Un franc le volume

NOUVELLE COLLECTION MICHEL LÉVY

MAURICE SAND

MADEMOISELLE DE CÉRIGNAN

NOUVELLE ÉDITION

CALMANN LÉVY ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15.

À LA LIBRAIRIE NOUVELLE

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OUVRAGES
DE
MAURICE SAND

Format in-8º

RAOUL DE LA CHASTRE1 vol.
Format grand in-18
L'AUGUSTA1—
CALLIRHOÉ1—
MADEMOISELLE AZOTE1—
MISS MARY1—
SIX MILLE LIEUES À TOUTE VAPEUR, 2e édition1—

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Paris.—Imp. H.-M. DUVAL, 17, rue de l'Echiquier

1884

Droits de reproduction et de traduction réservés.


Chapitres:
[I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V, ] [VI, ] [VII, ] [VIII, ] [IX, ] [X, ] [XI, ] [XIII, ] [XIV, ] [XV, ] [XVI, ] [XVII, ] [XVIII, ] [XIX, ] [XX, ] [XXI, ] [XXII, ] [XXIII, ] [XXIV]

MADEMOISELLE DE CÉRIGNAN


[I]

Je venais de passer avec mon grade de chef de demi-brigade, nous disons aujourd'hui colonel, dans le 3e régiment de dragons, lorsque, vers la fin d'avril 1798 (floréal an VI), je reçus du général Desaix, qui commandait notre division, l'ordre de quitter la garnison de Florence pour aller m'embarquer à Civita-Vecchia avec mes hommes. Je bouclai ma malle et je partis, suivi de mon brosseur, le fidèle Guidamour, qui, comme moi, du 1er chasseurs à cheval, avait permuté dans le 3e dragons. Nous dûmes, tout en laissant nos chevaux, emporter nos selles et nos harnais. Là où nous allions, nous trouverions apparemment des montures supérieures aux nôtres.

Où allions-nous? En Angleterre, probablement, opérer la descente projetée depuis quelques mois par le général Bonaparte, puisque notre division faisait partie de l'aile gauche de l'armée dite d'Angleterre.

Je retrouvai mon ami Hector Dubertet à bord de la frégate l'Artémise, qui reçut dans ses flancs mon régiment démonté. Dubertet était mon plus ancien camarade; nos familles étaient intimement liées; nous étions entrés au collége le même jour. C'est avec lui que, le 22 juillet 1792, je m'étais enrôlé volontaire sur l'estrade du Pont-Neuf; avec lui que j'avais fait campagne et passé dans la cavalerie à Cambrai; avec lui enfin que j'avais enlevé la redoute d'Aldenhaven, en Allemagne, et que j'avais continué la guerre jusqu'à la paix de 1795[A].

Depuis ce moment, je l'avais perdu de vue. Ce fut une véritable joie pour moi de le retrouver frais et dispos, bien que le joyeux camarade, le beau chanteur de table et le grand conteur de facéties qui avait fait les délices du régiment, fût, sous ses habits bourgeois, beaucoup moins brillant et que sa physionomie eût perdu de son éclat et de sa franchise, à tel point que je ne le reconnus pas tout de suite.

—Haudouin! s'écria-t-il en me sautant au cou: j'étais bien sûr de te retrouver au nombre des cavaliers d'élite que le général en chef a choisis pour faire partie de l'expédition.

—Mais toi, lui dis-je, tu as donc quitté l'état militaire?

—À peu près; j'ai été mis à la disposition du général Bonaparte, qui m'a attaché à la commission des arts, et m'a envoyé à Rome prendre le matériel des imprimeries grecques et arabes de la Propagande, rassemblé par Monge d'après l'ordre du gouvernement. Je viens d'embarquer tout cela, ainsi qu'une troupe d'interprètes et d'ouvriers imprimeurs.

—Mais à quoi nous serviront ces langues orientales avec les Anglais? Ah! j'y suis, nous allons dans l'Inde secourir le sultan Tipoo-Saëb contre la perfide Albion?

—Nous allons d'abord conquérir l'Égypte, au pouvoir des beys mameluks qui favorisent le commerce anglais, et de là nous irons probablement dans l'Inde porter à l'Angleterre le coup le plus sensible en ruinant ses colonies.

—Très-bien! allons conquérir l'Égypte!

Il m'apprit aussi que le général en chef emmenait avec lui une centaine de savants, d'artistes, d'ingénieurs, de géographes, parmi lesquels il me cita des noms déjà illustres, ou qui le devinrent par la suite: Monge, Berthollet, Fourier, Denon, Geoffroy Saint-Hilaire, les médecins Desgenettes, Larrey, Dubois et l'amiral Brueys. Parmi les généraux qui avaient voulu s'attacher à la fortune de Bonaparte, il nomma Desaix, Menou, Reynier, Davoust et Kléber, que j'avais vu à Mayence alors que j'y avais été porter les ordres du général Houchard.

Une jeune femme qui brillait plus par la fraîcheur de sa carnation que par la régularité de ses traits, douée d'un léger embonpoint et dans une toilette des plus exagérées, sortit en ce moment de la cabine d'arrière. Elle vint à nous, et, s'adressant à Dubertet:

—Hector, lui dit-elle, cet embarquement se fait sans aucun ordre. On a fourré les caisses qui contiennent mes effets à fond de cale. C'est insupportable! Je ne puis cependant pas garder la toilette que j'ai sur moi pendant toute la traversée.

—Ma chère Sylvie, calmez-vous, lui répondit mon ami, je vais donner des ordres pour que vos chiffons vous soient rendus.

—Bien, dit-elle. Et, reportant les yeux sur moi, elle me toisa de la tête aux pieds, comme si j'eusse été à l'inspection.

—Pierre Haudouin de Coulanges, mon ami intime, lui dit Dubertet en me présentant.

Je la saluai respectueusement. Elle me fit une révérence assez gauche et disparut.

—Dubertet, tu ne m'avais pas dit que tu fusses marié?

—Je n'ai pas plus de secret pour toi que tu n'en as pour moi. Je puis te confier la vérité! Sylvie est ma maîtresse, mais je la fais passer pour ma femme afin de pouvoir l'emmener avec moi. C'est une fille bonne et dévouée, qui serait morte de chagrin si je l'avais laissée. Il y a deux ans que nous vivons ensemble, et nous nous aimons comme au premier jour.

—Elle paraît un peu impatiente?

—C'est le déplacement, l'ennui du voyage, qui la rendent nerveuse. Depuis trois mois, nous avons été toujours en l'air.

—C'est à Paris que tu l'as connue?

—Oui, elle était au théâtre de la Montansier, et y jouait de petits rôles. J'ai soupiré longtemps, car c'était une vertu. Son père est un commerçant de la rue Saint-Denis. Elle a quitté sa famille par amour de l'art, et, si elle n'a pas pu percer, c'est un peu la faute de sa sagesse. Tu sais, dans cette carrière-là, une jolie femme ne réussit qu'autant qu'elle sait plaire à tout le monde.

Il me parla encore longtemps de mademoiselle Sylvie avec la loquacité d'un homme radicalement subjugué.

Le 26 mai, à six heures du soir, notre frégate, précédée des bricks et des soixante-dix transports du convoi de Civita-Vecchia, allait lever l'ancre, quand un canot amena de nouveaux passagers. C'était d'abord un homme déjà mûr, avec des ailes de pigeon et une queue à la prussienne, puis une grande jeune fille, très-belle, très-blonde et très-bien mise, qui donnait la main à un garçon de douze à treize ans.

Le commandant, qui n'attendait plus personne, s'avança vers eux d'un air interrogateur.

Le monsieur aux ailes de pigeon se nomma.

—De Cérignan, dit-il, attaché à l'administration des guerres; et, présentant ses compagnons: «Olympe de Cérignan, ma fille, et Louis de Cérignan, mon fils.»

Puis il sortit de sa poche une lettre cachetée de rouge et la remit au commandant en disant:

—De la part du citoyen Cambacérès.

Le capitaine lut la lettre, salua respectueusement l'employé du ministère de la guerre, et lui fit donner une cabine pour lui et ses enfants.

On prit la mer.

Mademoiselle de Cérignan et mademoiselle Sylvie, qu'on appelait madame Dubertet, furent bien vite le but des hommages de MM. les officiers du bord. Pendant une traversée, il n'y a rien de mieux à faire que de roucouler près du beau sexe, quand on n'est pas malade.

Je ne l'étais pas, et pourtant je m'occupai peu de ces dames. L'idée d'aller sur les brisées de mon ami ne m'était même pas venue. J'aurais bien soupiré pour la belle blonde aux manières de duchesse si je n'avais eu autre chose en tête: apprendre l'arabe.

Dès le lendemain de notre départ, il signor Fosco, un des imprimeurs de la Compagnie Dubertet, s'était fait fort de me l'enseigner. Je l'étudiai avec acharnement, et, comme il m'était bien montré, je fis de rapides progrès pendant les cinq semaines que dura le voyage.

