MAURICE MAGRE
LA CONQUÊTE DES FEMMES
CONSEILS A UN JEUNE HOMME
PARIS
LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 41
1908
Tous droits réservés.
DU MÊME AUTEUR
Dans la Bibliothèque-Charpentier à 3 fr. 50 le volume.
POÉSIE | |
| La Chanson des hommes | 1 vol. |
| Le Poème de la jeunesse | 1 vol. |
| Les Lèvres et le Secret | 1 vol. |
CONTES | |
| Histoire merveilleuse de Claire d’Amour,suivie d’autres contes | 1 vol. |
THÉATRE | |
| Le Dernier Rêve, pièce en un acte, en vers(Odéon). (Fasquelle, édit.) | 1 fr. |
| Le Vieil Ami, comédie en un acte, en prose(Théâtre-Antoine). (Fasquelle, édit.) | 1 fr. |
| Velleda, tragédie en quatre actes, en vers(Odéon) | 1 vol. |
EN PRÉPARATION : | |
| Le Marchand de passions, trois actes, en vers. | |
| L’an mille, quatre actes, en vers. | |
| Les plus beaux jours de la vie, quatre actes, en prose. | |
Il a été tiré du présent ouvrage
5 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
J’OFFRE CE LIVRE
A MON AMI MARCEL CRUPPI
La Conquête des femmes.
PRÉFACE
Quand on monte un escalier, on passe devant des portes fermées et l’on ne songe pas d’ordinaire que les clefs en sont souvent sous les paillassons. Le petit morceau de fer qui ouvre l’accès d’appartements aux meubles rares, de salons délicats, est dans l’endroit où l’on a coutume de frotter la boue de ses pieds.
Ainsi pour obtenir l’amour des femmes il faut connaître un petit secret, un talisman, et c’est presque toujours sous le paillasson sale que repose le précieux talisman.
L’auteur de ce livre a voulu soulever tous les paillassons de l’escalier pour voir s’il y avait des clefs : il est demeuré surpris de la diversité de leur forme, il a pensé qu’il n’y avait pas de passe-partout qui pouvait ouvrir toutes des portes, et, comme il s’était sali les mains, il n’a osé entrer dans aucun appartement et il est redescendu dans la rue où il s’est trouvé tout seul.
Il n’a écrit ce qui suit que pour une certaine catégorie de jeunes gens.
Pourquoi ceux que la nature a faits, par un don aimable, grands de taille, beaux de visage et doués d’un esprit entreprenant avec la confiance en eux que donnent ces qualités, liraient-ils des observations et des conseils dont ils n’ont pas besoin ? Car toutes les femmes disent qu’elles méprisent la beauté physique chez l’homme et qu’il n’y a que les qualités de l’intelligence et du cœur qui comptent pour elles, mais il n’en est rien. Un immense génie ne compense pas des taches de rousseur ou des yeux chassieux, des beaux triomphent des laids comme le jour triomphe de la nuit.
De même, ce livre n’est pas fait pour ces jeunes hommes purement studieux et spéculatifs qui se destinent à la philosophie ou aux sciences et qui ne font aucun cas de l’amour. Ils seront punis de leur conception bornée de la vie quand ils se marieront ; car si leur femme est jolie, elle les trompera, si elle est laide, ils auront quotidiennement cette laideur présente devant les yeux.
Ceux que tente la carrière ecclésiastique, les commerçants très occupés, les magistrats sévères, ceux qui ont dans les administrations une situation élevée, et d’une façon générale les personnages hypocrites et d’une moralité conventionnelle doivent rejeter loin d’eux ce livre qui leur paraîtrait indigne et ne ferait que susciter leur colère et leur mépris.
Les femmes éclateront de rire tellement les jugements portés ici sur elles leur paraîtront faux, les mobiles de leurs actes mal expliqués, les subtils rouages de leurs cœurs grossièrement maniés, et elles s’exclameront d’un tel excès de sottise. Peut-être auront-elles raison. La vérité en matière d’amour est semblable au port de la chevelure que les femmes ont longue et nouée sur la tête et que les hommes portent courte. Elle est différente selon le sexe.
Je sais bien aussi que de riches oisifs penseront que les femmes ne sont séduites que par la fortune et ses avantages, les soupers dans les grands restaurants, l’offre de bijoux, les automobiles. Ce n’est vrai que partiellement. L’orchestre du Café de Paris ne suffit pas pour atténuer la tristesse de certains yeux ; quelle que soit la qualité de son moteur, le nombre de chevaux de sa voiture, le riche chauffeur retrouvera-t-il sur la route un regret perdu de celle qu’il aime ?
Ce livre est écrit pour des gens d’un physique médiocre, d’une fortune moyenne, qui estiment que l’amour est la chose la plus précieuse, celle dont il faut s’occuper le plus, car c’est d’elle que nous vient tout notre bonheur.
Ils me comprendront si ce sont des esprits un peu secs qu’une sensibilité trop grande aura amenés à cette sécheresse, si ce sont d’anciens romantiques dépouillés de leurs émotions de parade, comme ces vins qui en vieillissant perdent leur bouquet, mais gardent le pouvoir de donner l’ivresse.
Ils feront la part d’une excessive sincérité qui se brave elle-même, ils avoueront peut-être avec l’auteur qu’il y a une grande vertu dans l’aveu, que l’illusion n’est pas divine. Et ils sauront bien, du reste, qu’il y a plus de larmes cachées dans l’allégresse que dans une tristesse de commande, si on aime ce dont on sourit.
GRANDE IMPORTANCE DES FEMMES
Dans ma vingt-sixième année, au mois de septembre, je découvris cette vérité essentielle que la conquête des femmes est ce qu’il y a de plus important dans la vie.
J’étais en vacances, chez mes parents, dans la petite ville de V… Quelques légers succès remportés à Paris et dont j’avais par mes paroles augmenté l’étendue, le crédit que l’on faisait à ma carrière artistique, me donnaient auprès des miens et de leurs amis ce prestige qui entoure un jeune homme dont les facultés brillantes présagent un grand avenir qu’aucune réalisation n’a encore justifié.
Un matin en m’éveillant, avec cette clairvoyance que donne à l’esprit une longue nuit de repos, j’eus le sentiment très net que ma vie était misérable, que je ne possédais aucun bonheur.
Pourquoi donc vivons-nous ? me dis-je. J’ai ici la sollicitude de mes parents, les bons repas, les livres qui m’intéressent, des promenades qui me plaisent, une belle maison avec un jardin et la facilité de me taire ou de parler en suscitant le respect de mon silence ou l’admiration de ce que je dis. Je ne suis tourmenté par aucun ennui d’argent puisque je n’ai aucun sujet de dépense. La grandeur de la maison paternelle, cette vague allure de parc, que prennent le soir les allées et les massifs du jardin vus de ma fenêtre, les marches du perron et l’empressement de la bonne à me servir me donnent l’illusion de la vie luxueuse des châtelains. Un ou deux amis dont l’intelligence est suffisante viennent me voir et j’ai la possibilité d’évoquer des souvenirs d’enfance en les embellissant, ce qui est un grand plaisir. Enfin, loin d’une maîtresse charmante, je devrais goûter avec l’absence d’amour une liberté que j’ai longtemps désirée.
Il n’en est rien. Je ne suis pas heureux. Voilà la table de famille : j’aspire à mal dîner dans un petit restaurant. Voilà les peupliers, ce canal avec son écluse, ce paysage méridional sans beauté mais qui me tient au cœur : je regrette les kiosques d’omnibus, le tumulte des rues populaires. Une douce sérénité est sur la campagne et je devrais en goûter le charme : je songe à ce délicieux mal à la tête que donne une journée de Paris. Ma chambre est bien close, la lampe ne fumera pas, on a préparé le sucre, l’eau et le citron : j’ai la nostalgie de la sonnette qui retentit brusquement, de l’angoisse qu’on éprouve à l’idée d’une réclamation d’argent.
Mais mal dîner, marcher dans des rues laides, avoir mal à la tête, redouter le gaz et Dufayel sont choses douloureuses en soi et qui ne se parent à mes yeux d’un prestige inattendu que parce qu’elles sont le cadre d’une beauté certaine.
Cette beauté, quelle est-elle ? Ce n’est pas l’amour que je suis censé avoir à mes yeux et aux yeux des autres pour ma maîtresse, puisque la seule idée que je suis séparé d’elle m’est un apport immédiat de joie.
Ce qui me manque, ce sont les femmes, toutes les femmes qui vivent à Paris, celles que je frôle dans les grands magasins, celles qui sont dans les thés à cinq heures avec des jeunes gens qui ont plus d’autorité et plus d’élégance que moi, celles qui descendent de voiture, paient le cocher, traversent le trottoir, rentrent chez elles, avec assez d’absence de curiosité pour ne pas même lever les yeux sur le passant immobile et béant d’admiration que je suis alors.
Le but de la vie, ce qui nous donne la plus grande somme de bonheur possible est donc de plaire aux femmes, de conquérir des maîtresses attrayantes et jolies.
Connaître le but de la vie est la chose principale. Quand cette vérité me fut révélée, je compris que j’avais marché jusqu’alors comme un aveugle en tâtonnant et que maintenant seulement je voyais la lumière. J’avais pris le goût de la réussite, la vanité de la célébrité, l’amour de la poésie et de la nature pour les suprêmes aboutissants de mes efforts, tandis qu’ils n’étaient que d’humbles moyens. J’eus du remords de mon erreur. Je me jurai à moi-même de la réparer.
PRESTIGE D’UNE MAUVAISE RÉPUTATION
Il faut avoir beaucoup de femmes. C’est le nombre qui d’abord est important. Quand on aura eu beaucoup de femmes, on en aura peut-être une.
Il faut s’efforcer de plaire aux femmes, même si cela vous ennuie ; il faut s’efforcer de vaincre leur résistance, malgré les comédies ridicules, la stupidité des paroles, les haleines désagréables, l’imperfection des formes découvertes. Une tête qui se penche sur votre épaule est un peu plus de confiance en soi, une richesse pour le souvenir.
Le temps perdu, la bouche fade, le goût souvent désagréable de la poudre de riz, la fatigue, la tête vide, pèsent moins, si l’on fait le total des gains et des pertes que le sentiment de la victoire morale remportée.
