MAURICE MAGRE
LE POISON
DE GOA
ROMAN
ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
PARIS — 22, RUE HUYGHENS, 22. — PARIS
DU MÊME AUTEUR
- Priscilla d’Alexandrie (Albin Michel).
- La Luxure de Grenade (Albin Michel, éditeur).
- Le Mystère du Tigre (Albin Michel, éditeur).
- L’Appel de la Bête (Albin Michel, éditeur).
- Le Roman de Confucius (Fasquelle, éditeur).
- Le Livre des Lotus entr’ouverts (Fasquelle, éditeur).
- La Vie de Messaline (Flammarion, éditeur).
- Vie des Courtisanes (La Nouvelle Revue Critique).
- Les Colombes Poignardées (J. Fort, éditeur).
- La Tendre Camarade (J. Fort, éditeur).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :
40 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder
numérotés à la presse de 1 à 40
70 exemplaires sur vergé pur fil Vincent Montgolfier
numérotés à la presse de 1 à 70
L’Édition originale a été tirée sur alfa « Impondérable » des Papeteries Sorel-Moussel.
Droits de traduction, de reproduction, de représentation théâtrale et d’adaptation cinématographique réservés pour tous pays.
Copyright 1928 by Albin Michel
Le Poison de Goa
PREMIÈRE PARTIE
La maison de l’entremetteuse
Rachel se retourna et vit au loin le soleil près de s’enfoncer par delà Malabar hill et les nouveaux quais en construction, dans le carré qui faisait une tache d’eau à l’extrémité de la rue. Le globe de ce soleil inusité était gonflé, disproportionné. Il répandait une lueur lie de vin sur des flots jaunâtres et soulevés anormalement comme par une malsaine fusion. L’air était moite, écrasant et la poussière en retombant avec lenteur faisait une buée d’or triste.
— C’est peut-être une tornade qui se prépare, pensa Rachel.
Alors elle prit une des rues transversales qui la ramenaient vers le quartier de Mazagon. Mais l’idée de son médiocre hôtel, dans ce faubourg de Bombay, hanté d’aventuriers cosmopolites, la remplit de dégoût et elle ressentit cette espérance secrète de catastrophe qu’éprouvent ceux qui sont arrivés à un tournant difficile de leur vie.
Il y avait plus d’une heure qu’elle allait au hasard, sans but, sous les vélums de couleurs et les balcons proéminents, entre les bazars, les boutiques de voiles du Cachemir, les tresseurs de corbeilles, les laqueurs de bois. Parfois un visage rusé s’éclairait sur son passage, une main bronzée lui tendait un objet, avec une offre formulée en anglais ou en hindoustani. Elle croisait des hommes de tous pays et de toutes races. Comme elle était seule parmi tant d’êtres inconnus ! Où irait-elle le lendemain ?
Il lui sembla qu’elle ne suscitait plus parmi la foule affairée du soir cet étonnement que cause d’ordinaire une Européenne marchant seule et à pied dans une rue de la ville noire de Bombay. Les passants étaient plus rapides. Des devantures claquaient. Les chevaux des voitures emportant les promeneurs vers l’Esplanade et les jardins de Kolaba se cabraient puis galopaient avec une vitesse singulière. Rachel fut heurtée par un marchand de boules de farine et de sucres coloriés qui courait et elle surprit sur son visage gris cendre une expression de hâte effrayée. A la portière d’un palanquin apparut le buste d’une dame anglaise qui donnait précipitamment à ses porteurs l’ordre de rebrousser chemin. Un Persan en bonnet d’astrakan qui venait de se lever dans sa boutique et roulait le tuyau de sa pipe à eau cria à Rachel en montrant le ciel quelque chose qu’elle ne comprit pas.
Devant le bazar chinois la foule était si dense, l’atmosphère si irrespirable, que la jeune fille tourna sur sa gauche le long des murs de la prison.
Elle se trouva face à face avec deux hommes qui passaient. C’était des Européens, des Anglais sans doute. L’un des deux avait sur sa cravate une énorme perle, pareille à un insecte empoisonné, à peine posé. Chez l’autre, qui avait un vêtement noir de clergyman cachant son col, elle ne vit que l’or des lorgnons et que l’ivoire des dents. L’expression de leur visage changea brusquement, se revêtit de cette idiotie joyeuse, de cette grivoiserie hypocrite qui anime une certaine catégorie d’hommes en présence de la beauté féminine.
Ils s’étaient arrêtés, prêts à engager la conversation. Mais Rachel pressa le pas. Elle avait envie de courir. Elle savait bien qu’elle transportait dans l’ondulation de son corps, la magnétique chaleur de son sang, un élément de plaisir qui faisait désirer sa possession.
— Une juive ! pensa-t-elle. On la méprise avec d’autant plus de force qu’on la désire et qu’on a envie de jouir d’elle.
Et elle se murmura à elle-même ces paroles souvent relues dans un livre hébraïque que possédait son père et où étaient relatés les malheurs de sa race.
— O Seigneur Cebaoth, Dieu juste, fais que je voie le châtiment de ces persécuteurs et de ces tyrans qui nous font périr, car je t’ai confié ma cause !
Elle leva la tête et elle vit qu’elle était revenue sans s’en douter dans cette étroite rue, non loin du temple de Monbadevi, où s’ouvrait l’impasse qu’elle s’était juré de ne pas franchir, l’impasse dont elle ne voulait à aucun prix passer le seuil. Elle avait bien cru pourtant prendre une direction opposée. Elle reconnut le mendiant, assis les jambes croisées, à l’angle de l’infranchissable impasse. Il regardait avec des yeux aveugles, un peu au-dessus de la hauteur humaine. Des gouttes de sueur perlaient sur son torse nu et seule l’agitation bizarre de ses doigts de pied interrompait la parfaite immobilité de son corps.
Elle revint précipitamment sur ses pas.
Voilà où le Dieu juste la ramenait. Non, non, pas cela ! On le lui avait appris et elle l’avait cru : la plus grande faute pour une femme était de se donner à un homme pour de l’argent. L’argent était la souillure dont on ne peut se laver.
Et pourtant ! Qu’allait-il advenir d’elle ? Est-ce qu’elle n’allait pas être jetée à la rue le lendemain par le propriétaire de son hôtel ?
— Dieu juste, montre-moi le chemin.
Elle sourit avec amertume. Elle venait de passer à côté d’une fontaine publique et la semelle de son soulier où elle savait qu’il y avait un trou venait de faire au contact d’un peu d’eau ce bruit triste de pauvreté qu’elle connaissait bien. Son pied lui parut lourd comme s’il portait une semelle en plomb. Elle pensa à ces filles qu’on marquait jadis d’une croix, avec un fer rouge. Elle aussi avait sous son talon le signe des créatures condamnées. Nul ne pouvait le voir quand elle marchait, mais le signe gémissait et Rachel savait qu’elle était liée par le pied à la laideur de la vie.
Le sémaphore de Malabar hill lança sur Bombay sa flamme triste et régulière. Les ouvriers des docks roulant comme chaque soir vers la gare d’Ahmadadah faisaient en marchant une rumeur angoissée. Rachel voulut échapper à leur flot.
Mais à l’angle d’une rue par où elle était déjà passée, elle vit, à quelques pas d’elle, les deux Anglais qu’elle avait croisés un peu auparavant. Ils regardaient autour d’eux et en l’apercevant ils crièrent presque en même temps :
— La voilà !
Rachel les reconnut en une seconde à l’expression de concupiscence stupide de leurs traits et l’idée d’avoir à échanger des paroles avec eux lui causa un malaise.
Elle se mit à courir, suivie par le soupir de son soulier. Elle alla à droite puis à gauche. Aussi rapide qu’elle, la nuit surgie on ne sait d’où, une nuit grisâtre et singulière, tombait sur la ville galvanisée par l’orage.
Rachel aperçut soudain les docks Victoria vers lesquels elle descendait entre des maisons pourries. Personne ne la suivait plus. Dans des échoppes basses, des hommes demi-nus, un burin à la main, incrustaient de petits morceaux de nacre dans des planchettes de bois précieux. Au bruit des pas de Rachel, ils levaient un visage impassible, mais ils semblaient ne pas la voir. Cette présence avait quelque chose de si hallucinant que Rachel pressa le pas. Une écœurante odeur de musc se dégageait des maisons et se mêlait à l’odeur de vase et de goudron qui venait des eaux fermentées des bassins. Elle allait atteindre les quais et elle n’avait plus qu’à les suivre pour revenir vers Mazagon et vers son hôtel.
Mais elle s’arrêta. Il lui sembla qu’une voix venait de l’appeler. Ce n’était pas une voix s’exprimant avec des syllabes, mais une sorte d’appel intérieur qui lui commandait de revenir en arrière. Alors elle remonta la rue qu’elle avait descendue parmi les spectres incrusteurs de bois, sous les voûtes décomposées des balcons.
Elle se mit à marcher sans savoir où elle allait, à travers les rues de la ville noire, jusqu’au moment où elle cessa de s’orienter. Et dans l’ombre de sa mémoire émergea avec netteté l’image d’une gravure dont le sujet terrible l’avait impressionnée dans son enfance.
Au sommet d’un tourbillon d’eaux, d’un maelstrom fantastique, était posée une barque dont les mâtures étaient brisées. On comprenait que la barque lancée à une grande vitesse allait s’enfoncer, par une ligne blanchâtre d’écume, dans la profondeur du gouffre. A l’avant de la barque, une petite ombre humaine exprimait par ses bras ouverts son désespoir et son inutile appel à une divinité indifférente. Le ciel était d’un gris uniforme comme le ciel plombé de catastrophe que Rachel avait au-dessus d’elle en ce moment. La mer était sillonnée de larges raies et de boursouflures comme la mer qu’elle venait de regarder et ce gouffre grossièrement dessiné donnait la sensation de l’inévitable et de l’irrémissible.
Rachel avait fait des vœux puérils pour que le pilote aux bras ouverts pût bénéficier de quelque courant inattendu et échapper en nageant à ces spirales qui devaient aboutir, croyait-elle, à un enfer inimaginable.
Pourquoi pensait-elle à cette gravure oubliée ? Elle haussa les épaules. Mais dans une seconde conscience quelque chose l’avertissait qu’elle était lancée au-dessus du gouffre. Les rues crépusculaires étaient les lignes inclinées par lesquelles la barque descendait. Elle avait en vain ouvert les bras, appelé les hommes et Dieu. Le fond du gouffre était tout près d’elle.
Et soudain elle reconnut l’endroit où elle se trouvait. Elle venait de longer le temple de Monbadevi. Un peu plus loin était le mendiant aux yeux levés et l’impasse où s’ouvrait la maison de l’entremetteuse Antonia, la maison où elle était attendue à cette heure même.
Ainsi ce lieu était comme un pôle magnétique qui attirait la malheureuse épave qu’elle était devenue. La volonté de la destinée tendait à prendre la place de sa volonté brisée. Depuis qu’elle avait commencé à réfléchir, la manière dont les événements se développaient l’avait toujours remplie d’étonnement. Comment en était-elle arrivée à n’avoir plus que cette maison pour moyen de salut ?
Comment cette Antonia avait-elle su sa solitude et son besoin d’argent ? Lorsque l’on tombe dans un désert, les oiseaux de proie, paraît-il, en vertu d’un instinct spécial, accourent de distances infinies vers la créature dont ils vont se nourrir. Il doit y avoir pour les entremetteuses un instinct analogue qui les conduit directement vers les jeunes femmes qui sont tombées dans la solitude des petits hôtels.