Nous dînions tous à la même table; je fus à même d'observer la famille de Cérignan. La fille dissimulait mal son antipathie pour la république et son mépris pour les républicains. Le fils était un joli enfant blond et pâle, avec des yeux à fleur de tête. Il semblait souffreteux, un peu ahuri, sinon hébété; aussi son père et sa sœur ne le laissaient jamais seul. Il était très-craintif, et tremblait devant M. de Cérignan comme s'il eût craint d'être maltraité. M. de Cérignan était cependant très-doux pour lui, n'élevait jamais la voix et ne le reprenait sur rien. C'était un voltairien de l'ancienne cour. S'il regrettait au fond du cœur la monarchie, il avait la prudence de n'en rien laisser voir. La seule chose dont il se plaignît, c'était de n'avoir plus vingt ans.

Nous étions en vue de l'île de Malte le 17 prairial (5 juin), devant laquelle nous restâmes en croisière. Quatre jours après, le général Bonaparte vint nous rejoindre. La flotte partie des divers ports de la Méditerranée, Marseille, Toulon, Gênes, Ajaccio, pouvait s'élever à cinq cents voiles et emportait quarante-six mille hommes, dont dix mille marins, sur la terre d'Afrique.

Le but de l'expédition, tenu caché jusque-là, ne fut plus alors un secret pour personne.

La possession de l'île de Malte, place réputée imprenable, importait aux succès des desseins de Bonaparte dans la Méditerranée. Il était d'ailleurs autorisé à mettre au nombre des ennemis de la France les chevaliers de l'ordre de saint Jean de Jérusalem, qui avaient interdit l'entrée du port de Lavalette à nos vaisseaux, refusé de recevoir le chargé d'affaires de la république française, et accepté le protectorat de la Russie.—Bonaparte envoya demander au grand-maître Hompesch, un Bavarois, l'entrée de tous ses vaisseaux dans le port. Elle lui fut refusée. À l'instant même le débarquement est effectué sur les côtes du nord et de l'est. Les chevaliers tentent une sortie, ils sont ramenés plus vite qu'ils n'étaient venus et se réfugient derrière leurs murailles, tandis que le clergé implore la protection de saint Paul, patron de l'île, et va, bannières déployées, jeter de l'eau bénite sur les remparts pour les préserver de nos boulets.

L'ordre institué pour protéger les pèlerins qui allaient en terre sainte et les navires marchands des puissances chrétiennes contre les infidèles, ne possédait maintenant plus de marine. Ses membres, que le titre de chevalier de Malte n'engageait à rien, vivaient dans l'opulence et l'oisiveté. Ils avaient perdu tout prestige et toute considération. Pas un seul d'entre eux n'avait fait la guerre aux Barbaresques. Ils n'avaient depuis longtemps aucune influence sur leurs sujets, et ceux-ci, jugeant la situation désespérée, gagnés d'ailleurs par le général en chef, parlèrent de nous ouvrir leurs portes afin de hâter le dénouement. Bonaparte ordonna l'assaut. Ce fut, sur certains points, une véritable plaisanterie. Mes dragons s'emparèrent d'une redoute, l'espadon au poing, et en chassèrent sans effusion de sang les gardes-côtes chargés de la défendre.

La ville se rendit; l'ordre fut supprimé; le grand-maître reçut une indemnité et quitta l'île avec seize de ses chevaliers. Les quarante-quatre autres demandèrent à servir en qualité de volontaires sous les drapeaux de la France.

Un soir j'étais monté sur le pont pour fuir la chaleur de la cale et travailler sans être distrait par la gaieté trop bruyante de mes compagnons. Appuyé sur l'affut d'une caronade, j'étais tout au moulage de mes lettres arabes, quand des doigts potelés passèrent rapidement sur mon papier et les effacèrent. Je me retournai et je vis madame Dubertet debout derrière moi, me regardant d'un air moqueur.

—Savez-vous, dit-elle, que vous êtes peu aimable?

—Je croyais tout le contraire, belle dame!

On disait belle dame dans ce temps-là!

—Les ours aussi se croient beaux et bien faits, reprit-elle.

—Je les trouve gracieux, moi!

—C'est pour cela que vous cherchez à les imiter en vous retirant toujours dans les petits coins, avec vos grammaires chinoises.

—Pardon, arabes.

—C'est tout comme. Enfin, sauf à mon mari et à votre M. Fosco, un autre sauvage, vous ne parlez à personne, et pourtant il y a ici des dames qui valent bien la peine que vous leur adressiez un regard.

—Je les ai regardées, et je les trouve également belles, chacune dans son genre.

Elle s'adossa contre le plat-bord en me frôlant des plis de sa tunique.

—Je vois, dit-elle en souriant, que vous n'êtes qu'un ourson, et, si on voulait s'en donner la peine, on vous rendrait doux comme un agneau.

On? parlez-vous de mademoiselle de Cérignan?

—Elle vous plaît?

—Je la trouve très-séduisante.

—Et moi, fort méprisante; et puis, une blonde qui a des yeux bleus et des sourcils noirs, il n'y a pas à s'y fier, je vous en avertis! Savez-vous qu'elle n'est pas jeune?

—Quel âge peut-elle avoir? vingt ans tout au plus?

—Dites donc au moins une trentaine. Ses soins, son affection, son dévouement pour ce petit garçon sont ceux d'une mère; c'est une prude qui cache une faute.

—Il faut que vous soyez en rivalité de coquetterie pour l'arranger de la sorte?

—Ce n'est pas ça, ces gens-là sont si cachotiers, que je les soupçonne d'être des espions ou des agents de l'Angleterre. Qu'est-ce qu'ils vont faire en Égypte, je vous le demande!

—Je n'en sais, ma foi, rien; mais je crois vos soupçons mal fondés. Le vieux a de l'esprit et semble un très brave homme...

—Un drôle de brave homme qui me fait la cour!

—Qui donc ne vous la fait pas, ici?

—Vous! dit-elle avec un regard provocant.

Comme je ne suis pas de ceux qui vivent sur le bien d'autrui, je jugeai prudent de battre en retraite. Je ne répondis rien; elle me regarda d'un air étonné, partit d'un grand éclat de rire et regagna sa cabine.

Elle se croyait peut-être remplie d'esprit, mais je la trouvai fort vulgaire. Si elle n'avait pu percer, comme disait Dubertet, sa retenue vis-à-vis des hommes ne devait pas en être la cause.

Ses soupçons et ses doutes sur la famille de Cérignan passèrent pourtant dans mon esprit. Cet enfant que son père et sa sœur, sa mère peut-être, ne quittaient pas de l'œil, comme s'ils eussent craint qu'il ne vînt à dévoiler quelque secret d'État; cette recommandation de Cambacérès, qui n'avait pas la réputation d'être des plus républicains, leur embarquement par-dessus le bord, l'air profond et mystérieux du capitaine quand on le questionnait sur ses trois passagers, l'adresse toute particulière avec laquelle mademoiselle de Cérignan savait éluder une question indiscrète ou détourner la conversation, mille choses me donnèrent à penser que ces gens-là avaient une mission secrète, ou que la jeune femme cachait sa maternité en se rajeunissant.

La veille de notre débarquement, je surpris le petit Louis perché dans le bastingage à l'avant du navire, et regardant le rivage d'Afrique qui se dessinait déjà à l'horizon. Mademoiselle de Cérignan lisait au pied du grand mât.

—Nous voilà bientôt arrivés, dis-je à l'enfant.

—C'est donc l'Égypte ce qu'on voit là-bas tout blanc? dit-il d'un air triste; je voudrais déjà y être, je m'ennuie tant, ici!

—Je le crois bien! Vos parents vous gardent à vue comme un prisonnier.

—Pourquoi dites-vous ça? reprit-il avec un regard inquiet, je suis parfaitement libre!

Puis il baissa les yeux, se tut, comme s'il en eût déjà trop dit, et se sauva dans sa cabine sans être vu de mademoiselle de Cérignan.

Un instant après elle passa devant moi.

—Vous cherchez votre fils? lui dis-je, et aussitôt, je me mordis la langue, honteux d'avoir cédé à ma préoccupation sur son compte.

—Mon fils! dit-elle en me regardant avec stupéfaction.

—Excusez-moi, mademoiselle, ma langue a fourché; après tout, il est permis de se tromper; votre tendresse, votre sollicitude pour cet enfant sont celles d'une mère.

—Moi sa mère! c'est insensé! J'ai vingt-deux ans, et il en a treize! Vous êtes donc myope, monsieur de Coulonges?

—Pardon, j'y vois très clair, dis-je en la regardant en face.

—Et que voyez-vous? reprit-elle en soutenant mon regard sans le moindre embarras.

—Je vois que vous avez de doux yeux et que vous avez tort de les tenir si souvent baissés. Votre bouche est un chef-d'œuvre quand vous souriez ainsi, avec ces petites fossettes aux joues. Vous avez les plus beaux cheveux blonds que j'aie jamais vus.

—Vous êtes galant, monsieur de Coulanges, dit-elle en souriant.

—Pourquoi m'appelez-vous de Coulanges?

—J'ai ouï dire que votre mère était noble.

—Mais mon père Haudouin ne l'est pas. Il m'a donné les deux noms; je ne les sépare jamais.

