MAURICE MAGRE

LE MYSTÈRE
DU TIGRE

ROMAN

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
PARIS — 22, RUE HUYGHENS, 22. — PARIS

DU MÊME AUTEUR

ROMANS

  • Priscilla d’Alexandrie. (Albin Michel, éditeur.)
  • La Luxure de Grenade. (Albin Michel, éditeur.)
  • L’Appel de la Bête. (Albin Michel, éditeur.)
  • Le Roman de Confucius. (Fasquelle, éditeur.)
  • Le Livre des Lotus entr’ouverts. (Fasquelle, éditeur.)
  • La Vie amoureuse de Messaline. (Flammarion, éditeur.)
  • Vie des Courtisanes. (La Nouvelle Revue Critique.)
  • Les Colombes poignardées. (J. Fort, éditeur.)
  • La Tendre Camarade. (J. Fort, éditeur.)

Il a été tiré de cet ouvrage :

40 exemplaires sur papier de Hollande
numérotés à la presse
de 1 à 40

75 exemplaires sur vergé pur fil Vincent Montgolfier
numérotés à la presse
de 1 à 75

L’édition originale a été tirée sur Alfa Impondérable
des Papeteries Sorel-Moussel.

Droits de traduction, de reproduction, de représentation théâtrale et d’adaptation cinématographique réservés pour tous pays.

Copyright 1927 by Albin Michel.

PREMIÈRE PARTIE

LA FUMERIE DE SINGAPOUR

Il y a dans le vieux quartier de Singapour une rue avec deux pentes qui forme la bosse d’un chameau. Au sommet de cette bosse, parmi les maisons lépreuses écrasées les unes contre les autres, s’ouvre une porte grossièrement sculptée dont la partie haute représente un mufle de félin et que l’on appelle à cause de cet emblème, la porte du Tigre.

Une des deux pentes de la rue descend vers un bassin abandonné du port où l’on relègue les sampans hors d’usage et les jonques à demi-mortes. Et à l’endroit où la rue bossuée aboutit au quai étroit, une pierre aiguë surgit du sol, nommée par la population chinoise et malaise, la dent du requin.

En vérité, ce ne pouvait être que dans cette rue où tout était à l’image de l’animal, que moi, le fils de commerçants en bêtes empaillées, devenu le dompteur intrépide de bêtes vivantes, je devais voir s’allonger sur mon âme la première ombre de ma destinée étonnante.

— C’est à la porte du Tigre ! me dit Ali le Macassar, qui connaît aussi parfaitement les hommes de Singapour que les forêts de l’Archipel et qui prétend que les uns sont aussi sauvages que les autres, lorsque je lui demandai de m’indiquer la fumerie d’opium la plus couleur locale de la ville. Dans le quartier pourri qui enveloppe d’une couronne de lèpre l’eau du vieux bassin en décomposition, il n’y avait, d’après Ali le Macassar, qu’un point unique, une seule porte à franchir, la porte du Tigre.

— La fumerie vaut par l’homme qui la tient, ajouta-t-il. Là, il y a un homme.

L’homme était un misérable Chinois obséquieux pareil à tous ceux que je connaissais. Il faillit se rompre en deux pour saluer en voyant des Européens franchir la porte du Tigre.

Oui, moi, je franchis cette porte, je montai un escalier gluant, je me mêlai à la plus abjecte racaille de Singapour pour plaire à un sot, à mon cousin de Goa qui faisait son premier voyage d’affaires dans les îles et voulait, disait-il, s’instruire en toutes choses, comme si un sot de naissance peut jamais s’instruire.

Certes, quand j’eus pénétré dans cette salle basse où l’odeur de l’opium se mêlait à une odeur nauséabonde de sueur humaine, il était encore temps et j’aurais dû obéir à mon instinct — j’aurais dû tomber à coups de cravache sur les Malais et les Chinois étendus ; j’aurais dû les jeter sur la bosse du chameau, j’aurais dû menacer d’une correction semblable mon cousin le sot. Le risque eût été nul. Personne n’eût osé se mesurer avec moi. Chacun se serait enfui dès qu’il m’aurait reconnu.

Or, on m’avait reconnu. Une voix, à mon entrée, prononça :

— C’est Rafaël Graaf, le fameux dompteur.

Et ce fut la nuance d’admiration que je perçus dans ces syllabes qui atténua ma colère et mon dégoût pour les êtres déchus que j’étais venu voir. Les chuchotements se turent, je surpris sur les têtes des fumeurs étendus, quelques légères inclinaisons, quelques mouvements de paupière marquant la surprise ou le respect et j’allai docilement me coucher sur une natte à côté d’une petite lampe que me désigna le propriétaire du lieu. Car c’est la vanité qui dirige presque toutes nos actions. Puis ces événements devaient se dérouler, ces personnages devaient apparaître.

Il arrive, lorsqu’on lit un livre, qu’on trouve le sujet résumé dans quelques lignes au début de l’ouvrage, avec l’indication du mystère qui occupera l’esprit pendant toute la lecture. De même le hasard place très souvent au commencement de la vie une scène synthétique où sont réunis les personnages qui doivent vous influencer par la suite et où se pose l’énigme qui vous fera vivre et mourir. Le sot n’était qu’un instrument, la porte du Tigre n’était que le seuil du chemin, car il fallait que le but fût atteint.

— Est-ce que vous savez que ce sont des moines Bouddhistes qui ont porté les premiers l’opium en Chine ?

— Je l’ignorais.

— Un traité de morale dont la traduction remonte à la dynastie des Tang l’affirme. Ce même traité attribue au Bouddha lui-même l’invention de la pipe et la méthode pour préparer le suc du pavot.

J’éclatai ostensiblement de rire en entendant ces paroles stupides murmurées non loin de moi et comme celui qui avait parlé ne semblait pas s’apercevoir de ma gaîté, je soufflai encore avec bruit et mis sur mon visage une expression de hautain mépris.

Cet homme n’avait jeté sur moi qu’un seul regard clair et profond où il n’y avait ni curiosité ni respect et il s’était remis à rouler avec un soin minutieux une boulette brune comme si ma présence non loin de lui n’avait aucune importance.

La vague clarté de la lampe auprès de laquelle il se trouvait me permettait de voir ses traits. Il n’était ni Chinois, ni Malais. Peut-être Hindou. Il s’exprimait en anglais avec un léger accent et un chantonnement dans la voix. Je trouvai à la réflexion qu’il avait le type mongol et j’eus envie de lui chercher quelque mauvaise querelle, d’allonger le pied et de l’en frapper, ou de lancer mon chapeau sur sa lampe afin de la culbuter.

Mais, à ce moment, mon attention fut distraite. J’eus la sensation qu’il y avait un visage de femme européenne qui se dressait parfois au fond de la salle. Je crus entrevoir de grands yeux clairs remplis d’une allégresse de curiosité et la ligne délicate d’un cou ambré. Une femme européenne dans ce bouge, était-ce possible ?

L’homme continuait à parler sans s’occuper de moi et je l’entendis qui disait :

— Les hommes sont d’autant plus malheureux qu’ils éprouvent plus de haine, d’autant plus heureux qu’ils aiment davantage.

Et, répondant à une parole du personnage qui était en face de lui et que je n’avais pas entendue, il ajouta :

— Oui, développer en soi l’amour ! Mais c’est difficile. L’opium qui est l’esprit du règne végétal peut nous y aider. Il y a d’autres plantes et d’autres secrets et les hommes les ignorent. De même, qu’il y a plusieurs qualités de pensées, il y a des sucs d’herbes et des racines avec des propriétés différentes.

Au Mexique, sur la moisissure des pierres, croît la plante peyotl qui donne la clairvoyance de l’avenir. Dans les forêts du Siam, et là seulement, on peut trouver une graminée rougeâtre qui procure un état de transe et aide au dédoublement de l’âme et du corps. Par l’opium, absorbé avec mesure, l’homme est mis sur la voie où il découvre sa parenté avec l’espèce animale. Et il y a aussi les crissements de certains insectes, les chants de certains oiseaux, comme le rohi-rohi, dans lesquels, si nous savions écouter, nous pourrions trouver des enseignements, des moyens de nous développer.

Mon cousin ne fumait pas pour la première fois. Je le vis à l’habileté avec laquelle il roulait régulièrement en cônes les boulettes d’opium et à la satisfaction qu’il laissait éclater sur son visage en lançant au plafond de grandes bouffées de fumée.

Il me tendit une pipe. J’eus un haussement d’épaules pour exprimer que l’opium ne pourrait exercer aucune action sur mon robuste tempérament. Mais alors il sourit avec malice et je pensai qu’il supposait intérieurement que je craignais un effet quelconque de la drogue sur la netteté de mes idées. Je me hâtai de fumer la pipe qu’il me tendait. Mes aspirations furent maladroites et le sourire de mon cousin resta malicieux.

Or, rien n’est irritant comme le sourire d’un sot.

Je voulus montrer qu’un homme de ma trempe n’est pas modifié par une absorption quelconque et j’invitai mon cousin à me préparer quelques pipes successives que j’aspirai d’une seule bouffée et dont je n’éprouvai ni plaisir ni déplaisir.

— J’aime mieux la chasse à l’éléphant dans les forêts de Bornéo, dis-je.

Je revenais d’un voyage de chasses à Célèbes et à Bornéo et j’étais passé maître dans l’art d’approcher l’éléphant et de le tirer à quelques pas.

— Plus l’animal est intelligent et plus il est agréable de le tuer, ajoutai-je.

Ce fut seulement parce que ma bouche était sèche que je ne crachai pas dans la direction du Mongol, dont j’avais senti le regard clair posé sur moi. Je me contentai de me gratter avec force et d’enrouler ma veste d’alpaga autour de moi pour bien montrer que je redoutais la vermine qui devait grouiller sur le corps de mes voisins.