Puis, dans le contour des épaules différentes, dans les spontanéités qu’on ne pouvait soupçonner, dans chaque mode personnel d’abandon, est la variété infinie de la beauté.
Il faut avoir beaucoup de femmes. Jamais les yeux ne ressemblent aux yeux, jamais le sein ne ressemble au sein, jamais l’amour ne ressemble à l’amour. L’une est brutale, l’autre est tendre, l’autre est cynique, l’autre pleure, l’autre crie. Soi-même l’on est divers, selon l’heure, le désir ou le regret.
Celui qui réalise ce soi-disant idéal d’épouser au début de sa vie une jeune fille vertueuse, jolie et qu’il aime, est un misérable fou ou plutôt un pauvre aveugle, même s’il est heureux avec elle toute sa vie. Car le bonheur qu’il connaîtra sera un bonheur quotidien, médiocre et sans élévation. Il sera pareil à un homme qui n’a, pour seule nourriture, que du pain bis et qui s’en contente, parce qu’il ignore la merveilleuse diversité des mets, l’art de la nature à donner des produits savoureux, l’art des cuisiniers à les préparer. Il sera pareil à un homme qui possède un livre plein de belles légendes. Il a lu la première qui lui plaît et il se refuse à lire les autres pour ne pas gâter l’impression qu’il en a, privant ainsi son imagination du merveilleux trésor de poésie enfermé dans le livre.
La première femme vous fait goûter la seconde par comparaison et la troisième, quand elle sourit, est éclairée du sourire des deux premières.
C’est une grande erreur des amants de jurer qu’ils aiment pour la première fois. La centième maîtresse se prétend jalouse des quatre-vingt-dix-neuf autres. Il n’en est rien. De l’amour inconnu de ces rivales absentes est fait son amour. Elle voudra surpasser en tendresse, en volupté surtout, ces quatre-vingt-dix-neuf ennemies et l’on bénéficiera de cet effort. Il conviendra de laisser paraître un vague regret pour des caresses anciennes et ainsi les caresses présentes seront d’autant plus passionnées.
Il faut avoir beaucoup de femmes pour qu’on dise de vous : « Il a beaucoup de femmes » ou des choses telles que ceci : « C’est un coureur ; il est comme un papillon ; on ne le voit jamais avec la même femme : il aime à droite et à gauche ; comment fait-il pour connaître tant de femmes ? »
Car presque toutes les femmes disent : « Jamais je ne pourrais m’attacher à un homme qui ne serait pas à moi seule. J’ai horreur de cette sorte d’hommes qui n’ont ni cœur ni fidélité. »
Presque toutes les femmes mentent ou se dupent elles-mêmes en parlant ainsi. Et il conviendrait de savoir jusqu’à quel point une plus mauvaise réputation encore n’exercerait pas un plus puissant attrait. Et tout semble indiquer, bien qu’aucune bouche de femme n’ose jamais l’avouer, que la mésestime morale dont un homme est environné est un prodigieux élément de séduction.
L’homme courageux qui, dans un but pratique, aurait assez de force pour tenir sa dignité cachée dans son cœur et affecterait les sentiments d’un homme vil, possédant à la fois sa propre noblesse, comme un soutien secret, et le prestige de la corruption, comme un vêtement magnifique, serait celui qui aurait le plus de femmes.
Il faut avoir beaucoup de femmes, en vérité, voilà qui est certain. Mais cela est difficile.
FACILITÉ DES FEMMES
Il est difficile d’avoir beaucoup de femmes parce qu’on croit que c’est difficile. Mais cette difficulté tombe si on est persuadé qu’elle n’existe pas.
L’homme exerce une profession, il est avocat, comédien. Il peint, il écrit des vers, il pense à autre chose qu’à l’amour. Mais la femme ne peint qu’elle-même, ne travaille qu’au poème de son corps ; son art suprême est de se donner avec le plus d’agrément possible. C’est là l’unique but de sa vie. Elle a donc pour se donner plus de facilité que l’homme pour la désirer.
Il n’est point de robe insoulevable. La femme la plus vertueuse se dévêt ou se dévêtira pour quelqu’un. On peut être celui-là.
Les obstacles moraux doivent être considérés comme médiocres. Je veux dire qu’il ne faut pas tenir un compte exagéré de l’idée de devoir qu’une femme mariée, par exemple, prétend avoir en elle. La nature a préparé les souffles irrésistibles du soir, les langueurs du printemps, les mouvements des nerfs, les vertiges que donne l’excès du repos pour triompher d’une morale conventionnelle.
Une seule seconde où les poignets sont brûlants, où la tête bourdonne, où la femme éprouve le besoin impérieux de n’être plus qu’un jouet, un docile instrument de plaisir aux bras d’un homme, a plus d’importance que vingt années de résolutions vertueuses.
Les femmes sont faciles. Il ne faut pas se dire sottement : « Même si cette femme y consentait, où et comment pourrait-elle être ma maîtresse ? Sa vie est régulière. Comment échapperait-elle à la surveillance de son mari, de sa petite fille, de sa bonne, de ses relations ? »
Absurde question que l’on se pose trop souvent ! La femme la plus délicate, celle qui a les sentiments les plus élevés, est capable d’une grossière audace, d’un geste dont la volupté compense la vulgarité pour réaliser un dessein que ses sens ont formé, souvent à son insu.
Dans la petite ville de V… il était matériellement impossible à une femme mariée de tromper son mari. J’avais alors seize ans et madame de M… représentait pour moi un idéal de femme élégante, aristocratique et inaccessible. Je riais à la fois et m’indignais d’un certain Bergis, petit employé sans charme physique et assez timide, qui prétendait recevoir des œillades favorables de madame de M… et avoir obtenu des pressions de mains significatives et des paroles encourageantes, les deux ou trois fois où, à l’occasion d’une kermesse ou d’une rencontre à la gare, il avait eu l’occasion de lui parler. Cela durait depuis un an et n’avançait nullement.
Je le rencontrai un soir, suffoqué par l’ivresse, la terreur et l’amour. Son trouble n’était pas simulé.
Il me raconta qu’il était allé pour la première fois chez madame de M… faire une commission à son mari de la part du percepteur. Le mari étant absent, on l’avait conduit dans le jardin où madame de M… était assise. Après quelques minutes de conversation, sans qu’il ait rien fait pour cela, il avait eu madame de M… sur le banc où ils se trouvaient. Il faisait encore jour et l’on pouvait les apercevoir. La bonne était tout près de là et l’on entendait sa voix. Mais madame de M… avait oublié le monde extérieur. Et seuls, ceux qui en ont fait l’expérience peuvent savoir quelle initiative, quelle bonne volonté, doit avoir une femme qui se donne pour la première fois à quelqu’un, sur un banc et sans autre préparation.
Cette histoire, il m’en souvient, fut pour ma jeune âme une désillusion, quand, au contraire, elle aurait dû être un encouragement.
Les femmes sont faciles. Voilà bien ce qu’il faut se dire sans cesse. Quand nous voyons marcher devant nous une femme jolie, avec un mouvement voluptueux de hanches, nous songeons :
« Je voudrais bien passer la nuit avec elle. »
Les femmes les plus respectables font exactement les mêmes réflexions. La seule différence est que nous tenons de tels propos même quand nous n’avons aucune envie de réaliser notre souhait tandis qu’elles, ne disent rien, même si elles en ont une envie folle.
Dans nos conversations entre hommes, nous parlons des femmes avec grossièreté, nous plaisantons, nous donnons des détails physiques et nous parlons ainsi, même quand il s’agit d’une maîtresse tendrement chérie.
Les femmes, entre elles, sont peut-être plus réservées. Mais leur pensée est infiniment plus audacieuse et impudique que la nôtre. Elles vont plus loin que nous dans le domaine de la curiosité. Il est aisé de s’en rendre compte en observant à quelle hauteur se pose de préférence le regard de beaucoup de femmes curieuses quand elles sont en présence d’un homme.
L’amour avec ses exigences physiques est à leurs yeux une chose plus légitime, plus normale que pour nous, parce qu’elles l’entourent de moins de complications. Elles pensent sans cesse à se donner, elles sont faciles par nature.
EST-IL INDISPENSABLE D’ÊTRE RICHE ?
J’ai beau avoir un complet neuf, un chapeau dur et correct, m’être dépouillé de cet air artiste que j’avais malencontreusement affecté pendant des années, il s’échappe de moi un je ne sais quoi qui fait qu’on sait tout de suite que je ne suis pas un homme riche.
La première fois que j’ai demandé Henriette L… à son concierge, celui-ci m’a répondu bienveillamment que c’était au premier à droite. Et dans son œil j’ai lu tout de suite le jugement sans appel qu’il portait sur moi :
— Allez, jeune homme. Allez faire la cour à madame L… Vous réussirez ou vous ne réussirez pas, cela m’est égal. Mais ce qui est certain, c’est que vous ne payerez jamais sa voiture et son appartement et que je n’obtiendrai de vous que des billets de théâtre ou de petites sommes sans importance.
Si on a pour maîtresse une femme plus riche que soi, il faut agir avec prudence, les premières fois que l’on sort avec elle. Les femmes ne savent guère de quel argent on dispose. Si on leur dit : « Je gagne dix mille francs ! » elles ignorent si c’est par an ou par mois, et elles seraient plus tentées de croire que c’est par mois.
Si dès le début on se livre à des dépenses au-dessus de ses moyens, comment ensuite revenir sans honte en arrière ? Quand on a été dîner avec sa maîtresse dans de petits restaurants, elle a du plaisir à aller dîner un jour dans un restaurant plus grand. Un lieutenant passe volontiers capitaine, mais on n’a jamais vu un capitaine être nommé lieutenant sans qu’il donnât immédiatement sa démission.
Il convient d’avoir toujours l’autorité, l’aisance, le laisser-aller des gens qui ont beaucoup d’argent. Si on a eu la folie de partir, un soir, pour aller au théâtre et souper ensuite, sans avoir sur soi la somme qui permette de faire face à toutes les dépenses, il faut se garder de laisser percer la moindre anxiété, il faut se garder de parler de ces questions misérables. Quelque migraine subite et invincible doit vous ramener chez vous, non sans que des prodigalités (très petites naturellement) ne déguisent la vraie cause du mal.