—Vous avez bien peur qu'on vous prenne pour un ci-devant! Vous êtes un républicain obstiné, je sais cela; mais vous n'en êtes pas moins un homme de cœur.

—Vous n'en savez rien encore, mademoiselle de Cérignan.

—Pardon, je vous connais beaucoup et depuis longtemps.

—Comment cela?

—Quand vous étiez à Arras, vous avez sauvé de la guillotine une parente à moi[B], mon amie intime, et vous avez failli monter sur l'échafaud à sa place. Elle m'a parlé de vous avec une vive reconnaissance. Ces choses-là ne s'oublient pas, monsieur de Coulanges, pardon, monsieur Haudouin! Croyez bien que les familles nobles ne sont pas toutes vouées à l'ingratitude.

Elle me paraissait très-émue; mais elle changea aussitôt de sujet pour me demander si Louis m'avait parlé. Je lui rapportai les trois mots qu'il m'avait adressés.

—Mon pauvre frère, dit-elle avec un soupir, et non mon fils, je vous prie de le croire, s'ennuie partout, cela tient à son état maladif. J'espère que le climat de l'Égypte lui fera du bien.

—Vous allez en Égypte dans ce seul but?

—Sans doute! Devant le dépérissement de cet enfant et d'après le conseil des médecins, mon père n'a pas hésité à demander à être adjoint à l'expédition en qualité d'administrateur.

—Mais vous ne suivrez pas l'armée au milieu des dangers de toutes sortes qu'elle va affronter? Monsieur votre père n'est plus d'un âge...

—Vous voulez dire qu'il est vieux? Ah! il s'en plaint assez! mais il n'est pas nécessaire qu'il s'expose aux coups et aux fatigues, il restera dans les bureaux.

—Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de bureaux dans le désert.

—On en fera pour moi, dit-elle en souriant.

Et elle rentra chez elle.

Pendant qu'elle parlait, je l'avais bien regardée, et je lui trouvai un grand charme et une rare distinction.

Pour être la mère d'un enfant de treize ans, non! C'était impossible. Elle ne paraissait pas avoir plus que l'âge qu'elle se donnait, et elle avait l'air chaste d'une jeune fille.

La cabotine Sylvie l'avait jugée d'après elle-même.


[II]

Le 30 juin, aux derniers rayons du soleil couchant, nous aperçûmes enfin la colonne de Pompée, le phare, la tour des Arabes et les grêles minarets d'Alexandrie.

Bonaparte, craignant que la flotte anglaise, qui cherchait la nôtre et qui avait croisé l'avant-veille sur la côte, ne vînt le surprendre, donna sur-le-champ le signal du débarquement. Malgré une mer furieuse et l'obscurité de la nuit, trois mille hommes d'infanterie gagnèrent la terre, et, sous la conduite des généraux Bonaparte, Kléber, Bon et Menou, s'élancèrent à l'assaut. Après une résistance de six heures, la ville se rendit. Notre armée n'avait perdu que quarante hommes. L'artillerie et la cavalerie à pied ne débarquèrent que le lendemain avec les trois cents chevaux embarqués à Toulon et destinés à former un escadron prêt à tout événement.

Je fus entièrement déçu en voyant ce qu'était devenue Alexandrie, le siége de l'empire des Ptolémées, le centre du commerce de l'Orient et le rendez-vous des poëtes et des savants de l'antiquité. Où sont ses douze mille tours et son mur d'enceinte, ses quatre mille palais, ses quatre mille bains, ses cinq cents théâtres et ses douze mille boutiques? Ils jonchent le sol de leurs débris. La cité antique est un amas de ruines sur lesquelles sont groupées des maisons basses, construites avec de l'argile et de la paille, habitées par une misérable population de fellahs et de juifs. La ville arabe, occupée par les Turcs, les Égyptiens opulents et les commerçants francs, est bâtie sur l'Heptastadion (c'est-à-dire les sept stades, en raison de sa longueur). Cette jetée, construite par Ptolémée Soter pour séparer les deux ports et rattacher le phare à la terre ferme, s'est élargie peu à peu par suite des attérissements, et a aujourd'hui un quart de lieue de large.

Le général en chef s'occupa sur-le-champ de faire réparer le mur d'enceinte des Arabes et ordonna la construction de quelques forts, pour protéger la garnison qui devait rester dans la ville sous le commandement de Kléber; ce général avait été blessé à la tête en montant à l'assaut.

Aller prendre de ses nouvelles était une bonne occasion de renouveler connaissance avec lui. Je le trouvai, la tête enveloppée de linges, et, comme je me réjouissais d'apprendre que sa blessure n'était pas grave:

—Parbleu! c'est Haudouin, s'écria-t-il; touche-là, mon brave! te voilà officier supérieur, très-bien! je ne te félicite pas, moi, d'être venu dans ce pays maudit! c'est un trou à vermine. Si le reste de l'Égypte ressemble à l'échantillon que nous voyons aujourd'hui, il y aura de quoi crever d'ennui et de faim. On était mieux à Mayence!

Je trouvai que Kléber était injuste; à peine arrivé, il blâmait déjà l'expédition. Il faut dire que c'était un peu l'habitude des généraux de l'armée du Rhin de critiquer et de dénigrer ceux de l'armée d'Italie. Kléber surtout, fantasque et frondeur, semblait ne vouloir ni commander, ni obéir. Il obéissait pourtant à Bonaparte, mais en murmurant. Jusque-là, il n'y avait pourtant rien à dire contre les mesures prises par le général en chef, elles étaient sages et habiles.

Il avait mandé près de lui le gouverneur de la ville, les chefs arabes qui n'avaient pas pris la fuite, les imans, les mollahs, le cady, et il les avait confirmés dans leurs emplois et dignités en leur demandant de prêter serment de fidélité à la république française; puis, il fit publier en langue arabe et distribuer aux habitants une proclamation empreinte de la couleur orientale imprimée en pleine mer à bord de l'Orient et dans laquelle il disait n'être venu que pour délivrer l'Égypte de la tyrannie des mameluks. Il leur prouvait que les Français étaient aussi de vrais musulmans; n'avaient-ils pas détruit le pape et les chevaliers de Malte, qui voulaient l'anéantissement des mahométans? Il se disait l'ami du Grand-Turc et l'ennemi de ses ennemis. Il terminait en promettant bonheur, fortune et prospérité à ceux qui seraient avec lui, et menaçait de mort ceux qui s'armeraient pour les mameluks.

Cette proclamation rassura tous les esprits; on admira la clémence du vainqueur, les fugitifs rentrèrent en ville et nous apportèrent des provisions. Quinze des chefs arabes qui, à la tête de leur cavalerie irrégulière avaient combattu contre nous sous les murs d'Alexandrie, s'engagèrent à nous prêter main-forte contre les mameluks.

Je dois dire tout de suite quelle était la situation de l'Égypte quand nous y arrivâmes et par quelles races elle était habitée. Cette exposition est absolument nécessaire à l'intelligence des aventures dont j'entreprends le récit.

Les Cophtes, d'abord au nombre de cent cinquante mille, passent pour les plus anciens habitants du pays. Ils descendent des familles chrétiennes épargnées par les kalifes, et vivent pour la plupart dans les cloîtres. Ceux qui habitent les villes représentent fort mal l'élément chrétien. Ils exercent les plus vils métiers, hommes d'affaires et percepteurs des finances pour le compte des mameluks, pourvoyeurs d'eunuques, etc.

Les Arabes, que l'on doit séparer en trois classes, forment la masse réelle de la population. Ils descendent des compagnons du prophète qui conquirent l'Égypte sur les Cophtes; les scheicks, dont la généalogie remonte, selon eux, jusqu'à Mahomet, sont les grands propriétaires et les savants; ils réunissent à la noblesse les fonctions du culte et de la magistrature. Dans les Divans, ils représentent le pays; dans les mosquées, ils enseignent la religion, la morale du Koran, un peu de philosophie et de jurisprudence.

Au-dessous des scheiks sont les marchands arabes et les petits propriétaires du sol. Vient ensuite la classe des Arabes fellahs, qui comprend les paysans cultivateurs, les prolétaires, ouvriers, ilotes et mendiants. Puis les Arabes nomades ou Bédouins, fils du désert, au nombre de cent cinquante mille, et vivant de rapine et de pillage.

Les Turcs, au nombre de deux cent mille, sont les derniers conquérants de l'Égypte sur les Arabes; mais leur puissance et leur autorité n'ont plus qu'une existence nominale. Leurs esclaves et mercenaires de race circassienne appelés mameluks, que depuis près de huit siècles, ils tirent du Caucase, et dont ils avaient formé une milice pour les aider à maintenir l'Égypte sous leur domination, ont, avec le temps, pris la suprématie. Ils se sont rendus indépendants de Constantinople et maîtres du pays. Ils sont au moins soixante-dix mille, sans compter un corps de douze mille cavaliers secondés par vingt-quatre mille servants d'armes, car chaque mameluk est escorté de deux fellahs à pied.