— Une maison sur le modèle de celles de Londres et de Paris, lui avait dit la veille cette Antonia aux bandeaux luisants, à la toilette de soie violette et qui parlait en levant l’index pour faire étinceler la flamme d’un énorme diamant.
Elle ne faisait que des présentations et uniquement pour rendre service. On entrait chez elle, on en sortait, personne ne vous avait vu. Les femmes qu’elle recevait étaient, en vérité, ce qu’il y avait de mieux dans la société de Bombay. Est-ce que tout le monde n’a pas besoin d’argent maintenant ? Quant aux hommes, c’étaient de hauts fonctionnaires anglais, de grands commerçants de Bombay ou des environs. Justement le lendemain, elle attendait un riche Portugais de Goa. Un personnage bien curieux et sur lequel il y avait une légende ! Un homme qui n’aimait que les Juives et comme il les aimait ! Est-ce que Rachel n’était pas Portugaise et juive en même temps ? Un peu de bonne volonté et sa fortune pouvait être faite.
Rachel ne s’était pas indignée, car on n’a pas le courage de s’indigner, quand on est brûlé par le trou du soulier et l’usure au coude, de la robe. Sous l’onction ecclésiastique des paroles, sous l’hypocrite pitié, sous l’éclair du diamant elle s’était contentée de baisser la tête. Elle la baissait encore maintenant dans les ténèbres de plus en plus compactes de la rue et elle se sentait pénétrée par une sorte d’engourdissement moral. Elle n’était pas libre. Un génie impérieux l’avait conduite. C’était le Dieu juste de ses prières qui voulait sa déchéance.
Au-dessus de la rue, quelque chose que le vent brusque venait d’arracher passa comme un oiseau et tomba quelque part avec fracas. Rachel sentit en même temps sur son corps des plaques d’eau chaude qui la transperçaient et les bruits de la ville furent couverts par le crépitement des larges gouttes sur les toits.
Elle chercha un abri entre les colonnes de bois soutenant les vieux balcons. Elle faillit buter contre le mendiant aux yeux levés et dans l’ombre il lui sembla qu’il fixait avec attention son front comme s’il y avait vu un signe particulier.
L’impasse où aucun bec de gaz n’était encore allumé s’étendait lugubrement devant elle. Une musique assourdie de khinnara et de tam-tam à laquelle se mêlaient des cris perçants de femmes donnait à ce lieu un caractère de débauche cachée, de joie inférieure.
Rachel reconnut la maison d’où filtraient des lampes et elle perçut entre les volets mal clos des éclats de voix, le bruit d’une discussion violente. Un je ne sais quoi de dangereux et de crapuleux parvint jusqu’à elle.
Poussée par la curiosité elle fit quelques pas en avant et elle fut surprise de lever la main pour toucher le marteau de métal suspendu à la porte.
Mais à ce moment, cette porte s’ouvrit brutalement, d’un seul coup. Sous la clarté d’une lanterne qui était dans l’intérieur de la maison, Rachel se trouva face à face avec une femme qui se précipitait au dehors. Ce devait être une Anglaise. Elle était nu-tête. Ses cheveux blonds étaient en désordre. Elle tordait d’un geste machinal un châle léger autour de son cou. Ses yeux allèrent tour à tour de la rue ruisselante de pluie à Rachel qui était devant elle. Elle murmurait des injures entre ses dents.
Déjà elle avait descendu les deux marches du seuil et elle allait s’élancer en avant, quand elle se ravisa.
Elle se pencha familièrement sur Rachel et en lui soufflant une haleine d’alcool dans la figure elle lui dit avec un accent de populaire pitié :
— Ne rentre pas chez Antonia. Il vaut mieux que tu te mouilles les os dans la rue. Il y a ce soir l’homme de Goa, celui qui n’aime que les juives…
Le tutoiement de cette fille fit à Rachel l’effet d’une souillure physique dont elle demeura comme pétrifiée. Mais au mot de Goa, la ville où elle était née, elle eut encore l’impression singulière qu’elle était appelée par une voix à laquelle il fallait obéir.
Elle eut, durant une seconde, la vision de la fille en cheveux qui tournait l’impasse, les vêtements si collés au corps, par les cataractes d’eau, qu’elle semblait nue. Il y eut un éclat assourdissant de tam-tam. Et elle pénétra dans la maison en murmurant :
— O Cebaoth, Dieu juste…
L’Homme de Goa
Rachel, à peine entrée, perçut que la crainte était installée dans la maison. Elle eut cette perception par le regard oblique que la servante mulâtresse jeta vers le haut d’un escalier en spirale qui conduisait au premier étage, comme si de là pouvait surgir quelque redoutable possibilité. Elle vit cette crainte sur des visages de femmes maquillées à l’excès, qui se tenaient dans un salon rutilant de faux or, derrière une portière soulevée et discutaient avec passion. Rachel fut frappée par la face de plâtre de l’une d’elles, où le rouge des lèvres décomposé par la chaleur faisait un rictus atroce. Elle remarqua qu’une autre, insoucieuse de sa robe relevée au-dessus des genoux, était étendue sur un canapé et soufflait avec grâce et nonchalance la fumée d’une cigarette vers le plafond. Un orchestre hindou de quatre ou cinq musiciens vêtus de blanc se tenait dans une autre pièce. Ils venaient de terminer l’air qu’ils jouaient à l’entrée de Rachel et le natouva qui était debout trahissait son inquiétude par le va-et-vient de son turban énorme, fait d’un échafaudage de mousselines.
Rachel eut à peine le temps de jeter un coup d’œil autour d’elle pour constater le faste d’or sale de cette maison « sur le modèle de celles de Londres et de Paris ». Les murs du vestibule où elle se trouvait étaient recouverts de miroirs, comme si la reproduction de la forme humaine était le symbole du luxe d’Europe. Il y avait des miroirs dans le salon où étaient les femmes et dans celui des musiciens, de sorte que tous étaient multipliés et que la crainte rayonnait de tous côtés. Du vin avait été récemment répandu et son odeur se mêlait à celle du tabac et à cette odeur de musc que dégagent les vieilles maisons de bois de Bombay. Plusieurs bouteilles de champagne vides étaient alignées au pied de l’escalier à côté d’un tas de gazes de moustiquaires souillées.
L’arête du nez d’Antonia était plus inclinée que la veille. Le caractère ecclésiastique de sa figure était plus accusé, mais la fureur y triomphait de l’hypocrisie. Elle affectait un calme souriant et avait les mouvements rapides de quelqu’un qui va dominer par sa présence d’esprit une situation compliquée ; mais parfois, comme la mulâtresse, elle jetait un regard inquiet vers le haut de l’escalier.
Rachel lui vit faire signe aux musiciens de se taire, aux femmes d’attendre, à la mulâtresse de veiller à cause d’un danger inconnu et elle fut entraînée par elle derrière une troisième porte qu’elle n’avait pas remarquée.
Rachel entendit d’abord le mot providence prononcé plusieurs fois. Sa venue avait quelque chose de providentiel. Il lui fut dit même que c’était Dieu qui l’avait conduite. Mais cela, une voix intérieure le lui avait déjà appris.
Comme elle allait se laisser tomber sur un canapé de velours usé, Antonia la saisit brusquement par le poignet en disant sur un ton faussement plaisant.
— Non, pas là. Il en a trop vu, le malheureux canapé. Il est défoncé.
Mais Rachel comprit, à la lueur de l’œil de l’entremetteuse, qu’il fallait être debout courageusement pour être l’instrument de la providence et accomplir une action difficile.
Le temps devait sans doute passer, car après quelques phrases ambiguës et générales. Antonia trouva la formule qui convenait :
— Jouons carte sur table.
Et cette image d’une partie à jeu ouvert la remplit d’une si grande satisfaction qu’elle la répéta plusieurs fois.
Elle aurait pu essayer de duper Rachel, obtenir ce qu’elle attendait d’elle, à la faveur de quelque piège oral, mais à quoi bon ? Est-ce qu’elle n’avait pas vu, la veille, le misérable hôtel de Mazagon ? Est-ce qu’elle n’en connaissait pas le sordide propriétaire, son compatriote ? Est-ce qu’elle ne lisait pas dans les yeux de Rachel cette expression de bête traquée qu’elle avait vue dans les yeux d’autres femmes venant pour la première fois chez elle ? Si sa main experte palpait une épaule ferme, elle sentait en même temps l’usure d’une bien pauvre robe. Pas la moindre trace de bijoux ! Le châle enroulé au bras par contenance était d’une étoffe de Cachemire bon marché qui devait sortir d’un petit bazar. Elle ne voyait pas le trou du soulier désespérément appuyé sur le plancher, mais elle le devinait à travers le pied comme si cette clarté de misère n’était susceptible d’être voilée par aucune matière terrestre.
Antonia posa donc sur table les cartes de ce jeu où tout le monde gagnait.
Il y avait au premier étage de sa maison, un homme qu’elle connaissait depuis fort longtemps, un de ses vieux clients, dont elle pouvait répondre comme d’elle-même. C’était un Portugais de Goa, le descendant d’une très ancienne famille.
Ici, Antonia se mit à rire.
Elle savait bien ce que Rachel pouvait lui répondre. Tous les Portugais de Goa descendaient d’anciennes familles. Il n’y avait pas là-bas un portefaix sur le port qui ne s’appelât Albuquerque ou Castro. Mais celui-là était un authentique petit-fils des grands Castro de jadis. Un petit-fils un peu déchu. Tous les Portugais étaient déchus à présent. Mais quelle importance cela avait-il pour ce qu’on leur voulait quand ils étaient riches ? Il vaut mieux avoir affaire à des Portugais déchus qu’à des Anglais puritains qui sont tous avares et méprisent les femmes dont ils se servent. Ce Castro avait un peu bu en ce moment ? Eh bien, après ? Il vaut toujours mieux avoir affaire à des hommes ivres. On lui reprochait aussi d’être un homme très gros. La belle affaire ! Elle, Antonia, avait aimé autrefois un homme d’un embonpoint démesuré et n’y pensait pas sans émotion. Rachel avait peu d’expérience, mais elle devait savoir qu’il y a dans la grosseur une richesse de la nature qui va toujours avec des qualités de cœur, une espèce de bonté native. Le mot bonté n’était pas trop fort.
Ici, Antonia leva les deux mains comme pour arrêter des arguments que ne semblait pourtant pas près de formuler la silencieuse statue qu’était Rachel.
Une femme, Antonia en convenait, venait de quitter précipitamment la maison. Peut-être Rachel avait-elle entendu cette bouche ordurière proférer des injures et des menaces en s’en allant ? La fille avait eu peur, ou plutôt avait prétendu avoir peur. Ah ! comme on est puni de recevoir par pitié des filles à matelots et à métis du port. C’était par l’intermédiaire de cette traînée de White Chapel que la peur avait gagné les quatre ou cinq roulures qui étaient à côté. Elles faisaient les mijaurées, mais elles en avaient vu bien d’autres, pourtant !