Mon cousin ne s’intéressait vraiment qu’aux diverses variétés d’écailles dont son père faisait commerce à Goa. Je lui énumérai, malgré cela, un grand nombre de mes exploits cynégétiques, étant soudain saisi d’une envie de récits, d’un désir d’être écouté avec admiration en retraçant des aventures dangereuses.

Le temps passa. Je parlais exprès assez haut pour troubler la tranquillité des autres fumeurs. Quelques-uns se levèrent et sortirent sans cependant oser laisser voir leur mécontentement. La femme européenne que j’avais cru apercevoir dans l’obscurité, apparut de nouveau, ayant sur son visage la même expression de gaîté et de curiosité. Je faillis plusieurs fois l’interpeller en la priant de venir s’étendre à côté de moi pour me montrer comment elle était faite. Mais les idées se pressaient avec abondance dans mon cerveau et je continuai à parler pour mon cousin qui ne m’écoutait pas.

La notion de l’heure disparut en moi et toute la nuit coula comme un instant, sous le plafond bas, avec l’odeur épaisse de l’opium, l’odeur des hommes, et ce je ne sais quoi de poivré, de pourri et de printanier qui, par la fenêtre entr’ouverte, venait du port.

De ce personnage dont les traits calmes m’étaient insupportables, je n’entendis plus qu’une phrase et qui me parut sans importance :

La vieille loi de Manou dit :

Celui qui a tué un chat, un geai bleu, une mangouste ou un lézard doit se retirer au milieu de la forêt et se consacrer à la vie des bêtes jusqu’à ce qu’il soit purifié.

Je ne savais pas ce que c’était que la vieille loi de Manou et d’ailleurs il importait peu.

Mon âme était paisible, il y nageait seulement, comme une barque sur un lac, la nécessité d’offenser ce fumeur à figure de mongol.

Or, comme l’air commençait à blanchir par l’approche du matin, un lézard, un de ces lézards familiers qui hantent les habitations des hommes, glissa parmi les formes étendues, lentement et sans frayeur. Il me frôla, puis s’éloigna et je le vis qui tournait autour du haïssable fumeur.

Mais alors mes oreilles furent choquées par un imperceptible sifflement. Ce sifflement partait des lèvres de l’homme, et le lézard, en l’entendant, sans être ébloui par la clarté de la lampe, se rapprocha de lui et je vis même une main effilée, une main aux doigts trop longs, dont la forme m’était singulièrement répugnante, caresser avec une sorte d’amour, la tête du lézard.

La bête charmée fit encore deux ou trois tours, revint se faire caresser, repartit.

Comme un ressort mon pied se détendit. Il y eut un léger craquement. La queue du lézard écrasé fit encore deux ou trois sauts et j’éprouvai la plénitude que donne une action nécessaire que l’on vient d’accomplir.

Je dus fermer les paupières durant quelques secondes. Quand je les rouvris, il y avait non loin de moi une lampe entre deux nattes vides. Le corps du lézard n’était plus au bout de mon talon. Quelqu’un avait emporté le petit cadavre.

Je me mis à ricaner :

— Cet imbécile l’a peut-être pris pour l’enterrer.

Je secouai mon cousin. Il sortit derrière moi en chancelant. J’eus la sensation d’un rire clair comme un égrènement de perles qui résonnait dans l’ombre et je crus encore en franchissant la porte, voir, sous un sarong malais, le buste d’une femme qui se soulevait. Mais il était trop tard pour m’en occuper. Je désirais surtout respirer l’air pur.

Dehors, la fraîcheur était exquise. Une grande voile déchirée claquait au bas de la bosse du chameau. On entendait au loin, dans les ruelles, les cris des premiers marchands d’agar-agar. Je m’étirai. J’aurais voulu me battre avec quelqu’un. Je cinglai l’air avec ma cravache. Un homme doit toujours avoir une cravache avec lui. L’opium ne m’avait décidément fait aucun effet. Comme j’étais fort ! Quelle joie j’avais à vivre !

LE COBRA ET LE CRAPAUD

Toujours j’ai passionnément aimé faire souffrir les bêtes. Petit, j’arrachais les ailes des mouches et je les faisais défiler sur le sable de la vérandah où je jouais. A dix ans, je m’étais fabriqué un arc avec des flèches aiguës en bois de sandal dont je criblais les bœufs et les chiens qui s’enfuyaient à ma vue, comme à la vue d’un monstre redoutable.

En ce temps-là, l’île de Singapour n’était pas encore entièrement défrichée comme aujourd’hui, et la forêt y luttait avec les cottages hâtivement construits, les carrés de terre labourée. C’était sur les confins des plantations qu’avec quelques gamins de mon âge j’allais assouvir ma soif de mort animale. Très vite j’avais été habile à tirer de l’arc. Mais c’est quand mon père me fit cadeau d’un fusil Devisme que commencèrent mes véritables exploits.

Je venais d’obtenir un prix d’instruction religieuse et le pasteur qui venait parfois dîner chez nous avait déclaré que si j’étais ignare en toutes choses, j’avais la connaissance innée de Dieu, ce qui est l’essentiel. Car j’eus, dès mon jeune âge, un mépris profond pour les livres et ceux qui les lisent, mépris que j’ai gardé en avançant dans la vie.

L’expérience m’a enseigné qu’il n’y a d’hommes intelligents et utiles que ceux qui sont rebelles à l’instruction et tournent toutes leurs facultés vers l’action.

Je me flatte d’avoir jeté aux ordures, à part une Bible que je n’ai d’ailleurs jamais ouverte, les quelques ouvrages anglais et portugais qui traînaient dans notre maison. Ne jamais rien lire ! Quelle force puissante pour le caractère ! J’empêchais mes employés d’aller chercher « le Courrier de Malacca » quand il arrivait le dimanche, et pour ma part, je me faisais raconter, oralement, les événements historiques, notamment, la révolte des Cipayes de 1857, pour ne pas risquer d’être influencé moi-même par la stupidité de ceux qui écrivent.

Le fusil Devisme fit merveille. Je tirais les oiseaux au vol et je cassais à cent pas la tête des serpents. Je reçus les enseignements des meilleurs chasseurs de Singapour qui ne connaissaient rien à la chasse, je m’en aperçus plus tard — et à quinze ans je me mettais à l’affût avec eux pour ma première chasse au tigre.

Je peux dire que je suis un des hommes les plus courageux de tous ceux qu’il m’a été donné de connaître. On reconnaît un homme courageux à la capacité qu’il a d’avouer les peurs qu’il a éprouvées. J’ai eu peur, certes, mais je l’ai dit, je l’ai dit hautement, sinon aux autres, ce qui m’aurait nui, du moins à moi-même, ce qui est l’important. Par cette connaissance de ma propre peur, je suis devenu courageux et j’ai accompli les exploits qui m’ont rendu célèbre de Bornéo jusqu’aux côtes de Coromandel et même plus loin.

C’était le moment où les tigres commençaient à diminuer dans l’île de Singapour. Le Résident organisait perpétuellement des chasses et comme il était l’ami de mon père, j’y étais convié et j’en devins même l’acteur principal. Je me souviens que lorsque le navire de guerre français l’Amazone fit escale dans le port, il fut convenu, durant un dîner, que chaque officier tirerait son tigre et que ce serait moi, malgré ma jeunesse, qui réglerais toutes ces chasses.

Tout cela n’a aucune importance et je ne le dis que pour mémoire et afin de faire connaître mon extraordinaire précocité de tueur d’animaux sauvages. Je me hâte d’ajouter que les officiers français quittèrent Singapour sans avoir pu tirer un coup de fusil et que ce ne fut qu’un an plus tard qu’il me fut donné de tuer mon premier tigre. Car ces créatures ont un si prodigieux pouvoir de se dissimuler, que même dans les lieux où elles abondent, comme Malacca et Java, on peut les chasser très longtemps, sans jamais les rencontrer, quitte à se trouver, un soir, face à face avec elles, au moment où l’on s’y attend le moins. Mais je dirai, ailleurs, les mœurs de ces êtres mystérieux et féroces et quel enseignement je tirai de cette connaissance.

Les premiers tigres que je vis étaient empaillés, dans les magasins de mon père. Il y en avait de toutes tailles et de toutes provenances. Il y avait les tigres noirs de l’Himalaya que l’on appelle noirs, bien qu’ils soient plus jaunes que les autres, parce qu’ils sont censés être les incarnations d’une sorte de déesse hindoue qui, elle, est noire et que l’on appelle, je crois, Kali.

Il y avait ceux du Bengale qui ont sur la queue quinze anneaux noirs, exactement, sur fond blanchâtre, et ceux de la Mongolie qui ont douze anneaux noirs exactement, sur fond jaunâtre.

Il y avait ceux du Siam qui ont la gueule allongée, ceux de Malacca qui sont gigantesques et ceux qui viennent de Zanzibar et qui sont ridiculement petits parce que ce ne sont pas des tigres, mais de simples panthères déguisées en tigres.

Il y avait aussi toutes sortes d’animaux sauvages, des crocodiles, des serpents, des lions de Perse, des hyènes, parfois un fourmilier, et toutes les variétés d’oiseaux de proie de l’Asie. Ils occupaient une immense galerie vitrée adossée à notre habitation et qui donnait sur les jardins.

Je regardais souvent leurs silhouettes quand je jouais et je me souviens qu’une force intérieure m’obligeait à me glisser dans la galerie pour arracher une plume de ci de là, piquer un mufle avec un bâton pointu, tirer une oreille, injurier l’ennemi impuissant.

Le propriétaire d’une ménagerie qui devait de l’argent à mon père, mourut insolvable, et celui-ci hérita de ses animaux et de son matériel.

