MAURICE MAGRE

LA LUMIÈRE DE LA CHINE

LE ROMAN
DE CONFUCIUS

PARIS
Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1927

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, PARIS, 7e.

DU MÊME AUTEUR

POÉSIES

La Chanson des hommes

1 vol.

Le Poème de la jeunesse

1 vol.

Les Lèvres et le Secret

1 vol.

Les Belles de nuit

1 vol.

La Montée aux enfers

1 vol.

La Porte du mystère

1 vol.


Le Livre des Lotus entr’ouverts

1 vol.

ROMANS

Les Colombes poignardées (P. Fort)

1 vol.

La tendre Camarade (P. Fort)

1 vol.

L’Appel de la bête (Albin Michel)

1 vol.

La Vie amoureuse de Messaline (Flammarion)

1 vol.

Priscilla d’Alexandrie (Albin Michel)

1 vol.

La Luxure de Grenade (Albin Michel)

1 vol.

18-27. — Saint-Germain-lès-Corbeil. — Imp. Willaume.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
60 exemplaires numérotés sur papier de Madagascar.

Tous droits réservés.
Copyright 1927, by Eugène Fasquelle.

AUX HOMMES D’OCCIDENT

Hommes d’Occident, écoutez-moi ! J’ai traversé des millénaires ; j’ai vu des planètes qui ont disparu et j’ai fait la première moisson quand la terre était limoneuse et sortait à peine des eaux primitives.

Hommes d’Occident, j’ai appris l’écriture et l’art de composer des livres avec des tablettes de bambou quand vous marchiez à quatre pattes et mangiez la chair de vos morts.

Hommes d’Occident, j’ai cherché la vérité et je l’ai aimée avec mille fois plus d’ardeur que vous, et s’il y a des joueurs de harpe, des hommes qui comptent les étoiles et d’autres qui tracent des figures dans la pierre, c’est à cause de la sueur que j’ai répandue.

Hommes d’Occident, vous vous enorgueillissez de vos navires et de vos machines, de vos inventions et de votre Dieu. Il y a bien longtemps que je transforme la matière de mille façons, et quand j’ai connu Dieu, je suis demeuré immobile.

Hommes d’Occident, vous ignorez tout de moi, parce que ma science est secrète et que ma sagesse se tait. Prenez garde au malheur que cause celui qui révèle trop vite ce qui doit demeurer caché.

Hommes d’Occident, ne vous hâtez pas. Sur la montagne de Tai-Chang, je me suis assis et j’attends. Je vous vois venir de très loin. Le sable s’élève et retombe. Tous les peuples sont dispersés. La parole des sages demeure.

Hommes d’Occident, écoutez les sages, les grands sages de l’antique Chine. De leur vivant ils furent petits et nul ne sut qu’ils étaient les sages. Car telle est la loi. La vérité est invisible et nous l’aspirons sans la connaître.

Hommes d’Occident, la vérité est invisible mais elle est née sur la terre jaune, elle a mangé le grain de riz, sommeillé sous le mûrier bleu et nous la transmettons modestement. Hommes d’Occident, écoutez les sages, les grands sages de l’antique Chine.

LA JEUNESSE DES SAGES

LE GARDIEN DE LA MAISON DE CONFUCIUS

En hiver, à la IIe lune de la 21e année du règne de Ling-Wang, dans le montagneux royaume de Lou, sous le toit plat d’une petite maison de bambous, naquit Khoun-Fou-Tseu, que les hommes barbares de l’Occident appellent Confucius.

Tchang, le gardien de la petite maison de bambous, était occupé à recoller sur la porte les images en papier des esprits tutélaires des seuils, quand une servante lui confia l’enfant pour qu’il l’élevât vers la naissante lumière du soleil.

Et Tchang, qui atteignit une extrême vieillesse et survécut à Confucius, racontait plus tard aux pèlerins que le merveilleux enfant avait, en apparaissant au monde, le crâne en forme d’amphithéâtre et qu’il s’était incliné à plusieurs reprises avec une solennité calculée, pour exprimer son amour précoce des révérences prescrites et des rites obligatoires.

Tchang racontait encore bien d’autres prodiges. Mais il les racontait en riant parce que, malgré sa simplicité, Confucius lui avait enseigné les vérités principales qu’il détenait.

Tchang savait donc que la raison est supérieure à toute chose, que le monde se transforme sans prodiges, sans divine intervention, par la logique des enchaînements.

Durant bien des années, il avait entendu, la nuit, marcher les diables sur les collines boisées, et le serpent aquatique, Wei, respirer tristement, au bord de la rivière. Il était délivré de ces craintes ! Plus d’amulettes contre les maléfices ! Plus de suppliques aux âmes errantes ! Depuis longtemps il avait jeté les encombrants talismans qui écartent les maladies. Quelle joie, après avoir passé pour stupide pendant cent années, d’être un sage affranchi de superstitions ! Quelle grande joie vraiment !

Et à cause de cela, sa face qui ressemblait, malgré la vieillesse, à une large citrouille lunaire, prenait parfois une expression de vide et de désespoir. Car il savait aussi qu’il ne serait pas gardien d’une petite maison de bambous dans l’inconnaissable royaume des morts et qu’il ne reverrait plus jamais son maître bien-aimé, pourri maintenant entre les quatre planches de son cercueil double, sous le tumulus couvert de narcisses.

PRUNIER-OREILLE

Et cinquante-quatre ans plus tôt, dans le montueux royaume de Thsou, une pauvre paysanne vieillissante était devenue l’épouse d’un paysan grossier. Ils ne se connurent qu’une seule nuit, celle où la grande comète parut sur le montueux royaume de Thsou, mettant des flammes rouges et bleues sur le mica des rochers et faisant couler dans les fleuves de larges traînées lumineuses.

Ils s’aimèrent dans le creux d’un sillon, durant cette resplendissante nuit, et quand, au matin, la comète s’effaça, le paysan grossier rendit l’âme.

La pauvre femme vieillissante s’en alla le long des chemins ; de porte en porte elle frappa pour se louer comme servante. Mais quand sa grossesse fut visible, le maître pour lequel elle arrachait les mauvaises herbes dans les rizières fut mécontent et la renvoya. Elle erra longtemps, au hasard, misérable et sans nourriture. Et la nuit où la grande étoile filante partagea le ciel en deux, le ciel du royaume de Thsou, elle était assise sous un prunier et elle mit au monde un fils.

Les cheveux et les sourcils de l’enfant étaient aussi blancs que la neige et son regard avait une étrange profondeur, à cause de la lumière de l’étoile filante qui y était demeurée.

La mère donna à son fils le nom de l’arbre qui l’avait abritée. Mais elle s’aperçut ensuite qu’il avait les lobes des oreilles fort allongés, et elle l’appela Prunier-Oreille. Elle marcha avec orgueil, portant l’enfant entre ses bras et le montrant aux gens qui passaient.

Et ce fut le peuple étonné des sourcils et des cheveux blancs de l’enfant qui le nomma Lao-Tseu : vieillard-enfant.

Certes, tous les enfants ont l’air de vieillards par la grimace et par les rides, mais celui-là seul avait les signes de la sagesse, celui-là seul avait aux yeux la lumière de l’étoile filante, ear c’était Lao-Tseu le divin, l’unique, celui qui était chargé d’apporter la vérité secrète à la terre des hommes raisonnables et enfantins, laborieux et timides, superstitieux et positifs, à l’immémoriale terre de Chine.

LES DEUX SAGES DE LA CHINE

Deux hommes sublimes sont venus presque en même temps dans la Chine couleur de riz, et l’un est l’homme du pavot blanc et l’autre est l’homme du pavot noir. Pourquoi deux hommes sublimes sont-ils venus presque en même temps ? Il serait plus sensé de demander pourquoi il y en a des millions qui sont venus, dépourvus de toute sublimité ?

Hélas ! L’humanité est comme un escargot à qui il est ordonné de faire dix mille fois le tour d’une montagne immense. La fin de la course est si éloignée qu’il semblerait logique que l’escargot en prît à son aise et qu’il cheminât sans hâte, laissant derrière lui sa traînée de bave. Mais non, une loi singulière l’oblige à se tourmenter pour avancer toujours plus vite.

Dans la Chine couleur d’argile poreuse il y a en ce moment deux maîtres parce qu’il y a deux vérités, une qui s’élance directement vers le ciel et une autre qui cherche son aliment dans la terre, une vérité idéale et une vérité de la vie, une vérité du cygne sauvage et une vérité du chien fidèle.

Et c’est pourquoi Lao-Tseu s’est assis sur la montagne et regarde profondément en lui-même, et c’est pourquoi Confucius fait entendre sa parole aux princes et recherche les honneurs pour que soit honorée, à travers lui, la vertu qu’il représente. La vertu qu’il croit représenter, car il n’est pas certain que la méditation du sage ne soit pas seulement une forme philosophique de l’égoïsme.

Dans la Chine couleur d’orge pilé, deux vérités ont été entendues. Le bourgeon continue à naître, les vapeurs continuent à monter dans les canaux des rizières, le martin-pêcheur lisse toujours ses plumes sur le saule, mais plus d’un lettré a laissé tomber son pinceau et a regardé le ciel avec étonnement.

Car c’est un impénétrable mystère qu’il y ait le jour et la nuit, le bien et le mal, la sagesse et la folie, le printemps et l’hiver, le côté pile et le côté face ; un impénétrable mystère qu’il y ait dans la Chine couleur de safran l’homme du pavot blanc et l’homme du pavot noir.

LA MÈRE DE CONFUCIUS ET LA LICORNE

Les esprits raisonnables veulent en vain écarter le merveilleux des événements de la terre. Ils disent que les grands hommes naissent à la manière des autres hommes. Mais d’abord est-ce que tout n’est pas merveilleux, même la simple naissance ?

Le sous-préfet de la ville de Tséou, ayant désiré un enfant mâle, épousa pour l’avoir une jeune fille bien élevée. De cette union sans amour Confucius naquit. Les hommes ne réfléchissent pas à l’étrangeté du phénomène qui fait naître un enfant vivant du rapprochement de deux êtres dans le lit des époux, et ils s’étonnent de choses moins étonnantes.

