MAURICE MAGRE

Les Colombes poignardées

ROMAN

PARIS 6e
L’ÉDITION
4, rue de Furstenberg.

MCMXVII

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
parus dans la “Bibliothèque Charpentier”

Poésies.

  • La Chanson des Hommes.
  • Le Poème de la Jeunesse.
  • Les Lèvres et le Secret.
  • Les Belles de Nuit.

Contes.

  • Histoire merveilleuse de Claire d’Amour.

Pyschologie.

  • La Conquête des Femmes.

Théâtre.

  • Le Vieil Ami, Aux (4 acte, Théâtre Antoine).
  • Le Dernier Rêve (1 acte, Odéon).
  • Velléda (4 actes, Odéon).
  • Le Marchand de Passions (3 actes, Théâtre-des-Arts).
  • La Fille du Soleil (3 actes, musique d’André Gailhard, Opéra).
  • L’An Mille (4 actes, Théâtre de plein air).
  • Comediante (2 actes, Comédie-Française).

Pour paraître prochainement :

  • La Montée aux Enfers (poésies).

IL A ÉTÉ TIRÉ :

Dix exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, numérotés de 1 à 10.

Huit exemplaires hors commerce, marqués de A à H.

ÉLOGE DE L’INFIDÉLITÉ
EN MANIÈRE DE PRÉFACE

C’est une chose très merveilleuse que de beaux yeux puissent pleurer des milliers de larmes sans que ni leur éclat ni leur couleur n’en soient altérés. Et ne faut-il pas s’étonner davantage encore que des cœurs charmants aient pu renfermer des trésors d’amour et de douleur, en aient répandu inlassablement la richesse, sans que les trésors soient le moins du monde diminués ?

Ce n’est pas que les femmes souffrent moins que les hommes, bien au contraire. Mais ce qu’elles jettent à la flamme dévoratrice c’est une substance d’elles qui donne beaucoup de lumière, un peu de chaleur, mais ne se consume pas.

Que l’on ne voie pas dans ces petites notes la moindre critique de ce que l’on a appelé la puissance d’oubli des femmes. Parmi tant d’êtres qui s’aimaient et qui ont été séparés au commencement de la guerre, les femmes n’ont pas oublié plus vite, et si elles ont trahi les premières, c’est que seules elles en avaient les tentations et les facilités.

La guerre nous a montré avec une terrible évidence combien sont fragiles nos affections et combien ceux qui paraissent le plus semblables et qui sont liés pour une brève éternité, peuvent aisément, au bout de quelques mois d’éloignement, devenir différents et étrangers.

Que de femmes auront découvert, après la première épouvante de la solitude, que cette solitude a deux visages, celui de l’ennui et aussi celui de la liberté. Elles comprendront pour la première fois cette lueur qu’il y avait dans les yeux du mari ou de l’amant quand il disait le soir : Je vais au cercle et rentrerai peut-être tard. Elles comprendront que si le baiser était hâtif sur la porte, c’est que le courant d’air de l’escalier apportait le souffle de la promenade solitaire, de la rue où, précédé par la petite clarté de la cigarette, on s’en va vers les mille buts de la vie nocturne.

Elles aussi sauront la joie de dîner en ville quand cela leur plaît, d’aller au théâtre sans autorisation, elles connaîtront l’allégresse du réveil solitaire, elles perdront l’habitude des discussions quotidiennes par lesquelles s’exerce la tyrannie de ceux qu’on aime. Elles useront de la liberté et elles la chériront très vite. Et quelques-unes s’apercevront que c’est un bien si merveilleux, un compagnon avec tant de fantaisie et de variété qu’elles ne voudront plus s’en séparer et que son charme fera pâlir pour elles le charme de la tendresse dans le cadre du foyer.

Un aimant puissant aura appelé les hommes par ailleurs. Ils auront retrouvé dans les dépôts, dans les camps ou dans les bureaux d’auxiliaires la grossièreté primitive qui est le fond de leur nature et qui reparaît dès qu’ils causent entre eux librement. Une conception grossière de la vie déformera leur esprit, changera leur jugement sur toutes les choses du passé. Ils se plongeront dans le commun comme dans un bain régénérateur. Ils ne se souviendront plus de l’ancienne délicatesse que comme on se souvient d’une religion dont l’encens vous grisait mais qui vous a trompé.

Les deux sexes ne mourront pas chacun de leur côté. Ils vivront pour des allégresses nouvelles qu’ils chercheront de toute la force de leur instinct à travers quelques peines, quelques hésitations, rencontrant parfois même un remords timide, de même qu’on rencontre au coin d’une rue un pauvre honteux qui vous regarde tristement, mais ne vous demande pas l’aumône.

La nature avec son invincible logique sera la plus forte, elle conduira ses enfants vers le paradis où ils pourront satisfaire leur antique appétit de bonheur, et si, pour entrer dans ce paradis, il faut mordre aux fruits de la trahison, ces fruits seront inexorablement mangés ; car, contrairement à ce que disent les gens moraux, ces fruits-là ne sont pas empoisonnés et même possèdent une délicieuse saveur.

J’offre aux lecteurs la très légère esquisse du tout petit coin d’un grand tableau qui est encore à peindre. Qu’on n’y cherche pas autre chose. Ici sont indiquées quelques ébauches de femmes avec leur vertu native, leur manière de courage, leur sens de l’oubli, leur incapacité de lutter contre la durée. On n’y trouvera pas, entouré de cendres et de bouquets défleuris, l’antique autel qu’il nous plaît d’élever sans cesse à la Fidélité.

Je ne crois pas qu’il convienne de s’en affliger. Sous ses bandeaux grisonnants et son visage inexorable, cette déesse fut trop honorée par les hommes. Elle est l’ennemie des bonheurs nouveaux, et la tristesse des temps est trop grande pour que l’on méconnaisse à dessein la part d’espérance de l’avenir.

Du reste pour un esprit élevé, la fidélité est-elle une vertu tellement précieuse ? Ne lui a-t-on pas conféré trop de puissance ? N’y a-t-il pas place, non loin d’elle, pour un autre autel où les couronnes qui seraient déposées porteraient l’inscription : regrets passagers ! pour une autre déesse dont le visage tourné vers le soleil levant enseignerait que ni l’amour ni le malheur ne sont éternels, et qui serait l’Infidélité.

On pourrait l’appeler aussi la Consolation. Les personnages austères et médiocres qui établissent les conventions morales, les principes menteurs sur lesquels nous vivons, se détourneraient en la voyant. Mais il y aurait auprès d’elle, se tenant la main, la curiosité et le désir qui sont les vertus de ceux qui s’efforcent d’être supérieurs.

EN CE TEMPS-LA

En ce temps-là, les robes décolletées furent suspendues dans les armoires, et le petit bruit de leurs paillettes s’éteignit dans les appartements. En ce temps-là, la partition des chansons nouvelles, les brochures où l’on apprenait des rôles furent jetées sur les pianos comme des choses, mortes désormais, dont les caractères n’avaient plus de signification. En ce temps-là, les bijoux furent enfermés dans leurs coffrets, les perles se ternirent soudain et le bâton de rouge du maquillage tomba de bien des mains délicates pour faire une petite goutte de sang symbolique sur le tapis. En ce temps-là, de beaux yeux qui savaient tout se mirent à regarder la vie avec une subite ingénuité, de beaux yeux profonds et sombres devinrent bleus comme le ciel du matin. En ce temps-là, les voluptueuses devinrent chastes et les lèvres éperdues de désir ne connurent plus que le baiser qui se pose sur le front. En ce temps-là, d’étranges et fraternels conciliabules eurent lieu entre les femmes de chambre du septième étage et les élégantes locataires du premier. En ce temps-là, le fils de la concierge et le petit jeune homme amant de la demi-mondaine devinrent, par une subite égalité, de sublimes compagnons d’aventure. En ce temps-là, les tziganes des orchestres quittèrent leur costume d’opérette pour le pantalon rouge et la veste bleue, et le dernier tango expira. En ce temps-là, beaucoup de femmes commencèrent une campagne de Paris où il y avait aussi des marches bien épuisantes, des retraites bien douloureuses, des contre-attaques mortelles. Il fallait s’emparer de cette colline, hérissée d’humiliations plus terribles que les shrapnells, qui s’appelle le Mont-de-Piété. Il fallait attendre longuement, pour surprendre l’ennemi bien abrité derrière un guichet de la mairie et qui jetait sur vous des regards de mépris, des paroles brèves et incompréhensibles qui vous traversaient mieux que les balles des mauser. Il fallait soutenir une lutte héroïque pour rapporter le butin modique d’un franc vingt-cinq. Il fallait affronter des pitiés insolentes, entendre tonner des réclamations de fournisseurs aussi assourdissantes que les canons, subir l’assaut de tous les créanciers de votre vie entière. Il fallait grelotter dans les tranchées faites de ses propres meubles, parmi le suintement de la solitude, auprès du calorifère que le propriétaire n’avait pas voulu rallumer.