Antonia allait laisser éclater sa fureur quand elle se souvint de ce qu’elle avait dit au sujet du caractère aristocratique de ses clientes féminines. Elle leva son diamant vers la clarté de la lampe comme pour s’assurer de la pureté de son eau et elle se pencha vers Rachel en baissant la voix :
— Il y a des peccadilles de jeunesse assurément. La traite des nègres et des Chinois sur la côte… Une vieille histoire de femme, que personne ne connaît, que chacun raconte à sa manière et qui est sans doute fausse. Des enfantillages, quoi ! Je connais Pedre depuis longtemps. Dès qu’il arrive à Bombay, il vient ici. Il fait du bruit quelquefois, mais c’est pour s’étourdir lui-même, parce qu’il est timide.
Antonia était si charmée d’avoir trouvé pour son hôte le qualificatif de timide, qu’elle le répéta à plusieurs reprises.
C’est à cet instant que commença à retentir le bruit d’une sonnette fêlée. Cette sonnette devait être tirée avec force et irrégulièrement, car elle avait des éclats désespérés, suivis de notes grêles et de courts silences. Elle traduisait l’impatience et la colère de celui qui la mettait en mouvement.
L’idée d’un homme timide s’impatientant dans sa maison fut insupportable à Antonia. Elle donna précipitamment plusieurs coups de poing contre la cloison et, à ce signal, l’orchestre hindou fit retentir dans la pièce voisine une mélopée sur les khinnaras à trois cordes accompagnés de tambourins.
Les dernières cartes du jeu ouvert furent dévoilées.
Il fallait se hâter car l’homme de Goa, malgré sa timidité, avait cette seule défectuosité de caractère : il n’aimait pas attendre. Or, il attendait une femme, là-haut, dans un salon, devant un dîner servi. Pour des raisons bonnes ou mauvaises, aucune des habituées du cinq à sept d’Antonia n’avait consenti à être la compagne de soirée demandée. Antonia comptait sur Rachel, envoyée du reste par la providence, dans ce seul but.
L’envoyée de la providence sentait dans son cerveau les vibrations de la sonnette et celles de l’orchestre. Elle entendait au dehors le vent qui faisait rage en s’engouffrant dans les rues étroites et la pluie qui crépitait comme une armée innombrable de soldats nains. Et elle revoyait l’ancienne gravure avec le marin éperdu descendant dans le gouffre du maelstrom sans possibilité de salut.
— Il a demandé une belle fille, eh bien ! il va en avoir une, dit Antonia en jetant sur Rachel un regard admiratif où il y avait toutefois une réserve à cause de la modestie de la robe.
— Hein ? Vous ne serez pas fâchée, je parie, d’avoir un diamant dans le genre de celui-ci ?
Et elle s’efforça de rire en faisant miroiter sa pierre.
— Oui, vous êtes vraiment une belle fille.
Et comme prise d’un scrupule sur la qualité de la marchandise qu’elle allait offrir, elle prit Rachel par les deux épaules puis palpa la chair de ses bras pour s’assurer de leur fermeté.
La belle fille regardait au loin, sans répondre. Son âme était dans un tel désarroi, son ignorance des usages du lieu où elle se trouvait était si grande, qu’elle ne se serait pas étonnée si on lui avait demandé de montrer la ligne de ses jambes, si on lui avait soulevé les lèvres pour examiner ses dents comme elle l’avait vu faire autrefois par des maquignons, à de jeunes chevaux.
La sonnette, malgré le bruit de l’orchestre et celui de la tempête, retentissait par intervalles.
D’un geste rapide, Antonia fit tomber le chapeau qui retenait prisonnière la chevelure de Rachel. L’auréole de cette chevelure d’un noir si profond qu’elle paraissait bleue s’écroula sur le marbre veiné du front, rendit plus claire par ses ténèbres l’irréelle lueur verte qui brillait dans les yeux de la jeune fille.
Antonia fut impressionnée par cette beauté qu’augmentait la palpitation des lèvres, la pâleur laiteuse de la peau, le désespoir secret. Sa capacité de pitié se traduisit par une remarque générale :
— Les femmes sont bien dommages pour les hommes !
Mais elle se hâta d’ajouter, pour corriger ce regret :
— Je le connais. Quand il est ivre, on peut en tirer tout ce qu’on veut.
Rachel revit, comme en rêve, dans une pièce, les musiciens hindous et, dans l’autre, le groupe des femmes qui regardaient. Elle remarqua une créature à cou mince qui se balançait avec un je ne sais quoi de vexé et de prétentieux qui la faisait ressembler à un pélican et elle constata que derrière, sur le canapé, la jeune femme nonchalante, aux jambes découvertes, continuait à lancer avec lenteur des volutes de fumée vers le plafond.
Elle franchit, presque poussée par Antonia, les bouteilles de champagne vides, elle monta l’escalier en spirale, elle fit deux ou trois pas dans un couloir où l’écœurante odeur de musc se mêlait à un relent de cuisine et une porte s’ouvrit toute grande devant elle.
— Voilà la belle petite amie, dit Antonia à un homme qui avait le dos tourné, qui se soutenait d’une main contre la cheminée et tirait de l’autre un cordon de sonnette en même temps qu’il regardait de tout près ses dents dans la glace, comme s’il y avait découvert un point gâté, avec cette fixité que donne aux ivrognes leur propre contemplation.
Sur une table à jeu, recouverte d’une nappe rose tendre, deux couverts étaient mis, presque invisibles sous la masse miroitante de deux énormes seaux à champagne resplendissants. Un lit bas était à droite, large, obscène, hallucinant avec une large déchirure dans sa moustiquaire et recouvert d’une soie indéfinissable que maculaient, par place, de larges taches. La lumière venait d’une lampe suspendue au plafond et était triste et brutale comme une lumière de salle d’attente.
La main qui tirait la sonnette tomba soudain comme si le ressort qui l’animait s’était brisé. L’homme ne se retourna pas, mais son regard, au lieu de fixer le point gâté de la dent, se fixa sur l’image des deux femmes qu’il voyait dans le miroir.
Sans doute, Antonia craignait-elle des reproches, une manifestation violente de l’impatience de son hôte. Elle balbutia deux ou trois phrases où il était question du dîner qui serait servi à la première demande et d’amoureux qui avaient besoin de roucouler tranquillement.
Rachel sentit qu’elle disparaissait derrière elle dans le couloir et le frisson de la portière qui retombait, le petit bruit de la porte, prirent pour elle une signification singulièrement terrible.
Dans cette seconde, elle songea qu’il était encore temps de s’enfuir. L’atroce souffle de la peur emplit la chambre, donna aux choses l’immobilité qu’elles ont dans les cauchemars. Cette peur effaça de l’air le bruit de la pluie ruisselant sur les toits, la musique des tambourins hindous, un chœur de grenouilles chantant dans un jardin proche. Elle établit un silence parfait comme ceux qu’on imagine régner dans les espaces illimités de l’au-delà.
Avec une clairvoyance décuplée, Rachel pensa qu’il lui suffisait de se retourner, de rouvrir la porte, de descendre l’escalier et de traverser le vestibule pour être dans la rue bénie sous la descente des eaux qui lavent. Elle pensa que son chapeau était resté quelque part dans le salon où elle avait d’abord pénétré. Elle l’abandonnerait volontiers pour éviter des explications, être libre plus vite, oublier cette scène misérable. D’un seul élan, en quelques bonds, elle pouvait gagner la rue. Mais il y a certaines qualités de terreur qui développent la curiosité. Maintenant, ce qui pouvait arriver l’attirait par son inconnaissable. Elle ne voyait que le dos formidable de l’homme. Elle regarda dans la glace pour distinguer les traits de son visage et ce qu’elle aperçut la cloua sur place, béante d’étonnement.
L’homme la fixait, immobilisé, magnétisé. Il avait un crâne en pain de sucre, avec des cheveux drus et humides. Sa figure était large, jaune, et baignée à la base par un double menton flottant. Ses lèvres étaient grasses et très rouges. Mais ce qui frappa Rachel, ce fut une expression de vive intelligence brusquement bouleversée par la terreur. Les yeux, petits et noirs et d’un éclat fulgurant, étaient démesurément ouverts et ils projetaient les sourcils presque jusqu’aux cheveux. Ils reflétaient l’épouvante la plus abjecte.
Rachel vit que la main gauche de l’homme, qui était posée sur la cheminée, se mettait à trembler et elle distingua le petit bruit que faisait le métal d’une bague contre le marbre.
Et, soudain, l’homme fit demi-tour pour se trouver en face de Rachel et la mieux voir. Mais il le fit avec cette rapidité que l’on met, quand on perd de l’œil un adversaire redoutable et qu’on craint d’être frappé par lui durant la seconde où on ne l’immobilise plus avec le regard.
Face à face avec Rachel, seulement séparé d’elle par la table à jeu, il la considéra avidement. Et celle-ci, lucide, constata qu’il était en bras de chemise et sans col, que le tissu de cette chemise était dans une soie très fine et débordait de son pantalon tendu par son gros ventre soulevé. Elle nota que ses mains étaient chargées de bijoux et que sa poitrine était affreusement velue.
Mais la terreur de l’homme ne faisait qu’augmenter par la contemplation de la jeune fille. Son visage exprima qu’il avait la confirmation d’une chose redoutée quand il regardait dans le miroir, d’une chose redoutée peut-être depuis longtemps et entrevue dans le miroir des méditations. Il quitta à nouveau les yeux de Rachel pour regarder à sa droite une porte près de la cheminée et il fut visible qu’il pensait à quitter précipitamment la chambre. Mais il se rappela que cette porte était celle d’un cabinet de toilette qui n’avait pas d’autre issue et d’un geste rapide, en laissant échapper un bruit rauque de sa gorge, il saisit par le goulot une des bouteilles de champagne qui étaient sur la table et il l’arracha de son seau.
Il avait maintenant une arme. Mais le danger qu’il courait et contre lequel il voulait se défendre, était si inconcevable, d’une si inéluctable nature, qu’il se jugeait tout de même bien faible, bien chétif. Collé à la cheminée, sa main gauche en avant et battant l’air pour se protéger, il était plus pitoyable que terrible, il apparaissait si peu redoutable que Rachel ne songea pas à se protéger contre la bouteille de champagne et que même elle sentit s’évanouir en elle toute velléité de départ.
Le souffle qui sortait de la poitrine de l’homme épouvanté devint moins précipité, ses yeux s’écarquillèrent moins, il reposa lentement la bouteille sur la table. La réflexion intérieure pacifia ses traits, consolida ses membres, lui rendit l’usage, un instant annihilé, de sa pensée. Il considéra tour à tour les meubles, les deux couverts sur la table et ses yeux s’arrêtèrent sur la soie maculée du lit comme sur un reposoir bienveillant. Il remua avec lenteur la tête de haut en bas et Rachel comprit qu’il évoquait des souvenirs, faisait des rapprochements, pesait le poids de quelque coïncidence inconnue d’elle où sa ressemblance avec une autre femme devait jouer un rôle.
L’homme esquissa vers Rachel un geste mal assuré, prudent, comme s’il avait voulu la toucher du doigt, afin de s’assurer de la réalité de sa forme. Il n’acheva pas, sentant le ridicule d’un tel geste. Il ouvrit la bouche pour émettre une phrase explicative, mais il se rendit compte de son impossibilité à s’exprimer. Il balbutia tout de même :
— Je vous demande pardon.
Le son de sa propre voix le troubla, remua ses nerfs. Il se laissa tout à coup tomber sur une chaise. Ses traits se revêtirent de cette expression puérile, faite de laideur et de rajeunissement que donnent les larmes aux hommes vieillissants.