Le matin de la conception, Tcheng-Tsai, la jeune fille bien élevée, descendait un petit chemin sous des canneliers, en proie aux pensées convenables de surprise et de résignation que les nuits de noces inspirent.

Une licorne sortit d’un buisson de genévriers et s’approcha de Tcheng-Tsai. Elle s’approcha si près que celle-ci enroula un ruban de soie à la corne unique de l’animal. Puis elle voulut la caresser, mais la licorne s’enfuit légèrement et Tcheng-Tsai s’aperçut alors qu’elle avait déposé à ses pieds une petite tablette de jade. Sur la tablette était écrit : « Un enfant naîtra, pur comme le cristal, qui sera roi, mais sans royaume. »

Et, en rapportant la tablette, en cheminant sous les canneliers, Tcheng-Tsai s’émerveillait de ce présage et elle en tirait de la fierté.

Mais, comme elle avait du bon sens, elle s’en émerveillait bien moins que de ce qui lui était arrivé pendant la nuit quand elle s’était étendue à côté du sous-préfet de Tséou.

Et quand, neuf mois après, elle apprit que deux Dragons ailés avaient enlacé sa maison durant qu’elle souffrait des douleurs de l’enfantement et que les cinq Vieillards sacrés, esprits des cinq planètes du ciel, étaient descendus dans sa cour pour s’entretenir des choses célestes, elle détourna la tête et considéra son ventre, comme le symbole d’un mystère vulgaire mais immense, mystère plus mystérieux que la présence des deux Dragons ailés et des cinq Vieillards planétaires.

MONG-PI

Le sous-préfet de Tséou disait avec orgueil, avec force, avec gravité :

— Il ne me fut donné qu’un fils.

Mais il savait bien qu’il en avait deux.

La ville de Tséou s’étageait au flanc d’une colline. Les plus belles maisons étaient sur la hauteur et, à mesure que l’on descendait, les jardins étaient plus petits et les toits, au lieu d’être d’ardoise, étaient faits de chaume tressé. Selon une rigoureuse prescription, toutes les rues avaient, chaque cent vingt tche, une lanterne de papier peint. Il n’y en avait qu’une seule qui n’avait pas de lanterne, c’était celle qui avait le plus besoin de lumière, une rue mal famée, au bas de la ville, qui se perdait dans la vallée.

Pour ce qui est de cette rue, le sous-préfet de Tséou négligeait ses propres ordonnances, car régulièrement, quand c’était la nouvelle lune, il s’y glissait furtivement à la tombée de la nuit, il la descendait d’un pas rapide. Il préférait alors ne pas être vu et il avait donné des ordres secrets à ses fonctionnaires de police pour qu’aucune lanterne n’y fût allumée.

— Le mal, disait-il, doit rester secret.

A la faveur de ces ténèbres, les mauvais hommes s’assemblaient, ils buvaient du vin de riz dans des boutiques enfumées, des femmes s’accroupissaient devant les seuils, la misère, immobile durant le jour, s’agitait et souffrait davantage en cherchant la joie dans l’ombre.

Le sous-préfet avait honte de lui-même ; mais, pour la satisfaction de son désir, une force aveugle le poussait à se rendre chez une pauvre créature appelée Lu, qui lui donnait un plaisir aussi humble que sa propre âme.

Et, après une longue succession des visites du sous-préfet, Lu mit au monde un enfant. Il était un peu contrefait, laid de visage, avec une certaine expression de stupidité. Mais Lu l’aima d’un immense amour. Sous le voile de la laideur apparente, l’âme pure des mères perçoit la beauté réelle qui est indépendante des traits du visage.

— O sous-préfet de Tséou, dit-elle, quand ce fut la nouvelle lune après la naissance, voici l’enfant qui est né de toi et que j’ai appelé Mong-Pi.

Et le sous-préfet s’indigna fort de ces paroles et s’en alla pour ne plus revenir. Ce fut à partir de ce jour que la rue mal famée au bas de la ville eut des lanternes de papier peint.

Le visage de l’enfant devint moins stupide à cause de l’amour de sa mère qui s’y reflétait. Toute la journée Lu le tenait dans ses bras et quand elle avait bu elle le déposait sur le sol. Et comme l’unique pièce qu’elle habitait était à l’endroit où la rue faisait une pente raide, l’enfant, qu’elle avait placé sur le côté élevé, roulait vers le côté bas et se heurtait aux murs de bambou. Elle le replaçait aussitôt, et plus elle le replaçait, plus il roulait. Il roula tellement qu’à la fin il fut plus contrefait qu’avant et qu’il ne pouvait faire quelques pas sans boiter de droite et de gauche. Mais les dieux qui protègent les enfants misérables de la mort avec une sollicitude plus grande que les enfants riches, lui garantirent toutefois la vie.

Lu était une humble femme. Mong-Pi fut un humble enfant. Le sous-préfet de Tséou se détournait avec colère quand il les croisait dans une rue. Jamais Mong-Pi n’osa s’approcher de lui. Parfois seulement il le suivait de loin quand il se promenait dans la campagne et, le soir, il se postait devant sa maison et il regardait s’allumer les lumières des fenêtres.

Et le sous-préfet de Tséou était très irrité de cette ombre enfantine qui suivait son ombre.

La nuit où naquit Confucius, la nuit où les Dragons ailés planèrent et où les cinq Vieillards descendirent, Mong-Pi était assis sur le chemin. Mais il ne vit ni les Dragons ni les Vieillards. Il perçut que Tchang sur le seuil élevait au ciel un enfant.

— Puisse cet enfant-là, se dit-il, être posé sur un sol bien plat !

Et il s’éloigna en courant très vite.

Jamais plus il ne suivit dans ses promenades le sous-préfet Tséou.

LES SALUTATIONS DE CONFUCIUS

Durant toute son enfance le petit Confucius salua. Il salua les tablettes ancestrales dans l’ombre du Miao imprégné d’encens ; il salua sa mère, sortant à l’aurore de sa chambre, imprégnée de lavande. Il guetta son père devant la porte pour le saluer quand il rentrait, imprégné de la poussière des rues ; il observa afin de les imiter les révérences que les personnes âgées se faisaient entre elles ; il salua dans la rue les gens qui passaient, quand ils avaient des broderies sur leur robe ; il salua ses camarades en jouant avec eux et il leur enseigna des saluts ; il salua les vieux cyprès pour leur majesté et leur droiture, les jeunes roses pour leur parfum, les pierres pour leur caractère solide, le ciel pour sa fluidité. Et quand il eut conscience des pures qualités dont son âme se remplissait, il aurait voulu se saluer lui-même pour honorer la vertu naissante.

Son père, le sous-préfet, mourut ; il salua sa tombe. Des jours difficiles vinrent ; il salua la pauvreté. Puis il fallut s’instruire ; il salua l’école.

Modestie, application, douceur étaient ses attributs quotidiens. La politesse lui apparaissait comme une sublime expression de perfection humaine. Toutes les formes lui en étaient chères et la seule résonnance du mot politesse l’emplissait d’une délectation idéale. Il trouvait tous les usages respectables parce que c’étaient des usages. Tous les rites devaient être célébrés parce que les rites font une chaîne qui ne doit pas s’interrompre. Toutes les adorations étaient légitimes parce qu’elles étaient anciennes. Mais il honorait avant toute chose la convenance et la mesure, avec la réserve pourtant qu’il ne fallait les honorer que d’une manière convenable et mesurée.

Vers quinze ans une habitude de prosternation avait légèrement incliné son corps en avant. Son crâne avait perdu son étrange forme d’amphithéâtre et s’était modelé normalement. Il avait un visage régulier, des gestes un peu lents, une légère onction dans la voix. Une buée voilait ses yeux et il baissait souvent les paupières afin d’atténuer cette trahison du regard par où jaillit la sincérité, car il savait déjà combien une sincérité excessive est inconvenante et saugrenue dans les rapports des hommes entre eux.

Une renommée de piété filiale, d’amour de l’étude et du respect des choses respectables s’était répandue autour de lui et, comme pour tous ceux qui ont la renommée d’une qualité, cette qualité augmenta par l’idée qu’on avait d’elle. Il interrompait quelquefois son repas pour se jeter aux pieds de sa mère surprise. La consommation d’encens sur l’autel des ancêtres devint telle que, pour y suffire, il alla vendre certains bijoux qu’il jugeait méprisables parce qu’ils n’avaient pas de caractère sacré. Il prit l’habitude, quand quelqu’un se présentait, pour le voir, sur le seuil de la maison, de s’élancer à sa rencontre les bras étendus et les agitant comme des ailes, pour lui montrer que, dans son ivresse de politesse, il volait au-devant de lui.

Il tomba malade et fut obligé de se coucher la première fois qu’il vit une comète dans le ciel, parce que cette singularité lumineuse contrariait l’habitude, troublait l’ordre, interrompait l’harmonie… Mais le troisième soir de sa maladie, il se leva précipitamment, sortit de la maison malgré les prières de sa mère et gravit en courant la colline qui domine Tséou afin de saluer solennellement la comète. Elle avait disparu, et Confucius médita longtemps sur cette irrégularité céleste, cette fantaisie du divin.

LE LIVRE SUPRÊME

Tout droit se tenait Lao-Tseu pendant que Confucius saluait, droit comme le cyprès qui pousse, droit comme la pensée qui s’élève, droit comme la conformation osseuse de l’homme.

Il avait été misérable dans son enfance ; il avait gardé les troupeaux dans les plaines désolées du royaume de Thsou ; il avait erré sur les routes, attendu aux portes des villes que le gardien soit endormi pour entrer. Toujours il s’était tenu droit.

Il avait marché dans des déserts avec ses jambes de petit garçon, marché de longs jours sans boire et sans manger. Et il avait aperçu dans la tristesse des sables les formes silencieuses des Koei qui l’avaient fixé avec leurs prunelles laiteuses, et tenté de le saisir entre leurs antennes d’insectes. Il avait regardé ces démons en face et, sous les nuages qui descendaient, au milieu des sables qui montaient, toujours il s’était tenu droit.