Pendant que dura la procédure, il dépensa pour la nourriture des fauves et d’un jeune éléphant savant beaucoup plus d’argent que la valeur de sa créance. Le désir de retrouver les sommes avancées lui donna l’idée d’adjoindre à son commerce de peaux et de bêtes empaillées un commerce de bêtes vivantes. Le commencement de sa grande fortune date de là. Il fit installer dans ses immenses jardins qui s’étendaient en bordure du quartier chinois une série de cages devant lesquelles, deux fois par an, quand arrivaient les bateaux de Macao et de Shanghaï, défilaient les grands marchands chinois fournisseurs des ménageries de la Chine. Car ce peuple qui semble au premier abord purement commerçant et borné dans ses conceptions a une curiosité extraordinaire pour toutes les espèces animales et je crois que les collections zoologiques les plus curieuses de l’univers se trouvent chez certains riches Mandarins de Canton et de Pékin. Je note en passant que les plus grands succès que j’ai obtenus dans mes exhibitions d’animaux sauvages furent dans ces dernières villes et cela a contribué grandement à me prouver l’intelligence des Chinois que j’avais d’abord méconnus.

Il fallut bientôt transformer complètement les jardins. Outre les cages, il y eut des volières, des cahutes, des gourbis, des fosses, des hangars, des étables, des écuries, des habitations sur pilotis dans un étang artificiel, des bassins entourés de treillis pour les sauriens. On construisit une sorte de ville, avec ses rues et ses remparts, ses perchoirs et ses colombiers où les habitations étaient aménagées selon le caractère et les mœurs des différents habitants, mammifères, pachydermes, solipèdes, plantigrades, bimanes, ruminants, herbivores et carnassiers.

C’est peu après ces transformations que se placent les événements terribles qui contribuèrent à augmenter ma haine pour ces bêtes dont la vie et la mort m’enrichissaient.

Ma mère était une sainte. Toutes les mères sont des saintes en principe, mais je crois que ma mère l’était plus que les autres. Elle était Portugaise aussi et s’était fait enlever très jeune par un capitaine au long cours. Ce capitaine, un certain Pinto qui lui donnait les marques du plus vif amour l’installa à Singapour dans une ravissante villa du quartier anglais et s’en alla faire certaines livraisons de cargaisons à Batavia et à Madras. Il ne revint jamais et jamais ma mère n’en entendit parler. Au bout d’une année, désespérée et sans argent, elle se demandait ce qu’elle allait devenir, quand elle rencontra mon père et l’épousa. Elle connut avec lui un bonheur parfait, mais elle ne put jamais se défendre d’une admiration naïve pour ce Pinto si mystérieusement disparu. Elle me raconta souvent des histoires pleines de fantaisie qu’elle tenait de lui et à son insu elle me communiqua son admiration.

Quand je fus plus grand et que je fus en état de comprendre les choses, mon admiration se changea en colère pour le séducteur qui avait osé prendre une jeune fille à Lisbonne et la déposer à Singapour, sans plus se soucier d’elle. J’aurais voulu le rencontrer et lui dire son fait. Mais ma mère, dans la pureté de son âme angélique, ne lui conservait aucune rancune.

La sainteté de ma mère s’exprimait physiquement par une facilité extrême à rougir. Elle avait conservé un teint de peau extrêmement clair qui se colorait en rose si on lui adressait la parole un peu brusquement.

Cette facilité à rougir ne contribua pas peu à augmenter le grand amour filial que je portais à ma mère. J’ai toujours considéré cette particularité sanguine comme le signe extérieur d’une noble élévation de sentiments, ce qui distingue l’élite vraie. Ce signe est, du reste, bien gênant pour celui qui le porte. Je l’ai reçu de ma mère, et malgré la trempe puissante de mon âme, malgré les soleils asiatiques qui ont brûlé ma peau, il suffit souvent d’une parole inattendue pour faire monter le sang à mon visage.

Ma mère, dans sa sainteté, souffrait de ne pas assez participer aux charges du métier de son mari. Elle voulut jouer un rôle dans l’éducation des animaux, et c’est ce qui la perdit, car on est perdu par sa vertu avec autant de sûreté que par sa folie.

Un Malais nous ayant apporté un crapaud de dimensions inusitées, qui venait de l’île Komodo, celle où l’on trouve toutes les espèces monstrueuses, ma mère, dans sa bonté, se mit en tête de l’apprivoiser.

Comme l’on fait d’ordinaire, elle commença par l’affamer et elle l’enferma dans un vase étroit et long. J’avais toujours entendu parler d’une sorte de projection haineuse qui part des yeux des crapauds dans certains cas, mais je n’y avais pas cru. Ma mère en fut la victime. Elle alla voir, au bout de trois jours, ce que devenait le crapaud au fond de son vase étroit. Ni mon père, ni moi, n’étions là. C’est une jeune servante malaise qui raconta ce qui était arrivé.

A peine ma mère s’était-elle penchée sur le vase que son visage si pur refléta une expression d’horreur indicible. Tout son corps se mit à trembler. Elle regardait fixement le crapaud comme si elle ne pouvait détacher ses yeux de lui. La jeune Malaise accourut et fut obligée de la tirer de toutes ses forces par derrière pour l’arracher à sa contemplation. Elle mourut quelques minutes après sans avoir pu prononcer une parole.

Il est à noter que des singes gibbons, qui remplissaient une cage voisine, se mirent à jacasser de façon effroyable et à regarder avidement dans l’espace comme s’il y avait un spectacle invisible.

Il est à noter aussi que le crapaud mourut en même temps que ma mère.

Notre désespoir fut immense. Ni mon père, ni moi, nous ne crûmes d’abord que le crapaud pouvait être pour quelque chose dans cette mort inexplicable. Mais M. Muhcin, vieux marchand bouddhiste, d’une honnêteté légendaire à Singapour, et d’une sagesse reconnue, qui fréquentait notre maison, nous affirma que les crapauds, quand ils ont atteint un point de fureur extrême peuvent transmettre la mort par le regard, surtout quand il s’agit d’une créature délicate et sans défense comme ma mère.

Pas tous les crapauds, ajouta-t-il. Car il y a des hiérarchies chez les animaux comme chez les hommes. Il y a ceux qui commandent, ceux qui obéissent, ceux qui ont pénétré certains secrets de la nature et ceux qui les ignorent.

Et il se lança dans une théorie que je trouvai absurde à ce moment-là et qui concluait presque à glorifier le crapaud meurtrier. Je restai seulement convaincu qu’il y a dans la nature des choses occultes qui dépassent le cerveau de l’homme et auxquelles il vaut mieux ne pas penser.

Ma mère était catholique et mon père était protestant en sorte que nous recevions également le pasteur, les jésuites français de la mission de Bukit-Timah et aussi des Bouddhistes pieux qui sont l’élite de la société malaise.

On ignore, en général, la situation qu’on occupe réellement dans le monde. L’enterrement de ma mère me révéla la mienne et la pureté de ma douleur fut altérée par une satisfaction d’amour-propre immense.

Tout Singapour assista en masse à cet enterrement. Le Résident général se tenait à nos côtés avec la plupart des officiers. J’éclatai en sanglots quand je vis défiler le capitaine Mac-Nair, le directeur de la colonie pénitentiaire, suivi d’une délégation de forçats Malabariens et Lascars en uniformes neufs.

Ainsi le mal s’accompagne de bien et je me rappelle qu’en revenant du cimetière européen, derrière la pointe de la Batterie, je m’attendrissais sur mon importance et celle de ma propre famille.

Les facultés de mon père baissèrent avec une extrême rapidité. Il se mit à lire et ce fut l’origine de sa décadence. On est perdu par sa folie aussi sûrement que par sa vertu. Non content de voir le pasteur, il se mit à fréquenter assidûment les jésuites et certains prêtres catholiques. Je crois même qu’il eut des entretiens, au sujet de je ne sais quelles théories religieuses, avec des Mahométans et des Parsis.

Nous eûmes des froissements. Ce fut le moment où je pris connaissance de ma puissance de dompteur, où je commençai à faire ramper les fauves avec la fixité de mon regard et le sifflement de ma cravache. Il s’y mêlait une pensée de vengeance. Le fils de celle qui avait succombé à l’influence maligne d’un crapaud vaincrait par sa volonté les animaux les plus redoutables de la création. Cette pensée de vengeance ne fit que s’accroître quand mourut mon père.

Il lisait trop. Troublé par ses lectures, moralement débilité par elles, il se laissa mordre par un cobra. La fatalité voulut que l’on ne pût trouver ni la plante guaco, ni la graisse de Naja qui sont les antidotes du venin des cobras. En quelques heures, mon père, qui était un Hollandais pur sang, avait pris un teint jaune plombé qui le rendait pareil à un Malais de vieille race. Rien ne peut être plus douloureux pour un fils que de voir son père changer brusquement d’origine à l’heure de la mort.

Le faste de l’enterrement ne m’apporta aucune consolation. Je savais qui j’étais.

Mon caractère changea. Je jetai à la porte quand ils se présentèrent : le pasteur, à cause de ses citations de livres, les jésuites, à cause de leur politesse exagérée, les bouddhistes, à cause de leur respect de la vie des bêtes. Je résolus de vivre avec des hommes. Il y a peu d’hommes. C’est à ce moment qu’Ali le Macassar entra chez moi, comme employé et devint mon compagnon. Je ne quittai plus ma cravache. Même la nuit, elle était à portée de ma main.

Mais tout ce que je viens de dire de la mort de mes parents n’est rien. Le duel n’était pas engagé. Le vrai mystère ne m’enveloppait pas encore. Ce n’est qu’un an plus tard que je devais rencontrer le Tigre. Je ne parle pas de ceux dont ma ménagerie était pleine, mais de l’unique, du mien, de celui qui était, par rapport à ses pareils, ce que j’étais moi-même aux hommes, un maître.