A ce moment, aux carreaux de la fenêtre cachée par des rideaux, claqua une large rafale de pluie et le chant des grenouilles monta, plus distinct, comme un hymne désespéré.
L’homme se releva avec une certaine peine. Il passa la main sur son front ; il prit son col sur la cheminée, noua sa cravate, remit son veston. Il en sortit d’une poche intérieure un long chapelet à gros grains de bois qu’il lança autour de son cou, puis il tourna vers Rachel une face baignée de sueur, mais redevenue calme.
Il ne fallait pas qu’elle ait peur. Elle allait s’asseoir tranquillement en face de lui. La table était mise. Ils allaient dîner. Il chercherait à lui expliquer la cause d’une folie dont il était honteux.
Et c’est alors seulement que Rachel le reconnut.
Le Pogrome
Il était lié pour elle à une impression d’eau, de lagune au soleil, de marécage entre des bouquets de néfliers. Elle avait vu pour la première fois dans l’eau l’image renversée de ce visage aux lèvres grasses, aux yeux trop brillants. Et elle pouvait dire qu’à partir de cet instant, à partir du moment où ce reflet d’homme lui était apparu entre des plantes aquatiques et des lotus, avait commencé son malheur et celui des siens.
Elle se souvenait de ce dimanche qui remontait à douze années en arrière. Elle respirait l’odeur de bois pourri du quartier juif de Goa, dans cette odeur de musc que dégageait la vieille maison mouillée d’Antonia. Elle faisait un rapprochement bizarre entre la sonnette fêlée qu’elle venait d’entendre et les cloches de ce dimanche, qui avaient, par l’effet du temps, la même résonance fausse et irrégulière.
Elle avait marché avec sa mère le long des étangs de Banguinim. Elle revenait vers Goa sur ces chaussées démolies qui datent du temps de la prospérité portugaise et, arrivées à l’angle d’un verger fermé de murs, elles s’étaient arrêtées pour se reposer sur un banc de pierre à demi enseveli sous des herbes. Rachel s’était mise à regarder l’eau de la lagune qui était en cet endroit d’une parfaite limpidité. C’est alors que le reflet de l’homme lui était apparu, qu’elle avait distingué le visage. Il y avait un autre visage à côté de celui-là. Deux inconnus s’étaient avancés silencieusement derrière sa mère et elle.
A peine Rachel les eut-elle vus dans l’eau qu’une voix, s’adressant à elle, retentissait, gaie et impérieuse :
— Continue à regarder l’eau, petite fille. Ne te retourne pas.
Le ton avait été si net, la surprise avait été si grande que Rachel était demeurée immobile durant quelques secondes. Quand elle s’était retournée, elle avait vu sa mère se débattant entre les bras d’un homme qui riait et qui finit malgré sa résistance par poser ses lèvres sur les siennes.
Elle se souvenait que celui des deux hommes qui l’avait interpellée était d’une élégance bien plus grande que celle des marchands européens qu’elle avait l’habitude de voir sur le port de Goa et qu’il souriait avec une supériorité indifférente.
Mais celui qui avait embrassé sa mère, celui qui avait proféré des paroles menaçantes pendant qu’elle essuyait ses lèvres avec dégoût et qu’elle s’en allait en l’entraînant par la main, c’était celui qu’elle avait devant les yeux, le persécuteur dont il était parlé dans le livre des malheurs juifs, le profanateur à la bouche grasse, le pieux Castro au chapelet.
Avec un fin mouchoir de soie rose il avait une fois encore essuyé la sueur de son front et il venait de prier Rachel de s’asseoir.
Et elle, en le considérant, voyait tout ce qui avait suivi dans le panorama étourdissant des souvenirs, l’obsession, les lettres reçues, les cris injurieux poussés, la nuit, dans le quartier juif par des jeunes gens qu’on disait être les fils de l’aristocratie du vieux Goa, les ricanements ironiques de leurs amis, la tristesse et l’appréhension quotidiennes.
Elle se souvenait des paroles de son père :
— Et moi qui ai cru venir au bout du monde pour y vivre en paix avec ceux que j’aime !
Son père ne savait donc pas qu’il n’est pas de bout du monde et qu’il n’est pas de paix pour des juifs. C’était le temps où l’affaire de Damas avait suscité un mouvement antijuif dans toute l’Europe et dans une partie de l’Asie et où les pogromes se multipliaient.
Deux fois par semaine arrivaient les journaux d’Europe sur le vapeur anglais qui faisait le service de Bombay. Rachel allait sur le quai les attendre avec son père car sa mère sortait le moins possible à cause de ce Castro — capable de tout, disait-on, — qui était installé avec son compagnon dans un café du port et qui l’interpellait cyniquement par son prénom quand elle passait.
Les visages des juifs se faisaient graves quand ils lisaient les journaux. Ils venaient le soir chez son père et ils commentaient cette affaire de Damas dont parlait le monde entier. Toujours cette accusation de meurtre rituel qui depuis des siècles servait de prétextes aux persécutions ! On venait de piller des communautés juives en Pologne et en Syrie. Est-ce que cela allait gagner aussi les Indes ? Il suffisait, comme à Damas, de la haine d’un seul homme pour répandre la calomnie. C’était une bien malheureuse fatalité que ce fils de chrétiens fanatiques du vieux Goa se soit épris de Dolça Jehoudah.
En vérité, Rachel se souvenait de ces juifs portugais de Goa comme de bien pauvres hommes sans courage et sans intelligence. Comme ils étaient laids avec leurs barbes sales, leurs doigts aux ongles mal soignés et leurs ridicules redingotes noires à l’européenne qu’ils portaient avec des pantalons flottants en cotonnade blanche et des sandales hindoues. Quelle différence il y avait entre eux et son père, l’intellectuel, son père le médecin qui vivait pour aider les autres et était sage et désintéressé. Quelle différence aussi, entre ces femmes aux cheveux frisés, sous des bonnets de 1830, avec leurs taches de rousseur et leur nez busqué et sa mère dont la beauté était si parfaite qu’il arrivait à Rachel de ne pas pouvoir la regarder sans pleurer d’amour.
— Savez-vous, Manoël Jehoudah, que Pedre de Castro dit partout qu’il veut enlever votre femme ? avait dit un soir à son père un de ces juifs terrifiés, qui était caissier d’un entrepôt de riz appartenant à des chrétiens.
Son père s’était contenté de hausser les épaules. Est-ce que les lois portugaises ne faisaient pas respecter les particuliers, même quand ils étaient juifs sur le territoire de Goa et si l’on voulait quitter ce territoire on relevait dans l’Inde de la législation anglaise qui était de toutes la plus protectrice du droit des juifs. Et puis l’on n’enlevait jamais que les femmes qui le voulaient bien.
Mais alors on avait parlé de choses que Rachel ne devait comprendre que plus tard. Ce Pedre de Castro, marié jeune, avait fait mourir sa femme de chagrin. Il avait un fils dont il ne s’occupait jamais. Il était hanté par le désir de la possession des femmes et sa vie était consacrée à leur recherche. Il s’était flatté d’avoir Dolça Jehoudah, coûte que coûte. Une sorte de génie mauvais s’était incarné en lui.
— Un vrai chrétien du temps des auto da fé ! disait le rabbin Haïm, qui était mulâtre, et qui prétendait descendre directement de ces tribus juives venues dans l’Inde au temps de la captivité de Babylone. Est-ce que son ami, cet aventurier qui se fait appeler Deodat de Vega, dont nul ne connaît la nationalité et qui vit aux crochets des Castro, ne fait pas ouvertement profession de mettre le mal au-dessus du bien ? Prends garde, Jehoudah, les femmes sont faibles et les chrétiens possèdent pour leur plaire un secret qui n’est pas connu des juifs.
Rachel regardait avec attention les traits grossis de Pedre de Castro et elle cherchait à y retrouver la trace de ce secret ou seulement cette expression qu’elle avait contemplée avec tant d’épouvante quand, à travers les carreaux elle le voyait passer et repasser insolemment devant sa maison.
Il sentit le poids de ce regard, mais il l’interpréta différemment. Il se leva avec précipitation et, d’un geste obséquieux, il poussa une chaise à côté d’elle.
Tout ce qui était advenu ensuite s’était déroulé avec rapidité et la lâcheté des hommes avait été la cause de tout.
Rachel se souvenait de l’impression de terreur qui était venue comme une vague dans sa vie d’enfant, impression qu’elle ne pouvait s’empêcher d’assimiler à celle qui emplissait la maison d’Antonia et dont la cause était la même, cet homme assis devant elle.
L’opinion était unanime dans les réunions du soir. C’était la nuit qui était redoutable. Les derniers pogromes, signalés par les journaux, avaient eu lieu la nuit. Il fut question de réparer et de fermer les deux portes du ghetto. Les juifs étaient jadis obligés par la loi de s’enfermer dans leur quartier. C’était une mesure de sécurité à leur égard, mais cet usage était tombé en désuétude en 1815, quand l’Inquisition de Goa avait été abolie. Les portes étaient vermoulues et ne fonctionnaient plus. D’ailleurs n’était-ce pas susciter la violence que de manifester ouvertement la crainte ?
L’âme enfantine de Rachel avait eu alors, pour la première fois, la notion de la lâcheté, dans sa rigueur calculatrice et impitoyable.
Presque tous les juifs du port de Goa étaient d’avis que, puisque la femme de leur coreligionnaire Jehoudah pouvait attirer par sa beauté des calamités sur leur colonie, comme certains métaux attirent la foudre, le devoir des Jehoudah était de quitter Goa sans retard, de fuir n’importe où. C’est vrai, le gouverneur général, bien que très chrétien, faisait respecter la loi et montrait la plus grande bienveillance vis-à-vis des juifs. Mais il n’en était pas de même des juges des districts et des cinq magistrats du tribunal de seconde instance qui appartenaient tous à de nobles familles du vieux Goa. C’était aux juifs toujours qu’ils donnaient tort, au mépris de la justice, dans tous les différends qui éclataient entre ceux-ci et les chrétiens. S’il y avait des pillages, il n’y aurait pas d’indemnité. S’il y avait des coups reçus et du sang versé, il n’y aurait pas de vengeance. Et seul un marchand de souvenirs pour étrangers qui était presque entièrement paralytique était d’avis de préparer les fusils et de descendre dans la rue à la première tentative de violence.
Pedre de Castro regardait en lui-même et se souvenait peut-être des mêmes choses que Rachel. Il fit un nouveau geste plus pressant vers la jeune fille en lui montrant la chaise et Rachel s’assit en face de lui.
Comme il a changé, pensa-t-elle. La graisse a effacé l’expression démoniaque que je trouvais alors sur sa figure. L’hypocrisie a remplacé l’audace et je suis sûre qu’il souffre de cette précoce obésité, lui qui affectait de monter avec une légèreté séduisante la rue en pente du quartier juif.
Les événements tragiques sont toujours précédés par des paroles et des signes qui pourraient permettre à ceux qui en sont frappés de les éviter s’ils osaient écouter la conscience intérieure qui a entendu les paroles et vu les signes. Rachel se souvint que son père lui avait souvent dit, par la suite, qu’il avait eu, le soir où se produisit le drame, non pas le pressentiment de ce qui arriva, — ce fut si horrible et si inattendu qu’aucune pensée n’aurait pu le concevoir, — mais une vague connaissance qu’il terminait la seule phase heureuse de sa vie.