Un marchand de buffles s’était mis à le haïr à cause de la bonté de son âme et l’avait attaché à un poteau par une chaîne pour ne pas se séparer de lui et le faire souffrir à son aise. Car si les bons attirent les bons, si les mauvais attirent les mauvais, les parfaits attirent les plus mauvais et exaspèrent le mal en eux. Mais, devant le marchand de buffles et sous les coups de son bambou, toujours il s’était tenu droit.

Il avait connu avec l’adolescence la plus grande souffrance humaine qui est de désirer s’instruire, de sentir son esprit comme une fleur intérieure près d’éclore et de ne pas avoir les livres, les livres où la connaissance est enclose et d’être rejeté parmi les hommes inférieurs, loin de ce qui est beau et de ce qu’on aime. Mais même en regardant par-dessus les murs, derrière les jardins taillés, les lettrés au grand front lever leur pinceau et s’entretenir des choses divines, il avait empêché son cœur d’éclater, toujours il s’était tenu droit.

Car, depuis le commencement du monde, c’est une loi inexorable. Celui qui doit s’élever très haut, celui qui doit s’en aller très loin commence sa peine dans les bas-fonds. Il faut qu’il fende la terre comme le grain de blé, après y avoir pris sa substance. Il faut qu’il parcoure les cycles inférieurs de l’homme, sans père et sans mère pour le protéger. Il doit reconnaître lui-même, avec la pierre de touche de son âme, ce qui est pur de ce qui est impur. Dans le monde changeant des reflets, il doit chercher la vraie lumière qui, lorsqu’on l’a trouvée, ne s’éteint plus. Il faut qu’il apprenne sans maître, qu’il trouve son chemin sans guide. Il faut que la laideur soit son épouse, qu’il ait des poux comme les mendiants, des soulèvements de la peau comme les galeux. Toujours il doit se tenir droit.


A force de désirer lire les livres des hommes il arriva à lire un autre livre qui était devant lui. Innombrables en étaient les caractères, mais on pouvait les déchiffrer sans étude. Il lut le texte des nuages du ciel. Dans l’antiquité des montagnes il souleva la poussière des origines. Dans la fraîche jeunesse des herbes il fit craquer l’ode de l’éveil. En marchant dans l’eau des rivières, il comprit que le monde n’est qu’un miroir en mouvement.

Il apprit des secrets qu’on ne peut apprendre que lorsqu’on n’est pas aveuglé par la science trompeuse des hommes. Dans le regard des animaux il y a quelques-unes des grandes pensées qui forment le fond de la vérité unique. L’aspect de certains végétaux, certaines manières que les pierres ont d’être tristes lui enseignèrent qu’il n’y a que des différences de forme et que toutes les vies sont de même essence, à des points différents d’une course immense.

Et il lut tellement dans ce grand livre enluminé dont les feuillets n’avaient pas besoin d’être tournés, que, lorsqu’il put à loisir se pencher sur les tablettes de bambou attachées avec un fil de soie pour y lire la science des anciens sages, il s’aperçut que, cette science, il l’avait déjà lue, tracée en des caractères plus vastes, et que la seule sagesse vraie est celle que l’on découvre soi-même.

LE PALAIS DES DÉLICIEUSES PENSÉES

A Lo-Yang l’empereur King-Wang, de la dynastie des Tchéou, possédait un antique palais de pierre qu’il trouvait trop vieux et trop triste pour lui servir d’habitation. Ce palais s’appelait le palais des Esprits de la terre. Il y avait, à ses quatre points cardinaux, quatre grands blocs de marbre noir sur lesquels le nom de Fo-Hi était gravé. Il était entouré d’un jardin où ne croissaient que des buis et des cyprès.

De l’autre côté du fleuve Hoang-Po, face au palais des Esprits de la terre, l’empereur King-Wang fit construire le palais des Délicieuses Pensées, dont le toit était fait de tuiles bleues, les murs extérieurs recouverts de faïences colorées et qui avait cinq terrasses superposées en marbre blanc veiné d’azur avec des colonnettes légères comme des étamines de fleurs.

L’empereur fit entourer le palais des Délicieuses Pensées d’un jardin renfermant toutes les variétés de fleurs connues dans la Chine et même des fleurs singulières rapportées d’Occident par des voyageurs.

Il fit parsemer ce jardin de kiosques délicats pour la rêverie et de bassins de jade dallés de cristal pour la réflection du visage. Et ce jardin était entièrement composé de bouleaux blancs et de citronniers dorés.

L’empereur King-Wang avait rêvé dans sa jeunesse de ramener à l’obéissance tous les rois feudataires de la vaste Chine et de rendre l’empire puissant comme au temps des premiers Tchéou, ses aïeux. Mais, par une inexplicable évolution, son esprit était devenu futile, un peu plus futile chaque jour, et il ne pouvait plus s’occuper que d’insignifiances et de futilités. Il se passionnait pour les querelles des joueuses de luth, la qualité du papier des éventails, une forme nouvelle des étuis pour les ongles. Il en était arrivé à avoir mal à la tête par la seule vue des grandes lamelles de bambous où les rois instructeurs avaient tracé le cérémonial, les hymnes religieux, les chroniques des guerres et des travaux. Et il se couchait quand, par mégarde, ses doigts avaient rencontré un livre sur une étagère, à cause de la fatigue communiquée à son corps par l’occulte influence du livre.

De l’autre côté du fleuve Hoang-Po, dans le palais des Esprits de la terre, derrière les sombres files de cyprès et l’amoncellement des buis, il fit transporter les archives de l’empire, les livres sacrés, les ouvrages des philosophes anciens pour ne plus les voir et n’en plus entendre parler. Mais les grands lettrés de son entourage déclinèrent le titre de gardiens des Trésors littéraires, pensant, s’ils acceptaient, encourir une sorte de disgrâce et ne plus être admis à s’entretenir de futilités avec leur maître.

L’empereur King-Wang connut la souffrance de l’hésitation. Cette souffrance lui était particulièrement cruelle. Elle s’aggrava de l’insistance que mirent quelques mandarins à obtenir de lui Une audience promise depuis très longtemps. Il s’agissait de recevoir un homme d’une grande sagesse qui vivait misérablement à Lo-Yang et qui s’appelait Lao-Tseu. Cet homme, qui n’avait pas la culture des écoles officielles, professait sur les origines du monde des idées personnelles d’une grande profondeur. Ces mandarins allaient l’écouter souvent et l’admiraient beaucoup. Ils pensaient dans leur zèle que l’empereur ne pouvait pas ignorer un personnage aussi remarquable et être privé du plaisir de l’entendre.

King-Wang était futile mais ne l’avouait pas. Il savait qu’un souverain n’est grand que s’il favorise l’intelligence parmi ses sujets. Ainsi avaient agi les Tchéou et avant eux les Tchang et avant eux les Hia et tous ceux qui avaient gouverné la Chine depuis Hoang-Ti. Ainsi il agissait lui-même. N’avait-il pas installé les livres dans l’antique palais des Esprits de la terre ? Il ne pouvait, pour le moment, accorder l’audience à l’homme remarquable appelé Lao-Tseu. Une collection de chenilles l’occupait entièrement. Mais il voulait honorer pourtant un esprit qui s’était développé loin des écoles. Le poste de gardien des Trésors littéraires était vacant. Il le donnait à ce sage. L’audience était inutile. Il irait le visiter en personne à une époque non fixée. O joie de s’occuper des chenilles, après avoir écarté la menace de deux ennuis !

LE PALAIS DES ESPRITS DE LA TERRE

Quand Lao-Tseu pénétra dans le palais des Esprits de la Terre, le soleil commençait à se lever. Il dorait la cime des cyprès, le cercle des buis, l’eau du fleuve et, sur l’autre rive, le palais des Délicieuses Pensées, au milieu de ses parterres, de ses vasques de jade, de ses passerelles de jaspe, de ses tourelles d’argent ciselé. Plus loin la ville reposait comme un océan de jouets coloriés borné de remparts, avec ses temples plats à cinq façades, ses grands espaces vides pour les cérémonies cultuelles et ses ponts bossus comme des chameaux de pierre.

Lao-Tseu considéra les salles profondes où étaient amoncelées les feuilles de bois poli nouées de cordonnets, il fit jouer les ferrures des coffres qui renfermaient les plus précieuses tablettes, il toucha avec amour des rouleaux d’écorce, il en respira la poussière sacrée. Une odeur de moisissure et de vieillesse s’élevait qui lui parut plus enivrante que l’odeur des plus aromatiques vallées où le printemps fait bouillonner la sève des végétaux. Tard se réalisait son rêve. Les secrets qu’il avait tant désiré trouver dans les livres, il les avait entrevus dans la buée de ses méditations. A présent, il savait intérieurement ce qu’il allait apprendre. Car les rêves ne se réalisent que quand on n’a plus besoin de leur réalisation.

Il était en présence des signes de la grandeur de l’homme, du verbe transmis, de l’esprit de l’antique Chine. Il ne fut plus maître de lui. Il ouvrit les bras pour saisir matériellement ce qui était spirituel. Il prit des brassées de tablettes. Il les étreignit sur sa poitrine, il les caressa de son visage ridé, de ses mains osseuses. Il se laissa tomber sur les dalles. Il parcourut un livre, puis un autre. Il aurait voulu tout lire à la fois. Il y avait des annales millénaires en caractères anciens et des annales de peuples antérieurs aux Chinois en caractères qu’il ne connaissait pas. Les livres sacrés de Yao et de Chun étaient composés de plaques d’or vierge tellement nombreuses et pesantes qu’il eut de la peine à les soulever. Il parcourut le livre où sont expliqués les rapports qui existent entre notre planète et les autres globes célestes, le livre des cinq règles immuables et des cinq devoirs, le livre de Ta-Nao où sont les principes de l’arithmétique et de la géométrie et le livre que l’impératrice Louï-Tseu, celle qui fut surnommée l’Esprit des mûriers et des vers à soie, écrivit sur l’art de filer et de confectionner des robes. Il parcourut les relations des dix sages qui avaient accompagné l’empereur Mou-Wang dans son voyage au mont Kouen-Lun que les Indiens nomment Mérou, ce qui le confirma dans son hypothèse que toute science vient de l’Occident. Il toucha une plaque de jade où l’empereur Fo-Hi avait tracé de sa main les huit premiers diagrammes et des lamelles d’ivoire où étaient les dessins des danses nommées Ta-Vou instituées par le quinzième empereur pour perpétuer la beauté de la forme humaine. Et il y avait aussi des éphémérides de villes, des énumérations de phénomènes météorologiques, des reproductions de lunes et de comètes, des cartes d’îles de la mer Orientale, des listes de génies et d’esprits et certains livres étaient faits avec des métaux mystérieux, si minces qu’ils étaient translucides et que les caractères avaient l’air d’y vivre comme des armées d’insectes intelligents.