LA JEUNE FILLE A L’ÉCHELLE

Je n’ai jamais été l’amant d’Eva. Je n’ai jamais eu la seule femme que j’ai vraiment aimée. Pourquoi se refusa-t-elle à moi avec cette obstination insensée, c’est ce que je ne suis jamais arrivé à comprendre. Était-ce par respect du sacrement du mariage qui devait nous réunir ? Je ne le crois pas. Était-ce par vertu naturelle ? Peut-être tout ce qu’il me fut donné d’apprendre par la suite sur ses caprices insensés ne fut qu’une suite de calomnies inventées pour ternir une vie immaculée. Était-ce par amour pour moi ? C’est bien possible et il faut toujours croire l’hypothèse la plus favorable.

Peu de temps après la soirée que j’avais passée avec mon cousin de Goa dans la fumerie d’opium de Singapour, je partis pour Batavia. Ali le Macassar m’accompagnait. Nous allions prendre livraison d’un couple de panthères et faire achat d’une collection de ces poissons aveugles qui vivent dans les lacs souterrains de Java et que les éruptions volcaniques font, dans certains cas très rares, apparaître à la lumière.

J’estime qu’il est toujours sage de ne pas faire étalage de richesses et une de mes plus grandes joies, quand je quitte Singapour, est de ne plus sentir autour de moi cette atmosphère de curiosité que donne la célébrité.

Au lieu de descendre dans le quartier européen, à l’hôtel des Indes où la table d’hôte réunit le soir les hauts fonctionnaires hollandais et les étrangers de marque, je suivis Ali le Macassar, au sortir du bateau, après les formalités de la douane, dans le vieux Batavia et je pris une chambre non loin du port, dans une pension d’assez minable aspect. Je prétends qu’un homme peut être bien en n’importe quel endroit du monde s’il transporte avec lui une couverture propre et une moustiquaire sans trou, avec sa cravache, bien entendu, pour le défendre.

Ma chambre était à un premier étage assez élevé qui donnait sur une cour d’où montait une haleine fétide provenant d’un amoncellement de détritus décomposés par l’extrême chaleur. Un coolie malais venait à peine de déposer ma valise dans la chambre, quand, incommodé par le caractère immonde de l’odeur, je m’approchai de la fenêtre pour la fermer.

A cet instant, un parfum délicat, subtil, féminin, une émanation de chevelure et de soie embaumée s’éleva jusqu’à moi, remplaçant l’odeur immonde. Surpris, j’ouvris la fenêtre et je me penchai.

Il y avait une échelle contre le mur et d’une fenêtre voisine une jeune fille venait de sortir et descendait légèrement les degrés. C’était une Européenne qui semblait vêtue avec élégance. Je remarquai le châle chinois aux broderies éclatantes qui s’enroulait autour de son corps en le dessinant, une torsade de cheveux noirs noués négligemment, et une main d’une petitesse extrême qui tenait le barreau de l’échelle.

Au bruit que je fis, elle leva la tête. J’aperçus un visage d’une perfection extraordinaire, un visage un peu enfantin et ingénu avec d’immenses yeux de flamme à la fois purs et terribles. Il y eut sur ce visage une expression de surprise, d’allégresse aussi, je crois, puis une gaîté y parut. J’entendis un éclat de rire, lancé comme un bouquet de fleurs de cristal dans la répugnante cour et la jeune fille disparut.

Je refermai la fenêtre et je méditai sur l’extraordinaire présence d’une jeune fille de cette qualité dans le bouge pour Chinois moyens et maîtres d’équipage en congé où je me trouvais. Pourquoi cette jeune fille descendait-elle par une échelle au lieu de prendre l’escalier ? Fuyait-elle un danger malgré son allure paisible ? Me connaissait-elle ?

La beauté de ses traits m’avait causé une profonde impression. Les yeux fixés sur la fenêtre, je demeurai immobile assez longtemps. Tout d’un coup je perçus le bruit de ma porte qu’on ouvrait. Je crus que c’était Ali le Macassar et je ne bougeai pas. J’eus une sensation de froid dans le cou à côté de l’oreille.

Je pensai tout de suite à la chute d’un de ces odieux lézards de maison tombé du plafond sur mon épaule. Je fis un mouvement et je vis qu’il y avait, non un lézard, mais le canon d’un revolver qui m’effleurait. Un homme inconnu était entré et tenait ce revolver à la hauteur de ma tête.

Cet homme n’était pas jeune. Il portait une barbe et je vis au tremblement de sa main et à ses yeux exorbités qu’il était complètement hors de lui.

La possibilité d’être frappé tout à coup par la mort m’a toujours donné dans le danger la singulière sensation du vide absolu, de la suppression de toute matière autour de moi.

— Je viens chercher Eva, me cria l’homme du fond d’un espace illimité.

Et comme il agitait son revolver, je remarquai qu’il était maigre et extrêmement velu.

— Eva ! appela-t-il encore.

Brusquement il se baissa et regarda sous le lit.

— Je ne sais pas de qui vous voulez parler, dis-je en regrettant de ne pas avoir profité de cette seconde d’inattention pour bondir sur lui et le désarmer.

— Vous avez rougi, reprit-il, vous savez où elle est, mais je la retrouverai.

Effectivement j’avais rougi, ayant reçu de ma mère ce signe d’une sensibilité supérieure.

J’allais protester contre le caractère insensé de ses questions et de ses menaces, lorsque les murs se rapprochèrent brusquement autour de moi, la matière avec ses qualités compactes m’environna de nouveau. Le danger venait de disparaître en même temps que le revolver et que l’homme.

J’entendis le bruit d’une clef qu’on tournait. Alors mon indignation éclata. Je me précipitai sur la porte et la secouai en vain. L’inconnu m’avait enfermé et venait d’emporter la clef.

Je rouvris la fenêtre et d’une voix retentissante j’appelai Ali le Macassar qui devait occuper une chambre à quelque distance de la mienne. Il y était heureusement encore. Sa silhouette taciturne s’encadra dans la tristesse du mur et cette vue me calma.

Ali était une épaisse brute aux actions mesurées et à la compréhension difficile. Il avait une grande admiration pour moi et son dévouement m’était assuré. Il agissait avec lenteur et supportait sans peine les injures qui lui étaient adressées personnellement. Mais il ne fallait pas que moi, son maître, je fusse mis en cause en sa présence, car il tombait alors dans des colères insensées et accomplissait des actions d’une violence inouïe. Cette perte de la raison dans la colère est du reste une curieuse particularité de presque tous les habitants de l’île de Macassar.

Je me représentai en une seconde le drame qui pouvait se dérouler dans l’hôtel si Ali furieux se mettait en tête de venger son maître prisonnier. Je me mis à rire en le voyant et comme s’il s’agissait d’une plaisanterie, je le priai de descendre et d’appliquer l’échelle contre ma fenêtre en lui disant que c’était par ce moyen que je voulais sortir. Il ne trouva là rien de saugrenu et il disparut.

Mais il y eut, au même instant, un cri terrible dans la cour. Je vis l’homme maigre apparaître, saisir l’échelle et la briser d’un seul coup sous son pied avec une vigueur qui faillit me faire crier bravo ! Ali devait descendre l’escalier pendant ce temps et les deux hommes allaient, à coup sûr, en venir aux mains sans qu’il me fût possible de faire quoi que ce soit.

Je songeai sérieusement à sauter au risque de me briser un membre. Ma porte se rouvrit avec fracas et l’insensé se précipita à nouveau dans ma chambre. Il avait toujours son revolver à la main, mais comme il ne le braquait pas sur moi et que la situation était moins dangereuse, je cherchai l’occasion de le saisir à bras-le-corps. Derrière lui, surgit Ali qui, ayant vu l’échelle brisée, venait demander mes ordres.

Je compris que la sagesse était dans l’observance d’un calme parfait et que tout, même une humiliation, valait mieux que la perte de raison d’Ali.

— Laisse-nous, dis-je avec douceur. Monsieur est venu me faire une visite et j’ai à causer avec lui.

Ali referma la porte. Il y eut le bruit métallique du revolver sur le plancher. L’homme s’était laissé tomber sur un siège et il pleurait abondamment. Les larmes coulaient dans sa barbe qui, je le remarquai alors, devait être grisonnante mais avait été teinte en un noir trop vif.

— Elle s’est enfuie par l’échelle, balbutia-t-il. Je vous demande pardon, monsieur. Mais je vous en supplie, laissez-la moi. Je ne peux pas vivre sans elle.

— J’ai vu, en effet, une jeune fille, répondis-je, descendre tout à l’heure d’une manière inusitée. Mais je vous donne ma parole d’honneur que je ne la connais pas et que je ne suis pour rien dans son départ.

Ce qu’il y a de plus émouvant dans les larmes c’est que celui qui les répand a subitement envie de se moucher et que cela lui fait faire une grimace pitoyable. L’homme que j’avais devant moi était un malheureux qui ne m’inspirait que du mépris.

Je le mis à son aise en lui renouvelant l’assurance que la créature que j’avais aperçue sur l’échelle m’était parfaitement inconnue.

— Et c’est bien dommage ! pensai-je en faisant hypocritement un geste qui signifiait que je n’attachais aucune importance aux femmes, en général.

Alors il me raconta qu’il s’agissait d’une noble jeune fille hollandaise qu’il avait séduite. Naturellement, la discrétion la plus élémentaire l’empêchait de me dire son nom.

Cette jeune fille s’était rendue à Singapour pour les affaires de son père. Quand elle était revenue, elle était changée à son égard. Elle parlait sans cesse de Rafaël, dompteur et propriétaire d’un grand magasin d’animaux, qu’elle avait vu là-bas.

— Les femmes, ajouta-t-il, en me fixant de ses yeux gris, comme pour me faire avouer la vérité, travestissent souvent les choses pour vous rendre jaloux. Vous avez passé une nuit près d’elle, dans une réunion… peut-être une fumerie d’opium…

Je riais intérieurement de l’audace de ce malheureux homme qui voulait lutter par le regard avec moi. Lutter avec l’œil du dompteur !