La soirée était une soirée d’avant les moussons, orageuse et moite comme cette soirée de Bombay, avec le même relent tenace de maison pourrie.
Le phare d’Aguada faisait tourner sa flamme circulaire dans le crépuscule. Les gens étaient assis devant les portes et causaient paisiblement. Puis des rassemblements furtifs s’étaient formés. Le rabbin était passé, d’un pas rapide. Quelqu’un avait crié d’une fenêtre :
— C’est écrit sur le Livre. Nous y passerons tous les uns après les autres. Aie pitié de nous, Seigneur !
Le danger venait de se matérialiser. La calomnie menaçait d’être l’instrument de la persécution. Le bruit courait depuis le matin qu’un enfant en bas âge, le fils d’un hindou chrétien, gardien d’une église du vieux Goa avait disparu et l’on attribuait cette disparition aux juifs. Toujours le crime rituel ! Quelqu’un prétendait avoir vu Pedre de Castro en train de distribuer de l’argent à la racaille du port. C’est par le bas de la rue que les persécuteurs allaient venir. Mais un autre affirmait que Castro s’était embarqué dans le vieux Goa à l’endroit où les trois tours de l’église Saint-Joseph couvrent de leur ombre la rivière et qu’il était en train de franchir les sept milles qui séparaient cet embarcadère de la ville neuve, à la tête d’un groupe de ses amis et de leurs domestiques armés. La route longeait la rivière puis la quittait pour gravir la colline. C’était donc au haut de la rue que retentiraient d’abord les cris de mort et le bruit des armes.
Il fut question d’envoyer une délégation au gouverneur mais le rabbin venait d’apprendre qu’il avait quitté Goa, la veille, pour Bombay et qu’il ne rentrerait que dans quelques jours. On parla d’aller trouver l’archevêque ou le colonel qui commandait le fort. Manoël Jehoudah qui avait seul conservé son calme fit remarquer que l’on n’avait aucune plainte précise à formuler et que les craintes ne reposaient que sur de vagues racontars.
Cependant l’orage qui menaçait dans le ciel s’était dissipé et les étoiles rayonnantes se reflétaient avec une incomparable splendeur, à droite sur les marais de Panguinim, à gauche sur les flots de la mer phosphorescente. On voyait comme une coulée de métal bleuâtre la courbe de la rivière déserte, troublée seulement par les pétales des nagahs tombant en pluie de ses bords. Aucun bruit ne venait du port endormi. Sans doute le calme des choses se communiqua aux âmes effrayées.
Rachel se souvint qu’elle entendit avant de s’endormir la cloche d’un couvent éloigné.
Sur la chaise où elle était assise en face de Pedre de Castro, elle faillit sursauter. Cette cloche venait de résonner avec le même son cassé, contribuant à évoquer avec plus de netteté la soirée d’autrefois. Castro, de son bras étendu, tirait la sonnette près de la cheminée. Peut-être fut-il frappé lui aussi par cette similitude car ses yeux s’écarquillèrent légèrement et il fixa Rachel comme s’il attendait d’elle quelque remarque au sujet de cette caricature de cloche. Mais Rachel resta impassible, et lui se contenta de dire :
— Je sonne pour qu’on nous monte le dîner.
La mulâtresse glissa, portant des plats aussi furtivement que l’aurait fait une juive dans le ghetto de Goa, le soir où avait plané pour la première fois la menace. De confuses paroles sur la tempête qui se déchaînait au dehors, sur la température moins accablante, sur le caractère d’Antonia furent échangées comme en rêve par l’homme et la femme assis l’un en face de l’autre. Aucun des deux ne mangea, bien qu’ils en fissent les gestes, mais Pedre de Castro remplit son verre et le vida sans relâche comme quelqu’un qui, se trouvant dans de complètes ténèbres morales, croirait trouver dans l’alcool le moyen de faire apparaître une lumière intérieure.
Et Rachel continuait à regarder non pas le personnage épais qui était assis derrière les seaux étincelants d’où émergeaient les cols des bouteilles mais la créature qu’il avait été dans un autre lieu, douze années auparavant.
Il se tenait debout à l’avant d’une large barque pontée et il jouait de la guitare. Cette arrivée avait été souvent racontée à Rachel et elle s’était complue à la reconstituer en esprit, mais jamais elle ne l’avait imaginée d’une façon aussi saisissante. Il titubait un peu et parfois s’arrêtait de jouer pour éclater d’un rire hystérique, et regarder son compagnon qui battait dans le vide une mesure grotesque.
La lune venait de se lever et la barque tardive fut aperçue de loin par des riverains que remplirent d’étonnement la musique et les chants qui en partaient, le grand falot rouge qui l’éclairait à l’avant et la croix de bois qu’un serviteur tenait debout à l’arrière.
Le bruit des rames était couvert par la voix des rameurs et des hommes entassés sur le pont qui tous, chantaient les cantiques du mois de Marie qu’ils venaient de chanter dans les églises de Goa. Car c’était sous le prétexte de la religion que Pedre de Castro avait fanatisé contre les juifs ses serviteurs, des hindous convertis et même un moine mendiant qui se tenait accroupi, les jambes croisées, avec un gros bâton sur ses genoux.
Castro affectait alors de mépriser les hommes et de les traiter en esclaves et il trouvait plaisant, les ayant soulevés contre les juifs au nom du Dieu chrétien de mêler les sons de sa guitare à leurs pieux cantiques.
Les fleurs blanches des nagahs pleuvaient sur le joueur nocturne et la barque avec sa croix semblait glisser vers quelque bizarre fête maudite.
Personne ne courut prévenir les juifs. D’ailleurs à l’endroit où la route cesse de longer la rivière et contourne les jardins de l’archevêché toute la bande sauta hors de la barque et se précipita derrière le porteur de croix, derrière le musicien et le batteur de mesure.
Il était tard. Les juifs dormaient. Ils se réveillèrent en criant. Toute la rue hurla de terreur en même temps. Quand Rachel regarda par la fenêtre elle vit des silhouettes qui tentaient d’escalader les balcons et la croix renversée devant sa maison et qui, maniée par un groupe d’hommes, heurtait sa porte comme un bélier.
Elle n’eut pas le temps d’avoir peur. Les événements étaient irréels et surprenants comme ceux des cauchemars. Des formes passèrent devant elle dans l’escalier. Quelqu’un cria distinctement avec une affectation de calme dans la voix :
— Apportez de la lumière ! Une torche, n’importe quoi pour éclairer ce four.
Et une autre voix dit :
— Prenez garde qu’ils ne se défendent.
A quoi il fut répondu :
— Ils sont bien trop lâches. Est-ce que vous avez jamais entendu dire que des juifs se soient défendus ?
Un mulâtre au visage idiot monta l’escalier avec une bougie. Il la tenait près de ses yeux, protégeant la flamme avec sa main et il répétait triomphalement :
— J’ai une bougie !
Il y eut à ce moment un bruit de lutte dans la chambre de son père et de sa mère. Et soudain à la clarté de la bougie Rachel eut la vision de Castro sur le seuil de la porte, tenant contre lui sa mère nue. Il avait du sang sur les lèvres comme quelqu’un qui a reçu un coup et il cria avec une voix pleine de rage.
— Je vais le lui faire payer. Attachez-le.
Pendant les quelques secondes de cette apparition, Rachel qui ne pouvait voir la tête de sa mère enfouie sous le bras de Castro ne reconnut pas cette forme blanche, ces jambes limpides qui essayaient de frapper celui qui les tenait captives. Ce fut la chevelure bleuâtre brusquement dénouée et s’écroulant sur le plancher, puis la voix angoissée qui cria tout à coup son nom, Rachel ! qui lui firent identifier avec cette longue chair lisse et palpitante, celle qui était pour elle une sorte de déesse immatérielle.
Comme un chien dont on attaque le maître Rachel s’était précipitée aveuglément pour griffer ou mordre. Mais, de son pied, comme l’on fait à un chien, Castro l’avait envoyée rouler sur le sol à quelques pas de lui. Elle y demeura étourdie la figure contre le mur. Ce qui la frappa quand elle revint à elle ce fut le nombre des pas qui retentissaient dans toutes les pièces de la maison, le bruit des meubles brisés et le mot argent qui revenait sans cesse dans la bouche de plusieurs hommes s’interpellant entre eux d’un étage à l’autre. As-tu trouvé de l’argent ? L’argent doit être caché quelque part ! Peut-être l’argent est-il derrière les livres ? Puis elle vit un grand métis qui avait une carrure de brute et portait des bottes rouges jusqu’au dessus des genoux qui étalait avec soin un drap de lit et qui après y avoir entassé pêle-mêle des couverts, des vases et tout ce qu’il avait pu trouver en nouait méticuleusement les quatre coins et le chargeait sur son dos.
Elle descendit en trois bonds et se trouva sur le seuil de sa maison, juste à la minute où un coffre de bois lamé d’argent lancé d’une fenêtre se brisait avec mille éclats.
La rue avait l’aspect d’un vaste déménagement lunaire. Les étoffes d’un marchand de voiles du Cachemir faisaient une pile devant une boutique défoncée et deux hommes échangeaient des coups en se les partageant. Une juive qui avait sur la tête un foulard écarlate était renversée sous un nègre dont Rachel distingua les yeux blancs et l’expression lubrique de la bouche. Un vieillard maigre, sous une robe de chambre ridicule, courait çà et là en répétant :
— Soyez maudits ! La malédiction de Dieu est sur vous.
Un homme qui avait chargé sur son dos une lourde commode à ferrures s’arrêtait parfois pour souffler et criait d’une voix monotone, comme une leçon apprise :
— Assassins ! Vous avez tué un enfant innocent !
Les cris des juifs épouvantés dans les maisons qui avaient pu demeurer fermées faisaient une plainte continue qu’interrompait seulement la voix du paralytique exhortant ses coreligionnaires au combat.
Rachel vit la croix qui avait servi de bélier tourner le haut de la rue, au milieu d’un groupe compact.
Un cri d’allégresse résonna à ce moment à ses oreilles et elle fut saisie dans des bras, serrée contre une poitrine. C’était un vieux domestique hindou appelé Abdullah qui faisait la cuisine et accompagnait son père quand il allait soigner un malade dans un village éloigné. Il avait des parents centenaires avec lesquels il vivait à Ribandar, en sorte qu’il n’habitait pas chez les Jehoudah mais venait chaque matin et repartait chaque soir. Un instinct l’avait fait se lever durant la nuit quand il avait entendu les cantiques du mois de Marie résonner sur la rivière.
Il y eut une rumeur du côté du port et une ombre barra l’extrémité de la rue. Les soldats arrivaient enfin. Des portes claquaient, des gens fuyaient, les gémissements s’élevaient sur un ton plus aigu. La douleur, se sentant protégée, devenait plus grande.
Rachel était emportée par Abdullah qui courait. Sans doute avait-il l’espoir que la petite fille levée dans ses bras serait plus susceptible d’influencer les haïssables bourreaux chrétiens que les soldats avec leurs fusils. Il gravit la rue pillée, franchit la voûte de l’antique porte du Ghetto, tourna les jardins de l’archevêché, s’élança sur la route du vieux Goa, jusqu’au point où après des lacets entre des maisons abandonnées, elle rejoint la rivière.