Sur les traits de Lao-Tseu qu’avaient durcis les privations et la solitude descendit cette douceur que seule apporte le sentiment de la reconnaissance.

Il se releva, il atteignit le seuil du palais de pierre et, regardant par delà la ville les collines circulaires où s’étageaient les mûriers bleuâtres et les pêchers couverts de fleurs roses, il dit :

— Je remercie les premiers nés des anciennes races. Avec patience, ils apportèrent chacun un grain de connaissance au très pauvre grenier spirituel. Ils ont constitué un grand trésor. Je le touche, je le vois, je le possède. Mais la pierre précieuse, ineffable, celui-là seul peut la contempler qui regarde intérieurement. Avec mes yeux sans paupières je vais la chercher parmi les innombrables caractères des livres. Je la trouverai peut-être. Si je la trouve, je ne pourrai pas la léguer. Chacun doit la chercher et la trouver. Que les hommes reçoivent la bénédiction de l’homme.

Alors il eut la confuse sensation de nombreuses présences autour de lui. Il lui sembla que dans les allées de cyprès il y avait une lente promenade de sages en méditation. Il ne distinguait ni leur visage ni leur forme exacte, mais il était certain d’un passage grave de personnages qui étaient vêtus de robes et se tenaient droits et pensifs comme les cyprès et marchaient, invisibles, les bras croisés. Ces personnages ne faisaient pas de bruit en foulant le sable, on n’entendait pas leur respiration, mais ils laissaient derrière eux un sillage de pensée.

Lao-Tseu demeura longtemps les yeux fixés sur le jardin où les gouttes de rosée luisaient comme des milliers de perles. Puis les bruits de la ville en s’élevant, le soleil en répandant une plus chaude lumière dissipèrent cette illusion.


A la même heure, vêtu d’une robe de soie blanche, l’empereur descendait les parterres de ses jardins et arrivait au bord du fleuve. Il n’avait pas pu dormir, parce qu’il savait qu’à l’aurore deux ibis apprivoisés se battaient en jouant dans les roseaux, et depuis la veille il avait craint de manquer le moment de leurs ébats dont il tirait une joie puérile.

Il aperçut, entre les buis et les cyprès, la silhouette de Lao-Tseu debout sur le seuil du palais des Esprits de la Terre. Lao-Tseu le vit aussi et quelques instants le sage et l’empereur, séparés par le fleuve, se considérèrent à la clarté du soleil levant. L’empereur se détourna vite avec ennui ; mais, contrairement au plus élémentaire cérémonial, Lao-Tseu ne se prosterna pas pour toucher la pierre de son front. Comme il l’avait toujours fait, il continua à se tenir droit, droit comme les Esprits de la Terre, les frères invisibles qui hantaient le vieux palais des Livres.

LE MARIAGE DE CONFUCIUS

L’ENTERREMENT DE L’HUMBLE LU

Comme Confucius se tenait un soir devant la porte de sa maison, il vit monter vers lui, par une des rues en pente qui gravissaient la colline de Tséou, un étrange cortège funèbre.

Deux porteurs marchaient en tête, ayant sur leurs épaules un cercueil de bois. Ce cercueil ne devait pas contenir un mort bien pesant, car les porteurs avaient l’air de le porter sans effort et même l’agitaient comme si ce n’avait été qu’une légère boîte absolument vide. Les porteurs étaient suivis d’un groupe de femmes qui avaient des peignes de couleur dans les cheveux et qui, sous le plâtre des fards et le carmin des lèvres, semblaient porter des masques blancs tachés de sang.

Confucius reconnut des créatures de mauvaise vie, habitantes de la rue basse de la ville.

Et il reconnut aussi, au milieu d’elles, deux danseurs de corde, une vieille mendiante qui, depuis des années, tendait la main à la porte du Nord, et un grave maître de Feng-Shui qui pratiquait les arts divinatoires pour quelques sapèques. Il pensa que c’était une prostituée que l’on enterrait, car les seules cérémonies mortuaires qui puissent se dérouler la nuit étaient celles des prostituées. Du reste, il distingua sur le cercueil le cordonnet emblématique auquel était suspendu un disque de cuivre portant l’empreinte du sceau royal et cette sorte de diplôme qu’il avait vu rédiger souvent par son père le sous-préfet et où il était mentionné que la titulaire exerçait la profession de prostituée.

Il allait à la hâte rentrer et refermer vivement sa porte quand il fut retenu par l’énormité de l’inconvenance qui frappait sa vue.

Un personnage caricatural et contrefait marchait derrière le cercueil en s’appuyant sur le bras d’un des danseurs de corde. Il était vêtu d’une robe blanche de deuil, mais cette robe, trop longue et trop large, lui avait été visiblement prêtée et était une robe de femme, une sorte de chemise d’intérieur. Ce personnage, dans lequel Confucius ne reconnut pas tout de suite le méprisable Mong-Pi, avait les yeux rouges et le visage couvert de larmes ; mais, parfois, il s’arrêtait, il faisait une grimace, poussait une sorte d’affreux éclat de rire et dessinait en boitillant derrière le cercueil une gambade grotesque. Puis il se tournait vers les danseurs de corde, vers le maître en art divinatoire, vers la mendiante et les autres femmes et il les incitait de l’œil et du geste à l’imiter.

Les danseurs faisaient un saut, la mendiante levait sa béquille, le grave maître de Feng-Shui balançait sa tête de droite et de gauche et les visages fardés montraient l’ivoire des dents et écarquillaient les prunelles de façon plaisante ou dramatique.

Confucius était immobile sur son seuil comme la statue de la vertu désapprobatrice.

Mais, en l’apercevant, Mong-Pi saisit le pan de sa robe blanche et, le déployant, il s’élança tout près du cercueil et se mit à crier :

— Ne regarde pas de ce côté ! Ne regarde pas sur la droite !

Et il avait l’air de vouloir cacher, à la légère morte que ballottaient les porteurs, la maison de Confucius et Confucius scandalisé.

Comme il marchait à reculons et qu’il n’était pas solide sur ses jambes d’infirme, il glissa et tomba dans une profonde flaque de pluie en faisant autour de lui un jaillissement d’eau. Le jaillissement d’eau éclaboussa les porteurs du cercueil et l’un d’eux le reçut au visage. Il eut un mouvement de recul et le cercueil glissa de son épaule et tomba.

Il s’ensuivit des cris et une grande confusion.

Les danseurs relevèrent Mong-Pi, dont la robe blanche était souillée par la boue. Les femmes entourèrent le cercueil qui s’était décloué dans sa chute.

Et alors, durant quelques secondes, Confucius fut témoin d’une singulière apparition. Toute menue, presque aérienne, il y avait une petite femme droite et séchée entre les planches de sapin disjointes. La mort avait paré son visage de la pureté du marbre et de l’orgueil des statues. Tout le monde fut impressionné par la grandeur qui se dégageait de sa forme étroite. C’était la prostituée Lu qui, ayant été une humble créature toute sa vie, trouvait dans ce crépuscule, parmi les flaques de pluie, l’unique attitude royale que les hommes devaient connaître d’elle.

La nuit acheva de descendre. Le cortège reprit sa route. Confucius demeura immobile sur la porte de sa maison. Il interrogea, au sujet de cette scène incompréhensible, un homme qu’il connaissait et qui passait sur la route.

— C’est le pauvre Mong-Pi, dit celui-ci, qui enterre sa mère Lu. Elle vivait de prostitution et était très misérable. Elle n’avait pas de plus grande joie que de voir son fils faire des grimaces et des farces avec d’autres vauriens comme lui. Alors Mong-Pi, qui aimait sa mère, a voulu que son esprit soit égayé une dernière fois avant qu’elle reposât sous la terre. Quand votre père était sous-préfet, il n’aurait pas permis un tel scandale. Tout va plus mal qu’autrefois.

Confucius leva les yeux au ciel. Il vit l’étoile Ki qui brillait à travers d’épaisses nuées d’orage. Ainsi, comme l’étoile Ki, la piété filiale pouvait briller, au milieu des nuages de la grossièreté, dans le ciel de l’âme.

LE BLEU DE L’ÉTOILE KI

Confucius s’éveilla, une nuit, en sursaut. Il s’assit sur son séant et il se demanda la cause de ce réveil, car il dormait d’ordinaire profondément comme ceux qui se portent bien et n’ont rien à se reprocher. Il y avait une tempête qui faisait gémir les toitures et s’engouffrait avec un grand bruit dans les rues en pente de la ville de Tséou.

Mais ce n’étaient pas les éclats du tonnerre et le ruissellement de la pluie qui avaient éveillé Confucius. C’était une bizarre voix humaine qui venait de la partie haute de la colline, au-dessus de sa maison.

Confucius pensa que l’inconvenance qu’il y avait à crier à pareille heure sur la colline provenait peut-être de quelque détresse qu’il était convenable de secourir. Il se leva donc, s’habilla, prit une lanterne et sortit.

La voix provenait de cet endroit du chemin où, entre des genévriers sauvages, Confucius avait remarqué, quelques jours auparavant, le tertre d’une tombe nouvelle. Il s’était arrêté devant cette tombe et il avait lu le texte gravé sur la tablette de bois où l’esprit du mort était censé venir se poser :

— Lu, la très gracieuse, la très humble, la très désintéressée, qui aimait toutes choses et tout le monde.

Confucius distingua une silhouette près du tertre et, à sa démarche boiteuse, il reconnut Mong-Pi. Sa chemise blanche était tellement collée à lui par la pluie qu’il semblait nu. Il agitait un bâton d’une manière menaçante et il clamait d’une voix terrible :

— Allez-vous en ! Encore plus loin, ou malheur à vous !