Vingt-trois beys, égaux entre eux, ayant chacun de quatre à huit cents mameluks, règnent par la terreur sur les Cophtes, Arabes, fellahs, Turcs, janissaires, spahis, juifs et Levantins. Sous ce dernier nom, on désigne les Arabes chrétiens, les Syriens, Arméniens, Grecs et commerçants européens établis à Alexandrie.

À notre arrivée en Égypte, deux beys se partageaient l'autorité. Ibrahim, riche, astucieux, puissant, s'était adjugé les attributions civiles; Mourad, intrépide, vaillant, plein d'ardeur, les attributions militaires.

Une féodalité comme celle du moyen âge, une milice conquérante en révolte contre son souverain, et une population abrutie, aux gages du plus fort, telle était la situation.

Si nous étonnions les musulmans, ils ne nous surprenaient pas moins. Tout est opposition entre leur manière de voir et la nôtre, tout est contraste entre eux et nous. Nous portons des habits courts et serrés; ils ont de longs et amples vêtements. Nous laissons pousser nos cheveux et nous nous rasons la barbe; ils laissent croître leur barbe et se rasent le crâne. Se découvrir la tête est chez nous une marque de respect; chez eux, il n'y a que les fous qui aillent tête nue. Nous saluons en nous inclinant; ils saluent sans courber l'échine. Ils mangent à terre; nous nous asseyons sur des chaises. Nous écrivons de gauche à droite; ils écrivent de droite à gauche. Ils s'abordent d'un air grave et profond, au lieu du sourire que nous affectons souvent. Notre gaieté leur paraît de la folie. S'ils parlent, c'est posément, sans gestes, sans marquer aucun sentiment, longuement et sans jamais s'interrompre. Quand l'un a fini, l'autre reprend sur le même ton monotone; aussi leurs conversations ne sont ni animées, ni bruyantes; ils passent volontiers des journées entières sans dire un mot, rêvant ou fumant, les jambes croisées, immobiles sur le seuil de leurs maisons ou de leurs boutiques ouvertes en plein vent.

Cette nonchalance ne tient nullement à l'influence du climat, car les Grecs et Levantins sont aussi remuants et aussi gais que les Turcs sont paresseux et graves. Cela tient à la notion du fatalisme, qui arme le musulman de résignation devant toutes les éventualités de la vie.

De là une imprévoyance, une incurie absolues. Chez le chrétien, au contraire, le cœur est ouvert à toutes les aspirations. Dieu n'est pas inexorable; l'homme pouvant le fléchir, doit réagir sur les conditions de sa propre existence.

Bonaparte voulant s'emparer du Caire, capitale de toute l'Égypte, et y arriver avant l'inondation du Nil, prit ses dispositions pour se mettre en marche. Après quatre jours de repos à Alexandrie, la première colonne, composée de l'avant-garde et du corps de bataille, partit par la route de Damanhour et le désert. La seconde colonne, dans laquelle était comprise la cavalerie, qui, en quatre jours, n'avait naturellement pas eu le temps de se remonter, et le corps des savants avec leur matériel, fut embarquée sur une flottille.

Dubertet voulut que je fisse le voyage avec lui, en compagnie de sa femme et de ses imprimeurs. Je montai donc avec Guidamour et une douzaine de dragons sur la même djerme, c'est ainsi que l'on nomme ces gros bâtiments du Nil. La famille de Cérignan, que je n'avais pas revue, restait à Alexandrie.

Pendant les sept jours que je passai en compagnie de Dubertet et de sa moitié, j'eus tout le temps de voir que celle-ci était une franche coquette qui avait pris un ascendant fâcheux sur mon pauvre ami. Il ne voyait que par elle et ne faisait rien sans la consulter. Déplaire à mademoiselle Sylvie, c'était déplaire à Dubertet. Je vis le moment où les scrupules qui m'empêchaient de répondre aux œillades de sa belle allaient me brouiller avec lui. Lui apprendre qu'il était dupe eût été fort inutile. Elle n'eût pas manqué de lui dire que je la calomniais par dépit d'avoir été éconduit. Je résolus de les quitter à la première occasion, et de ruser jusque-là avec la demoiselle.

—Fait-elle assez ses embarras, cette princesse de théâtre! me dit un matin Guidamour, qui avait son franc-parler avec moi.

—Sois plus respectueux pour la femme de mon ami Dubertet.

—C'est peut-être sa femme, je ne dis pas; mais son père tire le cordon.

—C'est un portier?

—Concierge, mon colonel; c'est écrit sur la porte de sa niche.

—Tu connais donc les parents de madame Sylvie?

—Si je les connais? ce sont mes cousins. Ils s'appellent Guidamour comme moi. Nous sommes tous du Cantal. Quand j'étais petit, j'ai souvent joué avec la cousine Sylvie; mais son père a quitté le pays et le rétamage pour aller à Paris. C'est là que je l'ai retrouvé concierge avec une fille qui pinçait de la harpe dans la loge. Ah! il était fier, oui!

—T'es-tu fait reconnaître de ta cousine?

—Elle n'a pas l'air de se souvenir de moi, et puis je n'ose pas! J'ai peur de fâcher le citoyen Dubertet, mon supérieur.

—Pourquoi se fâcherait-il?

—Dame! il est de famille bourgeoise, et nous sommes tous des paysans; la loi dit: Tous les hommes sont égaux, c'est vrai hors du service; mais le principe n'est pas encore passé dans l'esprit de tout le monde, et le gros-major Dubertet ne serait peut-être pas content d'avoir un cousin simple dragon et brosseur de son colonel.

Guidamour avait raison. La bourgeoisie aura toujours ses préjugés comme la noblesse. Je ne devais pas me vanter de connaître mieux que Dubertet la généalogie de sa compagne. Je gardai le secret pour moi, et j'aspirais à fausser compagnie à l'heureux couple dès que nous serions à Rahmanyeh, où nous devions retrouver le général en chef et l'armée. Ni Bonaparte, ni l'armée ne parurent. Le vent qui soufflait du nord nous avait fait marcher plus vite que les colonnes françaises, et nous poussait toujours en avant. Dans la nuit du 13 au 14, un coup de canon, parti en amont du Nil, nous réveilla en sursaut, puis un second et un troisième. Un boulet raffla notre pont. Sept chaloupes canonnières de la flotte turque nous barraient le passage à la hauteur du village de Chebrêrys, tandis que deux corps d'armée les escortant parallèlement sur les deux rives, commençaient un feu bien nourri de mousqueterie. Le combat s'engage, on se canonne; mais la lutte était inégale. Nos légers bâtiments n'étaient pas à l'épreuve des boulets et les imprimeurs de Dubertet n'étaient ni marins, ni soldats. Mes cavaliers eux-mêmes ne valaient pas grand'chose, enfermés entre ces planches flottantes.

Pourtant personne ne se laissa intimider. Le corps des savants prit part à l'action. Parmi eux, je citerai les citoyens Monge et Berthollet, qui montrèrent l'énergie et la présence d'esprit de vieux soldats aguerris au feu.

C'est en cette occasion que je fis connaissance avec le jeune Morin, attaché à l'expédition en qualité de dessinateur. Il se battit comme un lion, et eut un bras cassé par une balle. Heureusement, dit-il, c'est le gauche. Ça ne m'empêchera pas de copier tous les hiéroglyphes de l'Égypte.

Les Turcs envahirent trois de nos chaloupes et massacrèrent les équipages. Le commandant Perrée me permet l'abordage. Je lance mes dragons sur le pont d'une djerme qui est bientôt déblayé. Une autre est prise par le 22e de chasseurs. En ce moment, l'infanterie turque et des nuées de cavaliers arabes débouchent en désordre du village de Chebrêrys. L'armée française les pousse, la baïonnette dans les reins.

La flotte musulmane vire de bord pour aller embarquer les fuyards. Il y a des chevaux là-bas, criai-je à mes dragons. Allons les prendre. Nous abordons; les chasseurs nous suivent, et, à coups de mousqueton, c'est à qui démontera un cavalier. Le lendemain, après avoir passé la nuit sur le champ de bataille, l'armée se remit en marche.

Comme j'avais assez de la navigation, et que je ne tenais pas à plaire davantage à mademoiselle Sylvie, je me joignis à l'infanterie et à l'artillerie attelée, avec 200 de mes dragons maintenant à cheval; les autres suivaient, dans les djermes prises la veille à l'ennemi.

On marcha sans relâche pendant huit jours en suivant la rive gauche du Nil. Huit jours de privations et de souffrances, car la provision de riz et de biscuit que chaque homme avait reçue en partant d'Alexandrie était épuisée.

Le blé ne manquait pourtant pas, on campait au milieu des meules, mais on n'avait ni moulin pour broyer le grain, ni four pour le faire cuire. Nos chevaux seuls en profitaient. Des lentilles, des dattes, des pastèques, tel était le fond de la nourriture de l'armée, nourriture qui empêche de mourir de faim, mais qui ne satisfait pas les estomacs français, habitués au pain. Quant au vin, c'était chose inconnue. J'avais appris de longue date à supporter la faim, je restai parfois vingt-quatre heures sans manger et sans me plaindre: hélas! j'étais du petit nombre de ceux que le pays des Pharaons intéressait, et qui avaient gardé leur belle humeur.

