre visage! Il y en a sur les murs! Eteignez$ la lampe! il y en a partout! Je vais pousser la pierre!

Elle tient encore?

Oui!--mais ce n'est rien! c'est là, dans le coin; donnez-moi votre fuseau!--oh! elle ne veut pas tomber!...

Tu vois quelque chose par les fentes?

Oui! oui--non! je ne vois que le soleil!

Est-ce le soleil?

Oui! oui! c'est le soleil! Mais voyez donc! c'est de l'argent et des perles sur ma robe! Et c'est chaud comme du lait sur mes mains!

Mais laisse-moi donc voir aussi!

Voyez-vous quelque chose?

Je suis éblouie!

C'est étonnant que nous ne voyions pas d'arbres. Laissez-moi regarder.

Où est mon miroir?

Je vois mieux.

En vois-tu?

Non. Nous sommes sans doute au-dessus des arbres. Mais il y a du vent. Je vais essayer de pousser la pierre. Oh! [Elles reculent devant le jet de soleil qui [s'irrue] et restent un moment en silence au fond de la salle.] Je n'y vois plus!

Va voir! va voir! J'ai peur!

Fermez les yeux! Je crois que je deviens aveugle!

Je vais voir moi-même.

Eh bien?

Oh! c'est une fournaise! et j'ai des meules rouges dans les yeux!

Mais ne voyez-vous rien!

Pas encore; si! si! le ciel est tout bleu. Et la forêt! Oh! toute la forêt!

Laissez-moi voir!

Attends! Je commence à voir!

Voyez-vous la ville?

Non.

Et le château?

Non.

C'est qu'il est de l'autre côté.

Mais cependant... je vois la mer.

Vous voyez la mer?

Oui, oui, c'est la mer! Elle est verte!

Mais alors, vous devez voir la ville. Laissez-moi regarder.

Je vois le phare!

Vous voyez le phare?

Oui. Je crois que c'est le phare...

Mais alors, vous devez voir la ville.

Je ne vois pas la ville.

Vous ne voyez pas la ville?

Je ne vois pas la ville.

Vous ne voyez pas le beffroi?

Non.

C'est étonnant!

Je vois un navire sur la mer!

Il y a un navire sur la mer?

Avec des voiles blanches!...

Où est-il?

Oh! le vent de la mer agite mes cheveux!--Mais il n'y a plus de maisons le long des routes!

Quoi?--Ne parlez pas ainsi vers l'extérieur, je n'entends rien.

Il n'y a plus de maisons le long des routes!

Il n'y a plus de maisons le long des routes?

Il n'y a plus de clochers dans la campagne!