Il arriva trop tard. La bande des chrétiens chanteurs de cantiques, avec son guitariste ivre, son butin d’objets volés, son prisonnier et sa vivante proie nue venait de démarrer sur les eaux tranquilles et remontait la rivière vers l’antique cité portugaise.
Alors l’hindou se mit à courir sur la route parallèle à la rivière, séparée seulement d’elle par les touffes de mimosas, par les pandanus odorants, les blancs camphriers ondés de roux, les nagahs avec leur pluie de fleurs blanches. Parfois il écartait les feuillages, il poussait un cri désolé, il élevait l’enfant au-dessus de lui et il le tendait vers la barque.
C’est alors, à travers les branches écartées, que Rachel eut l’inoubliable vision.
Pedre de Castro, frappé au visage par un juif dont il venait voler la femme avait fait, sur la croix portée par ses serviteurs, le serment de se venger. Et entre lui et ses amis, durant qu’ils regagnaient la barque, fut agitée avec des paris et des éclats de rire, la possibilité de cette vengeance. L’opinion unanime fut qu’il n’oserait pas l’accomplir telle qu’il venait de la projeter. Et c’est cela qui le poussa à agir.
La croix se dressa lentement à l’avant de la barque et Rachel vit qu’on y avait attaché son père, les bras écartés, avec un visage qu’il avait revêtu d’un calme mépris. Elle n’entendit pas la phrase répétée plusieurs fois aux serviteurs par Deodat de Vega :
— Surtout ne lui faites aucun mal.
Car il songeait aux suites qu’aurait cette affaire avec les autorités portugaises et combien il importait qu’il n’y eût ni blessé, ni mort.
Elle vit qu’un tout jeune homme qui avait une grosse tête de dégénéré plaçait sur le front de son père, par dérision, une couronne de fleurs blanches arrachées à des nagahs qui faisaient voûte au-dessus de l’eau et hâtivement tressées.
Tout cela lui paraissait dépourvu de sens, incompréhensible.
Ce fut Deodat de Vega qui prit la guitare et commença à en jouer.
Pedre de Castro s’avança près de son père et il lui dit de tout près, visage contre visage en montrant sa lèvre encore saignante, cette phrase qu’elle n’entendit pas plus que l’autre.
— C’est elle qui va boire sur ma bouche le sang que tu as fait couler.
Il arracha en même temps un manteau de drap jaune qui cachait quelque chose d’immobile, couché sur le pont à l’avant de la barque, près de la croix dressée. Puis il fit un signe à un homme qui se tenait accroupi à côté, en lui désignant l’ouverture qui aboutissait à l’entrepont.
Ce qui arriva fut aussi rapide qu’une image dans un songe.
Le manteau arraché avait découvert une chose longue et blanche, une forme d’éclat surnaturel qui semblait emmagasiner la clarté ambiante de la lune en sorte que tout était plus sombre autour d’elle. Rachel ne reconnut sa mère que lorsque celle-ci se fut dressée, d’un seul élan, dont le mouvement et la décision donnèrent à son corps une extraordinaire beauté de proportion. Comme si elle était devenue alors fluide et intangible, l’admirable forme glissa entre les deux hommes, fit deux ou trois pas légers sur le pont, traversa la ligne des rameurs avec autant d’aisance que si elle était passée au travers d’eux et se jeta dans les eaux. Les gouttes en rejaillissant après la chute du corps firent un cercle de petites étoiles claires. Mais il n’y eut ni remous, ni effort de quelqu’un qui se noie et veut vivre, rien que cette large ondulation indifférente qu’on vit disparaître circulairement.
Les rameurs occupés à ramer avec force ne s’arrêtèrent pas de frapper l’eau. Il fallut leur crier l’ordre de revenir en arrière et cet ordre ne vint qu’un peu plus tard. La barque tourna avec difficulté à cause du courant plus rapide provenant de la jonction d’un autre bras de la rivière. Quand on fut revenu à l’endroit où avait disparu Dolça Jehoudah il n’y avait aucune trace d’elle et ce ne fut que pour la forme que Castro ordonna à deux hindous de plonger à plusieurs reprises. La barque erra de ci de là sans s’occuper des clameurs d’un vieil homme et d’une petite fille sur le rivage.
La consternation, la crainte des responsabilités s’emparèrent de l’âme des pieux Portugais. La clarté du falot rouge sur les eaux devint tout à coup tellement sinistre que chacun tournait les yeux vers le vieux Goa. Les domestiques métis, les hindous chrétiens qui n’estimaient pas que la mort d’une juive fût une grande perte et qui se sentaient couverts par leurs maîtres reprirent en chœur les cantiques du mois de Marie. Mais sous la lune déclinante, avec l’homme crucifié et couronné de fleurs de nagah que l’on n’osait plus détacher, ces cantiques prirent une si lugubre résonance que les voix défaillirent une à une et que lorsqu’on arriva au premier embarcadère, à côté des ruines de l’église Saint-Joseph, il n’y avait plus que la brute aux grandes bottes rouges qui continuait à chanter.
Tout le monde se dispersa avec rapidité le long des vieilles murailles, par les avenues dallées et moussues, entre les masures basses et les tours démolies. Ce fut le métis à l’ivresse persistante qui assuma la charge de détacher Manoël Jehoudah de sa croix et qui le laissa avec ses poignets abîmés et sa couronne sur les oreilles, hagard, solitaire, entre la nappe étincelante des eaux et l’ombre à trois têtes de l’église Saint-Joseph.
Le Témoin de Dieu
— Oh ! rends-lui, Seigneur Cebaoth, selon sa méchanceté !
Rachel avait lu cette phrase sur le livre où étaient énumérés les malheurs de la race juive. Il y avait dans ce livre bien des descriptions de pogromes qui avaient eu lieu, jadis, en Espagne, en Portugal et ailleurs, et qui étaient plus terribles que ceux de Goa. Ces pogromes anciens ressemblaient à ceux dont elle avait lu les récits dans les journaux et qui avaient eu lieu récemment en Russie et en Pologne. Ils commençaient tous par l’accusation de meurtre rituel et ils se continuaient par le pillage des richesses, que ces richesses soient des corps de femme ou de l’argent monnayé.
Mais comme l’auteur du livre en faisait le souhait ardent, le Seigneur Cebaoth ne rendait jamais selon la méchanceté. Les juifs étaient souvent massacrés, toujours dépouillés, quelquefois obligés de changer de patrie. Ils ne recevaient jamais rien comme compensation de leurs maux. Rachel se rappelait avoir lu qu’en Espagne tous les juifs d’une communauté avaient été renvoyés entièrement nus sans couvre-chef sur leur tête et sans sandales à leurs pieds, parce que les habitants chrétiens avaient prétendu qu’il serait dommage d’abandonner même un petit morceau de toile à ces maudits. Une fois, en Allemagne, le feu qui avait consumé les maisons avait été si ardent qu’une église voisine avait brûlé et que sa grande cloche était devenue une informe boule de bronze. Les moines de Malte ayant rencontré un navire de juifs fuyant l’Italie vers le Levant, avaient attaché ceux-ci aux mâts et aux bastingages et s’en étaient servis comme cibles pour leurs arquebuses.
Le vieil auteur du seizième siècle ajoutait bien parfois à la suite du récit d’un massacre que tel évêque provençal qui l’avait commandé était devenu lépreux par le fait de la colère de l’Éternel. Il essayait bien d’établir un rapport entre la défaite de tel prince autrichien par les Turcs et les mauvais traitements que ce prince avait infligés au peuple d’Israël ; Rachel, moins prévenue, moins croyante en la justice que le religieux auteur, n’avait pas vu avec la même évidence que lui, le rapport de la cause et de l’effet, du crime et de sa punition.
Ce qui avait le plus étonné sa jeunesse, c’était que les hommes qui avaient volé et humilié son père, qui avaient causé la mort de sa mère, eussent pu continuer à vivre sans être inquiétés et que, traduits devant les juges, ils aient pu ressortir de leur tribunal, le front haut, et le sourire aux lèvres.
Le pogrome de Goa avait été suivi d’une parodie de poursuite et de jugement. Mais dès le lendemain de la huit où il avait eu lieu, Castro et ses amis poussés par la crainte, accusaient formellement le médecin Jehoudah d’avoir enlevé un enfant chrétien afin de faire servir son sang à d’abominables pratiques religieuses et ils allaient même jusqu’à demander son arrestation immédiate. Le juge du district pensa montrer un grand esprit de clémence en le laissant en liberté à cause des violences qu’il avait déjà subies et du malheur qui le frappait.
Le jour où le plus jeune fils du gardien de la solitaire église des Rois Mages avait disparu, Manoël Jehoudah était venu donner des soins à ce gardien atteint d’éléphantiasis. Jehoudah était souvent appelé dans le vieux Goa parce qu’il soignait gratuitement les malades pauvres. Il y allait quelquefois à pied par la route et d’autres fois il remontait la rivière dans un petit canot dont Abdullah tenait les rames. Ce jour-là, il s’était rendu à l’église des Rois Mages sans être appelé par le gardien, par pure charité, profitant, avait-il dit, de sa venue dans le vieux Goa, pour savoir comment allait son malade.
La maison était une misérable cabane adossée à l’église et on y accédait par un sentier sinueux entre des broussailles, qui prolongeait une longue allée bordée de manguiers. Jehoudah avait aperçu l’enfant, bien après l’allée, à l’endroit où le sentier rejoignait le chemin. Il était assis au pied d’un arbre, et le médecin s’était étonné, après avoir passé, que l’enfant n’eût pas couru vers lui comme il le faisait d’ordinaire. Un peu plus loin, en traversant ce qui avait été jadis le faubourg du vieux Goa et qui était maintenant un amas de murailles ruinées, il avait reconnu à quelque distance de lui, les silhouettes de Pedre de Castro et de Deodat de Vega. La vue de ces deux hommes par lesquels lui et sa femme étaient épiés et suivis lui avait causé un mouvement de répulsion et il avait, il s’en était souvenu, fait passer avec vivacité sur son bras gauche, la pèlerine qu’il portait sur son bras droit. Ce geste avait été le prétexte fragile de l’accusation. Les deux Portugais affirmaient qu’en les apercevant, Jehoudah avait été tenté de revenir en arrière, qu’il avait, par un mouvement instinctif, essayé de déguiser quelque chose qui semblait de loin très pesant et qui était enroulé dans un manteau. Puis il s’était éloigné avec une rapidité qui aurait été incompréhensible si le médecin n’avait pas eu quelque chose à cacher.
Ils ajoutèrent même que l’attitude de Jehoudah leur avait semblé tout d’abord déshonorante. Ils l’avouaient volontiers, ils avaient quelques plaisanteries inoffensives à se reprocher à son égard et ils s’attendaient à ce que, se trouvant face à face avec lui dans un endroit solitaire, il leur en demandât l’explication. Sur le moment, ils avaient mis sa fuite singulière sur le compte de la lâcheté bien connue des juifs.
Rachel avait toujours frémi d’humiliation en pensant à cette rencontre. Pourquoi son père n’avait-il pas eu le courage de marcher vers les deux hommes et de souffleter celui qui avait embrassé sa mère par surprise. Hélas ! chez le médecin Jehoudah, la pensée seule était audacieuse. Comme il fut obligé de l’expliquer par la suite, pour justifier son attitude, c’était la possibilité d’une altercation, la crainte d’avoir à matérialiser sa colère en acte et l’incapacité de le faire, qui l’avaient précipité sur le chemin, ridiculement, lâchement.