En ce temps-là, il y eut de grands héroïsmes cachés. De petites mains dont étaient tombées toutes les bagues serrèrent le manche d’ivoire de leur ombrelle avec l’énergie que l’on met à serrer la poignée d’une épée. Des visages exquis qui n’avaient reflété que l’amour revêtirent le masque du courage. Des corps fins qui n’avaient connu que les combats passionnés de la volupté, les lits tièdes, les bains parfumés, se tordirent âprement pour lutter avec le malheur. Sous la cuirasse des robes, de petits cœurs d’oiseaux battirent d’une émotion plus forte que celle qu’avait jamais donnée le rendez-vous le plus désiré. Il fallut lutter avec sa patience, avec sa résignation autant qu’avec sa bravoure. Il n’y avait pas de soleil de victoire à espérer, nul drapeau ne flottait pour le rassemblement, et au lieu de musique militaire on n’entendait, dans une cour lointaine, que le chant d’un musicien perdu avec son accordéon qui vous déchirait le cœur. Il y eut des blessures inguérissables, il y eut d’admirables morts qu’on ne saura pas et, dans des chambres solitaires, les puissances qui veillent autour de nous ont dû déposer d’invisibles légion d’honneur, sur de menus seins à jamais glacés.

LE PETIT CARNET

Vous l’aimiez et il est parti. Et pour la première fois de votre vie vous vous trouvez inoccupée. Vous étiez de ces femmes qui possèdent un petit carnet où sont inscrits les rendez-vous et qui ont toujours mille choses à faire. Ce petit carnet était adjoint à votre bourse par une chaînette d’or. A quoi va-t-il servir maintenant ?

A peine la lumière était entrée dans votre chambre, à peine aviez-vous émergé hors des draps, que vous plantiez une épingle d’écaille dans votre chevelure tordue hâtivement et que vous commenciez une grande lutte avec toutes vos occupations insignifiantes.

Dans cette lutte vous étiez toujours vaincue. Comment, dans la même journée, tenir tête au coiffeur, à la modiste, à la lingère, essayer chez la couturière, répéter au petit théâtre où vous deviez jouer prochainement, assister à un concert avec un ami qui vous initie à la grande musique, prendre le thé trois fois dans des endroits très éloignés, publics et privés, où vous appellent, avec une égale force, l’amitié et l’amour ?

Maintenant, il n’y a plus d’amis, les thés sont clos, le coiffeur lui-même, cet homme paisible et bavard, est parti pour la guerre et vous avez été obligée de chasser honteusement l’auvergnat barbare qui s’était présenté comme son remplaçant.

Je feuillète le petit carnet de rendez-vous et je regarde les dernières lignes écrites.

Les Luxeuil, six heures ; Bichara, six heures et demie. Puis il y a une page blanche et puis une adresse 50e régiment, 3e bataillon. Ensuite je vois une liste qui reprend. Mais non, ce n’est pas une liste. Lundi : Marco, Marco, Marco, Marco, etc. Et pour toute la semaine, à toutes les pages, il y a Marco. Marco, c’est le nom de celui que vous aimiez, car si occupée que vous soyez, vous aviez encore le temps d’aimer. Vous ne le voyez plus, mais il fallait des rendez-vous à votre inlassable activité, et vous avez pris date avec sa pensée, sur le précieux petit carnet, pour tous les jours et pour toutes les heures.

LE BALAI

Je sonnai à la porte du petit hôtel de Chinette et j’attendis. J’attendis longtemps. Quoi ! Plus un domestique ! la maison était déserte, la maison joyeuse des soupers nocturnes, des bals masqués et des tangos de cinq heures du matin.

Enfin un petit pas retentit au loin, se rapprocha et la porte s’entrouvrit. J’aperçus par la fente de la porte le visage de quelqu’un d’inhospitalier qui n’était venu qu’à cause de la possibilité d’une lettre et d’un télégramme et qui avait bien envie de renvoyer le visiteur importun.

Ce visage était celui de Chinette, mais un visage changé, plus grave, sans rouge et sans mouche.

Je la regardai avec surprise. Dans la maison où elle régnait naguère, n’était-elle plus maintenant qu’une servante ? Elle portait en effet un tablier blanc, elle avait un corsage très simple, ses cheveux étaient tirés, et elle me sembla, avec son délicieux visage, ses pieds infimes qui émergeaient sous sa jupe, quelque moderne Cendrillon qui allait faire le ménage, sur le seuil d’un palais endormi.

Elle me reconnut et j’entrai.

Elle n’avait aucune fausse honte.

— Oui, me dit-elle, c’est ainsi. Plus de maître d’hôtel, plus de femme de chambre, pas même une femme de ménage. Ce n’est pas que j’aie peur de me trouver tout à fait sans argent. Mais comment supporter la pensée de vivre comme par le passé, d’être servie, d’avoir toutes mes aises, quand là-bas il y a tant de gens qui souffrent et qui meurent. Et puis n’est-ce pas affreux, lui qui avait si peu de santé malgré son embonpoint, qui n’allait jamais qu’en automobile, il est obligé de marcher tout le jour, de porter un sac, de préparer sa soupe. Comment doit-il s’en tirer ? Comme il doit être malheureux !

Je savais que Chinette n’aimait pas le banquier avec lequel elle vivait. J’avais été son confident. Elle ne l’aimait pas, disait-elle, parce qu’il était trop blond et trop gros et qu’elle n’avait de goût que pour les hommes bruns et maigres. Elle le trompait avec toute la faculté de tromper qu’elle avait en elle et qui était très grande.

Sans doute mon étonnement se dégagea de mon silence, perça dans la fixité de mon regard.

— Quand je vivais avec lui il m’ennuyait, je ne pouvais le supporter. Son physique m’était odieux. Puis sa richesse excessive mettait une barrière entre lui et moi. Il était comme un témoignage perpétuel de la grande injustice qui fait que les uns sont riches et que les autres sont obligés de peiner durement pour gagner leur vie. Maintenant depuis qu’il est soldat, depuis qu’il risque son existence comme tous les autres, je l’aime. C’est bien de l’amour. Je pense à lui, je lui écris, j’attends ses lettres. Il y avait autrefois entre lui et moi une gêne obscure. Il avait cette sorte de timidité, ce manque d’expansion des gens trop riches. Moi, je gardais auprès de lui toute ma fierté, j’étais sans cesse sur la défensive. Cela a disparu à présent. Je le sens tout près de moi. Nous sommes des égaux, des amants qui sont séparés et qui vivent dans l’espoir de se revoir. De lui, tout m’est cher, et son embonpoint même m’attendrit. N’est-ce pas curieux ?

Je répondis que c’était curieux et pour tout connaître de l’âme de Chinette, je demandai :

— Et Paul ?

Paul était un jeune comédien que Chinette disait aimer avant la guerre.

Elle fit la moue.

— « Oh ! lui, je ne sais pas. Mais il est jeune : il se débrouillera. Je ne le plains pas. »

Elle se tut un instant pour permettre à l’image de Paul de s’écrouler à tout jamais dans l’abîme où vont les amants oubliés, et elle reprit :

— J’aurais voulu travailler, souffrir comme tout le monde. Mais que peut faire une femme ? J’ai bien essayé d’aller dans les hôpitaux, il fallait passer des examens, il y avait trop de bonnes volontés et on a refusé mon concours. Alors je suis rentrée chez moi et je me suis dit que je mènerais ici la vie exemplaire d’une pauvre femme. Je travaille depuis le matin. Dans une petite robe de rien du tout je vais au marché. Je prépare mes repas. Je fais ma chambre, je balaye ma maison et je lave le corridor. Le soir je dépose dans la rue les ordures. Et dans le grand lit où je me couche, très fatiguée, dès neuf heures, je savoure une solitude qui ne me pèse pas.

Je sentis que, parmi les meubles dont on voyait les pieds d’or passer sous les housses et qui étaient comme des seigneurs sous des robes de moine, je représentais un élément mondain un peu choquant. Le seul fait de connaître Paul et d’y penser rendait ma présence difficile à supporter longtemps.

Je me levai pour partir. Chinette m’accompagna dans l’escalier et machinalement elle prit au passage le balai qu’elle avait dû déposer au moment où j’avais sonné. Elle me tendit sa main gauche et, de la droite, elle le souleva avec une sorte de noblesse.

Ce balai, c’était pour elle l’arme qui allait la défendre, lui permettre de traverser, sans être humiliée par sa conscience, avec l’orgueil intime qui fait patienter cette période malheureuse de la vie. Je regardai sur le seuil le bel ovale de son visage un peu triste mais résolu, ses cheveux blonds tirés, son tablier de soubrette et je saluai cette héroïne ignorée qui combattait la destinée avec un balai.

TROU LA LA…

Je m’élançai à travers Montmartre, dans l’espérance d’un visage connu, d’un être avec lequel j’aurais pu échanger des paroles quelconques.