D’une façon générale, ces fleuristes qui vous présentent des bouquets aux terrasses des cafés sont de précieux auxiliaires. On a coutume de les chasser en se plaignant de leur importunité. On a tort. Pour quelques sous on paraît généreux, on fait un cadeau et ce cadeau est revêtu du prestige sentimental que les fleurs ont pour les femmes.
De même, les personnages faméliques qui courent chercher les voitures, ouvrent et ferment les portières, quand ils reçoivent vingt centimes au lieu de dix, ont des paroles de louange qui ne sont pas perdues et tombent dans la balance de l’amour.
Il n’est pas indispensable d’être riche pour conquérir les femmes, et il est faux de dire que les femmes qui ne coûtent rien coûtent plus cher que les autres. Car si l’on fait l’addition, les femmes qu’on paye nécessitent les mêmes dépenses, plus l’argent qu’on leur donne, moins l’amour qu’elles ne vous donnent pas.
Car il semble mathématique qu’à mesure qu’un homme développe par ses bienfaits le sentiment de la reconnaissance dans le cœur d’une femme, il diminue son amour. La reconnaissance est toujours mêlée d’une certaine amertume, du regret de l’infériorité dans laquelle on est, de la pensée que le bienfaiteur ne fait pas assez, ne fait pas, en tout cas, tout ce qu’il pourrait faire.
Une femme qui reçoit un sac en or, a toujours vu chez une de ses amies un autre sac en or, plus beau, d’un tissu plus fin, orné de petits diamants. Elle pensera aussitôt que l’ami qui lui donne ce sac a de belles propriétés, une banque prospère, fait pour lui personnellement de grandes dépenses ; l’absence des petits diamants effacera tout le plaisir causé par le don du sac ; il lui semblera que ces diamants lui revenaient de droit, qu’ils lui ont été en quelque sorte volés.
Et de quel doute amer doit être saisi celui qui fait les frais de tous les meubles, de toutes les robes, de l’électricité et de la salle de bain ? Quel plaisir peut-il éprouver, qui ne doive pas être gâté par le sentiment que toute joie est conventionnelle autour de lui, que celle qu’il aime lui fait poliment les honneurs de son bien, de même qu’un fermier présente au châtelain les vignes et les champs qu’il a cultivés et où il se plaisait, tant que le maître n’était pas là ?
Et comment ce riche, quand il il aura payé la note du tapissier et de la couturière, ne songera-t-il pas, en recevant le baiser de sa maîtresse, qu’elle paye aussi une note, et comment ne craindra-t-il pas que cette monnaie ne soit fausse, cette monnaie subtile qui n’est pas susceptible de vérification ?
CHOIX DU MILIEU
Il faut avec soin choisir le milieu où l’on veut chercher une maîtresse, il faut, avant de s’efforcer à plaire, se demander si l’on a quelques chances de réussir.
Il y a une foule de gens désagréables, antipathiques, qui nous donnent, quand nous les rencontrons sans les connaître encore, d’indubitables marques de dédain et qui deviennent charmants, amicaux, dès que nous entrons en relations avec eux et que nous pénétrons dans leur intimité. De même pour les femmes, nous sommes impressionnés par toute une catégorie d’orgueilleuses qui passent sans voir dans la rue, qui font à peine, quand on leur est présenté, une légère inclinaison de tête et qui ne tendent pas la main, même à des gens qu’elles connaissent beaucoup.
Ces orgueilleuses ne sont la plupart du temps que des timides. Elles aspirent ardemment à se débarrasser de ce lourd fardeau qu’est la gêne que des personnes inconnues leur inspirent. Comme d’une armure, elles se sont revêtues d’une fierté apparente. Elles ne peuvent pas relever la tête, à cause de leur casque de mépris ; comme des coups d’épée elles lancent des regards superbes. Mais elles voudraient bien déposer les armes, ne plus combattre, faire la paix. Il suffit quelquefois pour les y inciter d’une parole familière. Et quand ces terribles guerriers ont ôté leur vêtement artificiel, ils deviennent les plus dociles des esclaves.
Il faut se méfier des femmes qui ont un caractère enfantin, qui sont puériles, affectent de ne rien savoir, rient de tout et ont conservé comme un souvenir, mais pour s’en amuser de temps en temps encore, disent-elles, les poupées de leur enfance.
Les juives sont les maîtresses des seuls juifs. Un chrétien n’en peut attendre que désagréments et hostilités.
Les femmes de café-concert sont les maîtresses de chanteurs comiques. Les ouvrières ont les employés de magasin et les femmes qu’on trouve à minuit dans les cafés de Montmartre ou du quartier latin ont des hommes qui sont à la même heure dans des bars avoisinants.
Une Anglaise élevée en Angleterre ne peut pas aimer un jeune homme qui arrive de province et qui a été élevé en province. Mais il n’en est pas de même pour une Russe, surtout si elle est, ou dit être, nihiliste.
Mon ami le sculpteur M… avait à plusieurs reprises, rencontré des femmes du plus grand monde cherchant fortune à Bullier et au Moulin Rouge. Il décrivait même complaisamment les splendides hôtels où ces femmes du monde avaient eu l’imprudence de l’amener.
Il faut absolument renoncer à jouir d’une pareille faveur.
On ne doit même pas regarder les femmes qui tiennent un commerce, les gérantes qui siègent derrière un comptoir, et cela pour plusieurs raisons. Étant exposées à la vue, elles sont accoutumées à recevoir des lettres et des sollicitations. Étant occupées tout le jour, elles n’ont pas le temps d’aller à un rendez-vous. Enfin pour les voir et montrer son amour on est obligé d’acheter une certaine quantité des objets qu’elles vendent et qu’on ne peut, la plupart du temps, employer. L’inconvénient est naturellement d’autant plus grand que les objets sont plus coûteux et de dimension considérable.
Les femmes mariées exercent souvent à tort un grand prestige sur beaucoup de jeunes gens. Un des plus grands inconvénients de leur amour est d’être obligé de grimacer et de zézayer pour parler à leur enfant en bas âge. Cet enfant ne manque jamais de montrer une inexplicable antipathie pour l’amant de sa mère. Il mange vos bonbons, vous frappe à la dérobée avec une petite pelle en bois et pousse la malice jusqu’à ne pas se moucher quand on est absolument forcé de l’embrasser. Il faut louer perpétuellement son intelligence et c’est déjà bien beau si l’on n’est pas obligé de composer une petite poésie en son honneur, le jour de sa fête.
Les jeunes filles sont infiniment mieux disposées à l’amour qu’on ne le croit généralement. Le seul danger est l’importance qu’elles y attachent.
La demi-vierge est une création de l’esprit, une entité. Il n’y en a pas.
Pour un jeune homme qui s’adonne à un art quelconque, le milieu le plus favorable à Paris est une petite bourgeoisie aisée, amoureuse de théâtre, où il y a beaucoup de femmes divorcées et vivant seules, où les artistes qui ont une notoriété même modeste sont reçus et honorés, où l’on joue encore de temps en temps aux charades et où il suffit de dire qu’on a, la veille, fumé de l’opium avec des officiers de marine pour être entouré d’une auréole d’exotisme et de rêve.
Cette petite bourgeoisie est très nombreuse. Elle fait peu parler d’elle, elle est ignorée, elle est le cadre du bonheur. Les femmes y ont cet élément indispensable de l’amour : l’oisiveté.
Les jeunes filles y sont libres ; elles vont à des cours de dessin, à des conférences de la Sorbonne ; elles visitent les musées.
On y est souvent invité à dîner à la fortune du pot et le repas est plein de bonhomie et d’amitié.
C’est là que l’on souffre le plus de tromper, soit des parents, soit un mari. Mais le bonheur est toujours proportionné au remords.
RECHERCHE DE LA FEMME IDÉALE
De même qu’un nageur nage pour faire de l’exercice et sentir la fraîcheur de l’eau, qu’un bavard parle par goût de parler, qu’un commerçant vend des objets à un prix plus élevé que leur valeur dans un but de spéculation, de même un amant aime naturellement pour aimer.
Mais consciemment, ou à son insu, il est à la recherche d’un bonheur sublime. Ce bonheur existe, il le sait. Il en a eu le pressentiment, il en a connu même un commencement de réalisation.
A l’heure de l’abandon, quand sa maîtresse a pressé tendrement ses lèvres contre les siennes, s’efforçant de mêler aux caresses physiques le don de son cœur, il a durant quelques secondes éprouvé une émotion que nulle parole ne peut redire.
Mais cette émotion a été brusquement troublée. Tel défaut du corps bien-aimé lui est apparu avec une saisissante vérité. Il savait bien que le nez de sa maîtresse était, proportionnellement au reste de son visage, un peu long. Mais voilà que, sous la suggestion du bonheur, ce nez apparaît démesuré, étonnant, et il s’allonge encore, interrompant l’harmonie de beauté que l’amant créait dans son esprit.
Ou bien, il aperçoit soudain un pied nu qui s’échappe du drap. Et il remarque avec tristesse que ce pied ne forme pas un ensemble régulier, mais que chaque doigt est autonome, a sa vie propre et s’agite comme s’il était brouillé avec son voisin.
Et si le corps est parfait, où tout au moins s’il le paraît à l’amant illusionné, celui-ci ne sera-t-il pas nommé « agneau » ou « poulet » par son amie pâmée, n’entendra-t-il pas un ridicule diminutif de son nom, une parole stupide, qui arrêtera en lui le cours d’une rêverie charmante ?
Parfois aussi celle qu’on aime aura un excès de pudeur peu convenable à la volupté. Ou bien c’est l’excès de sa liberté qui sera choquant ; elle emploiera des termes trop exacts, désignera avec trop de hardiesse ce à quoi on pense sans en parler.
Mille raisons pourront rendre le bonheur de l’amant incomplet. Mais chaque espérance nouvelle, chaque déception, lui donneront un désir plus grand de trouver la femme parfaite, la femme idéale qui n’aura pas de défauts ou qui n’aura que des défauts qui correspondront à son amour particulier de certaines imperfections.
Si l’on ajoute à la difficulté de cette intime correspondance l’exigence des corps, mystérieux dans leurs rapports, soumis à la fatigue, aux orages, aux maladies et ne relevant que d’une sensibilité personnelle inanalysable ; si l’on tient compte des barrières que créent les fortunes, les situations, de l’impossibilité de faire connaissance avec les femmes qui n’appartiennent pas à votre milieu, l’on songera que le bonheur absolu de l’amour est difficile à atteindre.