Les deux Portugais prétendirent qu’après avoir ri énormément de la fuite du mari poltron, une défiance leur était venue. Ils se demandèrent quel pouvait être ce paquet enveloppé d’un manteau que portait Jehoudah. Le médecin affirma bien qu’il n’avait sur son bras que sa pèlerine qu’il avait prise malgré la chaleur d’avril, à cause de certains accès de fièvre qui le faisaient grelotter le soir, mais les Portugais prêtèrent serment sur le Christ de la vérité de leur affirmation. Ils ne pouvaient, dirent-ils, penser à un vol, étant donné la pauvreté du gardien de l’église des Rois Mages. Mais ils songèrent à quelque profanation d’objet sacré. Ils allèrent jusqu’à l’église. Le gardien s’étonnait déjà de ne pas avoir vu rentrer son enfant. Ils attendirent avec lui et firent toute la nuit et le lendemain matin des recherches dans les environs. Elles furent inutiles.
Sous le coup de l’indignation et sachant bien que, s’ils accusaient le médecin juif devant la justice celui-ci aurait le temps de faire disparaître les traces de son forfait, ils résolurent avec quelques amis, et quelques serviteurs de faire sur le champ une incursion dans le quartier juif et de fouiller la maison du médecin. C’est au cours de cette incursion que Castro fut frappé au visage par Jehoudah et qu’il résolut de l’emmener, avec sa femme, qui était peut-être sa complice, jusqu’à l’église des Rois Mages. Il pensait, en l’intimidant, obtenir de lui des aveux. Il regrettait d’avoir involontairement poussé une femme au suicide. Mais une foule de témoins l’affirmaient. Il n’avait été fait de mal à aucun des Jehoudah. On les avait seulement entraînés de force sur le bateau. Si Dolça Jehoudah avait préféré la mort à la vision de l’église des Rois Mages et à celle d’un père pleurant son enfant disparu, c’est qu’elle devait avoir une conscience peu tranquille. Castro regrettait aussi qu’il y ait eu, de ci, de là, quelques coups donnés dans le quartier juif, quelques portes défoncées, quelques objets brisés par des chrétiens dont on n’avait pu modérer la vertu. C’étaient de bien petits dommages à côté du sang versé d’un enfant innocent. La mort même de Dolça Jehoudah ne suffisait pas à venger ce sang versé et Castro maintint sa plainte et son accusation contre le médecin.
Il n’avait pu apporter aucune preuve que celle de sa certitude morale affirmée par des serments réitérés sur le Christ. Ces serments, qu’appuyaient les serments de tous les jeunes gens nobles de Goa furent si nombreux et si solennels que, pour tous ceux qui assistèrent au procès, l’idée de Christ fut liée au pogrome de Goa.
C’est le Christ qui l’avait inspiré. Une croix était dressée sur la barque qui transportait les justiciers. Tous ceux qui y avaient participé étaient des soldats du Christ. Castro et ses compagnons furent innocentés de la mort de Dolça Jehoudah car il ressortait des événements que cette mort était la volonté du Christ. Mahoël Jehoudah fut innocenté de la mort de l’enfant, parce qu’il n’y avait aucune preuve contre lui mais il quitta le tribunal, indirectement flétri, soupçonné par tous d’avoir répandu le sang pour de mystérieuses pratiques. Sa défense avait été empreinte de tristesse et n’avait pas été coupée de ces cris sincères par lesquels les cœurs sont conquis. Le procureur du roi, homme juste dans la mesure où l’on peut l’être quand on voit les choses à travers les ombres de sa médiocrité n’avait pas requis de peine contre lui. Mais il avait prononcé le mot magie avec assez de terreur vraie pour faire frémir l’assistance. Pour lui, si Manoël Jehoudah ne pouvait pas être convaincu de crime rituel, le crime rituel en lui-même ne faisait pas de doute. Il croyait qu’il s’était produit en d’autres lieux, et que des juifs instruits, héritiers de vieilles traditions, fabriquaient à Pâques des pains azymes avec un mélange de farine et de sang enfantin. Plus les juifs étaient instruits et plus il fallait se méfier d’eux. Le procureur du roi savait par sa connaissance personnelle, il tenait d’une source tout à fait sûre, que le sang ne servait pas qu’à la fabrication des pains azymes, qu’il avait d’autres usages maléfiques et que ces usages étaient relatés dans certains livres écrits en hébreu. Il regrettait pour sa part, qu’un médecin juif accusé — sans preuves — du meurtre d’un enfant, eût justement en sa possession une vaste bibliothèque de livres incompréhensibles pour des chrétiens. Il avait vu ces livres en perquisitionnant dans la maison de Jehoudah car — le procureur du roi le constata avec regret — ils avaient été épargnés dans le pillage — et en les feuilletant il avait été frappé par leur antiquité, leur mystère et certaines dispositions typographiques du texte où il avait cru reconnaître des formules invocatoires. Le procureur du roi était un obéissant serviteur de la loi. Il le montrait d’une façon éclatante en proclamant que l’on ne pouvait condamner un homme quand il n’y avait pas de fait probant contre lui, mais il ne pouvait s’empêcher de déplorer que la loi n’armât pas mieux ceux qui la défendaient et que le procureur du roi n’eût plus, comme au temps de l’Inquisition, le droit de faire brûler ce qu’il ne comprenait pas.
Manoël Jehoudah avait été obligé de quitter Goa. Les chrétiens qui le voyaient au bout d’une rue, revenaient ostensiblement sur leurs pas pour ne pas avoir à le frôler. Ses coreligionnaires ne lui pardonnaient pas d’être l’origine d’un mouvement antijuif dans les possessions portugaises de l’Inde. Beaucoup d’entre eux, et parmi eux le rabbin, insistaient auprès de lui pour qu’à titre de concession à l’opinion publique il détruisît ses livres devenus légendaires, depuis les paroles du procureur à son procès.
Il était parti sans regret. Sa fenêtre donnait du côté de la mer et l’on voyait la rivière s’y fondre en un large estuaire. Il ne pouvait regarder la ligne blanche que faisait la barre à marée basse, le remous inquiétant des eaux à marée haute. C’était là-bas, sur la grève d’Aguada, qu’il s’était penché, plein d’horreur, sur une forme tellement mangée des poissons qu’il avait été obligé, pour la reconnaître, d’en laver avec ses mains les longs cheveux bleuâtres souillés de vase.
Et maintenant, Rachel regardait face à face l’auteur de tant de maux. Il était là, assis, paisible, avec des bajoues et un gros ventre, indiquant qu’il devait faire bonne chère et qu’il jouissait sans doute d’une conscience tranquille. Il avait insisté à plusieurs reprises pour qu’elle mangeât et qu’elle bût, et il avait dit des choses banales qu’il s’était efforcé de rendre aimables, rappelant à Rachel, par son inclinaison de tête, ce mouvement qu’ont certains chiens méchants quand ils vous lèchent la main. Maintenant, il avait tiré un cigare de sa poche et il lançait vers le plafond de grandes bouffées de fumée. Il devait avoir l’habitude de venir de Goa pour se réjouir avec des femmes, dans cette maison de rendez-vous de Bombay, la seule où l’on trouvait des Européennes. C’était un client. On le connaissait. On savait ses goûts, ses habitudes. Il aimait le champagne. Il était violent. Il détestait attendre. Ce soir, après avoir traîné dans les bars du port, il avait résolu de dîner avec une femme. Et la femme, c’était elle : Rachel.
Ainsi, il n’y avait pas de justice. L’injustice allait même en s’aggravant. Rachel avait souvent imaginé des circonstances inattendues qui l’auraient mise en présence de Pedre de Castro et qui lui auraient permis d’en tirer vengeance. Dans la fantaisie du rêve, elle s’était vue, par une série bizarre d’événements, grâce à quelque immense fortune, jouissant d’un pouvoir discrétionnaire et humiliant l’être détestable. Elle se l’était représenté à genoux, et l’implorant. Non seulement rien de tel ne s’était produit mais c’était elle qui était maintenant à la merci de cet homme et dans les conditions les plus misérables et les plus honteuses. Certainement il l’avait reconnue à son étonnante ressemblance avec sa mère. Impressionné tout d’abord par l’évocation du drame ancien, il s’était calmé, il avait dîné et maintenant il réfléchissait.
— Misérable race, devait-il penser, dont on trouvait les enfants dans les endroits interlopes des grandes villes. Il n’avait pas eu la mère, eh bien ! il allait avoir la fille !
Sans doute, c’était son habitude. Il dînait d’abord. Rachel l’avait vu regarder le lit avec complaisance. Il allait bientôt se lever, la saisir, l’y pousser.
Elle sentit à cette pensée une chaleur parcourir tout son corps et faire bourdonner ses oreilles.
Pas de justice ! jamais de justice ! Il y avait des faibles et des forts et les forts étaient presque toujours les mauvais. Elle songea à son père, là-bas, dans la petite ville de Cochin, dont elle s’était enfuie. Il avait voulu aller vivre chez ceux qu’on appelait les juifs noirs, les plus misérables de tous, rameaux d’une branche tout à fait abâtardie de la race. Et il n’avait jamais songé à se venger ! Elle revit un chemin désert, au crépuscule, et le dos de son père courant presque pour ne pas avoir à se quereller avec deux insulteurs chrétiens.
Elle eut, à ce moment-là, de la peine à ne pas se dresser en criant. Elle se sentait soudain légère, forte, invincible. Ce qu’aucun juif n’avait, à sa connaissance, jamais osé faire, elle allait l’accomplir. Elle s’étonna même que la tâche fût aussi aisée.
Un grand couteau à découper était sur un plat, parmi des tranches de roastbeef. Rachel qui était accoudée sur la table n’avait qu’à laisser tomber le bras pour le saisir. Elle calcula qu’en se levant en même temps, elle pouvait presque dans la même seconde, traverser avec cette arme qui semblait très aiguë, ce ventre large qui était devant elle et faisait un bourrelet au-dessus du bois de la table.
Elle entrevit ce qui pourrait arriver alors. Les cris de l’homme, ce qu’elle lui dirait en le frappant à nouveau, les agents de police en uniforme kaki et en turban, la prison devant laquelle elle était passée dans la soirée, un procès où serait évoquée toute l’abomination passée, mais un procès à Bombay, devant des juges anglais.
La pluie, au dehors, ne battait plus les carreaux avec autant de force mais on l’entendait s’écouler en rigoles sur des terrasses. Il y avait une lassitude du vent. Le chant des grenouilles s’élevait avec une régularité qui le rendait plus triste.
La résolution prise donna au visage de Rachel une sorte de sérénité illuminée qui en transforma l’expression. Et alors, en face d’elle, le regard de Castro devint plus fixe. Il la considéra comme s’il cessait de la reconnaître. Il mordit ses lèvres comme quelqu’un qui s’aperçoit d’une erreur et, repoussant la table devant lui, il se leva. Il fit un ou deux pas et Rachel pensa, avec un rire intérieur, qu’il allait soulever la moustiquaire pour que l’accès du lit soit plus aisé.
Le couteau était toujours à portée de sa main.
Avec un immense effort, d’une voix basse, Castro dit :
— Je ne me trompe pas. Vous êtes bien la fille d’un médecin nommé Jehoudah ?