La nuit tombait sur les terrasses des cafés ou les hommes lisaient avec fébrilité les journaux. On causait aussi par groupe avec animation et je remarquai que les hommes barbus ou qui portaient de longs cheveux avaient conquis soudain une plus grande importance, étaient entourés d’une sorte d’auréole. Les faces rasées au contraire glissaient dans la foule avec insignifiance, essayaient de se dérober à un vague mépris des passants.

Je me précipitai sur la place Clichy et cherchai sur le trottoir qui fait l’angle de cette place et de la rue de Douai.

Là, depuis des années très nombreuses, à quelque heure du jour ou de la nuit que je sois passé, à midi, allant déjeuner dans un restaurant de l’avenue de Clichy, à quatre heures du matin, sortant, l’esprit trouble, de chez le peintre Dante, l’hiver, dans la neige, l’été dans la solitude morne des vacances, j’avais toujours vu, immuable, bravant le fracas des automobiles et le regard des agents, une femme très âgée, presque sans forme, avec des yeux atones, n’ayant pour lumière que l’éclair d’une clef qu’elle tenait à la main, j’avais toujours entendu sa voie indifférente et éraillée murmurer à mon passage :

— Viens-tu, mon chéri ?

Je m’étais irrité souvent qu’elle osât supposer que je puisse la suivre. J’aurais voulus dans ma vanité, qu’elle me reconnût et qu’elle me notât sur ses mystérieuses tablettes comme quelqu’un de trop distingué pour rentrer dans sa clientèle et qu’il était inutile d’appeler. Elle m’avait importuné souvent parce que j’aimais regarder la devanture du libraire qui se trouve là, et que dans ce cas elle s’arrêtait auprès de moi, simulant un intérêt littéraire pour les livres alignés et qu’elle répétait inlassablement, d’une voix sans accent : Viens-tu, mon chéri ? jusqu’à ce que je sois obligé de quitter la place.

Je l’avais plaint quelquefois. Elle avait résisté à tous les changements des lieux où elle vivait. D’une maison ancienne et entourée de vieux arbres, on avait fait un lycée en face le libraire. Elle qui était contemporaine des antiques omnibus à chevaux dont on atteignait l’impériale par un marchepied, avait vu les modernes autobus et les trams électriques qui viennent de Levallois. Je m’étais accoutumé à considérer cette créature comme d’essence éternelle.

Le trottoir de la rue de Douai était vide. Nul pas ne résonnait. Nulle clef n’étincelait.

J’attendis ; je crus à un simple changement d’habitudes. Je descendis jusqu’à la place Vintimille. Il n’y avait personne. Je revins. Pour la première fois je pouvais regarder les livres tout à mon aise. La librairie n’était pas encore fermée mais je ne fus pas tenté de le faire. Il me manquait l’appel auquel j’étais accoutumé. La créature avait disparu. Toute la puissance de la littérature avec la fantaisie des poètes, l’invention des romanciers, que recélait la boutique du libraire me sembla éteinte. Cette absence de la femme porteuse de clef avait une profonde signification. Je me mis à marcher fiévreusement.

Mais en passant devant un bar dont la porte était fermée, je vis avec surprise à travers les carreaux qu’il était plein de monde et j’entendis un bruit incompréhensible s’en échapper.

J’y entrai et un singulier spectacle frappa ma vue. Autour des tables étaient rassemblées de grosses matrones de Montmartre, marchandes à la toilette, entremetteuses des petits hôtels, ouvreuses de music-hall endimanchées, tireuses de cartes. Il y avait aussi quelques petites femmes, habituées du Moulin rouge, quelques comédiens déchus devenus souffleurs ou copistes, et aussi de jeunes hommes professionnels de l’amour, la tête appuyée sur des mains chargées de bagues à bon marché.

Mais les femmes étaient peu ou mal maquillées, les gestes maniérés des jeunes gens avaient quelque chose de faux et de manqué. Soit par pénitence, soir par économie, soit par mépris de la boisson, personne ne buvait. Les tables étaient vides.

Et dans une épaisse fumée, avec une dérisoire gravité, comme s’ils accomplissaient un rite bouffon et solennel, tous ces êtres hybrides, toutes ces épaves, chantaient d’une voix d’une tristesse infinie coupée par instant d’un hoquet :

Trou la la… Trou la la.

Quel rite accomplissaient-ils ? Quelle prière faisaient-ils ?

La douleur de ce chant me pénétra et je me hâtai de ressortir. Je m’éloignai. Mais après avoir marché quelque temps, la curiosité me tenailla et je revins sur mes pas. Sans doute, ce que j’avais entendu n’était qu’un refrain familier de ce bar hanté par un monde spécial, que l’on avait dû entonner au moment même où j’étais entré.

Je franchis à nouveau la porte, O stupeur ! dans l’opaque fumée, les mêmes personnages immobiles, chantaient avec mélancolie.

Trou la la… Trou la la.

Était-ce la forme inattendue par laquelle participaient à la douleur générale tous ces êtres ratés, ce rebut du théâtre et de la galanterie ?… Je ne sais. Mais la fumée du tabac, l’odeur, la gravité horrible, l’immobilité de tous les assistants, ce chant incompréhensible, donnaient à ce lieu l’aspect d’un cauchemar.

Je m’assis et je vis à côté de moi un homme âgé qui avait une barbe de plusieurs jours, une redingote noire élimée et un chapeau haut dont la soie était soulevée par endroits et qu’il portait sur le derrière de la tête. Je reconnus à n’en pas douter, quelque ancien grand premier rôle d’une troupe de province.

Je le regardai avec plus d’attention, je vis que de grosses larmes coulaient sur son visage ridé et sur son col usé et trop large.

Mais huit heures sonnaient. La rue retentissait d’un bruit de volets et de devantures qui se fermaient, une patronne blafarde claquait des mains.

La plainte s’interrompit, il y eut des adieux et des mains serrées et tout le monde sortit.

Je suivis au milieu d’un groupe l’homme qui avait pleuré. Il parlait en marchant, raide, un peu voûté, et il faisait de temps en temps un geste trop grand, comme s’il déployait un manteau.

Sa voix était profonde, émouvante et très jeune. Je ne distinguais qu’incomplètement ses paroles, mais je compris cependant qu’il parlait d’un fils unique qui était parti à la guerre et dont il n’avait pas de nouvelles.

Le groupe s’arrêta à l’angle de la rue Lepic. Je vis qu’on lui disait au revoir avec un respect affectueux et l’homme monta seul et à grands pas, la rue.

Je ressentais pour lui une si grande pitié que je marchais encore derrière lui. Dans la tristesse de ce temps, des inconnus s’abordaient pour se parler avec amitié. Je résolus de lui dire quelques paroles consolatrices. Je me mis à courir un peu, car il faisait de longues enjambées et allait très vite.

La rue Lepic était déjà absolument déserte. J’arrivai presque à côté de lui. Je le regardai et je perçus que gravement, à demi-voix, ayant sur son visage une grande douleur, il chantait :

Trou la la… Trou la la…

Alors, je redescendis en courant la rue Lepic, songeant combien sont divers les moyens d’expression de notre cœur.

LES MARTINI COCKTAIL

Jacqueline a demandé un martini cocktail, elle a pris une paille, elle fixe le verre de ses yeux bleus et elle boit avec lenteur, gravement comme on accomplit un rite.

Il y a de belles choses dans la couleur jaune du cocktail. Il y a la transformation du lieu où l’on se trouve, l’amitié de Mme Germaine, la patronne du petit bar où est servi le cocktail, la satisfaction du chapeau et de la robe que l’on porte, la douceur crépusculaire.

Mais quand il n’y a plus dans le verre étroit qu’un petit rond d’écorce amère et les morceaux de la paille que l’on a cassée dans ses doigts nerveux, on regrette ces belles choses et l’on demande un deuxième martini cocktail.

La couleur du deuxième martini cocktail est plus nuancée que celle du premier, son or est plus ensoleillé, sa saveur est meilleure, le morceau d’écorce amère y est moins amer.

Et il y a des choses bien plus belles que dans le premier.

Il y a la brièveté du temps, le sentiment que la guerre est peu durable et passagère, que le peuple français est invincible, que tous les hommes qui sont partis pour se battre reviendront vivants et sans blessure, tous les hommes, surtout celui auquel pense Jacqueline.

Ce deuxième martini cocktail produit un effet si agréable que, pour que cet effet ne s’atténue pas, il faut se hâter d’en demander un troisième.

Splendide est le troisième martini cocktail. Il rayonne et il fait rayonner toutes choses autour de lui. La figure de Mme Germaine est illuminée d’une glorieuse auréole. Le petit chasseur dans son uniforme bleu est pareil à un officier de marine qui va pénétrer dans un sous-marin. Des Marseillaises bourdonnent au loin, des drapeaux claquent. Il se trouve que, par le miracle de la boisson d’or et de la paille, quelques jours ont suffi pour que la guerre soit terminée et qu’un jeune soldat nommé Marco rentre à Paris, couvert de galons et de décorations, à cause des exploits qu’il a accomplis. Il n’a qu’une pensée au milieu de ses actions d’éclat, celle de Jacqueline… Et maintenant il s’avance vers elle, appuyé sur une épée et elle va l’embrasser. En face de nous, deux femmes et un artilleur plaisantent et rient car il n’y a que des événements heureux causés par la guerre et un bonheur immense pénètre le monde.