Et il faisait le geste de frapper des êtres invisibles. Puis il se précipitait à quatre pattes devant la tablette et, avec un accent empreint de douceur et de tendresse, avec un accent de consolation, il murmurait :

— Tu n’as plus rien à craindre. Ils sont partis. D’ailleurs je veille. Va, dors en paix, maintenant.

Confucius sentait des ruisseaux descendre dans son cou et le glacer, mais il avait chaud au cœur. Il devinait pourquoi Mong-Pi était là, le sens de ses cris et de sa sollicitude. Sans doute, quand elle vivait, sa mère avait peur de l’orage dans sa petite maison de la rue basse. Alors il avait pensé qu’elle devait avoir bien plus peur encore, solitaire sous le tertre mélancolique, près des genévriers. Il était venu la garder des mauvais esprits qui circulent avec les vents.

Confucius eut un irrésistible élan vers ce jeune homme dont la vertu filiale rachetait la mauvaise existence. Il s’avança vers lui, souleva sa lanterne pour être reconnu, puis, lui tendant les bras, il lui dit :

— Mong-Pi, à partir de cet instant, je veux que tu sois mon frère.

Mong-Pi le considéra avec surprise, il gratta sa tête ruisselante et répondit :

— Frères ? Mais nous l’avons toujours été.

Et il recommença à frapper l’espace de son bâton, à menacer les ondées de la pluie, à rassurer la tablette de bois où devait grelotter l’humble présence maternelle.

Confucius resta perplexe de cette réponse dont le sens lui était mystérieux. Et, en redescendant le chemin pour rentrer chez lui, trempé jusqu’aux os et soudain gelé, il songeait que la manifestation de la vertu est parfois aussi incompréhensible que la nuance du bleu de l’étoile Ki.

LE LUTH DE KI-KÉOU

Ki-Kéou était une jeune fille qui avait de grands rapports avec l’oiseau chanteur Tong-Hou-Fang. Elle était la fille de parents nobles et pauvres qui habitaient à quelque distance de Tséou une demeure qui se délabrait.

A l’imitation de l’oiseau Tong-Hou-Fang, qui volète d’une branche à l’autre sans raison, elle courait de ci, de là dans la maison pleine de poussière ou le jardin plein de mauvaises herbes et paraissait très occupée à de minimes choses sans importance. Elle aimait à jouer du luth avant l’aurore, et quand on lui reprochait de réveiller tout le monde sans raison, elle disait que la musique, n’est sublime qu’exactement un peu avant le lever du jour, théorie qui semblait absurde aux musiciens consultés à ce sujet.

Il y avait pourtant quelqu’un qui pensait ainsi. A l’heure où les nuits d’été commencent à blanchir légèrement, Ki-Kéou, qui jouait du luth dans son jardin, entendait un autre luth résonner et se rapprocher dans la direction de la colline de Tséou.

Sur le chemin où les pêchers avec les saules alternaient, s’avançait en boitant Mong-Pi. Il venait de jouer devant la tablette où était posé pour l’entendre l’esprit de sa mère. Et il allait jusqu’à un mur en ruine où il savait que par une brèche il pouvait voir un beau visage de jeune fille illuminé par le mystère de la musique.

Quelquefois Ki-Kéou l’accompagnait avec son luth. D’autres fois elle écoutait, immobile et elle regardait de loin l’être étrange en costume blanc qui se tenait sans bouger et jouait du luth suavement. Car jamais Mong-Pi ne bougeait. Il espérait que la jeune fille ne saurait pas comment il boitait en marchant. Et il attendait que les contours des choses fussent dessinés et que la jeune fille fût rentrée dans la maison pour repartir le long des pêchers et des saules.

Longtemps Ki-Kéou pensa que le joueur de luth vêtu de blanc était un bienveillant esprit de la campagne familière.

Mais un matin qu’elle s’était attardée, elle distingua mieux le visage de Mong-Pi et elle y vit briller une larme. Alors elle pensa que c’était un homme. A partir de ce jour elle eut du remords, mais elle s’appliqua davantage en jouant du luth.

LE MARIAGE

Le père de Ki-Kéou appela un jour sa fille auprès de lui et il lui parla avec solennité.

— Le temps est venu où tu dois cesser d’être pareille à l’oiseau chanteur Tong-Hou-Fang et où tu dois te marier. Sans doute as-tu entendu parler de Confucius, ce jeune homme de Tséou qui a déjà acquis une grande réputation par sa vertu et sa connaissance de l’histoire et des livres canoniques. Certes, il est sans fortune, mais il appartient à une famille noble et ancienne et on prétend même, sans que cela soit vérifié, qu’il y a eu un empereur parmi ses aïeux. Il vient d’obtenir du roi de Lou l’emploi de contrôleur des greniers publics, ce qui n’est pas un poste très élevé, mais ce qui indique qu’il a la connaissance des dépenses et des recettes, de la production de la terre et de son rendement en argent, connaissance qui a toujours manqué à ton père puisqu’il est ruiné et qu’il a fait de sa fille un être pareil à un oiseau. Confucius est venu te demander en mariage et j’ai répondu que tu accepterais vraisemblablement. Il a déjà envoyé le billet des huit caractères désignant l’année, le mois, le jour et l’heure de sa naissance et je vais lui renvoyer le billet des huit caractères désignant l’année, le mois, le jour et l’heure de ta naissance pour qu’ils soient confrontés par le devin suivant l’usage. Car Confucius tient essentiellement au respect des usages. Il recommande l’obéissance ponctuelle aux trois cents prescriptions du cérémonial et aux trois mille règles du décorum. J’ai toujours trouvé personnellement que ces règles étaient excessives et trop nombreuses, mais c’est lui qui doit avoir raison puisqu’il est contrôleur des greniers publics et que nous vivons pauvrement dans cette maison solitaire. D’ailleurs tu finiras par t’accoutumer à ces règles avec le temps. As-tu une objection à faire à cette proposition d’union convenable ?

Ki-Kéou demeura longtemps silencieuse.

— Pourrai-je jouer du luth avant l’aurore ? dit-elle enfin.

— Sans doute, répondit son père en haussant les épaules.

Et le mariage fut décidé.


On apporta à Ki-Kéou des nénufars et des tournesols, des pastèques et des grenades qui sont les fleurs et les fruits qu’il est convenable à un fiancé d’offrir à sa fiancée. Et elle courut de droite et de gauche avec ses ailes de jeune fille ; elle lissa son plumage ; elle forma mille projets puérils et les jours passèrent et l’on arriva à la septième lune de l’année du Lièvre pendant laquelle le mariage devait être célébré.

Ki-Kéou apprit de la bouche de son fiancé le nombre des livres canoniques et les principales vérités qu’ils contiennent. Dans le Chou-King il y a cinquante chapitres relatifs aux époques de Yao, de Chun et de Yu. Dans le Chi-King il y a des hymnes par centaines, il y a des odes par milliers. Dans le Y-King il y a tous les modes de divination employés par les thaumaturges anciens. Dans le Li-Ki sont les précieux rites, les inestimables règles de cérémonie. Mais à ces règles il fallait en ajouter d’autres ; il fallait multiplier les rites, codifier et recodifier les cérémonies. Il fallait faire une compilation de tous les livres, couper soigneusement ce qui n’était pas conforme à la convenance et à l’équité, ajouter les traditions aux traditions, bâtir un monument de préceptes, édifier un code fabuleux de toutes les prescriptions et de toutes les lois, dresser une gigantesque montagne de textes historiques et moraux.

Ki-Kéou fut bien effrayée d’apprendre que cette tâche appartenait à Confucius. Elle souriait et approuvait tout ce que disait son fiancé et elle était remplie d’admiration. Mais après, elle avait bien mal à la tête. Il lui semblait que les Livres sacrés étaient placés sur sa poitrine et l’étouffaient et, quand elle jouait du luth, ses doigts étaient moins légers et sa musique était moins belle comme si un génie caché qui aurait été son compagnon se fût envolé de son atmosphère.


Quel est donc ce bruit dans la rue ? demanda Confucius, au milieu du repas de mariage.

Et Tchang, le gardien de la maison, s’avança en riant et dit :

— C’est le boiteux Mong-Pi qui est tellement heureux de votre mariage qu’il fait mille plaisanteries étonnantes dont se réjouissent les enfants.

— Fais-le entrer dans la cour, répondit Confucius, et donne-lui à manger et à boire.

On parlait tellement de bonheur autour de Ki-Kéou que celle-ci s’accusait de ne pas en éprouver davantage. Et elle s’accusait aussi d’une sorte d’appréhension, d’un désir de s’en aller loin analogue à ce que doivent éprouver les oiseaux quand ils se sentent pris dans la glu.

Et elle se reprocha d’éprouver encore cela lorsque, seul avec elle, sous la glycine du jardin, Confucius lui dit avec une tendre solennité :

— Il y a trois bonheurs que procure le mariage et que nous allons connaître à loisir. La douceur de l’amour mutuel — et il lui serra tendrement la main, — la noblesse des vertus familiales — et il leva un doigt vers le ciel, — la beauté du devoir conjugal — et il baissa modestement les yeux.

Que de nobles qualités reflétait son visage : Bonté naturelle, amour des parents, respect de la famille, désir de perpétuer sa race, désir d’enseigner le bien aux hommes. Ki-Kéou sentait tout cela et elle pensait que son cœur devait être foncièrement, irrémédiablement mauvais pour éprouver cette envie de fuir. Ah ! la solitude avant l’aurore, dans le vieux jardin plein de mauvaises herbes, où les gouttes de rosée recouvraient d’étoiles les arbres ! Plus jamais elle ne retrouverait cela ! Une vie inéluctablement vertueuse l’attendait. Mais la première heure nocturne lui en paraissait bien difficile à vivre !

Un secours lui vint pourtant.

Elle s’était étendue sur le lit, elle avait entr’ouvert sa robe et placé sur son visage le plus docile sourire possible. Dehors on entendait des cris et des rires et la clarté des lanternes illuminait tristement la pièce.

Alors Confucius s’étant dévêtu, comme il convenait, fit une génuflexion, selon le rite, devant le lit où il allait se rapprocher de son épouse et accomplir l’acte familial essentiel.