Mais alors, au fond de ma mémoire, surgit brusquement un souvenir. Une fumerie d’opium !

Je revis la bosse du chameau et la porte du Tigre que j’avais passée un soir en compagnie de mon cousin de Goa.

A travers les formes couchées auprès des petites lampes, j’avais distingué confusément un visage de femme. La jeune fille à l’échelle avait franchi avant moi la vieille porte en bois sculpté, et elle m’avait vu dans ce lieu vil, parmi les nuages de la fumée détestable. Elle était là, dans quelle compagnie et pourquoi ?

Je l’ignorais. Et à partir de ce moment, la créature qui s’appelait Eva, la délicieuse jeune fille au châle chinois, fut indissolublement liée dans mon esprit à une idée de tigre, de tigre sculpté dans une porte. Mais ceci n’était qu’un commencement, car elle devait être liée à tout jamais à une idée de tigre vivant, de tigre javanais et de quel tigre !

J’allais rougir. J’allais me trahir. Je me détournai et j’affirmai avec force qu’il y avait quelque méprise ou peut-être une de ces inventions habituelles aux femmes pour éveiller la jalousie, hypothèse que mon interlocuteur venait du reste de formuler lui-même.

Il me crut, il se leva et passa à plusieurs reprises sa main dans sa barbe qui était mouillée. Il me renouvela ses excuses. C’était la vue de l’échelle qui avait éclairé son esprit.

En constatant la disparition d’Eva, qu’il avait, une heure avant, laissée dans sa chambre, il était descendu précipitamment pour questionner l’hôtelier. Celui-ci ne put le renseigner, mais lui apprit, en s’en glorifiant, l’arrivée de Rafaël, le fameux dompteur de Singapour. L’hôtelier avait dit Rafaël tout court, car on nomme volontiers les hommes célèbres par leur petit nom seulement. Il pensa que cette arrivée, qui coïncidait avec le brusque départ de la jeune fille, ne pouvait être fortuite. Il se dit que j’étais venu la lui prendre et il m’assura qu’il était décidé à nous donner la mort à tous deux et à se tuer après.

Je me contentai de sourire. La pitié triomphait en moi.

Ce pauvre homme maigre, qui était d’origine italienne et qui s’appelait Giovanni, me fit un résumé naïf de sa vie qui n’avait pour moi aucun intérêt. Il était second de navire et ce titre lui paraissait très important. C’était son amour qui le retenait à Batavia et qui lui avait fait refuser plusieurs offres brillantes d’armateurs.

Il ajouta que les femmes avaient toujours joué le rôle principal dans sa vie et alors il se mit à se caresser la moustache et à la relever d’une façon complètement ridicule.

Il avait l’air fort pauvre. L’hôtel où il était descendu en était la preuve et cette preuve se complétait par l’aspect de ses souliers qui avaient l’air très anciens. J’eus envie de lui offrir de l’argent, mais je n’osai, craignant de le blesser. Il fut convenu que je l’aiderais dans la recherche d’Eva et nous nous quittâmes bons amis.

Je n’aspirais qu’à ne plus en entendre parler et à m’occuper des poissons aveugles, habitants des lacs souterrains de Java. Mais ma destinée était écrite à côté de celle d’Eva et par conséquent de la sienne.

Cet Italien, second de navire, n’était qu’un misérable calomniateur, un inventeur de mensonges étranges. Il vint me l’avouer lui-même quelques jours après, au moment où je déployais la moustiquaire pour faire la sieste du milieu de la journée.

Il avait calomnié la charmante Eva et il en avait du remords. Elle n’avait jamais été sa maîtresse, il me le jurait sur l’honneur. Cette jeune fille était absolument pure. Elle n’était venue le voir que pour une affaire, car elle s’occupait des affaires de son père, et si elle était sortie de sa chambre au moyen d’une échelle, c’était par fantaisie et par goût naturel du sport. Lui, poussé par une inqualifiable vanité, avait voulu faire croire à une liaison avec elle. Il m’en demandait pardon humblement.

Durant qu’il parlait, il ne se montrait nullement humble. Il avait, au contraire, l’air arrogant et satisfait. Sa voix avait une intonation volontairement monotone, comme quelqu’un qui récite une leçon et veut donner la sensation qu’il récite une leçon.

Il frisait sa moustache d’une manière tout à fait insupportable et l’extrême chaleur faisait couler sur son visage des gouttes de sueur qui mouillaient sa barbe aussi ridiculement que ses larmes, quelques jours auparavant. Je remarquai que cette barbe avait été teinte récemment en un noir éclatant.

— D’ailleurs, j’ai revu Eva, conclut-il en baissant les yeux.

Il ne vit pas le coup d’œil que je jetai sur ma cravache.

— Je vous ai dit ce que je devais vous dire, ajouta-t-il, sur le seuil de la porte.

— Cela me paraît tout à fait vraisemblable, répondis-je avec mauvaise humeur.

Et c’était vrai. J’étais sûr que la merveilleuse Eva n’avait pas appartenu à ce minable individu velu et déjà vieillissant.

En ce temps-là, je pouvais encore avoir une certitude en cette matière, ignorant que les femmes n’ont ni goût, ni dégoût, mais sont les servantes de l’occasion qui passe et les esclaves de ceux qui insistent.

Pourtant je ne m’endormis pas à l’heure brûlante de la sieste. Séparé du monde par le tissu de rêve de la moustiquaire, je voyais les poissons aveugles avec leurs nageoires difformes et leurs phosphorescences diaprées, disparaître dans des ténèbres d’indifférence. Ni l’âge, ni la rayure, ni le prix des panthères ne comptaient pour moi. La ville de Batavia avec ses formidables avenues et ses jardins équatoriaux, celle de Singapour avec ses villas sur pilotis et son triple port, la Malaisie avec ses îles sauvages, ses volcans et ses forêts vierges, toute la terre que l’on dit ronde et qui a l’air si plate, tournait autour d’un visage de jeune fille qui riait au pied d’une échelle.

Mais ce devait être là ma dernière rêverie paisible. Je l’affirme, c’était encore un homme ordinaire qui faisait la sieste dans cette pauvre chambre d’hôtel, un homme qui n’avait encore en lui que des passions moyennes. Mais celui qui devait être brûlé par une inconcevable haine de l’espèce animale, l’homme du Tigre, ne devait naître qu’un peu plus tard.

L’ÉTRANGE INDIGOTERIE

J’ai toujours plu aux femmes. Mademoiselle Whampoa, la fille du plus riche négociant chinois de Singapour, m’avait, en quelque sorte, fait demander en mariage par son père.

Les Whampoa sont une grande famille de Chine, car il y a dans ce pays des aristocraties d’une ancienneté formidable, dont nous n’avons, nous, Européens, aucune idée. J’avais répondu de façon évasive, parce que si la jeune fille était jolie, bien qu’un peu petite, elle passait pour cultivée et je crois même qu’elle était poète ou quelque chose d’approchant, ce qui la rendait tout à fait impossible pour moi.

Une jeune veuve anglaise, que des spéculations de terrains avaient enrichie, recevait parfois mes visites et les attendait avec impatience. On disait qu’elle avait eu quelques aventures. Mais je n’attache pas d’importance à ces vétilles et je prétends qu’un homme qui est un homme dans le sens élevé du mot ne doit pas s’occuper si la femme qu’il aime a, de-ci, de-là, quelques écarts de conduite. L’essentiel est de les ignorer et de faire claquer sa cravache si quelque sot essaie d’éveiller votre jalousie par des racontars calomnieux.

Je fus passionnément aimé par une rouquine javanaise d’une maison de danse du quartier neuf de Singapour. Je crois bien qu’elle se serait tuée pour moi si je ne m’étais pas très habilement entendu avec sa mère pour la doter et lui faire épouser un pauvre diable qui l’emmena dans l’île Madura.

Je ne fus donc pas surpris de l’impression favorable que j’avais produite sur Eva et je prolongeai mon séjour à Batavia dans l’espoir de la rencontrer. Mais au bout de quelques semaines, n’en ayant aucune nouvelle, j’allais me rembarquer pour Singapour avec mes poissons aveugles et mes panthères.

Je venais de donner mes ordres à Ali pour le transport des animaux quand, au moment où j’allais sortir de mon modeste hôtel, je me trouvai en présence d’un jeune Javanais, vêtu avec une extrême recherche, qui m’interpella par mon nom.

Ce jeune homme me fut aussitôt antipathique par sa politesse glaciale, ses mains trop soignées, son allure efféminée.

Il portait un sarong de soie et son kolambi bleuâtre avait des broderies orange sur les manches. Contrairement à l’usage de tous les habitants du pays, aucun kriss n’était suspendu à sa ceinture. L’absence du turban ou du mouchoir autour de la tête que prescrit la loi de l’Islam me fit penser qu’il devait être bouddhiste ou professer une de ces bizarres religions hindoues.

Ce jeune homme était du reste un serviteur, un simple serviteur. Il n’avait eu aucune peine, me dit-il, à me découvrir à Singapour, tant il est difficile à certains hommes de vivre cachés.

Il venait de la part de son maître, monsieur Varoga, le propriétaire d’une grande indigoterie située sur les confins du district de Djokjokarta et de celui de Solo, et dont le nom ne m’était du reste pas inconnu.

Il avait franchi la grande distance qui sépare ces régions de Batavia pour me transmettre une invitation. M. Varoga m’invitait à une chasse exceptionnelle. Ses plantations étaient hantées par un tigre d’une taille prodigieuse et d’une audace comme on n’en avait jamais connu.