— Vous pleurez, Jacqueline. Je viens de voir une larme tomber dans votre verre vide. Une autre est au bord de vos paupières. Voilà votre petit mouchoir brodé. Essuyez-la vite.

« Je sais que parmi les belles pensées et les belles images que vous avez vues dans l’or magique des martini cocktail il n’y avait aucune représentation de mon amitié. Cela ne fait rien. Je vous défendrai contre le quatrième martini cocktail et je vous ramènerai chez vous. C’est un effet bien connu de ce breuvage merveilleux. Il fait venir la tristesse après la beauté. Du reste, l’une n’accompagne-t-elle pas l’autre dans toutes les choses de la vie ?

« Vous me répondez que vous avez horreur des martini cocktail mais que vous en buvez seulement à cause du souvenir, parce que Marco les aimait.

« Venez, laissons là le verre où il n’y a plus que la larme et l’écorce amère. »

CE QU’A DIT LE BOUDDHA AUX YEUX D’OR

Et ce soir-là, le Bouddha aux yeux d’or qui était sur la cheminée de la petite fumerie de la rue Caulaincourt, parla à l’homme couché sur les nattes en face de lui, et voici les paroles mémorables qui furent dites :

« Ancien magistrat colonial, lève-toi. Les jours sont venus où les mandarins doivent devenir des guerriers et revêtir le costume des samouraïs. O vivant endormi, après des années d’une vie immobile, tout moite d’opium et de songe, tu vas être traversé par le soleil, tu vas porter des armes, tu vas t’efforcer de tuer.

« Tu m’as rapporté, jadis, roulé dans une couverture, de Cao-Bang, petite ville lointaine de la frontière d’Indo-Chine, où tu m’avais acheté pour quelques pièces d’argent à un vieux bonze. Ce vieux bonze avait sculpté mon image grossière dans le bois d’un palétuvier frappé par la foudre et par conséquent désigné par les puissances. C’est pourquoi je suis un dieu favorable. Depuis tu t’es plu à dire à tes amis que tu m’avais ravi nuitamment dans une pagode, où j’étais l’objet d’un culte ancien, et cela au prix de mille dangers. Mais je t’ai pardonné ce mensonge, car tu ne peux connaître combien la vérité de mon origine est plus belle que ton invention, étant de la race des Occidentaux.

« Tu m’as traité avec honneur, tu m’as donné la meilleure place dans ta maison, tu as suspendu sur mon front une petite lanterne de bronze, achetée, il est vrai, dans un bazar de Paris, mais qui est un signe de vénération. Aussi je te protège et je conduirai ton visage jauni et ton ombre falote dans les rues des villes, sur les routes des champs, parmi les épreuves redoutables qui t’attendent.

« Voilà des années que tu n’es sorti de ton appartement que pour te rendre dans la fumerie d’un ami. Depuis trois heures de l’après-midi, heure de ton réveil, jusqu’à six heures du matin, moment où tu tombes dans un vague demi-sommeil, tu fumes sans cesse, le front appuyé à un dur coussin de cuir, parmi les armes, les soies bariolées, les brûle-parfums, les boîtes laquées, rapportés comme moi de là-bas. Hors la qualité de la drogue noire que tu absorbes et la conversation d’un tout petit nombre d’amis, fumeurs comme toi, toutes choses te sont indifférentes. Tu ne lis jamais les journaux où sont écrites les choses qui arrivent dans l’Occident, tu ignores et tu redoutes la lumière du jour, tu as borné ta vie à la distance où monte en tournoyant la fumée de ta pipe, et il semble que cette grande chimère qui est brodée sur ta porte te défende, en écartant ses ailes rouges, contre les atteintes du monde.

« Tu as eu assez de force d’âme pour résister aux conseils de ta concierge, dont l’esprit est peu enclin au rêve et qui s’apitoie sur la forme de ta vie. Tu as pu braver les conseils d’un ami, colonial comme toi, dont la santé est délicate et qui, chaque fois qu’il vient te voir, découvre sur ton visage les stigmates d’une maladie de foie. Tu as su te rire d’un autre ami craintif qui, plusieurs fois, t’exhorta à détruire sur le champ tout ce qui te servait à fumer, y compris cet admirable opium de Bénarès qui se fabrique si coûteusement à Londres, car il prétendait savoir d’une source mystérieuse et certaine que la police allait perquisitionner chez tous les fumeurs de Paris.

« Tu pensais pouvoir conduire ton existence jusqu’à la mort, dans la sagesse d’une rêverie perpétuelle, au milieu des visages des amis, parmi les volutes de la fumée brune. Tu t’es trompé. Les Puissances inconnues en ont décidé autrement, et des millions de destinées humaines vont être lancées hors de leur voie.

Ancien magistrat colonial, comment feras-tu ? Il te faudra marcher durant les journées avec un sac sur le dos, il te faudra, le soir, t’étendre sur la terre nue, sans grésillement familier, sans clarté rougeâtre, sans fumée noire.

« Alors, voici ce que je te prescris de faire :

« Les hommes s’accordent volontiers à fixer le terme de la guerre à quatre mois environ. Les prévisions des dieux doivent être conformes à celles des hommes. Tu peux compter sur quatre mois de guerre, quatre mois durant lesquels il te faudra soutenir à tout instant contre toi-même une lutte bien plus terrible qu’avec l’ennemi. Une aspiration immense de fumer tes trente pipes quotidiennes absorbera tes facultés. Tu ne peux emporter avec toi ni le plateau ni la lampe. Alors tu remplaceras ces pipes par des boulettes que tu absorberas. Cinq suffiront pour chaque journée. Dans trois jours quand tu partiras, tu dois avoir six cents boulettes dans ton sac. Ainsi tu tiendras ta place d’homme parmi les hommes ; et, si elle se présente à tes yeux, tu pourras regarder la mort sans faiblesse. »

Ainsi parla le Bouddha aux yeux d’or dans la fumerie de la rue Caulaincourt.

Dans le même temps le peintre Dante et quelques amis de l’ancien magistrat colonial se demandaient avec inquiétude comment un homme qui vivait couché, qui n’avait pas vu depuis si longtemps la lumière du jour, et auquel l’opium était aussi nécessaire pour vivre que le pain pour les autres, allait pouvoir, sans transition, faire un soldat.

Ils vinrent chez lui pour lui annoncer la nouvelle de la guerre. Ils le trouvèrent debout, calme et résolu.

« J’en suis à ma trois cent quatre-vingt-cinquième boulette, leur dit-il en souriant. J’aurai tout à l’heure fini de fabriquer ma provision de courage. »

Pour la première fois, il avait tiré ses rideaux, ouvert sa fenêtre et, de ses yeux sans éclat, il s’exerçait à contempler cet ami qu’il n’avait pas revu depuis si longtemps, le soleil.

PAROLES DANS LA FUMERIE

Le poète Jean Noël, sur la natte où il fumait, se souleva un peu ; il posa la pipe d’ivoire, incrustée d’argent, sur le plateau qui était devant lui et il dit :

— Que les peuples soient en guerre, ceci est encore le moindre des maux. D’aussi loin que nous pouvons remonter dans le cours des âges, nous voyons que les hommes sont naturellement des guerriers. De tout temps les nations se sont jetées les unes contre les autres, non pour de profonds intérêts de races, mais pour des fantaisies de souverains ou des spéculations de financiers, Des millions d’hommes se battent et meurent pour les intérêts d’une minorité et ne protestent pas. Même ils attribuent à cette duperie un sens glorieux. C’est que la guerre est un état naturel. Il ne faut ni s’étonner ni s’enrager à l’extrême des maux apparents que nous lui voyons causer. Il faut craindre seulement ses maux invisibles.

Le poète Jean Noël prit au bout d’une aiguille une gouttelette noire d’opium, il l’offrit à la flamme de la lampe rougeâtre, il la fit se gonfler et fumer, il la roula avec un soin amoureux et, quand elle adhéra à la pipe, il reprit :

— Si les hommes consentent à mourir en grand nombre, sans intérêt direct, sans espérance immédiate, c’est que leur instinct leur enseigne, à défaut de raison, que la vie est misérable, et que la mort est une intervention sans grande importance que l’on peut risquer sans but, parce que l’on court le risque tous ensemble et que les musiques militaires vous enivrent. La perte des vies n’est pas ce qu’il faut redouter dans la guerre. Bien plus que les mitrailleuses, les shrapnells d’obus, les bombes incendiaires, les torpilles et les mines flottantes, bien plus que les tétanos, les typhus, les choléras ou les pestes qu’engendrent les grandes agglomérations humaines sans hygiène, nous devons craindre l’épidémie du mal qui va se répandre dans nos âmes. La petite supériorité que nous avions eu tant de peine à acquérir est meurtrie et abîmée. Ce faisceau choisi de nos sensibilités, que nous avions cultivé en nous avec tant de soins, va se faner comme un bouquet dont on ne renouvelle pas l’eau. Ce qui nous faisait bons et artistes risque d’être détruit par le souffle de mal qui vient de la guerre.