Cette expédition lointaine faisait à nos soldats l'effet d'une déportation. L'armée était plutôt mécontente que démoralisée. Après s'être couverte de gloire en Italie, elle trouvait inutile d'en venir chercher encore et si loin, sous un ciel de feu. Le général en chef l'avait gâtée par ses louanges; elle l'en remerciait en murmurant contre lui. Les généraux et les officiers criaient le plus haut et le plus fort. Tous regrettaient l'Europe aux campagnes verdoyantes, tous maudissaient l'Afrique aux sables brûlants.

J'en ai entendu qui accusaient les savants attachés à l'expédition d'être cause de tout le mal. On ne vient ici, disaient-ils, que pour servir d'escorte à des gens curieux d'inscriptions incompréhensibles. Le Caire n'existe pas, c'est une bourgade comme Damanhour ou un puits d'eau saumâtre comme Bedah. J'ai vu des soldats quitter leurs rangs, tomber sur le sable et se laisser égorger par les Bédouins qui harcelaient l'armée et venaient nous tirer à vingt-cinq pas. J'en ai vu se brûler la cervelle. Ce n'était plus les tourments de la soif, nous longions le Nil et chaque soir on pouvait s'y baigner au risque des crocodiles. C'était la démence occasionnée par les insolations; les chapeaux de feutre et les casques de cuivre ne préservent pas la tête contre un soleil aussi ardent. J'ai compris alors l'usage du turban chez les Orientaux.

Le 21 juillet (3 thermidor) nous quittâmes au milieu de la nuit Omm-Dynar où nous avions fait halte la veille. Au point du jour, nous vîmes à notre gauche, au delà du Nil, les hauts minarets du Caire, dans les feux du soleil levant, et à notre droite, au loin dans le désert, les pyramides de Gizèh, gigantesques monuments qui remontent aux premiers temps d'une grande civilisation dont nous ne pouvons avoir qu'une faible idée aujourd'hui. À mesure que nous avançons, elles grandissent et semblent de véritables montagnes. À leurs pieds, dans la plaine, sur les deux rives du fleuve, fourmille une multitude qui garde le village d'Embabéh. Une ligne de dix mille cavaliers mameluks couverts de fer et d'acier comme des chevaliers du moyen âge, sont rangés en bataille sur une seule ligne qui n'en finit pas. Derrière eux leurs vingt mille servants, puis des bataillons d'infanterie massés dans une redoute gardée par 40 pièces de canon; des hordes de Bédouins, au nombre de vingt ou trente mille, galopent dans la plaine; des milliers de tentes s'étendent sur la rive du Nil. Sous un grand sycomore, est dressée celle de Mourad-Bey. Le voilà entouré de ses kiachefs, tous resplendissants d'or et de pierreries. Là-bas, de l'autre côté du Nil couvert des djermes mamelukes, Ibrahim-Bey campe avec un millier d'hommes, ses femmes, ses richesses, ses serviteurs et ses esclaves. C'est presque une autre armée.

Bonaparte commande de faire halte. Il voudrait donner le temps à ses colonnes de se reposer; mais l'ennemi s'ébranle. Un détachement de mameluks arrive sur nous, ventre à terre. J'étais à l'avant-garde et, depuis que je voyais ces guerriers bardés de fer, je mourais d'envie de savoir ce qu'ils savaient faire dans le combat. J'allais courir à leur rencontre quand je reçois l'ordre de me replier avec mes dragons, et de me tenir derrière l'artillerie; j'enrage, mais j'obéis. Une volée à mitraille força ce détachement à rétrograder. Ils se replient en bon ordre sur leur ligne de bataille. Bonaparte à cheval parcourt les rangs, et, le visage rayonnant d'enthousiasme, s'écrie en montrant les pyramides: «Soldats! songez que du haut de ces monuments quarante siècles vous contemplent!» Puis il forme, avec ses cinq divisions, cinq carrés de six rangs de profondeur. Derrière, les grenadiers en peloton; l'artillerie aux angles, la cavalerie, les bagages et les généraux au centre. Ces carrés sont mouvants, deux côtés marchent sur le flanc, pour être prêts à faire front sur toutes les faces quand le carré sera chargé. C'est ainsi que l'armée entière, semblable à cinq citadelles hérissées de baïonnettes, ayant la faculté de se mouvoir dans tous les sens, s'avance à l'ennemi.

Le général en chef, après s'être assuré, au moyen d'une lunette, que l'artillerie musulmane qui défend le passage du Nil, est montée sur des affûts de siége et ne peut par conséquent se déplacer, ordonne un mouvement sur la droite, hors de la portée du canon, et marche sur Mourad et ses mameluks. Personne ne se plaignait plus, au contraire. Comme je flanquais avec mes hommes un des côtés du carré, j'entendis un de mes dragons demander à Guidamour:

—Dis-donc, camarade, est-ce que ça a des yeux, un siècle?

—Citoyen Léonidas, répondit Guidamour, un siècle ne peut avoir des yeux, puisque c'est une chose inanimée, un laps de cent ans. En disant que quarante fois cent ans, ce qui fait, sauf erreur, quatre mille ans, nous contemplent, ça veut dire que nous devons nous montrer dignes des héros de l'antiquité, et délivrer leur pays du joug des oppresseurs, enfin c'est une métaphore.

—Une métaphore? Je ne connais pas ça.

Une masse énorme de mameluks accourait sur nous. La division fit halte et forma le carré.

—Assez causé pour le moment, il s'agit de recevoir ce tas de faignants, dit mon érudit brosseur en montrant à son camarade, d'un air de mépris, la plus belle cavalerie du monde. Ils se précipitaient sur nous avec l'impétuosité de l'ouragan. C'était une charge de huit mille mameluks à soutenir. Notre division, engagée dans les palmiers, fut un instant ébranlée par ce choc violent. Mais le carré se forme et ne présente plus qu'une muraille de baïonnettes.

Les mameluks galopent et tourbillonnent autour de cette citadelle vivante qui vomit la mort. Ils reviennent à la charge, se jettent sur les baïonnettes, veulent les trancher à coups de sabre, déchargent leurs pistolets à bout portant, hurlent de colère, nous lancent leurs armes à la tête; quelques-uns des plus intrépides retournent leurs chevaux et les renversent sur nos grenadiers, qui cèdent sous le poids des cadavres. Une quarantaine d'entre eux s'ouvre ainsi un passage. N'en déplaise à Guidamour, ce n'était certes pas là des faignants, c'étaient de braves et rudes adversaires. L'occasion de me mesurer avec eux était enfin venue. Je m'élançai à leur rencontre avec mes hommes.


[III]

Je m'attaque au premier venu, et du premier coup, ma latte de dragon se brise sur sa cotte de mailles. Il lève les bras pour me sabrer; je ne lui en donne pas le temps, je me jette sur lui, et le tenant au corps, je roule avec lui dans la poussière. C'était un gaillard fort et agile, mais je ne suis pas des plus faibles, ni des plus maladroits: je le maintins sous moi et le serrai jusqu'à l'étrangler.

—Otez-vous de là, mon colonel, me criait Guidamour, que je lui fasse son affaire!

C'était inutile; le mameluck ne résistait plus; d'une voix éteinte et les yeux remplis de larmes, il me demanda de lui faire grâce.

J'eus pitié de sa jeunesse, de sa beauté, et, par égard pour sa bravoure, je le lâchai.

—Jure, lui dis-je dans sa langue, jure par le Koran que tu ne chercheras pas à t'évader, et je t'accorde la vie.

—Le mameluck, dit-il, observe les lois de l'honneur, il ne manque jamais à sa parole. Malek se regarde comme ton prisonnier et ne se sauvera pas.

Il me rendit ses armes et me pria de lui laisser son cheval. J'y consentis, et je le confiai à deux de mes dragons.

Tous ses compagnons d'armes avaient trouvé la mort au milieu du carré. Le combat continuait; mais bientôt les cavaliers de Mourad, pris entre les feux de trois divisions, tournent bride. On bat la charge, les carrés se dédoublent en colonnes d'attaque et on marche sur Embabèh.

Mourad-Bey fait une dernière tentative pour nous entamer; mais il est repoussé avec perte. Une partie de ses troupes se réfugie dans Embabèh, où elle jette la confusion; l'autre fuit vers les pyramides, en abandonnant tentes, femmes et bagages. À la vue des mamelucks en déroute, les Turcs chargés de défendre la redoute abandonnent leurs positions et courent se jeter en désordre sur une de nos divisions, qui les disperse et les balaye à coups de canon.