Les bruits du gong, la lumière des flambeaux, rien ne l’effrayait. On venait de célébrer dans tous les villages de l’île de grandes fêtes en l’honneur de la suppression de l’esclavage sur les possessions hollandaises. M. Varoga avait fait tirer, ce soir-là, cinquante coups d’un petit canon qu’il avait fait venir d’Europe pour ces sortes de cérémonies. Eh bien ! le bruit du canon n’avait pas effrayé le tigre, qui avait enlevé une femme à quelques centaines de pas de l’endroit où le canon tirait.

Les trois villages qui entouraient l’indigoterie étaient terrorisés. On avait inutilement creusé un grand nombre de pièges. M. Varoga était trop âgé pour chasser lui-même. Il avait entendu dire qu’un célèbre spécialiste d’animaux sauvages était de passage à Batavia. C’était sur lui qu’il comptait pour le débarrasser de ce monstre.

Cette proposition était flatteuse et tentante. Il s’y ajoutait l’attrait de la possession du tigre si on le prenait vivant. J’objectai tout de suite la longueur d’un voyage de plus de quatre cents kilomètres à travers les terres. Mais le jeune Javanais sourit avec une ironie qui voulait dire que de telles contingences n’existaient que pour des hommes vulgaires comme moi.

M. Varoga possédait une de ces étonnantes chaloupes à vapeur qui se moquent de l’absence des vents et de la présence des pirates malais sur leurs longs praos, et cette chaloupe me transporterait le lendemain à Samarang où des chevaux nous attendaient. Il suffirait alors de deux étapes pour atteindre l’indigoterie par la grande route de Djokjokarta.

Mes affaires me rappelaient à Singapour où mon employé principal, un homme myope et borné, dirigeait ma maison en mon absence. Je venais d’être avisé par une lettre de lui qu’il était malade et qu’il m’attendait impatiemment.

J’acceptai pourtant la proposition qui m’était faite, par vanité d’abord, l’homme est conduit par sa vanité — ensuite à cause d’un secret et inexplicable pressentiment.

Il fut convenu que j’amènerais Ali et que nous partirions le lendemain.


Je hais les animaux, mais les végétaux m’inspirent un violent amour.

Je trouve que les montagnes sont belles à cause de leurs chevelures d’arbres et que les rivières n’ont d’attrait que parce qu’elles baignent des branches feuillues et de fabuleuses racines.

Quand nous eûmes dépassé le massif montagneux de Merbarou et de Mérapi ; quand, à droite et à gauche, le ciel fut coupé par les hautes lignes de forêts vierges barrant l’horizon, je cessai d’être irrité par l’ironie silencieuse du Javanais efféminé, mon cœur se mit à battre et je sentis descendre en moi le calme que me procure toujours une nature désordonnée.

Les aréquiers géants, les bois de teck, les banians centenaires nous enveloppaient de tous côtés et ensevelissaient sous leur voûte la route fragile comme un fil d’argent.

Les villages avaient l’air de poussières de brins de paille et parfois, sous un enchevêtrement de lianes, on apercevait les vestiges d’un temple, un éléphant de pierre, une théorie de colonnes, car l’île de Java, et en particulier cette région, abrita, paraît-il, l’antique civilisation d’un peuple constructeur d’édifices.

Puis la forêt, qui s’était rapprochée au point de nous écraser, recula un peu. Nous traversâmes des plantations de café et d’indigo, des bois de cotonniers. Le soir allait venir et les mouches à feu commençaient à sillonner l’air. Le serviteur javanais se rapprocha de moi et me montra un amoncellement d’ombres que nous allions atteindre.

— Nous sommes arrivés, fit-il.

Il y avait plusieurs banians dont les troncs étaient tellement hauts et d’une épaisseur si énorme qu’une vaste demeure moderne qui était à leur pied avait l’air toute petite.

Je vis des serviteurs courir avec empressement, mais sous la disproportion des arbres ils me firent l’effet d’être des enfants. Une femme, que je pris d’abord pour une naine, était au milieu d’eux.

Comme nous étions arrivés devant le perron, chacun retrouva sa grandeur naturelle et je m’aperçus que la maison était immense. Je mis pied à terre et je reconnus, du reste sans un grand étonnement, dans la femme qui m’avait paru minuscule et qui s’avançait vers moi en souriant avec aisance et en me tendant la main pour m’accueillir, la jeune fille à l’échelle.

Je dis que je n’éprouvai pas un grand étonnement parce que mon pressentiment n’avait fait que se préciser pendant le voyage, surtout dès que les premières ombres des forêts vierges s’étaient étendues à mes côtés, comme s’il y avait une liaison secrète entre cette créature vivante à laquelle je pensais et l’océan des végétaux bienveillants.


L’hospitalité de M. Varoga était royale. N’étais-je pas une sorte de roi des bêtes ?

Une foule de serviteurs me guettait pour combler mes moindres désirs et quand je sortis pour visiter les plantations, je m’aperçus que les indigènes avaient gardé la déplorable habitude ancienne de se prosterner devant les Européens. J’avais toujours envie de leur crier :

— Debout ! Vous êtes des hommes comme moi !

Mais je ne disais rien par respect pour les vieux usages et pour ne pas faire sourire la charmante Eva qui m’accompagnait et me faisait les honneurs de ses domaines.

Je voyais à peine monsieur Varoga. C’était un homme desséché et jaune de teint. Il ne quittait guère sa chambre, où il semblait mystérieusement occupé. Il n’apparaissait qu’aux repas. Il se confondait alors en amabilités, il me répétait que toute sa maison m’appartenait, mais dès que nous étions, sa fille et moi, installés sous la vérandah, il balbutiait quelques mots d’excuse et se hâtait de nous laisser.

Je tins, dès le premier jour, à visiter les pièges que l’on avait creusés pour le tigre. J’en fis enlever les épieux que l’on y met d’ordinaire et sur lesquels il se tue en tombant, car je tenais à le prendre vivant, et je fis modifier avec art la couche de feuilles dont ces pièges étaient recouverts.

J’examinai les lieux où, tour à tour, des bœufs, un cheval et deux femmes avaient été enlevés et je me rendis à tous les endroits du voisinage où il y avait de l’eau et où le tigre était susceptible d’aller boire.

Eva venait avec moi, le chapeau de feutre sur les yeux et la jupe un peu au-dessus des genoux. Elle me répétait, en fixant sur moi ses immenses yeux enflammés, que rien n’était pressé et que son père et elle tenaient à me garder le plus longtemps possible.

Ali et l’insupportable Javanais, qui s’appelait Djath, nous accompagnaient dans nos courses. Ce Djath affectait toujours d’aller sans armes. Cette affectation était ridicule, car ne serait-ce qu’à cause des innombrables serpents qui peuplent les jungles, un couteau de chasse, au moins, est nécessaire. Mais il disait en souriant qu’il charmait les serpents en les appelant par leur nom.

Par leur nom ! Était-ce possible ? Et Eva, quand je haussais les épaules à ces sottises, m’affirmait que c’était vrai et je la surprenais lui jetant un tendre regard.

Ce Djath affectait encore d’être uniquement occupé, quand nous sortions, à faire un grand bouquet de champakas jaunes et de cette sorte de tubéreuse que les Malais appellent sundal-malam, c’est-à-dire « intrigante de nuit », et qui passe pour avoir la propriété de donner à ceux qui en répandent sur leur corps des rêves voluptueux.

Quand nous rentrions, il remettait le bouquet qu’il avait cueilli à Eva. Celle-ci l’emportait aussitôt dans sa chambre, non sans un nouvel échange de regards.

J’en éprouvais une grande colère intérieure que je ne laissais pas voir et j’étais obligé de me rappeler qui j’étais pour ne pas sentir de la jalousie naître en moi.

Deux ou trois fois, comme j’étais seul avec Eva sous la vérandah, elle me dit en me montrant la grande forêt qui se dressait à l’horizon comme une impénétrable muraille :

— Vous savez, il faut bien prendre garde. La forêt de Mérapi n’est pas comme les autres forêts. C’est une des plus anciennes du monde et elle recèle de grands mystères.


Et je m’aperçus que je ne comprenais rien aux êtres et aux choses et que tout était singulier dans ce coin de terre de Java, non loin du mont Mérapi, à l’orée de la forêt de ce nom.

Il y avait un tigre qui rôdait autour des plantations et qui emportait des moutons, des bœufs et même des femmes. Il ne craignait pas le canon, il évitait les pièges et les indigènes qui l’avaient aperçu et que j’interrogeai à son sujet furent unanimes à me le dépeindre comme étant d’une grandeur surnaturelle.

Un jour, comme nous avions pénétré dans la forêt et que nous rentrions à l’heure du soleil couchant, — hâtivement, je dois le dire, parce que les dangers commencent avec la nuit — nous entendîmes un cri, ou plutôt un chant, une sorte de mélopée étrangement évocatrice et qui avait dans ses accents quelque chose de religieux. Je distinguai des paroles chantées qui correspondaient à peu près à ceci :

— Om, Mani, Padmé, Aum !

J’arrêtai mon cheval et je voulus revenir en arrière pour ramener le malheureux, sans doute égaré, qui errait seul dans la forêt, à l’heure où la nuit descend.

Mais Eva secoua la tête et me fit signe de continuer ma route.

— C’est Chumbul, le saint. Il habite très loin, de ce côté, en pleine forêt, et il ne se promène que la nuit.

— S’il sort la nuit, dis-je, comment n’est-il pas mangé par le tigre ou par les autres bêtes sauvages ?

A ces paroles, Eva se mit à rire et Djath, qui était derrière elle, fit de même, comme si j’avais dit une chose infiniment plaisante et invraisemblable.

Et nous repartîmes, tandis qu’au loin retentissait la voix de celui qui, non seulement errait seul, la nuit, dans la forêt, mais encore se signalait aux fauves par ses cris.

La conduite de monsieur Varoga à mon égard, la vie cachée qu’il menait dans sa chambre, me paraissaient énigmatiques, mais cela était encore le mystère qui devait s’expliquer le plus aisément.