Comme si, pour remédier à cette destruction morale, un cordial était nécessaire, le poète Jean Noël, ayant placé sa pipe sur la lampe, aspira longuement plusieurs bouffées, dont il rejeta avec lenteur la fumée.

— C’est à mon tour, dit une femme que personne ne connaissait et qui était déjà venue plusieurs fois. Elle n’avait jamais parlé, et fumait sans cesse.

— Il me semble que je l’ai connue autrefois au quartier latin, avait dit d’elle, en matière d’introduction, le peintre Dante qui l’avait amenée.

Il y avait aussi là, couchés sur les divans ou les tapis, Jacqueline qui espérait trouver l’oubli de son chagrin, deux êtres indistincts et sans forme, tout au fond de la pièce, et un homme d’aspect joyeux qui ne fumait jamais et ne venait que pour faire des études de mœurs, disait-il, en réalité dans l’espoir de bonnes fortunes faciles.

Polly et Dolly étaient immobiles, pelotonnées dans un coin, l’une contre l’autre. De temps en temps, un de leurs deux visages ingénus apparaissait hors de l’ombre, fixait sur tout le monde des yeux étonnés, puis disparaissait à nouveau, et l’on comprenait sans le voir qu’il retournait à la douceur du baiser. Le peintre Dante, dans un kimono trop long, servit le thé. Parfois il s’arrêtait et, désignant de sa main tendue, soit le reflet de la lanterne chinoise sur une étoffe ancienne, soit un pied nu qui émergeait d’un peignoir, soit l’ensemble des choses qui se présentaient à ses yeux, il disait :

— Hein ? Est-ce assez joli de couleur ?

Et son habitude d’admirer la couleur des choses dans ce lieu où régnait une ombre perpétuelle était si grande que parfois, couché sur le dos, venant d’aspirer une pipe et la savourant, il fermait les yeux et disait encore :

— Est-ce assez joli de couleur ?

Le bruit des tasses s’arrêta, un baiser de Polly à Dolly passa comme un petit souffle de tendresse, et le poète Jean Noël reprit encore :

— Nous assistons dès maintenant à la renaissance du mal. Si la guerre a suscité des héroïsmes assurément admirables, elle a développé dans l’âme humaine une puissance de mal bien plus grande. Nos beaux rêves d’autrefois sont remplacés par des imaginations meurtrières et sanglantes. Quand je me réveille la nuit, mes vœux deviennent des images, et je vois au loin des millions d’Allemands culbutés, des canons qui sèment la mort parmi eux, des flottes entières qui coulent avec leurs équipages. Ces rêves sont cruels et douloureux, ils sont le signe de la passion et non de la supériorité. N’avez-vous pas remarqué autour de vous, dans les petites actions de la vie, une activité inaccoutumée du mal. De toutes parts, les lettres anonymes, les dénonciations affluent. Beaucoup de gens, qui sont d’excellents patriotes, sont accusés, sans une ombre de prétexte, d’espionnage au profit de l’Allemagne, uniquement parce que leur visage déplaît au locataire qui habite en face leur appartement. D’autres sont obligés d’aller chez le commissaire de police, de montrer leurs papiers, d’établir que de père en fils ils sont de lignée française, parce que leur concierge n’a pas de sympathie pour eux. Des rancunes cachées éclatent, des haines qui couvaient se donnent libre cours. On calomnie avec plus de facilité, on accuse pour rien. On annonce volontiers que tel ami a une jambe coupée, que tel autre est mort, et une joie secrète perce sous une hypocrite affliction. La mort est devenue familière, la catastrophe est devenue l’élément quotidien, et au lieu de souffrir dans cet élément, l’humanité s’y meut avec une aisance inattendue, semble s’y complaire et s’y délecter. Toutes les espérances formées par les idéalistes humanitaires viennent de s’écrouler. Les hommes n’évoluent pas vers le bien. Ils sont mauvais. Ils ont pris pour s’en aller vers le progrès une voie qui est une erreur. Nous sommes sur un faux chemin. Nous faisons partie d’une humanité manquée puisque tout l’effort moral accompli aboutit à ce que nous voyons à présent.

Polly souleva sa tête ébouriffée comme pour témoigner par sa surprise que le mal avait des exceptions. Un des êtres obscurs qui étaient dans un coin et que l’on ne voyait pas, dit :

— Mais non, la guerre est une manifestation de l’amour.

Un silence s’établit. On attendait une explication. Elle ne se produisit pas.

Jean Noël parla à nouveau :

— Si nous voulons garder la petite somme de sensibilité que nous avons acquise, cette richesse précieuse qui nous fait goûter la qualité des émotions, la beauté des arts, il faut que notre esprit demeure inattentif aux choses horribles de la guerre. Je suis décidé à ne plus lire les journaux et à m’enfuir en courant lorsque je rencontrerai dans la rue quelqu’un qui voudra me faire un récit de bataille. Je veux que les échos des atrocités expirent à ma porte. Je sortirai de chez moi le moins possible pour ne pas connaître davantage que les hommes s’en reviennent vers la sauvagerie de leurs aïeux. Je protégerai mon rêve ancien, je vivrai avec lui seul, je le défendrai contre la tristesse de ce temps. Je suis résolu à ignorer la guerre.

Des paroles diverses et confuses furent échangées sur ce point de vue.

L’homme d’aspect joyeux qui ne fumait pas déclara qu’il avait fait sa demande d’engagement volontaire. Une voix qui sortait de l’ombre dit encore avec autorité :

— La guerre est une manifestation de l’amour.

— Mais pourquoi ? dit le peintre Dante.

Il n’y eut aucune réponse.

Dolly et Polly s’étaient roulées pour dormir dans le même peignoir. J’avais pris la main de Jacqueline, on n’entendait plus que le grésillement de l’opium manié par la femme qui fumait sans cesse.

Quelqu’un qui se leva heurta du pied une tasse de thé, et cela fit autant de fracas pour les oreilles sensibles des fumeurs que si un quartier de Paris avait sauté.

— Cette lumière me fait mal aux yeux, dit Jacqueline.

Le poète Jean Noël attira le plateau à lui, et il souffla sur la lampe comme on souffle sur son bonheur.

LA PSYCHOLOGIE DES LETTRES

Jacqueline reçoit des lettres de Marco. Elle se plaint de n’en pas recevoir un assez grand nombre, mais enfin elle en reçoit. Elle me consulte sur la portée, le sens amoureux des phrases qu’elles contiennent. Je tiens à lui faire plaisir et je m’efforce d’être un commentateur favorable de textes souvent arides.

« Barbas, mon adjudant, est décidément un homme charmant. Nous avons pris l’apéritif, puis dîné ensemble hier… Barbas m’a assuré que nous quitterions le dépôt la semaine prochaine… Je suis très content d’être l’ami de Barbas… J’espère qu’après la guerre tu feras la connaissance de Barbas… »

Cette dernière phrase surtout me sert d’argument.

Une des caractéristiques de l’amour est de vouloir que tous les êtres qui vous sont chers soient réunis par une affection commune. Marco a une nouvelle et grande amitié, celle de l’adjudant Barbas. Puisqu’il voudrait que Jacqueline connaisse Barbas, c’est qu’il aime Jacqueline.

Oui, mais pourquoi les lettres de Marco ne sont-elles pas pleines des marques de tendresse qu’elles renfermaient autrefois ?

Je m’efforce de démontrer que l’âme de Marco suit une évolution à peu près générale chez les jeunes gens dont la guerre a changé brusquement le mode de vivre.

Ils sont soudain retournés en arrière de quelques années, ils sont redevenus des camarades, des êtres faits pour vivre entre hommes, avec des plaisirs d’exercice physique, de beuveries, de nourriture et de conversations grossières. Leurs maîtresses, la vie parisienne, le cadre ancien, sont des choses dont ils rougissent presque avec les hommes vulgaires qui, à présent, sont leurs chefs et dont ils recherchent l’amitié. Il ne faut pas s’alarmer de cela. L’amour reprendra ses droits un peu plus tard, c’est une sorte de trêve de l’amour qui va durer autant que la guerre.

— Mais enfin, dans ce dépôt d’Albi, il me trompe peut-être.

— Mais non, Jacqueline. C’est une chose bien connue qu’il n’y a pas de femmes en province, et surtout dans le Midi. Toutes les femmes sont à Paris. Ailleurs il y a des hommes et une vaste catégorie humaine où l’on peut trouver des mères, des sœurs, des tantes, avec des visages où sont des qualités de prévoyance, de sagesse, de bonté, mais il est impossible d’y découvrir l’ovale au teint clair que surmonte un petit chapeau de rien du tout très à la mode, qui peut faire le visage d’une maîtresse.