Je reçois l'ordre de charger, et, à la tête de mes hommes, je m'élance aussitôt sur cette fourmilière humaine. Ce n'est plus qu'un massacre jusqu'au Nil. Ceux qui savent nager se jettent à l'eau et gagnent la rive opposée, les autres se noient, sont pris ou sabrés. Au milieu du carnage, une femme, enveloppée de longs voiles noirs, roule sous les pieds de mon cheval. Elle se relève, éperdue de terreur, s'accroche à l'une de mes jambes et me crie: Amman! Amman! c'est-à-dire grâce, grâce. La pièce d'étoffe percée de deux trous qui lui cachait le visage ne me permettait de voir que ses yeux; mais ils étaient si grands, si beaux, si noirs, que j'eus compassion d'elle et l'enlevai sans peine sur ma selle; car elle n'était ni bien lourde, ni bien grande. Son vêtement s'accroche à un ardillon de mes fontes, et, en se déchirant, me laisse voir ses longues tresses noires semées de sequins d'or et parfumées d'ambre qui s'échappaient de dessous une calotte composée exclusivement d'émeraudes. De son bras nu, orné d'un triple rang de grosses perles fines, elle se retient à mon cou et se cache la figure dans ma poitrine comme un petit oiseau qui se réfugie sous l'aile de sa mère.

—La prise est bonne, me dit Guidamour, qui galopait près de moi; la petite mamelouke en a pour plus de cent mille francs sur la tête.

—C'est possible, mon garçon; tout ce que je sais, c'est qu'elle est fort gênante pour charger. Si tu la prenais sur ton cheval?

—C'est que, mon colonel, j'ai déjà une négresse en croupe.

Nous étions dans Embabèh. La nuit venue, je ralliai mes dragons et pris possession d'une maison vide d'habitants. La captive de Guidamour, qui, en tant que négresse, était une assez belle fille, courut, dès qu'elle eut été mise à terre, se jeter en sanglotant, le front dans la poussière, aux pieds de la jeune mamelouke qui avait tant bien que mal ramené sur son visage ce masque allongé ressemblant un peu à la cagoule d'un pénitent.

—Ah! sitty Djémilé, dit-elle, croyant n'être comprise que d'elle, te voilà entre les mains des ennemis du Prophète! Quelle plus grande honte pouvait t'arriver? Ah! chère et douce maîtresse, heureusement qu'Allah a fait prendre en même temps que toi ton esclave Zeyla. Il faut offrir une rançon à ces chiens; s'ils refusent, jouer la soumission, leur donner confiance et profiter de leur sommeil pour nous évader.

—Tu fais bien de m'en avertir, dis-je en arabe à la négresse. J'aurai l'œil sur vous.

La foudre aurait éclaté sur elle qu'elle n'eût pas été plus terrifiée. Je priai celle à qui la mauricaude donnait le titre de sitty, c'est-à-dire madame, de vouloir bien me montrer son visage.

—Tu me demandes là, dit-elle, une chose qu'une femme n'accorde qu'à son père, à son époux ou à son maître. Tu es maître de ma vie, je t'obéirai donc, mais pas ici devant tous tes soldats.

Après avoir donné des ordres pour que l'on me procurât à souper, et averti Guidamour des projets d'évasion de sa captive, j'emmenai la sitty dans l'intérieur de la maison. Dès que nous fûmes seuls, elle défit ce masque appelé borghot, et me montra la plus jolie figure que j'eusse jamais vue. C'était le type de la Circassienne dans toute sa pureté, avec ses grands yeux de gazelle entourés de koheul, ses sourcils et ses cheveux d'un noir profond qui faisaient d'autant plus ressortir le blanc mat de son teint, son nez droit aux ailes frémissantes, ses lèvres roses comme l'intérieur de la grenade. Elle me rappela ces figures de danseuses étrusques que j'avais vues en Italie.

Les femmes sont toutes sensibles à l'admiration qu'elles inspirent. Celle-ci, voyant que je ne me lassais pas de la contempler, se débarrassa de l'ample vêtement de taffetas noir qui l'enveloppait comme un domino, et, avec un sourire de triomphe, se montra à moi dans toute sa splendeur. Elle m'apparut alors comme une fée des Mille et une Nuits, toute ruisselante de soie, d'or et de pierreries, et je restai ébloui de tant de jeunesse et de beauté.

—Tu es une des houris du paradis de Mahomet, lui dis-je, et tu n'as qu'à dire ce que tu souhaites pour être obéie; celui à qui tu as donné ton cœur est le plus heureux des mortels.

—Je n'aime personne, et je ne connais encore de l'amour que ce qu'en disent les ballades et les chansons.

—Eh bien, laisse-moi t'aimer et te le dire!

—Est-ce que je te plais? dit-elle d'un air naïf et curieux.

—En peux-tu douter? Qui t'a vue une fois ne saurait jamais t'oublier. Ne t'envole pas, petite fée. Reste avec moi.

—Es-tu le sultan de cette armée d'Occident?

—Non. Je suis l'un de ses colonels.

—Comme qui dirait un bey?

—Oui, si tu veux! et toi, qui es-tu?

Elle prit un air de reine pour répondre.

—Je suis Djémilé, la fille de Mourad-Bey, le plus vaillant guerrier de l'Orient, et de sitty Nefyssèh, la plus belle des Géorgiennes. Mon rang et ma naissance commandent le respect. J'espère que tu ne l'oublieras pas!

Cette merveilleuse beauté, issue du mariage d'un mameluk et d'une Circassienne, était une exception à l'impitoyable loi qui frappait de mort la postérité des mameluks. Depuis près de six siècles qu'ils asservissaient l'Égypte, aucun bey n'avait donné de lignée. Tous leurs enfants périssaient en bas âge ou à l'époque de leur puberté. D'où vient que cette race venue du Caucase n'a pu se naturaliser sur les bords du Nil? Probablement par la même raison que les plantes du Nord refusent de s'acclimater dans les contrées voisines des tropiques. Je regardais cette jeune fleur des montagnes de Kaf, éclose au soleil d'Afrique et je me demandais si elle y pourrait vivre. Quand elle m'eut dit qu'elle n'avait que treize ans, j'eus peine à la croire, car elle paraissait en avoir seize.

Il est vrai que les filles de l'Orient sont nubiles de bonne heure. C'était pourtant une enfant, et je me sentis pris pour elle d'un sentiment où l'affection protectrice du père se mêlait à la jalousie du maître. Je la questionnai sur sa famille, sur son père Mourad, dont on racontait tant de choses vraies ou fausses.

Et voici, en résumé, ce qu'elle m'apprit. Mourad, fils d'un petit cultivateur chrétien des environs d'Erzeroum, avait été enlevé à l'âge de douze ans et vendu comme esclave à Aly-Bey, qui lui avait fait embrasser l'islamisme. En devenant homme, il se distingua bientôt des autres serviteurs d'Aly par son courage et son habileté. Celui-ci prit pour femme une jeune et belle Circassienne dont Mourad devint quelques années plus tard éperdument amoureux. Quand Aly prétendit s'élever au-dessus des vingt-quatre beys ses égaux et les soumettre à son autorité, Abou Dahab, l'un de ses kiachefs ou lieutenants, ne voulut point le reconnaître pour suzerain. Il se mit à la tête des mécontents et lui déclara la guerre. Mourad, entraîné par son amour, vint trouver Abou Dahab et lui offrit de lui livrer son maître, à condition qu'il aurait son harem en partage. Le marché fut conclu. Mourad, sachant qu'Aly devait passer pendant la nuit dans un bois de palmiers, alla s'y poster, l'attaqua avec un millier de mamelucks et le tua de sa propre main. Il eut son harem. Abou Dahab mourut quelques jours après, en lui léguant ses richesses, et c'est ainsi que Mourad devint l'époux de la belle Géorgienne Nefyssèh et l'un des beys les plus renommés. Peu à peu, par ses armes ou par son ascendant, il soumit ses vingt-quatre rivaux et partagea l'autorité avec Ibrahim.

Djémilé me faisait part des amours et de la trahison de son père comme d'une chose toute simple. N'avait-elle aucune conscience du bien et du mal?

Au bruit que Guidamour et sa négresse firent en apportant le souper, Djémilé reprit son voile. Je l'invitai à manger avec moi. Elle s'y refusa et me demanda la permission de se retirer avec son esclave noire dans la chambre voisine. Je ne voulus pas la contraindre; je lui demandai seulement sa parole de ne pas chercher à s'échapper, la prévenant qu'elle serait infailliblement reprise et peut-être par quelque autre qui, ne sachant pas sa langue et ne se doutant pas de son rang, la traiterait en esclave.

—Chrétien, dit-elle, je comprends bien que je ne peux retourner auprès de mon père sans que tu y consentes. Tu fixeras ma rançon et j'attendrai chez toi la réponse. Je te le jure sur le Koran.

Je ne me fiai qu'à moitié à sa parole, et afin qu'il ne lui arrivât rien de fâcheux, je donnai des ordres pour qu'elle ne pût s'échapper.

L'armée s'établit à Embabèh et à Gizèh, où était le quartier général de Bonaparte, et trouva de quoi se dédommager des privations et des fatigues des jours précédents. Elle avait en abondance des vivres frais, des fruits, des pâtisseries, des raisins succulents.

Cette dernière affaire, qui prit le nom de bataille des Pyramides, nous avait coûté une centaine d'hommes tués ou blessés, tandis que plus de six cents mameluks avaient été tués; un millier s'était noyé dans le Nil. Aussi nos soldats passèrent-ils les quatre jours de répit que Bonaparte leur accorda, à repêcher les morts pour les dépouiller. Les mameluks portent toute leur fortune sur eux. Quelques-uns de mes dragons recueillirent ainsi des bourses contenant trois et quatre cents pièces d'or. Les chevaux m'intéressant plus que les sacs de sequins, je fis main basse sur tous ceux que je pus attraper, et quand arriva la flottille restée engravée pendant deux jours sur un banc de sable, j'avais de quoi monter une partie de mon régiment.