Je fus réveillé plusieurs fois la nuit par des grondements formidables qui semblaient partir de l’intérieur de la terre. J’en eus des sueurs froides et dès l’aurore je courus dans la maison en demander l’explication. Ni les maîtres, ni les serviteurs ne s’étaient même aperçus de ces phénomènes. Cela tenait à la nature volcanique du terrain, me fut-il répondu, et rien de fâcheux ne résultait jamais pour les hommes de ces tonnerres souterrains.

Ce qui m’inquiétait le plus, c’était la véritable personnalité d’Eva, le mystère de son sourire, celui des rêveries dans lesquelles elle tombait, celui de ses gaîtés enfantines, celui de sa coquetterie à mon égard.

Elle s’était expliquée en riant, mais très franchement avec moi, au sujet de l’incident de l’échelle et ce qu’elle m’avait dit était marqué au sceau de la vraisemblance.

Son père voulait changer le commandant de la chaloupe à vapeur qui faisait le service de Samarang à Batavia pour ses affaires. Elle était allée voir ce second de navire qu’elle savait sans place en ce moment, pour lui proposer ce poste. Elle avait vu une échelle contre la fenêtre et elle avait trouvé amusant de descendre par ce moyen.

Elle avait appris, ensuite, que ce second était un étrange alcoolique, un maniaque se flattant de bonnes fortunes qui n’existaient que dans son imagination. Elle avait deviné qu’il était venu me trouver. Elle l’avait revu et elle avait exigé qu’il eût avec moi une nouvelle conversation pour démentir ses premiers propos.

Tout cela raconté avec enjouement comme une chose plutôt comique, parce qu’elle révélait l’étonnante psychologie de certains hommes fats, me paraissait véridique et me faisait regretter de ne pas avoir infligé un sévère châtiment au second de navire.

Oui, l’incident de l’échelle n’aurait été nullement compromettant s’il n’y avait pas eu, ensuite, un nouvel incident d’échelle. Le second de navire n’aurait plus existé dans mon esprit si je n’avais pas vu Djath, le Javanais, aux mains trop soignées, grimpant sur une échelle jusqu’à une fenêtre, la fenêtre de la chambre d’Eva.

Je veux dire les événements dans leur succession et comment certains mystères ont reçu une explication plausible, comment d’autres se sont compliqués jusqu’à participer des mystères de la nature même.

Mais le plus grand de tous, je me suis aperçu, par la suite, que je ne pourrai jamais le résoudre, parce que c’est celui qui est dans ma propre âme, dans la variété de ses changements, l’inconnu de ses manifestations et l’abîme intérieur des pensées humaines est plus profond que la mystérieuse forêt de Mérapi et que les chaos souterrains où les volcans puisent leur substance.

PREMIÈRE RENCONTRE AVEC LE TIGRE

Ce qu’il y a de plus extraordinaire dans une forêt, c’est la puissance de la pourriture.

Des détritus végétaux amoncelés, des feuillages qui se décomposent, de l’entassement des humus, sous l’influence d’une transpiration éternelle du sol et des arbres, d’une native humidité chargée de germes, jaillissent des couches toujours renouvelées de plantes vivantes.

Une forêt est comme un gigantesque creuset de la nature où les formes mortes bouillonnent sans cesse et deviennent animées et celui qui s’y promène enfonce ses pieds dans un amas de désagrégations intermédiaire entre la vie et la mort.

Aussi la forêt me remplit de gravité et donne à mon esprit une certaine tristesse sereine.

Ce jour-là, j’avais traversé seul les cultures et la jungle qui s’étendent sur plusieurs milles autour de la maison et par un chemin bordé de poivriers sauvages j’avais gagné la voûte prodigieuse de la forêt.

J’avais été saisi brusquement de cette envie de tuer des bêtes, de ce génie de la chasse qui s’empare de moi, certains jours. J’avais besoin aussi de recueillement. J’avais éprouvé un vif mécontentement. Je venais d’apprendre que Djath composait des poésies dans sa langue javanaise et qu’il les lisait parfois à Eva.

Or, les gens qui s’adonnent à de tels passe-temps m’ont toujours été odieux et il m’avait été pénible de penser qu’Eva pouvait s’intéresser à ces sottises.

J’avais mis en bandoulière un fusil de monsieur Varoga, un fusil que je connaissais mal — hélas ! je n’avais pas emporté les miens en voyage — et j’étais parti.

A l’orée de la forêt il y a une rivière que l’on passe sur un tronc d’arbre. J’avais aperçu, près de l’eau, un marabout sur une patte, avec sa tête chauve qui semblait lourde de pensées et son plumage noir vert qu’il lissait négligemment de son bec énorme.

Je lui avais fait grâce, sans savoir pourquoi. Mais dès que j’eus franchi la ligne des hauts ébéniers qui se dressaient au seuil de la forêt, comme s’ils en étaient les gardiens, je me mis à tirer sur tous les êtres animés qu’il me fut donné d’apercevoir. Je tirais au petit bonheur, sans m’occuper du résultat de mes coups, pour mon soulagement personnel, pour le plaisir désintéressé de tuer des bêtes.

Un homme inexpérimenté qui marche dans une forêt peut croire qu’elle est dépeuplée. Un grand silence rayonne autour de ses pas, toutes les créatures, dans l’herbe et dans les branches, s’immobilisent comme si elles savaient, par un sûr instinct millénaire, que cette forme mince à deux jambes et qui porte un tube de métal dans ses mains, est la propagatrice de la mort, l’éternel assassin de toutes les espèces.

Mais l’homme qui connaît le monde sauvage distingue de confus rampements, voit des figures rusées d’oiseaux, des mufles béants de terreur à cause de misérables progénitures animales, et il tue en se réjouissant de sa perspicacité et de son adresse.

Il y eut d’abord un perroquet qui tomba avec un grand bruit d’ailes en faisant une tache jaune et rouge le long des troncs noirs. J’en avais aperçu deux qui se balançaient innocemment sur une branche.

Les perroquets sont monogames. Quand ils se sont réunis en couple, ils ne se quittent plus et se chérissent tendrement pendant leur longue vie.

Or, rien ne peut m’irriter davantage que de penser que les bêtes connaissent le noble sentiment de l’amour, comme l’homme, et sont souvent plus fidèles que lui.

J’eus donc un âpre plaisir à entendre le second perroquet jacasser désespérément sur sa branche. Sa douleur fut plus forte que l’effroi de mon coup de fusil, car il ne s’enfuit pas, et je l’entendis longtemps se lamenter avec des syllabes presque humaines.

Puis ce fut un singe qui dégringola d’un manguier avec le fruit qu’il tenait. C’était un cercopithèque de petite espèce. Je n’avais fait que le blesser, car je l’aperçus qui tournait en rond sur le sol sans lâcher sa mangue, comme si sa blessure lui avait fait perdre la raison. Je dédaignai de revenir sur mes pas pour l’achever.

Il me semble qu’un paon fut tué un peu plus loin. J’eus la bonne fortune d’écraser d’un coup de crosse la tête d’un assez gros serpent qui dormait. Je tirai au juger, sur quelque chose qui remuait dans les broussailles et je poussai presque un cri de joie en voyant que c’était un midaus, énorme rat à tête de porc, à queue en éventail, qui dégage une odeur infecte.

Puis, successivement, j’abattis un kalender, espèce de renard qui porte ses petits sur son dos, et un de ces étranges cuscus des arbres qui vous regardent fixement avec des prunelles effarantes.

C’était un jour de facilité heureuse. J’avais à peine besoin de viser. Tous mes coups portaient.

J’avais marché droit devant moi, conduit par l’aveugle désir de tuer. J’avais pénétré assez loin dans la forêt par une piste étroite qui aboutissait parfois à une clairière, s’élargissait et se rétrécissait de façon uniforme.

Je songeais combien il serait aisé de se perdre dans cet océan de troncs et de lianes et une sorte de lourdeur de l’air qui filtrait malgré l’opacité du ténébreux plafond des branches enlacées me fit penser que l’après-midi devait être à son déclin.

Je m’arrêtai brusquement. Je me sentis soudain très las et il me fallut un grand effort pour recharger mon fusil.

J’avais chaud. Dans l’endroit où je me trouvais, le sentier était particulièrement resserré et la mer flottante des bois ondulait tout à fait basse et touchait presque ma tête. J’eus une sensation inaccoutumée de découragement. Des milliers d’adversaires m’entouraient. Derrière tous les troncs je croyais voir des faces simiesques grimacer. Des formes recouvertes de poils remuaient dans les feuilles. Des ailes bruissaient. Des écailles de lézard craquaient sous l’humus. Comment vaincrais-je jamais ces légions éternelles d’animaux ?

J’avais rebroussé chemin et je me hâtais. Les clairières succédaient aux clairières, les sentiers à peine dessinés s’y croisaient et j’étais saisi d’une vague crainte de m’égarer dans ce dédale où je m’étais enfoncé si imprudemment.

Une nuance d’un bleu saphir qui se répandit dans l’air annonça la venue prochaine du soir et comme si ce signal silencieux était attendu par un peuple jusqu’alors muet, des tressaillements, des chuchotements remplirent les massifs inextricables qui m’entouraient, une plus intense vie ailée battit dans l’air et de singuliers appels d’oiseaux et de singes se répondirent par-dessus ma tête.

Mais je n’avais plus envie de faire du bruit en tirant des coups de fusil et même j’évitais de frapper trop fortement le sol en marchant. Je glissais comme une ombre rapide qu’épouvantent les mystérieuses armées de la solitude.

Je m’arrêtai à nouveau à une cinquantaine de mètres d’une clairière que je devais traverser. Un groupe de singes gibbons, d’assez grande espèce, la traversait en sens inverse. Je crus d’abord avoir affaire à des hommes de petite taille et je faillis les appeler. Tous les singes me virent, mais ils me regardèrent sans effroi et ils continuèrent à marcher en se contentant de pousser un sourd grondement.