Doit-on trouver un jour la femme idéale ? Celui qui a beaucoup de chance, encore plus de bonne volonté, qui voudra obstinément ne pas voir, qui s’efforcera d’être sourd, pourra peut-être, après un grand nombre d’expériences, croire qu’il l’a rencontrée.
LA PREMIÈRE IMPRESSION
La première impression est toujours la bonne, disent les femmes.
Cela leur est commode, parce qu’elles ont l’horreur d’observer. A cause de cette paresse, il faut aussi prendre bien garde à la personne qui vous présente. On est vulgaire, si l’on est présenté par un ami vulgaire, riche si l’on est présenté par un ami riche.
Être présenté à une femme à laquelle on veut plaire par une autre femme est une chose inestimable, surtout si celle-ci a dit du mal de vous car la curiosité est piquée.
Si, la première fois qu’on a vu une femme, on avait un col trop large qui donnait la sensation que votre cou était mal vissé sur vos épaules ; si parce qu’il pleuvait on avait mis un costume d’allure désuète dont le pantalon était trop court et si, pour ces raisons, la femme vous a rangé dans la catégorie des personnages ridicules, il sera vain, tous les jours de la vie qui suivront, d’avoir un col étroit à souhait, un costume qui va bien, la femme ne reviendra jamais sur sa première impression, on sera toujours ridicule pour elle, on n’aura jamais aucune chance d’être son amant.
Car la femme est comme une plaque photographique. Elle reproduit une fois une image qui n’est pas susceptible de modification. Et elle est avide d’avoir immédiatement de quelqu’un une opinion définitive et simple. Pour elle un homme est brave, avare, poétique.
Si l’on a le malheur de dire dans la conversation que l’on a l’habitude de prendre du café au lait tous les matins et que l’on ne peut s’en passer, on est un vieux garçon avec des habitudes régulières, bourgeois, pot-au-feu, et la femme a la vision confuse que vous mettez un bonnet de nuit pour dormir.
Une indication de jalousie vous fait passer pour un cruel Othello, et malgré votre indulgence naturelle, la femme voit à mille signes que vous êtes tyrannique et peut-être brutal.
De même il suffit de déclarer que l’on ne fait jamais de visites pour être considéré comme un indépendant qui brave tous les préjugés et est amoureux de sa liberté.
Cinquante centimes habilement donnés à un pauvre vous assurent pour toujours une réputation de générosité d’autant plus certaine qu’on sait que vous avez peu de fortune.
De même, si l’on a quelque avantage à passer pour très gai, il faut se hâter de plaisanter, de raconter certaines farces faites par vous ; car s’il était décrété que vous étiez un triste, une tristesse éternelle vous serait imposée pour toujours que l’hilarité de Triboulet ne pourrait compenser.
Parlez beaucoup dans la crainte d’être considéré comme silencieux. Vous pourrez vous taire à loisir quand vous aurez la réputation de parler beaucoup et bien.
Du reste l’opinion qu’on a de notre personnalité la modifie en réalité. L’on est un parfait amant si la femme qu’on aime vous juge tel.
RAPPORTS DU BONHEUR ET DES VÊTEMENTS QU’ON PORTE AU MOMENT OU ON EST HEUREUX
Le bonheur dure cinq minutes, pas plus. D’ordinaire on ne sait pas qu’on est heureux à ce point. On est comme un voyageur qui traverse sans Bædeker un paysage célèbre et voit des monuments dont il ignore le nom et l’histoire. Il les juge sans indulgence, directement, selon ce qu’il éprouve. Quand ensuite on lui dit : c’était la chapelle Sixtine, c’était l’Acropole, il regrette de ne pas avoir admiré assez, il attribue à son ignorance et à sa sécheresse de cœur sa méconnaissance des grandes beautés.
Ainsi, durant les quelques minutes imprévues où les circonstances nous donnent ce que nous appellerons ensuite le vrai bonheur, comme nous ignorons que ces minutes deviendront illustres dans notre souvenir, nous ne jouissons pas d’elles, même nous critiquons l’opportunité d’événements que nous devons plus tard raconter à nos amis en nous émerveillant d’eux.
Je me souviens qu’enfant j’éprouvai dans la douleur une des plus grandes joies de mes premières années. A l’occasion d’une exposition le shah de Perse était venu à T… Mes camarades du lycée et moi nous en étions longuement entretenus, à cause du caractère mystérieux qu’avait pour nous ce grand personnage. On lui offrit un banquet solennel, sous une tente, dans un jardin public de la ville. J’étais avec ma bonne au premier rang parmi la foule qui regardait de loin avec admiration. Mon père, qui assistait au banquet, m’aperçut et envoya un agent me chercher. C’était le moment du dessert ; je bus du champagne, je mangeai des gâteaux. Le shah de Perse sourit en me regardant et prononça quelques mots aimables sur ma bonne mine.
Il est certain que la satisfaction de ma gourmandise, la gloire unique dont je me sentais couvert, la possibilité de susciter l’envie de mes petits amis le lendemain, auraient dû me donner une somme de bonheur considérable. Il n’en était rien. Les gâteaux étaient d’une pâte sans saveur, le champagne semblable à l’eau claire. Un col marin trop empesé et que, sans raison, je croyais ridicule, hypnotisait ma pensée. J’étais transporté dans un univers d’angoisse où les sensations ne me parvenaient qu’effacées mais toujours douloureuses. Je ne savais pas que je devais être heureux.
On n’atteint jamais le sommet du bonheur quand on le cherche. On est comme celui qui marche sur les montagnes à travers le brouillard. Tout à coup se fait une éclaircie ; on s’aperçoit qu’on est sur le point le plus élevé et on découvre soudain des vallées lointaines, d’autres montagnes qu’on ne soupçonnait pas, de grands horizons. Les aspects de la vie sont soudain amplifiés, le sang bat plus vite dans les artères, on comprend mieux, on est uni à toutes les choses par une sympathie parfaite. Mais le brouillard se reforme rapidement, les horizons se limitent, les beautés s’atténuent, il faut recommencer à marcher dans la brume des heures médiocres.
Jamais la réalisation de l’amour n’a donné, je crois, la plénitude du bonheur. On trouve d’ordinaire ces instants divins lorsqu’on reçoit des marques de sympathie inattendue de la part d’une femme qu’on aime et dont on ne se croyait pas aimé.
Mais si l’on veut éviter d’amers regrets, si l’on ne veut pas empoisonner la source des souvenirs, il faut se dire qu’on a, avec son costume, soit un auxiliaire, soit un ennemi, et que la minute la plus exquise peut être gâtée par la négligence des vêtements.
A la fin d’une soirée chez Henriette L…, comme les quelques amis présents étaient sur le seuil de la porte et serraient la main de la maîtresse de maison, elle se tourna vers moi qui étais le dernier et me dit doucement :
— Restez un peu, nous causerons.
Je lui faisais depuis longtemps la cour et je croyais l’aimer. Elle avait été jusqu’alors réservée à mon égard et même, parfois, avait montré une froideur qui semblait vouloir me décourager. Il était minuit et elle me disait de rester seul avec elle. Elle laissait partir un jeune homme plus grand que moi de taille, mieux vêtu, d’une conversation plus brillante que la mienne et que je jalousais en secret parce que je supposais qu’il avait été l’amant d’Henriette L…
Il m’arrivait donc un grand événement heureux, mais un torrent d’allégresse ne descendit pas en moi. Le chapeau et le pardessus que je tenais à la main prirent soudain un poids inattendu. Je me sentis la consistance, la froideur et le manque d’équilibre d’une statue. Je vis dans l’œil de mademoiselle B…, de l’Opéra-Comique, qui boutonnait son gant, une lueur d’étonnement pour le sourire subitement stupide qui avait apparu sur mes lèvres.
Personne ne remarqua ou ne sembla remarquer que je restais et mon ami Charles, qui était au bas de l’escalier, ne remonta pas pour me rappeler que nous devions aller ensemble à Montmartre.
Henriette L… me conduisit dans un petit boudoir bleu. Elle était décolletée et elle enleva ses bagues qu’elle déposa dans un écrin. Elle n’avait rien de particulier à me dire, je le compris aisément. De plus, elle avait perdu cette raideur d’attitude de la femme qui se dit qu’elle va être embrassée d’un instant à l’autre et qui ne veut pas y consentir.
Mais comment aurais-je pu goûter le charme de cet imprévu, les parfums mélangés, le vertige d’après minuit, le sourire encourageant, les paroles à double sens, puis enfin les lèvres abandonnées ? Comment, en répétant machinalement des phrases tendres, en donnant au petit bonheur de conventionnels baisers, n’aurais-je pas eu comme but suprême de partir rapidement sans déshonneur ? Comment, au lieu de me laisser aller au plaisir, n’aurais-je pas simulé une factice ivresse plus sentimentale que sensuelle ? Car tout mon corps était dévoré par une flamme pénétrante. Je sentais sur moi la tunique de Nessus me brûler. Nouvelle Déjanire, ma femme de ménage, trop prudente ou trop perfide, craignant pour moi le froid à cause du gilet ouvert de mon habit, m’avait tendu, le soir même, un tricot que j’avais mis sous ma chemise. Ce tricot était d’un tissu grossier. J’estimais que les yeux d’une femme ne pouvaient le voir sans honte pour moi. Je crois maintenant que j’avais tort et que nous ne valons que par nos actions. Mais quoiqu’il en soit, ce tricot me brûlait et me paralysait. Il était le principal acteur de cette soirée. Au lieu de jouir de mon bonheur, je pensais à sa forme odieuse, à ses manches étroites. Je me souvenais avec douleur de l’instant où j’avais hésité pour savoir si je le mettrais ou non et où un mauvais génie m’avait poussé à m’en revêtir.
Évidemment, mille choses pouvaient s’accomplir sans que l’existence du tricot fût même soupçonnée. Mais l’idée qu’une action inattendue pourrait le faire apparaître, me glaçait d’épouvante.
Après d’invraisemblables hypothèses par lesquelles je me serais dépouillé en secret de ce fatal tricot, mais dont je vis rapidement l’impossibilité, je me décidai à mêler habilement le respect à la volupté, j’expliquai combien il était délicieux de prolonger le désir et de retarder le moment de posséder la femme qu’on aime.