Ki-Kéou, les yeux fermés, entendit quelque part résonner un luth qu’elle connaissait, un luth fraternel qui lui apportait une petite aide, presque rien, tout ce que peut faire contre ces dieux vainqueurs appelés ordre social, vertu, famille, la fantaisie peu raisonnable, la rêverie inutile, la camaraderie des poètes qui ne se connaissent pas.

LE PRÉSENT CACHÉ DE LA MUSIQUE

Cette année-là fut une année d’abondance pour les récoltes. Comme contrôleur des greniers publics, Confucius fut appelé à créer un dépôt de grains supplémentaire qui devait servir de réserve pour les temps de disette.

Profitant des pleins pouvoirs qu’il avait reçus du roi de Lou, il décida d’établir ce dépôt dans une partie des maisons de la rue basse de la ville dont il indemniserait les habitants. Il purifierait ainsi, par la saine présence du grain, ce quartier qui était la honte du Tséou.

La maison qu’avait habitée Lu et où Mong-Pi vivait maintenant solitaire, faisait partie des maisons que l’on devait transformer. Quand Mong-Pi sut ce qui avait été décidé, il déclara que plutôt que d’abandonner son vieux toit incliné il préférait être enseveli sous les grains, et il lança au loin les taëls d’argent qu’on lui apporta de la part du contrôleur des greniers publics.

— Je suis en présence d’un conflit de devoirs, dit Confucius lorsqu’il fut informé de la chose.

Il médita quelque temps.

— La raison de l’État doit passer avant la raison d’un individu, même si celle-ci s’appuie sur les plus nobles sentiments, puisque l’État est la réunion de tous les individus et par conséquent de tous les nobles sentiments.

Et il donna l’ordre d’expulser Mong-Pi, en veillant toutefois à ce qu’il ne se précipitât pas sous les grains pour être étouffé, selon sa promesse.

Mong-Pi coucha désormais à la belle étoile. Il n’avait emporté de sa maison qu’un morceau de bois qu’il avait grossièrement sculpté et qui représentait sa mère Lu. Et il continua à accomplir maintes actions déraisonnables, à chanter et à rire sans motif, et à pleurer quelquefois quand il était en haut de la colline, à côté du tertre, parmi les genévriers.

Et Confucius grandit en sagesse, en vertu et en connaissance. Sa renommée fut bientôt telle, malgré son jeune âge, que beaucoup de gens venaient de loin pour entendre sa parole, étudier l’histoire et la morale avec lui. Il fut à la fin obligé d’ouvrir une école et il eut des disciples.

Il s’aperçut un jour qu’un étrange amour de la musique lui était venu. Il ne savait pas comment. Mais il était certain que les sons harmonieux développaient en lui le goût de la vertu. Il alla étudier le luth avec un grand musicien qui s’appelait Siang, et il devint vite un artiste consommé. Toutefois il établissait une grande différence entre la musique correcte et celle qui ne l’était pas, celle qui fait tendre à la perfection et celle qui développe des passions déréglées.

A cause de cette différence il fut obligé d’interdire à son épouse Ki-Kéou de se lever avant l’aurore pour aller jouer du luth dans le jardin. D’abord parce qu’il n’était pas convenable de faire de la musique quand tout le monde dort encore, ensuite parce qu’il y avait dans les airs qu’elle jouait une certaine langueur, quelque chose d’ailé et de magique qui ne convenait pas à l’épouse d’un contrôleur des greniers publics.

Il acheta à Ki-Kéou, pour qu’elle jouât à des heures normales les airs qu’il lui indiquait, toute une variété de luths neufs qu’il fit venir de la capitale du royaume de Lou.

Mais Ki-Kéou ne savait jouer qu’avant l’aurore et sur son ancien luth de jeune fille. Elle se résigna, car on n’a jamais vu de révoltes d’oiseaux dans les cages. D’ailleurs elle était enveloppée par la bonté de Confucius comme par un filet de soie blanche. Elle l’admirait et elle disait :

« Il m’a comblée. Je lui dois tout. Et moi je n’ai rien pu lui donner de ce qu’il aime, ni textes sacrés, ni hymnes religieux, ni paroles des anciens empereurs ! Comment pourrais-je jamais m’acquitter ? »

Elle ne savait pas qu’elle lui avait donné pourtant le plus inestimable des présents. C’était avec les harmonies de son luth que s’était insinué dans l’âme de Confucius, par d’invisibles vibrations subtiles, l’amour de la musique dont il faisait tant de cas. Et lui l’ignorait aussi, car les hommes ne peuvent pas croire que le meilleur de leur âme, le germe de leur sagesse et de leur art, ce sont les femmes ignorantes qui le leur apportent.


Un jour que Confucius s’entretenait en marchant dans la campagne avec Tseu-Lou et Tseu-Kong, jeunes hommes riches qui étaient venu s’installer à Tséou pour écouter ses enseignements, il vit sur le chemin paraître Mong-Pi.

Mong-Pi boitait plus qu’à l’ordinaire et semblait très las. Il s’agenouilla devant Confucius :

— Puisque tu m’as tout pris, dit-il, prends aussi mon âme et transforme-la. Enseigne-moi la sagesse. Je veux être ton disciple.

— Je ne demande pas mieux que de t’instruire et de te réformer, dit Confucius, mais pourquoi dis-tu que je t’ai tout pris ?

Mong-Pi se tut.

Confucius réfléchit et, se tournant vers Tseu-Lou et Tseu-Kong, il ajouta :

— Peut-être a-t-il raison. La substance de la sagesse est faite avec la substance de la folie.

TAO

Ce fut un léger souffle, une haleine, qui palpita près du visage de Lao-Tseu. Il se leva et il suivit un je ne sais quoi d’invisible qui le précédait.

Le palais des Esprits de la terre était désert et le soir qui allait venir alourdissait les arbres du jardin. Lao-Tseu se dirigea sans hésiter vers le grand bloc de marbre noir qui soutenait le palais du côté du soleil levant. Il y avait là une antique dalle de pierre et il pensa tout de suite que c’était sous cette dalle qu’il fallait chercher.

Il prit une bêche de jardinier et il commença à creuser. Mais il s’aperçut bientôt que la dalle basculait. Elle recouvrait un espace vide où reposait un coffre de bronze rongé par le temps. Sur le coffre était le nom de Fo-Hi.

Lao-Tseu, tremblant d’émotion, prit le coffre dans ses bras et, pieusement, il le transporta dans le palais. Dans ce coffre, sans doute, avaient été déposés par Fo-Hi les secrets sur la destinée de l’homme avant sa naissance et après sa mort. Celui qui avait remplacé le langage des nœuds noués à des cordes, par l’écriture, celui qui avait apprivoisé les six sortes d’animaux domestiques allait lui transmettre la connaissance suprême d’où toutes les connaissances découlent.

Lao-Tseu ouvrit le coffre et il regarda.

Immaculé comme la vérité, embué comme le mystère dont elle est enveloppée, il y avait, dans le coffre de bronze souillé par la terre, un bloc de jade azuréen. Dans sa douceur était la bienveillance de la race et ses qualités excellentes. Dans son poli brillait l’intelligence des premiers empereurs, dans son compact leur fermeté, dans son éclat uniforme leur droiture. Et ce jade resplendissait, dans la certitude de son bleu parmi les voiles des nuances exquises, pareil à l’esprit divin de l’homme, sous la terrestre écorce de la forme.

Un mot, un mot unique était gravé sur le jade.

Vainement Lao-Tseu le retourna dans tous les sens, admirant la fluidité spirituelle de la pierre essentielle que le règne minéral produit comme les gouttes de son âme, dans l’espoir de trouver un autre texte complémentaire.

Il n’y avait que l’unique mot qui se suffit à lui-même, le verbe du commencement et de la fin, et ce mot était :

— Tao.

Lao-Tseu posa le bloc de jade sur le sol et s’agenouilla devant lui.

Le soleil tombait au loin et de tous côtés la lumière se leva.

— O innommable, dit-il, toi qui es sans forme, toi qui ne te mesures pas avec le temps, toi que ne borne pas l’espace, que le verbe ne désigne pas, je suis toi, je suis sorti de ton souffle, j’ai été mesuré par le temps, borné par l’espace, je me suis exprimé avec le verbe et j’aspire à disparaître dans ton inconnaissable aspiration.

J’étais déjà né avant la manifestation d’aucune forme corporelle. J’apparus avant le suprême commencement. J’ai agi à l’origine de la matière simple et organisée. J’étais présent au développement de la masse première. Je me tenais debout sur le faîte du grand océan primordial et je planais au milieu du vide et du ténébreux. Je suis entré et je sortirai par les mêmes portes de l’immensité mystérieuse de l’espace.

J’ai été projeté dans l’innumérabilité des vies. Des millions de fois, je me suis modelé différemment. Réjoui et affligé de ma séparation j’ai tourné dans le cercle. Mais maintenant la lumière conductrice m’a été transmise. Je connais la parfaite perfection initiale où je dois tendre et, né de l’essence unique, je dormirai enfin à l’état de veille dans l’essence unique.

CONFUCIUS ET LAO-TSEU

LA PREMIÈRE CARPE

L’important contrôleur des greniers publics était installé dans la capitale du royaume de Lou et c’est là que Ki-Kéou mit au monde un enfant. Cet enfant naquit d’une taille étrangement exiguë, la nature voulant marquer par là l’insignifiance que garde toute sa vie le fils d’un grand homme.

Et Confucius s’en réjouit, car il est dans l’ordre commun de mettre au monde des enfants par le moyen pieux du mariage. Ainsi les races se perpétuent et il n’est pas d’action plus recommandable que celle qui consiste à augmenter le nombre des créatures vivantes sous le soleil.

Et il arriva à l’occasion de cette naissance un événement d’une importance extrême qui jeta dans le cœur de Confucius une joie presque aussi grande que la joie de la naissance elle-même.

Le roi de Lou, afin de marquer la sympathie qu’il éprouvait pour l’excellent fonctionnaire des greniers publics devenu père, lui envoya comme présent, le jour du repas rituel, une carpe, une belle carpe de rivière.

Confucius s’entretenait avec Tseu-Lou et avec Tseu-Kong dans la cour de sa maison, quand le messager porteur de la carpe arriva. Confucius fit d’abord une génuflexion devant le poisson et puis son visage s’illumina et il laissa éclater une joie mesurée mais qui semblait venir de la source des véritables allégresses.