La main de Rachel avait effleuré le plat où était le roastbeef et le couteau. Elle dit pour gagner du temps :
— Moi !
— Oui, reprit Castro. Manoël Jehoudah qui a habité Goa autrefois.
Il n’en était donc pas sûr ! C’était à elle qu’il appartenait de le lui apprendre. Et pourquoi ? Pourquoi lui donner cette nouvelle victoire, la déchéance de la fille de Jehoudah ? Cela suffirait peut-être pour lui faire trouver la mort moins affreuse.
Les yeux de Rachel exprimèrent une surprise tranquille. Elle secoua la tête :
— Je m’appelle Rachel Soarez, dit-elle.
C’était le nom sous lequel elle était inscrite dans son hôtel, sous lequel Antonia devait la connaître.
Castro poussa un grand soupir, comme s’il était délivré d’une terrible menace. Il balbutia :
— Je me disais bien aussi… C’était une coïncidence si invraisemblable !
Il répéta : Rachel Soarez ! avec une visible satisfaction.
— Ah ! si vous saviez ! si vous saviez ! dit-il encore.
Quoi ? Voulait-il parler du drame de Goa ? Dans ce cas, Rachel savait. Mais elle crut comprendre qu’il s’agissait d’un autre drame intérieur qui lui était propre.
Lequel ? Que pouvait-il bien penser au juste ? Les êtres foncièrement mauvais jouissaient-ils de leur méchanceté de la même manière que ceux qui font le bien ?
Rachel s’attendait d’un instant à l’autre à quelque brusque attaque de Castro. Elle était prête à se lever d’un bond et elle ne perdait pas le couteau de vue. Mais elle chercha en vain sur le visage épais, dans le tremblement et l’humidité des lèvres, la flamme des petits yeux, l’animation qu’y met la fureur sexuelle.
Il lui parla sans avancer et sa voix semblait venir de beaucoup plus loin que la distance qui les séparait. Quand il prononça d’abord ces mots :
— Peut-être êtes-vous l’instrument de la providence.
Rachel, se rappelant les paroles à peu près semblables d’Antonia, songea qu’elle aurait éclaté de rire en d’autres circonstances. Elle se contint mais la gravité de ce que dit encore Castro fut diminuée, resta entachée d’une sorte de comique et tout ce qui suivit eut l’air pour Rachel d’être la parodie d’une autre scène vraie, plus émouvante et vécue ailleurs.
— Je vous expliquerai plus tard ce qui vient de se passer en moi. Mais il ne faut pas que vous restiez ici un instant de plus. Puisque vous y êtes venue, c’est que…
Ici, il balbutia et Rachel comprit qu’il ne trouvait pas les formules délicates jamais, sans doute, prononcées auparavant et par lesquelles il lui aurait promis largement l’argent escompté de sa visite chez Antonia.
Elle haussa les épaules. La tension de son buste indiquait assez la curiosité passionnée qui l’animait. Elle cherchait à comprendre. L’éclat du couteau semblait s’effacer sur la table.
— Nous allons partir ensemble. J’ai pensé à tout cela pendant le dîner. Vous êtes le témoin de Dieu.
Cette formule dut le satisfaire car il la redit encore une fois.
Soudain la cloche annonciatrice du pogrome de Goa résonna au loin, parmi le chœur des grenouilles. Castro avait tiré la sonnette. Il demanda son manteau et son chapeau qu’il avait laissés quelque part et il fit signe qu’on apportât aussi le chapeau de Rachel et son manteau, si elle en avait un.
La mulâtresse déposa ces objets sur une chaise avec une déconcertante rapidité, non sans jeter sur Rachel un regard de pitié. Celle-ci eut même la sensation qu’elle se retenait pour ne pas lui donner un avis, lui faire une recommandation de prudence. Mais le sentiment de sa propre sûreté l’emporta et elle disparut.
Rachel se souvint du conseil de la femme en cheveux sur le seuil de la maison. Qu’y avait-il encore à redouter de la part de l’homme de Goa, celui qui aime les juives ? Est-ce qu’il avait emmené d’autres femmes comme il l’emmenait elle-même, ou ce qui arrivait était-il nouveau, spécial à sa personne ?
Castro avait regardé sa montre et il avait murmuré :
— Avec une voiture, nous avons bien le temps !
Puis, comme une chose indifférente, il avait ajouté :
— Sans doute vous habitez Mazagon. Il y a un quart d’heure à peine de Mazagon au port. Le bateau ne part que vers cinq heures du matin.
Quel bateau ? Il voulait lui faire prendre le bateau avec lui ? Il disposait d’elle, sans la consulter, comme si elle lui appartenait ! Il ne se doutait pas que c’était lui, au contraire, qui était devenu sa possession et que, pendant le temps qu’il lui restait à vivre elle serait attachée à sa forme exécrée, à son sang, avec la même ténacité que ces crustacés qu’on avait trouvés sur le corps de sa mère et qu’on avait eu tant de peine à arracher. Il avait raison. On avait bien le temps. Elle ne frapperait qu’à la minute choisie par elle.
Comme il venait d’écarter le rideau de la fenêtre et qu’il s’assurait aux carreaux s’il pleuvait encore, elle saisit, d’un geste brusque, le couteau du plat et elle l’enroula dans son châle.
Pour sortir de la chambre, Castro s’inclina cérémonieusement devant elle, mais il interpella vivement la mulâtresse invisible parce que le couloir et l’escalier n’étaient pas assez éclairés et que Rachel ne devait pas y voir.
Elle y voyait très bien, au contraire. Elle marchait, la tête haute, les seins tendus, et même un vague sourire errait sur ses lèvres. Elle vit en bas les portes fermées derrière lesquelles bruissait encore une vague terreur, puis la rue sinistre et ruisselante où un bec de gaz s’était allumé comme un œil étonné et plus loin son regard plongea dans les ténèbres de ce qui allait arriver.
Elle ne fut pas étonnée que le mendiant aveugle continuât à fixer un point sur son front. Elle se sentait marquée par un signe. Castro venait de le lui dire : elle était le témoin de Pieu.
La Ville agonisante
Les étoiles d’une nuit sereine se reflétaient sur les eaux de la rivière Mandavi avec cette réverbération plus large et plus claire qui vient de la proximité de l’aurore. Huit Malabarais tenaient les rames de la barque et le bruit que ces rames faisait en frappant l’eau, était seul à troubler le parfait silence nocturne.
Castro était assis à côté de Rachel, à l’avant de la barque, et parfois il se penchait pour rappeler aux rameurs qu’il leur avait promis un pourboire s’ils franchissaient avec la plus grande rapidité possible la distance qui séparait la ville neuve du vieux Goa.
Rachel se demandait ce qui pouvait pousser Castro à arriver un peu plus vite, ce qui le faisait regarder anxieusement le ciel pour voir si les premiers blanchissements du soleil n’y apparaissaient pas. Les vingt-trois heures du voyage sur le steamer qui faisait le service de Bombay à Goa ne lui avaient rien appris sur les intentions de son compagnon. Castro s’était montré particulièrement respectueux à son égard et tout ce qu’il lui avait dit décelait la crainte qu’elle changeât d’avis, qu’elle cessât de vouloir l’accompagner en arrivant dans le port de Goa. Il n’avait été rassuré que quand elle lui avait affirmé qu’elle ne connaissait personne là et que, par conséquent, rien ne pourrait l’y retenir. Il était revenu plusieurs fois sur la ressemblance de Rachel avec une femme qu’il avait connue, disait-il, et qui était morte. Mais la jeune fille avait su raconter une si plausible histoire de Rachel Soarez qu’il ne soupçonnait plus qu’elle pût être la fille du médecin de Goa et sa ressemblance avec Dolça Jehoudah ne paraissait plus le troubler autant.
Au loin, par delà la cime des arbres amoncelés le long des rives, Rachel voyait sur le dénudement des collines rougeâtres se découper la silhouette d’une église en ruine, le squelette allongé d’un couvent abandonné.
Quand la barque dépassa le village de Ribandar, Rachel vit que son compagnon était profondément absorbé par la contemplation de l’eau. Y cherchait-il le visage de Dolça Jehoudah qui y avait disparu ? Un pétale de nagah traça un sillon incertain dans l’air et vint se poser comme un papillon sur les genoux de la jeune fille. Elle caressa le tissu blanchâtre, aussi doux qu’une aile et elle porta la main à son front avec le geste d’y placer une couronne. Mais Castro ne vit pas ce geste.
Il ne sortit de sa rêverie que lorsque la barque heurta les pierres usées du débarcadère. Alors il fit signe à Rachel de le suivre sans perdre de temps.
Pour le voyageur qui arrivait par la rivière Mandavi, rien ne pouvait laisser croire qu’il y avait entre les eaux et les montagnes lointaines, sous les masses ombrées des végétations, les vestiges de ce qui avait été l’antique cité d’Albuquerque, la grande métropole portugaise, la reine ecclésiastique des Indes. Seule, l’église Saint-Joseph avec ses trois tours couronnées de créneaux en lambeaux, comme trois crânes de vieillards tenaces sous des coiffures déchiquetées, attestait la lutte de la pierre contre la forêt.
Rachel n’allait presque jamais, quand elle était enfant, dans le vieux Goa. Elle n’en avait plus qu’un souvenir très vague mais ce qu’elle en voyait à la clarté de la lune lui paraissait différent, transformé, singulièrement plus sauvage et plus abandonné.
Derrière Castro, elle longea d’abord un sentier si étroit que les roseaux qui le bordaient lui frappaient le visage. Puis elle franchit un pont et Castro cria :
— Prenez garde !
Le pont n’avait pas de garde-fou et l’on sentait que certaines planches étaient pourries et s’affaissaient sous les pieds.
Rachel se demanda si elle ne ferait pas bien d’en finir tout de suite et si les eaux croupissantes qu’elle apercevait entre les lames du pont ne seraient pas une tombe appropriée à celui dont elle avait résolu la mort. Elle se représenta le gros corps basculant brusquement parmi les plantes aquatiques et les grenouilles effrayées. Mais la solitude du lieu aurait donné à son acte un caractère sinistre qui lui répugna.
Elle traversa des remparts, à un endroit où il devait y avoir eu des portes, elle marcha dans des terrains vagues où se dressaient des pans de murs, elle passa sous l’arc de triomphe d’Albuquerque, puis entre deux petites églises basses et semblables, comme deux sœurs très vieilles accroupies ensemble pour mourir et elle se trouva brusquement dans une large avenue dallée, solennelle, droite, entre des façades de palais couverts de sculptures, avec des portails gothiques et des tourelles Renaissance. De hautes herbes croissaient entre les dalles, parfois un cocotier se dressait au milieu de l’avenue, il y avait des fougères arborescentes qui s’épanouissaient devant les portes et Rachel remarqua que la plupart des palais étaient sans toitures et que leurs fenêtres étaient comme de grandes blessures ouvertes d’où tombaient en gerbes les pandanus aux longues branches et les bignonias aux tiges sarmenteuses. Les magnifiques demeures n’étaient que des apparences, elles n’avaient gardé que des ossatures de pierre pour donner une figuration de grandeur à cette avenue fantôme.
Castro marchait avec peine, à cause de son embonpoint. Il s’arrêta pour souffler et comme s’il avait deviné les pensées de Rachel et qu’il voulût excuser la déchéance de sa ville, il dit :