Henriette L… n’osa pas ne pas m’approuver. Même, malgré la décision que j’avais lue dans ses yeux, elle se défendit d’avoir pensé à se donner, pour ne pas montrer une délicatesse moins grande que la mienne.
Et je la quittai, à l’heure la plus favorable pour l’amour, ayant traversé avec un cœur torturé un sommet divin, comprenant pour la première fois le sens du vieux proverbe ainsi modifié :
L’homme heureux n’a pas de tricot.
MÉTHODE SENTIMENTALE :
THÉORIE DES AMES-SŒURS ; DANGER DU PARAPLUIE, ETC.
Le procédé sentimental est, pour séduire les femmes, le plus employé, mais en province seulement.
Alphonse Daudet fait dire quelque part à un de ses personnages que pour s’assurer définitivement l’amour d’une femme, il suffit de se servir de trois mots magiques, soit dans une lettre, soit dans une conversation. Ces trois mots qui font s’ouvrir les bras des maîtresses comme le Sésame d’Ali-Baba faisait s’ouvrir la caverne des voleurs, sont : âme, fleur, étoile…
Mon ami le poète L… avec qui j’allais jadis dans des réunions mondaines fut, pendant un temps, très recherché des femmes du milieu que nous fréquentions. Il devint même l’amant de celle qu’il désirait et qui était la plus jolie. Les moyens qu’il employait pour arriver à ses fins étaient très simples. Il arrivait dans une soirée, même quand tout le monde était en habit, revêtu d’une longue redingote noire serrée à la taille. Il avait des cheveux longs et une cravate flottante. Il ne prononçait, sous aucun prétexte, la moindre parole. Il s’asseyait dans un coin, tout seul, et inclinait sa tête sur sa main comme si elle était pesante d’un poids d’amour infini. Si j’allais lui parler, il ne me répondait pas et ses yeux exprimaient une tristesse inexplicable, car il était d’un naturel joyeux et peu d’instants avant, dans la rue, avec moi, il s’était livré à mille plaisanteries. Mais un sûr instinct, car il n’était pas assez intelligent pour raisonner sa méthode, l’avertissait que là était le bon moyen de triompher.
Il représentait dans ce milieu bourgeois l’idéal romantique. Il en avait le visage et le costume. Cela suffisait. Les discours n’étaient pas nécessaires. Il était un ornement de ces soirées. On briguait l’honneur de le posséder. Et tandis que je rougissais du silence stupide de mon ami, de l’ennui qu’il répandait autour de lui, je ne m’apercevais pas qu’il se gagnait toutes les sympathies par sa mélancolie affectée et que toutes les paroles aimables que je prononçais pour compenser étaient considérées comme un bavardage insupportable à côté de sa noble méditation.
Mon ami R…, qui remporta avant son mariage de grands succès auprès de modistes, de dactylographes et d’élèves du Conservatoire, employait, consciemment du reste, un moyen qu’il déclarait excellent. Il faisait la théorie des âmes-sœurs. Cela consistait à expliquer qu’il n’existait sur toute la surface de la terre qu’une seule femme dont l’âme était semblable à la sienne, pouvait le comprendre et l’aimer. Le bonheur dans l’amour était fait de la rencontre de deux êtres créés l’un pour l’autre. Mais cette rencontre, vu la grandeur du monde et la mauvaise volonté de la divinité qui mêlait au hasard les individus, était infiniment rare.
Cela posé, il déclarait à la femme surprise et ravie qu’une coïncidence inouïe avait eu lieu, qu’il en était averti par une intuition certaine, qu’il formait avec elle le groupe unique des âmes-sœurs.
Comment une jeune fille qui a vendu des rubans toute la journée ne serait-elle pas profondément émue par la pensée qu’un si rare bonheur l’attend devant la porte de son magasin et qu’elle est favorisée d’une telle chance ?
Et il s’ajoutait pour elle à cela le prestige d’avoir gagné le gros lot à une invisible loterie dont le billet ne lui avait rien coûté.
Ce même R… comptait moins pour plaire sur ses qualités de cœur, sa fidélité, ou sa beauté physique, que sur le manteau violet d’un seigneur de la Renaissance qui formait, avec une épée damasquinée, un loup de velours noir et un éventail, une panoplie sentimentale disposée dans sa chambre à coucher.
Si une femme lui demandait quel était ce manteau, il répondait invariablement :
— C’est le manteau de Roméo.
R… affirmait que ces simples paroles déterminaient chez les femmes des transports de tendresse et je le crois volontiers.
Ceux qui emploient la méthode sentimentale marchent avec noblesse, s’accoudent volontiers aux cheminées, sont plus ou moins poètes ou musiciens. Ils redoutent le ridicule. Si un de leurs parents meurt, ils puisent une petite consolation dans le fait qu’ils s’habilleront de noir et qu’ainsi leur costume sera en harmonie avec celui du personnage idéal qu’ils ont inventé pour plaire.
Ils préfèrent se mouiller que de porter un parapluie. Ils ont raison. Étant donné l’idée noble qu’ils donnent d’eux-mêmes, le parapluie, avec son aspect bourgeois et pratique, ne peut que leur nuire.
Du reste il convient d’observer que le parapluie apporte toujours une petite diminution à l’admiration qu’on a pour quelqu’un, même s’il s’agit d’une femme.
Il n’est utile que dans un seul cas, un jour de pluie naturellement, pour faire la connaissance dans la rue d’une femme qui a oublié le sien et qui craint de mouiller les plumes de son chapeau. Encore est-il vraisemblable que la femme utilisera le parapluie pour gagner un omnibus ou une voiture et vous quittera avec des paroles vagues de remerciement.
Ceux qui emploient la méthode sentimentale ne plairont jamais à toute une catégorie assez nombreuse de femmes. Dans cette catégorie il y a celles qui sont vénales par nature ou par métier, celles qui aiment les paroles cyniques, celles qui allient une extrême sensualité à un caractère très pratique. Les actrices particulièrement sont peu sensibles au sentimentalisme ; leur cœur est vieux et le sentiment est une poésie propre à la jeunesse.
Il ne faut jamais écrire, soit quand on fait la cour à une femme, soit au début d’une liaison, de longues lettres élégiaques où l’on peint un tendre amour. Les termes de ces lettres prennent malgré soi un caractère suranné et rococo. Elles font penser à des mèches de cheveux conservées dans un vieux coffret. Un souffle lamentable les anime. Quelque allégresse que l’on porte dans son cœur, elles laissent percer le dégoût de la vie, une tristesse immense. Or cette tristesse est la plus grande ennemie de l’amour. On mêle vainement à tout cela la poésie dont on est capable. On ne fait qu’aggraver son cas. Les énumérations de fleurs, les descriptions de sites charmants dans lesquels on s’est promené, où on voudrait se promener à deux, produisent toujours un effet de ridicule et de désenchantement.
La femme qui lit une lettre écrite dans ce sens a le sentiment d’une chose grave, ennuyeuse et poétique qui pèse sur elle.
Mon ami Charles, qui est un bon vivant dont la présence sème l’allégresse, eut naguère en Suisse, durant l’été, une sorte de flirt avec une femme mariée jeune et jolie. Il l’accompagnait dans la montagne, jouait au tennis et canotait avec elle. Le soir, quand on était assis sur la terrasse de l’hôtel, il l’égayait de ses bons mots, de même qu’il égayait tous les amis de la jeune femme, et ainsi il était paré à ses yeux du prestige de la gaieté et des divertissements.
Elle l’aima pour cette raison qui en valait bien une autre. Elle lui promit d’être à lui, les vacances terminées, à Paris. Ils se quittèrent durant un mois.
Mais mon ami Charles eut la folie de lui écrire pendant ce temps de longues lettres d’amour contraires à son génie joyeux. Il lui peignit les tristesses de l’absence, non parce qu’il les éprouvait mais parce qu’il pensait qu’il était convenable de les éprouver. Il donna à ses rêves et à ses désirs une atmosphère douloureuse qu’il estimait propice à ses desseins et devant ajouter de la noblesse à un amour trop sportif.
Il perdit ainsi la possibilité d’une maîtresse charmante. En effet, la jeune femme qu’il aimait ne fut jamais à lui. Elle eut raison. Elle avait eu du penchant pour un homme joyeux, elle n’en avait plus pour un triste.
Et ce fut un juste châtiment pour mon ami Charles qui avait sacrifié sa vraie personnalité au profit d’un absurde idéal littéraire.
MÉTHODE DE LA DISSIMULATION
Le mensonge n’est pas d’une essence sublime. Il n’est pas tout-puissant. En tout cas, pour avoir quelque vertu, il doit reposer sur une base de vérité.
Plaire aux femmes est un art comme la peinture ou la sculpture. Il y a une palette et mille couleurs. Il faut corriger la nature, mais il ne faut pas la déformer.
Chaque femme se fait un idéal de l’amant. Il convient de se conformer à cet idéal, d’augmenter certains défauts que l’on a naturellement, de se parer de certaines qualités que l’on n’a jamais eues. Mais il y a une mesure. L’imposteur de tous les instants est confondu à la fin. Puis, s’il pense sans cesse à son rôle, il ne jouit pas de la comédie.
Le problème, au début, est de savoir s’il faut laisser voir tout son amour, ou le cacher. Stendhal donne à Julien Sorel une pleine victoire sur mademoiselle de La Môle. A chaque mouvement de tendresse qu’il laisse échapper, correspond un mouvement de recul, de reprise d’elle-même, de la part de son orgueilleuse maîtresse. Il trouve assez d’empire sur lui-même pour lutter contre l’orgueil par un orgueil plus grand. Il est aimé précisément parce que, toutes les fois qu’il va s’abandonner, il a la force de dissimuler ses vrais sentiments ; quand il est sur le point de dire qu’il aime, il dit qu’il n’aime pas.
L’indifférence attire, mais elle éloigne aussi. Elle est comme ces poisons qui sont des remèdes à petite dose mais donnent la mort si on en abuse.
Stendhal dit du reste ailleurs : « Tout l’art d’aimer se réduit, ce me semble, à dire exactement ce que le degré d’ivresse du moment comporte, c’est-à-dire, en d’autres termes, à écouter son âme. »
Beaucoup de gens parlent comme ils croient qu’ils devraient parler. Ils dissimulent ainsi leur vraie personnalité. Ils plaisent moins.