Tseu-Lou et Tseu-Kong crurent d’abord qu’il y avait là une ironie à cause de la modestie dérisoire de ce présent. Ils le considéraient eux-mêmes comme une offense et ils allaient montrer leur indignation pour l’ingratitude du souverain. Mais ils s’arrêtèrent à temps. La joie de leur maître était sincère. Car plus les hommes sont puissants et plus leurs dons peuvent être légers. Ceux qui vénèrent la puissance se contentent du peu qu’elle accorde, car ce peu vient de la puissance.

Confucius envoya Tchang faire de nouvelles invitations pour le repas rituel. Ne fallait-il pas faire profiter le plus d’amis possible d’une nourriture donnée par le roi ? Et, pour commémorer la faveur qu’il avait reçue, il appela son fils Pe-Yu, c’est-à-dire le premier poisson, la carpe étant le premier des poissons, puisque le roi vous en fait cadeau.

Et, dans ce jour de satisfaction, il arriva à l’occasion de ce repas et de cette carpe un événement d’une importance extrême qui jeta dans le cœur de Confucius une tristesse presque aussi grande que la joie de la réception de la carpe.

Soit qu’elle ne se rendît pas compte de l’honneur reçu, soit qu’elle n’aimât pas la chair de ce poisson, malgré l’ordre de son époux, Ki-Kéou refusa de manger de la carpe. Ainsi les femmes révèlent parfois des instincts sauvages de révolte et de désordre et n’honorent pas ce qui doit être honoré.

Confucius connut que son épouse Ki-Kéou n’avait pas au plus humble degré le sentiment des hiérarchies ; il eut la révélation de son infériorité.

A ce repas, le disciple Mong-Pi n’avait pas été invité, parce qu’il mangeait mal.

EXERCICE DE LA PIÉTÉ FILIALE

Comme la tradition de la piété filiale dans l’empire, la santé de la mère de Confucius déclinait. Elle mourut dans l’année Koci-Yeou et Confucius, qui l’avait tendrement aimée, la pleura. Mais le sort des grands hommes est rigoureux, il faut que leur douleur elle-même serve d’exemple aux autres hommes.

L’antique cérémonial voulait qu’à la mort du père ou de la mère, le fils s’interdît toute fonction, qu’il s’enfermât chez lui durant trois années sans sortir une seule fois, pour se consacrer à sa douleur. Cette tradition redoutable, qui causait souvent la ruine de ces familles volontairement captives, n’était plus observée que rarement.

Lorsque sa mère fut enterrée selon les rites, les pieds au midi et la tête au nord, à l’abri des animaux carnassiers, dans un cercueil enduit de vernis et de quatre pouces d’épaisseur, Confucius déclara qu’il comptait observer le deuil rigoureux des anciens, qu’il se faisait une obligation de se démettre de son emploi et il passa la porte de sa maison pour ne plus la repasser durant trois années et demeurer avec l’esprit de sa mère.

Les rites pieux prescrivaient que l’épouse et le fils de l’épouse devaient agir comme l’époux, et, auprès de Confucius, Ki-Kéou fut donc enfermée avec l’esprit de sa belle-mère.

La maison se trouvait à l’extrémité d’un faubourg et elle était assez vaste pour qu’on y méditât tranquillement, mais assez petite pour qu’on y connût l’ennui sans fin. Les dalles de la cour intérieure étaient sombres et usées par des pieds d’antiques habitants de Lou, et quand Ki-Kéou, à mille reprises, les eut comptées, elle n’eut plus le courage de recommencer. Le jardin expirait aux pieds des remparts de la ville et ces remparts, faits de blocs massifs, étendaient sur le jardin une ombre si lourde que, quand Ki-Kéou traversait cette ombre, elle en demeurait pénétrée intérieurement comme si l’ombre avait aussi envahi son âme.

La mère de Confucius avait été une brebis dévouée, de l’espèce de celles qui marchent dans leur laine épaisse les yeux obstinément tournés vers la terre et qui ne voient pas les oiseaux voler autour d’elles. Elle avait à peine vu Ki-Kéou, mais elle avait été importunée par son vol et elle l’avait montré en regardant obstinément vers la terre avec la désapprobation du silence et en ayant l’air d’ignorer son existence.

Lorsque Ki-Kéou fut prisonnière de la maison en bordure des remparts et du jardin à l’ombre lourde, elle commença à entendre la voix de celle qui ne lui avait presque jamais adressé la parole de son vivant.

— Mauvaise bru, tu n’es pas triste de ma mort !

Syllabes sans inflexion tombant de l’unique mûrier du jardin que l’ombre du rempart ne pouvait atteindre et près duquel Ki-Kéou aimait à s’asseoir.

— Mauvaise mère, ton fils Pe-Yu ne suffit pas à ton bonheur.

Souffle verbal qui glissa sur le balcon de bois peint où elle regardait quelquefois passer le porteur d’eau et l’ânier conduisant un âne chargé de riz.

— Mauvaise épouse, tu ne sais pas consoler ton mari !

Cela monta des dalles de la cour. Dans la salle qui était au fond, il y avait l’autel des ancêtres et une lampe y faisait une clarté rouge, dans le crépuscule. Devant l’autel Ki-Kéou perçut Confucius sous sa robe jaune, prosterné, qui priait ou qui méditait. Son dos paraissait énorme, trapu, assez puissant pour porter le poids de la maison et même celui de la ville, avec ses remparts.

Oh ! non ! Elle ne savait pas consoler son mari ! Cet autel des ancêtres était terrible avec sa lampe qui la fixait comme un œil unique. Il ne s’agissait pas de consoler, d’être une bonne mère, une bru pieuse. Il s’agissait de ne pas avoir peur, de ne plus vivre avec une morte qui vous parle, de sortir du temple glacé, d’être quelque part où l’on a un peu chaud au cœur.

Ce soir-là Ki-Kéou se mit à courir dans tous les sens, à fuir en rond dans le jardin et la maison pour échapper à l’accusatrice invisible et atteindre la région où vivent les hommes. Ses ailes heurtèrent la porte d’entrée et c’est là où elle défaillit pour se retrouver dans les bras du gardien Tchang, sous l’œil attristé de Confucius.

— L’amour mutuel comporte des charges, dit-il. Mais l’obéissance à son devoir procure à la longue la plus pure joie. Il ne s’agit que de s’habituer à cette obéissance.

Et le lendemain elle trouva à l’endroit de sa chambre où elle avait l’habitude de se tenir un exemplaire du Y-King, le plus abstrait des livres canoniques, affectueuse attention de son mari pour la distraire.

Ki-Kéou chercha à s’habituer. Mais on s’habitue à tout, sauf à la peur. Elle ne pouvait plus s’asseoir sous le mûrier ; elle ne pouvait plus marcher dans la cour, regarder les porteurs d’eau et les âniers sur le balcon, à cause de la voix sans timbre, à cause de l’occulte présence, à cause de ce compagnon sans visage qui l’accompagnait dans la maison.

Elle ne s’habitua pas, mais elle obéit. Son sang ne courut plus dans ses veines avec la même ardeur, ses joues pâlirent, ses yeux se creusèrent. La beauté du corps la quitta comme vous quitte un ange à qui l’on ne donne pas l’aliment azuréen dont il se nourrit.

Penché sur les livres sacrés, Confucius se disait, quand il pensait à Ki-Kéou :

— Elle n’est pas intelligente, mais elle pratique la seconde vertu qui est l’obéissance.

LE LUTH BRISÉ

Et un matin, à l’heure où le soleil n’est pas encore levé, Ki-Kéou, qui ne dormait pas, résolut de lutter avec l’ombre ennemie. Et elle alla chercher son arme, le vieux luth dont elle jouait jadis dans le jardin aux herbes.

Elle descendit à pas de loup, traversa la cour silencieuse, passa sans se prosterner devant l’autel des ancêtres, s’avança, dans le ténébreux jardin, plus loin que le mûrier et alors se mit à jouer.

Elle joua des airs légers, des airs d’autrefois où il y avait des danses et des bouffées de chansons et des refrains de vagabonds. Elle savait que l’ombre rôdait autour d’elle avec ses accusations et ses malédictions, et elle se défendait avec ses airs, lui portait les coups de la musique, s’enveloppait dans le rêve de sa jeunesse comme dans une cuirasse de cristal aérien.

— Mauvaise bru ! mauvaise mère ! mauvaise épouse !

Oui, elle était tout cela. Elle le savait bien, et c’était de se savoir si mauvaise qu’elle dépérissait un peu plus chaque jour et que la délicieuse expression suave de ses traits avait disparu. Mais, pour une fois, elle savourait l’ivresse spirituelle du crépuscule d’avant l’aurore dans le tourbillon léger de la musique.

Un pas rapide retentit dans le jardin. Elle s’arrêta de jouer. Confucius était devant elle.

Il sentait la gravité et l’étendue de son devoir, le devoir de diriger vers le bien une âme faible, celui de réprimer l’inconvenance. Il éprouvait une tristesse sincère de s’apercevoir que Ki-Kéou n’avait pas compris ses enseignements, ne possédait pas la seule vertu qu’il lui attribuait : l’obéissance.

— C’est ainsi que tu honores l’esprit de ma mère morte, dit-il avec sévérité. Tu n’hésites pas à violer la majesté du deuil et à contrecarrer par un scandale nocturne le bel exemple que je veux donner. Pour agir ainsi tu n’aimais donc pas ma mère ?

Ki-Kéou regardait Confucius aussi terrifiée que si elle avait été en présence du juge qui pèse les actions humaines dans les enfers.

— Non, murmura-t-elle doucement.

Les yeux de Confucius plongèrent avec horreur dans les yeux innocents de Ki-Kéou comme dans l’abîme monstrueux du Chaos aux jours lointains où le mal naquit de la matière en désordre. Il saisit le luth, emblème de la révolte, des actions incompréhensibles, de l’art insensé en lutte contre la vertu, et il en brisa d’un seul coup toutes les cordes. Puis il le jeta à terre avec colère.

Ki-Kéou poussa un faible cri, pareil à celui d’un oiseau qui meurt, et elle croisa ses mains effilées sur sa poitrine amaigrie.