Que de fois, il y a quelques années, avec la naïve illusion de la jeunesse, j’ai débarqué dans des villes de province et je me suis élancé sur des esplanades désertiques et ensoleillées, faisant tourner ma canne et jetant de droite et de gauche des regards enflammés. Des familles mornes me croisaient. Il y avait des jeunes filles au visage trop bien portant, un peu rouge, et dont j’étais séparé, du reste, par l’abîme des préjugés sociaux.

On m’amenait voir la gérante du bureau de tabac. Certes, elle semblait favorable à une conquête assez rapide. Mais quand on avait fait une provision de cigarettes suffisante pour une consommation de plusieurs mois, quand on avait toutes ses poches bourrées de boîtes d’allumettes et assez de timbres pour un an de correspondances, on s’apercevait qu’on en était au même point et que son sourire engageant en vous offrant un paquet de Gianaclis était le même pour tous les jeunes gens de la ville, automatique et éternel.

On me montrait à la musique deux ou trois femmes qui avaient la réputation d’avoir beaucoup d’amants. Mais ces amants étaient le procureur, les professeurs du lycée, les conseillers de préfecture, des gens établis dans la ville qui avaient pu avancer, pour cette conquête, un capital énorme de parties de cartes avec le mari, de promenades avec la mère, de cadeaux et de temps perdu.

Le voyageur était irrévocablement voué à la solitude sentimentale. Cette solitude devait être aussi inexorable pour le simple soldat qui ne pouvait agir ni par le costume ni par le prestige de la situation.

Non, Jacqueline ne devait pas être trompée.

— Cependant, on m’a dit que dans chaque ville de province… pour les soldats… il y avait une maison…

Je me récrie que Marco est un être bien trop délicat. Je me rappelle une petite ruelle antique, des maisons de briques le long du Tarn sur lesquelles s’allonge l’ombre de la cathédrale, et les seuils où se tiennent deux ou trois femmes aux peignoirs bariolés, tandis que d’un corridor d’une extraordinaire saleté se dégage un souffle d’ail et de parfums à bon marché.

Un souvenir de collège me revient. Je crois entendre le piano faussé, je revois les glaces rayées, la clarté du gaz qui s’y reflète, les meubles aux velours usés. Je pense en moi-même que ces fêtes de la dix-huitième année ont parfois de singuliers retours dans le cœur des hommes.

Je sais combien la créature est faible. Je me représente la tristesse de Marco évoquant, auprès d’un corps mille fois flétri par toute une garnison de guerre, la forme longue et pure de Jacqueline, et j’ai pitié de lui pour ce dégoût, pour cette épreuve à laquelle on n’échappe pas, inexorable comme le conseil de révision, ou le voyage dans un train de troisième classe bondé et c’est avec une immense sincérité que je répète en songeant à sa trahison :

« Rassurez-vous, Marco vous aime. »

L’HÉROISME DE LA CHASTETÉ

La petite Mariette, au milieu des coussins, dans l’ombre de la fumerie, faisait, de ses babouches arabes à ses cheveux répandus, une ligne droite de chair tendue et frémissante. Parfois cette ligne devenait un arc voluptueux, et ses ongles crispés faisaient un petit bruit sur le satin qu’elle égratignait. Un léger soupir soulevait sa gorge dure de vingt ans, et entre ses cils demi-clos, ses prunelles étaient deux gouttes d’or voilées.

Mon ami Jean Noël venait de prendre, du bout de l’aiguille, une gouttelette sombre. Je lui fis un signe. Il posa la pipe et l’aiguille. Il se détourna légèrement et, avec le geste de quelqu’un qui cherche un objet qu’il vient de laisser tomber, il promena sa main sur la main et sur le poignet de Mariette.

Brusquement l’arc se détendit et lança sa flèche qui retomba en une gerbe de paroles.

« Non, mon petit, ce n’est pas la peine. Je n’ai jamais été fidèle, tu le sais bien. C’était même mon principe, ma ligne de conduite, de ne pas l’être. Je m’acquittais assez bien de mes devoirs de maîtresse infidèle vis-à-vis de Jacques, qui me connaissait et avait assez d’amour pour me pardonner ce que ma maladresse lui laissait quelquefois savoir. Mais tout cela c’était avant la guerre. Maintenant je suis une femme sage. C’est un état très nouveau pour moi, et je ne cache pas que je le trouve très pénible. Mais j’ai mis mon point d’honneur à porter jusqu’au bout le fusil et le sac de la chasteté. Je suis, moi aussi, en campagne. Je vaincrai. Certes, ce ne sera pas sans peine. Jamais les tentations ne furent aussi nombreuses. Jamais, semble-t-il, il n’y eut autant d’hommes à Paris. Puis l’absence d’occupations, l’oisiveté forcée inclinent davantage vers l’amour, Je ne parle pas de mes camarades aviateurs qui m’accablent de lettres et dont l’uniforme est si séduisant. Je ne parle pas des étrangers ; même appartenant à des pays neutres, leur qualité d’étrangers les rend un peu suspects. C’est surtout aux officiers blessés qu’il est difficile de résister. Je me dis en moi-même que je commets peut-être une faute en restant insensible aux œillades de ce jeune sous-lieutenant que je rencontre avenue du Bois et qui marche avec des béquilles. Ce serait peut-être une forme du devoir que de le consoler un peu. Qui sait ? Avant un mois, sa jambe sera guérie, il repartira et il emportera le souvenir de ma froideur. Il pensera là-bas : « Cette jeune femme qui m’était si sympathique s’est détournée de moi parce que j’étais blessé et que j’avais des béquilles. » Ainsi j’aurai, sans le vouloir, aggravé les maux de ce jeune homme qui a versé son sang pour nous défendre. N’ai-je pas eu tort ? Mais le devoir alors serait trop agréable. Il faut qu’il soit douloureux. Alors je suis sage. Et quand on est comme moi ce que, vous autres hommes, vous appelez communément une femme de tempérament, on souffre. Je suis contente de souffrir. Je lutte avec un instinct puissant qui est en moi. Je sens passer quelquefois autour de ma chair une flamme aussi chaude que celle des canons, qui m’enveloppe et qui m’embrase. Je résiste aux assauts de la volupté, je brave les explosions du désir, je reste debout sous l’éclair de l’amour. C’est ma manière de faire la guerre. Et quand celui que je n’ai pas assez aimé reviendra, je pourrai au moins lui offrir en échange de toutes les souffrances qu’il aura connues une toute petite goutte d’héroïsme dont il comprendra la beauté parce qu’il sait la faiblesse de ma chair. »

La grande Lucienne, qui n’avait rien dit jusque-là, mais qui écoutait, accoudée sur son bras brun, à l’attache un peu vulgaire, eut un mouvement d’indignation qui fit s’entrechoquer des colliers faux et s’écria :

« Cette manière de comprendre la vie pendant la guerre est stupide. Mariette se fait souffrir et elle ne donne aucune joie à personne. Tout le monde est bien assez malheureux pour ne pas augmenter encore la tristesse en se forgeant des idées qui ne servent à rien. Moi, je ne m’en cache pas, en un mois j’ai été la maîtresse de trois militaires que je ne connaissais pas, qui sont partis, et que je ne reverrai peut-être jamais plus. »

Dans l’ombre, sans les voir, je sentis des sourires sur les visages, exprimant que dans l’esprit de tous, ce nombre devait être très inférieur à la réalité.

La grande Lucienne entra dans une longue et minutieuse énumération de détails que je n’entendis pas. Il en résultait qu’elle avait inspiré trois passions également fortes et dont le témoignage lui parvenait chaque jour par une triple correspondance aux termes enflammés.

« Le devoir de chaque femme, reprit-elle, dans les circonstances actuelles est la générosité d’elle-même. Nous renfermons mille joies dans les lignes de notre beauté, nous ne devons pas en être avares pour ceux qui vont peut-être mourir demain. »

Un invisible sourire flotta encore dans l’atmosphère chargée de fumée, disant que les joies dont parlait la grande Lucienne n’étaient pas au nombre de mille et d’une qualité moins précieuse qu’elle semblait l’indiquer. »

« Il faut nous donner, insista-t-elle encore bien inutilement, c’est là notre vraie mission ».

Et elle s’allongea paresseusement comme si une pose d’abandon devait fortifier l’énergie indubitable de ses intentions.

Jean Noël fit un vague geste de son côté, et sa main effleura la chevelure brune qui tombait en boucles dures autour du front en arête de la grande Lucienne. Il prit quelques mèches qu’il froissa entre ses doigts. Mais il se détourna rapidement vers la lampe et vers la pipe et, comme s’il parlait à ces objets familiers et à moi-même en même temps, il dit :

« Quand on n’a pas ce qu’on désire, il est vain de désirer ce qu’on peut avoir. »

CHEZ LA VOYANTE

C’est une chose très connue, me dit Jacqueline. Toute la guerre à été annoncée par un moine du moyen âge. Mon ancienne femme de chambre, qui est maintenant manucure, est venue me voir hier et m’a parlé d’une jeune fille extraordinaire qui fait des prédictions et lit dans les cartes. Il n’est pas douteux que certaines personnes aient le don de voir dans l’avenir. C’est prouvé et même scientifique. Je voudrais savoir si je vais recevoir bientôt une lettre de Marco. Voilà l’adresse que m’a donnée mon ancienne femme de chambre. Allons-y.