Étant enfant, mes parents m’amenèrent pour la première fois à Paris visiter l’exposition de 1889. J’étais à cette époque dépourvu de toute curiosité. Je ne m’intéressai nullement à cette grande ville. Je regardai d’un œil morne les monuments qui me parurent sinistres de laideur. Je fus déçu de voir que Notre-Dame était une si petite église ; les magasins du Louvre et du Bon-Marché me parurent d’infimes magasins à côté de ce que je croyais qu’ils étaient ; les rues étaient obscures, les boulevards étroits. Je me mis à pleurer quand on voulut me faire pénétrer pour la seconde fois dans l’enceinte de l’exposition, tant la vue des pavillons exotiques, des nègres et des Chinois me paraissait dépourvue d’intérêt.
Je n’aimai véritablement que les bouquinistes et leurs étalages où je trouvai une variété inconnue en province et où je pus faire, avec mes petites économies, l’achat de maint volume que je désirais.
A mon retour, mon professeur au lycée, à l’estime duquel je tenais par-dessus tout, parce qu’il m’éveillait aux choses de l’esprit, me demanda ce que j’avais le mieux aimé à Paris. Je me troublai et, guidé par le sentiment stupide qu’il fallait penser comme les autres enfants de mon âge, je répondis que c’était le musée de marine, au Louvre. Or, j’étais passé dans ce musée de marine sans le regarder, mais deux de mes camarades qui avaient visité Paris avant moi m’avaient représenté ce musée, où il y a la reproduction en petit des navires de tous les temps et de tous les pays, comme la plus belle chose qui existât au monde.
Je fus puni par le haussement d’épaules de mon professeur qui murmura :
— Les enfants sont tous les mêmes !
Ainsi nous faisons faire souvent aux femmes cette réflexion désastreuse : « les hommes sont tous les mêmes ! » uniquement parce que nous nous sommes dissimulés nous-mêmes, que nous nous sommes enveloppés sous un voile de banalité.
Il faut se méfier du mensonge. C’est un traître. Il vous tend une main gantée de velours, il s’incline obséquieusement et il affirme qu’il va vous mener au but par un chemin obscur et détourné. On le suit et soudain il vous renverse pour vous mordre ou il vous jette dans un trou.
MÉTHODE DE LA PROPHÉTIE ET DE LA MAGIE
Ami, toi qui cherches une aventure pleine de poésie et d’imprévu avec une femme délicate appartenant à cette bourgeoisie que tu fréquentes, n’hésite pas à aller t’asseoir à côté de cette jeune dame blonde, distraite et presque méprisante.
Elle semble une exilée dans cette soirée où tu la rencontres pour la première fois. Ni les chants de la jeune fille qu’on veut marier, ni les orangeades qui passent, ni les politesses des hommes ne peuvent retenir sa pensée.
Mais tu peux sans crainte, en la regardant bien en face, lui dire :
— Voulez-vous me permettre de lire dans les lignes de votre main ?
Un intérêt subit animera son visage. Si elle manifestait le moindre étonnement, tu te hâterais de dire une phrase dans le genre de celle-ci :
— J’ai vu à votre regard que vous étiez marquée pour une étrange destinée.
Et aussitôt elle se tournera vers toi avec amitié, reconnaissant que tu es une nature d’élite, le seul être fraternel parmi la foule de médiocres qui encombre le salon.
Elle ôtera son gant et te tendra sa main avec une légère confusion et en s’excusant par avance que cette main ne soit pas d’une propreté absolue. Il est du reste à remarquer que les mains humaines ne demeurent vraiment propres que pendant les cinq minutes qui suivent le moment où l’on les a lavées.
A peine as-tu pris cette main dans les tiennes en affectant de ne pas profiter de la circonstance pour jouir de sa finesse par une longue pression, à peine as-tu jeté un rapide coup d’œil sur sa forme, que tu dois pousser un cri d’admiration et de surprise.
Il y a sur cette main un signe rare, unique, extraordinaire, tel qu’on n’en a presque jamais vu de semblable dans l’histoire de la chiromancie. Plusieurs lignes, dis-tu, forment une étoile, et cette étoile est placée de telle façon, par exemple à la conjonction de la ligne du cœur et du mont de Jupiter, que sa signification est immense.
Les yeux de la dame blonde sont devenus brillants et animés ; elle tend son autre main afin que tu puisses voir si le signe étonnant est confirmé. Il l’est en effet. Tu peux dire sur le sens de ce signe ce qui te plaira dans le domaine des succès artistiques, de la fortune, de l’amour. Pour ce qui est des lignes en général, tu n’auras qu’à te laisser aller à ta fantaisie du moment. Tu ne risques plus de te tromper. Par le fait que tu as vu le signe unique, tu es revêtu d’une grande autorité et tes erreurs deviendront des vérités. Si tu lui dis qu’elle est orgueilleuse et si elle est modeste, elle songera :
— C’est donc que j’étais orgueilleuse sans m’en douter.
Du reste le désir d’intéresser sans danger te poussera à parler surtout de l’avenir.
Ne manque pas d’affirmer que la dame blonde est soumise à l’influence de la planète Vénus, c’est-à-dire à l’influence de l’amour, et ajoute, si tu le juges à propos, qu’à cette influence s’ajoute celle d’Apollon, le goût des arts. Quand tu auras prédit en outre une grande passion prochaine, tu pourras laisser retomber la petite main qui contenait tant de grands secrets.
A cause de ton étrange clairvoyance, par la vertu de ce génie prophétique tu seras invité à te rendre dans la semaine chez la dame blonde.
Tu trouveras vraisemblablement dans ce milieu plusieurs personnes laides, intellectuelles et s’occupant de spiritisme, une ancienne actrice russe, un professeur, un pauvre homme vaguement fondateur d’une religion, un fumeur d’opium et peut-être un jeune homme venu là pour trouver une maîtresse et affectant imprudemment des airs sceptiques. Le mari de la dame blonde sera silencieux et admiratif pour les choses de la pensée qui seront traitées autour de lui.
La principale occupation sera de faire tourner des tables. Insoucieux de l’ironie du jeune homme sceptique, déclare immédiatement que tu es un médium de premier ordre, que tu fais, comme il te plaît, venir les esprits, que la magie n’a pas de secrets pour toi. Tu n’as pas à craindre d’être confondu si tu affirmes avec audace. Là, un besoin de crédulité possède toutes les âmes. Le fondateur de religion te reconnaîtra tout de suite pour un des siens ; le mari te respectera comme un maître ; une des personnes laides et intellectuelles verra dans l’obscurité du fluide sortir de tes mains.
Du reste, ta surprise sera grande de constater que les tables tournent à merveille, se lèvent sur un pied, frappent des coups à ta voix. Les esprits des hommes célèbres t’obéiront docilement, parleront comme il te plaira. Le jeune homme sceptique n’aura qu’à bien se tenir car il te sera très aisé d’empêcher qu’il soit désormais invité en déclarant que Napoléon ou que Louis XIV se refusent à venir en sa présence. Comment une maîtresse de maison un peu avisée hésiterait-elle un instant entre un jeune homme quelconque et d’aussi grands personnages ?
Et comment aussi une jeune dame blonde, quand elle donne à la vie future plus d’importance qu’à la vie présente, peut-elle ne pas désirer, de toute son ardeur, avoir pour amant sur cette terre d’exil, quelqu’un qui a un rayonnement astral, qui est prophète, en communication avec les esprits et qui peut faire mourir ses ennemis en enfonçant une aiguille dans une petite figure de cire ?
MÉTHODE DE LA PUISSANCE D’ATTRACTION
J’allai voir un jour mon ami B… C’était un garçon fin, intelligent, mais timide et n’ayant pas de confiance en lui. Appelé par sa situation dans le monde et ses facultés à jouer un rôle important, il avait laissé sa volonté se désagréger et était considéré par tous comme un incapable. Il était trop riche et il avait trop de parents. Étant de beaucoup le plus intelligent de sa famille, une ligue occulte s’était formée parmi ces parents pour déclarer qu’il était stupide. Il l’avait cru, ou il avait laissé croire qu’il le croyait.
Mais à cause de sa réputation une jeune fille qu’il aimait et qu’il avait demandée en mariage avait refusé de l’épouser.
J’aimais beaucoup B… pour sa vision comique de la vie qui est la revanche de tous les faibles. Nous parlâmes de mademoiselle X… et des déceptions qu’elle lui avait causées. Je pensais qu’il avait renoncé à tout espoir et j’essayai doucement de la déprécier, pensant le consoler un peu.
Mais il protesta vivement. Il me déclara que rien n’était perdu pour lui et que, malgré le refus formel de mademoiselle X… et de ses parents, il n’avait jamais été en aussi bonne posture. Je lui en demandai l’explication et ce qu’il comptait faire pour que ses projets réussissent.
— J’ai fait une grande découverte, me dit-il, qui me permettra d’être aimé. L’amour est une attraction s’exerçant entre deux êtres. Chacun de nous possède une certaine puissance d’attraction. Il faut pour être aimé développer en soi sa puissance d’attraction et le moyen de la dégager. C’est ce que je fais en ce moment.
— Avez-vous obtenu quelque résultat ? lui demandai-je.
— Aucun, pour l’instant, s’écria-t-il. Je n’ai plus revu mademoiselle X… C’est dans la solitude et par l’effort de la volonté que la puissance d’attraction se développe. Je ne sors plus de ma chambre. Il viendra un moment où je serai aimé de mademoiselle X… sans que je l’aie revue. Je ris de mon ami Paul U… qui fait la cour à mademoiselle X… et qui se donne pour lui plaire un mal infini. Il croit avoir des avantages sur moi parce qu’il a une importante situation à la banque de son oncle, parce qu’il est agréé de la famille, parce qu’il joue au tennis avec mademoiselle X… et qu’il flirte avec elle dans les bals où ils se rencontrent régulièrement.
— Cependant il me semble, hasardai-je timidement…
— Non, non ! reprit B…, je triompherai de Paul U… avec une certitude d’autant plus grande que je ferai moins de démarches. C’est le résultat d’un calcul, c’est mathématique. Ma cousine m’a, l’autre jour, invité à un thé où je pouvais rencontrer mademoiselle X… Je n’ai eu garde d’accepter !
— Pourtant.
— Cela m’aurait détourné de développer ma puissance d’attraction. C’est seul, entre ces quatre murs, que je dois décider de ma victoire.