Honteux de ce geste, indigne d’un sage, Confucius s’éloignait déjà à grands pas.

Insensiblement le jardin s’éclaira d’une lumière confuse comme la conscience d’un oiseau. Les remparts commencèrent à étendre leur ombre pesante. Au loin résonna la clochette d’un bonze.

Juste en cet instant la tête de l’errant Mong-Pi apparaissait au-dessus du mur de terre qui entourait le jardin. Il y avait si longtemps qu’il n’avait pas vu Ki-Kéou ! Il savait qu’elle était enfermée dans la maison du deuil. Il voulait apercevoir une seconde le beau visage d’où s’était dégagé, comme une vapeur qui s’élève d’un lac bleu, le premier rêve de sa jeunesse.

Il vit les traits émaciés, le corps grêle, le luth brisé. C’était, dans le jardin sans joie, le fantôme dépouillé de beauté de celle qu’il avait aimée. Le dos de Confucius disparaissait du côté de la maison, arrondi comme la politesse, écrasant comme la vertu.

Mong-Pi se laissa retomber dans la rue. Au pied du mur de terre, accroupi, il pleura longtemps.

Quelle terrible loi humaine ! Celui qui recherche la sagesse perd en même temps la beauté. Est-ce que la folie ne vaut pas mieux ?

LES TROIS SAGES DE LA TERRE

En ce temps-là, la Chine, couleur d’albâtre au soleil couchant, traversait des jours de décadence. On laissait s’écrouler les monuments, les administrations se désorganisaient, l’empire était morcelé. Par une singulière coïncidence, tous les souverains naissaient incapables ou avec une tare qui rongeait leur intelligence. L’empereur King-Wang était futile et ne s’intéressait plus qu’aux insectes et au plumage des oiseaux. Le roi de Tsi était cruel et faisait mourir par plaisir. Le roi de Lou n’aimait que l’art.

Et après les frontières de la Chine, par delà les déserts occidentaux, dans les immenses régions chaudes de l’Inde couleur émeraude où le Gange descend entre les jungles et les forêts vierges, les peuples étaient malheureux à cause de la captivité de leur âme. Les prêtres, sous la menace des Dieux, les avaient enfermés dans d’étroites castes et le ciel de l’Inde était bas sur eux et la mort ne les délivrait pas à cause du recommencement éternel des vies.

Et par delà le fleuve Indus, et par delà le fleuve Oxus, sur les rivages de la Grèce couleur de marbre au soleil levant, sur toutes les terres que baigne la mer couleur de saphir, la mer des barques phéniciennes et des trirèmes de Carthage, il y avait chez les hommes aux yeux clairs et à la barbe frisée l’attente anxieuse de la parole nouvelle qui rend plus apte à penser, du verbe qui fait aimer par la lumière de l’explication.

Lao-Tseu était né en Chine. A Kapilavastu, en pays Çakia, naquit le prince Siddartha, qui fut appelé le Bouddha, et de l’île de Samos, pour s’en aller de ville en ville et de temple en temple, partit Pythagore. Grâce à lui les belles formes en puissance dans la pierre se muèrent en statues, les spéculations éparses devinrent des systèmes philosophiques, des étincelles d’intelligence s’allumèrent sous les portiques des agoras depuis Memphis jusqu’à Corinthe, depuis Syracuse jusqu’à Athènes.

Dans le même temps résonna la voix de ces trois sages. Quand le trésor spirituel de l’humanité est en péril, alors paraissent ceux qui doivent le sauver. Peut-être y avait-il un péril secret et c’est pourquoi les êtres les plus élevés dans les hiérarchies humaines, les Seigneurs du monde, envoyèrent ces trois messagers pleins d’amour et de science.

Mais ils ne se connurent pas. Ils se pressentirent seulement. Ils s’appelèrent dans le silence des méditations. Ils ne triomphèrent pas de la solitude imposée aux prophètes, de la limitation de la forme physique. Chacun dut accomplir sa tâche tout seul, subir la lenteur de l’enfance, supporter les peines et les travaux, les ingratitudes et les haines, passer la porte de la mort sans avoir la récompense du résultat.

Car la loi est une pour tous, pour les plus grands comme pour les plus petits.

LE DISCIPLE SIU-KIA

Dans le palais des Esprits de la terre Lao-Tseu vivait avec un seul serviteur qui s’appelait Siu-Kia. Une solitude de plus en plus grande l’entourait, car, à l’imitation de l’empereur, autant par flatterie que par un naturel penchant, toute la cour était devenue futile. Les lettrés allaient de plus en plus rarement s’entretenir avec Lao-Tseu, personne ne désirait la connaissance des livres, le vieux palais reposait dans une atmosphère d’abandon.

Le serviteur Siu-Kia était un homme simple et taciturne. Lao-Tseu ne l’instruisait pas. Mais même quand il ne parle pas, l’homme sage, par sa proximité, donne une instruction secrète qui n’a besoin ni d’écriture ni de mots. Siu-Kia, gardien des livres, compagnon des heures d’étude, devint un disciple plus qu’un serviteur.

Il cessa peu à peu de raccommoder la vieille robe de son maître, de balayer sa chambre, de secouer la natte où il dormait. Le jardin autour du palais devint inculte parce que Siu-Kia méditait. Il n’était plus susceptible que de l’effort d’aller chercher le riz, pour la nourriture, de l’autre côté du fleuve et de le faire cuire. Lao-Tseu avait pris l’habitude de puiser lui-même l’eau du puits, pour ne pas interrompre la méditation de son serviteur.

La poussière s’accumula dans le palais. Les oiseaux nocturnes emplirent les salles du battement de leurs ailes et firent leur nid sur les colonnes de jaspe. Des plantes jaillirent entre les dalles des seuils et obstruèrent les portes. Un cyprès s’abattit dans la grande avenue comme pour en interdire le chemin aux derniers visiteurs. Il y eut dans le jardin un pullulement de végétations plus denses comme si la nature avait voulu donner au sage et à son disciple une plus parfaite solitude.

Et, assis sur les pierres branlantes ou sous les entrelacements de bambous, l’archiviste de l’Empire expliquait bienveillamment à son serviteur le mystère du Tao et ses propres idées devenaient plus claires par la magie de l’expression. Siu-Kia connut que le Tao est la raison suprême, l’essence primordiale, la voie où chemine l’esprit, l’esprit en mouvement, et il connut que le Te est le deuxième aspect du Tao, la vertu suprême, l’idéale perfection, l’amour en mouvement qui permet à l’esprit de l’homme d’être absorbé par le Tao, l’essence divine.

Plus Siu-Kia pénétrait la vérité et plus il devenait immobile, car, selon les enseignements de son maître, c’est par la méditation que l’on arrive à connaître le Tao. En sorte que Lao-Tseu, qui ne voulait pas nuire au développement de son disciple, partait à l’aurore chercher le riz de l’autre côté du pont, le faisait cuire pour le repas et recousait parfois la robe de Siu-Kia quand elle était trop déchirée.

Et un jour Lao-Tseu dit à Siu-Kia :

— Il est rapporté dans les Livres qu’il y a bien longtemps l’empereur Mou-Wang a fait un voyage à la montagne Kouen-Lun située à l’Ouest. Là il connut celle qu’il appelait la fille du roi occidental et, sur le lac Yao, ils naviguèrent ensemble en chantant alternativement, pour se plaire. Mou-Wang avait amené douze philosophes, qui rapportèrent la connaissance des arts magiques et des sciences cachées. J’ai toujours pensé que dans les pays de l’Ouest, après la montagne Kouen-Lun, il y avait un lieu inaccessible où vivent des hommes d’une sagesse parfaite, héritiers des secrets perdus des races anciennes, qui ne sont plus soumis à la transformation de la mort et s’efforcent de diriger l’humanité dans la voie de l’esprit. Or, cette nuit, j’ai fait un rêve. J’ai vu, assis sous un figuier, un homme qui avait un visage rayonnant, empreint d’une ineffable bonté et qui méditait. J’ai retrouvé dans son regard une expression que j’ai vue souvent dans mes propres yeux, quand il m’est arrivé de me mirer dans l’eau d’un étang. Le paysage qui entourait le figuier et l’homme rayonnant me fait augurer par sa richesse luxuriante que c’est un paysage des pays d’au delà les montagnes de l’Ouest. Je suis trop vieux pour aller si loin. Mais peut-être toi, qui es jeune et fort, voudras-tu t’en aller là-bas et t’enquérir des enseignements de cet homme merveilleux qui, j’en suis certain, appartient au groupe des merveilleux sages solitaires qui dirigent les hommes par l’esprit et a été envoyé par eux.

A peine Lao-Tseu avait-il dit ces mots que Siu-Kia était debout :

— O maître, je vais partir sur-le-champ. J’atteindrai le mont Kouen-Lun et les royaumes qui sont à l’Ouest ; je verrai l’homme merveilleux et je te rapporterai ses paroles.

Il prit un bâton, fit une boule avec du riz bouilli et pressé et la noua sur son dos. Mais il hésita :

— Qui prendra soin de toi ? Qui préparera ta nourriture en mon absence ?

Lao-Tseu sourit :

— Ceci est peu de chose. Mes besoins diminuent chaque jour. Tu vas chercher pour moi, au loin, une nourriture divine.

Et bien des jours s’écoulèrent. Chaque matin, sous l’aspect d’un très pauvre homme, l’archiviste de l’empire se rendait au marché acheter quelques légumes. Aucun lettré ne le visitait plus. Il ne voyait à chaque nouvelle lune que le fonctionnaire chargé de lui verser ses appointements. Il se réjouissait de sa solitude. Le palais des Esprits de la terre était de plus en plus pour les habitants de Lo-Yang ennuyeux comme la science, redoutable comme la vérité.

Très souvent Lao-Tseu interrompait ses méditations et regardait anxieusement la grande avenue de l’inculte jardin, avec l’espoir d’y voir apparaître la silhouette de son disciple Siu-Kia.

LES VOYAGES DE CONFUCIUS

La célébrité de Confucius se répandait dans l’empire par le moyen des conversations comme l’eau du fleuve Hoang-Ho se répandait dans les cultures par le moyen des canaux d’irrigation.