Après deux jours de négociations, la ville du Caire nous ouvrit ses portes. Bonaparte y transporta son quartier général et y fit son entrée le 25 juillet, avec son état-major et quelques bataillons de grenadiers sans armes, afin d'inspirer la confiance aux Caïrotes: les autres divisions vinrent occuper la ville pendant la nuit. La mienne reçut l'ordre d'occuper la petite ville de Boulaq, qui n'est, en somme, qu'un faubourg du Caire, et mon régiment prit ses quartiers à mi-chemin de la ville et du village.

Comme à Embabèh, je trouvai une maison vide d'habitants. Je sus plus tard que le propriétaire avait été tué aux Pyramides. Elle était vaste et divisée en deux parties principales, l'une pour le maître du logis, l'autre pour les femmes et la famille. Elle ne présentait à l'extérieur que des murailles nues, percées de rares et étroites ouvertures semblables à des meurtrières. L'intérieur renfermait une cour assez grande pour être disposée en parterre de fleurs, avec une fontaine de marbre dans le milieu. Tous les appartements qu'avaient occupés les hommes s'ouvraient sur cette cour qui, par sa disposition, ses colonnades et galeries, rappelait l'atrium antique.

À côté, et séparée par une porte massive fermant à triple serrure, était une autre cour plus petite, sur laquelle donnaient les appartements destinés aux femmes et les salles de bain. C'était le harem, et ce fut là que Djémilé et son esclave noire s'installèrent. Je m'emparai de l'autre partie. Je n'avais que l'embarras des logements. Enfin j'en trouvai un à mon goût, au rez-de-chaussée, car la maison avait deux étages et j'aurais pu offrir l'hospitalité à tous les officiers de mon régiment; c'était une pièce au plafond peint et doré, au pavé couvert de nattes et aux murs recouverts de stuc.

Les meubles ressemblaient peu à ceux que j'avais l'habitude de voir. Il n'y a pas de lit en Orient, ce serait un meuble trop chaud. On dort tout habillé sur des sofas ou sur des divans, et l'on s'assied à terre pour manger sur de petites tables d'un pied de haut. Les armoires sont, ou des niches dans la muraille, ou des coffres de bois peint. Cette chambre communiquait avec le salon ou divan, où étaient reçus les étrangers. Je confiai à Guidamour la garde de l'unique porte placée à l'extrémité de la maison. Elle était peinte en rouge avec des filets blancs et on y lisait, écrite en lettres d'or, cette sentence tirée du Koran:

Les biens de la terre sont passagers. Les trésors du ciel sont plus précieux.

Dans les dépendances se trouvaient les écuries, et des magasins bien approvisionnés. Le tout au milieu de jardins arrosés d'eaux vives et entourés de murailles.

Dubertet et sa compagne vinrent louer une maison à côté de la mienne. Nos jardins communiquaient. C'était une idée de Sylvie.

En changeant de place un vieux coffre, je remarquai que le dallage avait été descellé et mal remis en place. Je soulevai un des carreaux de faïence et je vis, parmi la poussière, briller quelques pièces d'or. J'en enlevai un second, je vis de l'or; un troisième, c'était encore de l'or, toujours de l'or, et cela sur une superficie de quatre pieds carrés et une profondeur de plus d'un pied.

De par le droit de la guerre, ce trésor devenait ma possession.

La trouvaille était bonne, car j'avais mangé ma solde depuis longtemps.

Je bourrai de sequins et de guinées turques mon porte-manteau et ma valise; après quoi, je cherchai à savoir ce que contenait encore la cachette, et j'en fis un tas au milieu de la chambre. À vue d'œil, j'estimai le trésor à près d'un million.

La sentence écrite sur ma porte m'avertissait que les biens terrestres étaient passagers. Je devais donc profiter de ce lieu commun pour dépenser tout cet argent au plus vite. Je pensai d'abord à mon vieux père, qui désirait depuis longtemps acheter une petite propriété dans le val de la Loire, puis à plusieurs anciens compagnons d'armes.

J'avais là de quoi faire bien des heureux, mais, en attendant, où serrer ce monceau d'or? J'avais déjà l'embarras des richesses. Je vais d'abord demain régaler tout le régiment, me dis-je. Quel dommage que la femme du général en chef ne nous ait pas suivis! Je lui aurais donné une fête. Elle qui aime tant la danse, je l'eusse fait sauter toute la nuit; elle m'aurait recommandé à son mari et j'aurais eu de l'avancement.

—De l'avancement! à quoi bon à présent? est-ce que j'ai besoin d'être ambitieux?

Je voulus d'abord mettre de côté trois ou quatre cent mille francs pour les envoyer à mon père; mais j'eusse passé la nuit à les compter. Je rejetai le tout dans la cachette afin d'y venir puiser au fur et à mesure de mes besoins, de mes caprices ou de mes générosités. Quand ce fut fait, je replaçai le carrelage, le vieux coffre par dessus et j'allai dormir.

Le lendemain j'écrivis à mon père et je m'adressai au payeur général, pour qu'il lui fît passer cent mille francs. Ayant peu de confiance dans ce mode d'envoi, j'attendis qu'il m'en eût été accusé réception pour expédier une nouvelle somme.

Malek le mameluk, fidèle à son serment, n'avait pas quitté le régiment, et, en sa qualité de kiachef, avait obtenu de manger avec les officiers. C'était un très-beau garçon à la peau olivâtre, au nez brusqué, et à la lèvre ombragée d'une longue moustache soyeuse.

Dès le lendemain, il vint me trouver et me dit avec l'emphase orientale:

—Chrétien, nul guerrier jusqu'à ce jour n'avait vaincu Malek. Il a dévoré sa honte toute la nuit. Ce matin, il a compris qu'Allah avait voulu le punir de son orgueil, de même qu'il a puni Mourad en dispersant ses armées comme les sables du désert! que sa volonté soit faite! Je t'ai juré de ne pas fuir, je resterai. Je combattrai même avec toi et je t'amènerai ce qui reste des trois cents cavaliers que j'avais hier.

J'acceptai son offre, et le laissai partir sur sa parole. Il revint le lendemain avec une centaine de mameluks qui prêtèrent tous serment à la république devant le général de division. Malek m'avoua plus tard que lorsqu'il se vit libre, il eut bien envie de ne plus revenir; mais la haine mortelle qu'il avait vouée à Mourad et son serment l'avaient ramené. Je le questionnai pour savoir la cause de cette haine. Il y a du sang entre nous, dit-il; il a tué mon père. Je dois le tuer.

La défection de Malek fut bientôt imitée par le grec Nikolo Papas Oglou, qui avait jusque-là servi les beys mameluks. Il enrôla tous ses compatriotes, quelques Arabes et Turcs déserteurs et forma une légion de 1,500 hommes qu'il nous amena. Ce fut le premier noyau de ce régiment de mameluks qui suivit l'armée lorsqu'elle retourna en France.

Les indigènes, qui nous avaient d'abord regardé avec effroi, voyant que, bien loin de piller, nous achetions tout et payons largement, reprirent confiance; les fugitifs revinrent, et bientôt le bon accord régna entre les vainqueurs et les vaincus.


[IV]

Trois jours après mon installation, Dubertet m'envoya chercher pour déjeuner chez lui, et m'invita ensuite à l'accompagner au Caire avec Sylvie.

Le Caire est plus grand que Paris[C], mais il est fort différent d'aspect, c'est la cité arabe dans toute son originalité. Hormis trois grandes places de forme irrégulière, c'est un dédale de petites rues étroites, tortueuses et non pavées. La plupart ont à chaque extrémité une grande porte qu'un gardien fermait tous les soirs avant notre occupation; nos patrouilles ont rendu inutile ce genre de précaution contre les voleurs. Comme, au-dessus des rues, les habitants tendent des toiles ou des nattes pour les préserver du soleil, on marche dans une demi-obscurité. Le Caire avec ses maisons peintes, ses terrasses, ses palais blancs au milieu de la verdure, ses constructions sans régularité aucune, accolées les unes aux autres ou superposées, ses mosquées bariolées de grandes bandes rouges et blanches, ses milliers de minarets s'élançant dans les airs, ses marchés, ses bazars, ses boutiques innombrables, me rappelait à chaque pas les descriptions des Mille et une Nuits. La population offrait un égal intérêt à ma curiosité. Ici toutes les races de l'Afrique, l'Arabe à la démarche fière, le Cophte au maintien grave, le juif à la mine concentrée, l'humble fellah, le Grec au regard éveillé, le nègre au rire d'enfant. Ici, c'est une caravane de chameaux portant des montagnes de ballots; là, une troupe d'âniers criant à vous rompre les oreilles; puis des femmes, qui, enveloppées dans leurs haïks de couleurs sombres, passent comme des fantômes; des marchands d'esclaves poussant devant eux de jeunes nubiennes, des porteurs d'eau chargés d'outres pleines. Je cherchais, dans cette foule bigarrée, si je ne rencontrerais pas le petit bossu, le dormeur éveillé ou les trois calenders. J'aurais préféré être seul pour savourer le spectacle féerique qui se déroulait devant moi, car mes compagnons de promenade ne remarquaient que le mauvais côté de l'Orient, la poussière, la chaleur, la malpropreté des rues, les mauvaises odeurs qui s'échappaient des boutiques, les haillons ou la lèpre des passants. Ils furent moins mécontents du quartier des mameluks, plus aéré, mais moins original. C'est là que Bonaparte avait établi son quartier général dans le palais d'Elfy-Bey.