J’appris à quelque temps de là que mademoiselle X… venait d’épouser Paul U… Mon ami B… n’avait-il pas suivi point par point sa méthode ? Ou le fait d’être dans une banque, d’avoir l’estime des parents, d’être habile au tennis, vaut-il mieux pour conquérir une jeune fille que la plus grande puissance d’attraction ? Je laisse au lecteur le soin de le décider.
MÉTHODE DU VIOL
On voit dans les journaux que des êtres instinctifs et grossiers renversent des femmes sur des chemins déserts et parfois les mettent à mort. Ces tentatives criminelles inspirent évidemment l’horreur. Mais comment se défendre d’une certaine admiration en songeant que ces personnages aux nerfs peu délicats accomplissent l’amour en quelques secondes, sans les défaillances habituelles aux imaginatifs ?
Jadis, j’entendais un certain R…, qui depuis trois ans était aimé follement par une toute jeune personne au visage ingénu, dire qu’il n’avait obtenu cet amour que parce qu’il avait pris de force cette maîtresse. Il racontait qu’il l’avait fait venir dans sa chambre d’une façon d’autant plus aisée qu’il avait été jusqu’alors poli et respectueux à son égard. Il s’était alors jeté brusquement sur elle. Une lutte s’était engagée qui ne s’était terminée qu’au bout d’une heure de temps par sa victoire que je n’ai jamais pu m’expliquer.
Il y a, en effet, des femmes qui aiment la sensation de voir un être charmant, raisonnable et doux se transformer brusquement en un inconscient sauvage qui les brutalise. Mais l’on ne peut pas jouer le personnage du sauvage. Il faut l’être réellement. Qu’arriverait-il et de quelle confusion ne serait-on pas saisi si l’on faisait tous les gestes du viol et si, à la dernière minute, au moment où la victime se résigne avec curiosité, on n’avait ni l’autorité ni l’absence d’émotion indispensables ?
Ces battements du cœur, ces tremblements, cette fébrilité qu’occasionne une étrange faiblesse, peuvent être à la rigueur excusés par une femme qui a l’habitude de l’amour, si on les met sur le compte d’un excès de désir, d’une immense tendresse. Ils couvriront d’un juste ridicule celui qui aura voulu se parer du prestige de la brutalité et qui n’aura pu en donner les bienfaits.
MÉTHODE DU CYNISME
(ART DE TROMPER)
J’avais jadis un excellent camarade qui s’appelait Henri D… Il était intelligent, il avait une jolie femme et surtout il m’admirait beaucoup. Je me plaisais infiniment en sa compagnie.
Nous nous voyions assez souvent et un jour il m’invita à dîner. Son intérieur était très agréable, j’étais de bonne humeur et tout faisait prévoir que j’allais passer une très heureuse soirée. Je vis aux préparatifs que l’on avait faits que cette invitation à dîner était un événement important. L’on se réjouissait beaucoup de m’avoir.
— Ma femme et ma belle-mère, me dit Henri D…, vous ont fait un plat spécial qu’elles ne font que dans les grandes occasions et pour les gens qu’elles aiment beaucoup.
On se mit à table et la conversation porta uniquement sur le point de savoir si j’aimerais ou non le plat en question. Il vint enfin. J’y goûtai au milieu de l’anxiété générale. Le plat était pour moi une chose effroyable dont la seule odeur me soulevait le cœur. Je déclarai en souriant que c’était un plat délicieux et je félicitai les auteurs. Je fis un effort sur moi-même et je me forçai à manger ce qu’on m’avait servi. Toute ma soirée fut empoisonnée.
Quelques semaines s’écoulèrent et je revins dîner chez mon ami Henri D… :
— Il y a une surprise pour vous, me dit tout de suite madame Henri D…
— On sait que vous êtes gourmand, ajouta la belle-mère de mon ami.
— On ne me gâte pas comme ça, dit Henri D…
La surprise était le terrible plat. J’eus assez de présence d’esprit pour parler d’une atroce migraine et d’un manque total d’appétit. Je ne mangeai pas et sortis à jeun.
J’eus l’imprudence de dîner une troisième fois chez Henri D… Rien ne pouvait me faire supposer, sauf l’œil brillant de sa femme, que le plat me guettait encore. Il apparut sans que j’aie pu me défendre de lui. On m’en servit une assiette toute pleine parce que, disait-on, il fallait rattraper mon manque d’appétit de la fois précédente.
Je ne revins plus chez Henri D… Il m’écrivit à plusieurs reprises pour m’inviter à nouveau, mais je déchirai ses lettres sans y répondre, car il ajoutait toujours en post-scriptum :
« Il y aura le plat que vous aimez. »
J’ai perdu cette charmante relation à cause de ce plat. Je n’ai plus jamais parlé à mon ami Henri D… et, l’ayant aperçu une fois sur les boulevards, je me suis enfui au plus vite, croyant sentir monter à mes narines l’odeur fatale du plat.
Ainsi, pour ne pas vouloir avouer nos goûts et nos dégoûts, dès le début, pour manquer de sincérité, nous nous trouvons vis-à-vis des femmes dans d’insolubles situations qui quelquefois nous obligent à ne plus les voir.
Celui qui n’entend rien à la musique et qui, en présence d’une musicienne, au lieu de dire cette phrase si commode : « Je n’entends rien à la musique, mais je l’aime cependant », se flatte d’être un musicien accompli, s’expose à bien des périls s’il devient l’amant de cette musicienne, ou si seulement il entre davantage dans son intimité.
Il faudra qu’il l’accompagne dans des concerts dont il aura à supporter l’ennui, il faudra qu’il complimente avec un enthousiasme simulé des personnages jeunes et inspirés dont le violon aura rendu des sons divins ; il faudra qu’il se prononce sur la musique moderne et s’il condamne tel musicien, il faudra qu’il se le rappelle, pour ne pas le porter aux nues quelques jours après. Comment son ignorance ne transpirera-t-elle pas à la fin et quelle miraculeuse distraction sera-t-il obligé de feindre si on lui demande de venir près du piano pour tourner les pages d’un morceau ?
Il faut tout dire, tout avouer, avec franchise, avec cynisme même. Les paroles sont comme un feu qui brûle les pensées et les actes. Ce qu’on a de mauvais en soi, devient, sinon excellent, du moins neutre, par le fait qu’on l’exprime, qu’on lui donne la vie des mots.
Le mal est dans le silence. La mobilité des paroles le transforme. Le cynique donne de la beauté à ses vices et les fait admettre en les proclamant.
Les femmes qui ont une horreur native de la vérité, en présence de celui qui leur oppose une sincérité absolue, sont comme ces nègres très sauvages des îles de l’Océanie qui n’ont jamais vu un blanc. Ils croient d’abord qu’il est peint en blanc et que, si on frotte sa peau avec vigueur, la couleur noire qui est la couleur normale va reparaître. Quand ils s’aperçoivent de leur erreur, ils tombent aux genoux du blanc et l’adorent comme un Dieu.
Quand votre maîtresse vous demande : « A quoi penses-tu ? » il ne faut pas lui répondre comme tous les amants qui existent : « A toi. » Et si on lui dit qu’on ne pense à rien, ce qui arrive la plupart du temps, on grandit aussitôt dans sa pensée, car ce néant qui lui est familier a pour elle une valeur.
De même, pour bien tromper sa maîtresse, il faut lui dire en riant la vérité. On ne craint que les choses inconnues. La femme n’aura pas peur d’une aventure présentée sous un jour plaisant, invraisemblable. On aura beau jurer que ce qu’on dit est vrai, toujours en riant bien entendu, elle n’y ajoutera pas foi.
Si cependant ses soupçons se sont précisés et si, par une série de plaintes, de scènes intolérables, de violences de langage, d’objets brisés, elle vous oblige à apporter une solution à cet état de choses, il faut opter entre deux partis :
Dire simplement et gravement :
« Tu sais bien, au fond, que je suis incapable de te tromper. »
Cette parole est, je ne sais pourquoi, revêtue d’une grande force ; en tout cas, quand les femmes nous la disent, elle est toujours irrésistible.
Ou bien, s’écrier : « Eh bien ! oui, je t’ai trompée ! » et en expliquer, avec une sincérité véritable, les causes et les circonstances.
Le deuxième parti est le meilleur. L’aveu est puissant. Il a l’éclat de tout ce qui correspond à un fait vrai. Si on aime, on peut se faire pardonner. Si on n’aime plus, grâce à cet aveu, on a fait un pas en avant qui sera, hélas ! suivi de pas en arrière, sur le chemin escarpé, hérissé de cailloux et d’épines aiguës, qui conduit à la rupture.
Mais, seul, celui qui a une âme haut placée a le courage de la sincérité absolue.
LES COMPARAISONS
Après deux mois de séparation je retrouve ma maîtresse à la gare où elle est venue m’attendre. J’ai mis ma tête à la portière pour la voir de loin. Elle est là. Nous faisons tous les deux le même geste de joie conventionnelle. En réalité nous nous trouvons l’un l’autre changés, moins beaux que nous ne le pensions. Nous sommes déçus. A vivre à côté de quelqu’un, on s’efforce de le parer de mille qualités et on y parvient. Si l’on se quitte un peu et si l’on se retrouve, on se voit tel qu’on est, parce qu’on a oublié le mensonge de son imagination.
Qui des deux prendra l’initiative de tomber dans les bras de l’autre ? Il faut dissimuler mon impression et j’esquisse un tendre geste. Elle me tend simplement la main. Je la lui serre ; elle se reprend à son tour mais au moment où je soulève de terre ma valise, renonçant à tout baiser.
Alors, je me dis pour m’excuser que rien n’est plus factice que ces étreintes sur des quais de gare, qu’il ne convient pas de donner sa tendresse en spectacle à des étrangers, que les véritables marques de la sympathie sont au fond du cœur.
Près de moi, cependant, des êtres spontanés se sont embrassés en criant et en gesticulant. Dissimulaient-ils ? Ils n’en avaient pas l’air. Ce sont des natures vulgaires, pensai-je.