Je compris alors que j’étais le témoin d’un rare spectacle.

Au milieu de leur groupe, quatre singes tenaient par les bras et les jambes un singe mort. En tête, plus grand que les autres par la taille, était un singe qui était le guide et le chef. Le cortège que je voyais passer était un cortège funèbre.

J’avais entendu dire que les singes gibbons avaient coutume d’enterrer leurs morts et qu’ils le faisaient dans des lieux secrets et au commencement de la nuit. Je n’y avais pas ajouté foi. Je savais aussi qu’il ne fallait pas les troubler pendant l’accomplissement de ce rite, parce qu’ils devenaient alors redoutables. Je restai immobile jusqu’à ce que ces étranges fossoyeurs eussent disparu dans les broussailles.

Mais quand j’eus repris ma route d’un pas plus allongé, des pensées nouvelles m’assaillirent, des paroles entendues autrefois et auxquelles je n’avais pas attaché d’importance me revinrent.

Je me rappelai qu’un voyageur, qui avait accompli un voyage dans des régions inconnues de la Birmanie, me racontait qu’il avait été appelé à faire un traité d’alliance avec une tribu d’orangs-outangs, et qu’il avait, par signes, établi certaines conventions avec un orang qui semblait exercer une sorte de royauté sur ses congénères.

Il disait que dans la Birmanie du Nord se trouvait une montagne inexplorée où était un immense cimetière d’éléphants et que certains de ces animaux allaient, à certaines époques de l’année, dans ce cimetière et y poussaient des cris, s’y livraient à des gesticulations dont l’ensemble formait une sorte de cérémonie mortuaire.

Si les animaux étaient susceptibles d’obéir à des chefs, à des rois, s’ils avaient même des prêtres pour invoquer les puissances de la mort, ne pouvait-il y avoir une organisation, inconnue pour les hommes et plus vaste, permettant aux espèces différentes d’animaux de communiquer entre elles, de se faire part de leurs terreurs et de leurs malheurs.

Tous les appels dont le soir se remplissait composaient peut-être un langage. Il y avait eu, par le jacassement des singes, le cri stupide des paons, des communications d’arbre à arbre, des informations qui étaient allées très loin dans la forêt. Et ces informations devaient dire qu’un tueur de bêtes, un redoutable ennemi de l’espèce animale, avait eu la folie de se laisser surprendre par la nuit dans la forêt et courait maintenant, éperdu, en quête de la région des hommes.

A qui ces informations pouvaient-elles s’adresser, si ce n’est au plus redoutable des animaux, à ce tigre de grandeur phénoménale qui devait être un roi parmi les siens ?

Oui, le sage monsieur Muhcin, de Singapour, n’avait pas tort quand il me disait qu’il y avait des hiérarchies dans les animaux et que les uns possédaient des secrets de la nature que ne possédaient pas les autres et que les hommes eux-mêmes ignoraient.

C’était un crapaud sorcier, un crapaud magicien qui avait tué ma mère par la vertu de son regard haineux et moi, je risquais à toute seconde de périr sous les griffes du tigre vengeur, du souverain de la forêt de Mérapi.

Il me semblait entendre derrière moi un pas feutré, une haleine puissante. Jamais les cocotiers avec leurs troncs uniformément droits ne m’avaient donné cette sensation de monotonie désespérée.

Et tout à coup je butai sur quelque chose de mou. C’était un perroquet mort, celui que j’avais tué lorsque j’étais entré dans la forêt. Je jetai un regard circulaire autour de moi. Je reconnus le sentier où je me trouvais. J’étais à l’orée du pays des arbres. J’étais sauvé.

Le calme me revint avec une certaine honte de moi-même. Ce fut à tous petits pas que j’atteignis la lisière de la forêt.

Je poussai un soupir en franchissant la muraille des sombres ébéniers. Devant moi, éclairé par la lune, s’étendait l’horizon de la jungle. D’innombrables mouches à feu, comme des étincelles vivantes, volaient dans tous les sens. Au loin, je voyais de grandes lignes noires, bienveillantes et infinies qui étaient des avenues bordées de hauts banians plantés par la main des hommes et je savais que là il y avait des villages et une belle demeure européenne où les serviteurs devaient, à cette heure, allumer les lampes.

Devant moi, au bas d’une pente, dans un enfoncement assez profond, je vis scintiller l’eau bleuâtre de la rivière qu’encadraient d’épais tamariniers.

Je descendis, non sans regarder à plusieurs reprises la forêt par-dessus mon épaule, je passai le tronc d’arbre qui servait de pont et je remontai l’autre côté de la pente. Il y eut un petit clapotis d’eau et je vis le marabout chauve, toujours immobile sur sa patte.

Et tout d’un coup un regret me vint. J’avais été favorisé par la chance, puisqu’à chaque coup que j’avais tiré un animal était tombé. Pourquoi ne pas mettre encore cette chance à profit ?

Je savais que pendant plusieurs kilomètres le lit de la rivière était encaissé et que les bêtes qui voulaient boire n’en pouvaient atteindre l’eau que très difficilement.

L’endroit où je me trouvais était un abreuvoir naturel et plusieurs pistes y aboutissaient. Je ne pouvais pas trouver une meilleure embuscade pour guetter le tigre. Puis, j’avais encore une heure de marche à faire pour atteindre la maison de monsieur Varoga. Je décidai de me reposer un peu en me mettant à l’affût, face à la forêt. Je m’assis donc auprès d’un petit tamarinier, non loin de l’eau, mon chapeau et mon fusil posés devant moi.

La nature m’a accordé, dès ma naissance, un don précieux, parmi d’autres dons, qu’elle ne m’a jamais ôté. Quelles que soient mes préoccupations ou mes chagrins, j’ai la faculté de m’endormir avec une extrême facilité. A peine étais-je installé qu’un sommeil profond s’empara de moi.

Je ne sais combien de temps il dura. Sans doute assez longtemps. Ma première sensation en m’éveillant fut que mon chapeau en paille de Manille n’était plus à l’endroit où je l’avais placé. Le vent l’avait entraîné dans le creux de la rivière. Ce vent avait ensuite changé de direction, car la deuxième sensation que j’éprouvai en sortant de mon sommeil fut une odeur infecte de viande décomposée. Je n’ai jamais pu, malgré ma profession, m’accoutumer à cet abominable relent que dégagent les bêtes dévoratrices de chair crue.

J’eus un haut-le-cœur. Mais aussitôt mille voix crièrent en moi : la cause ! Quelle est la cause de cette affreuse odeur ? Toutes mes facultés d’attention s’éveillaient et une lucidité parfaite s’emparait de mon cerveau, pendant que mes mains se tendaient machinalement et silencieusement vers la crosse de mon fusil.

Le tigre était en face de moi à l’orée de la forêt. Il venait de sortir des arbres et il regardait ou plutôt il respirait, car sa tête était baissée vers le sol et se balançait de droite et de gauche, d’un mouvement atrocement régulier.

Il était prodigieux, fantastique. Je n’en avais jamais vu d’aussi grand et surtout d’aussi long. La lune blanchissait ses rayures qui avaient l’air peintes. Sa queue battait d’une façon mécanique. Mais ce qui était le plus impressionnant dans cette silhouette démoniaque était l’allongement démesuré, disproportionné de son mufle.

Je crus, une seconde, avoir reculé dans le temps jusqu’à l’époque des monstres fabuleux. La forêt se dressa plus haute, la petite rivière roula avec impétuosité, la patte du marabout s’allongea comme celle d’un oiseau de rêve. Les paroles de monsieur Muhcin me revinrent à nouveau à la mémoire. Le tigre que je voyais était plus qu’un animal roi, c’était un bourreau de l’enfer des bêtes, c’était une sorte de tigre dieu.

Je calculai qu’il ne m’avait pas encore senti, puisque le vent soufflait de mon côté et que c’était moi qui percevais son odeur. Enfin mes mains se posèrent sur le bois de mon fusil que j’attirai doucement à moi.

Je me rappelai avec netteté qu’il y avait du plomb dans le canon droit et des chevrotines dans le canon gauche. Si je ne faisais que le blesser avec mon premier coup, je pouvais encore l’aveugler à bout portant avec la décharge du plomb. L’essentiel était qu’il découvrît le défaut de son épaule d’une façon favorable, pour qu’il pût être atteint en plein cœur. Les choses ne se présentaient en somme pas mal.

Mais alors il se passa une chose surprenante. Je m’aperçus que mon fusil avait un petit mouvement de droite et de gauche comme la tête du tigre. Je tremblais. Le saisissement causé par mon brusque réveil et l’apparition inattendue de l’ennemi avaient secoué mes nerfs et étaient la cause de ce tremblement.

Et dans le même moment où j’eus cette perception, l’immensité du danger se découvrit à moi et j’éprouvai cette sensation d’espace, de vide absolu que j’ai toujours dans de semblables occasions.

Je savais bien qu’il y avait tout près de moi un arbre dont les branches n’étaient pas très élevées et que j’aurais pu gravir aisément. Au moment où je m’étais assis pour l’affût j’avais aperçu dans un champ de canne à sucre une dépression de terrain, une sorte d’excavation encadrée de pierres qui m’avait parue excellente pour m’abriter et d’où j’aurais pu tirer presque sans être vu.

C’était par paresse que je m’étais laissé tomber auprès d’un petit tamarinier qui ne pouvait m’être d’aucun secours. Où était l’arbre aux branches propices ? Où était le champ de canne à sucre ?

Le paysage avait reculé, s’était anéanti. Je ne voyais plus rien qu’une étendue illimitée, un vide plus grand que celui des espaces planétaires où j’étais seul avec un tigre formidable.