Dubertet avait à parler au général Bon, qui occupait la citadelle, nous y montâmes. L'étendue du pays que l'on découvre de là est immense. Il y avait près d'un mois que j'étais en Égypte, et je la vis ce jour-là pour la première fois. Sous nos pieds, le Caire, avec ses massifs de constructions blanches et ses minarets, tout entouré de forêts de palmiers. À droite et à gauche, dans une plaine sablonneuse, à l'entrée du désert, les tombeaux des kalifes. En face, le vieux Caire, et l'île de Roudah avec d'autres jardins et d'autres maisons blanches; le Nil qui se déroule entre deux lignes de verdure et va se perdre dans les plaines du Delta; à l'horizon, la masse imposante des pyramides de Gizèh, d'Aboukir et de Sakkarah; puis le désert aux profondeurs insaisissables.

J'étais tout entier à mon admiration, quand mademoiselle Sylvie, que Dubertet avait laissée sous ma garde, pour aller remplir sa mission auprès du général, me tira par le bras et me dit:

—Au lieu de tant regarder ce vilain pays, parlez-moi donc un peu! qu'avez-vous contre moi depuis quelques jours? vous m'en voulez?

—Et pourquoi vous en voudrais-je?

—Vous m'avez trouvée trop coquette avec vous?

—Avec moi comme avec tous les autres. C'est votre manière d'être; mais cela ne tire pas à conséquence.

—Jusqu'à présent, non! Mais qui peut répondre de son cœur? Dites-moi, vous n'êtes plus amoureux de mademoiselle de Cérignan, j'espère?

—Si fait! plus que jamais.

—Vous vous moquez de moi?

—Oh! je n'oserais.

—Vous aimez donc les filles nobles?

Je ne suis jamais tombé amoureux que de celles-là!

—Cela se comprend, puisque vous êtes noble vous-même, à ce qu'on dit. Moi, j'aimerais bien avoir un amant titré.

—Est-ce que vous n'avez pas eu quelque vidame ou quelque chevalier de Malte dans votre famille?

—J'ai eu un oncle chanoine ou curé, je ne sais plus.

Je faillis lui éclater de rire au nez.

—Mais, reprit-elle en revenant à sa première idée, si vous êtes amoureux de cette blonde aristocrate, que faites-vous de cette jeune fille turque ou arabe que vous tenez enfermée chez vous? Avouez qu'elle est votre...

—Non, sur l'honneur! Mais en quoi cela peut-il vous intéresser?

—Qui sait? Aveugle que vous êtes! dit-elle en minaudant. C'est à cause de votre ami Dubertet que vous fermez les yeux?

—Parbleu! Je ne suppose pas que ce soit à cause du Grand-Turc, bien qu'il soit titré.

—Mais vous savez bien qu'Hector n'est pas mon mari?

Le retour de Dubertet la fit taire, et nous reprîmes le chemin de Boulaq. Au moment où j'allais les quitter:

—Je voudrais bien, dit-elle, voir cette petite mameluke que vous tenez enfermée avec tant de précautions. Est-elle jolie?

—Vous en jugerez par vous-même quand vous voudrez; mais je vous préviens qu'elle n'entend pas un mot de français.

—Ça ne fait rien, j'irai après-demain, si vous le permettez. En même temps vous me montrerez votre palais.

Je prévins Djémilé de la visite.

—Et comment faire, dit-elle, pour recevoir dignement cette dame française? Quelle idée va-t-elle prendre de moi si je n'ai qu'une seule esclave pour me servir? J'en voudrais au moins deux pour me tenir compagnie et me distraire, car je m'ennuie. Zeyla est dévouée, mais elle ne sait que des chansons nègres. Et puis il m'en faudrait bien trois ou quatre autres pour me servir.

C'était une bonne occasion de dépenser mon argent et d'étudier de près les mœurs de l'Orient. Je lui demandai si une douzaine lui suffisait.

—Je n'en veux que six, c'est ce que j'avais chez mon père.

—Je te les promets pour demain.

—Mais toi-même, tu n'as qu'un saïs (palefrenier), pour servir toi et ton cheval! C'est presque une honte pour un bey. Il te faut d'abord à la maison un portier, un cuisinier, un porteur d'eau, un kahwedj bachi pour faire ton café, un seradj-bachi pour tenir ton cheval quand tu vas à la promenade, un selikdar pour porter tes armes, un porte-pipe, un trésorier et un secrétaire, sans compter sept ou huit yamaks pour les servir tous.

Elle ne m'eût pas compris si je lui eusse répondu que je n'avais aucun besoin de toute cette valetaille paresseuse et inutile dont s'entourent les riches musulmans; je prétendis avoir tout ce monde-là dans mon régiment, et qu'il me suffisait d'aller chercher un cuisinier.

Dès le matin, je me mis en quête d'un marchand d'esclaves: je n'avais pas fait vingt pas dans les rues de Boulaq, qu'une vieille fellahine vint d'elle-même m'offrir sa fille en me vantant ses charmes. Je demandai à la voir, et j'entrai dans une misérable maison où, sur une natte, se tenait accroupie sur les talons une maigre fillette assez gentille, de dix à douze ans. Sur l'injonction de sa mère, elle se leva, et, toute tremblante de frayeur, se mit à piétiner sur place, en arrondissant les bras, et en se déhanchant. La mère chantait d'une voix éraillée et marquait le rhythme sur une calebasse dont un des bouts était percé et l'autre recouvert d'un parchemin. Je fis cesser la musique et la danse, et je dis à la vieille que je ne cherchais pas d'aventure galante, mais des esclaves pour mon harem.

—Eh bien, donne-moi cent talari et emmène ma fille.

—Je ne t'en donnerai pas même vingt. Le talari vaut à peu près cinq francs, c'était donc cinq cents francs qu'elle demandait, et je lui en offrais cent.

—Prends Zabetta pour ce prix, me répondit-elle. Elle sera toujours plus heureuse chez toi qu'ici.

Je n'étais pas satisfait de la denrée, je refusai.

—Si tu en veux une plus grande et plus forte, reprit la vieille, attends-moi ici, je vais t'amener ça.

—J'en veux six.

—Six! s'écria-t-elle. En ce cas, il faut aller à l'Okel, chez Yacoub, le marchand d'esclaves. Si tu veux me donner une petite gratification, je t'y conduirai.

—Soit, passe devant.

—Oui, sidy (seigneur), mais, auparavant, terminons le marché. Je te laisse ma fille pour dix-huit talari.

Je les lui comptai pour en finir et je lui dis d'envoyer chez moi sa progéniture, qui semblait plutôt satisfaite que mécontente de la quitter.

Le marché aux esclaves était dans une ruelle étroite et malpropre. J'entrai de plain-pied dans une vaste cour entourée d'arcades. La lumière du jour, tamisée par les velums tendus d'une muraille à l'autre, plongeait dans un crépuscule, plus favorable au vendeur qu'à l'acheteur, une vingtaine d'hommes, de femmes et d'enfants plus ou moins nus, et plus ou moins noirs.

À ma vue, tout ce monde se jeta en désordre vers le fond de la cour, mais se rassura bientôt en voyant la vieille fellahine aborder comme une ancienne connaissance Yacoub, le marchand de chair humaine.

Dès que celui-ci connut le motif de ma visite, il s'avança vers moi d'un air obséquieux, et me demanda quel genre d'esclaves je souhaitais. Je lui dis de me montrer ce qu'il y avait de mieux pour un harem.

—J'ai ton affaire, dit-il; on m'a livré hier de la marchandise de première qualité et je vais te montrer ça; mais c'est cher, très-cher!

Il alla tirer d'un groupe une jeune nubienne, et, comme un maquignon claque les flancs d'une bête à vendre pour montrer la fermeté de sa chair, il frappa du plat de la main sur les épaules de cette fille au corps de bronze. Puis, il lui ouvrit la bouche pour me montrer ses dents blanches, en me disant: Tu vois, c'est grand et bien fait, ça peut avoir vingt ans, ça se porte bien, c'est fort, c'est assez sobre et ça n'a encore eu qu'un maître. Je te la garantis pour huit jours. Si d'ici là tu lui trouves quelque infirmité, ramène-la, je te rendrai ton argent ou tu en choisiras une autre.

—Combien en veux-tu?

—Deux bourses (250 francs).

J'étais surpris qu'une femme, fût-elle noire comme la nuit, coûtât si peu. Je la prends, lui dis-je. Comment s'appelle-t-elle?