J’attends mes bagages. Il y a à côté de moi une femme bien plus jolie que ma maîtresse. Ses cheveux, au lieu d’être teints en blond, sont d’une couleur naturelle. Elle n’a pas sur le cou cet imperceptible pli, si visible pour moi, que je remarque avec tristesse sur le cou de Paulette. Comme elle s’habille avec goût ! Elle a une taille élancée et la couleur des yeux qui me plaît. Il me semble qu’elle a jeté un coup d’œil ironique sur le chapeau de na maîtresse. Je considère ce chapeau à mon tour. Il est bizarre et compliqué. Il vient sans doute de quelque toute petite modiste. C’est le plus beau chapeau de Paulette, j’en suis sûr, et elle l’a mis pour venir m’attendre à la gare et frapper ainsi un grand coup sur mon imagination. Comme cette toque très simple dans un cercle de cheveux blonds est préférable !
J’appelle un employé avec toute l’autorité dont je suis capable. La très jolie femme est de plus en plus dédaigneuse. Et quand on apporte ma malle, je ne sais pas si je suis plus honteux de son aspect minable de malle de famille à côté de l’élégante malle de cuir de l’étrangère, ou du chapeau de mon amie auprès de cette toque très simple.
La comparaison suscite le désir et nous sommes d’autant plus forts que nous désirons beaucoup.
L’HOMME QUI N’A QU’UNE FEMME
Il y a dans l’appartement qui donne en face du mien, sur la cour, un monsieur qui habite avec une dame. Il vit avec elle et il ne vit qu’avec elle. Jamais il n’invite personne à dîner. Jamais on ne voit chez lui aucun autre homme ni aucune autre femme.
Le monsieur et la dame sortent ensemble. Ils rentrent de même. Ils sont oisifs. Ils n’ont pas l’air de s’aimer passionnément. Ils n’ont pas l’air de s’ennuyer. La dame est maigre. Elle a un grand nez, l’air d’un oiseau étonné et sans ailes. Le matin elle ouvre sa fenêtre et, revêtue d’une camisole grisâtre, elle se livre à des travaux d’intérieur. Elle met pour cela, sans doute afin de ne pas salir ses mains, de vieux gants blancs.
Comment le monsieur, qui est bien de sa personne et qui pourrait avoir d’autres femmes, a-t-il le courage de vivre avec une femme qui met des gants blancs à huit heures du matin ?
Je pourrais croire qu’il m’envie, qu’il m’admire de voir chez moi des femmes jolies et élégantes. Il n’en est rien. Même je sens une réprobation dans son regard. Il juge que je ne suis pas sérieux. Et la sincérité de cette réprobation se dégage de son attitude correcte, quand il me salue dans l’escalier.
Cet homme n’a qu’une femme et une femme laide. Est-ce possible ? C’est un cas unique, monstrueux. Peut-être est-ce un fou. Mais il paraît assez raisonnable. Il ne crie pas, il ne se livre pas à des danses saugrenues.
Peut-être est-ce cette femme au nez pointu qui lui a persuadé qu’il n’y a pas d’établissements de thé, de grands magasins où passent des êtres séduisants avec de belles robes et des formes gracieuses. Il a un bandeau sur les yeux ou il est victime d’un sortilège. Peut-être aime-t-il cet objet de tristesse, cette source de pensées amères, et en est-il aimé. Mais un cœur, une délicieuse affection peuvent-ils habiter une poitrine si maigre ? Peut-il y avoir de l’amour sans une petite flamme de beauté ?
PLAISIRS PHYSIQUES
(LES SIMULACRES)
Les femmes aiment les titres honorifiques, les situations importantes, l’argent, la beauté physique, la distinction, le prestige que donne l’admiration des autres hommes. Mais elles renonceront volontiers, et même avec orgueil, à tout ce qu’elles aiment pour un homme qui n’a rien que le don rare de leur donner, dans l’intimité de la nuit, du plaisir physique.
Une légende absurde montre les femmes du monde se livrant à leurs domestiques pour la seule joie de leurs sens. Rien ne semble prédisposer, ni leurs travaux, ni leur éducation, les gens de maison à l’habileté dans l’art de donner des caresses physiques.
Celui qui donne le plus de plaisir n’est pas le plus vigoureux ou celui dont le tempérament est conforme au tempérament de la femme. C’est celui qui en a le plus le goût imaginatif. Il donne une valeur inattendue à chaque caresse par l’amour avec lequel il la donne. Il multiplie à l’infini dans le domaine subtil des nerfs ces rayonnements de volupté si précieux aux natures sensibles.
Les femmes le reconnaissent à son regard, à ses silences, à ses timidités, à un je ne sais quoi qui se dégage de lui. Il porte dans ses mouvements une beauté qui n’obéit pas aux lois ordinaires de la beauté, et qui n’est perceptible que pour les voluptueuses.
Et celui-là est un grand maître qui possède assez de richesse pour donner à la fois la tendresse du cœur et le plaisir des sens ; même auprès des femmes les plus honnêtes, il peut se passer d’être estimé et toute mauvaise action lui est permise car l’homme le plus estimable pour les femmes est celui qui apporte la plus grande somme de plaisir.
Une femme dit : « Je veux être respectée. »
On doit se garder de se méprendre sur le sens de ces paroles. Elle fait allusion à un respect de forme, de détail, qui donne plus de prix au manque de respect ardemment sollicité par toutes les forces puissantes d’humiliation qui sont dans l’instinct de la femme. Elle a un grand désir de défaite. Sa défaite lui sera d’autant plus chère que nous lui aurons donné l’illusion de la victoire par notre politesse dans les conversations générales devant d’autres personnes, par notre galanterie tendre quand nous sommes seuls, mais seuls dans des endroits comme le théâtre ou les promenades, où le manque de respect ne peut pas se manifester librement.
Dès que nous sommes séparés du monde extérieur par une porte fermée et que grâce à une entente inavouée, mais certaine, nous sommes réunis avec la délicate bien-aimée pour nous consacrer à l’amour, nous pouvons nous permettre impunément des actes d’une irrévérence sans mesure. Des gestes dont l’audace dépassera la nôtre nous assureront aussitôt que nous sommes loin d’avoir atteint les limites permises.
Le respect est pour le monde ou pour le domaine de la convention sentimentale. Il faut, pensent les femmes, changer de ton selon l’heure qui convient, et elles ne sont nullement gênées de leur brusque transformation, tandis que nous nous croyons obligés, à leur égard, à des réticences et à des excuses.
Beaucoup de plaisirs physiques sont des simulacres. Cela tient à ce que la nature est avare des joies qu’elle nous donne. Nous avons honte de cette avarice. Nous nous flattons d’une capacité de bonheur que nous n’avons pas.
Il ne faut pas laisser aux femmes le privilège de ces simulacres de plaisir. L’on aime d’autant plus que l’on croit dispenser une immense volupté. A tout instant, dans l’amour physique, la femme donne les signes d’un bonheur qui n’est pas croyable. Ce n’est qu’à la réflexion que nous cessons d’en être dupe. Mais un doute plane et nous l’aimons davantage pour cela. Faisons comme elle.
Il est vain pourtant, quand on est dans les bras l’un de l’autre, à une heure tardive de la nuit, si votre maîtresse vous demande : « As-tu sommeil ? » de lui répondre : « Certes non ! » avec une intonation exaltée pour lui faire croire qu’on passera toute la nuit dans une extase divine de volupté, surtout si, quelques instants après, une respiration régulière trahit le sommeil profond dont on est frappé.
UNE FEMME EN ATTIRE UNE AUTRE
Je n’aime plus ma maîtresse. Son caractère est devenu désagréable et bien qu’elle soit jolie, j’ai trop pris l’habitude de sa beauté pour en tirer du plaisir.
Cependant elle m’aime. M’aime-t-elle ? Oui, puisqu’elle ne veut pas que j’aille dîner en ville, et qu’elle est de mauvaise humeur, pendant plusieurs jours, si elle apprend que j’ai pris le thé avec une autre femme qu’elle. Cette jalousie est-elle un signe d’amour ou simplement la manifestation de sa vanité ? Et comment pourrai-je trouver la ligne qui partage le désir et l’amour-propre ?
Si elle m’aime, je dois respecter son affection, j’ai des devoirs formels vis-à-vis de ce noble sentiment. Je ne dois pas faire souffrir celle qui m’aime. Mais puisque je ne l’aime pas, dois-je le lui dire à cause de la vertu de la vérité, ou dois-je le lui cacher par pitié ? Si je lui dis que je ne l’aime pas, je suis cruel et elle ne me croira pas, du reste. Si je mens, si je simule un amour que je n’éprouve plus, j’éternise une situation sans issue.
Dans l’hypothèse, au contraire, où elle ne m’aime pas, ma conduite semble tracée. Je dois lui dire que je ne l’aime pas, que nous ne nous aimons ni l’un ni l’autre, je dois rompre avec elle.
Mais alors je vais être sans maîtresse. Comment supporterai-je cet état de choses ? Que ferai-je, le soir, seul ? Je n’ai plus l’habitude de la solitude. J’ai, il est vrai, des amis. Mais il y a des soirées terribles, marquées par la destinée, où tous vos amis sont malades, invités à dîner, en voyage, où les billets de théâtre qu’ona demandés ne sont pas arrivés, où un concours de circonstances vous contraint à dîner tout seul dans un restaurant où justement les plats sont mauvais, les dîneurs hostiles et les garçons peu polis.
Et puis un homme qui n’a pas une maîtresse attitrée a moins de puissance de rayonnement sympathique que les autres. Il est privé d’un double charmant qui le complète et l’embellit. Une femme en attire une autre. Le charme et l’amour sont les aimants qui appellent le charme et l’amour. Une femme jolie et qui a le goût du plaisir s’entoure bien rarement d’amies laides.
Ma maîtresse est le centre d’un petit milieu où j’ai mille profits. Si je la quitte, ce milieu se dissoudra, s’éparpillera. Je resterai seul, privé de cette atmosphère d’amour où j’ai pris l’habitude de vivre et qui m’est nécessaire.
Je me dis d’autre part que chacun a en soi une force amoureuse limitée. J’use quotidiennement cette force en conversations stériles, en affection simulée, en résistance à des scènes sans cause sérieuse. Je m’amoindris quand je me promène avec elle. D’admirables possibilités restent dans l’ombre par le seul fait que cette maîtresse existe. Je suis classé, casé, j’appartiens à une catégorie qui n’est pas disponible. Je suis aux femmes ce que sont aux gens qui veulent louer une propriété, les villas où il n’y a pas d’écriteau. Elles jettent un regard rapide. Elles songent : « Cela ferait peut-être l’affaire », mais elles passent et ne visitent pas.