Je sais que d’une façon générale, les voyantes, désireuses de contenter et d’augmenter leur clientèle n’annoncent que des choses heureuses. Je consens donc à satisfaire le désir de Jacqueline, et nous partons.

L’extraordinaire jeune fille habite, dans un quartier très éloigné, une maison très pauvre. L’escalier est minable, une odeur de bois pourri et de cuisine s’en dégage et je m’étonne en le gravissant que des gens qui ont le pouvoir de connaître les choses futures, l’emplacement des trésors cachés, les pensées secrètes des hommes, ne se servent pas de ces vertus pour améliorer un peu leur sort matériel et obtenir au moins de mener leur vice prophétique dans des lieux moins nauséabonds.

Sur une porte à droite du cinquième étage est collée une étoile de papier doré. Cette étoile, et après que la porte se soit ouverte, l’andrinople rouge qui tapisse les murs de l’antichambre, nous indique que nous venons de pénétrer dans un domaine magique.

— Quelques instants seulement, dit un gros homme d’aspect joyeux, qui ressemble à l’idée qu’on se fait de Tartarin. Ma fille est occupée avec des personnes, des personnes considérables, qui sont venues la consulter. Elle va être à vous.

Il nous fait asseoir dans une salle à manger modeste et il nous entretient de ses vues personnelles sur la guerre. Je détourne la conversation et je lui demande comment il s’est aperçu du don de double vue de sa fille.

« Ce n’est pas à proprement parler de la double vue, c’est de la voyance, la connaissance merveilleuse des faits passés et futurs que possède cette âme élue, déclare-t-il avec orgueil. J’ai tout ignoré jusqu’à ce qu’elle eut quinze ans. Un de mes amis qui est placier en vins déjeune un jour avec nous. Il regarde ma fille et dit : Je n’ai jamais vu d’yeux pareils. Je me suis occupé de magnétisme et je suis sûr qu’on pourrait l’endormir. Je réponds : A quoi bon ? Il reprend : Faisons une expérience. Ma femme a égaré ma montre et ne peut la retrouver. Je vais endormir la fille et le lui demander.

Il fait des passes et lui ordonne de dormir.

— Où est ma montre, demande-t-il ?

— Elle est au Mont-de-Piété, dit ma fille.

— C’est impossible, s’écrie mon ami.

— Le reçu est dans le porte-monnaie de votre femme.

Il rit et la réveille.

— Ta fille n’a pas le don de double vue, dit-il.

Mais le soir même il revenait. Il avait trouvé le reçu dans le porte-monnaie, et sa femme avait avoué avoir porté secrètement la montre au Mont-de-Piété.

— Depuis ce temps j’endors moi-même ma fille. Vous ne pouvez pas vous douter de la quantité de choses qu’elle a pu prédire et qui sont arrivées. Aussi beaucoup de personnages très importants viennent la consulter. Sa renommée s’est accrue, on a parlé d’elle, et l’on accourt maintenant ici de tous les points du monde. Un des plus grands banquiers de Paris ne fait pas une seule affaire sans demander à ma fille une ligne de conduite. Il m’est absolument interdit de révéler certaines visites que j’ai en ce moment. Cependant je peux vous le confier parce que vous avez l’air de personnes très sérieuses. Un officier d’état-major était à cette même place ce matin. Il y a certaines opérations militaires qu’on hésite à faire en ce moment et dont dépend l’issue de la guerre. Faut-il engager ces opérations ? C’est ce que les chefs se demandent. Mais je ne peux, sous aucun prétexte, vous en dire davantage.

La porte s’ouvrit et nous fûmes en présence d’une jeune fille un peu forte, aux yeux humides, avec des bandeaux noirs.

Elle sourit en nous voyant et nous fit passer dans une petite pièce, tendue aussi de rouge.

Son père fit vaguement quelques passes magnétiques de son côté et dit à voix basse :

— Elle est endormie, je vous laisse.

La jeune fille avait pris La main de Jacqueline.

— Vous avez un ami qui vous aime beaucoup. Oui, vous êtes entourée de beaucoup d’amour.

Ici, elle interrompit une seconde l’extase qui commençait pour me jeter un long regard.

— Il faut aimer cet ami. Vous recevrez des lettres d’affaires et vous serez entravée dans vos projets. Il y a un voyage en perspective et des ennuis. Mais l’amour de votre ami vous assure le triomphe.

Elle me jeta un nouveau regard, comme la palme qui devait assurer ce triomphe.

Elle dépeignit ensuite longuement et sous des couleurs agréables le caractère de Jacqueline, puis le caractère de son ami, un homme d’affaires très intelligent qui devait la conduire par la main à un bonheur éternel.

Elle ponctuait chaque parole d’un regard ou d’un sourire vers moi pour qu’il n’y ait aucun doute sur l’ami auquel ces éloges étaient adressés.

— Mais enfin, dit Jacqueline, la personne à laquelle je pense, m’aime-t-elle.

— Je vois l’amour, la réussite et le bonheur pour vous deux, dit-elle : et je crus que, dans sa certitude de notre union, elle allait mettre la main de Jacqueline dans la mienne et nous donner une bénédiction supra-terrestre.

Nous nous levâmes.

Le pouvoir du merveilleux est si grand sur les femmes que Jacqueline eut encore la naïveté de me murmurer à voix basse :

— Demandez-lui quand la guerre finira.

Je posai la question.

— Je vois de grands mouvements d’hommes, beaucoup de feu et beaucoup de sang. Je vois l’empereur d’Allemagne couché au bord d’un petit bois, dans un champ de trèfle. La guerre finira entre le 25 et le 30 septembre 1915.

Tout cela, avec les salutations et les amitiés du père, ne coûtait, comme prix de guerre, que cinq francs.

Dans l’escalier noir, Jacqueline dit :

— Ainsi la guerre va durer encore deux mois.

Et, sur le seuil, elle s’appuya sur mon bras et elle dit encore :

— Est-ce drôle, elle a cru que vous étiez mon amant.

Et elle rit en pressant son épaule contre la mienne.

Je ne trouvai pas que c’était drôle, mais je goûtai la sympathie qui était venue d’elle à moi par la porte entr’ouverte du merveilleux.

LA DANSEUSE

Nous avions besoin d’essence. L’automobile s’arrêta à l’extrémité d’un petit village. Pendant que le chauffeur s’élançait vers une boutique avec ses bidons, nous fîmes quelques pas en avant.

Il faisait très chaud et l’ombre des platanes ne nous protégeait qu’à demi. Derrière une barrière, il y avait un potager, puis un terrain lépreux et une sorte de ferme.

Un chien aboya. Nous nous avançâmes dans l’intention de demander du lait.

Sur le seuil de la maison parut une paysanne grande et svelte. Elle nous fixait avec des yeux stupéfaits, puis elle poussa un cri et agita les bras en courant vers nous.

La paysanne était Pomone, la danseuse du Moulin-Rouge, une amie de Jacqueline.

— Vous le voyez, dit-elle, je suis retournée à la terre. La guerre m’a rendue aux occupations de mon enfance. Je fais du jardinage, je bêche, j’arrose.

— Qu’est devenu le petit Luco, demandai-je ?

C’était son amant, un jeune danseur, qui jouait avec elle de petits ballets à deux personnages.

— Je ne sais pas. Il n’avait aucun talent. La seule chose bien que je lui ai vu faire a été de mimer la peur quand la guerre a été déclarée. Je ne danserai jamais plus avec lui.

Pomone nous fit entrer. Sa grand’mère, une très vieille paysanne, était assise dans une rustique salle de ferme devant une grande table en bois.

— Il y a à peine un mois que j’ai quitté Paris, et la vie de théâtre me paraît déjà si lointaine. J’ai voulu me rendre utile. Que pouvait faire une danseuse du Moulin-Rouge ? Je pensais que ce qu’il y avait de mieux, puisque je n’avais aucune capacité pour être infirmière, était de faire sortir de la terre quelques rangs de légumes, de collaborer, pour une parcelle infime, au grand effort général.

Nous nous étions attablés devant des verres de vin rouge que nous avait servis Pomone.

A ce moment nous vîmes plusieurs soldats âgés, des territoriaux gardiens de voie ferrée qui étaient à la porte et se demandaient en nous voyant s’ils devaient entrer.

Pomone rit.

— Ils viennent pour la représentation. Que peut faire aussi une danseuse quand elle a arrosé des choux ou arraché des pommes de terre ? Elle peut danser. C’est ce que je fais pour ces soldats. Je leur donne le soir une représentation. Ils s’ennuient tellement ! Et puis, il y en a qui n’avaient jamais vu de danseuse de leur vie !

Une quinzaine de soldats étaient entrés. Ils étaient timides et parlaient à voix basse. La grand’mère avait ôté les verres et poussé la table.

Pomone nous avait quittés, et nous l’avions entendue monter l’escalier.

Elle redescendit au bout de quelques minutes. Mais ce n’était plus la paysanne de tout à l’heure. Elle s’était maquillée rapidement et elle était en maillot et en tutu.

— Voilà l’orchestre, nous dit-elle en nous montrant un jeune homme un peu bossu. C’est le fils du pharmacien : il a un violon et il joue n’importe quoi pour m’accompagner. Du reste, vous allez voir.

Pomone dansa comme il me sembla qu’elle n’avait jamais dansé de sa vie. Elle dansa l’héroïsme, l’amour, l’espérance, le goût de la beauté, le désir de la victoire, les sentiments qui s’agitaient au fond de ces cœurs simples. Et jamais assurément elle n’eut un public aussi recueilli, aussi religieusement admiratif.

Le chauffeur vint nous dire qu’il était prêt à repartir. Les soldats s’étaient retirés avec des bravos et des effusions d’admiration.

— Vous allez rester ici ce soir. Vous mangerez ma soupe rustique, et j’ai une chambre pour vous. Le lit est étroit, mais, puisque vous êtes ensemble depuis peu de temps, vous ne vous en plaindrez pas.

Nous refusâmes et nous eûmes beaucoup de peine à persuader à Pomone, en lui disant adieu, que Jacqueline et moi n’étions pas ensemble.

— Eh bien ! vous êtes stupides, nous dit-elle, comme nous partions.

Jacqueline gênée, se mit à rire, et moi je ne pus m’empêcher de songer que peut-être, en effet, nous étions stupides.

DE L’AMITIÉ

— L’amitié est une richesse merveilleuse, dit le poète Jean Noël, accoudé au milieu de coussins persans. Pour posséder cette richesse-là, il faut déployer autant de ruse, de patience et de courage qu’il en faut à un pauvre pour devenir riche.

— C’est bien vrai, rien ne vaut d’être des amies, dit Polly en montrant brusquement une tête ébouriffée qui émergea un instant hors de l’ombre pour revenir aussitôt à côté du délicieux visage de Dolly dont on distinguait confusément l’ovale.

— L’amitié est bien supérieure à l’amour. Elle est plus désintéressée parce qu’elle n’est pas basée sur des préoccupations d’ordre charnel, mais sur des affinités morales. Elle est aussi plus rare. Hélas ! la guerre va disperser le trésor d’amitié que nous avons constitué avec tant de peine. Plus que les villes bombardées, que les cathédrales détruites, cette perte est irréparable. Les deux ou trois camarades les plus chers que je possède périront peut-être là-bas, et avec eux le plaisir des confidences échangées, le compagnonnage du soir, une certitude de fidélité, le meilleur bonheur de la vie.

— Il me semble que si j’étais homme, dit ingénuement la grande Lucienne, je ne serais pas de cet avis, et j’aimerais assez qu’il y ait une guerre de femmes, rien que pour penser que quelques-unes de mes bonnes amies partiraient pour ne plus revenir.

— La véritable amitié, reprit Jean Noël, celle qui est noble et grande, ne peut exister chez les femmes qui ne sont liées par des pensées amicales que tant qu’intervient le trouble des sens.

Jacqueline se souleva pour protester. Elle était étendue auprès de moi. Elle avait fumé un peu. Mais au moment où elle allait parler pour affirmer que les femmes étaient susceptibles d’amitié autant que les hommes, elle craignit sans doute la résonance de sa voix et elle s’allongea à nouveau et me dit à voix basse :

— C’est absolument faux. Est-ce que je ne suis pas votre amie ? Est-ce que notre amitié n’est pas basée — comment disait-il ? — sur des affinités morales et non sur des préoccupations charnelles ? Dites ?

J’avais fumé un peu, et c’était là une question bien directe et précise pour quelqu’un qui, dans le crépuscule de la lampe rouge, est étendu à côté d’une femme charmante.

La femme charmante me regardait avec des yeux clairs, sans arrière-pensée, du moins il me le semblait. Son kimono était croisé sur son cou nu, mais pas assez pour ne pas laisser apercevoir la naissance d’une poitrine parfaite.

Je me souvins que Marco était mon véritable ami, je constatai que le regard de Jacqueline était vraiment sans arrière-pensée et je déclarai que notre amitié à Jacqueline et à moi était vraiment pure et noble entre toutes les amitiés et étrangère à tout rêve des sens.

— Merci, dit Jacqueline, un peu sèchement. Vous êtes vraiment mon ami et puis vous savez, vous, combien j’aime Marco.

Et ayant ainsi parlé, sans motif apparent, Jacqueline se rapprocha de moi, si près, si près que je sentis la chaleur de son épaule et de son corps mince contre moi.

Puis elle se détourna et prit l’attitude de quelqu’un qui boude.

Je songeais dans le vague de la fumerie, combien le cœur humain est incompréhensible, quand je m’aperçus que j’avais pris, sans y penser, la main de Jacqueline dans la mienne.

— Pourquoi boudez-vous, Jacqueline ?

— Aimez-vous cet ambre royal ? répondit-elle.

— Je l’aime en principe, si vous en portez, mais je ne le sens pas.

— Tenez, j’en ai là dans mon cou.

Je me penchai sur le cou de Jacqueline. Cet ambre royal était tout à fait exquis.

SOUVENIRS

C’est dans ce restaurant où je dîne avec Jacqueline en parlant de Marco, que j’ai vu pour la première fois Jacqueline, il y a deux ans.

Elle était assise en face de moi, avec son amie Rirette, des Variétés ; elle avait un grand chapeau bleu, une toilette d’été qui laissait voir son cou, elle riait d’une façon un peu affectée en montrant ses dents, et elle mangeait sans honte avec un grand appétit.

Je demandai à Marco, qui était près de moi, s’il ne connaissait pas ces deux femmes, seules à une petite table, dont l’une emplissait le restaurant de sa gaieté.

Marco répondit que toutes les femmes étaient assommantes et que celles-là lui portaient particulièrement sur les nerfs à cause du bruit qu’elles faisaient.

Il ne les avait même pas regardées.

J’insistai pour qu’il tournât la tête de leur côté.

Il déclara qu’il connaissait un peu Rirette, qui était assez charmante, mais que son amie lui paraissait, entre tous les êtres qu’il lui avait été donné de voir, un des plus prétentieux et des plus insupportables.

Il avait, pour exprimer ce jugement, élevé un peu et sans raison le ton de la voix et, à l’éclair de stupeur qui passa dans les yeux de Jacqueline, je compris qu’elle avait entendu.

Une femme qui a vingt ans et qui a atteint un certain degré de beauté éclatante ne voit dans la critique de son physique qu’une invraisemblance d’un caractère comique. Elle regardait de notre côté, sans colère, avec curiosité.

J’étais distrait par son regard autant que par les notes de son rire qui résonnait à nouveau.

— Marco, dis-je, puisque tu connais un peu l’amie de cette délicieuse femme gaie, va lui parler quand elle se lèvera pour partir et fais en sorte que nous puissions les accompagner dans la nuit. C’est vrai, toutes les femmes sont assommantes, mais celles-là nous distrairont ce soir.

Un flot de sympathie me poussait vers Jacqueline, mais je parlai ainsi à cause d’un stupide amour-propre qui m’obligeait, quand j’étais avec Marco, à être de son avis sur le point que les femmes devaient être un simple passe-temps.

Marco commença par maudire le mauvais génie qui me poussait à rechercher la compagnie des femmes, source de tout ennui. Nous dînions, nous étions joyeux et amicaux, l’infini de la soirée, avec des flâneries, des cinématographes et des bars, était devant nous. Il insista pour que cette solitude entre camarades ne soit pas troublée.

J’insistai aussi et il se décida à aller dire bonjour à Rirette.

Quelques minutes après une auto nous emportait vers le Bois.

— Cette femme, me dit à voix basse Marco en désignant Jacqueline, est décidément insupportable.

Je répondis : Tu as peut-être raison. Et comme il écoutait d’interminables potins de théâtre racontés par Rirette, nous causâmes familièrement, Jacqueline et moi, nous eûmes cette conversation délicieusement banale où l’on se trouve des goûts et des habitudes semblables, des manies communes, l’amour des mêmes livres et des mêmes acteurs.

Et durant tout le soir, dans les allées du Bois où une odeur de terre mouillée venait jusqu’à nous, à Armenonville, devant les boissons glacées, dans le frémissement des robes, et jusque sur la porte de la maison où nous laissâmes Jacqueline en lui disant : à demain, inlassablement tinta son rire clair et frais comme les verres où nous avions bu les orangeades.

— Comment la trouves-tu ? dis-je à Marco.

— Mon opinion ne change pas. C’est vraiment une femme horriblement gaie.

Je répondis : elle est en effet beaucoup trop gaie.

Marco me quitta en me disant :

— Bonne chance pour demain !